La mythologie indo-européenne mère de tous

La divinité indienne Indra

Il existe de nombreux points communs entre les trois principales mythologies européennes -grecque ou romaine, scandinave et celte. Au point d’ailleurs que l’on peut se demander s’il n’y aurait pas une seule et même mythologie originelle, une religion indo-européenne qui serait mère de toutes les autres.
En soit, il n’y aurait rien de bien extraordinaire au fait que les religions grecque, scandinave et celte aient une origine indo-européenne, les peuples les ayant imaginé étant de cette même origine.
La chose pourtant ne paraît pas évidente pour tout le monde et fait l’objet, depuis des années, de nombreuses discussions de spécialistes. Les points communs et les parallèles absolument sans équivoques que l’on peut établir sont pourtant là pour nous indiquer la voie
La mythologie scandinave évoque très clairement plusieurs générations de divinités, les Ases, dont Odin et ses fils font partie, succédant aux Vanes. Mais cette succession ne se fera pas toute seule et sera l’aboutissement d’un combat titanesque entre nouvelles et anciennes divinités. D’ennemis, les Vanes vont cependant rapidement acquérir le titre d’alliés et même de compagnons puisque certaines de ces divinités parmi les plus importantes vont être purement et simplement intégrées au monde des Ases. Ainsi en est-il de Njord, le dieu de la mer, et des divinités de la fécondité Freyr et Freyja. Unis contre les géants de la glace, ils ne seront bientôt plus que « les dieux », terme générique qui comprend aussi bien les Ases que les Vanes.
Les Moires grecques

De la même façon, la mythologie grecque met en exergue le combat entre les Titans et ceux que l’on a appelés par facilité les Olympiens. Et, là encore, la victoire de ces derniers peut aisément être interprétée comme le passage de la religion archaïque à une religion plus moderne, ce qui n’empêche pas l’ancienne religion d’avoir « laissé des traces », notamment dans le rôle de certaines divinités telles que les Furies, les Moires ou encore Gaïa. Notons d’ailleurs que, comme Freyr et Freyja, Gaïa, la Terre, est mère de fécondité…
Bien que ce soit moins évident, la mythologie celtique est loin d’être exemptée de toute évolution et sans doute n’est-ce pas sans raison que les Tuatha de Danann prennent finalement le pas sur les anciens dieux -Formorii et Fribolg. Un changement de « dynastie divine » qui n’est pas total, puisque Lug est le fils d’un Tuatha de Danann et d’une Fribolg et que ces derniers seront, comme les Vanes, finalement intégrés au nouveau monde divin en opposition à celui des Gaëls, c’est-à-dire des hommes.
Après l’affrontement, on l’a vu, les anciennes et les nouvelles divinités de ces trois mythologies se trouvent donc unies à jamais, les dieux se mêlent les uns aux autres, formant l’ordre divin que nous connaissons. À quelques détails près, c’est exactement ce que l’on retrouve dans l’antique mythologie indienne où, après une âpre lutte, les anciennes divinités Açvin -qui sont des divinités de l’abondance, là encore- s’entendent avec leur vainqueur, Indra, et participent avec lui et ses semblables au nouvel ordre divin.
Dans le récit même de cette lutte originelle, on relève parfois des épisodes qui n’ont rien d’anodins et qui confirment avec force le parallèle entre certaines religions. Ainsi, dans la mythologie scandinave, apparaît la divinité Gullveig, que Dumézil traduit par « Ivresse de l’or ». Sorcière envoûtante, cette déesse de la famille des Vanes a le pouvoir d’exacerber les mauvais penchants des dieux tels que l’envie et la convoitise. En fait, elle est là, telle un cheval de Troie, pour propager le trouble chez les Ases -qui l’ont accueilli on ne sait pourquoi. On sait que ses efforts seront finalement sans grande conséquence, mais il réussira cependant à semer la discorde dans les rangs Ases qui, conscients du danger, tenteront de la faire périr pas moins de trois fois.
La corruption n’a finalement pas eu le dernier mot dans la mythologie scandinave, pas plus qu’elle ne triomphera dans la mythologie indienne. En effet, selon une antique légende, les Nasatya -images des anciens dieux- tenteront à maintes reprises d’éloigner la belle Sukanya de son époux, un dieu ascète, en lui promettant toutes sortes de bijoux, d’étoffes précieuses, d’or… en vain. Et pour avoir mis au point ce plan diabolique, le dieu Indra châtiera durement les Nasatya.
Un autre parallèle, plus évident encore, apparaît entre la religion indienne et la religion scandinave, dans les particularismes même des dieux. En effet, si Odin est borgne et Tyr manchot, on trouve, dans le panthéon indien, une divinité aveugle et une autre privée de bras…
Ne retrouve-t-on également des personnages analogues, aussi bien dans leur description que dans leur fonction ? Ainsi est-il bien difficile de ne pas faire le parallèle entre les Nornes scandinaves et les Moires grecques : les premières, des divinités de toute beauté et sans aucun doute issue de l’anciennes religion, représentent le Passé, le Présent et le Futur ; alors que les secondes, divinités archaïques de la Destinée, de la Naissance et de la Mort, sont trois vieilles femmes, jadis décrites comme de frêles et belles jeunes filles…
Ne peut-on également voir un rapport entre la vache originelle scandinave Audhumla et la vache sacrée de l’Inde ? Car si la première fit apparaître Buri, le premier Vanes, en léchant la glace des contrées scandinaves, la seconde symbolise également la vie dans la religion indienne.
Pour conclure sur ce thème, on remarque également que les héros celtes, scandinaves ou grecs ont bien des points communs.
Ainsi, comment ne pas faire le parallèle entre le très célèbre Siegfried et la plupart des héros grecs -déjà évoqués dans le chapitre sur Le panthéon des héros grecs. Comme Persée, Achille ou Jason, Siegfried voit sa vie et son destin guidés par une prophétie. Et quelque soit leur désir d’y échapper, l’accomplissement de cette prophétie -comme d’ailleurs celui du Crépuscule des dieux- est inéluctable.
De même, comment ne pas faire le rapprochement entre Hercule et le héros de l’Érin, Cuchulainn. Le premier, qui est fils de Zeus, tue, encore enfant, un serpent et el second, fils du divin Lug, étrangle un chien ; de même Hercule, dans un accès de folie meurtrière -folie que l’on retrouve chez notre héros celte- fait périr ses enfants et Cuchulainn combattra à mort son propre fils. Héros valeureux et malheureux, ils sont sous le coup d’une sorte de malédiction, thème récurrent de la mythologie indo-européenne.
Enfin et de manière plus générale, il apparaît clairement que les mythologies grecque, celte, scandinave et indienne se déclinent de la même façon, formant une « hiérarchie divine » de même modèle, construite de manière semblable. Une conclusion qui nous fait dire, à l’exemple du grand spécialiste des religions Georges Dumézil, qu’il n’est pas impossible et qu’il est même probable que les mythologies indo-européennes aient toutes une même origine.