Il était une fois l’homme : la France préhistorique

Un être courbé sous le poids de sa lourde massue, vêtu de peaux de bêtes, hirsute, vivant dans une caverne où brûle un maigre feu pendant que des brontosaures et autres dinosaures passent aux abords de son foyer : telle est l’image caricaturale que l’on donne généralement de l’époque préhistorique et de ses habitants. Certes, la préhistoire est une période primitive, un temps d’évolution sur des millénaires, mais si l’homme avait été plus évolué qu’on veut bien nous le faire croire ?
Depuis le XIXe siècle, époque qui voit la naissance d’une nouvelle science, celle de la préhistoire, les scientifiques se lancent, au fil des découvertes archéologiques, dans de multiples conjectures, avances des hypothèses, posent des questions, entreprennent des débats sans fin. Pourtant, dès l’époque romaine, Diodore de Sicile et Lucrèce décrivent un homme primitif, sauvage, nomade, se nourrissant de baies et de fruits. Si cette première hypothèse est loin d’être fausse, elle reste incomplète et seule l’archéologie -et toutes les sciences qui en découlent- pourront un jour répondre clairement à cette question : qui était l’homme préhistorique ?
Comme eux, partons donc à la recherche de nos ancêtres qui, il y a des milliers d’années, ont peuplé et domestiqué une terre que l’on appelle maintenant la France…
L’Europe, la France notamment, a ceci de particulier qu’elle représente le plus formidable creuset de connaissances préhistoriques. En effet, c’est dans cette région du globe que l’on a mis au jour le plus de sites, découvert le plus de fossiles, ce qui laissa penser, durant nombre d’années, que l’Europe était le berceau de l’humanité. Cette sentence a, depuis, été fortement remise en cause sans pour autant que le problème de l’origine géographique de l’humanité soit résolu.
La majorité des préhistoriens penchent pour une origine africaine, moyenne orientale ou même asiatique de l’homme. Mais des galets taillés et des ossements d’animaux trouvés dans le Massif Central, prouveraient, aux dires de certains scientifiques, une présence humaine en Europe il y a… deux millions d’années ! Le débat fait rage dans les milieux scientifiques mais il semble bien que la thèse européenne pêche par manque de preuves : si quelques galets taillés ont été retrouvés et datés ainsi, rien ne permet d’affirmer avec certitude qu’ils sont le produit de l’homme. Il faudrait plus de galets qui, surtout, montrent sans équivoque une taille répétée et volontaire, qui ne puisse être confondue avec l’usure du temps. Ainsi, si l’on se réfère à la datation communément admise, la présence humaine en Europe daterait de 900000 avant J.-C..
La découverte du feu
L’Européen de cette époque est un Homo erectus, à l’image de l’homme de Tautavel, du nom d’une grotte des Pyrénées où, en 1971, fut découvert un crâne vieux de 400000 avant J.-C.. Plus tard, lui succéderont l’homme de Neanderthal et l’Homo sapiens sapiens.
C’est à l’Homo erectus que l’on doit la maîtrise du feu, une maîtrise qui est certaine dès 500000 avant J.-C., puisque l’on a découvert plus de trois cents sites datant de cette époque. Avec la découverte du feu, l’Homo erectus se réchauffe, se protège contre certains animaux mais surtout cuit la viande, ce qui va entraîner une plus grande consommation de celle-ci et, avec le temps, un développement moindre des maxillaires. Enfin, on peut supposer que la découverte du feu va entraîner également la formation de foyers, dans tous les sens du terme, et donc poser les bases de la société.
À la même époque, l’homme apprend à tailler le silex de façon plus précise : les lames, les pointes, les racloirs apparaissent, notamment grâce à la technique de taille dite « Levallois ». Cette technique consiste à tailler la pierre par petits coups successifs, d’abord sur les côtés puis sur le dessus, et, enfin, au centre par un coup sec. Cette évolution dans la taille du silex et la diversité des outils ou des armes obtenus ne démontre pas seulement une habileté accrue de l’Homo erectus mais laisse supposer qu’il avait une idée de l’outil qu’il désirait obtenir avant même de commencer la taille : voilà qui laisse supposer une certaine intelligence…
L’homme de Tautavel et le cannibalisme
Rares sont les vestiges provenant de l’Européen vivant dans les années 400000 avant J.-C. : quelques dents ou morceaux de molaires, une mandibule. Bref, presque rien ! Jusqu’à cette découverte de 1971, dans une grotte des Pyrénées : à Tautavel, ont été mis au jour un crâne, des mâchoires, des dents, une rotule, un fémur, des phalanges… Des ossements qui allaient permettre une reconstitution relativement précise de l’Homo erectus. Mais, loin d’éclaircir les choses, cette découverte pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses…
Au vu de la datation des os, l’homme de Tautavel serait donc un Homo erectus vieux de 400000 ans. Après reconstitution, il paraît cependant nettement plus proche de l’Homo sapiens sapiens, qui, selon les experts, n’est apparu en Europe qu’en 35000 avant J.-C. ! Voilà qui pourrait remettre en question l’origine africaine de l’Homo sapiens sapiens, pourtant acceptée par presque tous les préhistoriens. De plus, il semblerait que notre homme de Tautavel parlait !
Mais le problème de datation est loin d’être la seule préoccupation des spécialistes. En effet, le fémur humain trouvé dans la grotte est strié, comme s’il avait été rongé… par d’autres hommes. L’Homo erectus était-il donc cannibale ? C’est bien ce qu’il semblerait. Mais certains préhistoriens y voient un rite funéraire : manger la chaire d’un mort pour qu’il survive d’une certaine façon dans un autre corps est un rituel que l’on retrouvait dans certaines contrées d’Afrique il y a seulement quelques siècles… Cette thèse, si elle ne fait pas l’unanimité, séduit de plus en plus de spécialistes. Une seule question reste encore en suspend : cette anthropophagie rituelle concernait-elle les membres du clan, dont on perpétuait le souvenir, ou les ennemis, dont on assimilait ainsi le courage et la force ?
Si la découverte extraordinaire de Tautavel permet de croire que la mort avait certains rituels, la mise en place d’un véritable culte revient à l’homme de Neandertal.
L’homme de Neandertal : une brute épaisse ?
En 1856, près de Neander, en Allemagne, les archéologues mettaient au jour le crâne d’un homme préhistorique : l’homme de Neandertal. Apparu vers 100000 avant J.-C., il est assez semblable à l’Homo sapiens sapiens (c’est-à-dire nous) : il mesure 1m65 environ, a les muscles du dos et les pectoraux très développés, une mâchoire à peine plus allongée, un front incliné et un crâne plus allongé. Fondamentalement, il est donc très proche de l’homme « historique ». Pourtant, durant des années, il aura, y compris dans les milieux spécialisés, la réputation d’être une grosse brute primitive.
En 1920, le professeur Boule déclarait à propos du Neandertalien retrouvé huit ans auparavant à La Chapelle-aux-Saints, en Corrèze :
L’absence probable de toute trace de préoccupation d’ordre esthétique ou d’ordre moral s’accorde bien avec l’aspect brutal de ce corps vigoureux et lourd, de cette tête osseuse aux mâchoires robustes et où s’affirme encore la prédominance des fonctions purement végétatives ou bestiales…
Une statue, exécutée dix ans plus tard, devait même illustrer ce jugement… totalement erroné. Il s’avère en effet que le Neandertalien de La Chapelle-aux-Saints souffrait d’arthrose de la hanche, de l’épaule et du cou, ce qui explique l’état et la position de son squelette…
Rituels funéraires et culte des morts
En fait, l’homme de Neandertal saura améliorer les techniques de taille, allant jusqu’à parcourir des kilomètres pour trouver « la » pierre convenant le mieux à la fabrication de tel ou tel outil, et édifiera murs et murailles. Mais ce qui fait sa réputation c’est son souci d’enterrer les morts et sa façon de le faire.
On ne compte plus les tombes neandertaliennes -la majorité étant en Europe occidentale et notamment en France- contenant un squelette entouré d’ossements d’animaux ou d’autres offrandes. En Irak, à Shanidar, le corps de l’enfant a été recouvert de fleurs diverses, d’autres squelettes ont été saupoudrés d’ocre rouge, ce qui, selon les spécialistes, constitue des indices presque certains de la croyance en une forme d’immortalité ou de renaissance -l’ocre représentant le sang. Que penser également de la position fœtale de la majorité des squelettes neandertaliens ? Ne pourrait-on y voir la volonté d’un retour à la terre-mère ou même la croyance en une autre vie « dans l’au-delà », en une réincarnation ?
La preuve est faite : l’homme de Neandertal avait le souci de ses morts, pratiquait des rituels funéraires et croyait peut-être même à la survie de l’âme. Quand à croire qu’il pratiquait également une forme de culte, il n’y a qu’un pas… que certains préhistoriens ont franchi après la découverte de Regourdou.
En effet, la grotte contient deux sépultures se faisant face : l’une contient un squelette d’homme, l’autre un squelette d’ours. Cette mise en scène évoque fortement une forme de culte, celui de l’ours, qui sera également mis à l’honneur à Chauvet et Pech-Merle et d’où découlerait, selon certains, le culte des ancêtres. mais la question reste posée…
On est désormais bien loin de l’image que les premiers préhistoriens avaient de l’homme de Neandertal. Pourtant, si nombre de réponses ont été apportées, certains mystères continuent de préoccuper les spécialistes. Le principal étant : pourquoi l’homme de Neandertal a-t-il purement et simplement disparu ? Malgré certains doutes -que nous avons évoqué- on admet généralement que l’Homo sapiens sapiens, notre ancêtre direct, est apparu pour la première fois en Afrique ou au Proche-Orient vers 100000 avant J.-C., a gagné les Balkans vers 40000 avant J.-C. et n’est arrivé en Europe occidentale que vers 35 avant J.-C.. À cette époque, pourtant, l’homme de Neandertal n’a pas encore disparu et il semblerait même que les deux « races » cousines aient vécu près de 8000 ans ensemble. Mais qu’est-ce qui a provoqué la fin des Neandertaliens ? Un génocide ? Une maladie apportée par les Homo sapiens sapiens à laquelle les Neandertaliens n’auraient pu résister ? L’assimilation, le mélange des races ? Les hypothèses ne manquent pas… Une seule chose paraît certaine, l’homme de Neandertal s’est éteint sans descendance. L’Homo sapiens sapiens est désormais maître du terrain.
L’homme de Cro-Magnon
L’Homo sapiens sapiens, que l’on nomme en France homme de Cro-Magnon, du nom d’un lieu-dit où fut retrouvé, en 1868, le plus vieux squelette français, n’apporte, dans un premier temps, que peu de nouveautés.
La terre est entrée, vers 35000 avant J.-C., dans une période glaciaire et la France est recouverte de glace sur toute sa moitié nord. C’est donc dans le sud, notamment le sud-ouest, que s’installe l’homme de Cro-Magnon. Dans les premiers temps, il n’apporte que peu d’amélioration à la façon de vivre des Neandertaliens : comme eux, il enterre ses morts, mais y ajoute des parures, des coquillages, et utilise les mêmes techniques de taille et de chasse jusqu’en 18000 avant J.-C.. C’est en effet à cette époque que l’homme préhistorique invente le propulseur, un morceau de bois -souvent de renne- à l’extrémité recourbée où le chasseur plaçait sa lance. Grâce au propulseur, la lance était lancée avec tant de force qu’elle pouvait atteindre une proie à plus de 30 mètres…
C’est également de cette époque que datent l’invention des aiguilles, en os, ivoire ou bois de renne, et la production des fameuses feuilles de laurier, que l’on ne trouve que dans le sud-ouest de la France. L’homme de Cro-Magnon a alors tellement amélioré ses techniques de taille qu’il est capable de produire des silex extrêmement minces, taillés sur les deux faces en retouches légères et régulières. La perfection technique est indiscutable mais la finesse du travail exclut toute utilisation pratique : l’homme de Cro-Magnon serait-il un artiste ? Cela ne fait aucun doute si l’on s’en réfère aux vestiges d’art rupestre et aux « Vénus ».
La femme mise à l’honneur
De 25000 à 10000 avant J.-C., l’Europe, et plus particulièrement la France, va connaître une période de floraison artistique, où la peinture, le dessin, la sculpture acquièrent leurs premières lettres de noblesse.
C’est à Laugerie-Basse, en 1864, que fut découverte la première statuette de femme, à qui l’on donna le nom de « Vénus impudique ». Depuis, plus d’une vingtaine de ces Vénus, sculptées dans des matériaux divers, ont été retrouvées : à Grimaldi, la Vénus dite « le losange » est en stéatite verte, celle de Tursac provient d’un galet de calcite, la Vénus à la corne est en bas-relief, quant à la Dame à la capuche, la seule sur laquelle apparaissent les traits du visage, elle est en ivoire.
Toutes ces Vénus datent de 25000 à 20000 avant J.-C. et la majorité d’entre elles révèle une femme aux hanches larges, au ventre souvent gonflé, ce qui permet de supposer qu’il s’agissait-là d’une évocation de la femme enceinte ou d’un hymne à la fécondité.
Source d’inspiration des temps anciens, la femme ne va pas garder bien longtemps ce monopole : les scènes de chasse, les animaux ornent désormais seuls le fond des cavernes.
Un art mystérieux
Lorsque furent découvertes, en 1875, les premières peintures rupestres, elles ne suscitèrent, de la part des préhistoriens, qu’un immense mouvement de scepticisme. En effet, comment l’homme préhistorique, décrit alors comme un être bestial et primitif, aurait-il pu produire de tels chefs-d’œuvre ? Il faudra attendre 1940 et la découverte de la grotte de Lascaux pour convaincre les préhistoriens que « l’homme des cavernes » était un artiste… Depuis, la vision des sites d’art rupestre fascine les amateurs comme les spécialistes. Mais, pour ces derniers, nombre de questions restent en suspend.
La première concerne la situation géographique des sites rupestres : la grande majorité d’entre eux se situent entre le sud-ouest de la France et le nord de l’Espagne et pour y accéder, du moins dans de nombreux cas, il faut parcourir toute une série de boyaux. Il ne fait donc aucun doute qu’ils n’ont pas été sélectionnés au hasard. Quant à savoir ce qui a pu motiver ses choix, l’énigme reste entière.
Certains spécialistes ont voulu voir dans la multitude des motifs animaliers -scènes de chasse ou de la vie animal- la pratique d’un rituel précédant les grandes périodes de chasse ? La présence, sur certains sites, de dessins suggérant une influence magique ou chamanique, comme « le sorcier » de la grotte des Trois-Frères, pourrait confirmer cette hypothèse. Mais comment expliquer que les animaux les plus chassés -cerf et renne- ne soient pas les plus représentés ? En effet, les bisons et les chevaux sont ceux qui apparaissent le plus, sans parler des autres animaux évoqués : aurochs, mammouths, phoques et pingouins, comme à Cosquer, des ours et même une panthère tachetée à Chauvet. De plus, pourquoi, dans ce cas, avoir placé certaines scènes tout en hauteur ou même sur les plafonds ce qui a dû nécessiter l’emploi de cordages ou d’échafaudage ? On le voit, la théorie des rituels de chasse pêche par bien des côtés et seuls certains aspects en ont été retenus.
En effet, il est pratiquement certain que ces sites étaient le cadre de rituels -sans que l’on sache lesquels- ou, plus probablement, étaient des sanctuaires religieux, des lieux de culte. La présence, à Chauvet par exemple, d’un crâne d’ours, posé intentionnellement sur une pierre comme sur un autel, suggère fortement l’existence d’un culte des ours, déjà pressenti chez les Neandertaliens. Mais quelle est la signification des multiples signes géométriques retrouvés dans les grottes : points alignés ou en amas, traits, courbes, stries, triangles, cercles, arborescences, pentagones ? Que dire également des représentations humaines : silhouettes féminines, mains, parfois mutilées, visages, personnages masqués ou à l’allure fantomatique, être mi-homme mi-animaux, comme « le sorcier » des Trois-Frères ? À tout cela, l’étude préhistorique n’a pas encore su apporter de réponses…
L’Âge de pierre…
À la fin de l’art rupestre, en 10000 avant J.-C., se produit un nouveau bouleversement climatique (et sans doute faut-il y voir un lien) : la fin de la glaciation. Un changement qui a affecté la faune et la flore : vers 8000 avant J.-C., les grands troupeaux -rennes, rhinocéros laineux, mammouths- qui constituent l’essentiel des réserves de chasse qui s’exilent vers le nord, alors que, peu à peu, la forêt remplace la steppe et se peuple de petits gibiers -lapin, cerf, sanglier.
De fait, l’homme évolue également et s’adapte à ce nouveau paysage : entre 10000 et 6000 avant J.-C., il améliore les techniques de fabrication, miniaturise, assemble (les outils peuvent être faits de plusieurs morceaux s’emboîtant), fait de la poterie et invente l’arc.
L’invention de l’arc entraîne un bouleversement radical : alors qu’auparavant il fallait une bonne dizaine d’hommes pour procéder à l’approvisionnement de tout le clan ; avec l’arc, deux ou trois chasseurs suffisent. Cela entraîne une dispersion des clans qui ne comptent plus qu’une dizaine de personnes. Selon l’historien Jacques Marseille, « pour la première fois sans doute dans l’histoire, la cellule sociale fondamentale devient un couple et ses enfants ».
Ces clans réduits, ces minis sociétés investissent désormais une large portion du territoire et se sédentarisent. De fait, la façon de s’approvisionner et de se nourrir évolue également : vers 6000 avant J.-C., l’homme s’adonne à l’élevage -chèvres, moutons- et à l’agriculture. Et logiquement, apparaissent, vers 5000-4500 avant J.-C. les premiers villages. Les bases de la société sont désormais posées et, si l’agriculture et l’élevage assurent à l’homme du néolithique un approvisionnement moins aléatoire, ils l’entraînent également dans un cycle de travail qu’il ne quittera plus. Mais l’imaginaire et la curiosité, qui ont tant fait avancer l’homme préhistorique, animent encore celui du néolithique : avec lui, commence le temps des mégalithes…