Le temps des mégalithes

Jeune guerrier celte près d'un menhir (gravure du XIXe siècle).
Jeune guerrier celte près d’un menhir (gravure du XIXe siècle).

Lieux de légende, objets de superstition depuis des millénaires, les mégalithes sont au cœur de l’imaginaire celtique. Leur origine lointaine, leur profusion en Europe et, surtout, leur taille gigantesque interpellent aussi bien les archéologues que les historiens, les chercheurs que les amateurs.
Condamné par l’Église dès le IVe siècle, le culte des « pierres levées » n’en a pas moins survécu pendant des siècles. Afin de faire cesser les rites celtiques et de les détourner de leur origine païenne, l’Église va donc « christianiser » les mégalithes et, au détour d’un chemin de Bretagne, il n’est pas étonnant de voir, parfois, un menhir surmonté d’une croix. Mais la soumission à l’Église ne fut jamais totale et les fées, les sibylles ou les sorcières rodent encore autour des dolmens ou des menhirs.
Refuge de Méduse en Corse, lieux de sabbat des sorcières, tombeau de Merlin caché dans la forêt de Brocéliande, légionnaires statufiés alors qu’ils poursuivaient saint Cornély, à Carnac, les légendes attachées aux mégalithes se suivent et ne se ressemblent pas. Fortement imprégnées de christianisme, ces histoires fabuleuses nous plongent cependant au plus profond de l’imaginaire celtique.

Mais n’allez surtout pas vous promener autour de la « pierre levée » de Saint-Martin-d’Arcé qui tourne sur elle-même au douzième coup de minuit ; ni à Carnac où les trois mille menhirs plongent, à la nuit tombée, dans la mer ! Car, qui sait quelle serait la punition pour avoir violé le secret des pierres !
Pourvoyeurs de santé, comme le dolmen perforé de Trie-Château, ou de fécondité comme la Pierre aux maris, en Alsace, ou encore le menhir penché de la Tremblais à Saint-Samson-sur-Rance et celui de Kerloas, à Plouarzel : la légende et la superstition entourent chaque dolmen, chaque menhir…
Mais, d’où viennent réellement les mégalithes ?
Des pierres de sacrifices
L’intérêt pour l’étude des mégalithes, ces blocs de pierre de dimensions imposantes regroupant les menhirs, les dolmens, les cairns et les cromlechs, est relativement récent et suscite une multitude d’interrogations.
Dès le XVIIIe siècle, La Tour d’Auvergne, qui se piquait d’être historien, s’était penché sur les mégalithes et leur donnait une fonction politique et religieuse : sur les dolmens, se signaient les traités et les druides y faisaient des sacrifices humains. Mais, c’est avec l’Anglais Stukeley (1687-1765) que l’intérêt pour les mégalithes va prendre tout son essor. En ressuscitant la religion druidique, jusqu’à en faire un vaste mouvement d’adoration de la nature se réunissant dans des lieux mythiques, tels que Stonehenge, Stukeley va « réveiller » le passé celtique de toute l’Europe et donner une nouvelle impulsion à l’archéologie dans ce domaine.
Le XIXe siècle sera donc le siècle des archéologues les plus fervents, des « Antiquaires » comme on disait alors, qui vont s’abattre sur chaque tumulus de terre et déterrer, peu à peu, les dolmens enfouis partout en Europe.
Les premières fouilles se déroulent au Danemark et se généralisent rapidement dans tout le monde celtique, allant de l’Angleterre au Portugal, en passant par l’Allemagne et la France dans son ensemble. Et les conclusions des savants et des archéologues vont raviver l’imaginaire qui entoure déjà ces monuments. Pierres druidiques par excellence, striées de sillons conduisant à des sortes de récipients en pierre, pour les chercheurs cela ne fait pas de doute : les dolmens étaient des pierres de sacrifice ! D’ailleurs, n’a-t-on pas trouvé des ossements à proximité des dolmens et même des menhirs ?
La fonction des mégalithes ayant été décryptée, il ne restait plus, alors, qu’à en trouver l’origine. À la fin du XIXe siècle, les savants vont, lors de fréquents colloques qui réunissent tous les amateurs de mégalithes, échafauder toutes sortes d’hypothèses. Et la présence de ces monuments gigantesques hors d’Europe occidentale va les conduire à imaginer l’existence d’une religion mégalithique universelle, propagée par les… Égyptiens ! Nos ancêtres les Gaulois auraient subi l’influence de « missionnaires » égyptiens (après tout, n’ont-ils pas déjà construit pyramides et obélisques !) et élevé à leur tour de semblables monuments, sans pour autant atteindre à la perfection des orientaux, bien sûr… Peuple  barbare et rude, les Celtes ne pouvaient produire qu’un art des plus… primaires.
Malgré certains écrits beaucoup plus sérieux, les mégalithes restent encore très mystérieux au XIXe siècle et au début du XXe siècle, et il faut attendre le milieu du siècle pour que la science des mégalithes prenne un nouvel essor.
Des tombeaux vieux de sept mille ans !
C’est en 1955, en effet, qu’est utilisé pour la première fois sur des mégalithes le carbone 14, inventé six ans auparavant par l’Américain Libby. Le résultat de la datation fait l’effet d’une véritable bombe dans la société savante de l’époque : les mégalithes datent, pour les plus anciens, du Ve siècle avant notre ère !

Signes gravés de Gavrinis.
Signes gravés de Gavrinis.

Il paraissait jusqu’alors impossible que les hommes du néolithique, sédentarisés depuis peu, aient déjà une religion, celle des druides, et des chefs, des architectes. Mais le carbone 14 est formel ! Et au même moment, abandonnant les théories fantaisistes de leurs prédécesseurs, les archéologues découvraient la véritable signification des dolmens.
Alors, si ce ne sont pas des pierres d’autels ou des lieux de sacrifices, que sont ces mégalithes ?
Les dolmens, les cairns et les hypogées (grottes artificielles que l’on trouve à Malte et Gozo) sont des tombeaux, élevés par l’homme, du Ve siècle au IIIe siècle avant J.-C.…
Le nom breton de dolmen (« dol » signifie table et « men » pierre) décrit parfaitement ces blocs de pierre dressés, couverts d’une sorte de table horizontale, formant une chambre, ouverte ou fermée. Certains dolmens comportent même une galerie donnant accès à des chambres annexes ou à des antichambres, comme c’est le cas à La Roche aux Fées et à Locmariaquer. Là, on enterrait les morts par famille ou par tribu et on célébrait le culte des ancêtres.
Nombre de dolmens datent, de toute évidence, de différentes périodes. Et il semble que plusieurs générations aient parfois été enterrées dans des dolmens qui peuvent, au fil des siècles, « s’allonger » à volonté : de véritable caveau familial.
Certains cairns (tumulus en pierre) atteignent ainsi des longueurs impressionnantes. Le cairn de Barnenez, près de Morlaix, l’une des constructions les plus anciennes, mesure soixante-dix mètres de long et vingt-cinq de large. On trouve à l’intérieur onze chambres funéraires, reliées par plusieurs couloirs parallèles. C’est une architecture élaborée, agrémentée de pierres sculptées, symboles de l’art néolithique et dont le plus beau fleuron se trouve à Gavrinis, « l’île de la Chèvre », dans le golfe du Morbihan.
Certains cairns ou certains tumulus renferment ainsi plusieurs dizaines, et parfois même plusieurs centaines, de squelettes !
Qu’ils reposent en paix !

Tombe d'un chef gaulois d'après une reconstitution archéologique.
Tombe d’un chef gaulois d’après une reconstitution archéologique.

La construction de ces tombeaux et les bijoux ou les armes que l’on y trouve dénotent un très grand respect dû aux ancêtres. Mais ce culte semble aller plus loin qu’un simple hommage aux mânes et la peur n’est pas bien loin…
En explorant le dolmen de Pontcharaud, dans le Puy-de-Dôme, les archéologues ont découvert une dizaine de squelettes dans un état assez étrange : des corps d’hommes, de femmes et d’enfants, couchés sur le ventre, la tête tournée sur le côté, ayant les pieds et les mains coupés ! Que signifie cette amputation ? Pourquoi les corps ont-ils été placés sur le ventre ? N’est-ce pas pour être sûr que ces morts ne puissent jamais ramper hors des ténèbres, qu’ils ne revoient jamais la lumière ? C’est en tout cas l’avis des experts qui considèrent que les morts, devenus de véritables dieux, sont réellement craints et respectés en tant que tels.
Si les dolmens ont beaucoup perdu de leur secret, les menhirs et les cromlechs (ensemble concentrique de menhirs) ont su garder tout leur mystère.
Ces « pierres longues » ou « pierres levées » (du breton « men » pierre et « hir » longue) sont, en moyenne, hautes de trois à six mètres et s’enfoncent dans le sol jusqu’au quart de leur taille. Certaines sont plus impressionnantes et peuvent atteindre les vingt mètres de haut, comme le menhir de Locmariaquer qui, avant de se briser, mesurait plus de vingt-trois mètres ! Et il est très rare de trouver un menhir tout seul : ils sont souvent groupés en cromlech, comme à Avelbury et à Stonehenge ou en alignement, comme à Carnac.
Les menhirs sont des mégalithes, très simples dans leur exécution, mais, à la différence des dolmens, ce ne sont pas des monuments funéraires. À quoi servent-ils alors ? Représentent-ils quelque chose ? Symboles phalliques de la fécondité, « perchoirs » pour les âmes, lieux de culte pour la célébration des ancêtres ou encore repères pour l’observation des astres, les hypothèses ne manquent pas. Mais c’est cette dernière suggestion qui semble la plus probable, tout au moins en ce qui concerne Stonehenge.
Le site mythique de Stonehenge
Dédié au culte solaire, lieu de pèlerinage des nostalgiques de la religion druidique, Stonehenge est plus qu’un site archéologique, c’est une véritable légende.
La mythologie celtique raconte que l’on doit l’élévation de Stonehenge à la magie de l’enchanteur Merlin. Ce dernier devait ériger, à la demande du roi Uterpendragon, un monument funéraire digne de son frère défunt, le roi Pendragon. Et Merlin, faisant venir les pierres de la région des Géants, en Irlande, construisit le cromlech de Stonehenge…

Le mythique site de Stonehenge.
Le mythique site de Stonehenge.

En réalité, le site de Stonehenge date, environ, de 3000 avant notre ère. Ce temple est formé de quatre cercles concentriques. Le premier cercle, le plus ancien aussi, est interrompu par une ouverture, appelée « avenue », orientée vers le point où se lève le soleil le jour du solstice d’été. La direction est clairement désignée par la « Heel stone », qui place l’observateur dans l’axe parfait pour contempler ce phénomène. Les trois autres cercles, plus récents, n’enlèvent rien à la fonction première du site.
En fait, Stonehenge est un excellent observatoire permettant de suivre les cycles du soleil et de la lune et dont la précision surprend encore les astronomes modernes.
Le mythe de Stonehenge est tombé, mais qu’en est-il des autres ? La question reste posée…
Symboles d’une société jusque-là relativement peu connue, les mégalithes ont permis « d’approcher » la lointaine civilisation néolithique. À travers les découvertes des archéologues, apparaît une société hiérarchisée, avec des chefs, des prêtres et des architectes qui ont mené à bien l’élévation de ces monuments funéraires et de ces menhirs. Les fouilles, entreprises dans les dolmens, ont mis au jour les dernières reliques d’une civilisation néolithique qui se révèle étonnamment perfectionnée. En effet, au cours de certaines recherches, les archéologues ont aussi découvert des crânes portant le signe d’une trépanation… et d’une trépanation réussie !
Certes, les recherches qui ont été faites ces dernières années ont levé un coin du voile, mais les chercheurs se pencheront encore longtemps sur l’étude des dolmens et des menhirs et des sites comme Carnac, Callanish, en Écosse, ou Avelbury garderont toujours de leur mystère…