Les Teutoniques : les chevaliers à la croix noire

Un chevalier Teutonique à l'époque des croisades.
Un chevalier Teutonique à l’époque des croisades.

C’est sans doute le plus méconnu des grands ordres militaires nés en Terre sainte ; celui aussi sur lequel on aura écrit le plus d’énormités, décrivant comme « racial », un ordre tout simplement national. Enfin, l’ordre des chevaliers Teutoniques a eu une destinée étonnante, sans commune mesure avec celle de ses pairs, passant de la protection des pèlerins à la création d’un Etat conquérant.
C’est d’un simple hôpital créé, vers 1128, par des pèlerins allemands que l’ordre des chevaliers Teutoniques de l’Hôpital Sainte-Marie de Jérusalem tire son nom. Restructurée de par la volonté de Frédéric de Souabe, qui dirige le corps expéditionnaire allemand à Saint-Jean d’Acre en 1190, cette organisation, à l’origine purement hospitalière, devient un ordre militaire et hospitalier. La bénédiction du pape Célestin III l’élève au même rang que les deux ordres militaires de Palestine : les Templiers et les Hospitaliers. C’est d’ailleurs à ces deux ordres que les chevaliers Teutoniques vont emprunter la majorité de leur règle.
Un chevalier de l'ordre Teutonique au XIVe siècle (gravure ancienne).
Un chevalier de l’ordre Teutonique au XIVe siècle (gravure ancienne).

Moines-chevaliers, comme eux, ils sont soumis aux règles de tous les ordres religieux et se dotent d’un grand-maître, élu à vie. Une différence cependant, et de taille : alors qu’Hospitaliers et Templiers accueillent la noblesse de toute l’Europe, l’ordre des chevaliers Teutoniques n’est ouvert qu’aux seuls Allemands. Une particularité nationale qui explique peut-être que l’ordre semble totalement indépendant de Rome et du pape, n’obéissant qu’au bon vouloir du grand-maître ou, éventuellement, de l’empereur germanique. Une indépendance vis-à-vis du spirituel qui explique aussi que, très rapidement, l’ordre soit détourné, voire dévoyé, de sa mission initiale…
En effet, à peine treize ans après la création de leur ordre, les chevaliers au blanc manteau frappé d’une croix noire vont être détournés pour la première fois de la Terre sainte : en 1211, ils fondent la cité fortifiée de Kronstadt (Brasov) en Transylvanie. Mais ce n’est qu’un premier et un petit pas hors de Terre sainte. Les choses, cependant, vont aller fort vite et, en 1230, après que le duc Conrad de Mazovie ait demandé l’assistance des chevaliers afin de convertir les peuples des rives de la Baltique, les chevaliers Teutoniques se voient offrir la région de Kulm qu’ils investissent. Frédéric II de Hohenstaufen ayant octroyé à l’ordre tous les privilèges des princes de l’Empire, le grand-maître de l’époque, Herman von Salza, redéfinit clairement la nouvelle mission des chevaliers qui sont appelés, désormais, à la conversion des peuples baltes et à la colonisation des marches de l’Est. On le voit, dès ce moment, l’ordre des chevaliers Teutoniques n’a plus guère de rapport avec le spirituel, entièrement tourné qu’il est dans cette conquête temporelle. Une conquête temporelle qui se fera au prix du sang…
Le Blitzkrieg des Teutoniques
Et c’est une véritable machine de guerre que dirige Von Salza et ses successeurs. Une machine de guerre qui, en à peine un siècle, soumet une large partie de la Baltique : en 1283, la Prusse est entièrement sous l’emprise des chevaliers, de même que la Courlande et la Livonie (en actuelles Estonie et Lettonie) où les Teutoniques ont fusionné avec les chevaliers Porte-Glaive. Au rythme des conquêtes militaires, fleurissent les forteresses, comme Marienburg, qui sera leur capitale, ou même les villes, telles que Riga ou Königsberg. En fait, c’est une véritable colonisation qui s’opère et, lorqu’en 1291, Saint-Jean d’Acre tombe aux mains des sarrasins, le grand-maître n’a guère de remords à couper tout lien avec la Terre sainte.
Puissance militaire, semble-t-il inattaquable, l’ordre Teutonique poursuit ses conquêtes : Dantzig et la Poméranie en 1308, l’Estonie en 1356, la Lituanie en 1370 et enfin l’île de Gotland en 1398. Autant de victoires, autant de conquêtes qui vont élever l’ordre-Etat au premier rang en Europe septentrionale. La possession de Dantzig, surtout, va lui donner un rayonnement commercial de premier plan. Pour peu de temps, cependant car la rapidité de la conquête n’aura d’égal que celle de sa déchéance.
Menacé de l’intérieur où des dissensions se font jour entre les cités et avec la noblesse locale, l’ordre l’est également à l’extérieur par une coalition de Lituaniens et de Polonais. Et en 1410, Ladislas II Jagellon inflige une écrasante défaite aux Teutoniques : pas moins de 15 000 chevaliers périssent à Tannenberg. Un coup cinglant et sanglant qui annonce la fin l’expansion de l’ordre et le début de sa fin. La révolte intérieure s’organise et prend la forme de deux ligues de défense, l’Eidechsenbund puis la Preussischer Bund ; la guerre contre la Pologne, mise en sommeil après le traité de Thorn (1411), reprend en 1454 pour ne s’achever qu’en 1466 par une nouvelle défaite des chevaliers Teutoniques.

Albert de Brandebourg (1490-1568).
Albert de Brandebourg (1490-1568).

Pressés de toutes parts, ne pouvant faire front contre la Pologne, l’ordre cède la Poméranie, Kulm, berceau de son expansion, et même Marienburg. Au final, il ne lui reste plus que la Prusse orientale –mais sous suzeraineté polonaise- et la Livonie, deux possessions que les chevaliers vont avoir bien du mal à conserver…
La fin paraît, dès lors, inéluctable. Pourtant, c’est de l’intérieur que viendra le coup fatal : en 1525, Albert de Brandebourg, grand-maître depuis 1511, adhère à la Réforme et sécularise l’ordre, transformant la Prusse en duché héréditaire. La plupart des chevaliers le suivent et peu nombreux sont ceux qui se regroupent, à Mergentheim, en Allemagne, sous l’autorité du Deutschmeister, promu par Charles Quint nouveau grand-maître. Mais l’empereur a beau faire, l’ordre est mort ; les chevaliers au blanc manteau frappée d’une croix noire se sont perdus… il y a longtemps déjà.