Au royaume des fées

La fée Morgane, personnage de la geste arthurienne (d'après une iconographie moderne).
La fée Morgane, personnage de la geste arthurienne (d’après une iconographie moderne).

Qui sont le fées ? A priori, à peu près tout le monde saura donner une réponse ; la question est de savoir si ce sera la bonne…
Avant d’être des personnages de conte populaire, les fées apparaissent dans les différentes mythologies, celtique et scandinave. En effet, la mythologie celtique évoque  les fées sous le nom de Banshee : ceux sont les descendants des Tuatha de Danann qui, après l’arrivée des hommes –les Gaëls-, ont pris possession du monde souterrain, du monde des sources, des grottes et des forêts. La mythologie scandinave, quant à elle, confond, voire associe, les fées avec les elfes qui, eux aussi, sont des êtres surnaturels et éternels du monde sylvestre. De la même façon, dans l’ensemble de  l’Europe occidentale, on parle de « pleurantes des bois », d’êtres issues des sources ou des forêts. Dans le Decretum, que Burchard de Worms rédige entre 1008 et 1012, apparaissent des «  créatures féminines agrestes qu’on appelle femmes de la forêt ».
Jusque-là, rien de bien étonnant et l’on retrouve dans cette évocation la fée classique, telle qu’on se la représente. Mais allons plus loin et voyons ce que cet Autre monde, ce monde souterrain représente réellement. 

Dans toutes les mythologies, et notamment la mythologie celtique, l’Autre monde est celui de la mort. Lorsque la fée Viviane accompagne le corps d’Arthur vers Avalon, c’est bien une évocation du monde des morts. D’ailleurs, tout au long du Moyen Âge, les romans, les poèmes, les décrets ou les manuels de confession qui évoquent les fées le font en les nommant « Parques ». Or, les Parques sont, dans la mythologie romaine et grecque, le nom que l’on attribue aux déesses ou aux génies qui président aux destinées des hommes… et donc finalement à leur mort. Que ce soit dans les récits ou les représentations qui sont faits d’elles, elles paraissent définitivement associées à la mort.
Au Moyen Âge, pourtant, le nom de Parques est à prendre dans un sens plus large, qui embrasse toutes les femmes surnaturelles. Et si, comme pour les Parques romaines, on retrouve cette notion d’accompagnement vers la mort –on a parlé de la fée Viviane mais Mélusine rôdait aussi autour du château à chaque mort imminente-, contrairement aux personnages de la mythologie romaine, elles sont également dispensatrices de richesse et de bonheur. De fait, on retrouve cette fois-ci l’image de la « bonne fée », de la « fée-marraine », si chère aux conteurs. Cette image-là n’est cependant pas complètement en opposition avec l’héritage greco-romain. Comme les Parques romaines, les fées, les « bonnes fées », se manifestent en groupe, de trois ou quatre, pour dispenser bonheur et abondance, pour doter l’enfant nouveau-né. Et cette image, que l’on retrouve dans nombre de contes «  de fées », n’est pas si littéraire qu’elle en à l’air. Du moins, elle a un passé, une histoire.
Au XVIIIe siècle, Germain-Poulain de Saint-Foix rapporte une superstition ancienne, que l’on retrouve chez les Bretons ou chez les Moldaves…
A la fin de la première race de nos rois, note-t-il, il y avait encore plus d’un tiers des Français plongés dans l’idolâtrie… A certains jours de l’année et à la naissance de leurs enfants, ils avaient grande attention de dresser une table, dans une chambre écartée, et de la couvrir de mets et de bouteilles, avec trois couverts et de petits présents, afin d’engager les mères, c’est ainsi qu’ils appelés les puissances subalternes, à les honorer de leurs visites et à leur être favorable.
A cette évocation, on ne saurait s’empêcher de voir l’image, si familière à tous, de la bonne fée penchée sur le berceau de l’enfant nouveau-né.

Une fée filandière en train de dérouler le fil d'une existence.
Une fée filandière en train de dérouler le fil d’une existence.

Et cette description n’est pas à mettre au compte d’une quelconque imagination débordante. Burchard de Worms, qui, rappelons-le, écrit au XIe siècle, évoque la même chose dans son Decretum :
Tu as fait ce que certaines femmes ont coutume de faire à certaines périodes de l’année, à savoir : mettant la table chez toi, tu y as placé des mets et des boissons en même temps que trois petits couteaux, afin que les trois sœurs, qu’une antique sottise ne cessant de se perpétuer a nommées Parques, puissent se restaurer en ces lieux…
Là encore trois couverts, donc trois êtres.
Ce rite, cette coutume que l’on voit chez Worms mais également dans un pénitentiel anglais du IXe siècle –un pénitentiel est un ouvrage destiné au prêtres et qui répertorie les péchés et les fautes afin de guider le prêtre dans ses confessions- a très certainement une origine païenne ancienne mais il évoque trop clairement les fées-marraines des contes pour qu’on puisse nier la filiation.
Soyons donc rassurés, une fois de plus, l’Histoire nous a appris que c’est elle qui fait également les petites histoires…