Kadhafi, le trublion du monde arabe

Mouammar al-Kadhafi (né en 1942), d'après un dessin original.
Mouammar al-Kadhafi (né en 1942), d’après un dessin original.

A l’heure où l’Europe se félicite de la libération des infirmières et du médecin bulgares condamnés pour avoir prétendument inoculé le virus du sida à des enfants libyens, force est de constater que l’on oublie d’évoquer celui qui apparaît comme la figure centrale de cette pénible affaire : Mouammar al-Kadhafi. Un homme pétrit de contradictions et d’actes ratés et qui joue les trublions sur la scène internationale depuis pas moins de trente-sept ans !
C’est en 1970 que Kadhafi prend le pouvoir en lieu et place d’Idriss Ier, instaurant une République arabe libyenne à laquelle succèdera, en 1977, la Jamahiriya arabe libyenne. Un bien joli nom  pour désigner une dictature islamique –on y applique la charia ; un nom sensé représenter cette « démocratie directe » que Kadhafi appelle de ses vœux dans son Petit Livre vert. Une démocratie qui n’en a pas même l’apparence d’ailleurs, le parti du Colonel étant le seul autorisé dans le pays.
Ce n’est certes pas la seule contradiction du personnage, tour à tour chantre du panarabisme puis soutien des Etats-Unis. C’est peu dire que le Guide suprême de la Libye est passé maître dans l’art de l’inconséquence et de l’inconstance. Adepte de toutes les fusions, fédérations, confédérations, dans le but unique de jouer un rôle de premier plan au niveau international, il sera tour à tour allié des Soviétiques, de l’Egypte et de la Syrie, verra ensuite son salut dans une coopération avec le Maghreb, notamment la Tunisie, avant de se plier aux exigences américaines.
Qu’il y ait été contraint ne fait guère de doute mais cette girouette politique fait plus que se soumettre, il trahit. Europhile et ami des Etats-Unis depuis le début des années 2000, le voilà porteur d’un nouveau rêve : celui d’édifier les Etats-Unis d’Afrique. Une trouvaille qui n’en est pas réellement une mais qui permettrait au Colonel de finir en beauté… pourquoi pas à la tête de ces Etats-Unis à la mode africaine. C’est du moins ce que soupçonnent nombre de dirigeants africains qui voient une fois de plus s’agiter ce franc-tireur avec une certaine inquiétude. Et qui pourrait les en blâmer au vu des « états de service » du Libyen ? Car l’agitation, les voltes faces, les discours grandiloquents ne sauraient faire oublier la nocivité de l’individu, impliqué dans les attentats de Berlin, Lockerbie et contre un avion de l’UTA au Tchad.
Mis à l’amende par l’ONU et les Américains, Kadhafi finira bien par reconnaître ses torts et même par livrer son bras droit avec l’espoir de calmer la classe internationale. Mais soutenir les Etats-Unis dans leur lutte contre « l’axe du Mal », livrer des informations sur les programmes nucléaires de la Libye, du Pakistan et de la Syrie suffisent-ils à se recréer une virginité diplomatique ? De même la libération, sans doute payée très cher, des infirmières bulgares et du médecin palestinien, détenus huit ans, torturés, brisés, suffiront-ils à effacer l’ardoise ? Sans doute Kadhafi, dans son délire mégalomane, l’espère-t-il, le rêve-t-il avant de se poser en sauveur de l’Afrique. Un rêve qui risque bien de se briser, comme les autres, notamment du fait de la résistance ou peut-être du réveil des Africains eux-mêmes, appelés ce mois-ci par Kofi Annan à résister à ses dirigeants qui se « cramponnent au pouvoir depuis des décennies ».