Pour une civilisation comptable

Jacques Attali (photo récente).
Jacques Attali (photo récente).

Une civilisation comptable. A priori, les deux mots sont antinomiques, totalement opposés ; pourtant, on peut légitimement se demander si le président de la République a cette vision-là de la civilisation. Il y a peu, un article du Point signé Baverez (le point édition du 17 janvier 2008) titrait "La civilisation n’est pas une politique". Non, en effet, la civilisation doit, ou du moins devrait, conduire à une vision plus grande, plus lointaine, ce qui entraînerait l’application de telle ou telle politique. Car qu’est-ce que la civilisation si ce n’est un ensemble de progrès, d’évolutions techniques et morales, politiques et artistiques qui imprègnent une société, qui l’amènent vers un même but. La civilisation des Grecs antiques fera l’apologie de la démocratie ; la civilisation égyptienne est celle du divin ; celle de Mésopotamie a découvert et développé l’écriture mais également le principe juridique quant à la civilisation européenne médiévale, ceux sont les valeurs judéo-chrétiennes qui l’on guidé, formé. D’accord ou non avec ses valeurs, ces principes, il n’empêche que l’on peut les considérer comme des principes nobles, élevant l’humain, lui donnant un but qui va au delà de sa propre personne. Et c’est ce que semblait proposer, sans la définir vraiment, monsieur Sarkozy en évoquant un "politique de civilisation". Résultat : le rapport Attali dont on nous dit et on nous assure qu’il sera, pour une bonne part, mis en application.
Or qu’est-ce que ce rapport si ce n’est l’inverse absolu de la civilisation, d’une politique de civilisation ? Qu’est-ce si ce n’est une analyse comptable du monde et de la société. Certes, l’économie est importante ; elle doit, très certainement, être réformé. Mais de là à ne voir en l’homme qu’un numéro… Or c’est exactement ce que fait ce fameux rapport, soi-disant rédigé par des économistes autant que par des philosophes, des écrivains, bref des êtres sensés avoir une idée autre que le simple jeu boursier. Inutile de revenir sur la suppression des départements, des numerus clausus des pharmaciens que le président de la République -brossage dans la sens du poil oblige- n’appliquera pas. Mais qu’en est-il de la question de l’immigration que le Figaro, dans un numéro anticipateur, a fortement décrié ? Qu’en est-il de la question des personnes âgées -pas des seniors, mais de ceux qui sont à charge… Car monsieur Attali a toutes les réponses, toutes les solutions. La France a besoin, aura besoin de plus de bras : il suffit « d’organiser la venue de 2 millions d’étrangers par an entre 2020 et 2040, ce qui se traduirait, sur l’ensemble de la période considérée et du fait de l’élargissement des familles par l’entrée sur notre sol de 93 millions d’immigrés », soit 68% de la population d’alors. La France a besoin de bras ? Qu’on fasse travailler les seniors… mais seulement jusqu’à ce qu’ils puissent « rapporter », la vieillesse étant, quant à elle, source de coûts énormes, le problème sera réglé par l’euthanasie -puisque monsieur Attali s’est déjà clairement positionné pour cette solution- ! Que l’Europe n’arrive déjà pas à assimiler les pays qu’elle a accueilli en son sein, n’est pas un problème pour monsieur Attali qui ne raisonne qu’en terme de chiffre, de coût, de main d’œuvre. Une vision qui fleure bon le taylorisme à l’échelle étatique, voir même le communisme. Une vision dans laquelle l’être humain n’est plus qu’un chiffre, un potentiel de travail ou de dépense ; une vision qui annonce un nouveau type de civilisation : la civilisation comptable !