L’Odalisque d’Ingres

Violoniste de grand talent, Ingres a donné la pleine mesure de son génie dans la peinture.
Fils d’un sculpteur, Jean-Dominique Ingres, né à Montauban en 1780, devient l’élève de David en 1797 et obtient, quatre ans plus tard, le prix de Rome pour Achille recevant les Ambassadeurs d’Agamemnon. Il ne parvient enfin à Rome qu’en 1806 et, en butte aux critiques qui lui préfèrent Delacroix, décide de ne revenir dans la capitale française qu’avec un chef-d’œuvre reconnu de tous. Mais ses tableaux continuent d’être fustigés. La Grande Odalisque (1814), surtout, est l’objet de vifs sarcasmes de la part de toute la critique qui lui trouve trois vertèbres de trop et des bras beaucoup trop maigres.
Il faut attendre 1824 pour qu’Ingres réapparaisse sur la scène artistique parisienne avec le Vœu de Louis XIII qui remporte un grand succès. Promu chef de file des néo-classiques, Ingres est nommé membre de l’Institut et ouvre un atelier qui devient rapidement célèbre. L’accueil glacial, fait au Salon de 1834, à son Saint-Symphorien, le pousse alors à solliciter le poste de directeur de l’Académie de France à Rome, qu’il obtient en 1835. Il reste à la Villa Médicis jusqu’en 1841.
Lors de son second retour en France, l’accueil est triomphal, les commandes se succèdent et, en 1855, à l’Exposition universelle, quarante-trois de ses toiles sont présentées au public européen qui reconnaît enfin son génie.
Nommé sénateur en 1864, Ingres, dont l’œuvre se distingue par le souci des détails et par des dessins précis et élégants, meurt en 1867.

Le communisme au pouvoir

Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine (1870-1924).
Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine (1870-1924).

Vladimir Ilitch Oulianov, connu sous le nom de Lénine, a rêvé, pour l’humanité, d’un monde meilleur où devaient régner l’égalité, la justice et la fraternité et son rêve a accouché d’un monstre…
Quand la révolution, qu’il a préparée minutieusement avec ses amis bolcheviques, éclate le 8 mars 1917, Lénine est alors en exil volontaire à Zurich, en Suisse.
Dès qu’il apprend cette nouvelle, il adresse à ses camarades en Russie ses fameuses Lettres de loin. Dans ce document majeur de l’histoire de la révolution russe, le dirigeant bolchevique encourage ses partisans et fixe les lignes de son programme. Avec l’aide des socialistes suisses, il parvient à retourner en Russie dans un wagon plombé puis entre triomphalement à Pétrograd, le 16 avril 1917. Dès son arrivée, il préconise la paix immédiate avec l’Allemagne, alors en guerre avec la Russie et invite même les soldats russes à fraterniser avec les Allemands.
Bien plus, Lénine exige la restitution intégrale des usines aux ouvriers et de la terre aux paysans ! Tant d’excès poussent le gouvernement légal de Kerenski à ordonner l’arrestation de Lénine qui prend la fuite et se réfugie en Finlande. C’est là qu’il affine son programme et qu’il définit la nature du futur État prolétarien « sans classe » dans son célèbre ouvrage L’État et la Révolution.
On connaît la suite. Après de multiples péripéties, souvent sanglantes, les Bolcheviques réussiront à prendre le pouvoir total en octobre 1917. À la tête du pays, Lénine tente, tant bien que mal, de canaliser la violence qui submergeait la Russie. Après sa mort, survenue le 21 janvier 1924, un de ses disciples lui succède à la tête de l’Union soviétique.
Le vieux rêve va désormais laisser la place aux déportations massives, au Goulag et aux massacres des innocents : le successeur s’appelle… Joseph Staline.

Dufy : la peinture sur tous les tons

La fenêtre ouverte, Nice, de Raoul Dufy.
La fenêtre ouverte, Nice, de Raoul Dufy.

De l’impressionnisme au fauvisme, du fauvisme au cubisme et du cubisme à la… haute couture ! Raoul Dufy (1877-1953) traverse le siècle en touche-à-tout génial. Ami des plus  grands peintres, il ne se cantonnera jamais dans un genre mais préfèrera s’initier à tous les courants picturaux du moment. Dufy a tellement peur de s’enfermer dans une façon de peindre, qu’il se force à pratiquer son art de la main gauche alors qu’il est droitier. Mais la véritable particularité de Raoul Dufy est l’emploi de son art au service de la haute couture.
Ami de Paul Poiret, il se met à peindre sur bois puis à faire des gravures pour l’impression des tissus employés par le couturier. Ainsi, de 1911 à 1919, Dufy s’adonne à la peinture sur tissu, invente des modèles et des motifs, sans pour autant cesser la peinture sur toile.
En 1940, il se réfugie dans le sud de la France : c’est pendant cette période particulièrement féconde qu’il peint la série des Orchestres puis le Bal du Moulin de la Galette. Après un court séjour aux États-Unis, où il fait déjà autorité, il revient à Forcalquier, en Provence, où il meurt le 23 mars 1953.

Schubert le romantique

Un compositeur romantique, une musique légère et vive, tel est le souvenir que Franz Schubert a laissé dans l’histoire musicale.
Fils d’un instituteur, Schubert, né le 31 janvier 1797 à Vienne, montre très rapidement ses talents de musicien et de compositeur. Son œuvre extrêmement prolixe est plus variée qu’on a bien voulu le dire. Dès le début, il fait preuve d’un esprit novateur. Ses toutes premières œuvres sont insouciantes, juvéniles et spontanées, telle La Truite. Plus tard, sa musique atteint un degré de maturité qu’elle ne quittera plus. Relativement pauvre, il est un des rares compositeurs à être reconnu de son vivant. Le 19 novembre 1828, il meurt de la syphilis. Son œuvre, comprenant six cents lieder (airs populaires), quinze quatuors, dix opéras, six messes et  vingt-deux sonates, tombe dans l’oubli durant de nombreuses années.

Haussmann, le baron-bâtisseur

Le baron Haussmann (1809-1891).
Le baron Haussmann (1809-1891).

Paris est le cœur de la France. Mettons tous nos efforts à embellir cette grande cité et à améliorer le sort de ses habitants, proclamait Louis-Napoléon Bonaparte en 1850.
Pour réussir cette entreprise, le prince-président désigne Georges-Eugène Haussmann (1809-1884), préfet de la Seine depuis 1853. Tout en épargnant des quartiers comme le Marais ou bien Montmartre, Haussmann dégage les principaux monuments et élabore la «grande croisée» qui traverse Paris d’est en ouest et du nord au sud (Saint-Michel, Rivoli, Sébastopol et enfin Strasbourg).
Ensuite, il met en œuvre le tracé des grands boulevards et, pour finir, il restaure les communes telles qu’Auteuil, Passy, Vaugirard et fait aménager des espaces verts dans la capitale et à sa périphérie.
Avec Haussmann, Paris, transformé, devient une métropole moderne sans pour autant perdre son charme.

Fouché et les RG

Joseph Fouché, duc d'Otrante par la grâce de l'empereur Napoléon Ier (1759-1820).
Joseph Fouché, duc d’Otrante par la grâce de l’empereur Napoléon Ier (1759-1820).

Une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, Monsieur de Talleyrand soutenu par Monsieur Fouché.
La « vision infernale » que décrit ainsi Chateaubriand évoque tout simplement le ralliement de Fouché à Louis XVIII grâce à l’habileté diplomatique de Talleyrand. Une image qui restera à jamais gravée dans la littérature et dans l’histoire. Une image qui, pour marquante qu’elle soit, exprime une opinion quelque peu exagérée, presque exaltée, de Chateaubriand : après tout, les régicides se comptaient par dizaines et les nobles décadents également ! Qui plus est, l’opinion de l’écrivain élude totalement la question principale qui est : qu’est-ce que Fouché avait donc de si remarquable pour que Louis XVIII ferme ainsi les yeux sur ses crimes, le principal, pour le roi, étant d’avoir envoyé son frère à l’échafaud ?
Député de la Convention, Girondin puis Montagnard, ce Nantais d’origine mène une « carrière révolutionnaire » somme toute assez banale : il poursuit les catholiques à Nevers et les royalistes à Lyon. Certes, il agit avec ardeur mais ses crimes n’ont rien à voir avec les agissements d’un Turreau, d’un Carrier ou même d’un Robespierre. De fait, Fouché serait sans doute resté un obscur révolutionnaire s’il n’avait « décroché », en 1799, le poste de ministre de la Police. Dans cette fonction, il va se révéler absolument remarquable, au point qu’il apparaît comme le véritable créateur de la police moderne. Le créateur de la police tout court, d’ailleurs… Car, si la charge de lieutenant de police est bien créée en 1667 –Nicolas de la Reynie en sera la premier représentant à Paris-, elle n’a rien à voir avec la police que l’on connaît. En effet, sous Louis XIV, le lieutenant de la police est bien en charge de la justice –du moins d’arrêter les suspects-, mais il doit également garantir la santé publique, l’éclairage ou encore la salubrité publique ! Fouché va, lui, se concentrer exclusivement sur la recherche et l’arrestation des suspects et, pour ce faire, il va créer, de toutes pièces, un service de renseignements des plus performants.
A peine nommé à son poste, le tout nouveau ministre de la Police se lance dans la création d’un véritable réseau d’espions –les « indics » actuels-, entreprend la formation des agents et, surtout, centralise l’ensemble de la chaîne.
Qui sait peut tout, ou presque. Bonaparte et, après lui, Louis XVIII le savaient bien, aussi n’auront-ils de cesse de s’adjoindre les services de Fouché et de son «  arme fatale ». Une arme qui survie aujourd’hui encore sous le vocable, assez flou d’ailleurs, de Renseignements généraux.

Charlie Chaplin

Voici un petit homme coiffé d’un chapeau melon noir, portant un pantalon trop grand, des chaussures démesurées, une petite moustache et surtout une canne qui virevolte au rythme d’une démarche saccadée : voici Charlot !
Né à Londres, en 1889, où il vit une enfance malheureuse, Charles Spencer Chaplin s’embarque pour les États-Unis. Ses premiers essais de comique à Londres le poussent, en effet, à tenter sa chance à Los Angeles en 1911.
Il suffit de quelques apparitions de ce personnage de pantomine, poète et rêveur, mi-vagabond, mi-gentleman, pour créer le mythe de Charlot. Dès 1914, les grands « Charlots » défilent et lorsque, le 5 février 1921, Charlie Chaplin tente le pari du long métrage avec The Kid, le succès est mondial.
Le personnage de Charlot s’étoffe au fil des ans et, tout en conservant un style burlesque, va acquérir une profondeur de sentiments ainsi qu’une sensibilité qui font passer le spectateur constamment du rire aux larmes.
Avec l’après-guerre, s’ouvre une ère difficile car attaqué dans sa vie privée et pour ses opinions politiques -il était réputé communiste- Chaplin fuit les États-Unis pour regagner l’Europe.
Les derniers films de Chaplin vont se solder par des échecs et celui qui restera Charlot pour toujours se retire en Suisse où il meurt en 1977.

Les Mémoires d’outre-tombe

François-René de Châteaubriand (1768-1848).
François-René de Châteaubriand (1768-1848).

Lorsque éclate la Révolution de 1789, François de Chateaubriand, jeune aristocrate breton, s’engage dans l’armée de Condé puis prend la route de l’exil qui le conduit à Londres. C’est là qu’il écrit ses premières œuvres romantiques, empreintes de la mélancolie et de la tristesse dues à l’exil et qui sera, en quelque sorte, sa « marque de fabrique ».
En 1799, il revient en France où il se met au service de Bonaparte, mais l’assassinat du jeune duc d’Enghien, en 1804, le ramènera dans l’opposition et l’éloignera de la vie politique.
Ce sera pour lui l’occasion de reprendre la plume pour la mettre, une fois de plus, au service de la religion catholique : après le Génie du christianisme en 1802, Chateaubriand publie une grande fresque antique intitulée Les Martyrs, en 1809.

À la Restauration, en 1814, François-René de Chateaubriand, qui est déjà un écrivain et un homme politique reconnu, revient sur la scène politique. Ministre, pair de France, il se verra rapidement éloigné des charges, à cause de ses écrits critiquant la politique du roi. Dès lors, Chateaubriand, pétri d’idéaux romantiques et chevaleresques, va consacrer son énergie et son talent à la cause de la branche aînée des Bourbons.
Quand il meurt, le 4 juillet 1848, il vient de publier son dernier ouvrage, pour certains un chef-d’œuvre qui immortalisera le nom de son auteur : Mémoires d’outre-tombe.

Michelet : l’histoire au service de la propagande

Jules Michelet (1798-1874).
Jules Michelet (1798-1874).

On a peine à le croire, mais avant d’être le républicain ardent que l’on sait, Jules Michelet était un catholique royaliste de la plus belle étoffe. Après s’être distingué comme chargé de cours d’histoire ancienne à l’Ecole normale supérieure, il devint même précepteur de la petite-fille de Charles X puis de la fille de Louis-Philippe. L’histoire enseignée par Michelet ne devait pas, à cette époque, avoir les mêmes accents révolutionnaires et républicains qu’on lui connu ensuite. On peut d’ailleurs se demander ce que l’histoire enseignée dans les manuels eut été s’il était resté royaliste, si la révolution de 1830 puis celle de 1848 n’avaient pas bouleversées les idéaux de l’historien, transformant le royaliste bon teint en républicain acharné. Une nouvelle orientation politique qui va marquer son enseignement, aussi bien au Collège de France, où il reçoit une chaire en 1838, que dans ses écrits, notamment sa célèbre Histoire de France. Pittoresque, lyrique, enflammée, l’œuvre majeure de Michelet va devenir un outil de propagande si efficace que cette histoire revisitée fait encore des ravages. Pourtant, la propagande manque ici singulièrement de finesse.

Sa haine de l’Ancien régime et de l’Eglise transparaît à chaque page, à chaque ligne et la manipulation des faits est si grossière qu’on en vient à se demander comment elle a pu acquérir le moindre crédit. C’est en effet sans complexe aucun que cet ancien directeur des Archives nationales va travestir des pans entiers, des siècles d’histoire de France, ne réservant son enthousiasme qu’à quelques figures emblématiques et porteuses de l’idéal national. Le cas Michelet n’est pas isolé, il va même faire école, Bordier, Charton, Guizot s’engouffrant dans la brèche. Une génération entière d’historiens se voit alors changé en propagandistes, en mystificateurs, sans pour autant atteindre au talent lyrique de Michelet. Car c’est sans doute là qu’il faut voir les vraies raisons du succès de ce pseudo historien : dans une plume admirable, vive, vibrante même. Un succès qui aurait dû, logiquement, se tarir, notamment au vu des travaux d’historiens digne de ce nom… ce qui ne sera jamais le cas.

Petiot, le « Docteur Satan »

C’est dans le Paris de l’Occupation que se déroule le dernier des crimes célèbres de ce numéro. Une époque troublée qui va servir de théâtre aux fantasmes de l’un des plus grands criminels de l’histoire de France. L’histoire du docteur Petiot, si admirablement relatée dans le film éponyme, avec dans le rôle titre Michel Serrault, est étroitement liée aux événements de la Seconde Guerre mondiale, d’où la difficulté du sujet. Dans cet article, l’auteur relate les faits tels qu’ils nous sont connus mais trop de questions n’ont toujours pas trouvé de réponses.
Le 11 mars 1944, un habitant de la rue Lesueur prévient les pompiers ; un incendie semble s’être déclaré dans la cheminée d’un immeuble abandonné, au numéro 21 de cette rue cossue située dans le XVIe arrondissement. Une odeur pestilentielle de chair brûlée flotte dans l’air devenu irrespirable. Le propriétaire, un certain docteur Petiot, a été prévenu mais il tarde à venir. Les pompiers décident donc de pénétrer sans plus attendre dans l’immeuble.
Tout semble à l’abandon sauf une cave et une cuisine qui débouche sur une cour intérieure. En traversant la cour, les pompiers entrent dans un petit bâtiment comprenant un bureau, un couloir et un réduit sans fenêtre qui ressemble étrangement à une cellule. À côté, un cellier sert de débarras. Au fond, dans un angle de la pièce, les pompiers découvrent avec horreur des troncs humains, des bras et des jambes en vrac… La cheminée, pleine jusqu’à la gueule de membres humains divers, fonctionne à plein régime.
L’alerte est immédiatement donnée et c’est au commissaire Massu qu’est confiée l’enquête. Mais alors que la rue Lesueur est en effervescence, personne ne remarque la sombre silhouette qui s’éclipse à la vue des policiers…
Le lendemain, le commissaire Massu se rend au domicile du propriétaire, rue Caumartin. Sa femme est là pour répondre aux questions des policiers :
-Mon mari ? Non, il est absent. Il a été appelé hier. Sans doute un accouchement difficile…
Petiot ne reparaîtra plus…
Ce « bon docteur » Petiot
Né en 1897 à Auxerre, Marcel Petiot apparaît très tôt comme étant un enfant très intelligent mais souvent difficile. Renvoyé deux fois, il finit par étudier tout seul et passe son bac à dix-huit ans avec succès. En 1916, Marcel s’engage au 98e R.I.. La guerre, pour lui, sera vite un lointain souvenir : légèrement blessé au pied, il est examiné par des psychiatres lors de sa convalescence qui le déclarent mentalement déséquilibré et enfin le réforment.
Profitant des avantages donnés aux Anciens combattants, il entreprend des études de médecine qu’il achève brillamment en 1921. Trois ans après, il s’établit à Villeneuve-sur-Yonne.
Ce jeune docteur plaît beaucoup : il est vif, dynamique, amusant même, quoiqu’un tantinet cabotin. Surtout, il sait être « compréhensif » pour les jeunes filles imprudentes et soigne bien volontiers les pauvres gens pour presque rien… Ah ! Ce bon docteur Petiot ! Plus tard, on découvrira qu’il inscrivait en cachette ses patients à l’assistance médicale et détournait leurs prestations…
En 1926, la jeune bonne de Petiot, Louise, déclare, un peu trop fort, être enceinte des œuvres de son employeur. Mauvais point ! D’autant que Petiot compte entamer bientôt une carrière politique. Et c’est alors que, curieusement, la jeune Louise disparaît…
Quelques bruits courent, on découvre aussi d’étranges disparitions d’argent ou d’objets précieux après les visites du docteur, mais c’est insuffisant pour ébranler les consciences et Petiot est élu maire de Villeneuve-sur-Yonne l’année suivante. Tout sourit au brave docteur qui épouse la fille d’un riche charcutier d’Auxerre et qui est élu secrétaire général du département de l’Yonne, en 1928.
Des rumeurs persistantes

En mars 1930, la police découvre le corps à moitié calciné de Madame Debauwe, gérante de la coopérative laitière de Villeneuve-sur-Yonne. Elle a été achevée à coups de marteau et la laiterie a été incendiée. La veille, elle avait encaissé la somme de deux cent quatre-vingt mille francs…
Les rumeurs persistent. On insinue qu’elle était la maîtresse du docteur Petiot et un certain Frascot affirme même l’avoir vu rôder vers la laiterie peu avant le début de l’incendie. Petiot est bien soupçonné… mais seulement soupçonné. Les preuves manquent et le témoin meurt, fort opportunément, il faut le reconnaître. Frascot sortait d’ailleurs d’une visite chez le médecin quand il a été foudroyé par une crise cardiaque. C’est du moins ce qui est inscrit sur le permis d’inhumer signé par ce même médecin… c’est-à-dire Marcel Petiot !
Ces indices sont insuffisants pour la police mais la population, elle, ne tarde pas à réagir : Petiot, qui vient aussi d’être condamné pour vol d’électricité, est révoqué de ses fonctions de maire. Les rumeurs persistantes le poussent à abandonner aussi son cabinet. En 1933, il s’installe à Paris.
Cet intermède bourguignon permet cependant à Petiot de « prendre ses marques » ; c’est pour lui une sorte d’entraînement. Il est déjà escroc et assassin. Plus tard, il ne fera jamais que développer ces activités à une plus grande échelle…
Petiot s’installe donc avec sa petite famille dans un hôtel particulier de la rue Caumartin et s’adonne dès lors à la médecine « de pointe ». C’est que notre bon docteur est un véritable génie, un inventeur, un « médecin-miracle », comme il le sous-entend dans la publicité dont il inonde tout le quartier :
Vous êtes prié de bien vouloir noter que le cabinet médical, tenu précédemment au premier étage, 66, rue Caumartin, sera désormais  occupé par le Dr Marcel Petiot, diplômé de la Faculté de Médecine de Paris en 1921, Conseiller général de l’Yonne, ex-interne de l’hôpital, directeur de clinique, médecin-chef de l’Office médical de la Seine.
Ce cabinet, en plein centre de Paris, vous offre toutes facilités d’accès (autobus, métro : stations Saint-Lazare et Caumartin).
Il comporte les matériels des plus modernes et des plus perfectionnés, avec rayons X, UV, UR, et radiothérapie superficielle ou même profonde, laboratoire de galvanisation, ionisation, ergothérapie, diathérapie (toutes fréquences, ondes courtes à grande puissance, fièvre artificielle, bistouris électriques, outillage chirurgical, œnothérapie, aérothérapie, etc.).
Le docteur Petiot fut le promoteur en 1921-1923 d’une technique parvenant à supprimer complètement les douleurs dans les accouchements, sans anesthésie générale ou régionale et sans instrument dangereux. Cette méthode permet la suppression de la douleur dans les affections les plus pénibles (sciatique, rhumatisme, névralgie, zona, névrite, ulcération, cancer).
Auteur d’ouvrages originaux sur les maladies nerveuses et leurs traitements modernes (spécialement des affections à crises périodiques et cures de désintoxication).
Créateur, avec un physicien connu, d’un matériel et d’une technique permettant la guérison de toute tumeur non généralisée ou affectant des organes vitaux (ganglions externes ou internes, loupes, lipomes, polypes, végétations, verrues, taches rouges, goitres, déformations, tatouages, cicatrices, etc. et même fibromes et tumeurs malignes ou cancers, même profonds).
Le docteur Petiot vous sera parfaitement reconnaissant de bien noter dans vos annuaires, son adresse : 66, rue Caumartin Paris IXe, ainsi que son numéro de teléphone : PIG 7711.

Et évidemment, comme souvent pour les charlatans les plus audacieux, les résultats ne se font pas attendre ! Petiot se constitue ainsi une clientèle solide et remplit son compte en banque tout en satisfaisant sa mégalomanie : il achète deux propriétés en province et un hôtel particulier… rue Lesueur.
C’est en 1936 que se situe un petit intermède qui nous donne un indice supplémentaire sur la personnalité du docteur. Le 4 avril de cette année-là, Petiot est pris en flagrant délit de vol à l’étalage à la librairie Gibert, dans le Quartier latin. Face aux juges, il déclare avec emphase qu’un « génie ne se préoccupe pas de basses choses matérielles ! » Bien sûr, dans l’histoire, le génie c’est lui. Peu impressionné par ce mégalomane, les juges l’envoient faire une cure de sept mois dans un hôpital psychiatrique. Simple péripétie qui ne mettra guère fin à la carrière de ce mythomane. À sa sortie, en février 1937, Petiot reprend ses activités et obtient même la charge de médecin d’État civil du IXe arrondissement !
Le réseau du docteur Eugène

Paris sous l'Occupation
Paris sous l’Occupation

En 1939, la guerre éclate et l’année suivante Paris est occupé par les Allemands : ce sera l’occasion pour Petiot d’assouvir tous ses instincts…
Il achète donc l’immeuble de la rue Lesueur qui, avant de servir d’officine du crime, sera un lieu de trafic. En effet, Petiot, comme toujours, utilise tous les moyens pour s’enrichir et il s’adonne, bien qu’à une petite échelle, à la vente de drogue. C’est aussi à cette époque que Petiot commence les travaux de la rue Lesueur. Sait-il déjà à quoi lui servira cet immeuble ? Toujours est-il qu’il fait construire un mur dans la cour intérieure, afin d’échapper à la curiosité de ses voisins, et qu’il aménage la « cellule » où périront ses victimes : une porte que l’on ne peut ouvrir que de l’intérieur, une fausse porte et un judas, installé de façon à voir ce qui se passe dans la pièce.
Fin 1941, un voisin du médecin, Joachim Guschinow, un fourreur juif, confie à son cher ami Petiot qu’il aimerait quitter la France. Le médecin peut-il l’aider ? Ne connaît-il pas, ainsi qu’il l’a laissé entendre, un réseau qui lui permettrait d’échapper aux nazis ? Petiot saute sur l’occasion et se présente même comme… le chef du réseau d’évasion :
-Prenez tout ce que vous avez de valeur, ce sera ça de moins pour les boches. Dans quelques semaines vous serez en Argentine et alors… à vous la belle vie !
Le 2 février 1942, Guschinow se rend rue Lesueur avec des diamants cachés dans ses vêtements d’une valeur de deux millions de francs. Jamais plus il ne réapparaîtra…
Quelques semaines après, Jean-Marc Van Brever, un toxicomane notoire qui avait dénoncé Petiot comme trafiquant de drogue, disparaît. Ensuite c’est le tour d’une Madame Khayt, qui avait refusé d’être impliquée dans une des « magouilles » de Petiot.
Cependant ces victimes-là ne sont « qu’accidentelles ». Un véritable vivier est à sa portée : les juifs -les riches bien sûr- qui tentent de fuir la France occupée. En juin 1942, Petiot monte son « réseau » clandestin : il devient le docteur Eugène. À la même époque, disparaît Paul Braunberger, un médecin, suivi le mois suivant de la famille Kneller, le père, la mère et le petit René, âgé de huit ans à peine. En janvier 1943, Petiot lance les « tarifs de groupe » : quatre couples, les Basch, les Woolf, les Stevens et les Anspach « s’embarquent » à leur tour…
Dans les mains de la Gestapo
À cette clientèle choisie, s’ajoutent quelques malfrats, heureux de se « mettre au vert » pour quelque temps. Parmi eux, François Albertini, dit le Corse ; Joseph Réocreux, dit aussi Jo le Boxeur, accompagné de ses deux « gagneuses » : Claudia Chamoux, dite Lulu, vingt ans de métier, et Annette Petit, une mineure. Puis c’est le tour de Joseph Piéreschi, dit Zé, d’Adrien Estébétéguy, le Basque, de Paulette Grippay, dite la Chinoise, et de Gisèle Rossmy. Ce petit monde, qui trempe avec bonheur dans le proxénétisme et qui n’hésite pas, le cas échéant, à donner un petit « coup de main » à la Gestapo, disparaît donc grâce aux bons soins du docteur Eugène, moyennant cent mille francs par tête.
Le réseau de Petiot connaît un franc succès ! Un peu trop même, puisque la Gestapo commence à avoir de sérieux soupçons. Elle décide donc de piéger ce fameux docteur Eugène. En mai 1943, la Gestapo extirpe Yvan Dreyfus de sa cellule à Compiègne afin qu’il infiltre le réseau du docteur Eugène. De son côté, Dreyfus compte « semer » la Gestapo et utiliser le réseau pour fuir vers l’Amérique du Sud. Le jeune industriel remonte donc toute la filière, passant par les « rabatteurs » habituels de Petiot, un maquilleur de théâtre et un coiffeur de la rue des Mathurins. Il rencontre finalement le docteur Eugène et… disparaît dans le charnier de la rue Lesueur en mai 1943. C’est Béretta, un autre « bouc émissaire » qui fera tomber Petiot. Ce dernier est arrêté le 21 mai 1943 par la Gestapo et conduit à la prison de Fresnes.
Pendant huit mois, Petiot subit la torture et les interrogatoires sans fin de la Gestapo… en vain. Jamais, il n’avouera quoique ce soit. À partir de cet épisode sanglant, il se forgera le mythe du grand résistant, mythe qu’il saura exploiter le moment venu…
Trahi par son écriture

Avis de recherche concernant Petiot et sa femme
Avis de recherche concernant Petiot et sa femme

Libéré le 8 février 1944, le médecin décide alors d’effacer les preuves de ses crimes, c’est-à-dire les cadavres. Quand la Gestapo l’avait arrêté, elle ignorait l’existence de l’immeuble de la rue Lesueur mais les choses peuvent changer… Petiot s’active donc, avec les conséquences que l’on sait, c’est-à-dire la découverte du charnier le 11 mars 1944 et… la disparition du docteur Eugène !
Malgré les recherches frénétiques de la police, Petiot demeure introuvable. Et la plus grande difficulté de la police n’est pas de déterminer l’identité du meurtrier mais bien celle des victimes ! En attendant l’arrestation de Petiot, les policiers accumulent les preuves. Ainsi on découvre quelques quarante-sept valises confiées par celui que la presse appelle désormais le Docteur Satan à un couple habitant l’Yonne. La police espère déterminer, grâce aux vingt-six sacs à mains, aux vingt-et-un manteaux de laine, aux trente-trois cravates, aux quatre-vingt-six chaussures, aux soixante-dix-neuf robes, bref, grâce aux mille sept cent soixante pièces d’habillement, le nombre des victimes, leurs classes sociales et aussi, éventuellement, leurs identités…
Le 19 septembre 1944, soit sept mois après, un journaliste en mal de copie, Jacques Yonnet, publie un article sous le titre : « Petiot soldat du Reich ». L’article fait mouche : le mois suivant, le journal Résistance publie un droit de réponse… du docteur Petiot lui-même. On l’accuse de collaboration, lui un authentique résistant !
Dans les milieux policiers aussi bien que militaires, c’est le branle-bas ! D’après la lettre-réponse, il est clair que le Docteur Satan se cache dans les rangs de la Résistance et à Paris même. Une autre enquête commence, minutieuse. On prend des renseignements, on compare les écritures… Et c’est là que Petiot se fait prendre. Le 31 octobre 1944, le capitaine Simonin arrête le capitaine Wetterwald, alias Valéry dans la Résistance, médecin-capitaine au 1er Bataillon, alias Marcel Petiot !
Le réseau Fly-Tox

Petiot au cours de son procès
Petiot au cours de son procès

Ce n’est pourtant qu’au cours de la deuxième journée de son procès, commencé le 18 mars 1946, que Petiot se justifie. Et à un juge qui l’accuse d’avoir tué vingt-sept personnes, il répond avec emphase :
-Comment vingt-sept ? Soixante-trois, vous voulez dire !
Et qui sont ses victimes ? Des traîtres à la France, des collabos, des nazis, déclare-t-il. Car Petiot n’est pas un vulgaire assassin. Il est le chef d’un réseau de Résistance : le réseau Fly-Tox. Personne n’en a entendu parler ? Normal, c’était la guerre ! Toutes les personnes qu’il a citées comme étant ses contacts sont mortes ou inconnues ? Normal, c’était ça la Résistance !
Entourant ses « activités résistantes » d’une aura de mystère propre à dérouter, Petiot construit tout son système de défense autour de ce mythe. Car, jusqu’à preuve du contraire, ce fameux réseau Fly-Tox n’a jamais existé… C’est pourtant suffisant pour semer le doute dans l’esprit des juges et des enquêteurs. De toute évidence Petiot connaît bien la Résistance. D’où tient-il ses renseignements ? Personne ne le sait ni ne le saura jamais. Petiot a sans doute appris beaucoup de choses durant son séjour entre les mains de la Gestapo et c’est là qu’il a pris l’identité du capitaine Valéry. Mais certaines des révélations qu’il fait à ses juges ont de quoi laisser perplexe…
Petiot a beau se défendre d’avoir tué « pour la France », il n’en reste pas moins que certaines de ses victimes, comme Yvan Dreyfus ou même le petit René Kneller, que l’on peut difficilement accuser de collaboration, étaient parfaitement innocentes. Les juges ne s’y laisseront pas prendre. Petiot est un psychopathe. Il a seulement profité de toutes les opportunités que cette période troublée lui fournissaient.
Le 4 avril 1946, à minuit dix, malgré une défense brillamment menée par maître Floriot, le docteur Marcel Petiot est reconnu coupable de vingt-quatre des vingt-sept meurtres qui lui sont reprochés. Pour cela, il est condamné à la peine capitale.
La sentence est appliquée dans la cour de la prison le 25 mai 1946. Jusqu’au bout, Petiot -et il sera bien le seul- aura espéré une grâce présidentielle et aura proclamé qu’il avait agi pour la France. Il n’aura rien perdu de sa morgue et de son emphase. Le couperet tombe à 5h05.
Petiot a emporté ses secrets dans la tombe. L’argent ? Disparu ! Deux cents millions évanouis ! Deux cents millions pour vingt-quatre vies humaines. Quant à la vérité, nous ne la saurons sans doute jamais.