Les sphinx : de la Grèce à l’Egypte

Œdipe interrogé par le sphinx de Thèbes (d'après une céramique antique).
Œdipe interrogé par le sphinx de Thèbes (d’après une céramique antique).

Quel rapport entre le sphinx de Thèbes et les sphinx qui, à Gizeh, annoncent les pyramides égyptiennes ? Certainement, tout le monde s’est un jour posé la question. Car non seulement leur nom est le même mais leur apparence également. Mais cela suffit-il à dire qu’il s’agit d’un même être monstrueux ?
Un visage et une poitrine de femme, hérités de sa mère Echidna, une queue de dragon et un corps de lion –héritage de Typhon, le père- le sphinx est apparenté à presque toutes les créatures monstrueuses de la mythologie grecque. Avec Chimère, il –ou elle- partage le corps de lion et l’appendice reptilien ; avec les Harpies, ses autres sœurs, des ailes, semblables à celles d’un grand oiseau. Quant au lion de Némée, son jumeau, il est doté d’un cri strident, une arme que l’on retrouve chez les Harpies… et chez les sphinx égyptiens. Le rapport semble établi. Plus de doute, cette fois, les sphinx d’Egypte et ceux de Grèce sont les mêmes. Mais l’apparence et la similitude de don suffit-elle ? D’autant que rien n’indique que le sphinx de Thèbes ait été redouté pour son cri…
Envoyé par les dieux afin de punir la cité du crime de Laïos, son roi, qui avait aimé d’un amour contre-nature, le grand sphinx de Thèbes s’ingéniait à isoler la cité en empêchant tout voyageur d’entrer ou de sortir du royaume. Une énigme servait de test et, en cas de mauvaise réponse, le voyageur périssait. On sait comment Œdipe la résolut, ce qui entraîna le suicide du sphinx. Mais à aucun moment les mythologies n’évoquent la façon dont mouraient les malheureux ayant échoué. Etait-ce une telle évidence pour que les auteurs grecs n’en fassent pas mention ?
Cela signifierait donc que c’est par son cri strident que le sphinx éliminait les perdants. Voilà qui le lierait donc encore plus intimement aux sphinx égyptiens. Mais venons-en à la fonction de ces derniers.

Le sphinx de Gizeh (détail d'une aquarelle du XIXe siècle).
Le sphinx de Gizeh (détail d’une aquarelle du XIXe siècle).

Fort nombreux aux abords des tombes royales, notamment à partir du Nouvel Empire –donc avant la dynastie des Ptolémées, qui étaient Grecs-, les sphinx d’Egypte paraissent avant tout remplir la fonction de gardiens de l’Autre monde. Mais certaines légendes laissent entendre qu’ils provoquaient également des tornades, qu’ils ravageaient des villages entiers, signalant leurs exploits par des cris si perçants qu’ils pouvaient tuer un homme. On a dit le don du lion de Némée, semblable à celui des Harpies et de Chimère ; or, ces êtres monstrueux étaient, comme le Sphinx de Thèbes d’ailleurs, envoyés par les dieux pour accomplir leur vengeance. Rien à voir, semble-t-il, avec la sauvegarde de tombes… sauf si l’on considère que les sphinx égyptiens étaient placés aux abords des tombes, non pas tant comme gardiens, mais pour mettre en garde tout pilleur potentiel du courroux qu’il provoquerait en troublant le repos des défunts enterrés là. La profanation d’une tombe n’entraînerait-elle pas la vengeance des dieux ? Ne serait-elle pas une atteinte au monde de l’Au-delà, qui est, par définition, celui des dieux ? La boucle est bouclée. Reste la question de savoir, comment ces êtres monstrueux sont apparus dans la mythologie grecque et en terre égyptienne…