Babylone, « la perle des royaumes »

Un amas de pierres dans le désert irakien : voilà tout ce qui reste de l’antique Babylone. Mais la cité mythique, chantée par les Grecs, condamnée par la Bible et où mourut le plus grand conquérant de tous les temps, Alexandre le Grand, revit à travers l’histoire, véridique ou parfois légendaire, de ses rois et de ses reines.
Indispensables « outils » de l’histoire, les archéologues, depuis un siècle et demi, tentent d’arracher au sable du désert les derniers vestiges de cette cité, placée au-dessus de toutes les autres.
L’histoire de Babylone débute véritablement avec celle du roi Sargon l’Ancien qui, vers 2334 avant J.-C., s’empare du pays de Sumer qui prend le nom d’Akkadie, avant de devenir la Babylonie.
Jardinier devenu gouverneur d’un roi de Kish, Sargon fonde la cité d’Akkadé (ou Agadé qui, en sumérien, signifie « Ville des ancêtres »), en utilisant, selon la légende, la terre de Babylone, puis va étendre son pouvoir jusqu’à fonder le premier Empire babylonien.
Sargon « sauvé des eaux »

Sargon l’Ancien

Le personnage de Sargon l’Ancien, dont le nom akkadien, Sarru-kin, signifie le « roi est la vérité », fera l’objet d’une multitude de légendes, qui donnent au « fils de personne » une dimension tout à fait mythique.
Je suis Sargon, le roi puissant, le roi d’Akkad.
Ma mère était une prêtresse ; j’ignore qui fut mon père…
Ma mère, la grande prêtresse, me conçut et m’enfanta en secret.
Elle me mit dans une corbeille de joncs…
Elle me jeta dans la rivière…

Grâce à cette légende, à l’arrière-goût quelque peu biblique, Sargon n’est plus le « fils de personne » mais est issu de la noblesse, à moins qu’il ne soit de sang royal, comme le suggère l’allusion à une mère grande prêtresse. Enfant chéri des dieux et, particuliè-rement, de la déesse Ishtar, Sargon, en fondant sa propre ville, fait le premier pas qui va le conduire jusqu’au trône. Le second pas sera, tout simplement, de renverser Lugalzagesi d’Uruk, le souverain de Kish, puis de devenir « calife à la place du calife ».
Les conquêtes vont alors se succéder et la puissante Ur, comme presque toutes les villes du Sud, doit aussi se soumettre : l’empire de Sargon, celui qui « gouvernait le monde entier », dit un texte babylonien, s’étendra sur près de mille quatre cents kilomètres, allant de Meluhha, au nord-ouest de l’Inde, à Ebla, au sud d’Alep.
Après chaque victoire, dans chaque ville conquise, Sargon met en place un pouvoir fort, en installant une garnison et un gouvernement composé exclusi-vement d’Akkadiens, système qui sera employé, près de deux mille  ans plus tard, par Alexandre le Grand…
Les derniers feux de la dynastie sargonique
De cet immense empire, où il fait régner l’ordre, Sargon va créer la plus grande place commerciale de tout l’Orient : Akkad devient le port d’attache obligatoire pour tous les navires de commerce, ce qui permet à Sargon d’avoir entre les mains le monopole du commerce. Dès lors, la Mésopotamie est la plaque tournante du commerce où transitent les plus grandes richesses de cette partie du monde.
Souverain tout puissant, « à qui Enlil n’a donné aucun rival » et entouré, selon la légende, d’une « garde prétorienne » de près de cinq mille quatre cents hommes, Sargon est le cœur et la force même de son empire.
À sa mort, ses deux fils lui succèdent. Ils se montrent, certes, des souverains compétents mais c’est avec Naram-Sin (2291-2255 avant J.-C.), son petit-fils, que la dynastie sargonique connaît ses ultimes moments de gloire. Et pourtant, c’est ce même Naram-Sin qui va conduire la dynastie sargonique à sa perte. Le petit-fils de Sargon, aveuglé par sa toute-puissance, osera défier les dieux qui le puniront en lançant sur la Babylonie les hordes des Gutis…
Peuplade nomade du Kurdistan, les Gutis domineront la Babylonie durant un siècle et demi, jusqu’à l’arrivée des rois d’Ur, grâce auxquels le royaume va connaître son deuxième âge d’or…
Reconnue comme capitale culturelle du pays, Akkad va prendre la tête du mouvement littéraire de l’époque, notamment sous le règne de Shulgi, qui gouverne pendant quarante-huit ans. C’est aussi sous la domination des souverains de la IIIe dynastie d’Ur que la Babylonie va connaître les prémices d’une nouvelle justice, celle d’une loi écrite, autre que la loi du talion, alors pratiquée dans tous les pays sémites.
Mais là encore, l’empire d’Ur ne perdure pas et notamment après les attaques des Élamites et des Amorites, peuples semi-nomades, qui évincent la IIIe dynastie d’Ur. Et les cités-États viennent tout juste de retrouver leur indépendance quand elles doivent se soumettre à une nouvelle dynastie, d’origine amorite, cette fois établie à Babylone. Ce qui n’était jusque-là qu’une modeste bourgade va, bientôt, dominer toute la Mésopotamie…
Babylone, la « porte des dieux »

Le Code Hammurabi, conservé au Louvre

Située à l’embouchure du principal lit de l’Euphrate, Babylone, dont le nom akkadien, « bab-il », signifie la « porte des dieux », va devenir, rapidement, une capitale aussi bien stratégique que commerciale.
Mais c’est avec l’arrivée sur le trône d’Hammourabi (1792-1750 av. J.-C.) qu’elle va prendre tout son essor. En quarante ans, Hammourabi va faire de Babylone la plus grande puissance militaire de Mésopotamie, ce qui lui permettra de s’attaquer aux royaumes limitrophes du Nord, comme Ninive, et de contrôler les routes commerciales d’Iran, situées au nord-est.
L’empire d’Ur renaissait… Royaume prospère, puissance militaire inégalée, Babylone apparaît, sous l’égide du plus célèbre de ses rois, comme une cité où règne la justice, celle dictée par le célèbre code Hammourabi :
(…) À ce moment, Anu et Enlil m’appelèrent par mon nom, Hammourabi, le prince déférent qui craint les dieux, afin de faire le bien pour le peuple, pour faire que la justice brille dans le pays, pour détruire le mauvais et le maudit, pour assurer que le fort n’oppresse point le faible.
La Babylone d’Hammourabi  brillera de tous ses feux jusqu’à la mort de ce dernier ; ses successeurs seront loin d’être à sa hauteur. Tant bien que mal, ils vont tenter de maintenir le royaume originel de Babylone, jusqu’au sac de la ville, en 1595 avant J.-C., par les Hittites, originaires d’Anatolie.
Cet épisode marque donc la fin d’un empire. S’ensuit alors une période de troubles dont profiteront les peuples venus d’Anatolie ou du Zagros, les Kassites et les Hourrites, qui apportent, dans leurs « bagages », un nouveau moyen de transport : le cheval !
Marduk, le dieu souverain de Babylone

Représentation ancienne du dieu Marduk

La domination des Kassites durera quatre cent quarante ans et elle permettra la résurgence de la littérature babylonienne, éteinte depuis la IIIe dynastie d’Ur. Mais la pression exercée par l’Élam et l’Assyrie est trop forte et la Babylonie, séparée en deux, se voit assujettie à ses puissants voisins jusqu’à l’arrivée sur le trône de la IIe dynastie d’Isin.
On ne sait que peu de choses sur les premiers souverains de cette dynastie mais un nom est resté célèbre, celui de Nebuchadnezzar Ier (1124-1103 av. J.-C.) qui, grâce à son génie militaire, va remettre Babylone sur la voie de la conquête.
« Le roi Nebuchadnezzar se dressa victorieux, il s’empara du pays d’Élam, il prit ses biens en dépouilles », rendant ainsi à la Babylonie son dieu souverain, Marduk, jadis emporté en Élam. Marduk retrouvait enfin son temple, la célèbre… « tour de Babel ».
Mais les exploits de Nebuchadnezzar, que chantent volontiers les scribes, ne se limitent pas à des faits d’armes. Le souverain babylonien va restaurer les temples et réglementer les revenus, redonnant à l’antique cité son rôle administratif.
Redevenue une terre riche et fertile, la Mésopotamie va, de nouveau, être le théâtre des migrations massives de peuplades, attirées par cette terre baignée par l’Euphrate. Ce sont alors les razzias et l’intrusion, toujours plus marquée, des Araméens… Babylone, alors sous le contrôle de dynasties fantoches, tombe, rapidement, dans l’impuissance, l’économie se sclérose et le pays, unifié par Nebuchadnezzar, vole en éclats…
Les Araméens vont, petit à petit, se sédentariser et, revenant à leur antique profession commerciale, prendre le contrôle de toute la région. Bientôt d’ailleurs, l’araméen supplante le sumérien, l’ancienne langue courante, et devient, en peu de temps, la langue internationale de tout le Proche-Orient, depuis l’Iran jusqu’à l’Égypte.
Et il restera la langue officielle et diplomatique jusqu’à la conquête d’Alexandre le Grand.
La colère du roi d’Assyrie
Le VIIIe siècle av. J.-C. marquera, à nouveau, une grande période de troubles en Babylonie, au point que, durant deux siècles, les souverains assyriens vont s’emparer du pouvoir et faire du royaume de Babylone une simple province de leur empire. Depuis déjà fort longtemps, l’Assyrie lorgnait avec envie sur toutes les richesses de Babylone et c’est à l’occasion des troubles qui, de nouveau, agitent le royaume babylonien que les rois assy-riens s’emparent du gouvernement du pays, directement ou indirectement, sous le couvert de rois fantoches.
Seul Méodach-Baladan, un Chaldéen, donnera un sursaut d’indépendance au royaume babylonien. Après avoir infligé une redoutable défaite au roi Sargon d’Assyrie, il monte sur le trône de Babylone qu’il conservera durant douze ans.
Pendant ce temps, Sargon d’Assyrie fourbit ses armes… Allié aux Babyloniens de souche, Sargon neutralise le royaume d’Élam, soutien de Méodach-Baladan, et écrase les armées de ce dernier. Aux cérémonies du Nouvel An de 709 avant J.-C., la Babylonie a un nouveau souverain, qui n’est autre que Sargon d’Assyrie.
Mais la révolte couve, particulière-ment dans les régions du Sud, restées fidèles à Méodach-Baladan. Et, bien que Sennachérib, le fils de Sargon, soit revenu au système, somme toute assez sûr, du roi fantoche, Babylone va, durant des années, être le théâtre de tous les coups d’État. Cela ne va cesser qu’avec la destruction de la cité ! L’assassinat, lors d’une de ces révoltes, du fils aîné de Sennachérib entraînera la terrible colère du roi : pillée, brûlée, entièrement rasée, la cité de Babylone n’est plus qu’un immense marécage…
Babylone, « l’orgueil des Chaldéens »

Un souverain assyrien représenté sur son char de combat

La destruction de la superbe ville de Babylone, symbole de toute une culture, berceau de la langue et de la littérature mésopotamienne, provo-que un choc immense. À la mort de Sennachérib, son fils et successeur, Esarhaddon, réalise que jamais les rois d’Assyrie ne se feront accepter après un tel outrage… à moins de faire réparation. Le nouveau roi va donc se consacrer entièrement à la reconstruction de l’antique cité, lui redonnant sa splendeur passée, dotant ses temples de richesses immenses. Et, reconnaissante, la Babylonie se soumet au roi assyrien, plus sûrement que s’il l’avait conquise avec les armes.
À la mort d’Esarhaddon, ses deux fils se partagent l’immense empire de leur père : Assurbanipal, le cadet, reçoit l’Assyrie en héritage et son frère aîné, Shamash-shum-ukin, la Babylonie, vassale de l’Assyrie.
Shamash-shum-ukin va se consacrer à son nouveau royaume, qui, sous son gouvernement, redevient prospère. Mais, las de se soumettre à son frère, il se rebelle. Après une guerre de dix-huit mois, le roi Shamash-shum-ukin capitule, laissant la Babylonie sous la coupe assyrienne…
C’est à la mort d’Assurbanipal, roi d’Assyrie et de Babylonie, qu’apparaît un autre personnage : Nabopolassar, le nouveau Sargon, lui aussi « fils de personne », qui va non seulement s’emparer du trône de Babylone mais aussi -et c’est là sa plus grande fierté- pousser ses conquêtes jusqu’à Assur, l’antique capitale d’Assyrie.
Son fils, le célèbre Nebuchadnezzar II, plus connu, grâce à la Bible, sous le nom de Nabuchodonosor, ira plus loin encore, faisant plier les armées égyp-tiennes, s’emparant de la Syrie et de la Palestine et soumettant, par deux fois, la ville de Jérusalem.
Grand conquérant, Nabuchodonosor se révèlera, aussi, un souverain sage et soucieux de son peuple et c’est à lui que l’on doit les plus magnifiques constructions de Babylone, qui feront de la capitale la « perle des royaumes, l’orgueil des Chaldéens ».
La période néo-babylonienne, qui marque la fin du royaume indépendant, sera, aussi, celle de toutes les audaces artistiques et architecturales. La cité atteint alors un degré de splendeur inégalée avec les « jardins suspendus » du palais-sud et la superbe muraille qui ceint la ville, deux ouvrages qui comptent parmi les Sept Merveilles du monde.
Et quand, en 539, Cyrus le Perse s’empare du trône babylonien, la cité incomparable possède encore cette aura de grandeur, qui fait rêver les hommes et érige les mythes… avant qu’elle ne se perde définitivement dans les sables du désert :
À bas ! Assieds-toi dans la poussière, Vierge, fille de Babylone !
Assieds-toi à terre, détrônée, fille des Chaldéens !
Car on cessera de t’appeler la douce, l’exquise.