Les Gauloises : femmes de pouvoir

>Jeune gauloise, d'après une iconographie du XIXe siècle.
Jeune gauloise, d’après une iconographie du XIXe siècle.

La place des femmes dans la société gauloise est, encore de nos jours, sujette à controverse, notamment dans les milieux spécialisés : certains historiens considèrent que la Gauloise n’eut guère que la part de l’ombre -après tout, selon César, l’homme avait sur elle droit de vie et de mort ; mais d’autres historiens, s’appuyant tout autant sur les témoignages d’auteurs antiques que sur ceux de l’archéologie, ont été amenés à réviser leur jugement et à donner à la femme gauloise une part nettement plus importante, notamment si on la compare avec la place de la femme à Rome. Et il faut reconnaître que leurs arguments sont convaincants.
Vers 2000 avant J.-C., l’apparition du bronze va entraîner un premier bouleversement de l’Europe. Lorsque les épées, les faux, les marteaux ou autres haches voient le jour, les échanges commerciaux se multiplient, d’autant que l’étain et le cuivre, nécessaires à la fabrication du bronze, ne se trouvent pas partout.
Bracelet et torque celtes.
Bracelet et torque celtes.

On voit donc des routes commerciales se former entre la Bretagne et l’Italie, l’Europe de l’Est et la Grèce : la civilisation celte s’uniformise sur toute l’Europe et la Gaule devient un carrefour commercial de première importance. Aux IXe-VIIIe siècles avant J.-C., c’est l’apparition de l’âge du Fer et du VIIIe au VIe siècle, les sites fortifiés, qui permettent de contrôler les voies d’échanges commerciaux, se multiplient et passent sous l’autorité de l’aristocratie princière. C’est ainsi que se définie alors la hiérarchie sociale et les cours princières, contrôlant les échanges avec l’étranger, qui non seulement s’enrichissent mais découvrent également des coutumes venant d’autres pays.
Comme on le voit déjà, l’aristocratie gauloise est loin d’être « barbare » et elle a laissé nombre de témoignages, notamment archéologiques, qui permettent d’avoir une idée plus juste de cette société et de la place des femmes.
En 1953, René Joffroy, professeur de philosophie passionné d’archéologie, met au jour une nécropole à Vix, en Bourgogne. Là, gît une jeune femme, âgée de 30 à 35 ans, et morte entre 510 et 490 av. J.-C.. Elle est allongée sur un char dont les roues ont été ôtées et posées sur le côté, comme c’est la coutume. Elle-même porte sur elle une véritable fortune : sa tête est ceinte d’une sorte de diadème en or, elle porte un torque en bronze, un collier d’ambre, de diorite et de serpentine, des bracelets à chaque poignet, un anneau à chaque cheville et huit fibules ornées de matières précieuses. Une richesse qui ne peut être que celle d’une personne importante… D’autant que cette jeune femme a également été en relation avec l’étranger, comme le suggèrent les trois bassins de bronze venant d’Étrurie et le magnifique vase de facture grecque, lui aussi en bronze, que renferme sa tombe. Ce dernier, le fameux « cratère de Vix », est le plus grand vase grec connu à ce jour. Il est magnifiquement ouvré et orné, sur le couvercle, d’une statuette de femme, qui est peut-être une représentation de la dame elle-même.
Place commerciale internationale, Vix voyait transiter dans son oppidum les richesses de tous les pays. On suppose donc que certains des magnifiques objets trouvés dans la tombe étaient des présents afin de remercier ou d’amadouer la dame du lieu afin d’obtenir un droit de passage.
Mais n’était-elle que l’épouse du chef ou gouvernait-elle elle-même ? L’absence, aux environs de la nécropole, de tombe masculine permet d’opter pour la seconde hypothèse. Cela n’aurait rien de saugrenu et de nombreuses preuves renforcent l’idée que la femme gauloise détenait un certain pouvoir et pouvait être, juridiquement, l’égale de l’homme.
Il apparaît en effet que les Gauloises étaient libres du choix de leur époux et que, si elles apportaient une dot, « le mari devait prendre sur son bien une valeur égale », qui constituerait le « douaire » de la jeune femme. À la mort de leur mari, elles étaient même les premières héritières, avant les enfants.
Un oiseau de proie perché sur sa tête
Archéologie, témoignages d’historiens antiques, mythologie même : toutes les sources sur la civilisation gauloise affirment qu’un certain nombre de femmes de haut rang ont exercé le pouvoir, au même titre que les hommes.
Ainsi en est-il, en Allemagne, de la dame de Reinheim qui fut enterrée avec une grande quantité de bijoux au IVe siècle avant J.-C.. Le torque et les bracelets trouvés avec elle révèlent l’image « d’une femme, les mains croisées sur la poitrine à la manière d’une morte, un grand oiseau de proie perché sur sa tête ». Est-ce un symbole mythologique ? Est-ce une image ou un symbole propre à la dame de Reinheim ? Si tel est le cas, cela supposerait que cette femme détenait une grande puissance et une influence telle qu’elle pouvait « commander ses propres parures ou qu’elle possédait assez d’autorité de son vivant pour que sa dépouille fût parée de joyaux spécialement réalisés à son intention », commente avec justesse Miranda Green dans Les Druides.
Cartimandua, Boudicca et Aristarché
Les auteurs classiques apportent également leur contribution : Plutarque révèle que, dans certaines tribus, les femmes intervenaient dans les conseils réunis « en vue de la guerre ou de la paix » ou lors de conflits avec des étrangers ; Tacite  et Dion Cassius évoquent longuement l’histoire de la reine Boudicca, ainsi que celle de Cartimandua.
Statue de la reine Boudicca, entourée de ses filles.
Statue de la reine Boudicca, entourée de ses filles.

Prasutag, roi des Icéniens, une tribu de l’actuelle East Anglie, avait fait un pacte avec les Romains afin de conserver son royaume. À sa mort, sa veuve, Bouddica, prend le pouvoir, comme il est de coutume chez les Celtes. Une coutume qui ne reçoit pas l’approbation des Romains qui tentent alors d’évincer la souveraine. C’est ce qui déclenchera la révolte de Boudicca. Elle s’allie avec les Trinovantes, ses voisins et, de 60 à 61 après J.-C., mène une guerre sans merci contre le pouvoir impérial. Ainsi, elle s’emparera et détruira, avec d’ailleurs des raffinements de cruauté, trois des principales villes romaines de Bretagne : Colchester, Londres et Verulamium, devenue Saint-Albans. Finalement vaincue par les légions romaines, Boudicca se suicidera. Elle avait été près d’arracher à Rome sa plus récente province…
L’histoire de Cartimandua, toujours au Ier siècle, est en quelque sorte l’antithèse de celle de Boudicca. En effet, loin de se révolter, Cartimandua, reine des Brigantes, est une alliée active des Romains, qui, dans l’intérêt de l’empire, ont passé outre leur « aversion envers les femmes au pouvoir ». Car ce n’est pas de Rome que Cartimandua détient son pouvoir : Tacite raconte en effet que son rang lui venait de sa naissance. Elle est donc souveraine par naissance et héritage et exercera le pouvoir durant douze ans.
De son côté, Strabon, dans la relation -certes quelque peu légendaire- qu’il fait de la fondation de Massilia, donne le premier rôle à une femme :
Or, voici qu’Aristarché, l’une des femmes les plus considérées de la ville, vit en songe la déesse se dresser devant elle et lui ordonner de s’embarquer avec les Phocéens, en prenant avec elle une copie des images sacrées…

Ce qui paraît pourtant le plus étonnant dans ce bref aperçu du pouvoir réel des femmes celtes -qui étaient aussi druidesses et prophétesses d’ailleurs-, c’est l’idée si largement répandue que les Celtes étaient des barbares -or il paraît clair que leur société était évoluée-, notamment si on les compare avec les Romains chez qui, justement, la femme n’avait ni place ni droit, sinon celui que voulait bien lui déléguer le paterfamilias. De la même façon, les historiens présenteront toujours la Renaissance européenne comme la " libération " de la femme alors que c’est justement l’époque où la société, sous l’influence du protestantisme -religion faisant la part bel au père- et peut-être aussi à cause de ce fameux " retour aux antiques", va peu à peu supprimer tous droits et tout pouvoir aux femmes.