La fausse simplicité de Charles le Simple

Sceau de Charles III le Simple.
Sceau de Charles III le Simple.

La faiblesse de Louis II le Bègue, le règne conjoint de Louis III et de Carloman II avaient clairement annoncé ce qui sera la grande affaire du règne de Charles III : la lutte contre les grands du royaume. Fils posthume de Louis II, encore enfant à la mort de Carloman, Charles réunit tous les handicaps capables d’attiser la révolte des nobles. Sa jeunesse est un problème, mais elle sera palliée par trois années de régence de Charles le Gros, empereur d’Occident, roi d’Alémanie et fils de Louis le Germanique. Une régence qui prouve combien les Carolingiens des deux pays sont liés, combien le lien familiale et peut-être l’autorité impériale compte encore dans l’un et l’autre royaumes. La déposition de Charles le Gros par la diète de Tibur en 887 devait, à nouveau, placer Charles le Simple face aux nobles du royaume… qui lui préfèrent pour l’heure le comte de Paris, Eudes Ier.
De fait, c’est bien là le problème de Charles, celui que ses descendants connaîtront également : la montée en puissance non pas de la noblesse mais bien d’une famille, celle des comtes de Paris. Des seigneurs qui tiennent les grands du royaume en leur pouvoir et qui, contrairement aux Pippinides quelques générations auparavant, n’hésiteront pas avant de s’emparer du trône. Différence notable entre les Pippinides et les Robertiens : ces derniers sont issus du sein même de Charlemagne, ou du moins le seront-ils à partir d’Hugues le Grand, descendant direct de Carloman, fils de Charlemagne, roi d’Italie sous le nom de Pépin. Débouté de l’héritage italien, cette branche des Carolingiens se verra offrir le comté de Vermandois, une piètre consolation qui revenait à reconnaître, indirectement, la réalité de leurs droits sur le trône italien.
En attendant, Charles le Simple a quatorze ans lorsqu’il reprend les choses en main : le 28 janvier 893, il est sacré roi par l’archevêque de la ville, Foulques le Vénérable, un fidèle parmi les fidèles. Le royaume a désormais deux rois… qui finissent par résoudre leur différent par un accord. Il est donc établi qu’à la mort d’Eudes le pouvoir reviendrait de plein droit à Charles. Une sorte de régence forcée en quelque sorte.
Il faut dire que le royaume était en proie à quelques dangers, rendant l’union nécessaire. Un danger personnifié par les Vikings. Cela faisait près d’un siècle -en fait depuis la mort de Charlemagne- que les incursions normandes se faisaient plus régulières sur le continent européen et notamment en Gaule. Et si quelques actions d’éclats, telle la résistance de Robert le Fort lors du siège de Paris, mirent l’orgueil viking à mal, ces raids se soldaient presque toujours par la fuite éperdue des habitants de la région et, finalement, par le départ des Nordmen… contre espèces sonnantes et trébuchantes.

Charles III recevant l'hommage de Rollon pour la Normandie (gravure du XIXe siècle).
Charles III recevant l’hommage de Rollon pour la Normandie (gravure du XIXe siècle).

On a beaucoup raillé la décision de Charles le Simple qui, en 911, par la signature du traité de Saint-Clair-sur-Epte, céda au chef viking Rollon la région de la Basse-Seine ; pourtant, preuve est faite que son action fut des plus opportunes : non seulement les incursions vikings cessèrent mais Rollon et ses descendants, devenus ducs de Normandie, se révéleront parmi les meilleurs soutiens des rois carolingiens puis des Capétiens. Depuis 892 jusqu’à 911, date du traité, les Vikings n’avaient cessé d’agrandir leur possession autour de l’estuaire de la Seine. Et déjà, ils se comportaient plus en colons qu’en conquérants, épargnant Bayeux puis Rouen… En 911, toute la Basse-Seine est aux mains des Vikings : Charles le Simple en prendra acte et ne fera que reconnaître officiellement un état de fait, rendant ainsi la paix à cette partie du royaume, une région détenue et défendue par ceux-là même qui l’assaillaient.
Ce coup politique capital pour l’avenir du pays sera injustement raillé par els historiens qui joueront avec méconnaissance sur le surnom de Charles le Simple. Un surnom qui ne signifie nullement sot mais honnête…
La création de la Normandie sera le grand succès de Charles III ; sa tentative de conquête de la Lorraine sa plus grande erreur. Se heurtant aux seigneurs de Lotharingie, opportunément soutenus par les nobles francs, Rodolphe de Bourgogne et Robert le Fort en tête, Charles payera son échec lorrain par la destitution (922) et l’emprisonnement. Et c’est dans les geôles du comte de Vermandois, alors que Robert le Fort, comte de Paris, est élu roi, qu’il meurt en 929.