Les Gauloises : femmes de pouvoir

>Jeune gauloise, d'après une iconographie du XIXe siècle.
Jeune gauloise, d’après une iconographie du XIXe siècle.

La place des femmes dans la société gauloise est, encore de nos jours, sujette à controverse, notamment dans les milieux spécialisés : certains historiens considèrent que la Gauloise n’eut guère que la part de l’ombre -après tout, selon César, l’homme avait sur elle droit de vie et de mort ; mais d’autres historiens, s’appuyant tout autant sur les témoignages d’auteurs antiques que sur ceux de l’archéologie, ont été amenés à réviser leur jugement et à donner à la femme gauloise une part nettement plus importante, notamment si on la compare avec la place de la femme à Rome. Et il faut reconnaître que leurs arguments sont convaincants.
Vers 2000 avant J.-C., l’apparition du bronze va entraîner un premier bouleversement de l’Europe. Lorsque les épées, les faux, les marteaux ou autres haches voient le jour, les échanges commerciaux se multiplient, d’autant que l’étain et le cuivre, nécessaires à la fabrication du bronze, ne se trouvent pas partout.
Bracelet et torque celtes.
Bracelet et torque celtes.

On voit donc des routes commerciales se former entre la Bretagne et l’Italie, l’Europe de l’Est et la Grèce : la civilisation celte s’uniformise sur toute l’Europe et la Gaule devient un carrefour commercial de première importance. Aux IXe-VIIIe siècles avant J.-C., c’est l’apparition de l’âge du Fer et du VIIIe au VIe siècle, les sites fortifiés, qui permettent de contrôler les voies d’échanges commerciaux, se multiplient et passent sous l’autorité de l’aristocratie princière. C’est ainsi que se définie alors la hiérarchie sociale et les cours princières, contrôlant les échanges avec l’étranger, qui non seulement s’enrichissent mais découvrent également des coutumes venant d’autres pays.
Comme on le voit déjà, l’aristocratie gauloise est loin d’être « barbare » et elle a laissé nombre de témoignages, notamment archéologiques, qui permettent d’avoir une idée plus juste de cette société et de la place des femmes.
En 1953, René Joffroy, professeur de philosophie passionné d’archéologie, met au jour une nécropole à Vix, en Bourgogne. Là, gît une jeune femme, âgée de 30 à 35 ans, et morte entre 510 et 490 av. J.-C.. Elle est allongée sur un char dont les roues ont été ôtées et posées sur le côté, comme c’est la coutume. Elle-même porte sur elle une véritable fortune : sa tête est ceinte d’une sorte de diadème en or, elle porte un torque en bronze, un collier d’ambre, de diorite et de serpentine, des bracelets à chaque poignet, un anneau à chaque cheville et huit fibules ornées de matières précieuses. Une richesse qui ne peut être que celle d’une personne importante… D’autant que cette jeune femme a également été en relation avec l’étranger, comme le suggèrent les trois bassins de bronze venant d’Étrurie et le magnifique vase de facture grecque, lui aussi en bronze, que renferme sa tombe. Ce dernier, le fameux « cratère de Vix », est le plus grand vase grec connu à ce jour. Il est magnifiquement ouvré et orné, sur le couvercle, d’une statuette de femme, qui est peut-être une représentation de la dame elle-même.
Place commerciale internationale, Vix voyait transiter dans son oppidum les richesses de tous les pays. On suppose donc que certains des magnifiques objets trouvés dans la tombe étaient des présents afin de remercier ou d’amadouer la dame du lieu afin d’obtenir un droit de passage.
Mais n’était-elle que l’épouse du chef ou gouvernait-elle elle-même ? L’absence, aux environs de la nécropole, de tombe masculine permet d’opter pour la seconde hypothèse. Cela n’aurait rien de saugrenu et de nombreuses preuves renforcent l’idée que la femme gauloise détenait un certain pouvoir et pouvait être, juridiquement, l’égale de l’homme.
Il apparaît en effet que les Gauloises étaient libres du choix de leur époux et que, si elles apportaient une dot, « le mari devait prendre sur son bien une valeur égale », qui constituerait le « douaire » de la jeune femme. À la mort de leur mari, elles étaient même les premières héritières, avant les enfants.
Un oiseau de proie perché sur sa tête
Archéologie, témoignages d’historiens antiques, mythologie même : toutes les sources sur la civilisation gauloise affirment qu’un certain nombre de femmes de haut rang ont exercé le pouvoir, au même titre que les hommes.
Ainsi en est-il, en Allemagne, de la dame de Reinheim qui fut enterrée avec une grande quantité de bijoux au IVe siècle avant J.-C.. Le torque et les bracelets trouvés avec elle révèlent l’image « d’une femme, les mains croisées sur la poitrine à la manière d’une morte, un grand oiseau de proie perché sur sa tête ». Est-ce un symbole mythologique ? Est-ce une image ou un symbole propre à la dame de Reinheim ? Si tel est le cas, cela supposerait que cette femme détenait une grande puissance et une influence telle qu’elle pouvait « commander ses propres parures ou qu’elle possédait assez d’autorité de son vivant pour que sa dépouille fût parée de joyaux spécialement réalisés à son intention », commente avec justesse Miranda Green dans Les Druides.
Cartimandua, Boudicca et Aristarché
Les auteurs classiques apportent également leur contribution : Plutarque révèle que, dans certaines tribus, les femmes intervenaient dans les conseils réunis « en vue de la guerre ou de la paix » ou lors de conflits avec des étrangers ; Tacite  et Dion Cassius évoquent longuement l’histoire de la reine Boudicca, ainsi que celle de Cartimandua.
Statue de la reine Boudicca, entourée de ses filles.
Statue de la reine Boudicca, entourée de ses filles.

Prasutag, roi des Icéniens, une tribu de l’actuelle East Anglie, avait fait un pacte avec les Romains afin de conserver son royaume. À sa mort, sa veuve, Bouddica, prend le pouvoir, comme il est de coutume chez les Celtes. Une coutume qui ne reçoit pas l’approbation des Romains qui tentent alors d’évincer la souveraine. C’est ce qui déclenchera la révolte de Boudicca. Elle s’allie avec les Trinovantes, ses voisins et, de 60 à 61 après J.-C., mène une guerre sans merci contre le pouvoir impérial. Ainsi, elle s’emparera et détruira, avec d’ailleurs des raffinements de cruauté, trois des principales villes romaines de Bretagne : Colchester, Londres et Verulamium, devenue Saint-Albans. Finalement vaincue par les légions romaines, Boudicca se suicidera. Elle avait été près d’arracher à Rome sa plus récente province…
L’histoire de Cartimandua, toujours au Ier siècle, est en quelque sorte l’antithèse de celle de Boudicca. En effet, loin de se révolter, Cartimandua, reine des Brigantes, est une alliée active des Romains, qui, dans l’intérêt de l’empire, ont passé outre leur « aversion envers les femmes au pouvoir ». Car ce n’est pas de Rome que Cartimandua détient son pouvoir : Tacite raconte en effet que son rang lui venait de sa naissance. Elle est donc souveraine par naissance et héritage et exercera le pouvoir durant douze ans.
De son côté, Strabon, dans la relation -certes quelque peu légendaire- qu’il fait de la fondation de Massilia, donne le premier rôle à une femme :
Or, voici qu’Aristarché, l’une des femmes les plus considérées de la ville, vit en songe la déesse se dresser devant elle et lui ordonner de s’embarquer avec les Phocéens, en prenant avec elle une copie des images sacrées…

Ce qui paraît pourtant le plus étonnant dans ce bref aperçu du pouvoir réel des femmes celtes -qui étaient aussi druidesses et prophétesses d’ailleurs-, c’est l’idée si largement répandue que les Celtes étaient des barbares -or il paraît clair que leur société était évoluée-, notamment si on les compare avec les Romains chez qui, justement, la femme n’avait ni place ni droit, sinon celui que voulait bien lui déléguer le paterfamilias. De la même façon, les historiens présenteront toujours la Renaissance européenne comme la " libération " de la femme alors que c’est justement l’époque où la société, sous l’influence du protestantisme -religion faisant la part bel au père- et peut-être aussi à cause de ce fameux " retour aux antiques", va peu à peu supprimer tous droits et tout pouvoir aux femmes.

Du sang pour les dieux

Un guerrier celte, d'après une iconographie du XIXe siècle.
Un guerrier celte, d’après une iconographie du XIXe siècle.

Récemment, le film de Mel Gibson, Apocalypto, a relancé la polémique sur l’existence de sacrifices humains en Amérique centrale. Une polémique totalement stérile car faussée, les partisans de nier cette réalité historique avançant l’idée que c’était rabaisser la civilisation maya que d’affirmer une telle chose. C’est oublier que les sacrifices humains ont été le lot de toutes les civilisations européennes ! A-t-on oublié l’épisode d’Iphigénie, sacrifiée par son père Agammemnon pour obtenir des dieux un vent favorable ? Les chroniques racontent également qu’en Irlande saint Patrick aurait renversé une «  idole » sur laquelle on sacrifiait des nouveaux-nés. D’ailleurs, toujours selon les textes anciens, les Irlandais ne buvaient-ils pas du sang dans des crânes humains ? Un  acte que pratiquaient aussi les Lombards, les Germains et certaines tribus du lointain Ukraine. Tite-Live et Diodore de Sicile évoquent à leur tour la «  chasse aux tête » et rapportent que le général Posthumus –au nom prédestiné- finit… comme coupe de cérémonie. Ainsi les dieux garantissaient-ils la paix aux vainqueurs.
Le fameux chaudron de Gundestrup.
Le fameux chaudron de Gundestrup.

Et quand ce n’étaient pas des crânes, on utilisaient les fameux chaudrons. Le cratère est Vix est peut-être à placé dans cette catégorie ; le chaudron de Gundestrup en fait partie c’est certain. Les sculptures qui l’ornent racontent la fonction de ce chaudron du Ier siècle av. J.-C. et qui fut découvert dans une tourbière du Jutland. On y voit notamment un homme immense –comparée au reste des représentations-, sans doute un dieu ou un druide, tenant un homme au-dessus d’un chaudron. Vraisemblablement la victime doit être égorgée, comme cela se faisait en Irlande ou comme le fut « l’homme de Lindow ». Le corps de ce jeune homme a été découvert admirablement conservé dans la tourbe en 1984. Et il apparaît qu’il a été étranglé avant d’être égorgé. Auparavant il avait ingurgité un repas rituel contenant du pollen de gui, ce qui implique l’intervention de druides. Nous sommes donc en présence d’un sacrifice et d’un sacrifice rituel.
L’archéologie le prouve
Il ne semble pas, d’ailleurs, qu’il y ait eu aucune autre forme de sacrifice que celui impliquant un rituel, même s’il est généralement associé à la guerre. On tue le vaincu pour remercier les dieux de la victoire, pour en obtenir une nouvelle, pour acquérir sa force. C’est ce que rapporte Diodore de Sicile et c’est également ce que confirme l’archéologie. A Gournay-sur-Aronde, dans l’Oise, les archéologues ont mis au jour des ossements de soldats morts au combat ou victimes de sacrifice, alors liés pour l’éternité. A Roquepertus, près de Marseille, ce sont des piliers ornés de crânes enchassés qui ont été mis au jour.
La pratique des Vikings, quant à elle, paraît avoir un usage double : certes, le sacrifices de prisonniers doit favoriser la victoire mais il apparaît également qu’il avait aussi vocation à effrayer les ennemis. C’est ainsi que les « hommes du Nord » mirent à mort cent onze de leurs prisonniers, sous le regard horrifié de l’armée de Charles le Chauve…
Quand la mort donne la vie
Remercier les dieux mais aussi s’approprier le courage des guerriers vaincus : voilà la vocation des sacrifices rituels. C’est pourquoi, immanquablement, nous devons évoquer le cannibalisme rituel.
Le Pactus legis salicae évoque le cannibalisme rituel des sorcières ou des striges, qui utilisent là aussi les chaudrons. Sidoine Apollinaire, quant à lui, donne la piste des sorcières qui dévoraient le cœur de leur victimes. Ainsi agissaient les Varègues (Suède), les Goths ou encore les Lombards… jusqu’au VIIe siècle !
Mais au fond, peut-on voir une raison « raisonnable » aux sacrifices rituels ? La première est sans doute que tous ces peuples croyaient en une vie après la mort et que c’était donc un moyen de s’approprier «  l’âme » du sacrifié. Vient ensuite l’idée que la mort impliquait un renouvellement, de l’ordre du sacré, vers une vie nouvelle. Et n’est-il pas étonnant que, selon la tradition scandinave, ce soit Freya, déesse de la fécondité qui soit à l’origine des sacrifices humains ?
Sacrifice aidant au renouvellement et à la vie, les sacrifices humains vont en fait bien au delà de la simple barbarie.

La cité du dieu Lug

Oppidum celtique à l’origine, Ludgdunum, « le sanctuaire du dieu Lug », tient une place privilégiée en Gaule… grâce aux Romains.
En 43 avant J.-C., le 17 octobre selon certains historiens, un lieutenant de César, Lucius Munatius Plancus, saisissant tout l’intérêt stratégique de l’oppidum, organise, sur le plateau de Fourvière, une colonie romaine qui ne tarde pas à devenir très prospère.
Promue, par Auguste, capitale des trois Gaules, la Lyonnaise, l’Aquitaine et la Belgique, Lugdunum est aussi le principal nœud routier des Gaules. Tous les chemins mènent alors à Lyon, capitale religieuse du pays, où le culte gaulois de Lug a fait place à ceux de Rome et d’Auguste.
Centre économique et commercial, la ville est embellie tout au long du Ier et du IIe siècle après J.-C., mais le ravage de la ville, ordonné par Septime Sévère en 197 après J.-C., annonce son déclin.

« Ils n’ont qu’une peur… »

Un cavalier celte (iconographie du XIXe siècle).
Un cavalier celte (iconographie du XIXe siècle).

Ve siècle avant J.-C. : venus d’au delà du Rhin et des plaines du Danube, les peuples celtes entament une lente mais durable implantation dans ce qu’on ne saurait nommer autrement que la Gaule. De petits groupes, attirés par la richesse commerciale et agricole de cette contrée, poussés par le froid et la surpopulation, s’implantent partout en Europe occidentale. Des rives de la Baltique à la Méditerranée, de la Grande-Bretagne à l’Espagne et au nord de l’Italie, le monde celte prend possession de la terre. Si l’unité politique n’existe pas, la langue, le mode de vie, la pensée et les croyances font de ces peuples le « peuple celte ». Un peuple qui est loin de passer inaperçu dans l’histoire antique. Hérodote, au Ve siècle avant J.-C., mentionne pour la première fois les « Keltoï », les Celtes. Point de Gaulois alors, le nom étant une invention romaine. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils surent marquer les esprits. Des raids, aussi impressionnants qu’éphémères, sur Rome –au IVe siècle avant J.-C.-, sur Delphes –au IIIe siècle avant J.-C.- assureront leur réputation de guerriers implacables. Des guerriers qui ne craignent pas la mort, qui ne craignent pas même que le ciel leur tombe sur la tête –un bon mot signifiant qu’ils ne craignaient que l’impossible, donc rien.
De fait, les guerriers celtes deviendront des mercenaires recherchés, par les Romains, les Carthaginois, les Grecs aussi. Des mercenaires qui élèveront l’art guerrier jusqu’à la professionnalisation, se vendant au plus offrant, s’entretenant physiquement –un guerrier celte était pénalisé dès lors que son tour de taille excédait celui de sa ceinture-, améliorant, encore et toujours, armes et techniques guerrières.

L’univers mystérieux des druides

Éducateur, prophète, prêtre sacrificateur, le druide est omniprésent et omnipotent dans tout le monde celte. Pourtant, hormis l’image populaire du vénérable vieillard vêtu d’une longue robe et portant barbe blanche, que connaît-on vraiment de lui ? L’examen des textes antiques des auteurs romains ou des légendes et des mythologies celtes compilées par les moines du Moyen Âge permet maintenant, grâce à l’archéologie moderne, d’avoir une vision plus juste, quoique toujours incomplète, du rôle des druides et donc de la vie des Celtes en général.
Il est très difficile pour l’historien moderne de dire avec certitude ce que fut la religion celte et quel fut précisément le rôle des druides dans cette religion comme dans la vie politique. Les informations dont nous disposons actuellement sont pour la plupart tirées des auteurs classiques tels que César, Strabon, Diodore de Sicile ou encore Tacite qui présentent le monde celtique avec plus ou moins de partialité et dont les écrits sont nécessairement influencés par leur vision personnelle de la civilisation et de la barbarie. L’autre source écrite provient des légendes et des mythes celtiques, rédigés au Moyen Âge, et qui, bien que parfois déformés par le temps ou tout simplement par le rédacteur lui-même, contiennent sans le moindre doute des informations de valeur. La troisième et dernière source dont nous disposons pour l’étude des Celtes en général et des druides en particulier provient de l’archéologie. Les fouilles effectuées dans l’ensemble du monde celtique ont mis au jour des sanctuaires, des tombes ou des lieux d’habitation qui recèlent des trésors. Cependant, des écrits celtes datant de cette époque manquent cruellement et nous limitent généralement à des suppositions.
Les esprits de la nature
Comme la mythologie scandinave, avec laquelle elle a d’ailleurs de nombreux points communs, la religion celtique est étroitement liée à la nature. Au point que les divinités ne sont pas celles de tel arbre, de tel fleuve ou de tel phénomène météorologique, mais sont cet arbre, ce fleuve ou bien ce phénomène. Ainsi, Sequana n’est pas la déesse du fleuve portant ce nom mais elle est réellement le fleuve. Et Taranis, de son côté, est l’incarnation du tonnerre.

Bas-relief représentant la déesse Epona

Un arbre, une source, le ciel et la terre étaient vénérés par les Celtes qui avaient en outre une flopée d’autres dieux. Certains étaient honorés dans l’ensemble du monde celte, comme les trois déesses-mères, Épona, la déesse cheval, Lug, le dieu soleil, Taranis, Ésus, dont le nom signifie « Seigneur » ou « Maître », et Teutatès, sorte de Mars gaulois que les lecteurs de bandes dessinées connaissent sous le nom de Toutatis. Et à cela, s’ajoutaient des dieux locaux, plus ou moins importants. Il paraît donc difficile, sinon impossible, d’établir un quelconque panthéon celtique, les auteurs classiques n’étant d’aucune aide. En effet, Lucain excepté, ils n’ont cité que quelques divinités en leur donnant les noms de dieux romains qu’ils devaient considérer comme leurs équivalents. Par contre, ces mêmes auteurs nous révèlent que les Celtes croyaient en l’immortalité de l’âme.
Dans les premiers temps du druidisme, il semble que les Celtes croyaient que l’âme des défunts se réincarnait soit dans un autre corps humain, soit dans un élément de la nature. Plus tard, vint la croyance en l’Autre Monde, sorte de miroir du nôtre, croyance que l’on retrouve dans les mythologies irlandaises et écossaises. C’est ce que confirment deux auteurs classiques :
L’un de leurs enseignements, écrit Pomponius Mela, est que les âmes sont éternelles et qu’il y a une autre vie chez les morts.
Et Lucain, dans le premier livre de la Pharsale, ajoute :
Ils pensent que des corps les ombres divisées
Ne vont pas s’enfermer dans les champs Élysées
Et ne connaissent point ces lieux infortunés
Qu’à d’éternelles nuits le ciel a condamnés.
De son corps languissant, une âme séparée
En reprend un nouveau dans une autre contrée ;
Elle change de vie au lieu de la laisser
Et ne finit ses jours que pour la commencer.
(…) De là naît dans leurs cœurs cette bouillante envie
D’affronter une mort qui donne une autre vie,
De braver les périls, d’affronter les combats
Où l’on se sent renaître au milieu du trépas.

Cette croyance en une autre vie est si forte que, selon Pomponius Mela, « le règlement des affaires, même le remboursement des sommes prêtées, étaient remis aux enfers ».
Et c’est dans ce contexte religieux qu’interviennent les druides.
Les gardiens de la mémoire
Le rôle des druides est extrêmement complexe et ne se limite pas, loin de là, à la seule fonction religieuse. Devins, prêtres, juges, ils étaient aussi éducateurs et gardiens de la mémoire. Toutes ces fonctions font d’eux les hommes les plus importants de la tribu, comme le précise César dans ses Commentaires de la guerre des Gaules :
Dans toute la Gaule, il n’y a que deux classes d’hommes qui soient comptées pour quelque chose et considérées… L’une est celle des druides, l’autre celle des chevaliers.
Les druides ne vont point à la guerre ; ils ne contribuent pas aux impôts comme le reste des citoyens ; ils sont dispensés du service militaire et exempts de toute espèce de charge. De si grands privilèges et le goût particulier des jeunes gens leur amènent beaucoup de disciples ; d’autres sont envoyés auprès d’eux par leurs familles. Là, ils apprennent, dit-on, un grand nombre de vers et passent souvent vingt années dans cet apprentissage. Il leur est défendu d’écrire ces vers, tandis que, dans la plupart des autres affaires publiques et privées, ils se servent de l’alphabet grec. Je crois voir deux raisons de cet usage : l’une est pour ne point livrer au vulgaire les mystères de leur science ; l’autre pour empêcher les disciples de se fier à l’écriture et de négliger leur mémoire… Ils discutent aussi sur le mouvement des astres, la grandeur de l’univers, la nature des choses, le pouvoir et l’influence des dieux immortels et transmettent ces doctrines à la jeunesse.
Les druides vus par César font, en fait, plus penser à des sages et à des orateurs qu’à des hommes attachés à la religion. D’ailleurs, le chroniqueur Pomponius Mela les nomme « maîtres de la sagesse », terme inspiré, en grande partie, par l’étude des astres que pratiquaient les druides et qui leur permettait d’établir le calendrier des fêtes, des moissons et des jours propices à la guerre ou au sacrifice.
Le cumul des pouvoirs
Les druides avaient aussi souvent une fonction de conseillers ou de juges. La réunion des Carnutes, que signale César, avait sans doute pour but, outre l’élection éventuelle d’un chef des druides, la mise au point d’une stratégie politique commune. Tel est du moins l’opinon de Miranda Green, directrice du Centre pour l’Étude de la Culture, de l’Archéologie, des Religions et de la Biogéographie du pays de Galles et auteur du très instructif ouvrage intitulé Les Druides. Supposition qui trouve confirmation dans les écrits de César, toujours lui, qui précise bien que c’est après cette fameuse assemblée que Vercingétorix put, avec la bénédiction et le soutien des druides, unifier les tribus gauloises contre l’envahisseur romain.
Le pouvoir et l’influence des druides était tels qu’ils étaient parfois druides et chefs de tribu en même temps, tel Diviciac qui cumulait les deux fonctions chez les Éduens au Ier siècle avant J.-C.. Plus tard, dans les récits de la mythologie celtique, on retrouve des druides qui, comme Cathbad présent dans la légende de Cuchulainn et de Deirdre d’Irlande ou comme le druide qui éleva sainte Brigitte, faisaient véritablement office d’éminences grises.
Cette implication des druides dans la politique sera sans doute une des raisons qui pousseront les Romains à les pourchasser implacablement. En effet, ils seront impliqués dans toutes les révoltes contre les Romains, que ce soit celle de Vercingétorix ou celle de Bouddica, reine des Icènes, qui, au Ier siècle de notre ère, tentera de soulever l’actuelle Grande-Bretagne. Rien d’étonnant après cela que Tibère ait promulgué un édit interdisant le druidisme, édit qui devait finalement conduire à son éradication. Faisant chorus avec la volonté impériale, les auteurs du Ier siècle après J.-C. vont faire un intense travail de propagande en décrivant les Celtes comme des barbares sanguinaires, ce dont les très civilisés citoyens romains ne doutaient d’ailleurs pas, et les druides comme les plus barbares de tous. La preuve ? Les sacrifices humains !
Des autels couverts de sang
Que les sacrifices humains aient été pratiqués par les Celtes, personne ne le conteste. Mais pour des hommes qui croyaient en l’Autre Monde, un monde meilleur qui plus est, la mort en soi n’avait rien de si terrible… De plus, il convient de distinguer les différentes formes de sacrifices rituels. Certains étaient à caractère judiciaire :
Ils jugent plus agréable aux dieux, relate César, le supplice de ceux qui sont convaincus de vol, de brigandage ou de quelque autre crime…
Diodore de Sicile fera exactement le même rapprochement, expliquant que les criminels étaient emprisonnés durant cinq ans puis empalés « en l’honneur des dieux ». Ces « sacrifices judiciaires » vont bien sûr de pair avec le rôle de juge dévolu aux druides.
De son côté, l’archéologie confirme de mille façons l’existence des sacrifices humains rituels. Ainsi, le célèbre chaudron de Gundestrup, trouvé dans une tourbière du Jutland et datant sans doute du Ier siècle avant J.-C., est doté de plaques sculptées sur lesquelles apparaissent des divinités, des scènes mythologiques et… des scènes de sacrifices. L’une de ces scènes montre un énorme taureau sacrifié et une autre un sacrifice humain : on y voit un dieu -ou un druide- plongeant sa victime dans une sorte de cuve.
La découverte, en 1984, de celui que l’on appelle « l’homme de Lindow » apporte la preuve de la participation active des druides à ces sacrifices -confirmation qui n’était d’ailleurs pas vraiment nécessaire car il aurait été étonnant que ces hommes dévolus aux choses religieuses se soient désintéressés des sacrifices rituels. Le corps de ce jeune homme du Ier siècle avant J.-C. a été admirablement conservé dans la tourbe : il apparaît qu’il a reçu des coups à la tête, qu’il a été étranglé puis qu’il a eu la gorge tranchée. Mais surtout, il avait ingurgité juste avant sa mort un repas rituel contenant du pollen de gui, ce qui impliquerait les druides.
D’autre part, le fait que l’homme de Lindow ait eu la gorge tranchée peut laisser supposer qu’il fut une victime d’Ésus. En effet, les formes de sacrifices dépendaient du dieu qui était ainsi honoré : pour Taranis, le Tonnerre, on utilisait le feu ; pour Ésus, on poignardait les victimes puis on les attachait à un arbre, où elles se vidaient de leur sang ; Teutatès, quant à lui, agréait les sacrifices par noyade, comme celui qui est représenté sur le chaudron de Gundestrup.
Lire dans des entrailles… humaines
Si l’on en croit le témoignage de Diodore de Sicile, d’autres sacrifices humains étaient pratiqués sur les prisonniers de guerre pour remercier les dieux de la victoire. Une fois de plus, l’archéologie confirme le fait : à Gournay-sur-Aronde, dans l’Oise, un sanctuaire celtique a été mis au jour. Là, on a découvert des ossements de soldats morts au combat ou victimes de sacrifices en tant que prisonniers.
Tite-Live, tout comme Diodore de Sicile, évoque également ce que l’on appelle « la chasse aux têtes ». C’est ainsi que le général romain Posthumus, battu et fait prisonnier, eut la tête tranchée. Son crâne fut ensuite nettoyé, vidé, doré et finalement utilisé comme coupe de cérémonie !
Le site de Roquepertus, aux environs de Marseille, confirme avec éloquence cette pratique : là, on a exhumé des piliers dans lesquels étaient enchâssés des crânes humains.
Une dernière forme de sacrifice est évoquée par les auteurs anciens : le sacrifice pratiqué dans le cadre de la divination.
Ils consacrent un homme aux dieux en l’aspergeant, comme dans une libation, puis ils le percent avec une épée dans une région située au-dessus du diaphragme, raconte Tacite. Ils font ensuite leur prédiction d’après la chute de celui qui a été frappé et qui tombe, d’après l’agitation de ses membres et d’après la manière dont le sang a coulé.
Et en effet, la divination, qui n’était pas toujours pratiquée sur des sujets humains, était également une fonction importante des druides. Ils savaient lire les astres, communiquer avec les dieux et les forces de la nature, lire dans les entrailles des taureaux ou des chevaux, dans le vol des oiseaux aussi, pratique courante dans tout le monde gréco-romain. Et ce don de prédiction explique en grande partie l’influence des druides sur les décisions politiques.
Druidesses et prophétesses
D’après les auteurs classiques, la fonction de druide se déclinait aussi au féminin : Tacite évoque, lors de l’attaque de l’armée romaine du sanctuaire druidique situé sur l’île d’Anglesey, des « femmes semblables à des furies, les cheveux dénoués et portant des torches ». Mais les preuves archéologiques manquent. En effet, il est impossible actuellement de déterminer si les femmes représentées sur les objets cultuels étaient des déesses, des victimes ou des druidesses. Seule la dame de Chamalières pourrait, avec une quasi-certitude, être considérée comme une druidesse.
Au Ier siècle avant J.-C., un sanctuaire de guérison situé près d’une source, à Chamalières, attira nombre de pèlerins. On a retrouvé sur le site une multitude d’ex-voto en bois et l’un d’eux représente une femme voilée portant torque. La torque et le voile pourraient en effet indiquer une druidesse.
Ce qui est sûr, par contre, c’est qu’il existait des prophétesses et des magiciennes, personnages que l’on retrouve dans la mythologie irlandaise, comme la reine-magicienne Medb, ou Maeve, qui viendra à bout du héros légendaire Cuchulainn. C’est également ce que nous révèle une tablette, découverte à L’Hospitalet-du-Larzac, qui relate la rivalité entre deux groupes ou clans de magiciennes.
Leur pouvoir était redouté et elles exerçaient, semble-t-il, en marge de la religion officielle. Peut-être même y eut-il des « chasses aux sorcières » épisodiques. C’est du moins ce qu’on peut penser après la découverte de certaines tombes, comme celle de Kimmeridge, dans le Dorset, contenant plusieurs femmes. Décapitées, elles avaient eu la mâchoire inférieure détachée, ce qui laisse supposer que ce qu’elles avaient à se reprocher était en rapport avec la parole.
Peut-être ces femmes, ayant jeté des sorts de leur vivant, précise Miranda Green, fallait-il les empêcher de le faire après leur mort.
Plusieurs sites archéologiques, pour la plupart des sanctuaires relativement importants, ont ainsi révélé la présence de femmes dans les rituels de la religion celtique sans que l’on puisse vraiment déterminer leur fonction : étaient-elles là en tant que druidesses, prophétesses, servantes des druides ou gardiennes de certains sanctuaires?
Les lieux sacrés
Par ailleurs, les lieux sacrés de la religion celtique sont de plusieurs sortes. Certains étaient dévolus à la guérison, comme la fameuse source de Chamalières ou le sanctuaire de Bath, dont la source d’eau chaude avait des vertus curatives si particulières que les Romains vont la reprendre à leur compte. D’autres encore, comme le site de Gournay-sur-Aronde ou l’île d’Anglesey, sont si importants qu’ils laissent supposer qu’il existait une organisation druidique avec des sortes de « maisons-mères ». Ces sanctuaires « artificiels », pour les différencier des lieux sacrés naturels situés à l’emplacement d’une source ou d’un bois, sont une véritable manne pour les archéologues qui ont découvert une multitude de torques, de sceptres ou de bandeaux sacerdotaux. Pour ce qui est des autres lieux sacrés, détruits au cours de la conquête romaine ou à l’arrivée du christianisme, ils ne nous sont connus généralement que par les textes classiques.
Le druidisme, décadent en Europe continentale dès le Ier siècle après J.-C., ne survivra plus qu’en Irlande et au Pays de Galles avant de céder le pas à la religion chrétienne. Oublié pendant des siècles, il redeviendra à la mode sous l’impulsion du pasteur William Stuckley qui, au XVIIIe siècle, va totalement réinventer le druidisme, l’entourant d’une aura romantique et mythique qui fera des émules jusqu’au XXe siècle.
Cependant toutes les découvertes archéologiques ne suffisent pas, et ne suffiront sans doute jamais, à nous permettre de saisir pleinement ce que fut la religion des Celtes. Beaucoup s’y sont essayés, certains se prétendent même héritiers des druides. Mais il n’y a pas d’héritage parce qu’il n’y a jamais eu de testament…  Les druides s’en sont allés dans l’Autre Monde, emportant avec eux leur mystère…

Le temps des mégalithes

Jeune guerrier celte près d'un menhir (gravure du XIXe siècle).
Jeune guerrier celte près d’un menhir (gravure du XIXe siècle).

Lieux de légende, objets de superstition depuis des millénaires, les mégalithes sont au cœur de l’imaginaire celtique. Leur origine lointaine, leur profusion en Europe et, surtout, leur taille gigantesque interpellent aussi bien les archéologues que les historiens, les chercheurs que les amateurs.
Condamné par l’Église dès le IVe siècle, le culte des « pierres levées » n’en a pas moins survécu pendant des siècles. Afin de faire cesser les rites celtiques et de les détourner de leur origine païenne, l’Église va donc « christianiser » les mégalithes et, au détour d’un chemin de Bretagne, il n’est pas étonnant de voir, parfois, un menhir surmonté d’une croix. Mais la soumission à l’Église ne fut jamais totale et les fées, les sibylles ou les sorcières rodent encore autour des dolmens ou des menhirs.
Refuge de Méduse en Corse, lieux de sabbat des sorcières, tombeau de Merlin caché dans la forêt de Brocéliande, légionnaires statufiés alors qu’ils poursuivaient saint Cornély, à Carnac, les légendes attachées aux mégalithes se suivent et ne se ressemblent pas. Fortement imprégnées de christianisme, ces histoires fabuleuses nous plongent cependant au plus profond de l’imaginaire celtique.

Mais n’allez surtout pas vous promener autour de la « pierre levée » de Saint-Martin-d’Arcé qui tourne sur elle-même au douzième coup de minuit ; ni à Carnac où les trois mille menhirs plongent, à la nuit tombée, dans la mer ! Car, qui sait quelle serait la punition pour avoir violé le secret des pierres !
Pourvoyeurs de santé, comme le dolmen perforé de Trie-Château, ou de fécondité comme la Pierre aux maris, en Alsace, ou encore le menhir penché de la Tremblais à Saint-Samson-sur-Rance et celui de Kerloas, à Plouarzel : la légende et la superstition entourent chaque dolmen, chaque menhir…
Mais, d’où viennent réellement les mégalithes ?
Des pierres de sacrifices
L’intérêt pour l’étude des mégalithes, ces blocs de pierre de dimensions imposantes regroupant les menhirs, les dolmens, les cairns et les cromlechs, est relativement récent et suscite une multitude d’interrogations.
Dès le XVIIIe siècle, La Tour d’Auvergne, qui se piquait d’être historien, s’était penché sur les mégalithes et leur donnait une fonction politique et religieuse : sur les dolmens, se signaient les traités et les druides y faisaient des sacrifices humains. Mais, c’est avec l’Anglais Stukeley (1687-1765) que l’intérêt pour les mégalithes va prendre tout son essor. En ressuscitant la religion druidique, jusqu’à en faire un vaste mouvement d’adoration de la nature se réunissant dans des lieux mythiques, tels que Stonehenge, Stukeley va « réveiller » le passé celtique de toute l’Europe et donner une nouvelle impulsion à l’archéologie dans ce domaine.
Le XIXe siècle sera donc le siècle des archéologues les plus fervents, des « Antiquaires » comme on disait alors, qui vont s’abattre sur chaque tumulus de terre et déterrer, peu à peu, les dolmens enfouis partout en Europe.
Les premières fouilles se déroulent au Danemark et se généralisent rapidement dans tout le monde celtique, allant de l’Angleterre au Portugal, en passant par l’Allemagne et la France dans son ensemble. Et les conclusions des savants et des archéologues vont raviver l’imaginaire qui entoure déjà ces monuments. Pierres druidiques par excellence, striées de sillons conduisant à des sortes de récipients en pierre, pour les chercheurs cela ne fait pas de doute : les dolmens étaient des pierres de sacrifice ! D’ailleurs, n’a-t-on pas trouvé des ossements à proximité des dolmens et même des menhirs ?
La fonction des mégalithes ayant été décryptée, il ne restait plus, alors, qu’à en trouver l’origine. À la fin du XIXe siècle, les savants vont, lors de fréquents colloques qui réunissent tous les amateurs de mégalithes, échafauder toutes sortes d’hypothèses. Et la présence de ces monuments gigantesques hors d’Europe occidentale va les conduire à imaginer l’existence d’une religion mégalithique universelle, propagée par les… Égyptiens ! Nos ancêtres les Gaulois auraient subi l’influence de « missionnaires » égyptiens (après tout, n’ont-ils pas déjà construit pyramides et obélisques !) et élevé à leur tour de semblables monuments, sans pour autant atteindre à la perfection des orientaux, bien sûr… Peuple  barbare et rude, les Celtes ne pouvaient produire qu’un art des plus… primaires.
Malgré certains écrits beaucoup plus sérieux, les mégalithes restent encore très mystérieux au XIXe siècle et au début du XXe siècle, et il faut attendre le milieu du siècle pour que la science des mégalithes prenne un nouvel essor.
Des tombeaux vieux de sept mille ans !
C’est en 1955, en effet, qu’est utilisé pour la première fois sur des mégalithes le carbone 14, inventé six ans auparavant par l’Américain Libby. Le résultat de la datation fait l’effet d’une véritable bombe dans la société savante de l’époque : les mégalithes datent, pour les plus anciens, du Ve siècle avant notre ère !

Signes gravés de Gavrinis.
Signes gravés de Gavrinis.

Il paraissait jusqu’alors impossible que les hommes du néolithique, sédentarisés depuis peu, aient déjà une religion, celle des druides, et des chefs, des architectes. Mais le carbone 14 est formel ! Et au même moment, abandonnant les théories fantaisistes de leurs prédécesseurs, les archéologues découvraient la véritable signification des dolmens.
Alors, si ce ne sont pas des pierres d’autels ou des lieux de sacrifices, que sont ces mégalithes ?
Les dolmens, les cairns et les hypogées (grottes artificielles que l’on trouve à Malte et Gozo) sont des tombeaux, élevés par l’homme, du Ve siècle au IIIe siècle avant J.-C.…
Le nom breton de dolmen (« dol » signifie table et « men » pierre) décrit parfaitement ces blocs de pierre dressés, couverts d’une sorte de table horizontale, formant une chambre, ouverte ou fermée. Certains dolmens comportent même une galerie donnant accès à des chambres annexes ou à des antichambres, comme c’est le cas à La Roche aux Fées et à Locmariaquer. Là, on enterrait les morts par famille ou par tribu et on célébrait le culte des ancêtres.
Nombre de dolmens datent, de toute évidence, de différentes périodes. Et il semble que plusieurs générations aient parfois été enterrées dans des dolmens qui peuvent, au fil des siècles, « s’allonger » à volonté : de véritable caveau familial.
Certains cairns (tumulus en pierre) atteignent ainsi des longueurs impressionnantes. Le cairn de Barnenez, près de Morlaix, l’une des constructions les plus anciennes, mesure soixante-dix mètres de long et vingt-cinq de large. On trouve à l’intérieur onze chambres funéraires, reliées par plusieurs couloirs parallèles. C’est une architecture élaborée, agrémentée de pierres sculptées, symboles de l’art néolithique et dont le plus beau fleuron se trouve à Gavrinis, « l’île de la Chèvre », dans le golfe du Morbihan.
Certains cairns ou certains tumulus renferment ainsi plusieurs dizaines, et parfois même plusieurs centaines, de squelettes !
Qu’ils reposent en paix !

Tombe d'un chef gaulois d'après une reconstitution archéologique.
Tombe d’un chef gaulois d’après une reconstitution archéologique.

La construction de ces tombeaux et les bijoux ou les armes que l’on y trouve dénotent un très grand respect dû aux ancêtres. Mais ce culte semble aller plus loin qu’un simple hommage aux mânes et la peur n’est pas bien loin…
En explorant le dolmen de Pontcharaud, dans le Puy-de-Dôme, les archéologues ont découvert une dizaine de squelettes dans un état assez étrange : des corps d’hommes, de femmes et d’enfants, couchés sur le ventre, la tête tournée sur le côté, ayant les pieds et les mains coupés ! Que signifie cette amputation ? Pourquoi les corps ont-ils été placés sur le ventre ? N’est-ce pas pour être sûr que ces morts ne puissent jamais ramper hors des ténèbres, qu’ils ne revoient jamais la lumière ? C’est en tout cas l’avis des experts qui considèrent que les morts, devenus de véritables dieux, sont réellement craints et respectés en tant que tels.
Si les dolmens ont beaucoup perdu de leur secret, les menhirs et les cromlechs (ensemble concentrique de menhirs) ont su garder tout leur mystère.
Ces « pierres longues » ou « pierres levées » (du breton « men » pierre et « hir » longue) sont, en moyenne, hautes de trois à six mètres et s’enfoncent dans le sol jusqu’au quart de leur taille. Certaines sont plus impressionnantes et peuvent atteindre les vingt mètres de haut, comme le menhir de Locmariaquer qui, avant de se briser, mesurait plus de vingt-trois mètres ! Et il est très rare de trouver un menhir tout seul : ils sont souvent groupés en cromlech, comme à Avelbury et à Stonehenge ou en alignement, comme à Carnac.
Les menhirs sont des mégalithes, très simples dans leur exécution, mais, à la différence des dolmens, ce ne sont pas des monuments funéraires. À quoi servent-ils alors ? Représentent-ils quelque chose ? Symboles phalliques de la fécondité, « perchoirs » pour les âmes, lieux de culte pour la célébration des ancêtres ou encore repères pour l’observation des astres, les hypothèses ne manquent pas. Mais c’est cette dernière suggestion qui semble la plus probable, tout au moins en ce qui concerne Stonehenge.
Le site mythique de Stonehenge
Dédié au culte solaire, lieu de pèlerinage des nostalgiques de la religion druidique, Stonehenge est plus qu’un site archéologique, c’est une véritable légende.
La mythologie celtique raconte que l’on doit l’élévation de Stonehenge à la magie de l’enchanteur Merlin. Ce dernier devait ériger, à la demande du roi Uterpendragon, un monument funéraire digne de son frère défunt, le roi Pendragon. Et Merlin, faisant venir les pierres de la région des Géants, en Irlande, construisit le cromlech de Stonehenge…

Le mythique site de Stonehenge.
Le mythique site de Stonehenge.

En réalité, le site de Stonehenge date, environ, de 3000 avant notre ère. Ce temple est formé de quatre cercles concentriques. Le premier cercle, le plus ancien aussi, est interrompu par une ouverture, appelée « avenue », orientée vers le point où se lève le soleil le jour du solstice d’été. La direction est clairement désignée par la « Heel stone », qui place l’observateur dans l’axe parfait pour contempler ce phénomène. Les trois autres cercles, plus récents, n’enlèvent rien à la fonction première du site.
En fait, Stonehenge est un excellent observatoire permettant de suivre les cycles du soleil et de la lune et dont la précision surprend encore les astronomes modernes.
Le mythe de Stonehenge est tombé, mais qu’en est-il des autres ? La question reste posée…
Symboles d’une société jusque-là relativement peu connue, les mégalithes ont permis « d’approcher » la lointaine civilisation néolithique. À travers les découvertes des archéologues, apparaît une société hiérarchisée, avec des chefs, des prêtres et des architectes qui ont mené à bien l’élévation de ces monuments funéraires et de ces menhirs. Les fouilles, entreprises dans les dolmens, ont mis au jour les dernières reliques d’une civilisation néolithique qui se révèle étonnamment perfectionnée. En effet, au cours de certaines recherches, les archéologues ont aussi découvert des crânes portant le signe d’une trépanation… et d’une trépanation réussie !
Certes, les recherches qui ont été faites ces dernières années ont levé un coin du voile, mais les chercheurs se pencheront encore longtemps sur l’étude des dolmens et des menhirs et des sites comme Carnac, Callanish, en Écosse, ou Avelbury garderont toujours de leur mystère…

De la dame de Vix à la reine Boudicca

Contrairement à la très machiste société romaine, les Celtes considéraient les femmes comme leurs égales et acceptaient que le pouvoir fût entre leurs mains.
Les textes, la mythologie et l’archéologie confirment le fait que certaines de ces femmes celtes ont joui d’un réel pouvoir.
La reine Medb du Cycle d’Ulster apparaît comme une femme indépendante, ayant sa propre armée et la dirigeant d’une main de fer.
À Vix, en Bourgogne, la mise au jour d’une tombe laisse penser que la femme qui y fut enterrée au VIe siècle avant J.-C. avait un certain statut social. En effet, son corps avait été transporté sur un char à quatre roues, démonté et laissé dans le caveau, et était environné de nombreux bijoux ou pièces de vaisselle. Un énorme vase d’origine grecque était aussi dans la tombe et la dame de Vix portait elle-même une superbe torque en or ou un diadème. Certes, on aurait pu penser qu’elle n’était si richement honorée que par le haut rang de son époux mais l’époux n’apparaît nulle part ici. Pas une seule tombe environnant celle de la dame de Vix n’a révélé autant de richesses. Il semble donc que c’est bien la dame de Vix qui détenait le pouvoir.
Les auteurs classiques, notamment Tacite et Dion Cassius, ont confirmé que certaines femmes avaient rang de chef : la reine Boudicca en est un exemple frappant. Boudicca était la veuve du roi des Icéniens, Prasutag, qui avait passé un pacte avec l’empereur Néron, assurant ainsi l’indépendance de son royaume même après sa mort. Quand Boudicca prit le pouvoir, les Romains s’emparèrent de tous les biens des Icénes. Ce fut, pour Boudicca, le signal de la révolte : elle rassembla une grande armée de Bretons et saccagea les villes romaines de Londres, Colchester et Saint Albans. La Bretagne toute entière se souleva bientôt à l’appel de la reine outragée et Rome faillit bien perdre cette province. Mais le sort en avait décidé autrement et Boudicca, battue, se donna la mort.

L’homme à la serpe d’or

Druides gaulois, dont l'un porte une serpe et l'autre un bâton sacerdotal.
Druides gaulois, dont l’un porte une serpe et l’autre un bâton sacerdotal.

L’image du druide vêtu d’une longue toge, portant barbe blanche et suspendu à un chêne avec une serpe d’or tient plus du mythe ; un mythe allégrement repris par les mouvements néo-druidiques depuis le XVIIIe siècle puis par les dessinateurs de bandes dessinées du XXe siècle.
Les druides étaient peut-être vêtus d’une sorte de toge mais ils possédaient également nombre d’autres signes distinctifs, découverts au cours de fouilles archéologiques. Ils portaient sans doute une coiffe ou un bandeau, en bronze généralement, ainsi qu’une torque, signe de supériorité que l’on retrouve chez les chefs ou les représentations des dieux. Durant les rituels, ils portaient un sceptre ou un bâton sacerdotal et Pline parle d’un « œuf de druide », en pierre, qui leur permettait d’acquérir une plus grande éloquence. Quand à la serpe, s’ils en avaient une, elle n’était certainement pas d’or, qui est un métal trop mou, mais de bronze. Pour finir, il faut les voir avant tout comme des maîtres -dans le sens d’enseignants-, des médecins et comme les gardiens de la mémoire que comme des sorciers adeptes de la fabrication des potions.

« Les lauriers de César »

Vercingétorix, jeune chef arverne, vient de reconnaître sa défaite. Il quitte Alésia où il s’était retranché et pénètre dans le camp romain. Là, devant César, il jette ses armes aux pieds du vainqueur et se constitue prisonnier.
Dernier rempart contre la conquête romaine, Vercingétorix avait réussi, après maints efforts, à rallier tous les peuples gaulois sous son pavois. Mais, malgré la victoire de Gergovie, en août 52 av. J.-C., les légions romaines avançaient implacablement.
Le siège d’Alésia, preuve du génie militaire et stratégique romain, ne sera qu’une lente agonie. Enfermés dans la ville, les Gaulois mouraient de faim et leur rares tentatives de sortie étaient vouées à l’échec. Il ne restait qu’un seul espoir : l’arrivée de renforts… qui sont immédiatement repoussés, le 26 septembre 52 av. J.-C.. Dès lors, l’issue est inéluctable et, après la reddition de Vercingétorix, qui suit cet événement, la soumission de la Gaule toute entière n’est plus qu’une question de temps…

Vercingétorix : quand la Gaule défiait Rome

Statue de Vercingétorix.
Statue de Vercingétorix.

Alors que l’imagerie d’Épinal nous présente « nos ancêtres les Gaulois » comme un peuple de barbares chevelus et moustachus, depuis quelques années, celtologues et historiens remettent « les pendules à l’heure ». Ce ne sont pas les Romains, généreux dispensateurs de civilisation, on le sait, qui ont fait des Gaulois un peuple cultivé et civilisé. Les peuples celtes avaient leur propre civilisation, hautement complexe, avec leur hiérarchie, leur religion, leurs médecins, leurs architectes et leurs héros…
C’est de Marseille, comptoir gréco-celtique, que va partir toute la conquête romaine en Gaule. Pendant les guerres puniques, la cité phocéenne, craignant de voir sa force maritime supplantée par celle des Carthaginois, se fait l’alliée de Rome, alliance qui se renouvelle en 154 et en 126 avant J.-C., quand Marseille appelle les Romains à la protéger des tribus celtes environnantes. Ayant pris pied en Gaule, il ne fallut pas longtemps aux Romains pour annexer toute la côte de la Provincia. Et, au Ier siècle avant J.-C., profitant des perpétuelles divisions entre Gaulois, ils ont déjà annexé la Provence, le Languedoc-Roussillon et les rives du Rhône jusqu’à Lyon.
C’est vers cette époque que, pour les Gaulois qui sont plus des agriculteurs que des guerriers, le danger germain se fait de plus en plus précis. Et, en 58 avant J.-C., les Éduens, installés dans le Nivernais et la Bourgogne et depuis longtemps alliés de Rome, font appel aux légions afin de repousser les hordes d’Arioviste le Germain. C’est donc César, alors proconsul de la Gaule romaine, qui prend la tête des armées romaines…
Arioviste est effectivement repoussé hors des frontières gauloises mais pour le proconsul l’occasion est trop belle : à court d’argent et de gloire, César entame la conquête de la Gaule indépendante …
Les premiers à se révolter sont les tribus belges, extrêmement importantes et puissantes mais, jouant sur leur division, César les soumet sans grande difficulté. Les Armoricains tenteront, eux aussi, de repousser les légions romaines, sans plus de succès et, en 52 avant J.-C., César semble bien avoir conquis toute la Gaule.
C’est alors qu’un jeune chef arverne décide de « bouter » les Romains hors de Gaule… il s’appelle Vercingétorix !
L’histoire a très peu de sources sur ce grand personnage qu’est Vercingétorix et, fait incroyable, c’est uniquement grâce aux Commentaires de son ennemi César que son nom n’est pas tombé dans l’oubli.
Son père, Celtill, était à la tête des Arvernes, le plus grand peuple de Gaule, et avait, selon le général romain, obtenu le « principat de toute la Gaule ». Mais son ambition était trop grande et, parce qu’il avait voulu devenir roi, il fut envoyé au bûcher.
Mais quel est donc ce « principat » alors que César certifie qu’il n’y avait aucune unité entre les différents peuples de Gaule ? Certains historiens avancent l’hypothèse qu’il ne pouvait s’agir que d’un « principat » religieux, le druidisme étant le seul lien commun à tous les Gaulois… Cette thèse est intéressante et expliquerait la facilité avec laquelle Vercingétorix fédérera toute la Gaule, ce qu’il n’aurait pu faire avec l’opposition des druides. Vercingétorix reprendra donc l’idée de son père pour qui la survie de la Gaule ne pouvait se faire que dans l’unité.
« L’ami de Rome »
Quand il prend la tête de la révolte arverne, en 52 avant J.-C., Vercingétorix est loin d’être un inconnu pour le proconsul Caïus Julius César…
En effet, durant plusieurs années, le jeune chef arverne combat dans les armées de César en tant qu’auxiliaire. Il y acquiert l’art de la stratégie et la connaissance approfondie de la prodigieuse machine de guerre romaine.
Désigné au titre « d’ami de Rome », selon Dion Cassius, il est surtout proche de César qui cherche à mettre sur les trônes gaulois des hommes qui lui sont totalement dévoués. Et Vercingétorix, César le sait, est un des plus importants chefs arvernes. Sa famille est riche, il a hérité des nombreux clients -au sens romain du terme- de son père et possède un formidable talent d’orateur qui peut lui rallier tous les autres chefs. C’est ce qu’il fera… contre César !
Quand il prend la tête de la révolte, Vercingétorix a une vingtaine d’années. Il a une haute stature, un visage imberbe, comme en témoignent les pièces de monnaies qui le représentent, et possède, au plus haut point, l’art de la stratégie. Aussi attendra-t-il le départ de César à Rome pour lancer la révolte.
Les intérêts politiques du proconsul le rappelaient à Rome, aussi César quitte-t-il la Gaule au début de l’année 52 av. J.-C., laissant ses légions dans leurs quartiers d’hiver, dans le Nord, pour surveiller les Belges, et dans la Provincia. C’est le signal de la révolte.
Réunis dans la forêt des Carnutes, près de Chartres, les députés des nations gauloises font le serment de repousser l’envahisseur romain. À deux cents kilomètres de là, en Auvergne, le jeune Vercingétorix bat le rappel de tous les guerriers arvernes et, à Gergovie, sa capitale, se pose en chef de la révolte. Puis, il envoie des ambassades dans toutes les républiques gauloises afin de les rallier à sa cause.
Tout va alors très vite : Lucter, du Quercy, lui gagne le Rouergue et occupe pour lui le Lot et le Gévaudan, aux frontières de la Gaule romaine, avant de pénétrer en Provence et en Languedoc ; pendant ce temps, Vercingétorix, profitant  de la division des forces ennemies, marche sur les camps d’hiver des Romains, dans le Nord.
Mais César, averti du danger, ne tarde pas à reparaître…
La Gaule, terre brûlée

Bas-relief représentant un combat entre un Romain et un Gaulois.
Bas-relief représentant un combat entre un Romain et un Gaulois.

A la tête de ses légionnaires, le proconsul romain stope l’avance des Gaulois de Lucter, les repousse hors de Provence et décide d’éteindre la révolte dans l’œuf. Elle a commencé en Auvergne, c’est l’Auvergne qu’il attaquera ! Risquant le tout pour le tout, César franchit les Cévennes enneigées en plein hiver et fond comme un aigle sur le sud du pays.
Mais, grâce à un excellent système de routes praticables, il ne faut que quelques jours au chef arverne, alors aux environs d’Avaricum (Bourges), pour rebrousser chemin. Voyant cette armée considérable marcher sur lui, César, à la tête de ses huit légions, quitte l’Auvergne et se réfugie précipitamment chez les Éduens, ses alliés de toujours, avant de s’emparer de toutes les grandes villes gauloises qu’il croise sur sa route.
Vercingétorix, quant à lui, sait déjà qu’il ne pourra pas affronter les tacticiens romains en rase campagne : il préfère les harceler. Appliquant une politique de terre brûlée, il affame les Romains et les pousse à la faute.
Le premier affrontement a lieu à Noviodunum (Nevers). César vient d’accroître son prestige en s’emparant d’Orléans quand les guerriers gaulois fondent sur ses légionnaires. La victoire semble acquise quand le Romain, désespéré, tire sa « dernière cartouche » : il envoie à l’assaut la terrible cavalerie des Germains… Les Gaulois plient et se retirent, dépités. Mais cela ne fait que confirmer la stratégie de Vercingétorix qu’il déploiera à Avaricum (Bourges).
La capitale des Bituriges était, selon les dires de ses habitants, « la plus belle cité de Gaule » : aussi supplièrent-ils le chef arverne de l’épargner. Craignant, en anéantissant cette cité, de s’aliéner les grandes tribus gauloises, Vercingétorix cède de mauvais gré. Immédiatement après, César met le siège devant Avaricum…
La cité des Bituriges est presque totalement entourée de marécages et seul le sud est dégagé, laissant un étroit passage pour l’atteindre. C’est là que César prend position et entame le siège… sous l’étroite surveillance de l’armée gauloise qui s’est établie sur des buttes, à quelques kilomètres au sud. Et d’assiégeant, César devient vite l’assiégé…
Privés de vivres par les Gaulois, harcelés dans leurs fortifications, les Romains sont près de capituler quand Vercingétorix, qui peine de plus en plus à discipliner son armée, décide l’évacuation de la ville par le nord et la destruction de tous les vivres. Selon les dires de César lui-même, ce sont les cris des femmes et le grand tumulte qui accompagnait l’évacuation qui lui ouvrit les yeux. Comprenant le stratagème, il rassemble ses légionnaires et, dans un ultime effort, s’empare de la ville.
Ce qui pourrait paraître comme le premier échec important de l’Arverne va se transformer en gloire pour Vercingétorix. N’avait-il pas conseillé de détruire la ville ? N’a-t-il pas prouvé la valeur de sa politique de terre brûlée ? Au lieu d’être hué, l’Arverne est littéralement acclamé et définitivement reconnu comme le chef suprême de la révolte. Avaricum est une victoire politique… Gergovie sera une victoire militaire !
Le bouclier arverne
Avaricum prise, César peut croire à la victoire. Il se sépare de quatre légions, qu’il place sous les ordres de son lieutenant, Labiénus, avec ordre de juguler la révolte des Parisiens, et se dirige vers la capitale arverne. À Gergovie, il espère porter un coup fatal à l’insurrection.
Vercingétorix, qui ne démord pas de sa stratégie, tente d’épuiser son adversaire. Longeant la rive gauche de l’Allier, il coupe tous les ponts, obligeant les Romains à descendre toujours plus au sud pour trouver un gué. Le printemps est là et la montée des eaux semble un rempart idéal pour les Gaulois. Mais le rusé proconsul finit par prendre les Gaulois par surprise et, traversant la Limagne, se précipite vers Gergovie. Quand il arrive, Vercingétorix a organisé la défense de la ville et, comme à Avaricum, s’est établi avec Teutomate, chef des Nitiobriges d’Aquitaine et ancien « ami de Rome », sur les hauteurs environnant l’oppidum.
Condamné à installer son campement au pied des Dômes, César fait une cible idéale pour les archers et les cavaliers gaulois qui ne manquent pas une occasion de persécuter ses soldats. Et seul le poste avancé installé sur le piton de la Roche-Blanche permet au Romain d’organiser des attaques et d’assurer une défense relativement efficace.
Alors que César a quitté le camp pour regagner à sa cause les cavaliers éduens révoltés, une première attaque en force des Gaulois manque de débouter les Romains de toutes leurs positions. Une fois de plus, c’est la cavalerie germaine qui retourne la situation… Mais, chaque jour, la position des Romains est de plus en plus précaire, aussi César décide-t-il de faire une dernière tentative.
L’une des portes de l’oppidum, qui donne sur un col en pente douce, a été repérée par César. Vercingétorix, devinant les projets du Romain, met hâtivement cette porte en état de défense maximale.
Le jour de l’attaque, César, qui a suivi les mouvements des troupes gauloises, feint d’attaquer le col tout en envoyant le gros de ses troupes à l’assaut de l’oppidum, là où sont installés les guerriers de Teutomate…
Pris de vitesse, l’Aquitain n’a que le temps d’avertir Vercingétorix qui revient à bride abattue sur l’oppidum. Quand il arrive, les premiers assaillants escaladaient déjà le mur d’enceinte. Emportés par une fureur destructrice, les Gaulois les massacrent et César doit se replier précipitamment derrière les tranchées de son camp. Peu après, il abandonne le siège…
La nouvelle se propage alors comme une traînée de poudre. Dans toute la Gaule, le nom de Vercingétorix, vainqueur de César et libérateur du pays, est sur toutes les lèvres !
Le combat des chefs
Après ce « coup de pub » extraordinaire, les nations gauloises les plus hésitantes, y compris les Éduens, se joignent comme un seul homme derrière le vainqueur de Gergovie.
L’armée de César, renforcée par les quatre légions de Labiénus, met le cap sur l’Italie. Menacé de tous côtés, condamné à louvoyer, César dirige son armée sur la Saône quand il est intercepté par Vercingétorix, venu en droite ligne de Bibracte, où il a été reconnu par tous comme unique chef de la nouvelle unité gauloise lors d’une assemblée extraordinaire de tous les chefs gaulois.
Gardant à ses côtés les hommes nécessaires au harcèlement des légions romaines, Vercingétorix disperse les autres avec pour mission de conquérir les provinces romaines de Gaule. Peu après, d’ailleurs, le Languedoc et le Vivarais sont occupés…

Arme gauloise.
Arme gauloise.

C’est sur les bords de l’Ouche que se situe la rencontre des deux armées. Là, à la vue de l’armée en fuite, Vercingétorix enflamme le cœur de ses hommes :
-Les Romains, leur dit-il, s’enfuient dans leur province et abandonnent la Gaule. C’est assez pour assurer la liberté du moment mais trop peu pour la paix et le repos de l’avenir ! Ils reviendront avec de plus grandes forces et la guerre sera sans fin !
Frissonnant d’ardeur guerrière, les chefs de la nombreuse et superbe cavalerie gauloise, que Vercingétorix a désignés pour mener l’assaut, prêtent serment devant les dieux : ils ne regagneront leur toit et leur famille qu’après avoir traversé deux fois, de part en part, la colonne ennemie !
Les Gaulois chargent l’arrière-garde romaine, donnant l’assaut sur trois flancs. Mais c’est alors qu’apparaissent… les redoutables cavaliers germains ! Le combat traîne en longueur, la résistance est farouche et César, à la tête d’une troupe de choc, porte tour à tour secours aux hommes les plus en difficulté. Lui-même manque de finir prisonnier ! Saisi à bras-le-corps par un solide géant gaulois, il ne doit la liberté qu’au manque de discernement du guerrier qui croyait ne tenir qu’un vulgaire officier. Seule l’épée du Romain restera sur le champ de bataille…
Finalement, l’acharnement des auxiliaires germains fait tourner l’avantage. Attaquant, massacrant, ils forcent les Gaulois à la retraite. Alors, c’est la débandade !
Atterré par cette cuisante défaite, Vercingétorix se replie précipitamment dans la forteresse d’Alésia, ancien lieu sacré de la Gaule. Mais les dieux semblent avoir abandonné le chef arverne… Poursuivant les fuyards, César entreprend d’affamer les assiégés.
Un nouvel échec de la cavalerie gauloise face aux Germains convainc Vercingétorix de transformer ses cavaliers en estafettes : l’appel au secours du jeune chef résonne bientôt à travers toute la Gaule…
Mais à peine les cavaliers ont-ils traversé les lignes romaines que César met en branle un formidable système de fortifications et de tranchées.
Trois fossés de quinze pieds de large et de profondeur entourent l’oppidum, l’un rempli d’eau, l’autre hérissé de pieux. Derrière ces fossés, s’élèvent le terrassement et la palissade du campement, elle aussi protégée de pieux acérés. Enfin, d’autres fossés ou puits, tapissés de pieux aigus, de pointes de fer, recouverts de terre et de branchages, sont creusés sur environ huit rangs. Ceci achevé, César ordonne la même disposition de l’autre côté du camp, pour parer à une éventuelle attaque des troupes de secours.
Alésia est verrouillée…
L’ultime bataille
En moins d’un mois, l’armée de secours, réunie sous le commandement de Comm « l’Artebate », ou « l’Artésien », rejoint Alésia à marche forcée.

Vercingétorix se rendant à César (gravure du XIXe siècle).
Vercingétorix se rendant à César (gravure du XIXe siècle).

Quand ils arrivent enfin en vue de l’oppidum, les assiégés, qui n’ont plus de vivres, ont dû expulser les habitants de la ville, hommes, femmes et enfants. Perdus dans le no man’s land qui sépare les deux adversaires, les Mandubiens imploreront la grâce de César… en vain !
À l’arrivée de Comm, les assiégés reprennent courage et, dans un dernier sursaut d’énergie, se lancent à l’attaque. Pris entre deux feux, les Romains résistent tant bien que mal aux ravages que font les archers gaulois dans leurs rangs, jusqu’à l’arrivée… des cavaliers germains ! « Massés en un seul point, en escadrons serrés, les cavaliers germains chargent l’ennemi et le refoulent » puis ils isolent les archers et les massacrent un à un…
Une deuxième attaque a lieu de nuit : c’est un nouvel échec et, au lever du jour, César, satisfait, peut contempler les pièges et les chausse-trappes jonchés de corps empalés. César a prouvé son génie militaire mais il semble que les forces gauloises soient inépuisables et, le troisième jour, environ cinquante mille nouveaux guerriers surgissent du nord de la ville et lancent un ultime assaut.
Les Gaulois se déploient sur tout le nord et l’ouest des fortifications, sachant pertinemment que le proconsul ne pourra résister à une attaque d’une telle ampleur à l’intérieur et à l’extérieur du siège. Pourtant, une fois de plus, les Romains sont sauvés par les Germains qui prennent l’armée de secours à revers et la mettent en pièces.
Les lauriers de César
Les vivres sont épuisés et le désespoir s’est emparé des assiégés après cette dernière défaite. Une seule chose pourra sauver les Gaulois révoltés : le sacrifice du chef.
Alors que tous les chefs gaulois se rendent, désarmés et vaincus, à César, le proconsul voit se présenter celui qui lui a tenu tête neuf mois durant. Paré de ses plus beaux ornements, Vercingétorix, dans le silence le plus complet, jette ses armes aux pieds de son vainqueur…
Six ans plus tard, lors du triomphe de César, les Romains peuvent contempler le fier guerrier, tout juste sorti de la prison Mamertine, enchaîné et amaigri. Le lendemain, il est exécuté…
Ainsi finit le héros de nos siècles anciens, conclut Henri Martin ; ainsi tomba cette première France qu’on appelait la Gaule…