Les multiples « visages » du gnosticisme

Tableau intitulé :
Tableau intitulé : "les larmes de saint Pierre", Pierre étant le chef historique de l’Eglise.

Dès les premières années après la mort du Christ, certaines doctrines ou croyances vont secouer l’Eglise, éloigner d’elle certains fidèles. Mais ce que l’on considère comme une des premières hérésies apparaît plus comme une philosophie que comme une doctrine, comme une déviance que comme une hérésie. Le gnosticisme -du nom de gnôsis, connaissance, en grec- est un courant de pensée, une philosophie résultant de la rencontre des cultes orientaux païens, de la philosophie hellénistique, du monothéisme juif et, ensuite, du christianisme. C’est sans doute ce qui explique, en grande partie, l’extraordinaire variété de courants au sein du gnosticisme. S’étant d’abord développé en parallèle avec le christianisme, cette "philosophie religieuse", si l’on peut la nommer ainsi, va finalement se lier à lui, s’y intégrer au point de devenir une hérésie chrétienne. Ou plutôt "des hérésies" chrétiennes, car, comme il a été dit plus haut, la variété de ses courants va se retrouver dans sa dimension chrétienne et donc dans le nombre de courants hérétiques influencés par la pensée gnostique.
De fait, malgré la complexité du "monde gnostique", malgré la diversité de courants que l’on dénombre, on peut distinguer un fond commun.
Tout commence avec cette éternelle question : comment un Dieu bon par nature a-t-il pu créer un monde si mauvais ? À partir de cette interrogation, un point ressort particulièrement : Dieu est esprit, le monde matière ; Dieu est bon, le monde mauvais. Donc l’esprit est bon et la matière mauvaise.
La question des deux principes, celui du Bien et celui du Mal, était déjà présente chez les Esséniens, une secte juive adepte de la pauvreté et de la stricte observance de la Loi. Elle apparaît également chez Simon le Magicien -ou le Samaritain- dont les Actes des Apôtres nous rapportent les faits et gestes. Selon saint Irénée (IIe siècle), qui se distinguera dans la lutte contre les gnostiques, Simon croyait et enseignait que le monde avait été créé par les anges mais, qu’ayant dévoyé le monde, ils en furent finalement dépossédés. La dimension eschatologique de son annonce à laquelle se mêlait des éléments plus ou moins magiques, ainsi que l’idée d’un dualisme latent dans une création réinventée font de Simon le Samaritain, s’il n’est pas considéré comme étant lui-même un gnostique, le premier père de la gnose.
Baptisé par Philippe puis écarté par Pierre de la communauté « orthodoxe » -dans le sens de détenteur de la doctrine vraie-, Simon, qui possédait sans aucun doute « le don des langues », va entraîner dans son erreur une grande partie de la nouvelle communauté chrétienne de Samarie et influencer nombre de communautés judéo-chrétiennes. Mais si Simon n’est pas gnostique, ses disciples, les Simoniens, le sont totalement. Et pour eux, comme pour tous les gnostiques, la question de la dualité du monde, celle des deux principes va se faire plus pertinente que chez Simon.
Ainsi, il apparaît que Dieu -identifié à celui de l’Ancien Testament- a créé le monde et l’homme. Entre lui et sa création se trouvent des éons, sortes d’intermédiaires plus ou moins proches de la perfection, celle-ci dépendant de leur proximité avec Dieu. Un de ces éons fut un jour exclu du monde des éons et créa une autre « communauté » d’éons, mauvais comme lui. Si les termes sont différents, on reconnaît bien là l’épisode de la révolte de Lucifer et de la chute des anges. Le christianisme dans tout ça ? Selon les gnostiques, un germe divin a été déposé dans le monde et la rédemption n’est rien d’autre que la délivrance, l’émergence de ce germe. C’est ce qu’accomplit le Christ, être d’exception uni à un éon supérieur -donc proche de la perfection divine. La rédemption est donc bien réelle, c’est cette libération du monde, mais elle n’est plus due aux souffrances, à la Passion et à la mort du Christ, seulement à son enseignement et à sa sagesse.
On le voit, la doctrine gnostique n’a plus guère de lien avec celle professée par l’Eglise. De déviante, elle est devenue étrangère au christianisme et finalement hérétique. On date de 70 le passage des Simoniens dans le "camp" de l’hérésie. De fait, de simplement déviante, la doctrine simonienne et, plus largement, gnostique est devenue totalement étrangère à celle professée par l’Eglise. Et de fait, si Simon le Magicien s’attache avant tout à la question de la création, il ne se lance pas dans une réflexion sur la divinité elle-même pas plus que sur l’Incarnation et la Rédemption. Il en semble pas mettre en doute la personne de Jésus pas plus que sa divinité. Par contre, les gnostiques "purs", pourrait-on dire, remettent totalement en cause la personne divine du Nazaréen. Certes, il demeure le Rédempteur, mais il n’est plus Dieu incarné ; il n’est pas le Fils de Dieu, tout juste un "être d’exception" dont le corps sert de réceptacle à un éon supérieur. Un peu comme une possession en fait.
On le voit, c’est la différence de croyance en la personne du Christ qui fait la différence entre la déviance et l’hérésie. C’est cette même différence que l’on retrouve dans différentes hérésies influencées par le gnosticisme, qu’elles soient nées dans les milieux judéo-chrétiens ou proprement chrétien.