Je vous salue, Marie

La Vierge à l’enfant de Hesselin par Simon Vouet (musée du Louvre).

Jamais la piété n’a revêtu de formes aussi variées qu’au Moyen Âge et le culte de la sainte Vierge, particulièrement honorée dans les religions catholique et orthodoxe, en est un des aspects les plus importants. Il ne s’agit pas ici de raconter la vie de Marie, ni même de dénombrer les sanctuaires qui lui sont consacrés ou les prières qui lui étaient adressées, mais plutôt de comprendre l’évolution de la piété mariale au fil des siècles et particulièrement du XIIe au XVe siècle, période qui verra une grande évolution des mentalités et donc de la religion.
Jusqu’au XIIe siècle, la Vierge joue un rôle relativement effacé, aussi bien dans l’iconographie que dans la liturgie. Certes, on glorifie la Vierge dans l’Alma Redemptoris Mater, composé en 1054 par Hermann Conract ; certes, Marie est présente dans les fresques byzantines ou les sculptures, mais c’est un culte de la Vierge grave, solennel. Rien n’illustre mieux ce culte que la Vierge de type byzantin : assise dans une pose hiératique, elle tient l’Enfant Jésus sur ses genoux, faisant ainsi office de trône. Theotokos, c’est-à-dire mère de Dieu, elle est associée au Christ comme instrument de la Rédemption et pas autrement. Et c’est sur un ton encore grave et scolastique, marqué par les siècles précédents, que des auteurs tels qu’Honorius d’Autun, qui écrit le Speculum Ecclesiae au début du XIIe siècle, évoquent la Vierge.
« J’ai été blessée d’amour »

Sceau de saint Bernard de Clairvaux (1090-1153).

Au XIIe siècle, la vie religieuse va connaître un bouleversement total. Des ordres nouveaux apparaissent, imprégnés par l’idéal de retour à la vie évangélique. Saint Norbert de Xanten fonde ainsi l’ordre des prémontrés puis saint Bernard de Clairvaux réforme celui des cisterciens. Et justement, prémontrés et cisterciens ont une très grande dévotion envers la Vierge, dévotion inconnue jusque-là chez les bénédictins. Saint Norbert donne à ses prémontrés un vêtement blanc, en l’honneur de Marie et, dans l’ordre cistercien, tous les monastères lui sont consacrés. On peut même lire sur la façade de Cîteaux cette inscription :
Salut, sainte Mère, c’est sous tes ordres que combattent les moines de Cîteaux.
On retrouve également dans les pays de langue germanique des abbayes cisterciennes aux noms curieusement semblables : Mariengarten (le jardin de Marie), Marienburg (la forteresse de Marie), Marienkroon (la couronne de Marie).
La dévotion mariale se fait alors plus tendre, plus passionnée aussi, allant parfois jusqu’à devenir poésie. Saint Bernard, figure de proue de l’ordre, écrit avec élan :
C’est elle qui eût pu dire : « J’ai été blessée d’amour », car la flèche de l’amour du Christ la transverbéra et ne laissa pas dans son cœur virginal un atome sans amour.
Ailleurs, il s’exclame encore :
Tout en elle était digne d’admiration. Son corps était aussi beau que son âme et c’est cette radieuse beauté qui attira sur elle les regards de l’Éternel.
Tout est dit ! La Vierge n’est plus seulement le trône de la Rédemption, elle est toute pureté, tout amour. Elle est la femme, la créature parfaite. Cette suavité que l’on sent déjà chez saint Bernard éclatera, triomphera même au XIIIe siècle dans toute la catholicité. Déjà, saint Bernard a su communiquer son amour de la Vierge à tout son ordre. Et l’influence des cisterciens sera telle, au XIIe siècle, que bientôt l’Église entière s’associera à cet amour marial et fera une place de plus en plus grande au culte de Marie. Cette ferveur grandissante est particulièrement perceptible dans l’art religieux de l’époque.
Cependant si la Vierge Marie est effectivement de plus en plus honorée dans l’art religieux du XIIe siècle, elle est toujours associée à son Fils. L’Adoration des Mages apparaît sur tous les frontons du Midi, d’Auvergne et de Bourgogne. La Dormition de la Vierge, son Couronnement aussi sont des thèmes issus de l’iconographie orientale mais qui se développent en Europe avec l’art gothique. Et il faut attendre la fin du XIIe siècle pour voir la première représentation de la Vierge seule, sans son Fils, mise en scène dans le célèbre Miracle de Théophile.
Mère de miséricorde

Illustration du Miracle de Théophile.

Au XIIIe siècle, la sainte Vierge est donc un personnage à part entière, une médiatrice entre Dieu et le genre humain et le secours des malheureux. C’est ce thème qui est développé dans les récits des miracles de la Vierge.
Ce genre littéraire, qui est un des plus répandus de la littérature médiévale européenne, n’est pas nouveau. Dès le XIe siècle, de nombreux écrits en latin rapportent ces miracles -le plus ancien remonte même à Grégoire de Tours, auteur du De Gloria Martyrum. Mais le genre se développe surtout au XIIIe siècle avec les Miracles de Notre-Dame (1218) de Gautier de Coincy, le Speculum historiale (1244) de Vincent de Beauvais et surtout le Miracle de Théophile, retranscrit par Rutebeuf vers 1260.
Le Miracle de Théophile est alors le plus représenté des miracles de la Vierge et aussi le plus populaire, sans doute parce qu’il illustre parfaitement l’amour miséricordieux de la Vierge pour les hommes, ses frères.
L’histoire est celle de Théophile, le vidame de l’évêque d’Adana, en Cilicie. Pieux et vertueux, Théophile est désigné pour succéder à l’évêque récemment décédé mais il refuse et un autre est désigné à sa place. C’est alors que le démon, ne désespérant pas de perdre un homme si saint, lui fait bientôt désirer ce qu’il avait jadis refusé. Théophile va donc trouver un savant juif, expert dans l’art de la magie et s’engage à donner son âme au diable en échange du pouvoir et des honneurs. Le pacte est rédigé en bonne et due forme et, de ce jour, tout réussit au vidame qui supplante bientôt l’évêque dans la faveur populaire… Honneurs et présents pleuvent, jusqu’à ce que Théophile, rongé par le remords, se réfugie une nuit au pied d’une statue de la Vierge. Il prie si longuement qu’il finit par s’endormir. Dans son rêve, Marie lui apparaît dans une éblouissante clarté et lui rend le parchemin qu’elle a elle-même arraché au démon. À son réveil, Théophile constate que le rêve n’en était pas un : il tient le fameux document dans sa main !
La couronne de roses de Notre-Dame
Cependant la littérature n’est pas la seule à se prendre d’amour pour la sainte Vierge. Prenant exemple sur la tradition cistercienne, on consacre presque systématiquement les églises principales des villes et surtout les cathédrales à la Vierge. À tel point d’ailleurs, qu’on finit par supprimer la qualification de cathédrale pour les nommer « Notre-Dame », comme à Paris ou à Chartres.
La récitation du rosaire se généralise également. Le nom, fort poétique, vient des petits chapeaux (ou chapelets) de roses dont on coiffait les statues de la sainte Vierge les jours de fêtes. Au XIIIe siècle, c’est sous ce nom que l’on désigne la récitation de cent cinquante Ave (Je vous salue, Marie), rythmés par les méditations sur les mystères joyeux, douloureux ainsi que glorieux, empruntés au Psautier de la Vierge. Bien que déjà présente au siècle précédent, la récitation du rosaire s’étend bientôt à tous les milieux, notamment grâce à la large promotion que l’ordre dominicain fait à cette pratique.
Si le XIIIe siècle voit l’apogée du culte marial, son triomphe, c’est un culte joyeux, confiant envers Marie la « toute belle », comme le spécifie le Regina Cælorum. Au XIVe siècle, par contre, c’est à la Vierge des Sept Douleurs que l’on rendra hommage.
« Un glaive de douleur transpercera votre cœur »

La Pieta de Michel Ange.

Le XIVe siècle, en Europe, va être une ère de bouleversements, de guerres et de famines. La peste se propage, des fléaux sans nombre font naître une angoisse nouvelle au cœur de l’homme du Moyen Âge, qui se penche soudain avec compassion sur la Passion du Christ.  
Le Christ glorieux a cédé la place à l’Homme des douleurs : on dénombre les plaies du Christ, on compte ses pas sur la route du Golgotha, on s’attache à comprendre le désarroi du Sauveur à Gethsémani, désarroi qui est comme l’écho de celui que ressent la société du XIVe siècle. Et à ces souffrances, on associe bien sûr sa mère…
Le culte de la Vierge des Douleurs se propage : elle apparaît au pied de la croix, contemplant son fils crucifié, on la représente recueillant le corps meurtri du Sauveur. Les Pietàs, si humaines, si peu surnaturelles, ornent désormais les églises. Dans le visage marqué de la sainte Vierge, on peut lire l’accomplissement de la prophétie de Siméon le jour de la présentation de Jésus au Temple :
-Un glaive de douleur transpercera votre cœur, avait-il dit à Marie.
Désormais, l’émotion douloureuse éclipse la vision sereine de la Vierge à l’Enfant. Cette douleur, cette compassion, sans disparaître totalement, vont pourtant être éclairées, au siècle suivant, par quelques notes joyeuses.
« Je vous salue, Marie »
Après le sombre XIVe siècle, la liturgie, comme la piété populaire, semble vouloir retrouver la gaieté qui caractérisait le culte marial au XIIIe siècle. La Vierge est mère avant tout et c’est donnant le sein ou souriant à son Fils qu’elle apparaît maintenant le plus souvent. La part belle est faite aux mystères joyeux, notamment à l’Annonciation.
Cœur du culte marial, l’Annonciation rassemble tous les mystères de la Rédemption : Marie devient, par ce mystère, mère de Dieu, instrument de la Rédemption et donc corédemptrice. C’est donc vers cette jeune mère que se tournent les chrétiens : le Christ l’ayant tant aimée, elle doit bien avoir gardé quelque emprise sur lui. On égraine avec toujours plus de ferveur le rosaire, multipliant les Je vous salue, Marie à l’infini ; des foules de pèlerins cheminent volontiers jusqu’à Lorette, où elle est apparue, et vers les petits sanctuaires cantonaux ; sainte Jeanne de France fonde également l’ordre de l’Annonciade…
Mais, dans sa mission de médiatrice et d’assistante, Marie n’est pas seule. On prie sainte Anne, la grand-mère du Christ, à qui certains attribuent parfois les mêmes prérogatives qu’à sa fille, ainsi que saint Joachim. Par extension, toute la sainte Parenté est bientôt l’objet d’un culte fervent et saint Joseph, resté dans l’ombre durant des siècles, va connaître la gloire grâce à une abondante hagiographie.
À la fin du XVe siècle, la chrétienté toute entière voit dans la Vierge la mère de Dieu mais aussi et surtout celle des hommes. Et c’est sous ce vocable de médiatrice du genre humain qu’elle est désormais honorée.

Je vous salue, Marie

La Vierge à l’enfant de Hesselin par Simon Vouet (musée du Louvre)

Jamais la piété n’a revêtu de formes aussi variées qu’au Moyen Âge et le culte de la sainte Vierge, particulièrement honorée dans les religions catholique et orthodoxe, en est un des aspects les plus importants. Il ne s’agit pas ici de raconter la vie de Marie, ni même de dénombrer les sanctuaires qui lui sont consacrés ou les prières qui lui étaient adressées, mais plutôt de comprendre l’évolution de la piété mariale au fil des siècles et particulièrement du XIIe au XVe siècle, période qui verra une grande évolution des mentalités et donc de la religion.
Jusqu’au XIIe siècle, la Vierge joue un rôle relativement effacé, aussi bien dans l’iconographie que dans la liturgie. Certes, on glorifie la Vierge dans l’Alma Redemptoris Mater, composé en 1054 par Hermann Conract ; certes, Marie est présente dans les fresques byzantines ou les sculptures, mais c’est un culte de la Vierge grave, solennel. Rien n’illustre mieux ce culte que la Vierge de type byzantin : assise dans une pose hiératique, elle tient l’Enfant Jésus sur ses genoux, faisant ainsi office de trône. Theotokos, c’est-à-dire mère de Dieu, elle est associée au Christ comme instrument de la Rédemption et pas autrement. Et c’est sur un ton encore grave et scolastique, marqué par les siècles précédents, que des auteurs tels qu’Honorius d’Autun, qui écrit le Speculum Ecclesiae au début du XIIe siècle, évoquent la Vierge.
« J’ai été blessée d’amour »

Sceau de saint Bernard de Clairvaux (1090-1153)

Au XIIe siècle, la vie religieuse va connaître un bouleversement total. Des ordres nouveaux apparaissent, imprégnés par l’idéal de retour à la vie évangélique. Saint Norbert de Xanten fonde ainsi l’ordre des prémontrés puis saint Bernard de Clairvaux réforme celui des cisterciens. Et justement, prémontrés et cisterciens ont une très grande dévotion envers la Vierge, dévotion inconnue jusque-là chez les bénédictins. Saint Norbert donne à ses prémontrés un vêtement blanc, en l’honneur de Marie et, dans l’ordre cistercien, tous les monastères lui sont consacrés. On peut même lire sur la façade de Cîteaux cette inscription :
Salut, sainte Mère, c’est sous tes ordres que combattent les moines de Cîteaux.
On retrouve également dans les pays de langue germanique des abbayes cisterciennes aux noms curieusement semblables : Mariengarten (le jardin de Marie), Marienburg (la forteresse de Marie), Marienkroon (la couronne de Marie).
La dévotion mariale se fait alors plus tendre, plus passionnée aussi, allant parfois jusqu’à devenir poésie. Saint Bernard, figure de proue de l’ordre, écrit avec élan :
C’est elle qui eût pu dire : « J’ai été blessée d’amour », car la flèche de l’amour du Christ la transverbéra et ne laissa pas dans son cœur virginal un atome sans amour.
Ailleurs, il s’exclame encore :
Tout en elle était digne d’admiration. Son corps était aussi beau que son âme et c’est cette radieuse beauté qui attira sur elle les regards de l’Éternel.
Tout est dit ! La Vierge n’est plus seulement le trône de la Rédemption, elle est toute pureté, tout amour. Elle est la femme, la créature parfaite. Cette suavité que l’on sent déjà chez saint Bernard éclatera, triomphera même au XIIIe siècle dans toute la catholicité. Déjà, saint Bernard a su communiquer son amour de la Vierge à tout son ordre. Et l’influence des cisterciens sera telle, au XIIe siècle, que bientôt l’Église entière s’associera à cet amour marial et fera une place de plus en plus grande au culte de Marie. Cette ferveur grandissante est particulièrement perceptible dans l’art religieux de l’époque.
Cependant si la Vierge Marie est effectivement de plus en plus honorée dans l’art religieux du XIIe siècle, elle est toujours associée à son Fils. L’Adoration des Mages apparaît sur tous les frontons du Midi, d’Auvergne et de Bourgogne. La Dormition de la Vierge, son Couronnement aussi sont des thèmes issus de l’iconographie orientale mais qui se développent en Europe avec l’art gothique. Et il faut attendre la fin du XIIe siècle pour voir la première représentation de la Vierge seule, sans son Fils, mise en scène dans le célèbre Miracle de Théophile.
Mère de miséricorde

Illustration du Miracle de Théophile

Au XIIIe siècle, la sainte Vierge est donc un personnage à part entière, une médiatrice entre Dieu et le genre humain et le secours des malheureux. C’est ce thème qui est développé dans les récits des miracles de la Vierge.
Ce genre littéraire, qui est un des plus répandus de la littérature médiévale européenne, n’est pas nouveau. Dès le XIe siècle, de nombreux écrits en latin rapportent ces miracles -le plus ancien remonte même à Grégoire de Tours, auteur du De Gloria Martyrum. Mais le genre se développe surtout au XIIIe siècle avec les Miracles de Notre-Dame (1218) de Gautier de Coincy, le Speculum historiale (1244) de Vincent de Beauvais et surtout le Miracle de Théophile, retranscrit par Rutebeuf vers 1260.
Le Miracle de Théophile est alors le plus représenté des miracles de la Vierge et aussi le plus populaire, sans doute parce qu’il illustre parfaitement l’amour miséricordieux de la Vierge pour les hommes, ses frères.
L’histoire est celle de Théophile, le vidame de l’évêque d’Adana, en Cilicie. Pieux et vertueux, Théophile est désigné pour succéder à l’évêque récemment décédé mais il refuse et un autre est désigné à sa place. C’est alors que le démon, ne désespérant pas de perdre un homme si saint, lui fait bientôt désirer ce qu’il avait jadis refusé. Théophile va donc trouver un savant juif, expert dans l’art de la magie et s’engage à donner son âme au diable en échange du pouvoir et des honneurs. Le pacte est rédigé en bonne et due forme et, de ce jour, tout réussit au vidame qui supplante bientôt l’évêque dans la faveur populaire… Honneurs et présents pleuvent, jusqu’à ce que Théophile, rongé par le remords, se réfugie une nuit au pied d’une statue de la Vierge. Il prie si longuement qu’il finit par s’endormir. Dans son rêve, Marie lui apparaît dans une éblouissante clarté et lui rend le parchemin qu’elle a elle-même arraché au démon. À son réveil, Théophile constate que le rêve n’en était pas un : il tient le fameux document dans sa main !
La couronne de roses de Notre-Dame
Cependant la littérature n’est pas la seule à se prendre d’amour pour la sainte Vierge. Prenant exemple sur la tradition cistercienne, on consacre presque systématiquement les églises principales des villes et surtout les cathédrales à la Vierge. À tel point d’ailleurs, qu’on finit par supprimer la qualification de cathédrale pour les nommer « Notre-Dame », comme à Paris ou à Chartres.
La récitation du rosaire se généralise également. Le nom, fort poétique, vient des petits chapeaux (ou chapelets) de roses dont on coiffait les statues de la sainte Vierge les jours de fêtes. Au XIIIe siècle, c’est sous ce nom que l’on désigne la récitation de cent cinquante Ave (Je vous salue, Marie), rythmés par les méditations sur les mystères joyeux, douloureux ainsi que glorieux, empruntés au Psautier de la Vierge. Bien que déjà présente au siècle précédent, la récitation du rosaire s’étend bientôt à tous les milieux, notamment grâce à la large promotion que l’ordre dominicain fait à cette pratique.
Si le XIIIe siècle voit l’apogée du culte marial, son triomphe, c’est un culte joyeux, confiant envers Marie la « toute belle », comme le spécifie le Regina Cælorum. Au XIVe siècle, par contre, c’est à la Vierge des Sept Douleurs que l’on rendra hommage.
« Un glaive de douleur transpercera votre cœur »

La Pieta de Michel Ange

Le XIVe siècle, en Europe, va être une ère de bouleversements, de guerres et de famines. La peste se propage, des fléaux sans nombre font naître une angoisse nouvelle au cœur de l’homme du Moyen Âge, qui se penche soudain avec compassion sur la Passion du Christ.  
Le Christ glorieux a cédé la place à l’Homme des douleurs : on dénombre les plaies du Christ, on compte ses pas sur la route du Golgotha, on s’attache à comprendre le désarroi du Sauveur à Gethsémani, désarroi qui est comme l’écho de celui que ressent la société du XIVe siècle. Et à ces souffrances, on associe bien sûr sa mère…
Le culte de la Vierge des Douleurs se propage : elle apparaît au pied de la croix, contemplant son fils crucifié, on la représente recueillant le corps meurtri du Sauveur. Les Pietàs, si humaines, si peu surnaturelles, ornent désormais les églises. Dans le visage marqué de la sainte Vierge, on peut lire l’accomplissement de la prophétie de Siméon le jour de la présentation de Jésus au Temple :
-Un glaive de douleur transpercera votre cœur, avait-il dit à Marie.
Désormais, l’émotion douloureuse éclipse la vision sereine de la Vierge à l’Enfant. Cette douleur, cette compassion, sans disparaître totalement, vont pourtant être éclairées, au siècle suivant, par quelques notes joyeuses.
« Je vous salue, Marie »
Après le sombre XIVe siècle, la liturgie, comme la piété populaire, semble vouloir retrouver la gaieté qui caractérisait le culte marial au XIIIe siècle. La Vierge est mère avant tout et c’est donnant le sein ou souriant à son Fils qu’elle apparaît maintenant le plus souvent. La part belle est faite aux mystères joyeux, notamment à l’Annonciation.
Cœur du culte marial, l’Annonciation rassemble tous les mystères de la Rédemption : Marie devient, par ce mystère, mère de Dieu, instrument de la Rédemption et donc corédemptrice. C’est donc vers cette jeune mère que se tournent les chrétiens : le Christ l’ayant tant aimée, elle doit bien avoir gardé quelque emprise sur lui. On égraine avec toujours plus de ferveur le rosaire, multipliant les Je vous salue, Marie à l’infini ; des foules de pèlerins cheminent volontiers jusqu’à Lorette, où elle est apparue, et vers les petits sanctuaires cantonaux ; sainte Jeanne de France fonde également l’ordre de l’Annonciade…
Mais, dans sa mission de médiatrice et d’assistante, Marie n’est pas seule. On prie sainte Anne, la grand-mère du Christ, à qui certains attribuent parfois les mêmes prérogatives qu’à sa fille, ainsi que saint Joachim. Par extension, toute la sainte Parenté est bientôt l’objet d’un culte fervent et saint Joseph, resté dans l’ombre durant des siècles, va connaître la gloire grâce à une abondante hagiographie.
À la fin du XVe siècle, la chrétienté toute entière voit dans la Vierge la mère de Dieu mais aussi et surtout celle des hommes. Et c’est sous ce vocable de médiatrice du genre humain qu’elle est désormais honorée.