Mathilde, la dame à la tapisserie

Extrait de la Tapisserie de la reine Mathilde, dite Tapisserie de Bayeux.
Extrait de la Tapisserie de la reine Mathilde, dite Tapisserie de Bayeux.

On raconte que la demoiselle répondit d’abord qu’elle aimerait mieux être nonne voilée que d’épouser un bâtard. Le duc suspendit quelque temps sa demande, mais, lorsqu’il la renouvela, il était venu lui-même en Flandre et se rendit fièrement à Lille, où le comte, sa femme et sa fille se trouvaient alors. Il entra dans la salle et, passant outre, comme pour traiter de quelque affaire, il poussa jusqu’à la chambre de la comtesse, où il trouva tout droit la demoiselle, fille du comte Baudouin. Il la prit par ses tresses, la traîna parmi la chambre, la foula aux pieds et la battit bien. Puis il sortit de la chambre, sauta, sur son cheval, qu’on lui tenait devant la salle, piqua des éperons et s’en alla son chemin. De ce fait fut le comte Baudouin très courroucé, et quand les choses eurent un temps ainsi demeuré, le duc Guillaume envoya derechef au comte Baudouin pour reparler du mariage. Le roi en parla à sa fille et elle lui répondit que bien lui plaisait et en furent faites les noces à bien grande joie. Et après les choses susdites, le comte Baudouin demanda à sa fille, tout en riant, pourquoi elle avait si légèrement accepté le mariage qu’elle avait autrefois refusé si cruellement. Et elle répondit qu’elle ne connaissait point alors le duc si bien qu’elle faisait maintenant, « car, dit-elle, s’il n’eût été de grand cœur et de haute entreprise, il n’eût été si hardi qu’il m’osât venir battre en la chambre de mon père ».
Et c’est ainsi, raconte la chronique d’Orderic Vital, que Mathilde, fille de Baudouin V de Flandre, nièce du roi de France et issue d’une des plus anciennes et des plus illustres familles du royaume et de l’Empire, accepta d’épouser, en 1052, le «  bâtard de Normandie », Guillaume le Conquérant. Si le choix de Guillaume est logique et politique –il lui fallait asseoir son autorité naissante sur une dynastie pré-existante-, celui de Mathilde et, sans doute de son père, l’est moins. Mais peu importe : il s’avère que ce choix se révéla fort judicieux. En 1066, la bataille d’Hastings ouvre à Guillaume la route vers la couronne d’Angleterre. Mais ce n’est qu’un début car lorsqu’il se fait couronné à Westminster cette même année, Guillaume ne règne –et encore le mot est fort- que sur la Tamise et la Northumbrie. Tout le reste du pays est à conquérir, ce qui prendra des années.
Pendant ce temps, Mathilde va gouverner d’une main de maître le duché normand. Et il fallait bien l’autorité de l’héritière d’une telle lignée pour tenir la dragée haute aux nobles normands ou au roi de France, qui aurait bien profité de l’occasion pour faire main basse sur quelques forteresses. On est bien loin alors de l’image d’une reine Mathilde, tout à son ouvrage de broderie… Une image parfaitement légendaire d’ailleurs puisque la Tapisserie de Bayeux, dite également Tapisserie de la reine Mathilde n’est pas le fruit du travail minutieux de la souveraine et de ses dames de compagnie mais qu’elle a sans doute été réalisée en Angleterre, quelques années après 1066.
Les séjours de Guillaume de Conquérant vont se faire rares en Normandie, accaparé qu’il était par la pacification de l’Angleterre. Il reviendra cependant à deux ou trois reprises et presque à chaque fois pour combattre un duc ou un comte menaçant ses états normands. Mathilde, quant à elle, demeurera en Normandie jusqu’à sa mort, en 1083.