Dolmens et menhirs, un héritage mystérieux

Les pierres gravées de Gavrinis.
les pierres gravées de Gavrinis.

Lieux de légende, objets de superstition depuis des millénaires, les mégalithes sont au cœur de l’imaginaire celtique. Leur origine lointaine, leur profusion en Europe et, surtout, leur taille gigantesque interpellent aussi bien les archéologues que les historiens, les chercheurs que les amateurs. Condamné par l’Église dès le IVe siècle, le culte des « pierres levées » n’en a pas moins survécu pendant des siècles. Afin de faire cesser les rites celtiques et de les détourner de leur origine païenne, l’Église ne trouve pas de meilleur moyen que de « christianiser » les mégalithes et, au détour d’un chemin de Bretagne, il n’est pas étonnant de voir, parfois, un menhir surmonté d’une croix. Mais la soumission à l’Église ne fut jamais totale et les fées, les sybilles ou les sorcières rôdent encore autour des dolmens ou des menhirs.

Refuge de Méduse en Corse, quelquefois lieu de sabbat des sorcières, tombeau de Merlin, caché dans la forêt de Brocéliande, ou légionnaires statufiés tandis qu’ils poursuivaient saint Cornély, à Carnac, les légendes attachées aux mégalithes se suivent et ne se ressemblent pas. Imprégnés de christianisme, ces contes fabuleux nous plongent cependant au plus profond de l’imaginaire celtique.
N’allez surtout pas vous promener autour de la «pierre levée» de Saint-Martin-d’Arcé qui tourne sur elle-même au douzième coup de minuit ; ni à Carnac où les trois mille menhirs plongent, dès la nuit tombée, dans la mer ! Car, qui peut savoir quelle serait la punition pour avoir violé le secret des pierres !
Pourvoyeurs de santé, tel le dolmen perforé de Trie-Château, ou bien de fécondité comme la Pierre aux maris, en Alsace, ou encore le menhir penché de la Tremblais à Saint-Samson-sur-Rance et aussi celui de Kerloas, à Plouarzel : légende et superstition entourent chaque dolmen et chaque menhir…
Mais, d’où viennent réellement les mégalithes ?
Des pierres de sacrifices
Le vif intérêt pour l’étude des mégalithes, ces blocs de pierre de dimensions imposantes regroupant les menhirs, les dolmens, les cairns et les cromlechs, est assez récent et suscite une multitude d’interrogations.
Au XVIIIe siècle, l’officier La Tour d’Auvergne, qui se piquait d’être un historien, s’était déjà penché sur les mégalithes. Selon lui, ils avaient une fonction politique et religieuse : sur les dolmens, se signaient les traités et les druides y faisaient des sacrifices humains. Mais, c’est avec l’Anglais Stukeley (1687-1765) que cet intérêt pour les mégalithes va prendre tout son essor.
En ressuscitant la religion druidique, jusqu’à en faire un vaste mouvement d’adoration de la nature se réunissant dans des endroits mythiques, tels que Stonehenge, Stukeley va « réveiller » le passé celtique de l’Europe et donner une nouvelle impulsion à l’archéologie dans ce domaine.

Druide faisant un sacrifice (iconographie du XIXe siècle).
Druide faisant un sacrifice (iconographie du XIXe siècle).

Le XIXe siècle sera donc le siècle des archéologues les plus fervents, des « Antiquaires » comme on disait alors, qui vont s’abattre sur chaque tumulus de terre et déterrer, peu à peu, tous les dolmens enfouis, partout en Europe.
Les premières fouilles se déroulent au Danemark et vont se généraliser très vite dans tout le monde celtique, allant de l’Angleterre au Portugal, en passant par l’Allemagne et la France. Et les conclusions des archéologues et des savants vont raviver l’imaginaire, qui entoure déjà ces monuments.
Pierres druidiques par excellence, strillées de sillons conduisant à des sortes de récipients en pierre, pour les chercheurs cela ne fait pas de doute : les dolmens étaient, bel et bien, des pierres de sacrifice ! Et d’ailleurs, n’a-t-on pas trouvé des ossements à proximité des dolmens et même des menhirs ?
La fonction des mégalithes ayant été décryptée, il ne restait plus qu’à en trouver l’origine. Dès la fin du XIXe siècle, les spécialistes vont, lors de fréquents colloques, qui réunissent les amateurs de mégalithes, échafauder toutes sortes d’hypothèses.
Et la présence de ces monuments gigantesques hors d’Europe occiden-tale va même les conduire à imaginer l’existence d’une religion mégalithique universelle, qui aurait été propagée par les… Égyptiens ! Nos ancêtres les Gaulois auraient subi l’influence de « missionnaires » égyptiens (après tout, n’ont-ils pas déjà construit pyramides et obélisques ! ) et élevé, à leur tour, de semblables monuments, sans pour autant atteindre à la perfection des Orientaux, bien sûr…
Peuple barbare et rude, les Celtes ne pouvaient produire qu’un art des plus… primitifs.
Malgré certains écrits beaucoup plus sérieux, les mégalithes demeurent encore très mystérieux, au XIXe siècle et au début du XXe siècle, et il faut attendre le milieu du siècle pour que la science des mégalithes prenne un nouvel essor.
Des tombeaux vieux de sept mille ans !

Un dolmen.
Un dolmen.

C’est en 1955, en effet, qu’est utilisé pour la première fois sur des mégalithes le carbone 14, inventé six ans auparavant par l’Américain Libby. Le résultat de la datation fait l’effet d’une véritable bombe dans la société savante de l’époque : les mégalithes datent, pour les plus anciens, du Ve siècle avant notre ère !
Il paraissait, jusqu’alors, impossible que les êtres humains du néolithique, sédentarisés depuis peu, aient déjà une religion, celle des druides, et des chefs, des architectes. Mais le carbone 14 est formel ! Et, au même moment, abandonnant les théories fantaisistes de leurs prédécesseurs, les chercheurs découvrent la vraie signification des dolmens.
Alors, si ce ne sont pas des pierres d’autels ou de sacrifices, que sont ces mégalithes ?
Les dolmens, les cairns ainsi que les hypogées (grottes artificielles que l’on trouve à Malte et à Gozo) sont des tombeaux, élévés par l’homme, du Ve au IIIe siècle avant J.-C..
L’appellation bretonne de dolmen (« dol » signifie table, « men », pierre) décrit parfaitement ces blocs de pierre dressés, couverts d’une sorte de table horizontale, et qui forment une chambre, ouverte ou fermée. Certains dolmens comportent même une galerie donnant accès à des chambres annexes ou à des antichambres, comme c’est le cas à La Roche-aux-Fées ou bien à Locmariaquer. Là, on enterrait les morts, par famille ou par tribu, et on célébrait le culte des ancêtres.
Nombre de dolmens datent, de toute évidence, de différentes périodes. Et il semble que plusieurs générations aient, parfois, été enterrées dans des dolmens, qui peuvent, au fil des siècles, « s’allonger » à volonté…
Certains cairns (tumulus en pierre) atteignent ainsi des longueurs très impressionnantes. Celui de Barnenez, près de Morlaix, l’une des constructions les plus anciennes, ne mesure pas moins de soixante-dix mètres de long et vingt-cinq de large ! On trouve, à l’intérieur, onze chambres funéraires, unies par quelques couloirs parallèles. C’est une architecture assez élaborée, agrémentée de pierres sculptées, qui sont les symboles de l’art néolithique et dont le plus beau fleuron se trouve à Gavrinis, « l’île de la Chèvre », dans le golfe du Morbihan. Certains cairns ou tumulus renferment ainsi plusieurs dizaines, et, parfois même, plusieurs centaines de squelettes !
Qu’ils reposent en paix !
La construction de ces tombeaux et les bijoux ou les armes que l’on y trouve dénotent un très grand respect dû aux ancêtres. Mais ce culte semble aller plus loin qu’un simple hommage aux mânes et la peur n’est pas bien loin…
En explorant, dans le Puy-de-Dôme, le dolmen de Pontcharaud, les archéologues ont découvert une dizaine de squelettes dans un état assez étrange : des corps d’hommes, de femmes et d’enfants, allongés sur le ventre, la tête tournée sur le côté, ayant pieds et mains coupés ! Que signifie cette amputation ? Pourquoi les corps ont-ils été placés sur le ventre ? N’est-ce pas pour être sûr que ces morts ne puissent plus jamais ramper hors des ténèbres, qu’ils ne revoient jamais la lumière ? C’est, en tous cas, l’avis des experts qui considèrent que les morts, devenus de vrais dieux, sont craints et respectés en tant que tels.
Le mystère des pierres levées
Si les dolmens ont beaucoup perdu de leur secret, les menhirs et les cromlechs (ensemble concentrique de menhirs) ont su conserver tout leur mystère.
Ces « pierres longues » ou « pierres levées » (du breton « men » pierre et de « hir », longue) sont, en moyenne, hautes de trois à six mètres et elles s’enfoncent dans le sol, jusqu’au quart de leur taille.
Certaines sont plus impressionnantes et atteignent les vingt mètres de haut, tel le menhir de Locmariaquer qui, avant de se briser, mesurait plus de vingt-trois mètres ! Et il est très rare de trouver un menhir seul : ils sont, souvent, groupés en cromlech, comme à Avebury et à Stonehenge ou en alignement, comme à Carnac.
Les menhirs sont, en fait, des mégalithes, très simples dans leur exécution, mais, à la différence des dolmens, ce ne sont pas des monuments funéraires. À quoi servent-ils ? Représentent-ils quelque chose ?… Symboles phalliques de la fécondité, « perchoirs » pour les âmes, lieux de culte pour la célébration des ancêtres ou encore repères pour l’observation des astres, les hypothèses ne manquent pas. Et c’est cette dernière suggestion qui semble la plus probable, tout au moins en ce qui concerne Stonehenge.
Le site mythique de Stonehenge

L'enchanteur Merlin et la fée Viviane (iconographie du Moyen Âge).
L’enchanteur Merlin et la fée Viviane (iconographie du Moyen Âge).

Dédié au culte solaire, lieu de pélerinage des nostalgiques de la religion druidique, Stonehenge est plus qu’un site archéologique, c’est une véritable légende.
La mythologie celtique raconte que l’on doit l’élévation de Stonehenge à la magie de l’enchanteur Merlin.
Ce dernier devait ériger, à la demande du roi Uterpendragon, un monument funéraire, digne de son frère défunt, le roi Pendragon. Et le célèbre magicien Merlin, faisant venir chaque pierre de la région des Géants, en Irlande, fit construire le fameux cromlech de Stonehenge…
En réalité, le site de Stonehenge est daté aux environs de 3000 avant notre ère. Ce temple celtique est formé de quatre cercles concentriques. Le premier cercle, le plus ancien aussi, est interrompu par une ouverture, qui est appelée « avenue », orientée vers le point où se lève le soleil le jour du solstice d’été.
Cette direction est, très clairement, désignée par la « Heel stone », qui place l’observateur dans l’axe parfait pour contempler ce phénomène. Quant aux trois autres cercles, les plus récents, ils n’ôtent rien à la fonction première du site.
En fait, Stonehenge est un excellent observatoire permettant de suivre les cycles du soleil et de la lune et dont la précision surprend, aujourd’hui  encore, nos astronomes modernes.
Le mythe du site de Stonehenge est tombé, mais qu’en est-il des autres ? La question reste posée…
Symboles d’une société, jusque-là relativement peu connue, ce sont les mégalithes qui ont, enfin, permis une « approche » de la lointaine civilisation néolithique.
À travers toutes les découvertes faites par les archéologues, nous apparaît une société bien hiérarchisée, avec des chefs, des druides et des architectes, qui ont pu mener à bien l’élévation de tous ces monuments funéraires et de tous ces menhirs.

Le site de Stonehenge.
Le site de Stonehenge.

Les différentes fouilles, entreprises dans les dolmens, ont mis au jour les dernières reliques d’une civilisation néolithique qui se révèle étonnamment perfectionnée.
Effectivement, au cours de certaines recherches, les chercheurs ont aussi découvert des crânes portant le signe d’une trépanation… et d’une trépanation bien réussie !
Certes, les fouilles, qui ont été faites ces dernières années, ont levé un coin du voile, mais les archéologues se pencheront, encore longtemps, sur l’étude des dolmens et autres menhirs.
Ainsi des sites néolithiques comme Carnac, dans le Finistère, Callanish, en Écosse, ou Avebury, en Angleterre, gardent encore tout leur mystère…