Les prophètes de l’Apocalypse

Le combat contre l'Antéchrist, d'après une gravure ancienne.
Le combat contre l’Antéchrist, d’après une gravure ancienne.

Si les terreurs de l’An Mil ne sont rien d’autre qu’un mythe, l’Apocalypse est une réalité attendue depuis la naissance du christianisme. Une réalité attendue parce qu’annoncée, notamment dans le texte eschatologique de saint Jean ; une réalité qui deviendra une proche certitude pour de nombreux « prophètes » au cours des siècles. Car contrairement à ce que l’on croit généralement, les prophètes de l’Apocalypse ne sont pas spécifiques au Moyen Âge et se retrouvent dans toute l’Europe jusqu’au XVIe siècle.
« Je vis ensuite un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre étaient passés et la mer n’était plus. Et moi, Jean, je vis la sainte cité, la nouvelle Jérusalem qui descendait du ciel d’auprès de Dieu, ornée comme une épouse qui s’est parée pour son époux. Et j’entendis une grande voix qui venait du ciel et qui disait :
-Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes et Il habitera avec eux ; ils seront Son peuple et Dieu sera lui-même leur dieu et Il sera avec eux. Et Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux et la mort ne sera plus et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni travail car ce qui était auparavant sera passé. »
Ce court extrait du livre de l’Apocalypse de Jean nous éclaire assez exactement sur la nature des écrits dont s’est nourri l’imaginaire des premiers chrétiens.
Dernier livre du Nouveau Testament, dont la rédaction est généralement située autour de l’an 90, l’Apocalypse, ou Livre des Révélations, relate, dans un grand souffle poétique, le combat victorieux des armées du Christ contre les forces du mal. On y retrouve, comme dans les apocalypses juives dont il est largement inspiré, une Bête « à sept têtes et dix cornes », dont les exégètes s’accordent à affirmer qu’elle représente l’oppresseur romain.
Saint Jean Evangéliste, l'Apôtre préféré du Christ et sans doute le plus énigmatique dans ses écrits.
Saint Jean Evangéliste, l’Apôtre préféré du Christ et sans doute le plus énigmatique dans ses écrits.

Les chrétiens des premiers temps, menacés dans leur foi et souvent même dans leur vie, ont puisé espoir et réconfort dans la force évocatrice de ces images apocalyptiques. Bien que, dès le Moyen Âge, l’Église ait refusé, sous l’impulsion notamment de saint Augustin, de voir dans les textes apocalyptiques autre chose qu’un enseignement allégorique sur l’attente de la venue du Christ, l’idée d’une « Jérusalem céleste », sorte de paradis terrestre peuplé d’une humanité connaissant un bonheur parfait a marqué durablement la chrétienté médiévale. Misère, rancœurs et mécontentements sociaux de toute sorte ont trouvé, dans les doctrines apocalyptiques, relayées par de faux prophètes, un puissant exutoire.
Pendant plus de quatre siècles, à travers la recherche d’une société idéale, divers mouvements religieux ont vu le jour en marge de l’Église. Tolérés le plus souvent par les autorités ecclésiastiques, ils n’en ont pas moins ébranlé l’ordre social établi.
Les combattants de l’Antéchrist
Pour de nombreux fidèles du christianisme originaire, imprégnés de prédictions apocalyptiques, le Christ est appelé à un retour triomphal afin d’établir sur terre un royaume messianique destiné à durer mille ans.
Quoique condamnée par l’Église, la croyance en ce Millenium s’est enracinée profondément dans la pratique religieuse populaire, au point d’adopter, chez les plus pauvres, des formes insurrectionnelles.
Les premiers courants messianiques naissent au XIe siècle, dans le sillage des croisades. Lorsqu’en 1095 le pape Urbain II exhorte les chevaliers chrétiens à libérer les Lieux saints, il entend constituer une armée aguerrie et capable de mener une campagne difficile dans des contrées lointaines, appel aussitôt repris par des prédicateurs incontrôlés. Parmi ces pseudo-prophètes dont l’histoire n’a pas toujours retenu les noms, émerge la figure de Pierre l’Ermite.
En dépit de sa frêle silhouette, reconnaissable à une longue barbe blanche, ce moine ascétique a su galvaniser des foules innombrables. Plusieurs mois avant que la croisade officielle ne s’ébranle, Pierre l’Ermite avait franchi la frontière germanique à la tête de hordes de miséreux que rien, il est vrai, ne retenait dans les campagnes dévastées par une succession d’inondations et d’épisodes de sécheresse. Pour ce peuple de déshérités que les chroniqueurs ont appelé les pauperes, bientôt rejoints par toutes sortes d’aventuriers aux intentions moins pures, la croisade prêchée par les nouveaux « prophètes » est l’occasion d’une quête collective de Salut, loin d’une vie devenue impossible. Grande est l’attraction exercée par Jérusalem, « nombril du monde, pays fécond entre tous, le nouveau paradis des délices, la cité royale située au centre du monde » qu’il faut délivrer des musulmans. Peu de pauperes atteindront la ville sainte qui tombera aux mains des croisés dans un effroyable bain de sang. Car l’instauration d’un royaume messianique passe, aux yeux de ces miséreux, soumis aux discours exaltés des prédicateurs, par l’élimination des impies, juifs et musulmans. La croisade est aussi et surtout le premier épisode d’un combat qui doit voir l’anéantissement du Prince du Mal. La figure obsédante de l’Antéchrist -fils de Satan ou Satan lui-même- hante les champs de bataille de Terre sainte, au point que saint Bernard, prêchant la deuxième croisade, assimilait les sarrasins aux cohortes de l’Antéchrist assemblées pour la lutte finale.
L’empereur des Derniers jours
Face aux puissances du mal se dresse, dans l’imagerie populaire de tradition apocalyptique, la silhouette de « l’Empereur des Derniers jours », gardien de la chrétienté, inaugurant l’ère de félicité annonciatrice de la fin des temps.
Charlemagne aurait un temps incarné ce personnage mythique. Selon une légende tenace, entretenue par certains chroniqueurs, il aurait jadis mené victorieusement la croisade et restauré la Jérusalem chrétienne. Plus d’un croisé, en route vers la Terre sainte, était convaincu de suivre la route jadis construite par Charlemagne.
Un autre souverain a endossé à son tour les espérances populaires en une humanité régénérée : Frédéric II de Hohenstaufen, empereur d’un vaste territoire englobant l’Allemagne, la Bourgogne et la majeure partie de l’Italie. Dès son couronnement, ce personnage hors du commun fut au centre de prophéties le présentant comme le successeur spirituel de Frédéric Ier Barberousse, son grand-père, mort au cours de la troisième croisade, en 1190. Selon ces prophéties, qui connurent un grand succès populaire, l’Empereur des Derniers jours délivrerait le Saint-Sépulcre, préparerait le second avènement du Christ et le Millenium.
Il règnera mille ans, dit la prophétie. Les Cieux seront grand ouverts à son peuple. Il viendra vêtu d’un habit aussi lumineux que la neige. Ses cheveux seront blancs et son trône flamboyant comme le feu et mille fois mille hommes et dix fois cent mille hommes le serviront, car il appliquera la justice. Le Roi viendra sur un cheval blanc, un arc à la main ; une couronne lui sera offerte par Dieu afin qu’il se fasse obéir de tout l’univers. Il portera un glaive immense et abattra plus d’un ennemi.
L’Apocalypse selon Joachim de Flore
Pour bien saisir l’impact de ces prophéties et leur pouvoir de propagation en Allemagne et dans l’Europe méridionale, il faut s’attacher à un personnage du nom de Joachim de Flore. Né vers 1135 d’un notaire calabrais, il consacre de nombreuses années à l’étude des Écritures. Selon lui, les Saintes Écritures, et plus particulièrement l’Apocalypse revêtent une valeur prophétique permettant non seulement de comprendre le sens de l’histoire mais d’en prévoir le déroulement futur. Ainsi, selon la grille de lecture de Joachim, l’histoire de l’humanité se diviserait en trois étapes : après l’âge du Père, qui recoupe l’Ancien Testament, vient l’âge du Fils, qui est aussi celui de l’Évangile. Le troisième âge, inspiré par l’Esprit, verra la naissance d’une Église nouvelle, soumise à un idéal de pauvreté qui durera jusqu’au Jugement dernier. Dans cette perspective historique, l’humanité atteindrait son apogée entre 1200 et 1260, à charge pour un ordre monastique nouveau d’en préparer la voie et à un monarque séculier de châtier l’Église de Rome. Sous sa forme extrémiste, incarnée notamment par le mouvement des franciscains dits spirituels, la tradition joachiniste voit dans le pape la figure de l’Antéchrist qu’il faut dépouiller de son autorité et de ses scandaleuses richesses afin de les distribuer aux pauvres.
Dès lors, rien d’étonnant à ce que Frédéric II, « l’empereur venu de la Forêt-Noire », dont le règne a été marqué par de violents affrontements avec l’Église de Rome, ait pu cristalliser les espérances populaires en l’émergence d’un monarque vengeur châtiant l’Église aux Derniers jours.
Les héritiers de Joachim

Jean Hus sur le bûcher (1415).
Jean Hus sur le bûcher (1415).

Les mythes millénaristes ont alors acquis une portée révolutionnaire, à cent lieues des spéculations intellectuelles de Joachim de Flore.
Il existe néanmoins une filiation directe entre les idées du moine calabrais et le mouvement hussite qui se développa en Bohême à la fin du XIVe siècle. Prédicateur talentueux, doublé d’un universitaire reconnu, Jan Hus s’insurgea contre l’opulence du clergé local, détenteur notamment de la majeure partie des terres agricoles. Prônant l’exigence d’un clergé pauvre, il reprenait les thèses du théologien anglais Wyclif, considéré comme le précurseur de la Réforme, qui s’opposa farouchement à la papauté et dont les idées se propagèrent au-delà des frontières de l’Angleterre. Comme son modèle anglais, Jan Hus proclamait que les chrétiens n’étaient nullement tenus de souscrire aux décrets du Pape, lorsqu’ils étaient contraires aux Saintes Écritures.
L’Église ne pouvait tolérer un tel ferment de contestation : Jan Hus fut arrêté et brûlé comme hérétique en 1415. Loin d’éteindre l’incendie, son exécution marque le signal d’une véritable insurrection tchèque contre le pouvoir ecclésiastique, qui prit souvent des formes extrêmement violentes. En s’efforçant d’endiguer la vague hussite, Rome ne fit que renforcer la fraction radicale du mouvement : les taborites. Ces disciples révolutionnaires de Jean Hus prêchaient l’imminence des derniers jours, en incitant les fidèles à trouver refuge dans certaines villes « élues » ou sur des montagnes, ce qui leur valut leur nom, par référence au Mont-Tabor des Saintes Écritures. La prédication trouva un formidable écho au sein du « prolétariat » urbain et paysan de Bohême qu’une extrême pauvreté rendait plus réceptif aux espérances millénaristes. Les plus radicaux des prédicateurs taborites désignaient comme suppôts de l’Antéchrist tous ceux qui ne rejoignaient pas leurs rangs pour « libérer la vérité ». Se considérant comme les saints des Derniers jours, ils exhortaient leurs fidèles à porter le glaive au-delà des frontières de la Bohême et à constituer « l’armée envoyée à travers le monde entier pour porter les plaies de la vengeance et se venger des nations, de leurs cités et de leurs villes et condamner tout peuple qui lui résistera. Les rois seront leurs serviteurs et toute nation qui n’acceptera pas de les servir sera exterminée ; les Fils de Dieu passeront sur le corps des rois et tous les royaumes qui sont sous le ciel leur seront donnés ».
Bien que soutenu à l’origine par des aspirations purement religieuses, le mouvement taborite ne tarde pas, en raison même de son messianisme militant, à adopter des formes plus nettement sociales et politiques : le Millenium doit être une société sans classe ayant aboli impôts, redevances, fermages et même propriété privée.
Cette expérience de type communiste ne fit pas long feu. Mus par des nécessités économiques, les taborites durent bientôt renoncer aux mesures promulguées dans l’enthousiasme révolutionnaire des premiers jours. Après les coups sévères portés contre lui par le gouvernement de Prague, le mouvement amorce son lent déclin pour disparaître totalement après la chute de la ville de Tabor en 1452.
Quand les anges « aiguisent leur faucille »

Les 4 fléaux de l'Apocalypse.
Les 4 fléaux de l’Apocalypse.

Mais les doctrines taborites ont survécu à l’éradication du mouvement en Bohême. Un siècle plus tard, des paysans, ouvriers et artisans de Thuringe, en Allemagne, s’enflamment à l’écoute des sermons d’un nouveau prédicateur : Thomas Müntzer. Cet érudit, ancien disciple de Luther, abandonne la Réforme en 1520 pour embrasser l’idéologie taborite sous l’impulsion d’un tisserand du nom de Niklas Storch, qui aurait séjourné en Bohême.
Convaincu d’être investi d’une mission prophétique, se présentant comme le « messager du Christ », Müntzer proclame que les empires terrestres approchent de leur fin et que le monde est devenu le royaume du Diable. Pour préparer l’avènement du Millenium, prêtres, moines et chefs impies doivent périr.
Il faut utiliser l’épée pour les exterminer, affirme Müntzer dans le sermon qu’il prononce devant les princes de Saxe préoccupés de connaître le contenu de cette nouvelle prédication. Et afin que cela se passe honnêtement et dûment, il faut que nos pères aimés, les princes, le fassent, eux qui reconnaissent que Dieu est avec nous. Mais s’ils se dérobent à ce devoir, l’épée leur sera arrachée. S’ils résistent, qu’ils soient massacrés sans merci. Au temps de la récolte, chacun doit arracher les mauvaises herbes de la vigne du Seigneur. Mais les anges qui aiguisent leur faucille pour cette tâche ne sont autres que les dévoués serviteurs de Dieu… Car les méchants n’ont aucun droit à vivre, si ce n’est pour autant que les Élus les y autorisent.
Le millénarisme sanguinaire de Thomas Müntzer passe donc par une extermination massive des « gredins impies » que les Élus, recrutés parmi les pauvres et les humbles ont le devoir d’anéantir.
Après avoir pris la tête de la Guerre des Paysans, réprimée dans le sang par l’armée des princes allemands, Müntzer terminera sa carrière de prophète le 27 mai 1525, date à laquelle il fut décapité.
Plus révolutionnaire encore est le mouvement qui s’est enraciné pendant la première moitié du XVIe siècle, dans l’évêché de Münster.
Ses adeptes, qui rejetaient à la fois les luthériens et les catholiques, prirent le nom d’anabaptistes, par référence au second baptême qu’ils avaient coutume de pratiquer. Paisibles à l’origine, les anabaptistes adoptèrent des positions plus radicales à la suite des persécutions dont ils furent les victimes. Ils virent, dans les souffrances qui leur étaient infligées par les puissants, les « douleurs messianiques » qui, dans la tradition apocalyptique, annoncent le Millenium.
Un jeune Hollandais de vingt-cinq ans, prédicateur itinérant fraîchement converti à la cause anabaptiste, gagne Münster dans les premiers jours de l’année 1534. Son nom est Jan Beukels mais il sera plus connu sous celui de Jean de Leyde. Prenant la tête d’un soulèvement populaire, il permet aux anabaptistes de contrôler entièrement la ville, désertée par les riches luthériens que l’ampleur du mouvement terrorise. Les adeptes des cités avoisinantes sont invités à s’installer avec leur famille dans la « nouvelle Jérusalem purifiée de toute souillure » qui seule sera sauvée de la destruction. De nombreux fidèles affluèrent dans Münster, de provinces aussi éloignées que la Frise et le Brabant. Là, Jean de Leyde et les autres prédicateurs du mouvement s’appliquent à instaurer un système strict de communauté des biens, prétendument calqué sur celui de l’Église primitive.
Car, affirmaient-ils, toutes choses devraient être en commun ; il ne devrait plus y avoir de propriété privée et nul ne devrait fournir de travail, mais simplement faire confiance à Dieu.
La fin de la « Jérusalem nouvelle »
Un tel programme, spécialement destiné aux déshérités, ne pouvait qu’attirer dans la « Jérusalem nouvelle » des foules de miséreux. Conscientes des dangers d’une telle agitation sociale, les autorités s’empressent de décréter l’anabaptisme pêché capital, non seulement dans le diocèse de Münster, mais aussi dans le duché de Clèves et l’archevêché de Cologne.
Pendant plus d’un an, la ville va faire face à un siège éprouvant, au cours duquel Jean de Leyde se fait proclamer roi de la nouvelle Jérusalem tandis que ses prédicateurs multiplient les sermons pour convaincre la population que le messie annoncé dans l’Ancien Testament n’est autre que Jean de Leyde. Alors qu’il impose à ses sujets l’austérité et le dépouillement des biens matériels, le nouveau monarque et sa suite vivent dans l’opulence : bijoux, robes luxueuses, trône drapé de tissu d’or. Dans le même temps, la répression s’abat sur ceux que le roi et sa garde rapprochée accusent de « pécher contre la vérité ». En dépit du soutien d’autres anabaptistes qui se rassemblent en Hollande et en Frise pour venir en aide aux assiégés, le blocus de la ville finit par avoir raison des promesses millénaristes de Jean de Leyde : la famine décime la population dont la centaine de survivants, hagards et décharnés, rendent les armes dans la nuit du 24 juin 1535. L’évêque ordonne que Jean de Leyde soit enchaîné comme un ours savant pour être exposé à la foule. Le roi-prophète mourra publiquement sous la torture et son corps ainsi que celui de deux autres chefs anabaptistes sera suspendu dans une cage au clocher d’une église.
De nos jours, le mouvement anabaptiste, sous sa forme pacifique du moins, a survécu partiellement aux États-Unis, dans les communautés baptistes et quakers.