La Chanson de Roland : de la défaite à la geste

Roland combattant à Roncevaux, d'après une gravure du XIXe siècle.
Roland combattant à Roncevaux, d’après une gravure du XIXe siècle.

L’Espagne était alors aux mains des Sarrasins mais, en sept ans à peine, la grand Charlemagne avait su le reconquérir. Seule Saragosse, sous la coupe du roi Marsile, reste invaincue… pour combien de temps cependant. Inquiet, Marsile est à deux doigts de se soumettre lorsqu’arrive un envoyé de l’empereur. Or Ganelon, car c’est de lui qu’il s’agit, au lieu de proposer un traité de paix, ranime l’ardeur des Sarrasins, les incitant à porter un coup presque fatal à l’empereur en éliminant le plus valeureux de chevaliers : Roland. Charlemagne, appelé à combattre en Saxe doit quitter l’Espagne. L’armée est sur le chemin du retour lorsque, au col de Roncevaux, Roland qui commande l’arrière-garde voit le paysage se peupler d’ennemis. Lui et ses compagnons, dont le sage Olivier, ont beau faire, l’ennemi est en nombre. Et lorsque le comte des marches de Bretagne appelle l’empereur à l’aide avec son cor, il est déjà trop tard. Charles ne trouvera que des cadavres.
Telle est la trame, en quelques lignes, de la plus ancienne et plus fameuse chanson de geste du répertoire médiéval. Certes, Roland n’était pas le neveu de Charlemagne, tout juste un obscur seigneur ; certes, ce ne sont pas les Sarrasins mais les Basques qui attaquèrent l’armée royale –pas encore impériale- à Roncevaux ; mais la bataille à bien eu lieu (en 778) et le haut fait aussi. Et l’intérêt de cette épopée ne se limite pas à l’art littéraire.
De toutes les chansons de geste qui fleuriront au Moyen Âge, la Chanson de Roland est, sans conteste, celle qui reflète les plus hauts sentiments, l’abnégation la plus absolue. Quand la chanson de Guillaume d’Orange ou celle de Raoul de Cambrai relatent les conflits entre seigneurs, quand la Geste de Nanteuil ou de Lorraine ne font que célébrer une lignée, la geste de Roland décrit la lutte de l’Occident contre l’Orient, de la chrétienté contre l’islam. Sans doute est-ce également ce qui a permis à ce récit, celui de Charlemagne en Espagne –qui est historique-, de perdurer au point que trois ans après les faits soit rédigée la plus ancienne version connue de la Chanson de Roland. Certains ont voulu voir dans cette version –dite d’Oxford- une réactualisation parce que c’était l’époque de la première croisade. Peut-être est-ce vrai, mais c’est alors nier que l’épopée de Charlemagne ait donné une sorte de coup d’envoi de la Reconquista en Espagne occupée. C’est oublié que l’empereur, qui convertira les Saxons, avait une haute idée de sa qualité de roi puis d’empereur chrétien. C’est oublié également que, si la version oxfordienne, on l’a dit, est la plus ancienne connue, elle due avoir des précédents, au moins oraux, sinon, comment expliquer que, dans une même fratrie on trouve, dès 950, des Roland voisinant avec des Olivier. Et si la multitude des interrogations ne satisfait pas, une chose est certaine : la Chanson de Roland est, sans conteste, l’œuvre qui a su le mieux glorifier ce qui ne fut, après tout, qu’une défaite…