Le « marteau des sorcières »

Une sorcière, d'après une gravure du XVIe siècle.
Une sorcière, d’après une gravure du XVIe siècle.

Dire que les sorcières ont fait l’objet d’une véritable chasse semble être un euphémisme. D’ailleurs, nombreux sont ceux qui associent volontiers cette chasse à un rejet des femmes, de la condition féminine elle-même. Une chasse qui n’est évidemment menée que par une Eglise médiévale -et donc par définition obscurantiste- et misogyne. Outre le fait que l’Eglise a toujours été l’inverse d’une communauté misogyne -la légende de la reconnaissance tardive de l’existence de l’âme féminine n’étant justement qu’une légende-, ce n’est pas au Moyen Âge que va se jouer, pour les sorcières, la période la plus sanglante de l’histoire de la sorcellerie mais au XVIe siècle. Certes la sorcellerie avait été fortement condamnée ; elle avait été dénoncée par les théologiens et les inquisiteurs. Mais les condamnations faisaient alors figure d’exception et, parce que la sorcellerie avait fini par être associée à l’hérésie -sous l’impulsion de Conrad de Marbourg-, les peines étaient avant tout d’ordre spirituel. En réalité, c’est au paganisme qu’elle devrait être associée ; un paganisme qui est à l’origine des sorcières et de la pratique de la sorcellerie.
Qu’il s’agisse du monde greco-romain ou du monde celte et germanique, on sait que la magie était une activité reconnue. La bonne "magie", qui consistait en une observation de la nature et en une union avec cette nature est un héritage direct des religions primitives de ces peuples ; des religions naturelles, dans lesquelles la terre et ses trésors fait office de divinité primordiale. Une magie qui engendrait une connaissance approfondie des phénomènes naturels et qui allait entraîner un dévoiement de cette connaissance pour des fins nettement moins avouables : le commerce de potions, assassines ou abortives, vont dès lors distinguer la bonne magie de la sorcellerie ou plutôt la bonne sorcellerie de celle qui sert à soumettre les autres, à retirer la vie. De fait, c’est ainsi que la sorcière "classique" apparaît ; c’est également pour cela qu’elle est condamnée.
La loi salique prévoit ainsi 2050 deniers d’amende à la sorcière qui sera convaincue d’avoir pratiquée un avortement ; le code wisigoth préfère les peines corporelles -fouet, tonte- mais tous condamnent. Et le temps sera loin d’améliorer les choses : plus il passe plus la sorcellerie paraît négative et, surtout, plus il y a association des pratiques magiques à caractère thérapeutique avec les envoûtements, la soumission des autres. Une volonté de soumission qui est aussi, à la même époque, assimilée au diable. Et c’est bien normal car qui, à part Satan, tente de soumettre l’homme à sa volonté, de la diriger et de le détourner à sa guise ? C’est ainsi que se jouera la diabolisation des sorcières ; dans une démarche somme toute naturelle qui est la même que celle des hérétiques, également dans la démarche de se détourner et de détourner de Dieu. D’où l’implication de l’Inquisition -dès lors qu’elle est mise en place bien sûr- et d’où la différence de traitement des sorcières et magiciennes. Car comme pour les hérétiques, les peines seront rarement physiques, encore plus mortelles, dès lors que l’Eglise va prendre les choses en main. Une différence de traitement qui n’était pas nouvelle d’ailleurs et que Léon VII, pape au Xe siècle, assume parfaitement lorsqu’il précise que "si la loi frappe de mort ses derniers [les magiciens], la justice ecclésiastique leur laisse la vie afin qu’ils fassent pénitence. Sept ans de pénitence pour cause d’enchantement, trois ans de jeûne pour celui ou celle qui cueille des herbes : voilà à quoi s’exposent les sorcières !

Détail d'un fameux Sabbat de sorcières.
Détail d’un fameux Sabbat de sorcières.

En réalité, il y a une réelle distinction de traitement entre la sorcellerie "naturelle", celle des charmes et des potions ; et la sorcellerie d’inspiration satanique, qui, elle, relève clairement des tribunaux ecclésiastiques. Mais qui dit satanique ne signifie pas obligatoirement bûcher. De fait, l’Eglise va se révéler étonnement clémente pour les " enchanteurs " affiliés à Satan… pour la bonne et simple raison qu’elle reconnaît l’absence d’engagement réelle des personnes en question, qu’elle reconnaît le phénomène des "doubles". Abondamment développé par Claude Lecouteux, spécialiste de la civilisation médiévale dans ses aspects les plus hétérodoxes, il apparaît que les plus grands théologiens de l’époque insistent sur l’illusion de l’alliance avec le diable. Une illusion qui est particulièrement mise en avant dans les descriptions de Sabbat de sorcières ; une illusion qui est fruit du travail du diable et qui fait de la sorcière ou du sorcier -bien que les femmes soient plus souvent évoquées- avant tout une victime.
Si dans cette sombre affaire la Moyen Age se révélera relativement clément, la fin du Moyen Age et la Renaissance vont se faire nettement plus agressives. Les pactes diaboliques, les envoûtements, les sabbats auraient-ils été plus nombreux ? Un parallèle entre la multiplication de ces affaires et le désespoir de plus en plus grand des peuples -la grande peste marque généralement un tournant dans la perception de la mort et du religieux lui-même- est-il incongru ? L’apparition de l’ésotérisme, de la nécromancie, de l’alchimie datent de cette même période et vont de paire avec le phénomène magique et avec l’accentuation de son caractère satanique. Fini le temps de la magie simple et humaine ; voici le temps de la magie noire et de son cortège de phénomènes infernaux. Désormais, la magie est quasiment un acte de rébellion ouverte contre Dieu, contre l’Eglise aussi, d’où la multiplication des écrits religieux sur ce phénomène, d’où peut-être aussi la fin de la clémence ecclésiale. De fait, les fameux bûchers datent bien de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance, époque où ils atteindront une ampleur inégalée…