La voix des dieux

La Pythie recueillant l'oracle.

La Pythie recueillant l’oracle.

Parce que les dieux romains sont une pâle imitation des dieux de l’Olympe, on a tendance à placer les deux mythologies, les deux religions, grecque et romaine, sur un pied d’égalité. Pourtant, ne serait-ce que par leur destin, elles n’ont que peu de point commun. La religion grecque perdurera, assimilera les cultes orientaux, alors que la religion romaine paraît désavouée dès le IIe siècle avant J.-C. par les Romains eux-mêmes. La raison de cette différence historique trouve son origine dans la différence évidente de base « théologique ». La pratique de la divination, notamment, illustre parfaitement l’écart entre les deux religions.
Pratiquée dans toutes les religions du monde, la divination romaine est directement héritée de la pratique étrusque : les haruspices auront la haute main sur le monde de la divination à Rome pendant des siècles, suivie de prêt par la lecture des livres sybillins (origine grecque) et par l’astrologie (origine gréco-orientale). Or, toutes ces pratiques sont héritées d’autres peuples, d’autres cultures, sans pour autant avoir acquis la base théologique allant avec. D’où leur intérêt limité et le dévoiement rapide de ces pratiques à Rome.
Il n’en est pas de même dans le monde grecque où la divination tient une place essentielle.
Rien à voir ici avec le désir –assez malsain au demeurant- de vouloir maîtriser l’avenir en le connaissant. Certes, cet aspect est à prendre en compte, mais plus comme une conséquence. La divination, chez les Grecs, est en fait la possibilité pour les hommes de communiquer avec les dieux, de prendre part au divin. Une croyance qui suppose donc que les hommes pensent, au fond d’eux mêmes, que les dieux désirent communiquer avec eux, désirent leur faire acquérir un savoir normalement réservé aux seules divinités, un savoir que, sans leur intervention, les hommes ne pourraient pas atteindre. Voilà qui ressemble fortement à la Révélation judéo-chrétienne, soit une communication exclusive et gratuite offerte par Dieu aux hommes. Une communication qui apporte à l’homme la connaissance, ce qui induit ensuite la Foi puisque c’est par cette révélation que Dieu peut se faire connaître et aimer. Il en est de même dans la religion grecque qui verra ses meilleurs défenseurs dans les stoïciens qui partent de ce principe même –à savoir que les dieux se font connaître par la divination, communiquent- pour reconnaître leur existence. A la différence près que les dieux ne désirent pas se faire aimer… Autre parallèle intéressant, les deux religions imposent la nécessité d’un élément transmetteur : Moïse et le Christ dans la religion chrétienne, Sybille, Cassandre ou la Pythie chez les Grecs. Après ce parallèle relativement osé, retour aux Antiques.
Apollon rendant ses oracle (d'après une fresque antique).
Apollon rendant ses oracle (d’après une fresque antique).

Dans la religion grecque, Apollon semble avoir été le dieu le plus en verve. En effet, et sans pour autant que cela apparaisse dans ses fonctions ou ses attributs, force est de constater qu’il est le mieux placé dans la communication avec les hommes. Le temple de Delphes, consacré à Apollon, abritait le plus célèbre des oracles : la fameuse Pythie. L’histoire veut d’ailleurs que la première de ces Pythies, Daphné, ait été une prêtresse de Gaïa, la Terre –à l’origine Delphes été un haut-lieu du culte chtonien (le monde souterrain). Première amour d’Apollon, Daphné va donc faire de Delphes un centre de divination universellement connu.  La Sybille, qui laissera des écrits prophétiques, serait, quant à elle, la sœur, l’amante ou encore l’esclave d’Apollon. Quant à Cassandre, une Troyenne condamnée à ne jamais être crue, c’est au fils de Zeus qu’elle doit cette malédiction, pour s’être refusée à lui. Trois exemples qui indiquent, sans contestation possible, qu’à l’époque classique, Apollon est l’interlocuteur privilégié, le dispensateur unique  de la révélation olympienne. Un monopole qui, à une période plus ancienne, n’existait pas : toutes les divinités avaient alors le don de se révéler aux hommes. L’uniformisation, l’unification acquise au fil des siècles allait balayer ces prérogatives, laissant au fils de Zeus la charge d’être, à travers la divination, la voix des dieux.