Les vampires et le mythe de l’immortalité

Vlad IV Tepes, dit Dracula.
Vlad IV Tepes, dit Dracula.

C’est armé d’un pieu, d’une croix et d’une bonne grosse gousse d’ail qu’il faut partir à la recherche des vampires, ces morts-vivants, nés dans les brumes de Transylvanie.
Tout le monde connaît le comte Dracula, personnage imaginé par Bram Stoker. Mais qui connaît sa véritable histoire ?
Au milieu du XVe siècle, régnait en Valachie un voïvode -c’est-à-dire un gouverneur- du nom de Vlad III Dracul, ce qui signifiait Vlad « le dragon », cet animal étant l’emblème du roi. Ce guerrier si redouté eut un fils, Vlad IV, qui lui succéda en 1455 sous le surnom de Dracula, « fils du dragon ».
Vlad IV était un être sombre et un guerrier courageux qui s’était particulièrement illustré dans la lutte pour libérer son pays, la Roumanie, de la mainmise ottomane. Sa réputation était telle qu’il entra très rapidement dans le cercle -très fermé- des héros nationaux.
Mais Vlad était aussi un homme cruel et les chroniques du XVe siècle rapportent avec précision les raffinements qu’il mettait dans les mises à mort. Son système d’exécution favori était l’empalement, d’où son surnom de Vlad l’Empaleur qui allait remplacer celui de « fils du dragon » pendant les siècles à venir. Mais il ne se limitait pas à ce seul supplice : trois émissaires ottomans, qui avaient refusé de se découvrir en sa présence, eurent ainsi leur fez cloué sur le crâne ; une autre fois, il rassembla les pauvres et les infirmes de la province, leur promettant un grand banquet… qui s’acheva avec le massacre de tous ses « invités ». On estime ainsi à environ cinquante à cent mille le nombre de ses victimes…
Mais malgré tous ces massacres, Vlad IV ne fut certainement jamais un vampire…
Les « revenants en corps »
La croyance en l’existence des « non-morts » ou des « revenants en corps » existe depuis le Moyen Âge. Les excommuniés -enterrés en terre non consacrée- ou les personnes mortes sans recevoir les derniers sacrements étaient les plus susceptibles de devenir des « non-morts », soit des âmes en peine, condamnées à errer éternellement dans leur corps.

Siegfried, après qu'il ait recueilli le sang du dragon Fafnir (iconographie médiévale).
Siegfried, après qu’il ait recueilli le sang du dragon Fafnir (iconographie médiévale).

Pour ce qui est du mythe des suceurs de sang, il apparaîtra plus tard, bien que l’on trouve déjà dans la mythologie nordique l’idée que le sang octroie un pouvoir particulier : Siegfried ne boit-il pas, dans la légende des Nibelungen, quelques gouttes du sang du dragon Fafnir ?
Mais c’est surtout à partir du XIVe siècle que cette croyance devient générale dans les pays d’Europe centrale. Les apparitions de vampires correspondent d’ailleurs étrangement avec les grandes épidémies de peste…
Ainsi en Silésie, en Bohême ou en Hongrie, on voit des morts sortir de leurs tombes ou, quand celles-ci étaient ouvertes, les corps des défunts apparaissant en parfait état de conservation et maculés de sang ! Jean Marigny, spécialiste du fantastique et auteur de Sang pour sang, sur les vampires, donne une explication fort logique -mais aussi terriblement cruelle- à ces phénomènes : durant les épidémies de peste, les familles étaient si pressées d’enterrer leurs « cadavres », qu’elles ne prenaient pas toujours la peine de vérifier s’ils étaient vraiment morts… Ainsi, de pauvres malheureux se sont-ils sans doute réveillés bien vivants… mais enfermés dans un cercueil dont ils ne pouvaient sortir !
Mais peu importe les explications rationnelles que l’on peut donner actuellement. Les faits étaient là, certains avaient vu de leurs yeux ces morts maculés de sang : il n’en fallait pas plus pour que naisse le mythe du vampire. Cette croyance était même si profondément ancrée dans les esprits qu’en Europe centrale, on prenait l’habitude d’enterrer les morts avec une pièce ou une pierre dans la bouche car les « non-morts » avaient pour usage de s’auto-dévorer et que, se promenant de nuit dans un cimetière, on pouvait parfois les entendre mâcher ! Ces fameux « non-morts » avaient encore une particularité : ils suçaient le sang des vivants…
Des « non-morts » aux vampires
Cette croyance, ainsi que nous l’avons dit, se limitait presque exclusivement aux pays d’Europe centrale… jusqu’au XVIIIe siècle.
En effet, c’est pendant le Siècle des lumières, qui par ailleurs dénonçait si aisément les superstitions et l’obscurantisme, que le mythe atteint son apogée et qu’apparaît pour la première fois le mot « vampire ».
Il semble alors qu’une véritable frénésie de terreur se soit emparée de toute l’Europe, peu après qu’une épidémie de peste ait touché la Serbie. On ouvre alors les tombes et on envoie des émissaires pour constater le phénomène des vampires. Un cas, en particulier, va passionner l’Europe entière, au point que Louis XV et l’empereur d’Autriche le suivront avec minutie : celui d’Arnold Paole. Ce jeune homme, issu de Medrelga, en Hongrie, était mort subitement écrasé par une charrette de foin. Un incident bien banal qui n’aurait effrayé personne si cet Arnold n’avait raconté un fait troublant que rapporte Dom Calmet, un bénédictin, auteur d’un Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires :
Aux environs de Cassova et sur la frontière de la Serbie turque, il avait été en proie à d’insupportables tourments, aussi mystérieux que fréquents, mais il avait trouvé moyen de se guérir en mangeant de la terre du sépulcre du vampire et en se frottant de son sang, précaution qui cependant ne l’empêcha pas de le devenir après sa mort, puisqu’il fut exhumé quarante jours après son enterrement et qu’on trouva sur son cadavre toutes les marques d’un archi-vampire…
Les esprits scientifiques dissertent alors avec délectation sur le phénomène du vampire qui, dès ce moment, acquiert les caractéristiques que nous lui connaissons encore aujourd’hui : c’est un « revenant en corps » qui ne sort que la nuit afin de sucer le sang de ses victimes, sang qui lui apporte l’immortalité et qui « contamine » lesdites victimes. De plus, il a la possibilité de se transformer en toutes sortes d’animaux et même en brouillard… ce qui le rend particulièrement difficile à repérer. Il craint aussi l’eau bénite, l’hostie consacrée et la croix. Quant à la fameuse gousse d’ail, elle ne peut généralement rien contre lui… sauf en Roumanie !
Un pieu dans le cœur
Ses caractéristiques physiques sont aussi déterminées au XVIIIe siècle. Le vampire a des sourcils très fournis et qui se rejoignent ; ses mains sont poilues ; quand il passe devant un miroir, il n’y a pas de reflet et il n’a pas non plus d’ombre. Par contre, sa dentition est parfaite. En effet, le vampire ne mord pas encore, il aspire plutôt le sang par succion…
Une fois le vampire repéré, il faut l’éliminer. Pour cela, il n’y a pas vingt mille solutions. C’est aussi simple qu’une recette de cuisine : se munir d’un pieu en bois -bois de tremble en Russie, car c’est le bois de la Croix ; bois d’aubépine ailleurs puisque c’est ce qui fut utilisé pour faire la couronne d’épines du Christ. Si le bois fait défaut, le remplacer par un poignard béni. À l’aube, alors que ses pouvoirs déclinent, enfoncer le pieu ou le poignard dans le cœur du vampire d’un coup sec : s’il ne se désintègre pas immédiatement, lui couper la tête et brûler les restes ; les cendres seront ensuite dispersées aux quatre vents…
Stoker sort les vampires de leur tombeau

Bram Stoker, inventeur du mythe de Dracula.
Bram Stoker, inventeur du mythe de Dracula.

La croyance en l’existence des vampires décline très sérieusement à la fin du XVIIIe siècle et le XIXe siècle, industriel et rationnel, ne semble pas fait pour réveiller les vieilles superstitions.
Pourtant, c’est dans la très victorienne société anglaise que le vampirisme va connaître une deuxième vie. Face au carcan social et moral du XIXe siècle, les romantiques décident de réagir : la littérature s’imprègne alors de fantastique et d’immoralité. Et c’est dans ce mouvement-là que se place l’œuvre du maître absolu de la littérature vampirique, Bram Stoker.
L’écrivain anglais fait renaître le mythe sous les traits du comte Dracula -nom empreinté à Vlad l’Empaleur pour sa sonorité- et, tout en se basant sur les mythes déjà existants, va lui donner un nouvel aspect. Dracula n’est pas un être repoussant, bien au contraire : son magnétisme sexuel est mis en avant et fait de lui le plus dangereux des séducteurs… C’est ce vampire-là -noble, riche et décadent- qui servira de modèle à tous les autres et qui connaîtra la gloire sur les écrans de cinéma… Dracula n’est plus un mythe : c’est une star !