Échec et mat !

Pièce du jeu dit de Charlemagne.
Pièce du jeu dit de Charlemagne.

Apparus dès le IXe siècle en France, les échecs font partie des nombreux jeux de « table » du Moyen Âge et connaissent un engouement incroyable au XIIe siècle. Occasions de s’essayer à la stratégie, sujets de traités de moralisation, de sermons ou de scènes dans la littérature de l’époque, ils faisaient aussi l’objet de paris et ponctuaient la vie des hommes du Moyen Âge.
L’origine du jeu d’échecs reste obscure : aussi de nombreuses légendes sont-elles venues «au secours de l’histoire» pour en expliquer la provenance.
La plus célèbre situe l’invention des échecs en Inde. Au Ve siècle de notre ère, Schéram, roi d’une partie du pays, faisait vivre son peuple dans la terreur et aucun de ses sujets ne pouvait lui faire la moindre remontrance sans être banni sur l’heure. C’est alors que Sessa, membre de la caste des Brahmanes, trouva un moyen de donner au roi une leçon sans craindre d’attirer sa haine. Il fut assez intelligent pour imaginer le jeu des échecs, où la pièce la plus importante, le roi, ne peut faire un pas sans l’aide de ses sujets, les pions.
Cette critique ingénieuse interpella le souverain qui, séduit par la subtilité du jeu, promit de réformer sa conduite et s’adonna désormais au plaisir du jeu.
Tout au long du Moyen Âge, les légendes se multiplient. Jacques de Cessoles, dans son introduction au Livre des mœurs des hommes et des devoirs des nobles au travers du jeu des échecs, attribue son invention soit à Philométor, un philosophe de Babylone, dont l’histoire ressemble trait pour trait à celle de Sessa l’Indien, soit à Xerxès Ier (486-v. 465 av. J.-C.), shah de Perse. Et on constate que ces histoires ont parfois certains accents de vérité puisque shâh mat signifie « le roi est mort » en persan.
Une autre tradition, se distinguant des autres, attribue l’invention des échecs à Palamède, héros grec de la guerre de Troie, qui imagina ce jeu pour tromper l’ennui, ce qui n’a rien de très étonnant quand on sait que le siège de la cité dura dix ans !
Inventés dans les lointaines contrées d’Inde, les échecs, selon les historiens, après être apparus en Perse vers le VIe siècle, se sont répandus à travers tout l’Orient avant d’atteindre l’Europe. L’Italie et le midi de la France, deux régions qui pratiquent un commerce intense avec l’Orient, sont les premiers pays à découvrir ce jeu.
Du « jeu des rois »  au « roi des jeux »

Pièce médiévale représentant la Tour.
Pièce médiévale représentant la Tour.

Passe-temps aristocratique par excellence, le jeu d’échecs est, pour la noblesse, une manifestation de la sagesse et un exercice parfait pour l’intelligence. Les tactiques du jeu peuvent d’ailleurs s’apparenter à la stratégie militaire et les seigneurs se plaisent à le pratiquer.
L’influence de la littérature n’y est pas étrangère non plus, loin de là : bercée de chansons de geste et de romans de chevalerie, la noblesse de l’époque ne peut qu’apprécier le jeu que pratiquait Lancelot du Lac, le célèbre compagnon d’Arthur. Et qui dédaignerait cette occupation après avoir lu l’épopée du chevalier Palamède, homonyme de l’un des inventeurs supposés du jeu d’échecs, dont le blason est semblable au damier noir et blanc ? Les croisés, eux-mêmes, ne s’adonnent-ils pas à ce jeu avec ferveur, comme le font les guerriers sarrasins d’ailleurs ? Bref, tout concourt à élever ce jeu au rang de distraction préférée des nobles.
Cependant, dès la fin du XIIe siècle, les échecs cessent d’être l’apanage de la noblesse et leur pratique s’étend à toute la population. Ils gagnent les villes et les campagnes et même les tavernes se dotent d’échiquiers.
Simplifié, joué avec des dés, le jeu d’échecs se rapproche alors des jeux de hasard et connaît un succès colossal, particulièrement auprès de certains habitués des « salles de jeu » que sont parfois les tavernes… Là, il fait l’objet d’enjeux multiples mais les parties, occasions supplémentaires de parier, finissent le plus souvent un couteau à la main.
Le fou de la cour…  et de l’échiquier
D’où vient un tel succès ? Sans doute du fait que le jeu d’échecs reflète la société médiévale au même titre qu’il évoquait la société indienne ou babylonienne. Tout y est hiérarchisé et les pions se voient assignés un rôle particulier selon leur rang.
Le jeu lui-même évolue au rythme de la société. Ainsi, quand, au XIVe siècle, la mode veut que chaque cour princière ait un fou, cette pièce apparaît aussitôt sur l’échiquier. Jadis désignés sous le nom «d’alpins», les fous se situaient à la droite et à la gauche du roi et repré-sentaient les juges, l’un en charge des affaires civiles et de l’établissement des lois et l’autre des affaires criminelles. Le fou du XIVe siècle prend donc la place du juge car son rôle à la cour est bien celui d’un sage. Le privilège de cour s’étend à l’échiquier.
Selon les pays ou encore l’évolution des sociétés, les pièces d’échecs ont aussi différentes appellations. Ainsi, la reine succède à la Vierge qui, elle-même, était une déviation du vizir oriental ; les tours européennes sont des éléphants en Inde et des chameaux en Arabie ; le fou français devient un évêque –bishop– en Angleterre et les soldats, devenus des piétons, finissent par être appelés des pions, en France comme en Italie.
Mais les dérives qui apparaissent dans les tavernes vont conduire l’Église à s’intéresser de plus près à cette pratique. Dans un premier temps, certains religieux, tel saint Bernard de Clairvaux (1091-1153), vont jeter l’anathème sur ce jeu trop proche des dés et de tous les jeux d’argent. Le concile de Paris, en 1212, condamne à son tour les échecs et interdit tout particulièrement aux gens d’Église, qui en faisaient volontiers leur récréation, de s’y adonner.
Saint Louis (1226-1270) va dans le même sens en publiant l’ordonnance royale de 1254 qui défend que « nul ne joue aux dés, aux tables ni aux échecs ». Le saint roi va même jusqu’à intervenir lui-même en apprenant que son frère, le comte d’Anjou, est en train de s’adonner à ce « jeu diabolique », selon l’expression même du vertueux souverain :
…Il alla là, nous rapporte le sire de Joinville, tout chancelant par la faiblesse de sa maladie et prit les dés et les tables et les jeta à la mer et se courrouça bien fort contre son frère.
Cette vive opposition au jeu d’échecs n’empêcha cependant pas Saint Louis d’accepter un très bel échiquier fait de matière précieuse que lui offrit le Vieux de la Montagne qui, de même que beaucoup d’Orientaux, était féru de ce jeu.
Mais ces restrictions ne servent à rien et les échecs, qui font désormais partie des mœurs, continuent d’être pratiqués. C’est alors que certains hommes d’Église ont l’heureuse initiative de moraliser ce jeu et de lui redonner un sens nouveau.
Un instrument de prédication
C’est le pape Innocent III (1160-1216) qui, le premier, imagine d’utiliser les échecs comme un outil pédagogique. Et dans son Innocente moralité, il déclare que « le monde ressemble à l’échiquier quadrillé noir et blanc, ces deux couleurs symbolisant les conditions de vie et de mort, de bonté et de péché ».
Jacques de Cessoles, héritier direct de cette pensée, va plus loin encore et entraîne ses ouailles dans une longue méditation sur « ce jeu amusant », qui devient, grâce à son éloquence, une véritable allégorie de la vie sociale de l’époque.
Prêtre dominicain natif du Piémont, en Lombardie, Jacques de Cessoles (XIVe siècle) fait, chaque dimanche, au cours de son sermon, un parallèle entre la hiérarchisation des pièces d’échecs et celle la société médiévale. Dans cette vision, il s’inspire largement du Miroir historial de Vincent de Beauvais (1190-1264) qui proposait une vue historique et descriptive de l’univers.
Jacques de Cessoles, dans le recueil de ses sermons, qui s’intitule Livre des mœurs des hommes et des devoirs des nobles au travers du jeu des échecs, met l’accent sur la moralité du jeu. Chaque pièce est décrite et sa tenue ou son maintien sont l’image de ce qu’elle doit représenter.
Ainsi, le roi, « assis sur un trône, revêtu d’un manteau pourpre» doit être «juste et bon, car que serait-il en son royaume sans la hardiesse et la loyauté de ses chevaliers, la prudence et la droiture de ses juges, l’autorité de ses vicaires, la continence de sa reine et la concordance de tout son peuple ? ». Cessoles passe chaque pion en revue, attribuant un rôle à chacun. Cela va des laboureurs aux forgerons,  des charpentiers aux tailleurs et aux changeurs d’argent, lesquels se doivent «d’éviter, par-dessus tout, l’avarice et la cupidité» et même des apothicaires aux taverniers en passant par les gardes des cités et les joueurs ou messagers. La partie ne peut être gagnée que si tous les pions agissent de concert pour le roi. Mais, «si chacun se préoccupe égoïstement de ses seules affaires», le royaume est pris, le roi meurt : échec et mat !
Sur l’échiquier symbolisant Babylone, Jacques de Cessoles commente les divers mouvements possibles et le rôle de chacun dans la progression du jeu. Ainsi le chevalier est à proximité des souverains qu’il protège mais, dès que « le roi le lui ordonne, il se rue au combat et charge avec fureur les troupes ennemies… ».
La conclusion de Jacques de Cessoles est la même que celle de Philométor ou de Sessa : « le peuple est la gloire et la vie des nobles ».

Un cercle d'échecs au XIXe siècle.
Un cercle d’échecs au XIXe siècle.

Un tel ouvrage, allié à la popularité du jeu lui-même, ne pouvait qu’être apprécié des hommes du Moyen Âge. Et effectivement, on compte quelques deux cents manuscrits de l’original latin existant encore aujourd’hui, ainsi que des adaptations et des traductions en dix langues qui attestent du succès du Livre des mœurs…. Véritable best-seller de l’époque, il semble même que, pendant deux siècles, il a été le livre le plus traduit après la Bible !
Bien que le XVe siècle annonce un net recul de la pratique des échecs dans la plus grande partie de la société, ce jeu retrouvera un regain de popularité avec les «échecs vivants», particuliè-rement en usage dans l’Italie du XVIIe siècle ou bien, au XVIIIe siècle, quand le baron de Kempelen construisit un automate joueur d’échecs.
En France, ce jeu, resté longtemps en faveur auprès d’une certaine élite, comme Madame de Sévigné, Louis XI ou Henri IV, ne reviendra sur le devant de la scène qu’au XXe siècle.