Othon Ier le Grand

Empereur Othon Ier et AdelhaideFondateur du Saint-Empire romain germanique, Othon Ier est une des plus grandes figures du Haut Moyen Âge européen. Né le 23 novembre 912, il devient roi de Germanie en 936 et soumet très rapidement ses vassaux révoltés. Il repousse les tribus magyares (les Hongrois) qui avaient envahi la Bavière et assure ses frontières troublées par les raids slaves. Othon Ier fait alors sentir son autorité dans toute l’Europe. Ainsi, il s’empare de la Lorraine, soutient Louis IV comme roi de France et se fait couronner empereur du Saint-Empire romain germanique par Jean XII en 962. Après avoir placé la papauté sous tutelle, il élève ou dépose les papes, ce qui lui confère un pouvoir jusque-là inégalé en Europe. L’empereur tout-puissant du Xe siècle meurt en 973.

Nevski : un saint orthodoxe

Croix d'Alexandre Nevski.
Croix d’Alexandre Nevski.

Fondé en 1189 en Terre sainte, l’ordre des chevaliers Teutoniques va bien vite étendre son action aux pays baltes, alliant la conversion à la conquête pour le compte du Saint-Empire romain germanique.
En 1242, les chevaliers Teutoniques, alliés aux chevaliers Porte-Glaive de Livonie, affrontent Alexandre Iaroslavitch Nevski, grand-prince de Novgorod et Vladimir. Ce prince guerrier, qui reçut le surnom de « Nevski » après la victoire de la Neva contre les Suédois, va, lors de la « bataille de la Glace » contre les chevaliers Teutoniques, le 5 avril 1242, repousser définitivement les moines-guerriers hors de Russie.
Symbole de la résistance au conquérant germanique, canonisé par l’Église orthodoxe, Alexandre Nevski est une des figures les plus populaires de Russie, figure qui sera reprise lors de la Seconde Guerre mondiale par la propagande stalinienne.

Un Burgonde en terre tchèque

Vue du château de Prague, situé sur les hauteurs de la ville (gravure du XIXe siècle).
Vue du château de Prague, situé sur les hauteurs de la ville (gravure du XIXe siècle).

On peut être saint et avoir ordonné un crime ; naître en terre de France et  faire l’objet de vénération en Tchécoslovaquie. C’est le cas de saint Sigismond, prince Burgonde, fils du célèbre auteur de la loi Gombette, Gondebaud.

Comme la grande majorité des "barbares" d’origine germanique qui, au IVe siècle, avaient entrepris la conquête de l’Europe de l’ouest, Sigismond était né arien. Une hérésie qui n’avait épargné que les Francs, demeurés païens, et qui allait éloigné les évêques gaulois de tous les princes… exceptés ceux de la nation franque. On connaît la suite : soutenu par le clergé, Clovis, le jeune roi des Francs, dominera bientôt toute l’ancienne Gaule. Parmi les autres peuples germaniques, la conversion sera plus lente et passera, presque à chaque fois, par celle de leurs princes. Ainsi en sera-t-il des Wisigoths d’Espagne ; ainsi en sera-t-il également des Burgondes. La religion catholique avait alors fort mauvaise presse en Burgondie. On sait que les parents de la reine Clotilde avaient été massacrés en raison, notamment, de leur conversion au catholicisme. Il faudra la conversion du souverain lui-même pour modifier cet état de fait. Et c’est bien ce qui se passa : vers 501, après qu’il ait connu les enseignements de saint Avit, Sigismond, fils du roi Gondebaud, abandonna l’arianisme pour le catholicisme.

Quinze ans plus tard, alors qu’il succédait à son père à la tête du royaume de Bourgogne, il devait autoriser l’exercice de cette religion dans tous ses Etats et même fonder le monastère de Saint-Maurice d’Agaume, dans le Valais. C’est là qu’il trouvera refuge après avoir fait étrangler son propre fils, injustement accusé de comploter contre son père (522). C’est également là qu’il devait périr, en 523, après que Clodomir, roi d’Orléans, fils de Clovis se soit vu offert, par le peuple même de Sigismond sa couronne. L’indignation des Burgondes sera même telle, qu’ils feront massacrer leur ancien souverain et toute sa famille…
La vie de Sigismond est, certes, loin de donner l’exemple. Pourtant, dès après sa mort, il sera vénéré comme un saint et, au XIVe siècle, ses reliques seront transportées à Prague par l’empereur Charles IV où elles devaient faire l’objet de toutes les attentions…

Les crimes de Gilles de Rais

Hérétique, sortilège, sodomite, relaps, évocateur des malins esprits, divinateur, apostat, idolâtre, ayant dévié de la foi, hostile à celle-ci, devin et sorcier. C’est ainsi que l’acte d’accusation du procès définit Gilles de Rais.
Baron de Bretagne, Gilles de Rais (1404-1440) se retire sur ses terres au sortir de la campagne menée par Jeanne d’Arc en 1429. Ruiné par la guerre, il pratique le brigandage puis vend ses fiefs et ses châteaux pour ensuite les reprendre par la force. C’est ainsi que le seigneur de Rais cause sa perte. En effet, il tente de reprendre un château à un religieux et s’aliène par cet acte l’Église et le duc de Bretagne.
Faisant l’objet de soupçons précis depuis le 15 décembre 1939, Gilles de Rais est arrêté en septembre 1440.
Il se voit très rapidement accusé de meurtre d’enfants et de sodomie et, après avoir subi la question, il finit par reconnaître les faits :
Ledit Gilles de Rais, accusé, volontairement et publiquement devant tous, confessa que, pour son ardeur et sa délectation sensuelle, il prit et fit prendre un si grand nombre d’enfants qu’il ne saurait le préciser avec certitude…
Condamné le 25 octobre 1440, Gilles de Rais est pendu puis brûlé.

Barberousse ou la légende du Grand Roi

Miniature représentant Frédéric Ier Barberousse (1122-1190) en croisé.
Miniature représentant Frédéric Ier Barberousse (1122-1190) en croisé.

Roi des Lombards, Frédéric Ier de Hohenstaufen, dit Barberousse,  empereur germanique depuis 1152, est, avant tout, un conquérant et c’est contre la papauté que se déroulera son plus long combat. Les cités lombardes, officiellement vassales de l’Empire, sont en perpétuelle révolte et le pape Alexandre III les soutient face au très redoutable Barberousse. Le conflit qui oppose les Gibelins, les hommes de l’Empereur, et les Guelfes, surnom de la dynastie précédente, va s’étendre de l’Empire à l’Italie et durera dix-sept ans. Pourtant, bien que vaincu en Italie, Barberousse va continuer ses multiples combats, créant ainsi sa réputation de souverain qui n’accepte ni le déshonneur ni la défaite.
Le 2 octobre 1187, Saladin s’empare de Jérusalem et Frédéric, qui voit une chance de démontrer qu’il est le vrai défenseur de la Chrétienté, est le premier à répondre à l’appel du pape. Il lève alors une armée de cent mille hommes et, accompagné de Richard Cœur de Lion et de Philippe Auguste, prend la route de la Terre Sainte.
C’est Barberousse qui, fasciné depuis toujours par la civilisation islamique, entreprendra toutes les négociations avec Saladin. Mais la croisade est de courte durée pour l’Empereur, qui est déjà un vieil homme de soixante-huit ans. La traversée de l’Asie Mineure est terrible et la chaleur assaille les hommes. Passant près de la rivière du Cydnus où Alexandre le Grand avait failli se noyer, Barberousse ne résiste pas à la tentation : il prend un bain et se noie, le 10 juin 1190.
L’Empereur est mort mais, pendant que Richard continue la lutte en Terre Sainte et que Philippe II manœuvre afin d’accroître le domaine royal, la légende de Barberousse naît. On dit même qu’il n’est pas mort mais qu’il dort, quelque part sous une montagne de Kyffäuserberg, en Thuringe, et qu’un jour le Grand Roi se réveillera et sauvera l’Occident en péril…

Odon, « leader » de Cluny

Abbaye de Cluny (conservée au cabinet des estampes de la BNF).
Abbaye de Cluny (conservée au cabinet des estampes de la BNF).

Parce qu’il était le fils d’un leudes -seigneur- du comte d’Anjou, Odon, engagé dans la vie ecclésiastique, devait se retrouver, fort jeune, chanoine d’un puissant et très rentable centre religieux : Saint-Martin de Tours. Mais Odon était avide de vie parfaite. En 909, il décida donc de rejoindre l’abbaye de Baume avec, à sa tête, l’abbé Bernon, fondateur de Cluny. D’abord chargé de l’école abbatiale de Baume, Odon devint abbé de Cluny à la mort de Bernon, en 927 et c’est à lui que le monastère doit son premier et décisif essor.
L’exemple de l’ardente vie monastique menée à Cluny faisant école, Odon fut chargé, dès 929, de réformer Romainmôtier, dans le Jura. Suivront ensuite Charlieu, en 930, Saint-Géraud d’Aurillac, Saint-Martial de Limoges, Saint-Martin de Tulle, Saint-Pierre-le-Vif de Sens et Fleury. En 931, un privilège du pape Jean XI l’autorisa à placer sous son autorité les monastères réformés : Cluny devenait alors un des principaux alliés de la papauté dans son combat pour le redressement de l’Eglise. Odon se rendra en Italie à trois reprises (936, 938 et 942) et servira même de médiateur dans les luttes qui agitaient les factions à Rome. De fait, il prouvait, s’il était besoin, l’immense influence que Cluny détenait déjà. Il en profita d’ailleurs pour introduire la réforme clunisienne dans différents monastères italiens, initiant le rayonnement européen de l’abbaye fondée par Bernon.

Jeanne Hachette sauve Beauvais

Le 27 juin 1472, l’armée du duc de Bourgogne met le siège devant Beauvais. La guerre fait rage entre le roi de France Louis XI (1423-1483) et le duc de Bourgogne Charles le Téméraire (1433-1477). Après avoir  envahi toute la Picardie et ravagé les villes sur son passage, le Téméraire assiège Beauvais : la ville n’a aucune garnison et ses fortifications laissent à désirer. Jeanne Laisné a alors dix-huit ans. S’armant d’une hachette, elle exhorte les habitants à résister jusqu’à l’arrivée des troupes françaises.
Elle prend alors la tête d’une armée de Beauvaisiens qui repoussent avec vaillance la première attaque des Bourguignons ; les femmes, accourues sur les remparts avec les hommes, jettent des pierres, de l’huile et de l’eau bouillantes. Un soldat de l’armée bourguignonne a réussi à planter une enseigne ennemie sur un des remparts. Jeanne la lui arrache des mains et la jette dans le fossé où les soldats du duc ont été repoussés.
Animés par une plus grande volonté de résister, les habitants de Beauvais tiennent tête à l’armée ducale qui a enfoncé la porte de Bresles. Un feu, placé devant cette même porte, est alimenté toute la journée, bloquant l’entrée de la ville.
Le 10 juillet, Charles le Téméraire tente un assaut général. Il est repoussé. Les habitants de la ville et les troupes du roi de France, arrivées entre temps, opèrent une sortie et réussissent à enlever quelques pièces d’artillerie ennemies. Ne pouvant faire tomber la ville, le duc de Bourgogne est contraint de se retirer…
En mémoire de tant d’héroïsme, Louis XI ordonne qu’une procession ait lieu chaque année dans la ville. À cette occasion, les femmes auraient le pas sur les hommes.

Cortez et la conquête du royaume aztèque

Fernand (ou Hernan) Cortez (1485-1547).
Fernand (ou Hernan) Cortez (1485-1547).

Le Mexique ne s’explique pas ; on croit dans le Mexique, avec fureur, avec passion…, écrit le poète Carlos Fuentes. De la même façon, Fernand Cortez a cru dans cette terre, mais aussi dans ses richesses et ses possibilités.
Aventurier avide de gloire et d’or, Cortez, né en 1485 en Estrémadure, est issu d’une famille de vieille souche mais dépourvue de fortune. À l’âge de dix-neuf ans, il s’embarque pour le Nouveau Monde et s’illustre lors de la conquête de Cuba menée par Diego Velazquez (1465-1524). Peu de temps après, il entend parler d’une expédition au Yucatan projetée par Velazquez. En 1518, Cortez prend la tête d’un convoi de onze navires transportant deux cent soixante Espagnols et autant d’Indiens.
À leur arrivée, tout le pays est en état d’alerte. En mars 1519, les Espagnols affrontent des milliers d’Indiens dans un combat sanglant, à Tabasco. Les Conquistadores sont vainqueurs mais le pays aztèque demeure aux mains du puissant Moctezuma dont le palais se trouve à Tenochtitlan -l’actuel Mexico. Partant de Veracruz, qu’il vient de fonder, Cortez atteint Tenochtitlan à la tête d’une immense armée.
Décidé, plus que jamais, à conquérir le royaume aztèque, Fernand Cortez doit cependant remettre son projet à plus tard. En effet, Velazquez tente de le supplanter en s’emparant de Veracruz. À l’issue de leur affrontement, Cortez, vainqueur, repart en direction de Tenochtitlan. Le roi Moctezuma a été assassiné, mais son successeur tient tête aux Espagnols.
Pourtant, en 1521, Cortez, après une lutte acharnée, prend possession de la ville et la fait complètement raser. Le pays aztèque est désormais soumis.
L’année suivante, Cortez est nommé gouverneur de la Nouvelle-Espagne mais son ambition inquiète Madrid où il est rappelé en 1527.
Tombé en disgrâce, Fernand Cortez, qui demeure l’une des plus grandes figures de toute la Reconquista, meurt, ruiné et malade, le 2 février 1547, dans la province de Séville.

Le soleil de Foix

Surnommé Phœbus en raison de sa chevelure d’un blond ardent, Gaston III de Foix est le type même du seigneur du Moyen Âge.
Courageux, généreux, grand mécène, ami et protecteur de Froissart, Gaston Phœbus est aussi un être ombrageux et violent. N’a-t-il pas fait assassiner son propre frère et tué de ses mains son fils unique ?
? Toute la vie de Gaston Phœbus est ainsi, semblable à un roman de chevalerie : des amours qui resteront célèbres, une fortune à faire pâlir le roi de France lui-même, un conflit durable avec les Armagnacs et avec Jean II le Bon, qui le fera enfermer, et même une croisade en Allemagne avec les Teutoniques.
Fin politique, combattant ardent et chasseur hors-pair, Gaston Phœbus meurt, le 1er août 1391, à la suite d’un accident de chasse à l’ours. Il reste, encore aujourd’hui, l’une des figures les plus passionnantes du Moyen Âge.

Othon Ier le Grand : le rêve européen

Blason du Saint Empire romain germanique (l'aigle bicéphale n'apparaît que'au XIVe siècle).
Blason du Saint Empire romain germanique (l’aigle bicéphale n’apparaît que’au XIVe siècle).

Le rêve européen ne date certes pas du XXe siècle. Son histoire non plus, comme l’a fort justement rappelé le président Giscard d’Estaing dans sa présentation d’une constitution européenne. Mais c’est rêve qui apparaît comme essentiellement germanique.
Héritier de Charlemagne et de ses ambitions mais également bras armé de l’Occident chrétien -ou se présentant comme tel-, Othon Ier le Grand puis à sa suite Frédéric Barberousse, Frédéric II de Hohenstaufen : tous ont tenté, avec plus ou moins de succès, de reconstituer l’idéal du souverain européen en recréant, sous leur sceptre, une unité perdue depuis la mort du grand empereur ; tous ont été, et peut-être Othon Ier plus que les autres, les " fils spirituels " de l’Empereur.
Difficile de comprendre l’émergence de la dynastie ottonienne et du Saint Empire romain germanique sans remonter à l’effondrement du précédent empire -l’empire carolingien-, sans reprendre la succession de Charlemagne. D’ailleurs, de Charlemagne à Othon Ier, n’y a-t-il vraiment eu aucune volonté de rétablir cette puissance, cet empire ?
Le très convoité royaume de Lotharingie
En 843, le traité de Verdun annonçait la fin officielle de l’empire carolingien et, pour nombre d’historiens, la naissance de deux peuples, de deux pays : la France et l’Allemagne. Une « date de naissance » qui demeure cependant sujette à caution : c’est oublier en effet que l’empire a été partagé en trois États, Lothaire, frère aîné de Louis le Germanique et de Charles le Chauve, acquerrant la fameuse Lotharingie, objet de toutes les convoitises. Cet État-tampon qui s’étend au nord des Alpes (Bourgogne, Provence, Trêves) et au sud (royaume d’Italie) comprend notamment des villes symboles telles qu’Aix-la-Chapelle et Rome. Un royaume de Lotharingie qui va également de pair avec la couronne impériale, qui ne devait pas sortir de la branche aînée. Lothaire Ier, Lothaire II puis Louis II, son fils, la porteront -avec plus ou moins de bonheur- mais déjà Louis II n’avait guère plus que le titre d’empereur. Louis le Germanique et Charles le Chauve avaient littéralement démembré et s’était partagé la partie lotharingienne située au nord des Alpes (870), ne laissant à Lothaire II puis à son fils que le royaume italien.

Charles II le Chauve, roi de France et empereur d'Occident (823-877).
Charles II le Chauve, roi de France et empereur d’Occident (823-877).

Un rêve et une unité brisés
La mort de Louis II devait entraîner un regain de convoitise de la part de Charles de Chauve qui, après avoir écarté l’héritier italien, Carloman, s’emparait tout bonnement du royaume… et de la couronne impériale. On peut d’ailleurs considérer que Charles le Chauve est le premier à être véritablement animé par le désir de reconstituer l’empire ancestral. Ne se fera-t-il pas sacrer à Rome le jour de Noël 875, date symbole entre toutes et que reprendront nombre de souverains en quête de légitimité ? Sans nul doute, Charles le Chauve peut être considérer, à ce titre, comme le véritable héritier de Charlemagne.
Sa tentative de restauration d’un empire franc -terme qui paraît être le plus exact lorsque l’on évoque l’empire de Charlemagne- allait échouer cependant : en 877, soit deux ans à peine après son couronnement, Charles le Chauve mourait, laissant son empire aux mains du faible Louis II le Bègue -qui mourra à son tour en 879- et aux trois fils de celui-ci, Louis III, Carloman et Charles III le Simple.
En fait, dès 880, l’unité du royaume de Charles le Chauve est rompue et ses héritiers se voient même contraint de céder à leurs cousins de Germanie les acquisitions lotharingiennes du petit-fils de Charlemagne. Plus même, en 881, Charles III le Gros, dernier fils de Louis le Germanique, se fait couronner empereur à Rome. Ce n’est rien d’autre qu’un titre mais le rêve impérial semble avoir définitivement quitté les régions occidentales pour ne plus réapparaître que dans les rêves des souverains germaniques…
Arnulf, empereur sans couronne ?
Pourtant, on ne saurait parler de spécificité germanique. Car si Charles III le Gros s’est fait sacré empereur et a intégré à son royaume toute la Francie occidentale (comprenez le royaume franc) durant la minorité de Charles III le Simple, c’est avant tout à la demande des grands du royaume de son parent, effrayés par une minorité. Il n’y a là aucune volonté propre de Charles le Gros de reconstituer un empire carolingien. D’ailleurs, il sera déposé en 887 par ceux-là même qui l’avaient appelé…
À l’opposé, on constate qu’Arnulf, petit-fils de Louis le Germanique né d’une union « à la mode germanique ou franque » -c’est-à-dire non bénie par l’Église-, s’il ne sera sanctionné par la dignité impériale qu’en 896, possédera une réelle autorité en Francie occidentale et orientale. Il recevra ainsi les hommages de Rodolphe de Bourgogne, la soumission d’Eudes de France ou encore celle du souverain lotharingien. Il ira même jusqu’à imposer son fils, également né d’une union « more germanico », comme roi de Lotharingie : c’était, avant même d’en recevoir la couronne, faire acte d’empereur…
La mort prématurée d’Arnulf allait plonger la Francie occidentale et orientale dans plusieurs décennies de lutte de pouvoir. La dynastie carolingienne n’a désormais plus que quelques années à vivre : elle disparaîtra en Germanie en l’an 911, à la mort de Louis IV l’Enfant, et ne perdurera en France que jusqu’en 987, avec celle de Louis V. Et la France comme la Germanie de voir l’émergence de nouvelles dynasties…
Conrad Ier, « primus inter pares »
Si en France la dynastie capétienne va directement succéder aux Carolingiens, la Germanie va d’abord connaître le règne de Conrad Ier, duc de Franconie, régent du royaume durant la minorité de Louis l’Enfant et qui fut élu à sa succession par les grands du royaume.
Roi choisi, roi élu, Conrad aurait du avoir toute latitude pour gouverner. Ce fut loin d’être le cas, les grands ne cessant de lui rappeler ce qu’il leur devait -ce qui se rapproche étrangement du « qui t’a fait roi ? » adressé régulièrement à Hugues Capet. Pour eux, il restera un « primus inter pares », c’est-à-dire le premier d’entre eux… mais bien l’un d’entre eux. On s’en doute, outre l’éternel problème lotharingien, le règne de Conrad Ier sera marqué par une perpétuelle révolte des grands de Germanie. Les plus actifs ne sont autres qu’Arnulf de Bavière, vainqueur des Hongrois, ce qui lui conférait un prestige immense, les seigneurs de Souabe et, surtout, le duc de Saxe… qui lui succèdera à la tête du royaume en 919. Et ce que Conrad n’avait su faire -à savoir établir une nouvelle dynastie-, Henri de Saxe en fera son œuvre maîtresse.
Henri Ier l’Oiseleur
L’arrivée au pouvoir du Saxon se fera exactement de la même façon que celle de Conrad Ier : à la mort sans descendance de ce dernier, le 23 décembre 923, les grands de Francie orientale se réunirent et élirent le duc de Saxe. Et pour la première fois, remarque l’historien allemand Carlrichard Brühl, la couronne échappait aux Francs. Appartenant, par sa naissance, à la plus haute noblesse saxonne et marié, en secondes noces, à une descendante du célèbre Wittikind, que combattit Charlemagne, Henri de Saxe constituait un choix qui provoquait une véritable rupture. Une rupture qui, d’ailleurs, ne fut sans doute pas du goût de tout le monde puisque les chroniques alémaniques ou bavaroises parleront, des années encore, du « Saxon Henri fait roi ». On l’imagine, Henri Ier l’Oiseleur s’imposera dans ses États avec quelques difficultés…
Parallèlement à ces préoccupations de « politique intérieure », Henri Ier devra également faire face à l’opposition de Charles III le Simple. Une opposition toute en parole et non en acte, il est vrai… L’élection du Saxon illustrait clairement la désaffection des grands pour une dynastie dont il était le dernier représentant et sans doute craignait-il plus que tout l’exemple qui avait été donné. La paix, nécessaire pour les deux souverains, sera rapidement signée, ce qui n’empêchera pas Charles III le Simple de voir ses craintes se réaliser avec la venue sur le trône franc de Robert le Fort puis de Rodolphe de Bourgogne.
On sait que la dynastie carolingienne perdurera encore dans le royaume franc, mais ces quelques années de règne ne seront qu’un sursis.
Une politique fondée sur l’amiticia
Pour Henri Ier l’Oiseleur, par contre, les choses iront en s’améliorant et l’établissement de sa suzerainté sur la Lotharingie n’en est que l’illustration la plus frappante.
La politique d’Henri Ier pourrait presque se résumer en un seul mot : amiticia. Des amitiés et des soutiens qu’il obtint grâce à une politique d’alliances et d’unions hypogamiques -avec ses vassaux, les grands du royaume- qui lui permirent d’asseoir son autorité dans le royaume germanique. C’est ainsi notamment que s’explique le mariage de Gerberge, fille d’Henri Ier, avec Giselbert de Lotharingie (928) qui, après voir reconnu la suzerainté de Charles III le Simple, reconnaîtra celle du souverain germanique.
Comme d’ailleurs les Capétiens après lui, le Saxon allait également assurer la continuité dynastique en faisant couronner son fils aîné dès 930 :
Otto rex benedictus fuit in Maguncia (Othon fut couronné roi à Mayence), lit-on dans les Annales de Lausanne.

Charlemagne (747-814).
Charlemagne (747-814).

« Une ligne de conduite qui rappelle Charlemagne »
Lorsque l’Oiseleur meurt en 936, Othon est donc associé au trône depuis déjà six ans, ce qui ne l’empêche nullement de confirmer ce premier sacre par un second, à Aix-la-Chapelle, aux lendemains de la mort de son père -là encore, les Capétiens suivront l’exmple de la dynastie ottonienne.
Comme son père, Othon Ier eut à lutter dès son avènement contre les grands, les duces ; et le premier d’entre eux -du moins jusqu’en 948, date à laquelle il obtiendra un vaste apanage- ne sera autre que son frère, Henri, qui, comme nombre de cadets royaux dans l’histoire ne verra d’intérêt que dans la révolte. Mais que ce soit dans la lutte contre son frère ou lors d’épisodiques révoltes des duces, la réaction d’Othon Ier se révélera totalement différente de celle d’Henri Ier. En effet, si ce dernier, on l’a dit, favorisa les amiticia, Othon « met beaucoup plus fortement l’accent sur la supériorité hiérarchique du pouvoir royal, adopte une ligne de conduite qui rappelle Charlemagne plutôt que son propre père ». Cette analyse de Brülh est pour le moins révélatrice et ne fera que se confirmer tout au long du règne d’Othon Ier.

Louis IV d'Outremer (v.921-954).
Louis IV d’Outremer (v.921-954).

La politique européenne d’Othon Ier
Et alors que son père paraît ne s’être préoccupé que de « son » royaume et finalement d’asseoir une légitimité à peine naissante, Othon  Ier semble, très rapidement et malgré les oppositions intérieures, vouloir mener une politique plus internationale, plus européenne… et finalement une politique impériale.
Cette « ambition » apparaît très clairement lors des interventions d’Othon Ier dans les « affaires » franques.
En 937, Othon Ier, dérogeant à la politique d’alliances exclusivement hypogamiques menée par son père, donne sa sœur Hedwige en mariage à Hugues le Grand, duc de France. Cette alliance, qui semblait devoir affermir considérablement le pouvoir déjà non négligeable du Capétien, sera cependant contrebalancée par une autre union : celle de Gerberge, autre sœur d’Othon, avec le Carolingien Louis IV d’Outremer. Une alliance qui ne sera pas du fait d’Othon Ier mais dont il saura largement profiter.
On a vu qu’Henri Ier l’Oiseleur avait donné sa fille Gerberge en mariage à Giselbert de Lotharingie, plaçant ainsi le duc et le duché dans la mouvance saxonne. La mort accidentelle de Giselbert (939), alors en pleine révolte contre Othon Ier, remettait Gerberge « sur le marché » des alliances et Othon la destinait semble-t-il au duc de Bavière. Faisant fi des intérêts de son frère, Gerberge va tout bonnement agir plus vite que lui en épousant, cette même année 939, Louis IV d’Outremer.
Mit devant le fait accompli, Othon Ier saura admirablement tirer profit, on l’a dit, de cette double alliance : pouvant difficilement être accusé de partialité, il se posera en arbitre des affaires franques. Et ses interventions ne se limiteront pas, loin de là, à un simple jeu diplomatique : vers 940, à l’appel de Louis IV d’Outremer, il conduira une attaque contre l’alliance des Capétiens et des Normands.
À cette occasion d’ailleurs, Hugues le Grand finira par rendre hommage à Othon à Attignies : c’était lui reconnaître, de manière tout à fait explicite, une certaine autorité sur le royaume franc. Une autorité qu’Othon Ier n’aura guère de mal à maintenir après la mort de Louis IV d’Outremer : sous prétexte d’assurer la protection de son neveu, il chargera son frère Brunon, archevêque de Cologne, d’agir dans le jeu politique franc.
Profiter des minorités
Solidarité familiale ? Soutien d’un « chef de famille » envers son jeune parent ? Sans doute, mais pas seulement. En effet, s’il serait audacieux de monter un roi de Germanie ompnipotent en France, son influence, celle de sa politique sont à prendre en compte. En réalité, peu importe qui, des Capétiens ou des Carolingiens, gouverne le royaume franc : Othon joue de son influence et c’est ce qui compte…
La chronique de Flodoard est, à ce titre, révélatrice. En effet, le chroniqueur note qu’en 954, année de la mort de Louis IV, Lothaire fut sacré sur le consentement d’Hugues le Grand -qui pour la peine se fera offrir l’Aquitaine et la Bourgogne- et sur celui de l’archevêque Brunon, autant dire d’Othon. Et si durant les premières années du règne de Lothaire, c’est bien Hugues le Grand qui détient la réalité du pouvoir, sans doute est-ce avec l’aval de son beau-frère.
La double minorité, carolingienne et capétienne, qui s’instaurera en France en 951 avec la mort d’Hugues le Grand ne devait d’ailleurs pas bouleverser le royaume outre mesure : Brunon se contentera d’assurer une double protection de ses neveux.
Mais si Othon Ier avait une réelle volonté impériale, pourquoi ne pas avoir profité de cette double minorité pour s’emparer tout bonnement de la couronne franque ? La question est pertinente mais l’explication est tout aussi simple : Othon n’avait nul besoin de ceindre la couronne franque, de s’emparer d’un royaume qui, depuis un siècle, était gouverné séparément de la Germanie ; une telle tentative aurait unie les grands du royaume franc dans leur révolte, alors qu’Othon jouait de leurs divisions, qui demeuraient sa meilleur garantie politique… Il était tout simplement trop tard et, après tout, Othon avait sans doute bien compris que seule comptait l’influence.
On a vu l’importance du rôle d’Othon Ier dans la politique du royaume franc : il ne sera pas moins négligeable en royaume de Bourgogne -qui s’étend alors de la Franche-Comté, ou Comté, à la Provence.
À la mort en 937 de Rodolphe II de Bourgogne, Othon Ier va une fois encore se poser en protecteur du jeune Conrad, qui vivra à la cour ottonienne jusqu’en 942. La majorité de Conrad ne changera pas grand chose au gouvernement effectif du royaume bourguignon qui sera en fait assurer par le roi de Germanie. C’est d’ailleurs à lui qu’on attribue la double alliance matrimoniale qui, en 965, unira Conrad et Lothaire (l’un épousant la sœur de l’autre et inversement).
Dans l’affaire de Bourgogne et de France, Othon ne faisait que répéter la politique qu’il avait mené, avec un succès encore plus grand, en Lotharingie. On se souvient que la mort de Giselbert avait laissait l’immense duché au fils de Gerberge et du duc révolté. À la demande de sa sœur, qui n’avait guère d’autre choix d’ailleurs, Othon s’était donc institué protecteur du jeune Henri pour qui il gouvernera le duché… jusqu’à la mort prématurée du jeune homme (944) et à l’intégration pure et simple de la Lotharingie au royaume germanique.
Un concept impérial omniprésent
On le voit, durant ses vingt premières années de gouvernement, le concept impérial, s’il n’est pas flagrant, est néanmoins omniprésent, en filigramme… Il sera plus évident après 955, date qui marque la victoire sans précédent du roi de Germanie sur les Hongrois -à Lechfeld- et, surtout, qui annonce l’union des « peuples » germaniques sous un même sceptre, comme un même peuple. Le royaume ottonien, enfin uni, allait voir se réveiller le vieux rêve impérial…
Devenu omniprésent dans la politique franque grâce aux « conseils » de son frère Brunon ; ayant rattaché la Bourgogne à la sphère d’influence saxonne et carrément annéxé la Lotharingie, Othon Ier devait finir par tourner ses regards vers le royaume d’Italie.

Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d'Ivrée.
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d’Ivrée.

Les « affaires » italiennes
La dynastie carolingienne avait perdurée, tant bien que mal, sur le trône italien, mais ces rois « lombards », tous descendants de Lothaire Ier par les femmes, ne cessaient de se disputer un pouvoir devenu bien fragile. Le dernier épisode de cette lutte fratricide mettait en scène Hugues de Provence, roi d’Italie de 926 à 946, et Bérenger d’Ivrée, petit-fils d’un autre roi d’Italie, issu d’une autre branche. Las des conflits, pensant sans doute avoir assurer le pouvoir à sa dynastie -effectivement son gouvernement sera le seul vraiment fort et stable de ce siècle italien-, Hugues de Provence finit par se retirer sur ses terres de Provence, laissant la couronne lombarde à son fils Lothaire. Bérenger d’Ivrée, pour sa part, détenait le pouvoir effectif. Fatigué sans doute d’être cantonné à jouer les « seconds couteaux », Bérenger fit assassiner Lothaire en 950 et s’empara de sa couronne, qu’il ceignit sous le nom de Bérenger II.
Jusque-là, Othon Ier s’était bien gardé d’intervenir dans les très complexes affaires italiennes. Pourtant, en 950, il écouta favorablement les appels à l’aide de la veuve de Lothaire, Adélaïde, une autre sœur de Conrad de Bourgogne. Attendait-il la mise en place d’un pouvoir moins stable que celui d’Hugues de Provence ? Craignait-il, s’il n’intervenait pas à la demande de la sœur d’un de ses protégés, de remettre en question tout le processus de soumissions et d’alliances obtenu au fil des ans ? Sans doute son intérêt soudain pour le royaume italien peut avoir plusieurs explications.
En 951, donc, Othon Ier pénétrait en Italie du nord… « qui se livra sans coup férir ». Par la même occasion, il délivra Adélaïde et s’empressa d’épouser cette veuve de vingt ans. Dès ce jour, Othon Ier prit très officiellement le titre -que l’on retrouve chez Charlemagne- de « roi des Francs et des Lombards ». Et si Othon n’était pas encore réellement « roi des Lombards », il devait recevoir, après une année de tractations, l’hommage vassalique de Bérenger II et de son fils Adalbert -couronné en même temps que son père en 950- : le royaume d’Italie entrait de plein pied dans la sphère d’influence, si ce n’est de soumission, du roi de Germanie. Il ne restait plus qu’à obtenir une couronne impériale…
Empire franc, empire romain
Le 29 mai 801, un diplôme de Charlemagne portait pour la première fois la longue et pompeuse désignation de « sérénissime, auguste, couronné par Dieu, grand, pacifique, empereur gouvernant l’empire romain et, par la miséricorde de Dieu, roi des Francs et des Lombards ». Une formule qui, sous sa forme contractée, donne le titre très simplifié de :
Empereur et auguste et roi des Francs et des Lombards.
Louis le Pieux puis son fils aîné Lothaire Ier reprendront bien ce titre d’empereur, on l’a vu, sans pour autant placé, dans leur désignation, la moindre référence à Rome. Était-ce parce qu’aucun d’entre eux ne résida pour ainsi dire jamais à Rome ? Ou est-ce parce qu’ils ne se voyaient pas réellement comme successeurs des empereurs romains ? À l’inverse, Louis II, fils de Lothaire, et ses descendants reprendront la désignation d’empereur auguste, qui les liaient aux souverains antiques, sans pour autant que cet empire ait la moindre réalité… En fait, entre Charlemagne et Othon Ier, pas un souverain n’obtiendra le titre conjointement au pouvoir réel.
Il faudra pourtant pas loin de dix ans après l’acte d’allégeance de Bérenger II et d’Adalbert pour qu’Othon Ier devienne « officiellement » -soit par onction- empereur. Et c’est l’inconduite du roi d’Italie qui va l’y pousser…
Déjà objets de nombreuses critiques et plaintes de la part des milieux ecclésiastiques, Bérenger II et son fils, vont ouvertement se révolter contre le pouvoir ottonien, en 956-957. L’intervention armée d’un fils d’Othon ne suffira pas et, en 960, le pape Jean XII appelait le roi de Germanie à son secours. L’année suivante et après avoir assurer sa succession en faisant couronner son fils Othon, le roi de Germanie pénétrait en Lombardie, s’emparait de Pavie et entrait triomphalement à Rome. Le 2 février 963, il était couronné par le pape « empereur auguste des Francs et des Lombards ».
Francs et Lombards, deux noms que l’on trouvait déjà chez Charlemagne, on l’a dit, et qui illustrent admirablement le gouvernement dychotomique de ces deux souverains. Car, pas plus que Charlemagne, Othon Ier ne gouvernera la Francie -en fait ses possessions du nord des Alpes- et le royaume d’Italie de la même façon, guidé par la même politique. On remarque même que, lors de ses séjours en terre italienne, il n’émettait pratiquement aucune ordonnance, aucun diplome concernant la Germanie ou la Lotharingie et inversement. Comme si ces royaumes étaient totalement distincts l’uns de l’autre ; comme si Othon ceignait tour à tour, mais jamais en même temps, la couronne de l’un ou l’autre royaume.
Dans la plus pure tradition carolingienne, conclut Brülh, Othon Ier s’est fait attribuer une dignité impériale mi-franque mi-romaine.
Une dignité à double visage que l’on retrouve clairement dans la désignation du Saint Empire romain germanique et qui modifiera, pour des siècles, la politique germanique.