Dionysos, le fils d’Indra

Dionysos, d'après une fresque antique.
Dionysos, d’après une fresque antique.

De prime bord, aucune divinité olympienne ne paraît plus futile que Dionysos, dieu du vin, de l’agriculture, des arts et du désir brutal. Traînant à sa suite un cortège de satyres, de silènes, de nymphes et de ménades déchaînés et ivres, il est vrai qu’il ne fait pas bien sérieux. Cette vision simpliste ne s’accorde qu’assez mal cependant au véritable culte dionysiaque pas plus d’ailleurs qu’à la personnalité complexe de ce dieu. L’origine de ce dieu itinérant est elle-même étonnante.
Selon Hérodote, Dionysos est le plus récent des dieux de l’Olympe. Il n’y fait d’ailleurs que de courts séjours, préférant parcourir le monde, incognito. C’est ainsi qu’il est fait prisonnier par le roi de Thrace, Lycurgue, qui sera frappé de folie. Un sort que connaîtront également les pirates qui le captureront au large de l’île de Naxos. L’errance de cette divinité explique peut-être son influence géographique : son culte est célébré en Grèce, bien sûr, mais également en Asie mineure ou en Egypte où on le compare au divin Osiris. Mais le culte de Dionysos a sans doute une origine plus lointaine, dans le temps et dans l’espace. Est-il issu du panthéon asiatique, comme le suggère le bonnet phrygien dont on l’affuble volontiers ? Ou faut-il lui chercher une origine encore plus lointaine ? C’est en tout cas l’option prise par certains spécialistes qui veulent voir dans ce dieu une résurgence ou un héritage d’un culte arien –c’est-à-dire indien. L’idée est loin d’être extravagante et la multitude de points commun entre Dionysos et la divinité védique Soma abonde dans ce sens.
La mythologie grecque rapporte que Dionysos serait le fruit des amours de Zeus et d’une princesse grecque, Sémélé. Chaque jour, le dieu des dieux honorait son amante sous une apparence différente. Tragiquement inspirée par l’épouse jalouse de Zeus, Héra, Sémélé allait se laisser gagner par la curiosité et, dans un moment d’inconscience, demanda à son amant de lui apparaître dans toute sa splendeur. Sachant que cet acte serait fatal à la pauvre Sémélé, Zeus accepta cependant de céder à son désir et, dans une ultime étreinte, se révéla à elle. Sémélé se consuma littéralement d’émotion et Zeus n’eut d’autre consolation que de retirer l’enfant à naître du corps en feu de sa belle. Désireux de cacher le fruit de ses amours interdits à la vindicte d’Héra, Zeus cacha alors son fils à naître dans sa cuisse où Dionysos acheva tranquillement sa gestation. Dionysos avait beau être né « de la cuisse de Jupiter », sa naissance, quelques mois plus tard, ralluma la haine d’Héra à son égard. La terrible épouse de Zeus chargea les Titans d’éliminer tout simplement le demi-dieu et, pour se faire, ils ne devaient pas faire dans la dentelle : s’emparant du jeune dieu, ces divinités primitives le découpèrent, le démembrèrent et se lancèrent dans une sorte de grand barbecue. Le pauvre Dionysos n’allait devoir sa résurrection qu’à l’intervention de Rhéa, mère de Zeus -et d’Héra d’ailleurs- qui récupéra les membres éparses de sa progéniture pour le recoudre. Dionysos, qui était né deux fois –sorti uen fois du ventre de sa mère et une seconde fois de la cuisse de son père- était également mort et ressuscité, d’où son appartenance au monde des Enfers.
Le "deux fois né"

Le dieu Indra, d'après une céramique indienne.
Le dieu Indra, d’après une céramique indienne.

L’épisode des Titans et de Rhéa fait immédiatement penser à Osiris, dieu de l’Egypte et qui, comme Dionysos, sera démembré, recousu et ressuscité, grâce aux bons soins de son épouse, Isis. Pourtant, c’est avec la divinité védique Soma que les points communs sont les plus frappants et les plus nombreux.
Personnification divine d’une boisson alcoolisée utilisée lors des rites cultuels, Soma serait né de la cuisse d’Indra et, selon une légende indienne, il serait issu du manthanam, c’est-à-dire du feu divin. Tiré des flammes sacrificielles, Soma aurait été porté au ciel grâce aux invocations des prêtres. Une double naissance qui vaut à Soma d’être désigné comme «  deux fois né » ou comme « né sous deux formes », or, une des signification du nom Dionysos est effectivement « né deux fois ». Comme le dieu grec, on l’a vu, Soma échappe également au feu divin dont il est par ailleurs issu. Enfin, comme Dionysos qui est le dieu du vin, Soma est associé à une boisson alcoolisée.
Tant de similitudes devaient, évidemment, conduire à une association. On sait, on constate que les religions indo-européennes ont un socle commun, une origine commune. Il n’y aurait donc rien de bien étonnant à ce qu’un dieu grec et une divinité arienne, indienne aient les mêmes attributs, la même histoire. Par contre, ce qui frappe c’est que ces mythologies soient si semblables, qu’elles aient traversé, l’une et l’autre, le temps et l’espace, sans grand dommage. C’est notamment ce qui  fait de Dionysos une divinité si passionnante.