Robert d’Artois, le « baron écarlate »

Sceau de Robert Ier d'Artois, fils de saint Louis.
Sceau de Robert Ier d’Artois, fils de saint Louis.

S’il est un  personnage que les amateurs des Rois maudits aiment, c’est évidemment Robert d’Artois, le fameux « baron écarlate » de la saga médiévale. Un personnage qui apparaît comme un indispensable de l’histoire de France… ce qu’il ne fut pourtant pas. En effet, ce n’est pas lui qui, agissant par vengeance envers sa tante Mahaut, incita Isabelle de France à dénoncer la conduite de ses belles-sœurs -ce qu’ elle ne fit d’ailleurs pas ; pas plus que Robert ne tenta d’empoisonner ou d’ensorceler qui que ce soit. Robert d’Artois, bien que dépourvu de terres conséquentes, était un grand seigneur, qui marqua son époque par les procès qu’il perdit et qui ne connut la fortune et le pouvoir que sous Philippe VI de Valois…
Le tout premier comte d’Artois, Robert Ier, était le frère de Saint Louis, celui qui s’était tant « distingué » par sa folle témérité à Mansourah. Il avait eu un fils, Robert II qui lui-même avait engendré un fils, Philippe, et une fille Mahaut. Cette dernière avait été donnée en mariage à Othon IV de Bourgogne, seigneur de la Comté -soit la Franche-Comté- et Philippe avait épousé Blanche de Bretagne de qui il avait eu un héritier mâle, notre fameux Robert.
En fait, la fameuse affaire d’Artois va être déclenchée par la mort prématurée de Philippe d’Artois qui, en 1298, tombe à la bataille de Furnes. Lorsque, quatre ans plus tard, à Courtrai, Robert II périt à son tour, l’Artois tombe dans les mains de Mahaut. Pourquoi ? Comment expliquer que Robert, le fils de Philippe, ait ainsi été spolié, comme il aimera tant à le dire ? En fait, il n’y aura pas vraiment spoliation : Mahaut profitera simplement de la jeunesse de son neveu -alors âgé de 15 ans-, d’une vieille coutume d’Artois et du jeu politique de Philippe le Bel.
Coutume et intérêt politique
En effet, la coutume successorale d’Artois voulait que la prééminence des mâles ne joue que sur le premier degré. Ainsi, le comte Robert II ayant un fils et une fille, son fils héritait naturellement. En cas de mort de ce dernier cependant, le comté revenait à l’enfant survivant, fille ou garçon, et non à un petit-enfant. Cette coutume n’avait rien d’extraordinaire et on trouve de nombreux exemples d’héritage féminin, notamment en Champagne, où existait même la « noblesse du ventre », et en Guyenne.
Lorsqu’en 1302, après la mort du vieux comte Robert II, se posa la question de la succession d’Artois, les intérêts de Philippe le Bel coïncidaient peu, pour ne pas dire pas du tout, avec ceux de son neveu. Le roi de France voulait s’étendre sur les marches de l’Est : pour ce faire, il lui fallait l’appui, pour ne pas dire l’alliance, d’Othon IV de Bourgogne, possesseur de la Comté, qui était terre d’Empire. Et comment favoriser cette alliance autrement qu’en soutenant la cause de l’épouse même d’Othon, Mahaut d’Artois ? Mahaut hérita donc, acquerrant ainsi le rang de pair du royaume, et Philippe le Bel obtint pour son fils cadet, Philippe de Poitiers, la main de la fille unique et de l’héritière d’Othon et de Mahaut, Jeanne. Sans combattre, Philippe avait récupéré la Comté ; sans soutien, Robert avait perdu titres et terres… d’où la haine visérale de Robert à l’encontre de Mahaut à qui pourtant on ne peut que reprocher d’avoir su profiter d’une vieille coutume.
Les procès de Robert

Robert d'Artois, le
Robert d’Artois, le "baron écarlate", plaidant sa cause devant le lit de justice.

Voilà donc pourquoi Robert avait été évincé ; voilà maintenant pourquoi il perdit son ultime procès.
Déjà, en 1308, Robert et sa mère avaient tenté un recours auprès du roi, recours qui, on s’en doute, s’était soldé par la confirmation de la coutume d’Artois et de l’héritage de Mahaut. L’avènement de Philippe V et surtout l’apparition de la fameuse loi salique, qui exclut les femme de la succession de France, font renaître les espoirs de Robert. Mais c’était oublier que la loi salique ne vaut que pour le royaume de France et que Philippe V est le gendre, donc l’héritier par sa femme, des terres de Mahaut et d’Othon IV… En 1316, Robert entame un nouveau procès. Ce sera un nouvel échec. Enfin, quand Robert voit l’avènement de son beau-frère Philippe VI, il croit que l’affaire est, cette fois-ci, « dans la poche ».
Pour ce dernier recours, en effet, Robert, qui avait semble-t-il retenu la magistrale leçon donnée par Philippe V lors de sa prise de pouvoir, décida de fonder tous ses espoirs sur les écrits, qui semblaient tout à coup plus forts que les coutumes. Selon lui, il existait un contrat dans lequel le comte Robert II précisait « que les enfants de Philippe le représenteraient s’il mourait avant le comte son père » (Favier) ; contrat qui aurait été détruit par Mahaut. Certes, cela n’avait rien d’étonnant de la part de la comtesse toute-puissante que nous présente les Rois maudits, mais comment aurait-elle pu détruire, en toute impunité, ces fameuses « convenances » faites et lues publiquement lors du mariage de Philippe d’Artois et de Blanche de Bretagne en 1281 ? Comment Mahaut aurait-elle détruit un document conservé en double au Trésor des chartes ? Comment aurait-elle fait soudainement perdre la mémoire à tous ? Nul ne le sait et Robert s’embarrassait peu de ces questions oiseuses. Pour faire bonne mesure, il fit même fabriquer des faux ce qui, lors de son procès, fut découvert. Un tel acte de la part d’un pair du royaume était inacceptable et Robert prit l’option de la fuite… vers l’Angleterre.
Une fuite qui sera perçue comme une impardonnable trahison par les historiens du XIXe siècle, fort attachés à l’idéal patriotique, mais qui n’enlève rien à la fascination que le roman de Druon su créer en engendrant le personnage du « baron écarlate ».