Le Moyen Âge fantastique

Le merveilleux est l’une des composantes les plus intéressantes de l’imaginaire médiéval. Il s’inspire, à la fois, du vieux fond païen de l’Antiquité, de la mythologie celtique et de la Bible et se base sur les descriptions de Pline ou des récits de voyages exotiques, notamment ceux de Marco Polo. Puisant largement dans le répertoire antique, le merveilleux permet d’introduire le surnaturel et l’irréel dans les récits historiographiques ou amoureux et s’adapte tout à fait à la mentalité des hommes du Moyen Âge où tout est symbole.
L’imaginaire médiéval va hériter de l’Antiquité gréco-romaine toutes sortes de monstres, mi-hommes mi-animaux, comme les centaures, les sirènes ou les sphinx, ou même de griffons, de dragons et de licornes. Pline, notamment, s’est largement étendu sur le sujet, repris plus tard par Isidore de Séville.
Mais très rapidement, ces êtres monstrueux n’auront plus aucune réalité et, dès le XIe siècle, ils ne sont plus que des éléments décoratifs. Passés les romans arthuriens, où l’on rencontre encore quelques géants, ils disparaissent purement et simplement. Seule survivance de ces croyances : la peur des reptiles et, surtout, l’existence des monstres marins. Parmi eux, la sirène…
La reine des mers
Dans l’Antiquité, plus précisément dans le récit célèbre de L’Odyssée, la sirène est femme… de la tête aux pieds ! C’est au Moyen Âge seulement qu’elle acquerra son statut d’être hybride, sans doute sous l’influence des légendes celtiques.
En l’an 90 de notre ère, lit-on dans les Annales du royaume d’Irlande, vivait une jeune fille nommée Liban. Un jour qu’elle se baignait du côté du Lough Neagh, elle échappa par miracle à la noyade. Fort de cette expérience, la jeune Liban demanda à Dieu de voir ses jambes transformées en queue de saumon et, pendant plus de trois cents ans, vécut ainsi, avec pour seule compagnie son chien, transformé en loutre. Un jour, pourtant, Liban voulut redevenir femme. Elle supplia un messager de saint Comgall d’intercéder en sa faveur. Sa prière fut entendue et Liban vit alors s’ouvrir les portes du paradis. Depuis, on la vénère sous le nom de Murgelt, la sirène des mers…
Mais Murgelt n’était pas la seule sirène à vivre en mer d’Irlande. Ainsi, on raconte que sur l’île d’Iona, arriva un jour une femme-poisson.
Elle venait implorer un jeune moine, disciple de saint Colomba, d’intercéder afin qu’elle devienne femme. Mais le jeune moine, dont elle était amoureuse, refusa net. Avant de disparaître définitivement dans les flots glacés de la mer, la sirène versa tant de larmes que la plage en fut couverte. Et, encore maintenant, si vous vous promenez sur la plage d’Iona, on vous révélera que les galets qui la couvrent sont des « larmes de sirènes ».
Nombre de marins, tels Ulysse, ont vu des sirènes, qui séduisent les hommes par leur chant et leur beauté époustouflante, mais seuls les grands saints ou les archanges ont été amenés à combattre le plus dangereux des animaux merveilleux, devenu le symbole du Mal et de l’Apocalypse : le dragon.
Saint Georges et les combattants du Mal
Le dragon, au corps de serpent, doté d’une longue queue enroulée sur elle-même et, le plus souvent, d’ailes, est le symbole du combat entre les forces du Bien et celles du Mal que nous racontent la Bible et les prophètes.
Les légendes abondent où le serpent est vaincu par les grands confesseurs de la foi. Saint Georges tue en Phénicie un dragon qui allait dévorer la fille du roi de ce pays ; saint Michel et saint Germain s’arment de la croix pour chasser les serpents ailés qui envahissent le Parisis ; saint Romain enchaîne, avec son étole, la Gargouille de Rouen ; sainte Marthe mène en laisse la terrible Tarasque qui ravageait les environs de Tarascon. Le serpent entre ainsi, de plein droit, dans le blason, avec les licornes, les chimères et d’autres animaux prodigieux.
Mais où vivent les dragons ? Où trouve-t-on ces monstres fabuleux qui répugnent autant qu’ils fascinent ?
Dans une pseudo-lettre qu’il écrit aux rois d’Europe, le Prêtre Jean raconte que son royaume en est peuplé. On y trouve, en effet, une foule de choses que l’on ne voit nulle part ailleurs… si ce n’est dans les contes de fées. C’est là que l’on rencontre la licorne, le phénix, le griffon, le bœuf sauvage à sept cornes, les lions rouges, verts ou blancs, les centaures, les sagittaires, les pygmées et… les dragons à sept têtes.
Ce royaume fabuleux et si riche est aussi le pays de l’Arbre de Vie, qui a été planté exprès pour produire le Saint-Chrême, l’Eau de jouvence qui donne la jeunesse éternelle… Bref, un pays merveilleux où les pêcheurs ne peuvent pénétrer qu’à leurs risques et périls…
C’est du moins ce que déclare le Prêtre Jean dans sa lettre aux grands de ce monde… lettre qui est, en réalité, le fait d’un protestant farceur…
Le Prêtre Jean
Pourtant, le Prêtre Jean est, pour beaucoup de chrétiens du Moyen Âge, un être réel…
Roi-pontife, moitié juif, moitié chrétien, le Prêtre Jean gouvernait depuis des siècles, dans l’Abyssinie ou dans l’Inde, un empire chrétien oublié depuis des siècles. On en parle déjà au XIIe siècle, notamment après une pseudo-lettre du Prêtre Jean envoyée à Manuel Commène pour l’inciter à la croisade. Cette lettre, qui était l’œuvre d’un chanoine de Mayence, désireux de secouer la torpeur régnant en Occident, n’empêchera pas des expéditions de partir à la recherche de ce royaume. D’ailleurs, du XIIIe au XIVe siècle, on crut bien que ce Prêtre Jean pouvait être identifié au Grand Khan, notamment à cause de la grande tolérance des Mongols envers les chrétiens…
Après la lettre moqueuse du partisan de la Réforme, on prétend même que les rois de Portugal, Emmanuel et Jean III, poussèrent la naïveté jusqu’à envoyer plusieurs expéditions dans l’Inde et dans l’Abyssinie, pour s’assurer de la vérité de ces merveilles.
Mais selon certains savants, un peu moins rêveurs, la fiction du Prêtre Jean aurait pour origine l’existence réelle d’un chef nestorien, nommé Johannes Presbyter, qui, au XIIe siècle, fonda en Tartarie un puissant empire.
Le Juif Errant
Dans le même style de légendes, sans doute rapportées d’Orient après les croisades, on trouve celle du Juif Errant que les habitants des campagnes croyaient voir dans tous les mendiants à longue barbe blanche qui passaient d’un air grave et mélancolique, sans s’arrêter, sans lever les yeux et sans parler à personne.
La légende de ce pèlerin maudit fut racontée pour la première fois en 1228 aux moines de Saint-Alban, par un archevêque arménien qui arrivait de la Terre Sainte.
Joseph Cartaphilus était portier du prétoire de Ponce Pilate, quand Jésus fut entraîné par les Juifs pour être crucifié. Jésus s’étant arrêté sur le seuil du prétoire, Cartaphilus le frappa dans le dos, en lui criant :
-Va donc plus vite ! Pourquoi t’arrêtes-tu ?
Jésus se retournant :
-Je vais, lui répondit-il ; je vais, et, toi, tu attendras que je sois venu !
Or, Cartaphilus, qui était âgé de trente ans à ce moment-là et qui, depuis lors, se retrouvait au même âge chaque fois qu’il atteignait sa centième année, attendait toujours la venue du Seigneur et la fin du monde. C’était un homme de grande piété, qui parlait peu, pleurait souvent, ne riait jamais et se contentait de la nourriture la plus frugale, des vêtements les plus simples. Du reste, il annonçait le dernier jugement des âmes et recommandait la sienne à Dieu.
Cette légende naïve et touchante était bien propre à faire impression sur l’esprit des personnes pieuses ; la rêveuse et poétique Germanie y ajouta quelques nouveaux traits plus singuliers encore.
Paul d’Eitzen, évêque allemand, déclare, dans une lettre à un ami, avoir rencontré le Juif Errant a Hambourg, en 1564, et s’être longtemps entretenu avec lui. Ce Juif ne se nommait plus Joseph ni Cartaphilus, mais Ahasverus. Il paraissait avoir cinquante ans ; il avait de longs cheveux ; marchait nu-pieds, vêtu de chausses amples, d’une jupe courte qui lui descendait aux genoux et d’un manteau tombant jusqu’à ses talons. Il assistait au sermon catholique, tout Juif qu’il était ; se prosternait en pleurant, en soupirant, en meurtrissant sa poitrine, toutes les fois qu’il entendait prononcer le nom de Jésus. Il tenait les discours les plus édifiants ; ne pouvait entendre jurer, sans fondre en larmes ; et n’acceptait que quelques sous, quand on lui offrait de l’argent. L’histoire de sa rencontre avec le Christ, telle qu’il l’avait rapportée à l’évêque Paul d’Eitzen, différait du récit primitif, en cela qu’il était devant sa maison, avec sa femme et ses enfants quand il rudoya Jésus, qui s’arrêtait pour reprendre haleine en portant sa croix sur la route du Calvaire.
-Je m’arrêterai et reposerai, lui avait dit Jésus ; toi, tu chemineras !
Depuis lors, il avait quitté sa maison et sa famille pour faire pénitence, errant de par le monde. Il ne savait pas, d’ailleurs, ce que Dieu voulait faire de lui, en l’obligeant à mener si longtemps cette misérable vie…
La pénitence, le Purgatoire, gagner le Paradis, on le voit, sont des préoccupations constantes au Moyen Âge. On raconte même que certains auraient eu le privilège de visiter le Purgatoire et de voir le Paradis de loin, comme saint Patrice…
Le Trou saint Patrice
Le Purgatoire, où quelques âmes croyaient possible de pénétrer et d’où certains assuraient même être revenus, avait, disait-on, son entrée en Irlande, dans une île du lac de Derg.
Ce Purgatoire avait été, suivant la légende, découvert par saint Patrice, sous la conduite de Jésus-Christ lui-même, qui aurait laissé le saint, un jour et une nuit, dans « cette fosse moult obscure », au sortir de laquelle celui-ci se trouva « expurgié de tous les péchiés qu’il fit oncques » ; en reconnaissance de quoi il se hâta de faire bâtir, près de la fosse, une belle église et un couvent de l’ordre de Saint-Augustin.
Après sa mort, la foule y vint en pèlerinage. Quelques téméraires osèrent pénétrer dans la fosse, mais ne reparurent plus. On eut encore une seule fois des nouvelles du Purgatoire, grâce à un chevalier anglais, nommé Owen, qui, tout chargé d’iniquités, résolut de s’en laver aussi en renouvelant la ténébreuse aventure de saint Patrice. Il fut assez heureux pour revoir la lumière du soleil, après être parvenu jusqu’aux portes de l’Enfer et après avoir aperçu de loin la Jérusalem céleste…
Le récit que fit le chevalier Owen des choses étranges et merveilleuses qu’il avait vues dans la compagnie des diables, lesquels le respectaient parce qu’il invoquait sans cesse le nom du Sauveur, eut de nombreux échos pendant tout le Moyen Âge. Les moines qui avaient la garde du Trou saint Patrice en montraient bien la porte aux pèlerins que la dévotion ou la curiosité amenait en Irlande, mais le trou restait fermé et impénétrable. Cependant, bien que personne ne pût ou n’osât renouveler la tentative du chevalier Owen, chaque nation ne tint pas moins à l’honneur de se faire représenter par un des siens dans les récits, rédigés en différentes langues, des voyages faits au Purgatoire de saint Patrice, tant cette croyance s’était répandue dans tous les pays de l’Europe.
La fée Mélusine
Pays fabuleux, vieillard éternellement banni, combat des forces du Bien et du Mal, on le voit, le merveilleux médiéval est aussi varié que passionnant. Une des légendes les plus étonnantes est sans doute celle de la fée Mélusine.
Fille du diable et d’une humaine, Mélusine était une fée à l’apparence fabuleuse. Le torse nu, dotée d’une longue chevelure blonde, Mélusine avait aussi un corps de serpent et des ailes de chauve-souris…
La particularité de cette fée hybride venait de ce que, aux premiers temps du Moyen Âge, elle s’unit à un humain et fonda ainsi la famille de Lusignan… dont les fils monteront plus tard sur le trône de Jérusalem. On raconte même qu’à chaque fois qu’un membre de cette famille devait mourir, elle apparaissait avec des cris lamentables sur le donjon du château… Dûment avertie de sa fin prochaine, la personne en question pouvait se préparer avec toute la dévotion possible.
C’était aussi le cas des moines de Mersbourg. En effet, quand un de ces chanoines avait vécu son temps, trois semaines avant qu’il fut rappelé à Dieu, un tumulte étrange s’élevait à minuit dans le chœur de la cathédrale. On voyait paraître alors une main fantastique qui faisait retentir, à coups redoublés, la stalle du chanoine condamné à céder sa place à un autre. Les gardiens de l’église marquaient à la craie cette stalle désignée et, dès le lendemain, le chanoine, prévenu de sa fin prochaine, se préparait à la mort, pendant que le chapitre disposait tout pour les obsèques et la sépulture du futur défunt.
Ce petit échantillonnage du monde merveilleux -à la fois monstrueux et religieux- du Moyen Âge est loin de donner une image exacte de l’esprit des hommes de l’époque. Il permet cependant de se plonger, un court instant, dans un univers fabuleux, où l’extraordinaire et le miraculeux n’ont pas encore cédé la place au rationalisme.