Mustapha Kemal : un héritage perdu ?

Mustapha Kemal Atatürk (1881-1938).
Mustapha Kemal Atatürk (1881-1938).

Depuis la bataille de Lépante (1571), symbole du réveil de la résistance européenne à l’avancée ottomane, l’empire des sultans d’Istanbul ne cessait de perdre de son influence, de ses possessions. Au point qu’au XIXe siècle, Bismarck avait du intervenir pour enpêcher la Russie d’anéantir totalement la Turquie. De fait, au XIXe siècle, l’immense Empire ottoman n’est plus qu’un vague souvenir et les sultans ont toutes les peines du monde à conserver l’indépendance de la Turquie elle-même. En 1880, avec la création de l’administration de la Dette publique, l’économie turque passe presque entièrement sous la tutelle des Français et des Anglais. Une situation de quasi soumission qui, comme de juste, allait avoir quelques répercussions. La première sera le réveil de la puissance califale ou du moins son exaltation, avec pour but avouer de recréer l’unité autour de l’islam. Massacres contre les chrétiens, notamment les Arméniens, agitation des minorités, discrédit international : Abdul Hamid II avait tout faux. La gronde enflait, notamment dans les rangs de l’armée. Et c’est de là que va sortir, en 1895, le Mouvement des Jeunes Turcs qui mettent en place un sultan de pacotille et s’emparent du pouvoir –qu’ils exercent assez mal d’ailleurs- jusqu’en 1918.
Photo officielle d'Atatürk.
Photo officielle d’Atatürk.

Né du refus de la soumission, porté par un nationalisme exacerbé, le Mouvement des Jeunes Turcs ne durera guère mais servira de base à celui de Mustapha Kemal. En effet, ce sont exactement les mêmes sentiments qui, en 1920, animeront la révolte du général originaire de Salonique –maintenant Thessalonique. En 1923, le sultan Mohamed VI, qui avait été prêt à livrer le gouvernement du pays aux Européens, est déposé, le sultanat aboli. Le 29 octobre, la République était proclamée et Mustapha Kemal, surnommé « ghazi » -le victorieux- après ses victoires contre les Grecs, nommé président de la République turque. Une République nouvelle que Kemal va créer de toutes pièces, rompant brutalement avec l’Empire ottoman. Le califat avait été, à l’origine, un gouvernement de chefs de guerre sainte ; c’est en se revendiquant de l’islam qu’ils avaient conquis une large partie de l’Europe ; c’est également ainsi qu’ils avaient tenté de faire l’union des peuples vivant dans leur empire. Kemal allait rompre totalement avec cette vision, prônant une Turquie réduite dans ses frontières mais unie, cohérente, une République laïque. Débutée par l’abolition du califat, la laïcisation de l’Etat allait être menée avec énergie, notamment dans les domaines scolaire et judiciaire (le code turc sera largement inspiré du code civil suisse). Les confréries religieuses seront abolies, le costume religieux interdit hors des lieux de culte (1934) et la séparation de la religion et de l’Etat officialisée (1928).
Un Etat laïc ?
Nationalisme et occidentalisation semblent avoir été les moteurs des réformes kémalistes : adoption du calendrier occidental et de l’alphabet latin, abolition de la polygamie, loi sur le divorce, droit de vote accordé aux femmes. Jusqu’aux noms de famille qui deviendront obligatoires –Kemal recevra le sien de l’Assemblée qui le nommera Atatürk, « père de tous les Turcs ». Autant de réformes qui allaient faire entrer la Turquie dans l’ère moderne. Mais pour combien de temps ?
Le parti unique, la quasi dictature de Kemal, qui reste au pouvoir jusqu’à sa mort, en 1938, ne devait guère résister à ses successeurs, pas plus qu’à la Seconde Guerre mondiale. Du multipartisme, de la démocratisation allaient naître la corruption, la répression et finalement l’islamisation du pays. Et de l’héritage d’Atatürk peu de choses demeurent finalement, les principales étant la modernisation du pays et sa laïcisation. Une laïcité que la Turquie actuelle –dotée d’un président islamiste- revendique avec d’autant plus de vigueur qu’elle est toute relative. La religion est en effet mentionnée sur les papiers d’identité, l’islam est subventionné à travers ses mosquées et toutes sortes de réformes prônées par Kemal –comme le port du voile interdit dans les lieux publiques- ont été abolies… ou du moins oubliées. Au final, dans la Turquie du XXIe siècle, que reste-t-il vraiment de l’héritage de Mustapha Kemal ?