Les Incas : une civilisation trompeuse

Bas-relief représentant le condor des Incas.
Bas-relief représentant le condor des Incas.

Inconsciemment, lorsque l’on utilise le terme de "civilisation", on sous-entend la longueur autant que la profondeur. La longueur du temps, la profondeur de l’empreinte. Pourtant, il est une "civilisation" dont on fait grand cas et qui ne présente aucune de ses deux caractéristiques ; une civilisation qui fait l’admiration des Occidentaux ; une civilisation qui, clairement, ne mérite pas ce nom : celle des Incas.
Le terme même d’Inca, qui signifie "fils du soleil", désignait à l’origine la seule personne du souverain du peuple quechua, avant de s’appliquer à tout son peuple puis à tous ceux que les Incas devaient soumettre en Amérique du Sud. De fait, si l’empire inca n’apparaît guère qu’au XVe siècle, l’Etat originel lui-même n’est guère plus ancien puisque son apparition ne date que du XIIIe siècle… de notre ère bien entendu. Avant cela, plusieurs civilisations, auxquelles les érudits n’ont jamais daigné donner un statut autre que celui de "culture", s’étaient succédées : la culture de Chavin, celle de Michica, celle de Tiahuanaco (vers 600) en sont quelques exemples. Des civilisations qui verront l’avènement, au XIIIe siècle, du premier Inca Manco Capac, qui allait établir ses Etats autour de Cuzco et initier une dynastie qui mettra tout de même deux siècles et demi à véritablement exploser. De fait, la fondation et l’extension de ce que l’on nomme l’empire inca -qui, à son apogée, atteindra les 4000 km de long, allant de Quito à Valparaiso- sera aussi rapide qu’éphémère. Un empire qui sera notamment le fait de trois hommes -les 9e, 10e et 11e incas-, Pachacutec, Tupac Yupanqui et Huayna Capac ; un empire qui sera placé sous le signe de l’architecture et de la divinisation de l’Inca. De fait, les Incas se révéleront incapables de produire une "civilisation" artistique de quelque ordre que ce soit, leur intelligence et leur énergie étant uniquement tourné vers l’édification de forteresses ou vers la construction de routes. Point d’art, quel qu’il soit ; pas même pour honorer celui qui avait troqué la couronne royale pour le costume divin.

Célébration de la fête du Soleil (gravure du XIXe siècle).
Célébration de la fête du Soleil (gravure du XIXe siècle).

Et c’est là l’autre caractéristique de cette période où la puissance terrestre semble allait de paire avec la divinisation. Le processus n’est pas nouveau et apparaît également chez les empereurs romains. Tout comme la divinisation du souverain entraîne une omniprésence de la religion dans la vie quotidienne. De fait, le rôle que c’était attribué le souverain -enclin, comme les pharaons d’Egypte, à épouser sa sœur afin de préserver la pureté de la lignée-, annoncera un rôle accrut du clergé, de la liturgie, bref, de la religion. Une religion qui, contrairement à celle des Aztèques, connaîtra de rares sacrifices humains. Il apparaît d’ailleurs que la mort n’était guère du goût des Incas, y compris au cours de leur extension territoriale où l’assimilation et la soumission amicale étaient favorisées au détriment d’une politique toute en brutalité. Une politique générale rendue nécessaire par la rapidité de conquête des souverains incas ; une politique qui souffrait cependant quelques exceptions, condamnant à la déportation les populations insoumises. On l’a dit, deux siècles et demi sont tout ce que durera cette prétendue civilisation ; deux siècles et demi qui s’achèveront par un conflit entre deux frères, conflit dont saura profiter l’Espagnol Pizarre pour mettre à bas, définitivement, cet empire éphémère.
Au final, on peut certes être admiratif devant ce peuple conquérant ; on peut s’extasier de la rapidité de son extension comme de son génie militaire. Mais point de culture chez les Incas, d’art, de culte de la beauté ; point de penseurs et de philosophes non plus qui pourraient justifier du terme de civilisation si aisément attribué à la domination inca. De fait, c’est avant tout un déni culturel, qui veut que les Européens aient été les destructeurs aveugles et avides de cultures séculaires, autant que la méconnaissance de la "civilisation" inca qui font et qui feront encore longtemps les beaux jours de ce qui n’est guère qu’un mythe.