La Chimère : l’enfer des impies

La Chimère d'Arezzo (Statue du IVe siècle avant J.-C., conservée à Florence).
La Chimère d’Arezzo (Statue du IVe siècle avant J.-C., conservée à Florence).

C’est Homère qui, le premier, évoque la Chimère. C’est également lui qui donne la première description des Enfers ; lui et tous ceux qui ont réécrit sur les récits de l’Iliade et de l’Odyssée. Dans les passages les plus anciens, l’Hadès, c’est-à-dire le séjour des morts, est un lieu d’exil où les âmes, reléguées dans les profondeurs de la terre, mènent une sorte de « non vie ». Véritables âmes en peine, les morts errent sans fin, dépourvus de souvenir, de conscience et même de voix, puisqu’ils ne peuvent faire entendre qu’un sifflement, et ne retrouvent un semblant de conscience qu’après s’être abreuvés du sang sacrificiel répandu par Ulysse. Que ces morts aient été bons ou mauvais durant leur vie terrestre importe peu à l’époque homérique : la fin sera la même. Seuls quelques crimes particulièrement graves peuvent donner lieu à quelques supplices… plutôt raffinés. C’est dans ce cadre particulier qu’intervient la Chimère.
Ni le supplice de Tantale, qui voit disparaître les fruits qu’il est à deux doigts de cueillir, ni celui de Tityos, condamné sans fin à se faire dévorer le foie par deux rapaces, ni encore le supplice de Sisyphe, qui pousse sans fin un rocher au sommet d’une montagne, n’apparaissent que dans des passages « récents » des écrits homériques, Homère évoque, pour sa part, les Erinyes –appelées aussi les Furies- chargées de poursuivre les parjures.
Or, pour les Grecs, le parjure, avant d’être une faute morale, est surtout une offense faite aux dieux. Et, plutôt que d’être une évocation des vices –débauche, désir coupable et orgueil-, les trois acteurs de ces peines particulières représentent ce parjure, ce péché contre les dieux. Le cas de Tityos est d’ailleurs assez clair puisque ce géant paie visiblement la tentative de viol sur Létô, mère d’Apollon et d’Artémis. On le voit, le seul « pêché » méritant la colère des dieux par-delà la mort est bien celui commis contre les dieux. Et c’est bien là, d’après Homère, l’affaire des Furies, des Erinyes. Mais qui sont ces Furies, messagères de la colère des dieux ?
On peut voir dans ce nom, l’évocation générale et primitive des monstres qui, dans le développement de la croyance grecque vont peupler l’Hadès. Cerbère, les Gorgones, l’Hydre de Lerne et la Chimère sont tous issus de la même « famille », selon la mythologie classique. Fils et filles d’Echidna et de Typhon, tous deux nés du sein de Gaïa, la Terre, ces êtres monstrueux hantent le monde souterrain, celui des Enfers. Tous, également, ont un point commun : le serpent. Les Gorgones sont trois sœurs au corps de femme et à la chevelure constituée de serpents, Cerbère est un chien doté de trois têtes et d’une queue de serpent, l’Hydre de Lerne est moitié femme moitié serpent, quant à la Chimère c’est un  monstre possédant une tête de lion, une tête de chèvre et une queue de serpent. Même famille ou même monstre décliné à l’envie ? Les Furies seraient donc cette famille ou ce monstre. Une hypothèse d’autant plus acceptable que la Chimère, comme les Furies, est là pour punir les impies. Et qui est plus impie que celui qui offense les dieux ? Elle est l’instrument de la vengeance des dieux, comme elle deviendra plus tard celui de la vengeance des âmes mortes contre les vivants. L’évolution de la croyance grecque fait sortir ces monstres du monde souterrain où elles étaient cloîtrées. Les Furies deviennent la personnification des âmes vengeresses elles-mêmes, de la même façon que Cerbère, les Gorgones, l’Hydre de Lerne et la Chimère finissent par envahir le monde de la surface, celui des vivants. Et c’est là que se situe l’épisode célèbre du combat opposant Bellérophon et la Chimère, que le héros, nouvel Hercule, finit par tuer.