Le chant des sirènes

La sirène classique, d'après un tableau du XIXe siècle.
La sirène classique, d’après un tableau du XIXe siècle.

S’il est l’être merveilleux qui nous paraît le plus familier, paradoxalement, la sirène est le plus méconnue. Point de jambes changées en queue de poisson ; pas de mélopées ensorcelantes : la sirène, décidément, n’a rien à voir avec l’image qu’on s’en fait.
C’est Homère, dans l’Odyssée, qui, la première fois évoque les sirènes. L’épisode est connu : mis en garde par Circé, Ulysse bouchera les oreilles de ses marins et se fera attacher au mât de son navire afin de profiter, seul et sans danger, du « chant » enivrant de ces dames. Mais s’il les cite, pas une fois, Homère ne décrit les sirènes. Quant à leur don en matière de chant, nous aurons l’occasion d’y revenir.
A partir de cet épisode, va se construire un des mythes les plus fameux. Les successeurs d’Homère vont étoffer ce mythe, allant jusqu’à doter les sirènes d’une ascendance. Filles d’Achéloos -un dieu fleuve- ou de Phorcys –un dieu marin- et, au choix, de Stéropé –une des Pléïades-, de Calliope –muse de la poésie-, de Melpomène –muse du chant- ou de Gaïa –la Terre-, les sirènes vont aussi se multipliées. Au nombre de deux chez Homère, elles sont ensuite trois ou six et sont parfois associées à Perséphone, déesse des Enfers, dont elles forment le cortège. On s’en doute, les auteurs antiques vont broder à loisir sur les aventures impliquant les sirènes qui, après Ulysse, vont échouer à séduire Jason puis Orphée. Il semblerait d’ailleurs qu’elles n’aient guère remporté de succès… Pas même dans les concours de chant ! 

Pausanias, qui écrit au IIe siècle de notre ère, rapporte en effet qu’Héra avait organisé un concours opposant les sirènes aux Muses. Le but, évidemment, était de départager les deux clans qui prétendaient tous deux détenir le monopole de l’art du chant. Et, une fois encore, les sirènes devaient échouer ! Eternelles perdantes, elles n’en eurent pas moins une longévité littéraire et mythologique hors du commun. Car si les Muses se limitent à la sphère gréco-romaine, le mythe des sirènes va s’étendre en Europe et jusqu’au Moyen Âge, époque à laquelle elles acquièrent des jambes de sirènes, donc une queue de poisson…
Elles peuplent les cauchemars

La sirène antique d'après la vase de Caere.
La sirène antique d’après la vase de Caere.

Comment les représentaient-on avant l’époque médiévale ? On l’a dit, Homère n’a jamais fait la moindre description des sirènes, ce qui laisse à penser qu’elles avaient l’apparence de femmes comme les autres… à moins que le mythe de la sirène soit si connu et si commun à l’époque qu’il n’ait pas jugé bon de les décrire ! Ce qui est certain, c’est que toute l’Antiquité a une seule et même vision des sirènes, c’est-à-dire des oiseaux à tête de femme ou des êtres mi femmes –pour la tête et le torse- mi oiseau –pour le bas du corps et les ailes. Des plats, des vases, même contemporains de l’Odyssée, les représentent ainsi. Mais si Homère n’a pas fait de description, comment pouvons-nous dire que ces représentations sont bien celles de sirènes et non de chimères ou de stryges –qui non seulement ont la même apparence mais qui sont également redoutées pour leur cri. Et du cri au chant, il n’y a qu’un pas… tout est question de perception ! Un vase, découvert à Caere et actuellement exposé au Louvre, permet d’être relativement catégorique. A côté d ‘une femme à corps d’oiseau apparaît l’inscription suivante : « siren eimi » -je suis la sirène. Voilà qui est on ne peut plus clair, d’autant que ce vase est à peine plus récent que le texte de l’Odyssée. Pourtant, la parenté avec les stryges n’est peut être pas uniquement physique. Ces êtres, qui apparaissent essentiellement dans la tradition et la littérature romaine, sont des démons femelles réputées pour sucer le sang des nouveaux-nés et pour les enlever. Une réputation qui va les poursuivre jusqu’au Moyen Âge puisqu’on les retrouve dans les écrits de Gervais de Tilbury (1152-1221). Saint Augustin les évoque également mais les associe plus généralement aux morts. Or, on l’a vu, dans la mythologie grecque, les sirènes sont aussi les compagnes de Perséphone, qui règne sur les Enfers. Certaines productions antiques les représentent même enlevant une âme. Le parallèle entre sirènes et stryges est assez étonnant. Mais il ne s’arrête pas là : en effet, les deux catégories d’êtres merveilleux vont avoir une autre destinée commune jusqu’au Moyen Âge. Non contentes d’être associées aux morts, elles semblent peupler ou faire naître les cauchemars… De là à penser qu’il s’agit, au final, d’une seule et même famille…
La connaissance de toutes choses

Statue du poète Homère.
Statue du poète Homère.

De cette démonstration il ressort clairement que les sirènes n’ont guère de chose à voir, physiquement, avec l’image populaire actuelle. Mais au delà du physique, qu’en est-il de ce fameux chant ? On l’a vu, les sirènes, pourtant si célèbres et si redoutées pour ce don, sont allées, dans la littérature antique, d’échec en échec. Au fond, ce don était-il si fameux ? Et si, plus simplement, il ne s’agissait pas de mélodie ?
Si Homère évoque explicitement le chant des sirènes –« il est perdu celui qui, par imprudence, écoute leur chant »- faut-il pour autant le prendre au sens littéral comme le feront ceux qui, à sa suite, vont écrire sur les sirènes ? Cicéron, dans le De Finibus, analyse ainsi le passage des sirènes : selon lui, ce chant représente en fait la promesse d’une science merveilleuse, absolue.
Ulysse, redit l’Odyssée, l’honneur de la Grèce, dirige vers nous son vaisseau et viens prêter l’oreille à nos chants… l’esprit tout plein de nos doctes merveilles… Rien ne nous échappe de tout ce qui arrive dans ce vaste univers.
Et Homère, note Cicéron, vit bien qu’il n’y avait aucune vraisemblance dans sa fable s’il représentait un aussi grand homme qu’Ulysse séduit par des chansons. Elles lui promettaient la science…

L’analyse est sensée, convaincante même et donne au fameux chant des sirènes celui d’une vaine promesse. Car qui peut se targuer de connaître toutes choses ?