Des gnostiques à Arius : les hérésies des premiers siècles

Les premières heures du christianisme semblent actuellement, et en raison notamment de certaines publications loin d’être historiquement rigoureuses, passionner les foules. Et en effet, passionnantes elles le sont car c’est à ce moment-là, durant les quatre premiers siècles de notre ère qu’une religion, désormais pratiquée par quelques deux milliards d’individus à travers le monde, s’est construite, à forger ce qui allait devenir une croyance réfléchie, pensée. Car c’est bien ainsi qu’il faut voir les hérésies qui ont marqué les premiers siècles de l’Eglise : comme des mouvements ayant permis d’affiner une croyance, de tenter de la raisonner, de l’expliquer. 

Toute la terre, écrivait Eusèbe de Césarée en évoquant les lendemains de la Pentecôte, retentit de la voix des évangélistes et des apôtres.
Et en effet, dès les premières années du christianisme, on constate que les apôtres et les disciples de Jésus se sont élancés sur les sentiers pour proclamer « la Bonne Nouvelle ». Leur démarche était cependant loin d’être inréfléchie, brouillonne : outre Jérusalem même, qui est déjà le grand centre de la vie chrétienne, les apôtres, tous juifs à l’origine bien sûr, vont pénétrer les milieux de la diaspora juive et seulement ensuite païens. Et encore s’agissaient-ils de villes ou de pays païens possédant une forte communauté juive, comme Alexandrie par exemple. Mais le passage de la conversion des juifs à celle des païens ne se fera pas sans résistance.
On le sait, on le sent, le christianisme est encore une religion fortement imprégnée de judaïsme, au point que pendant les premiers siècles de son existence, nombre de païens, comme les empereurs romains, ne sauront faire la différence entre les deux professions. Les historiens parlent d’ailleurs plus volontiers de judéo-christianisme que de christianisme. De fait aussi, les toutes premières hérésies naîtront dans les milieux judéo-chrétiens plus que dans ceux des païens convertis. Pour ces derniers la scission était totale et, pourrions-nous dire, plus saine. Mais les juifs convertis possédaient déjà un « acquis » si l’on veut, comme la croyance en un Dieu unique, la connaissance des Écritures, et eux-mêmes pouvaient être issus de sectes juives différentes -il en existait des dizaines à l’époque, vivant ou non en communauté-, la plus célèbre étant celle des Esseniens. De fait, l’influence de doctrines pré-existantes, la déformation de certaines croyances selon le milieu ou la secte dont le nouveau converti est issu : tout cela concourt à ce que le chritianisme soit, dès les premiers siècles, en butte aux hérésies.
La gnose… déjà
Saint Irénée

Les Actes des Apôtres, qui sont notre principale source sur les premiers temps de l’Église, en évoquent déjà certaines. C’est ainsi qu’ils dénoncent l’action d’un certain Simon, un Samaritain récemment converti et qui pratique la magie.
Plus tard, saint Irénée précisera la doctrine de ce Simon : il croyait et enseignait que le monde avait été créé par les anges mais, qu’ayant dévoyé le monde, ils en furent finalement dépossédés. La dimension eschatologique de son annonce à laquelle se mêlait des éléments plus ou moins magiques, ainsi que l’idée d’un dualisme latent dans une création réinventée font de Simon le Samaritain, s’il n’est pas considéré comme étant lui-même un gnostique, le premier père de la gnose.
Baptisé par Philippe puis écarté par Pierre de la communauté « orthodoxe » -dans le sens de détenteur de la doctrine vraie-, Simon, qui possédait sans aucun doute « le don des langues », va entraîner dans son erreur une grande partie de la nouvelle communauté chrétienne de Samarie. Ce sont les Simoniens.
De nombreuses communautés judéo-chrétiennes vont, à leur suite, tomber dans le gnosticisme ou être influencer par lui, notamment dans sa dimension eschatologique -Apollos à Éphèse, dont parle saint Paul, les Galates également.
Originellement nourri des Ancien et Nouveau Testament -qu’il reniera plus tard-, le gnosticisme apparaît plus comme une philosophie, un mouvement de pensée, que comme une foi. Ce qui explique également l’extrême diversité des courants gnostiques. Tous ont cependant un fond commun qui permet de donner une définition, parcielle cependant tant la question est complexe, du gnosticisme.
Tout commence avec cette éternelle question : comment un Dieu bon par nature a-t-il pû créer un monde si mauvais ? À partir de cette interrogation, un point ressort particulièrement : Dieu est esprit, le monde matière ; Dieu est bon, le monde mauvais. Donc l’esprit est bon et la matière mauvaise. Et voilà qu’apparaît la doctrine dualiste du gnosticisme ! La création, selon les gnostiques, va peu à peu s’éloigner de l’interprétation première de Simon mais le fond commun demeure. Ainsi, il apparaît que Dieu -identifié à celui de l’Ancien Testament- a créé le monde et l’homme. Entre lui et sa création se trouvent des éons, sortes d’intermédiaires plus ou moins proches de la perfection, celle-ci dépendant de leur proximité avec Dieu. Un de ces éons fut un jour exclu du monde des éons et a créé une autre « communauté » d’éons, mauvais comme lui. Si les termes sont différents, on reconnaît bien là l’épisode de la révolte de Lucifer et de la chute des anges. Le christianisme dans tout ça ? Selon les gnostiques, un germe divin a été déposé dans le monde et la rédemption n’est rien d’autre que la délivrance, l’émergence de ce germe. Le Christ, qui n’est dès lors plus qu’un esprit, un éon, ayant pris l’apparence du corps, accomplit donc bien la rédemption mais elle n’est plus due à ses souffrances et à sa Passion, seulement à son enseignement et à sa sagesse.
De déviante, la doctrine gnostique, qui s’est surtout développée au IIe siècle, devient totalement étrangère à celle professée par l’Église. Comme les hérésies suivantes cependant, elle va conduire cette même Église, à travers ses penseurs, ses théologiens, à s’interroger plus profondément sur la foi qu’elle prône. Ainsi, saint Irénée ou saint Hippolyte, en combattant le gnosticisme, ont-ils largement fait « avancer » le dogme catholique.
La doctrine des " deux principes "
Le baptême du Christ par Piero della Francesca (XVe siècle)

Une chose cependant reste à dire sur le gnosticisme : cette doctrine a non seulement pris de nombreuses formes, comme on l’a dit, mais certaines de ses idées, notamment l’approche dualiste de la création, ont perduré dans d’autres hérésies.
Ainsi en est-il de l’ébionisme, apparu vers 70. Né dans les milieux chrétiens d’origine juive -sans doute essenien-, l’ébionisme reconnaît « Jésus comme Christ, tout en disant qu’il fut homme parmi les hommes ». À cette négation de la nature divine du Christ, s’ajoute la doctrine des « deux principes », c’est-à-dire l’opposition du matériel sur le spirituel, sans pour autant adhérer au concept gnostique de deux créateurs qui caractérise le « gnosticisme nouveau ».
Cette doctrine se retrouve d’ailleurs dans une secte hérétique également d’origine judéo-chrétienne menée par un certain Cérinthe. Ses membres attendent le royaume terrestre du Christ, sensé permettre le rétablissement du culte à Jérusalem. Pour les correligionnaires de Cérinthe le monde n’a pas été créé par Dieu mais par une autre puissance qui, sans atteindre au concept de divinité, est bien créatrice. De plus, ils professent que Jésus n’était qu’un homme dans lequel le Christ, Fils de Dieu, s’est incarné le jour de son baptême par saint Jean-Baptiste -le Fils de Dieu serait alors apparu sous forme de colombe.
Aux hérésies dues en grande partie aux groupes d’origine juive, vont succéder, à partir de 140, des hérésies issues du milieu proprement chrétien. La question du rattachement de la nouvelle religion à celle des juifs -notamment dans les rites- ayant été pratiquement réglée, plus en raison de l’explusion de la communauté de Jérusalem et de sa propagation dans l’Empire que d’une victoire des thèses de saint Paul, les hérésies vont donc prendre un tour plus propre à la Foi chrétienne. Malgré tout, le judéo-christianisme et le gnosticisme, on le verra, conserveront une certaine influence dans les hérésies du IIe siècle.
Ainsi en est-il de la doctrine prônée par Marcion. Vraisemblablement fils d’un évêque de Sinope devenu riche armateur, Marcion quitte le Pont vers 140 pour s’établir à Rome. Là, il fait une entrée remarquée dans la communauté chrétienne en se séparant de toutes ses richesses qu’il distribue aux pauvres. La continence et l’ascétisme seront dès lors ses maîtres mots.
Déjà adepte d’un rejet total de l’Ancien Testament, qu’il tentera, en vain, de faire accepter par les chefs de la communauté chrétienne de Rome, Marcion va radicaliser sa position et ses idées. Dès lors -on date généralement le rejet de ses idées de 144-, il oppose le Dieu « bon » du Nouveau Testament au « Dieu juste » de l’Ancien. Là encore, transparaît l’idée d’un dualisme entre deux divinités.
Bon orateur, organisateur de talent, Marcion va fonder sa propre église avant 150, date à laquelle elle est signalée pour la première fois par les écrits chrétiens. Nicomédie, la Crète et surtout la Mésopotamie se couvrent d’églises marcionites.
Plus marquée encore par le gnosticisme est la doctrine de Valentin. Néoplatonicien converti au christianisme, Valentin brigue la succession du pape Pie en 140. Écarté du trône de saint Pierre, il aurait eu une vision au cours de laquelle se révéla le Logos, sous la forme d’un nouveau-né. Cette révélation l’amène alors à une forme claire de gnosticisme où le Père, pensée parfaite et invisible, était entouré d’éons, au nombre de trente, qui ont été emprisonnés dans le monde matériel. La rédemption est donc la libération de ces éons, des éléments spirituels, par le Christ.
Rien de bien nouveau dans la doctrine valentinienne si ce n’est une rare cohérence de la doctrine gnostique… cohérence qui saura en séduire plus d’un.
Le montanisme : une doctrine eschatologique
Le montanisme, par contre, est nettement plus éloigné du gnosticisme. Sa caractéristique est le tour résolument eschatologique et visionnaire de sa doctrine.
C’est avec un Phrygien, Montan, que tout commence vers 156. Doté du don de prophétie, il propose une troisième et dernière révélation qui annonce l’imminence de la Parousie. Prônant une morale intransigeante et l’abolition du sacrement de la pénitence, Montan va, dès le début de sa prédication, s’adjoindre deux émules, deux femmes -Maximilla et Priscilla-, dotées comme lui du don de prophétie. On remarquera au passage que Montan reprend dans ce choix la caractéristique du prophétisme antique, traditionnellement dévolu aux femmes -Cassandre, la Pythie.
Plus qu’une hérésie -car il n’y a là rien qui s’oppose véritablement à la doctrine de l’Église-, le montanisme apparaît comme un problème de société. En effet, son caractère visionnaire, millénariste même, conduira ses adeptes à rechercher le martyr, à le provoquer par tous les moyens, ce qu’en ces temps de persécutions régulières et alors que se jouait son maintien dans l’Empire, l’Église ne pouvait guère permettre. Condamnée par l’Église, la secte montaniste, malgré la rigueur qu’elle prônait ou à cause d’elle, va s’étendre en Asie mineure puis en Afrique où elle atteindra son apogée vers 172. Tertullien, d’ailleurs, s’y convertira.
La prédication de Tatien, après 172, tiendra elle aussi plus de l’agitation sociale que de l’hérésie.
D’origine mésopotamienne, Tatien est un intellectuel et un philosophe, sans doute converti au christianisme suite à un séjour à Rome. Devenu disciple de saint Justin, il adopte l’ascétisme le plus rigoureux, ce qui n’était pas rare chez les chrétiens orientaux, et en fait son mode de vie. C’est la martyr de saint Justin qui, semble-t-il, va faire basculer Tatien vers la contestation. Dès lors, il s’oriente vers un christianisme et un ascétisme toujours plus radical et proscrit notamment le mariage, qu’il assimile à de la fornication. C’est ce rejet qui permet de mettre Tatien au rang des contestataires, sans plus.
Adversus haereses
Origène

Plus que les modes de vie différents et les contestations diverses, les hérésies vont être, nous l’avons dit, l’occasion pour l’Église d’affiner et d’affirmer la Foi et les dogmes. Au IIe siècle, le champion de l’Église est, sans conteste, saint Irénée.
Originaire, comme la plupart des initiateurs de mouvements hétérodoxes, d’Asie mineure, saint Irénée devient disciple de saint Polycarpe et rallie l’Occident -Rome puis Lyon- vers 175. Face à l’explosion de doctrines divergentes et, surtout, face au dualisme marqué de la plupart d’entre elles, il va se faire le chantre de l’unité, notamment dans son Adversus haereses. Unité de l’Église, unité du Père, du Fils et de l’Esprit, enfin unité de la Foi. Une unité qui sera bien nécessaire pour faire face, au siècle suivant, à l’hérésie la plus célèbre de ce temps : le manichéisme.
Le IIe siècle, on l’a vu, a marqué une sorte de transition avec l’éloignement progressif de l’Église du judéo-christianisme originel. Au IIIe siècle, elle s’engage résolument dans le monde hellénistique et romain. Parallèlement à cet engagement, le manichéisme va faire ressortir l’opposition de la philosophie gréco-romaine christianisée et d’une doctrine ancrée dans la pensée sémite.
L’union de la Foi chrétienne dans la philosophie hellénistique va tenir, en bonne part, de l’influence du philosophe Origène.
Né vers 185 à Alexandrie, Origène est issu d’une famille chrétienne. Son père subira d’ailleurs le martyr sous le règne de l’empereur Septime-Sévère, en 202 ou 208 selon les sources. Nourri d’Écriture sainte, Origène fera preuve d’une telle précocité qu’il n’a pas 18 ans quand il prend la tête de l’école catéchétique d’Alexandrie. Cette « mission » le conduira naturellement à fréquenter assidument des hommes de tous horizons, des païens et des philosophes. Afin d’affiner son discours, il se plonge donc dans l’étude de la philosophie grecque et initie ainsi, avec le païen Plotin, le néoplatonicisme.
Fondateur d’une véritable université du savoir mise au service de la parole de Dieu, Origène devient dès lors un personnage incontournable de la communauté chrétienne. De hauts personnages le consultent et on le retrouve enseignant ou prêchant, bien qu’il fut laïc -il ne sera ordonné prêtre qu’en 230-, à la demande des évêques de Rome, d’Athènes, d’Antioche ou en Palestine. Outre l’élaboration d’un lien entre le monde païen et philosophique et le christianisme, Origène initiera le dogmatisme chrétien en tentant -parfois bien maladroitement il est vrai- de dresser un inventaire des vérités révélées et de les « relier » à la raison. Toute une génération de théologiens et d’évêques s’inspireront de la pensée et de l’enseignement d’Origène.
La grande aventure du manichéisme
Saint Cyrille d’Alexandrie

C’est à la même époque que va se développer une religion nouvelle, clairement influencée, on l’a dit, par les doctrines hérétiques judéo-chrétiennes. Le manichéisme, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera appelé à une étonnante destinée.
Né en Perse vers 216, Manès ou Mani nous est connu non seulement grâce aux textes chrétiens, notamment de ceux qui l’ont combattu -saint Cyrille d’Alexandrie, saint Augustin-, mais également grâce aux sources arabes et, fait exceptionnel, à des textes manichéens découverts au début du XXe siècle dans la région de Tourfan, dans le Turkestan chinois, puis en Égypte en 1930. On sait ainsi qu’élevé dans une secte proche des Mandéens, Manès va surtout avoir l’occasion de cotoyer toute une pleïade de religion, dont il va faire un joyeux syncrétisme. Le mazdéisme, qui est la religion traditionnelle iranienne, le bouddhisme, le judaïsme, le gnosticisme se mélangent dans son esprit pour finalement donner naissance à une toute nouvelle religion.
C’est en 240 que Manès, ayant fait l’objet d’une révélation qui l’institue héritier de la mission commune à Zoroastre, Bouddha et Jésus, se proclame détenteur de la révélation divine. Il est le « dernier prophète » et commence son activité missionnaire. C’est ainsi qu’il enseigne l’existence de deux mondes, de deux principes : celui du bon et celui du mauvais, le bon étant, comme toujours, le monde spirituel. Ces deux principes s’étant mêlé en l’homme depuis les origines, le salut de ce dernier consiste à atteindre le principe du bon en se détachant, par l’ascétisme, des contraintes corporelles -le corps faisant office de prison.
Dans la religion de Manès, apparaissent dès lors deux sortes de fidèles : ceux qui, encore attachés au monde, ne pourront se sauver qu’au terme de plusieurs réincarnations ; et les purs, les « élus », dont l’ascétisme poussés à l’extrême leur fait même renoncer à donner la vie. Ceux-là, c’est sûr, seront sauvés juste après leur mort. À la fin du monde, conclut Manès, la lutte des deux principes dégénèrera en une lutte générale qui ravagera le monde près de mille cinq cents années durant, à la suite de quoi le principe du mal sera définitivement séparé de celui du bien.
La religion manichéenne, qui fait figure de réceptacle universel, de religion universelle, ne survivra que peu à la mort de son fondateur, en 275. Combattue par les théologiens chrétiens tels que saint Augustin, elle verra également ses membres persécutés, notamment à Babylone par le pouvoir sassanide. Elle ne s’éteindra cependant pas complètement et, quelques siècles plus tard, on retrouvera les traits les plus caractéristiques de sa doctrine dans d’autres hérésies, comme celle des cathares.
De l’arianisme naît le Credo
Le IIIe siècle aura été le siècle du manichéisme ; clairement, le IVe siècle est celui de l’arianisme. Mais surtout, ce siècle marque aussi un véritable tournant dans l’histoire du monde et du christianisme plus particulièrement avec, en 306, l’accession à l’Empire de Constantin.
Déjà, dans la seconde moitié du IIIe siècle, les empereurs acceptaient volontiers les chrétiens. Ces derniers pouvaient être gouverneurs de province, sénateurs, généraux, membres de la famille royale… Le christianisme avait « gangréné » les élites de l’Empire, ce qui n’allait pas sans quelques problèmes. Par exemple, les magistrats étaient traditionnellement astreints à des actes de culte ; la charge de flamine, quant à elle, exigeait la participation aux sacrifices et se voyait donc désertée par les chrétiens. Peu importe que ces actes cultuels soient purement formels, ils faisaient partie de la vie de l’Empire. Si tolérance il y avait, force est de constater qu’un fossé séparait les chrétiens des autres membres de l’Empire, ce qui était d’autant plus problématique que, on l’a dit, les forces vives de l’Empire étaient chrétiennes pour la plupart. Plus qu’une tolérance, que Constantin réaffirmera d’ailleurs en 313 par l’édit de Milan -édit qui suit de peu une ultime et sanglante persécution sous Dioclétien-, le christianisme avait besoin d’une reconnaissance officielle. C’est ce à quoi s’astreindra l’empereur converti à Pont Milvius : Constantin va multiplier les actes en faveur des chrétiens, accordant notamment à l’Église un statu juridique exceptionnel qui reconnaissait la validité des jugements des tribunaux épiscopaux, y compris en matière civile.
C’est alors le début de la véritable Paix de l’Église, occasion pour le christianisme, devenu religion d’État, de se développer, de se structurer. C’est aussi dans cet optique qu’il faut voir l’élaboration du Credo au concile de Nicée (325).
Premier concile œcuménique -c’est-à-dire réunissant les représentants des communautés chrétiennes du monde entier-, Nicée, que présidera d’ailleurs l’empereur Constantin lui-même, est généralement considéré comme la réponse de l’Église à l’arianisme. Et c’est en effet le cas.
Une simple discussion théologique  (vers 323) entre un prêtre d’Alexandrie, Arius, et son évêque, Alexandre, est à l’origine de cette hérésie. Le sujet portait sur le dogme trinitaire. En réponse aux doctrines manichéenne ou gnostique qui prévoyaient deux principes, Arius n’avait, semble-t-il, d’autre ambition que de rétablir le principe de Dieu le Père dans toute sa dignité. Unique, éternel, incréé, il devient peu à peu, dans l’esprit d’Arius, supérieur au Fils dans la Trinité, créateur du Fils qui « provient du Père ».
La polémique n’était pas nouvelle et, déjà, au siècle précédent, la même discussion avait opposé un disciple d’Origène, Denys, évêque d’Alexandrie, et l’évêque de Rome. Séparant le Fils du Père, « il l’éloignait de lui », selon les mots de Jean Daniélou. Il affirmait, poursuit l’historien, « que le Fils n’existait pas avant d’avoir été engendré et qu’il y eut donc un temps où il n’était pas ». Denys d’Alexandrie se gardera bien de dire que le Père et le Fils ne sont pas consubstanciels… et c’est ce qui le sauvera. Ramenée à une simple différence dans les termes, la querelle entre l’évêque d’Alexandrie et celui de Rome s’éteindra d’elle-même, sans pour autant résoudre quoi que ce soit. C’est ainsi qu’au siècle suivant elle semble encore d’actualité.
Arius va donc relancer la polémique. Pour lui cependant, Père et Fils ne sont pas consubstanciels -soit de même substance- mais l’un précède l’autre ; surtout, le Père est supérieur au Fils, qui atteind alors le rang de créature, parfaite sans doute mais bien une créature.
L’évêque d’Alexandrie va réunir un premier concile régional, à l’issu duquel Arius est anathémisé et excommunié ainsi que ses supporters -5 prêtres, 6 diacres et 2 évêques. Mais Arius ne s’avoue pas vaincu et « bât le rappel de ses troupes » : il obtient notamment le soutien de l’évêque de Césarée, de celui de Beyrouth et d’autres prélats de Palestine et de Bithynie qui annulent tout bonnement la décision du précédent concile et réhabilitent Arius.
La polémique enfle et touche bientôt toute l’Église… d’où la nécessité, pour Constantin, de réunir un concile général de la chrétienté : Nicée. Car le premier concile œcuménique est bien à voir comme l’œuvre de l’empereur chrétien. Près de trois cents évêques vont se retrouver à Nicée mais surtout des évêques orientaux, les occidentaux s’étant fait excuser en raison des difficultés du voyage. Le pape Sylvestre lui-même est absent et seul deux prêtres romains sont là pour le représenter.
Cela n’empêche nullement les débats d’être passionnés. Finalement le concile adopte la profession de Foi, rédigée par le modéré Eusèbe de Césarée -qui avait un temps soutenu Arius- et y précise quelques termes. Ainsi le Christ est-il clairement déclaré « vrai Dieu issu du vrai Dieu, engendré et non créé, consubstanciel au Père ». C’est le Credo de l’Église catholique.
Condamné à nouveau, Arius prend la route de l’exil. Mais l’affaire est loin d’être résolu… bien au contraire. En effet, trois ans à peine après le concile de Nicée, Constantin, sans doute sous l’influence de sa sœur Constantia, fait volte-face : il rappelle Arius et redonne sa faveur aux évêques l’ayant soutenu. Il n’en démordra plus. Il en sera de même avec son successeur, Constance, alors que Constant, empereur d’Occident se déclarera ouvertement pro-nicéen en soutenant particulièrement l’évêque d’Alexandrie, Athanase. Devenu le champion de l’orthodoxie, ce dernier subira en représailles l’exil et la persécution de l’empereur d’Orient Constance. L’opposition Orient-Occident ne concernera pas seulement le pouvoir exécutif sur la question arienne mais également les évêques. La consubstanciabilité du Christ, ou tout au moins l’emploi de ce terme, posera problème durant des années. Plus même puisqu’à travers les conciles d’Arles (353) et de Milan (355), l’empereur Constance, devenu seul maître de tout l’Empire, tentera d’introduire l’arianisme en Occident.
L’hérésie elle-même connaîtra la discorde. Trois tendances se dessinent rapidement : les anoméens, ariens intransigeants, proclamaient que finalement le Christ n’était pas Dieu ; les homéens, « ariens plus politiques que doctrinaires » selon le terme de F. Cayré, reconnaissent, dans une formulation vague, que le Fils est « semblable » au Père ; enfin, les homéousiens, tout en refusant le terme de consubstanciel, déclarent le Fils « semblable en substance ».
La mort de Constance II (361), soutien des ariens, va entraîner la réconciliation des catholiques orthodoxes et des homéousiens. Quant aux autres, ils auront fort à faire avec les successeurs de saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Naziance et saint Grégoire de Nysse qui obtiennent la condamnation de l’hérésie arienne au concile œcuménique de Constantinople, en 381. Soixante ans avaient été nécessaires pour parvenir à une condamnation ferme et définitive.
Bras armé de l’Église, l’empereur Théodose chassera donc les ariens de l’Empire… ce qui conduira ses prosélytes à se répandre dans d’autres régions, notamment parmi les populations germaniques -Burgondes, Wisigoths, Ostrogoths, Vandales.
Saint Augustin, pourfendeur du donatisme et du pélagianisme

Cette première hérésie christologique aura donc mis des années à être réfutée ; elle aura bouleversée l’Église pendant un demi-siècle et occasionné de vives discussions au sein même de l’Église. Ainsi en avait-il également été du schisme donatiste.
Issu de la persécution de l’empereur Dioclétien au début du IVe siècle (303), le schisme donatiste était le fait de Donat, évêque de Cellae Nigris, en Numidie, et de soixante-dix de ses collègues d’Afrique qui, originellement, dénonçaient comme invalides les sacrements donnés par les évêques et les prêtres ayant livré des objets sacrés aux soldats de l’empereur. Ainsi se posait la question de savoir si la validité des sacrements était liée à la vertu de ceux qui les administraient.
Fortement ancré en Afrique, le donatisme, pourtant condamné à deux reprises en concile, va s’étendre et surtout se durcir jusqu’à sa défaite définitive due, en grande partie, aux écrits de saint Augustin. L’Église y verra également l’occasion de proclamer le principe essentiel des sacrements déclarés ex opere operato, c’est-à-dire quelque soit la dignité -ou l’indignité- du prélat.
Le donatisme ne sera pas la seule erreur à laquelle s’attaquera le grand théologien qu’est saint Augustin. Il mettra en effet sa plume et son talent au service de l’Église pour combattre la première hérésie née en Occident : le pélagianisme.
C’est un moine anglo-celte, né en Grande-Bretagne ou en Irlande, Pélage, qui, entre 400 et 410, va propager sa doctrine autour du bassin méditerranéen. Cette doctrine se fondait sur la possibilité pour l’homme de se sauver par sa seule volonté. C’était donc nier le pouvoir de la grâce et la nécessité des sacrements. Par la suite, Pélage ira jusqu’à réfuter la réalité du péché originel, l’inclinaison de l’homme au péché venant de l’habitude et, donc, du manque de volonté. De fait, le sacrement du baptême devenait totalement inutile.
La mise au premier rang de la volonté humaine, si elle fut ardemment combattue par saint Augustin dans ses traités –De peccatorum meritis et remissione et De natura et gracia– aura de nombreux adeptes. Parmi eux, nombre d’anachorètes qui voyaient là une justification suplémentaire de leur vie toute d’ascèse. De fait, cela explique également que cette hérésie, qui perdurera un siècle encore en Occident, ait connu un certain succès en Orient -en Afrique notamment- où l’ascétisme était plus prononcé et plus courant qu’en Occident.
Le nestorianisme et le questions de la double nature du Christ
L’Annonciation par Fra Angelico. C’est par cet épisode de l’Ecriture sainte que débute le mystère de l’Incarnation.

Circonscrit et rapidement maîtrisé, le pélagianisme peut paraître secondaire par rapport à l’arianisme, qui déchira le IVe siècle, ou au nestorianisme, qui apparaît au siècle suivant. Une hérésie pour le coup tout à fait orientale. C’est même un prolongement de l’hérésie arienne, première, on l’a dit, des hérésies a caractère christologique.
La brèche dans laquelle va s’engouffrer le fondateur du nestorianisme, au Ve siècle, apparaît au lendemain même du concile de Nicée. La question de la consubstancialité et de la pleine divinité du Christ réglée, se pose celle de l’humanité du Christ et plus précisément de la double nature du Christ, homme et Dieu à la fois.
Apollinaire de Laodicée, ferme partisan du Credo de Nicée et allié de l’évêque Athanase, va, dans une Syrie fortement arienne, initier le mouvement. Pour lui cependant, le problème est plus anthropologique que théologique : il n’arrive totu simplement pas à concevoir l’existence de deux natures pleinement assumées en un seul être. Cela va le conduire à donner la primauté à l’une des deux natures. Pour lui, donc, la nature humaine du Christ est, en quelque sorte, dévoyée par sa divinité, d’où une nature humaine… qui n’a plus rien d’humaine.
Sanctionnée par divers conciles, la doctrine d’Apollinaire va cependant perdurer jusqu’en 420 et même au delà puisqu’à cette date elle entre dans la clandestinité. Les réactions à cette doctrine ne manqueront pas, notamment de la part de Diodore de Tarse qui affirme alors la « totale humanité du Christ comme sa totale divinité sans pour autant qu’il y ait séparation ».
C’est bien là en effet qu’était le danger : en arriver à distinguer, dans le Christ même, non plus deux natures, mais deux personnes, l’une divine et l’autre humaine. C’est ce que fera le patriarche de Constantinople, Nestorius, vers 428.
Héritier de la pensée d’Apollinaire et violemment anti-arien, Nestorius ira même jusqu’à nier les souffrances réelles du Christ durant la Passion et à contester le titre de teotokos -mère de Dieu-, traditionnellement attribué à la Vierge. Effectivement, l’un ne va pas sans l’autre, comme le réaffirmera à l’occasion saint Cyrille d’Alexandrie :
Car si Notre Seigneur Jésus-Christ est Dieu, comment la Vierge sainte qui l’a enfanté ne serait-elle pas mère de Dieu ?
En se basant sur la mariologie, saint Cyrille confirme donc la divinité du Christ avant de développer l’idée « d’union hypostatique ».
Docteur par excellence de l’Incarnation, saint Cyrille appuie « l’unité indissoluble entre Dieu et l’homme » dans ce même mystère de l’Incarnation et convainc le pape Célestin qui, en 431, au concile d’Éphèse, annoncera la condamnation de Nestorius.
Déposé de son siège de Constantinople et condamné à l’exil, Nestorius ne saura jamais le succès de sa doctrine. Un succès qui est avant tout à mettre au crédit d’un certain Ibas, fondateur d’une école créée à Édesse. Le nestorianisme était né.
Sa carrière ira en prospérant et atteindra même les terres les plus reculées. Chassés de Syrie par l’empereur Zénon, les nestoriens vont d’abord se répandre en Perse, où ils obtiendront la protection des rois sassanides. Là, l’église nestorienne va s’organiser et des missions vont être dirigées vers l’Arabie, l’Inde et même la Chine où, quelques siècles plus tard, Marco Polo aura la surprise de découvrir une communauté de chrétiens nestoriens.
L’église nestorienne de Perse manquera cependant d’être anéantie sous les coups du musulman Tamerlan (XIVe siècle). Réfugiée dans les montagnes du Kurdistan, elle va connaître une double destinée : en 1552, le patriarche Jean Soulaka se ralliera à l’Église catholique, formant l’église chaldéenne uniate dont le centre est établi à Bagdad. Les chaldéens séparés, pour leur part, se rapprocheront de l’église orthodoxe russe, subiront la persécution des Turcs en 1915 et, aux lendemains de la Première Guerre mondiale, émigreront en masse aux États-Unis où s’établira leur patriarche.
La question de la double nature christique et donc de l’Incarnation ne cessera pas avec le nestorianisme. Professant la consubstanciabilité « au Père selon la divinité » et « à nous selon l’humanité », le concile d’Éphèse (451) sera, en quelque sorte, à l’origine d’une autre hérésie, celle des monophysites. À la suite d’Eutychès de Constantinople, ces derniers proclament la supériorité de la nature divine et, finalement, son l’unicité. Cette hérésie est en fait l’exact opposée, le pendant du nestorianisme.
Approuvée en 449 par un concile désigné par l’histoire comme le « Brigandage d’Éphèse », l’hérésie monophysite connaîtra son plus grand pourfendeur en la personne du pape saint Léon le Grand. Auteur d’un Tome à Flavien, le pape va, sur cette affaire, prendre une position ferme reprise lors du concile de Chalcédoine. La règle de Foi de saint Léon sera celle du concile qui déclare que le Christ « est en deux natures, qui demeurent sans confusion, sans changement, sans division ni séparation ».
La réponse des monophysites à cette déclaration et à leur condamnation renverra tout simplement la balle à l’Église catholique : se posant en garants de l’orthodoxie, ils accuseront les catholiques… de nestorianisme.
L’hérésie monophysite allait déchirer l’Orient et perdurer après la création d’églises séparées en Syrie, en Arménie, en Égypte et en Éthiopie. Ce sera également la dernière hérésie qui agitera l’Église naissante.
L’Eglise, pilier du monde occidental
À la fin du Ve siècle, cette dernière aura à faire face à un tout autre problème : sous les coups de butoir des peuples germaniques, l’Empire romain va finalement s’effondrer. Seule institution à résister au déferlement barbare, l’Église sera celle vers qui le peuple se tournera. On ne compte d’ailleurs plus les épisodes donnant le premier rôle à des hommes d’Église : saint Aignan, saint Loup, saint Léon le Grand lui-même s’opposent à Attila ; saint Germain d’Auxerre prend même la tête de soldats pour résister aux invasions. Après la conquête barbare, ce sont ces mêmes hommes d’Église qui seront exilés, comme Sidoine Apollinaire, issu d’une grande famille gallo-romaine et âme de la résistance aux envahisseurs. Ce seront eux encore qui permettront le rapide rétablissement de l’Occident et qui atténueront la rupture civilisationnelle qu’aurait pu entraîner l’effondrement de l’Empire. Très rapidement on va les retrouver dans l’entourage des nouveaux maîtres de la Gaule, de l’Espagne, de l’Afrique et de l’Italie. Seule entité à avoir survêcu aux invasions barbares, l’Église se pose en pilier du monde occidentale et entre alors dans une ère nouvelle : le Moyen Âge.