Prophétesses, magiciennes, druidesses et déesses

Les auteurs anciens, sources essentielles dans la compréhension du monde gaulois, sont les premiers à nous mettre sur la piste des prophétesses.
Elles étaient grises parce qu’âgées, raconte Strabon dans sa Géographie, portaient des tuniques blanches recouvertes par des manteaux du lin le plus fin et des ceintures de bronze. Ces femmes pénétraient dans le camp l’épée à la main, se précipitaient sur les prisonniers, les couronnaient puis les conduisaient jusqu’à un chaudron de bronze… Une femme montait sur une marche et, se penchant au-dessus du chaudron, tranchait la gorge du prisonnier que l’on maintenait sur le bord du récipient. D’autres découpaient le corps et, après avoir examiné les entrailles, prédisaient la victoire…
Si Strabon fait preuve d’un certain dégoût en décrivant les actions des prophétesses, les empereurs romains se montreront bien moins tatillons. En effet, dès le règne de Claude, certains empereurs -notamment Dioclétien, Aurélien ou Alexandre Sévère-, dédaignant les traditionnels haruspices, ont préféré voir l’avenir à travers le regard des Gauloises. Et leur pouvoir était tel qu’elles ont pu jouir, dans leur tribu, d’un statut presque divin. Ce fut sans doute le cas de Velléda, dont parle Tacite dans Histoires :
Il était interdit à quiconque d’approcher Velléda ou de s’adresser à elle… Elle restait emmurée dans une haute tour, d’où un membre de sa famille était chargé de transmettre questions et réponses, comme s’il s’agissait d’une médiation entre un dieu et un adorateur.
Mais les prophétesses ne furent pas les seules à séduire les notables romains : les magiciennes gauloises étaient fort demandées, bien que discrètement, pour fabriquer des filtres ou lancer des malédictions.
En Gaule même, leur réputation n’était plus à faire et elles formaient même des clans ou des « guildes » de magiciennes. C’est en tout cas ce que révèle une tablette en plomb, couverte d’inscriptions en gaulois, qui fut trouvée en 1983 dans le Larzac. Elle évoque une véritable « guerre de malédictions », que se livrèrent deux groupes de « femmes douées de magie » et dont un des clans a retracé l’histoire. Sans doute est-ce la mort de l’une des principales magiciennes -la femme trouvée dans la tombe- qui mit fin à l’affrontement.
Mais la magie et les prophéties ne font pas une religion. Les Gauloises avaient-elles donc un véritable rôle religieux ? C’est ce que prétend Pomponius Mela, auteur romain du Ier siècle après J.-C., en parlant des neuf vierges, gardiennes de l’île de Sein, à l’Ouest de la Bretagne. Strabon confirme à son tour en évoquant des prêtresses vivant sur une île à l’embouchure de la Loire. Dans ce lieu interdit aux hommes, la coutume voulait que chaque année les druidesses reconstruisent, en une journée, le sanctuaire dont elles étaient les gardiennes, sans faire tomber un seul matériau, sous peine de mort. Enfin, la découverte à Chamalières, dans le Puy-de-Dôme, d’une statue féminine portant torque et voile -deux signes religieux- suggère qu’il s’agit là de la représentation de la druidesse, prêtresse du sanctuaire.
Des femmes druides en Gaule ? Il y en eut certainement. Et, quand on sait le rôle primordial des druides, leur haute fonction et leur pouvoir immense, cela ne fait que confirmer la place importante des femmes dans la société gauloise.

La déesse-cheval Epona.
La déesse-cheval Epona.

La mythologie n’est pas non plus en reste : le culte d’Épona, la déesse cheval, est commun à presque toute la Gaule et sera adopté par les légions romaines ; de même, le culte des « déesses-mères, qui existe depuis le néolithique, est, selon Renée Grimaud, profondément ancré dans la tradition religieuse gauloise ». Déesses de l’abondance, de la fertilité, de la fécondité, protectrices des nouveau-nés, elles se retrouvent dans tout le monde celtique, sous forme de statues ou de bas-reliefs. Quant à Bélisama, si, à l’est de la Gaule, elle est une sorte de déesse multifonctions du foyer, de la forge, de la poterie et de l’émail, d’après Jacques Marseille, elle devient, au sud de la Seine, une « divinité guerrière, une déesse féroce de la bataille et du carnage, volant au-dessus des combattants et jetant la panique chez l’ennemi ».
Des déesses qui n’ont donc rien à voir avec celles de la mythologie grecque ou romaine, désignées généralement comme la femme ou la fille d’un dieu. Les déesses gauloises sont indépendantes et ne doivent leur pouvoir à personne…

Les bosquet sacrés des Celtes

Réunion de druides (gravure du XIXe siècle).
Réunion de druides (gravure du XIXe siècle).

Dans La Guerre des Gaules, César évoquent clairement des réunions de druides dans des bois sacrés :
« Chaque année, à date fixe, les druides tiennent leurs assises en un lieu consacré, dans le pays des Carnutes, qui passe pour occuper le centre de la Gaule. »
Or, si les druides avaient indéniablement un rôle politique et parfois judiciaire, ils sont surtout restés fameux pour le côté religieux de leur fonction ; et, justement, c’est dans les forêts que les Celtes avaient pour usage de vénérer leurs dieux.
De fait, la religion celte était intimement liée à la nature et notamment au monde sylvestre ou aux sources dans lesquels les Celtes voyaient volontiers la demeure des esprits, des dieux. Lacs, sources, bosquets : autant de lieux parfaitement anodin au yeux des Romains et des Grecs qui étaient en fait des lieux sacrés, de véritables temples naturels. Lucain, un auteur du Ier siècle , raconte que l’armée de César avait détruit un de ces lieux sacrés découvert dans une forêt. Dans La Pharsale, il évoque précisément « un bois sacré qui, depuis les temps les plus anciens, n’avait jamais été profané ». Mais la description qu’il en fait évoque clairement l’Au-delà, le monde des morts plus que des dieux :
«… entourant de ses branches entrelacées les ténèbres et les ombres glacées, à l’écart des mouvements du soleil ».
L’ombre, les ténèbres : voilà à quoi songe Lucain en décrivant ce bois sacré. Serait-ce que le monde des dieux est également celui des défunts ? Ou bien que les défunts sont assimilés à des divinités, qu’elles soient mineures ou non ?
De fait, et c’est étonnant à relever, la description que Lucain fait de ce bois sacré rappelle, selon la remarque de Miranda Green, spécialiste du monde celte, la description des Enfers dans L’Odyssée d’Homère. Un parallèle qui, même si l’on accepte l’idée que Lucain ait retranscrit un passage qu’il connaissait déjà pour illustrer son propos gaulois, laisse entendre que les Grecs anciens, avant de s’adonner à l’élévation de temples plus élaborés les uns que les autres, avaient une vision de l’Autre monde relativement proche de celle des Celtes et que c’est dans les bois, les ondes ou les entrailles de la terre qu’ils imaginaient la demeure des dieux.

La religion celte : de Bélénos à la tribu de Dana

Bien qu’il se limite actuellement à la Bretagne, à la Grande-Bretagne, à l’Irlande, à la Galice et à l’île de Man, le monde celtique était beaucoup plus étendu au début de notre ère et recouvrait aussi la Gaule, la Belgique et une grande partie de l’Allemagne et de l’Espagne. Après l’adoption du christianisme comme religion officielle de Rome, les cultes et les mythologies celtiques commencèrent à décliner.
Au Ve siècle, seul le Pays de Galles et l’Irlande conservaient encore le souvenir de la culture et des légendes celtes. Au Pays de Galles, où on se méfiait des écrits, le souvenir était entretenu dans les mémoires mais, en Irlande, les premiers moines missionnaires s’astreignirent, dès cette époque, à coucher sur le papier un nombre étonnant de légendes et de mythes. Cet effort de conservation, unique dans le monde celte, explique que l’on assimile aisément la « celtitude » à la mythologie irlandaise. Cet aspect réducteur n’est pourtant qu’une apparence. En effet, si les légendes et certains cycles mythologiques sont incontestablement de sources typiquement irlandaises, la religion était la même pour tout le monde celtique. Une religion étroitement liée à la nature et dont les divinités ne sont pas sans rappeler, par bien des côtés, celles de la mythologie scandinave.
Si, depuis le XVIIIe siècle, de nombreux historiens se sont intéressés à la mythologie celtique ou à l’étude du druidisme, bien peu ont tenté de percer le mystère des dieux celtes, notamment gaulois. La raison en est sans doute l’incroyable confusion dans laquelle se trouvèrent les Romains -qui sont pourtant nos meilleurs informateurs- au moment de décrire la religion des Celtes. Certes, grâce à eux, on connaît le rôle essentiel -aussi bien au point de vue politique que religieux- des druides ; on sait que les Celtes pratiquaient les sacrifices humains et qu’ils croyaient à une vie après la mort. Mais de leurs dieux, rien n’est dit, ou presque… À peine quelques lignes, quelques noms sont-ils donnés. Habitués à un panthéon gréco-romain parfaitement hiérarchisé, où chaque dieu a une fonction précise, ils se trouvèrent totalement désemparés face à un monde comprenant un peu plus de quatre mille divinités, aux attributs mal définis, aux noms variant selon les régions.
À l’image des Romains, les historiens modernes seraient, eux aussi, bien embarrassés, n’était l’incroyable matériel récolté par les moines irlandais. En Gaule, par exemple, seules quelques grandes figures se détachent de cette foule de divinités…
Les dieux secrets de la Gaule
D’après César, la divinité la plus vénérée en Gaule était Mercure. Certes, il ne s’agit pas là du même dieu que celui des Romains mais d’un dieu possédant à peu près les mêmes attributs que ceux de la divinité des maîtres de la péninsule. Aux dires du vainqueur des Gaules, « ils le considèrent comme l’inventeur de tous les arts ; il est pour eux le dieu qui indique la route à suivre, qui guide le voyageur ; il est celui qui est le plus capable de faire gagner de l’argent et de protéger le commerce ». Selon certains historiens, ce dieu « multifonctions », dont César ne révèle pas le nom, ne peut être que Lug, le dieu du soleil. Surnommé « Samildanach » en Irlande, ce dieu est effectivement un « artisan multiple » et son culte est fort répandu dans tout le monde celtique : en Irlande, il combat et vainc les Formorii ; en Gaule, des villes lui sont consacrées -Lugdunum, Lyon- et un lieu de culte célèbre lui est dédié sur le Puy-de-Dôme. Pourtant, hors le fait que le culte de Lug soit répandu dans tout le monde celtique, le dieu soleil ne semble pas avoir beaucoup de points communs avec ce « Mercure » décrit par Jules César. Celui-ci semble même plus proche du dieu Ésus, une des divinités majeures des Celtes, dont le nom signifie « Seigneur », « Maître » et qui est le dieu des voyages et des chemins, le défricheur des forêts, un inventeur et un constructeur. À moins, bien entendu, que Mercure ne soit Cernunnos, dieu de l’abondance, mais également des forêts et des animaux sauvages, et que les Romains ont parfois assimilés à Mercure…

Bas-relief, évoquant Taranis, le Tonnant, armé de sa célèbre roue.
Bas-relief, évoquant Taranis, le Tonnant, armé de sa célèbre roue.

La romanisation des dieux
Vient ensuite Taranis le « Tonnant » qui, portant une roue et armé d’un éclair, ressemble fort au Jupiter romain. Épona, quant à elle, apparaît dans l’ensemble du monde celtique, avec quelques variantes dans le nom : ainsi, on l’associe parfois à Rhiannon, un personnage malheureux de la mythologie galloise. Teutatès, bien qu’il soit présent dans nombre de régions, a une personnalité à double facette : pour certains, il est le dieu de la guerre, violent et cruel, pour d’autres, il apparaît comme un dieu fort paisible, protecteur de la tribu. La raison de cet étonnant « dédoublement de la personnalité » réside peut-être tout simplement dans le fait qu’il s’agit en réalité de dieux différents. En effet, Teutatès signifierait « peuple » ou « tribu » et pourrait n’être qu’un adjectif désignant des dieux locaux.
Une chose paraît claire cependant : ces dieux que nous venons de citer ont peut-être été des personnages majeurs de la mythologie celtique, mais leur réputation est incontestablement le fait des Romains qui les considéraient comme les équivalents de certains de leurs dieux. Ésus ou Lug sont attachés à Mercure, Taranis à Jupiter, Teutatès à Mars. Quant au succès du culte de la déesse cheval Épona, il vient de ce que les légions romaines elles-mêmes l’ont adopté avec enthousiasme dès le début de la conquête.
En fait, les dieux celtiques de Gaule restent bien mystérieux…
Les Tuatha de Danann
La mythologie irlandaise demeure donc la seule que nous connaissions vraiment. Et elle met largement en avant ses liens avec la mythologie scandinave. En effet, non seulement les dieux irlandais sont généralement associés à la nature, comme chez les Vikings, mais on retrouve également l’idée que l’univers est divisé en plusieurs mondes -il en existe neuf dans la mythologie scandinave. Par contre, à l’inverse des dieux Vikings, les divinités celtiques ont de multiples liens avec le monde des hommes.
L’épopée celte d’Irlande est divisée en quatre cycles : le cycle mythologique ou des dieux ; le cycle héroïque, dit encore cycle des Ulates (les habitants de l’Ulster) ou de la Branche rouge ; le cycle fenian ou ossianique et, enfin, le cycle historique ou des rois, cycle assez tardif et qui marque le déclin des lettres gaéliques.
Le cycle mythologique, relatif au peuplement de l’Irlande, débute avec l’arrivée des Firbolg, les « hommes sacs » qui, malgré leur nom, sont bien des dieux. Cette invasion allait provoquer la colère des Formorii, dieux marins, violents et possessifs, qui sortirent des flots à l’arrivée des Firbolg, bientôt suivis des Tuatha de Danann.
Le dieu le plus important des Tuatha de Danann, « tribu de la déesse Dana », est Dagda, « le dieu bon ». Sage, versé dans l’art de la magie, ce dieu, qui a le pouvoir de ressusciter les morts et de donner l’abondance, verra l’apogée des Tuatha de Danann mais aussi leur déclin…
Malgré le rôle essentiel de Dagda dans la mythologie irlandaise, c’est pourtant Nuada, un chef des Tuatha de Danann, qui est chargé de diriger les nouveaux dieux lors du premier affontement pour la possession de l’Irlande. Un affrontement qui allait sonner le glas des Firbolg. Reste alors, pour les Tuatha de Danann, à combattre les Formorii, à la tête desquels se trouve Balor le Cyclope. Le second engagement met donc aux prises les champions des deux clans : Balor et Lug.

Bas relief représentant le célèbre dieu Lug, omniprésent dans tous les pays celtes.
Bas relief représentant le célèbre dieu Lug, omniprésent dans tous les pays celtes.

Le triomphe du dieu Lug
Né des amours secrets de Dian Cecht, dieu de la guérison de la race de Dana, et d’Ethlinn, fille unique du Formorii Balor, Lug, le dieu soleil, se voit confier le commandement des Tuatha de Danann après l’abdication de Nuada.
Le choix de Nuada n’est d’ailleurs pas anodin : en effet, une prophétie aurait annoncé à Balor qu’il serait tué par un de ses petits-fils. Les précautions qu’il avait prises pour tenir sa fille éloignée de tout dieu n’ayant servi à rien, la prophétie était en passe de se réaliser. Mais Balor le Cyclope est un combattant redoutable, dont l’œil unique pétrifie ceux qu’il regarde et les tue tout net ! Lug, le dieu soleil, malgré sa jeunesse et sa valeur, décide de jouer la carte de l’ingéniosité… C’est donc armé d’une fronde qu’il se présente sur le champ de bataille de Magh Tuireadh. Là, tel David face à Goliath, il atteint Balor en pleine tête. Déséquilibré, le Cyclope lance un dernier regard sur ses frères Formorii… qui sont foudroyés sur place !
La victoire est totale, mais une victoire qui montera rapidement à la tête du jeune dieu Lug, pris soudain d’une rage sans nom, caractéristique que l’on retrouvera chez son fils.
Ainsi, s’ouvrait l’ère des Tuatha de Danann, qui succèdent aux Formorii et aux Fribolg comme, dans la mythologie viking, les Ases avaient succédé aux Vanes.
Le temps des Gaëls
Mais, à peine commence-t-il, que le temps de la domination des dieux est en passe de prendre fin. Il s’achève définitivement avec l’arrivée des fils de Milésius : les Gaëls.
Milésius est un guerrier espagnol qui, soucieux de venger la mort de son neveu, Ith, décide d’envahir l’Irlande et de chasser les Tuatha de Danann. Milésius ne survivra pas à ce voyage, mais ses fils se chargeront d’accomplir sa vengeance et de prendre possession de l’île.
Chassés, bannis de la terre d’Irlande, les Tuatha de Danann ne la quitteront cependant qu’en surface : en effet, guidés par Dagda, ils se réfugieront sous terre. Là, on dit qu’ils survécurent sous l’apparence de Banshee, c’est-à-dire de fées, à moins qu’ils ne soient devenus des elfes et de lutins.
Mais si l’on quitte effectivement le cycle mythologique, les deux cycles suivants, le cycle héroïque et le cycle ossianique, mettent en scène des personnages qui ne sont pas sans rapport avec les divinités : les fils de Lug et d’Aengus deviennent les héros de l’Irlande, tandis que les magiciens font le lien entre notre monde et celui des dieux…

Dolmens et menhirs, un héritage mystérieux

Les pierres gravées de Gavrinis.
les pierres gravées de Gavrinis.

Lieux de légende, objets de superstition depuis des millénaires, les mégalithes sont au cœur de l’imaginaire celtique. Leur origine lointaine, leur profusion en Europe et, surtout, leur taille gigantesque interpellent aussi bien les archéologues que les historiens, les chercheurs que les amateurs. Condamné par l’Église dès le IVe siècle, le culte des « pierres levées » n’en a pas moins survécu pendant des siècles. Afin de faire cesser les rites celtiques et de les détourner de leur origine païenne, l’Église ne trouve pas de meilleur moyen que de « christianiser » les mégalithes et, au détour d’un chemin de Bretagne, il n’est pas étonnant de voir, parfois, un menhir surmonté d’une croix. Mais la soumission à l’Église ne fut jamais totale et les fées, les sybilles ou les sorcières rôdent encore autour des dolmens ou des menhirs.

Refuge de Méduse en Corse, quelquefois lieu de sabbat des sorcières, tombeau de Merlin, caché dans la forêt de Brocéliande, ou légionnaires statufiés tandis qu’ils poursuivaient saint Cornély, à Carnac, les légendes attachées aux mégalithes se suivent et ne se ressemblent pas. Imprégnés de christianisme, ces contes fabuleux nous plongent cependant au plus profond de l’imaginaire celtique.
N’allez surtout pas vous promener autour de la «pierre levée» de Saint-Martin-d’Arcé qui tourne sur elle-même au douzième coup de minuit ; ni à Carnac où les trois mille menhirs plongent, dès la nuit tombée, dans la mer ! Car, qui peut savoir quelle serait la punition pour avoir violé le secret des pierres !
Pourvoyeurs de santé, tel le dolmen perforé de Trie-Château, ou bien de fécondité comme la Pierre aux maris, en Alsace, ou encore le menhir penché de la Tremblais à Saint-Samson-sur-Rance et aussi celui de Kerloas, à Plouarzel : légende et superstition entourent chaque dolmen et chaque menhir…
Mais, d’où viennent réellement les mégalithes ?
Des pierres de sacrifices
Le vif intérêt pour l’étude des mégalithes, ces blocs de pierre de dimensions imposantes regroupant les menhirs, les dolmens, les cairns et les cromlechs, est assez récent et suscite une multitude d’interrogations.
Au XVIIIe siècle, l’officier La Tour d’Auvergne, qui se piquait d’être un historien, s’était déjà penché sur les mégalithes. Selon lui, ils avaient une fonction politique et religieuse : sur les dolmens, se signaient les traités et les druides y faisaient des sacrifices humains. Mais, c’est avec l’Anglais Stukeley (1687-1765) que cet intérêt pour les mégalithes va prendre tout son essor.
En ressuscitant la religion druidique, jusqu’à en faire un vaste mouvement d’adoration de la nature se réunissant dans des endroits mythiques, tels que Stonehenge, Stukeley va « réveiller » le passé celtique de l’Europe et donner une nouvelle impulsion à l’archéologie dans ce domaine.

Druide faisant un sacrifice (iconographie du XIXe siècle).
Druide faisant un sacrifice (iconographie du XIXe siècle).

Le XIXe siècle sera donc le siècle des archéologues les plus fervents, des « Antiquaires » comme on disait alors, qui vont s’abattre sur chaque tumulus de terre et déterrer, peu à peu, tous les dolmens enfouis, partout en Europe.
Les premières fouilles se déroulent au Danemark et vont se généraliser très vite dans tout le monde celtique, allant de l’Angleterre au Portugal, en passant par l’Allemagne et la France. Et les conclusions des archéologues et des savants vont raviver l’imaginaire, qui entoure déjà ces monuments.
Pierres druidiques par excellence, strillées de sillons conduisant à des sortes de récipients en pierre, pour les chercheurs cela ne fait pas de doute : les dolmens étaient, bel et bien, des pierres de sacrifice ! Et d’ailleurs, n’a-t-on pas trouvé des ossements à proximité des dolmens et même des menhirs ?
La fonction des mégalithes ayant été décryptée, il ne restait plus qu’à en trouver l’origine. Dès la fin du XIXe siècle, les spécialistes vont, lors de fréquents colloques, qui réunissent les amateurs de mégalithes, échafauder toutes sortes d’hypothèses.
Et la présence de ces monuments gigantesques hors d’Europe occiden-tale va même les conduire à imaginer l’existence d’une religion mégalithique universelle, qui aurait été propagée par les… Égyptiens ! Nos ancêtres les Gaulois auraient subi l’influence de « missionnaires » égyptiens (après tout, n’ont-ils pas déjà construit pyramides et obélisques ! ) et élevé, à leur tour, de semblables monuments, sans pour autant atteindre à la perfection des Orientaux, bien sûr…
Peuple barbare et rude, les Celtes ne pouvaient produire qu’un art des plus… primitifs.
Malgré certains écrits beaucoup plus sérieux, les mégalithes demeurent encore très mystérieux, au XIXe siècle et au début du XXe siècle, et il faut attendre le milieu du siècle pour que la science des mégalithes prenne un nouvel essor.
Des tombeaux vieux de sept mille ans !

Un dolmen.
Un dolmen.

C’est en 1955, en effet, qu’est utilisé pour la première fois sur des mégalithes le carbone 14, inventé six ans auparavant par l’Américain Libby. Le résultat de la datation fait l’effet d’une véritable bombe dans la société savante de l’époque : les mégalithes datent, pour les plus anciens, du Ve siècle avant notre ère !
Il paraissait, jusqu’alors, impossible que les êtres humains du néolithique, sédentarisés depuis peu, aient déjà une religion, celle des druides, et des chefs, des architectes. Mais le carbone 14 est formel ! Et, au même moment, abandonnant les théories fantaisistes de leurs prédécesseurs, les chercheurs découvrent la vraie signification des dolmens.
Alors, si ce ne sont pas des pierres d’autels ou de sacrifices, que sont ces mégalithes ?
Les dolmens, les cairns ainsi que les hypogées (grottes artificielles que l’on trouve à Malte et à Gozo) sont des tombeaux, élévés par l’homme, du Ve au IIIe siècle avant J.-C..
L’appellation bretonne de dolmen (« dol » signifie table, « men », pierre) décrit parfaitement ces blocs de pierre dressés, couverts d’une sorte de table horizontale, et qui forment une chambre, ouverte ou fermée. Certains dolmens comportent même une galerie donnant accès à des chambres annexes ou à des antichambres, comme c’est le cas à La Roche-aux-Fées ou bien à Locmariaquer. Là, on enterrait les morts, par famille ou par tribu, et on célébrait le culte des ancêtres.
Nombre de dolmens datent, de toute évidence, de différentes périodes. Et il semble que plusieurs générations aient, parfois, été enterrées dans des dolmens, qui peuvent, au fil des siècles, « s’allonger » à volonté…
Certains cairns (tumulus en pierre) atteignent ainsi des longueurs très impressionnantes. Celui de Barnenez, près de Morlaix, l’une des constructions les plus anciennes, ne mesure pas moins de soixante-dix mètres de long et vingt-cinq de large ! On trouve, à l’intérieur, onze chambres funéraires, unies par quelques couloirs parallèles. C’est une architecture assez élaborée, agrémentée de pierres sculptées, qui sont les symboles de l’art néolithique et dont le plus beau fleuron se trouve à Gavrinis, « l’île de la Chèvre », dans le golfe du Morbihan. Certains cairns ou tumulus renferment ainsi plusieurs dizaines, et, parfois même, plusieurs centaines de squelettes !
Qu’ils reposent en paix !
La construction de ces tombeaux et les bijoux ou les armes que l’on y trouve dénotent un très grand respect dû aux ancêtres. Mais ce culte semble aller plus loin qu’un simple hommage aux mânes et la peur n’est pas bien loin…
En explorant, dans le Puy-de-Dôme, le dolmen de Pontcharaud, les archéologues ont découvert une dizaine de squelettes dans un état assez étrange : des corps d’hommes, de femmes et d’enfants, allongés sur le ventre, la tête tournée sur le côté, ayant pieds et mains coupés ! Que signifie cette amputation ? Pourquoi les corps ont-ils été placés sur le ventre ? N’est-ce pas pour être sûr que ces morts ne puissent plus jamais ramper hors des ténèbres, qu’ils ne revoient jamais la lumière ? C’est, en tous cas, l’avis des experts qui considèrent que les morts, devenus de vrais dieux, sont craints et respectés en tant que tels.
Le mystère des pierres levées
Si les dolmens ont beaucoup perdu de leur secret, les menhirs et les cromlechs (ensemble concentrique de menhirs) ont su conserver tout leur mystère.
Ces « pierres longues » ou « pierres levées » (du breton « men » pierre et de « hir », longue) sont, en moyenne, hautes de trois à six mètres et elles s’enfoncent dans le sol, jusqu’au quart de leur taille.
Certaines sont plus impressionnantes et atteignent les vingt mètres de haut, tel le menhir de Locmariaquer qui, avant de se briser, mesurait plus de vingt-trois mètres ! Et il est très rare de trouver un menhir seul : ils sont, souvent, groupés en cromlech, comme à Avebury et à Stonehenge ou en alignement, comme à Carnac.
Les menhirs sont, en fait, des mégalithes, très simples dans leur exécution, mais, à la différence des dolmens, ce ne sont pas des monuments funéraires. À quoi servent-ils ? Représentent-ils quelque chose ?… Symboles phalliques de la fécondité, « perchoirs » pour les âmes, lieux de culte pour la célébration des ancêtres ou encore repères pour l’observation des astres, les hypothèses ne manquent pas. Et c’est cette dernière suggestion qui semble la plus probable, tout au moins en ce qui concerne Stonehenge.
Le site mythique de Stonehenge

L'enchanteur Merlin et la fée Viviane (iconographie du Moyen Âge).
L’enchanteur Merlin et la fée Viviane (iconographie du Moyen Âge).

Dédié au culte solaire, lieu de pélerinage des nostalgiques de la religion druidique, Stonehenge est plus qu’un site archéologique, c’est une véritable légende.
La mythologie celtique raconte que l’on doit l’élévation de Stonehenge à la magie de l’enchanteur Merlin.
Ce dernier devait ériger, à la demande du roi Uterpendragon, un monument funéraire, digne de son frère défunt, le roi Pendragon. Et le célèbre magicien Merlin, faisant venir chaque pierre de la région des Géants, en Irlande, fit construire le fameux cromlech de Stonehenge…
En réalité, le site de Stonehenge est daté aux environs de 3000 avant notre ère. Ce temple celtique est formé de quatre cercles concentriques. Le premier cercle, le plus ancien aussi, est interrompu par une ouverture, qui est appelée « avenue », orientée vers le point où se lève le soleil le jour du solstice d’été.
Cette direction est, très clairement, désignée par la « Heel stone », qui place l’observateur dans l’axe parfait pour contempler ce phénomène. Quant aux trois autres cercles, les plus récents, ils n’ôtent rien à la fonction première du site.
En fait, Stonehenge est un excellent observatoire permettant de suivre les cycles du soleil et de la lune et dont la précision surprend, aujourd’hui  encore, nos astronomes modernes.
Le mythe du site de Stonehenge est tombé, mais qu’en est-il des autres ? La question reste posée…
Symboles d’une société, jusque-là relativement peu connue, ce sont les mégalithes qui ont, enfin, permis une « approche » de la lointaine civilisation néolithique.
À travers toutes les découvertes faites par les archéologues, nous apparaît une société bien hiérarchisée, avec des chefs, des druides et des architectes, qui ont pu mener à bien l’élévation de tous ces monuments funéraires et de tous ces menhirs.

Le site de Stonehenge.
Le site de Stonehenge.

Les différentes fouilles, entreprises dans les dolmens, ont mis au jour les dernières reliques d’une civilisation néolithique qui se révèle étonnamment perfectionnée.
Effectivement, au cours de certaines recherches, les chercheurs ont aussi découvert des crânes portant le signe d’une trépanation… et d’une trépanation bien réussie !
Certes, les fouilles, qui ont été faites ces dernières années, ont levé un coin du voile, mais les archéologues se pencheront, encore longtemps, sur l’étude des dolmens et autres menhirs.
Ainsi des sites néolithiques comme Carnac, dans le Finistère, Callanish, en Écosse, ou Avebury, en Angleterre, gardent encore tout leur mystère…

Les Gauloises : femmes de pouvoir

>Jeune gauloise, d'après une iconographie du XIXe siècle.
Jeune gauloise, d’après une iconographie du XIXe siècle.

La place des femmes dans la société gauloise est, encore de nos jours, sujette à controverse, notamment dans les milieux spécialisés : certains historiens considèrent que la Gauloise n’eut guère que la part de l’ombre -après tout, selon César, l’homme avait sur elle droit de vie et de mort ; mais d’autres historiens, s’appuyant tout autant sur les témoignages d’auteurs antiques que sur ceux de l’archéologie, ont été amenés à réviser leur jugement et à donner à la femme gauloise une part nettement plus importante, notamment si on la compare avec la place de la femme à Rome. Et il faut reconnaître que leurs arguments sont convaincants.
Vers 2000 avant J.-C., l’apparition du bronze va entraîner un premier bouleversement de l’Europe. Lorsque les épées, les faux, les marteaux ou autres haches voient le jour, les échanges commerciaux se multiplient, d’autant que l’étain et le cuivre, nécessaires à la fabrication du bronze, ne se trouvent pas partout.
Bracelet et torque celtes.
Bracelet et torque celtes.

On voit donc des routes commerciales se former entre la Bretagne et l’Italie, l’Europe de l’Est et la Grèce : la civilisation celte s’uniformise sur toute l’Europe et la Gaule devient un carrefour commercial de première importance. Aux IXe-VIIIe siècles avant J.-C., c’est l’apparition de l’âge du Fer et du VIIIe au VIe siècle, les sites fortifiés, qui permettent de contrôler les voies d’échanges commerciaux, se multiplient et passent sous l’autorité de l’aristocratie princière. C’est ainsi que se définie alors la hiérarchie sociale et les cours princières, contrôlant les échanges avec l’étranger, qui non seulement s’enrichissent mais découvrent également des coutumes venant d’autres pays.
Comme on le voit déjà, l’aristocratie gauloise est loin d’être « barbare » et elle a laissé nombre de témoignages, notamment archéologiques, qui permettent d’avoir une idée plus juste de cette société et de la place des femmes.
En 1953, René Joffroy, professeur de philosophie passionné d’archéologie, met au jour une nécropole à Vix, en Bourgogne. Là, gît une jeune femme, âgée de 30 à 35 ans, et morte entre 510 et 490 av. J.-C.. Elle est allongée sur un char dont les roues ont été ôtées et posées sur le côté, comme c’est la coutume. Elle-même porte sur elle une véritable fortune : sa tête est ceinte d’une sorte de diadème en or, elle porte un torque en bronze, un collier d’ambre, de diorite et de serpentine, des bracelets à chaque poignet, un anneau à chaque cheville et huit fibules ornées de matières précieuses. Une richesse qui ne peut être que celle d’une personne importante… D’autant que cette jeune femme a également été en relation avec l’étranger, comme le suggèrent les trois bassins de bronze venant d’Étrurie et le magnifique vase de facture grecque, lui aussi en bronze, que renferme sa tombe. Ce dernier, le fameux « cratère de Vix », est le plus grand vase grec connu à ce jour. Il est magnifiquement ouvré et orné, sur le couvercle, d’une statuette de femme, qui est peut-être une représentation de la dame elle-même.
Place commerciale internationale, Vix voyait transiter dans son oppidum les richesses de tous les pays. On suppose donc que certains des magnifiques objets trouvés dans la tombe étaient des présents afin de remercier ou d’amadouer la dame du lieu afin d’obtenir un droit de passage.
Mais n’était-elle que l’épouse du chef ou gouvernait-elle elle-même ? L’absence, aux environs de la nécropole, de tombe masculine permet d’opter pour la seconde hypothèse. Cela n’aurait rien de saugrenu et de nombreuses preuves renforcent l’idée que la femme gauloise détenait un certain pouvoir et pouvait être, juridiquement, l’égale de l’homme.
Il apparaît en effet que les Gauloises étaient libres du choix de leur époux et que, si elles apportaient une dot, « le mari devait prendre sur son bien une valeur égale », qui constituerait le « douaire » de la jeune femme. À la mort de leur mari, elles étaient même les premières héritières, avant les enfants.
Un oiseau de proie perché sur sa tête
Archéologie, témoignages d’historiens antiques, mythologie même : toutes les sources sur la civilisation gauloise affirment qu’un certain nombre de femmes de haut rang ont exercé le pouvoir, au même titre que les hommes.
Ainsi en est-il, en Allemagne, de la dame de Reinheim qui fut enterrée avec une grande quantité de bijoux au IVe siècle avant J.-C.. Le torque et les bracelets trouvés avec elle révèlent l’image « d’une femme, les mains croisées sur la poitrine à la manière d’une morte, un grand oiseau de proie perché sur sa tête ». Est-ce un symbole mythologique ? Est-ce une image ou un symbole propre à la dame de Reinheim ? Si tel est le cas, cela supposerait que cette femme détenait une grande puissance et une influence telle qu’elle pouvait « commander ses propres parures ou qu’elle possédait assez d’autorité de son vivant pour que sa dépouille fût parée de joyaux spécialement réalisés à son intention », commente avec justesse Miranda Green dans Les Druides.
Cartimandua, Boudicca et Aristarché
Les auteurs classiques apportent également leur contribution : Plutarque révèle que, dans certaines tribus, les femmes intervenaient dans les conseils réunis « en vue de la guerre ou de la paix » ou lors de conflits avec des étrangers ; Tacite  et Dion Cassius évoquent longuement l’histoire de la reine Boudicca, ainsi que celle de Cartimandua.
Statue de la reine Boudicca, entourée de ses filles.
Statue de la reine Boudicca, entourée de ses filles.

Prasutag, roi des Icéniens, une tribu de l’actuelle East Anglie, avait fait un pacte avec les Romains afin de conserver son royaume. À sa mort, sa veuve, Bouddica, prend le pouvoir, comme il est de coutume chez les Celtes. Une coutume qui ne reçoit pas l’approbation des Romains qui tentent alors d’évincer la souveraine. C’est ce qui déclenchera la révolte de Boudicca. Elle s’allie avec les Trinovantes, ses voisins et, de 60 à 61 après J.-C., mène une guerre sans merci contre le pouvoir impérial. Ainsi, elle s’emparera et détruira, avec d’ailleurs des raffinements de cruauté, trois des principales villes romaines de Bretagne : Colchester, Londres et Verulamium, devenue Saint-Albans. Finalement vaincue par les légions romaines, Boudicca se suicidera. Elle avait été près d’arracher à Rome sa plus récente province…
L’histoire de Cartimandua, toujours au Ier siècle, est en quelque sorte l’antithèse de celle de Boudicca. En effet, loin de se révolter, Cartimandua, reine des Brigantes, est une alliée active des Romains, qui, dans l’intérêt de l’empire, ont passé outre leur « aversion envers les femmes au pouvoir ». Car ce n’est pas de Rome que Cartimandua détient son pouvoir : Tacite raconte en effet que son rang lui venait de sa naissance. Elle est donc souveraine par naissance et héritage et exercera le pouvoir durant douze ans.
De son côté, Strabon, dans la relation -certes quelque peu légendaire- qu’il fait de la fondation de Massilia, donne le premier rôle à une femme :
Or, voici qu’Aristarché, l’une des femmes les plus considérées de la ville, vit en songe la déesse se dresser devant elle et lui ordonner de s’embarquer avec les Phocéens, en prenant avec elle une copie des images sacrées…

Ce qui paraît pourtant le plus étonnant dans ce bref aperçu du pouvoir réel des femmes celtes -qui étaient aussi druidesses et prophétesses d’ailleurs-, c’est l’idée si largement répandue que les Celtes étaient des barbares -or il paraît clair que leur société était évoluée-, notamment si on les compare avec les Romains chez qui, justement, la femme n’avait ni place ni droit, sinon celui que voulait bien lui déléguer le paterfamilias. De la même façon, les historiens présenteront toujours la Renaissance européenne comme la " libération " de la femme alors que c’est justement l’époque où la société, sous l’influence du protestantisme -religion faisant la part bel au père- et peut-être aussi à cause de ce fameux " retour aux antiques", va peu à peu supprimer tous droits et tout pouvoir aux femmes.

Du sang pour les dieux

Un guerrier celte, d'après une iconographie du XIXe siècle.
Un guerrier celte, d’après une iconographie du XIXe siècle.

Récemment, le film de Mel Gibson, Apocalypto, a relancé la polémique sur l’existence de sacrifices humains en Amérique centrale. Une polémique totalement stérile car faussée, les partisans de nier cette réalité historique avançant l’idée que c’était rabaisser la civilisation maya que d’affirmer une telle chose. C’est oublier que les sacrifices humains ont été le lot de toutes les civilisations européennes ! A-t-on oublié l’épisode d’Iphigénie, sacrifiée par son père Agammemnon pour obtenir des dieux un vent favorable ? Les chroniques racontent également qu’en Irlande saint Patrick aurait renversé une «  idole » sur laquelle on sacrifiait des nouveaux-nés. D’ailleurs, toujours selon les textes anciens, les Irlandais ne buvaient-ils pas du sang dans des crânes humains ? Un  acte que pratiquaient aussi les Lombards, les Germains et certaines tribus du lointain Ukraine. Tite-Live et Diodore de Sicile évoquent à leur tour la «  chasse aux tête » et rapportent que le général Posthumus –au nom prédestiné- finit… comme coupe de cérémonie. Ainsi les dieux garantissaient-ils la paix aux vainqueurs.
Le fameux chaudron de Gundestrup.
Le fameux chaudron de Gundestrup.

Et quand ce n’étaient pas des crânes, on utilisaient les fameux chaudrons. Le cratère est Vix est peut-être à placé dans cette catégorie ; le chaudron de Gundestrup en fait partie c’est certain. Les sculptures qui l’ornent racontent la fonction de ce chaudron du Ier siècle av. J.-C. et qui fut découvert dans une tourbière du Jutland. On y voit notamment un homme immense –comparée au reste des représentations-, sans doute un dieu ou un druide, tenant un homme au-dessus d’un chaudron. Vraisemblablement la victime doit être égorgée, comme cela se faisait en Irlande ou comme le fut « l’homme de Lindow ». Le corps de ce jeune homme a été découvert admirablement conservé dans la tourbe en 1984. Et il apparaît qu’il a été étranglé avant d’être égorgé. Auparavant il avait ingurgité un repas rituel contenant du pollen de gui, ce qui implique l’intervention de druides. Nous sommes donc en présence d’un sacrifice et d’un sacrifice rituel.
L’archéologie le prouve
Il ne semble pas, d’ailleurs, qu’il y ait eu aucune autre forme de sacrifice que celui impliquant un rituel, même s’il est généralement associé à la guerre. On tue le vaincu pour remercier les dieux de la victoire, pour en obtenir une nouvelle, pour acquérir sa force. C’est ce que rapporte Diodore de Sicile et c’est également ce que confirme l’archéologie. A Gournay-sur-Aronde, dans l’Oise, les archéologues ont mis au jour des ossements de soldats morts au combat ou victimes de sacrifice, alors liés pour l’éternité. A Roquepertus, près de Marseille, ce sont des piliers ornés de crânes enchassés qui ont été mis au jour.
La pratique des Vikings, quant à elle, paraît avoir un usage double : certes, le sacrifices de prisonniers doit favoriser la victoire mais il apparaît également qu’il avait aussi vocation à effrayer les ennemis. C’est ainsi que les « hommes du Nord » mirent à mort cent onze de leurs prisonniers, sous le regard horrifié de l’armée de Charles le Chauve…
Quand la mort donne la vie
Remercier les dieux mais aussi s’approprier le courage des guerriers vaincus : voilà la vocation des sacrifices rituels. C’est pourquoi, immanquablement, nous devons évoquer le cannibalisme rituel.
Le Pactus legis salicae évoque le cannibalisme rituel des sorcières ou des striges, qui utilisent là aussi les chaudrons. Sidoine Apollinaire, quant à lui, donne la piste des sorcières qui dévoraient le cœur de leur victimes. Ainsi agissaient les Varègues (Suède), les Goths ou encore les Lombards… jusqu’au VIIe siècle !
Mais au fond, peut-on voir une raison « raisonnable » aux sacrifices rituels ? La première est sans doute que tous ces peuples croyaient en une vie après la mort et que c’était donc un moyen de s’approprier «  l’âme » du sacrifié. Vient ensuite l’idée que la mort impliquait un renouvellement, de l’ordre du sacré, vers une vie nouvelle. Et n’est-il pas étonnant que, selon la tradition scandinave, ce soit Freya, déesse de la fécondité qui soit à l’origine des sacrifices humains ?
Sacrifice aidant au renouvellement et à la vie, les sacrifices humains vont en fait bien au delà de la simple barbarie.

La cité du dieu Lug

Oppidum celtique à l’origine, Ludgdunum, « le sanctuaire du dieu Lug », tient une place privilégiée en Gaule… grâce aux Romains.
En 43 avant J.-C., le 17 octobre selon certains historiens, un lieutenant de César, Lucius Munatius Plancus, saisissant tout l’intérêt stratégique de l’oppidum, organise, sur le plateau de Fourvière, une colonie romaine qui ne tarde pas à devenir très prospère.
Promue, par Auguste, capitale des trois Gaules, la Lyonnaise, l’Aquitaine et la Belgique, Lugdunum est aussi le principal nœud routier des Gaules. Tous les chemins mènent alors à Lyon, capitale religieuse du pays, où le culte gaulois de Lug a fait place à ceux de Rome et d’Auguste.
Centre économique et commercial, la ville est embellie tout au long du Ier et du IIe siècle après J.-C., mais le ravage de la ville, ordonné par Septime Sévère en 197 après J.-C., annonce son déclin.

« Ils n’ont qu’une peur… »

Un cavalier celte (iconographie du XIXe siècle).
Un cavalier celte (iconographie du XIXe siècle).

Ve siècle avant J.-C. : venus d’au delà du Rhin et des plaines du Danube, les peuples celtes entament une lente mais durable implantation dans ce qu’on ne saurait nommer autrement que la Gaule. De petits groupes, attirés par la richesse commerciale et agricole de cette contrée, poussés par le froid et la surpopulation, s’implantent partout en Europe occidentale. Des rives de la Baltique à la Méditerranée, de la Grande-Bretagne à l’Espagne et au nord de l’Italie, le monde celte prend possession de la terre. Si l’unité politique n’existe pas, la langue, le mode de vie, la pensée et les croyances font de ces peuples le « peuple celte ». Un peuple qui est loin de passer inaperçu dans l’histoire antique. Hérodote, au Ve siècle avant J.-C., mentionne pour la première fois les « Keltoï », les Celtes. Point de Gaulois alors, le nom étant une invention romaine. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils surent marquer les esprits. Des raids, aussi impressionnants qu’éphémères, sur Rome –au IVe siècle avant J.-C.-, sur Delphes –au IIIe siècle avant J.-C.- assureront leur réputation de guerriers implacables. Des guerriers qui ne craignent pas la mort, qui ne craignent pas même que le ciel leur tombe sur la tête –un bon mot signifiant qu’ils ne craignaient que l’impossible, donc rien.
De fait, les guerriers celtes deviendront des mercenaires recherchés, par les Romains, les Carthaginois, les Grecs aussi. Des mercenaires qui élèveront l’art guerrier jusqu’à la professionnalisation, se vendant au plus offrant, s’entretenant physiquement –un guerrier celte était pénalisé dès lors que son tour de taille excédait celui de sa ceinture-, améliorant, encore et toujours, armes et techniques guerrières.

L’univers mystérieux des druides

Éducateur, prophète, prêtre sacrificateur, le druide est omniprésent et omnipotent dans tout le monde celte. Pourtant, hormis l’image populaire du vénérable vieillard vêtu d’une longue robe et portant barbe blanche, que connaît-on vraiment de lui ? L’examen des textes antiques des auteurs romains ou des légendes et des mythologies celtes compilées par les moines du Moyen Âge permet maintenant, grâce à l’archéologie moderne, d’avoir une vision plus juste, quoique toujours incomplète, du rôle des druides et donc de la vie des Celtes en général.
Il est très difficile pour l’historien moderne de dire avec certitude ce que fut la religion celte et quel fut précisément le rôle des druides dans cette religion comme dans la vie politique. Les informations dont nous disposons actuellement sont pour la plupart tirées des auteurs classiques tels que César, Strabon, Diodore de Sicile ou encore Tacite qui présentent le monde celtique avec plus ou moins de partialité et dont les écrits sont nécessairement influencés par leur vision personnelle de la civilisation et de la barbarie. L’autre source écrite provient des légendes et des mythes celtiques, rédigés au Moyen Âge, et qui, bien que parfois déformés par le temps ou tout simplement par le rédacteur lui-même, contiennent sans le moindre doute des informations de valeur. La troisième et dernière source dont nous disposons pour l’étude des Celtes en général et des druides en particulier provient de l’archéologie. Les fouilles effectuées dans l’ensemble du monde celtique ont mis au jour des sanctuaires, des tombes ou des lieux d’habitation qui recèlent des trésors. Cependant, des écrits celtes datant de cette époque manquent cruellement et nous limitent généralement à des suppositions.
Les esprits de la nature
Comme la mythologie scandinave, avec laquelle elle a d’ailleurs de nombreux points communs, la religion celtique est étroitement liée à la nature. Au point que les divinités ne sont pas celles de tel arbre, de tel fleuve ou de tel phénomène météorologique, mais sont cet arbre, ce fleuve ou bien ce phénomène. Ainsi, Sequana n’est pas la déesse du fleuve portant ce nom mais elle est réellement le fleuve. Et Taranis, de son côté, est l’incarnation du tonnerre.

Bas-relief représentant la déesse Epona

Un arbre, une source, le ciel et la terre étaient vénérés par les Celtes qui avaient en outre une flopée d’autres dieux. Certains étaient honorés dans l’ensemble du monde celte, comme les trois déesses-mères, Épona, la déesse cheval, Lug, le dieu soleil, Taranis, Ésus, dont le nom signifie « Seigneur » ou « Maître », et Teutatès, sorte de Mars gaulois que les lecteurs de bandes dessinées connaissent sous le nom de Toutatis. Et à cela, s’ajoutaient des dieux locaux, plus ou moins importants. Il paraît donc difficile, sinon impossible, d’établir un quelconque panthéon celtique, les auteurs classiques n’étant d’aucune aide. En effet, Lucain excepté, ils n’ont cité que quelques divinités en leur donnant les noms de dieux romains qu’ils devaient considérer comme leurs équivalents. Par contre, ces mêmes auteurs nous révèlent que les Celtes croyaient en l’immortalité de l’âme.
Dans les premiers temps du druidisme, il semble que les Celtes croyaient que l’âme des défunts se réincarnait soit dans un autre corps humain, soit dans un élément de la nature. Plus tard, vint la croyance en l’Autre Monde, sorte de miroir du nôtre, croyance que l’on retrouve dans les mythologies irlandaises et écossaises. C’est ce que confirment deux auteurs classiques :
L’un de leurs enseignements, écrit Pomponius Mela, est que les âmes sont éternelles et qu’il y a une autre vie chez les morts.
Et Lucain, dans le premier livre de la Pharsale, ajoute :
Ils pensent que des corps les ombres divisées
Ne vont pas s’enfermer dans les champs Élysées
Et ne connaissent point ces lieux infortunés
Qu’à d’éternelles nuits le ciel a condamnés.
De son corps languissant, une âme séparée
En reprend un nouveau dans une autre contrée ;
Elle change de vie au lieu de la laisser
Et ne finit ses jours que pour la commencer.
(…) De là naît dans leurs cœurs cette bouillante envie
D’affronter une mort qui donne une autre vie,
De braver les périls, d’affronter les combats
Où l’on se sent renaître au milieu du trépas.

Cette croyance en une autre vie est si forte que, selon Pomponius Mela, « le règlement des affaires, même le remboursement des sommes prêtées, étaient remis aux enfers ».
Et c’est dans ce contexte religieux qu’interviennent les druides.
Les gardiens de la mémoire
Le rôle des druides est extrêmement complexe et ne se limite pas, loin de là, à la seule fonction religieuse. Devins, prêtres, juges, ils étaient aussi éducateurs et gardiens de la mémoire. Toutes ces fonctions font d’eux les hommes les plus importants de la tribu, comme le précise César dans ses Commentaires de la guerre des Gaules :
Dans toute la Gaule, il n’y a que deux classes d’hommes qui soient comptées pour quelque chose et considérées… L’une est celle des druides, l’autre celle des chevaliers.
Les druides ne vont point à la guerre ; ils ne contribuent pas aux impôts comme le reste des citoyens ; ils sont dispensés du service militaire et exempts de toute espèce de charge. De si grands privilèges et le goût particulier des jeunes gens leur amènent beaucoup de disciples ; d’autres sont envoyés auprès d’eux par leurs familles. Là, ils apprennent, dit-on, un grand nombre de vers et passent souvent vingt années dans cet apprentissage. Il leur est défendu d’écrire ces vers, tandis que, dans la plupart des autres affaires publiques et privées, ils se servent de l’alphabet grec. Je crois voir deux raisons de cet usage : l’une est pour ne point livrer au vulgaire les mystères de leur science ; l’autre pour empêcher les disciples de se fier à l’écriture et de négliger leur mémoire… Ils discutent aussi sur le mouvement des astres, la grandeur de l’univers, la nature des choses, le pouvoir et l’influence des dieux immortels et transmettent ces doctrines à la jeunesse.
Les druides vus par César font, en fait, plus penser à des sages et à des orateurs qu’à des hommes attachés à la religion. D’ailleurs, le chroniqueur Pomponius Mela les nomme « maîtres de la sagesse », terme inspiré, en grande partie, par l’étude des astres que pratiquaient les druides et qui leur permettait d’établir le calendrier des fêtes, des moissons et des jours propices à la guerre ou au sacrifice.
Le cumul des pouvoirs
Les druides avaient aussi souvent une fonction de conseillers ou de juges. La réunion des Carnutes, que signale César, avait sans doute pour but, outre l’élection éventuelle d’un chef des druides, la mise au point d’une stratégie politique commune. Tel est du moins l’opinon de Miranda Green, directrice du Centre pour l’Étude de la Culture, de l’Archéologie, des Religions et de la Biogéographie du pays de Galles et auteur du très instructif ouvrage intitulé Les Druides. Supposition qui trouve confirmation dans les écrits de César, toujours lui, qui précise bien que c’est après cette fameuse assemblée que Vercingétorix put, avec la bénédiction et le soutien des druides, unifier les tribus gauloises contre l’envahisseur romain.
Le pouvoir et l’influence des druides était tels qu’ils étaient parfois druides et chefs de tribu en même temps, tel Diviciac qui cumulait les deux fonctions chez les Éduens au Ier siècle avant J.-C.. Plus tard, dans les récits de la mythologie celtique, on retrouve des druides qui, comme Cathbad présent dans la légende de Cuchulainn et de Deirdre d’Irlande ou comme le druide qui éleva sainte Brigitte, faisaient véritablement office d’éminences grises.
Cette implication des druides dans la politique sera sans doute une des raisons qui pousseront les Romains à les pourchasser implacablement. En effet, ils seront impliqués dans toutes les révoltes contre les Romains, que ce soit celle de Vercingétorix ou celle de Bouddica, reine des Icènes, qui, au Ier siècle de notre ère, tentera de soulever l’actuelle Grande-Bretagne. Rien d’étonnant après cela que Tibère ait promulgué un édit interdisant le druidisme, édit qui devait finalement conduire à son éradication. Faisant chorus avec la volonté impériale, les auteurs du Ier siècle après J.-C. vont faire un intense travail de propagande en décrivant les Celtes comme des barbares sanguinaires, ce dont les très civilisés citoyens romains ne doutaient d’ailleurs pas, et les druides comme les plus barbares de tous. La preuve ? Les sacrifices humains !
Des autels couverts de sang
Que les sacrifices humains aient été pratiqués par les Celtes, personne ne le conteste. Mais pour des hommes qui croyaient en l’Autre Monde, un monde meilleur qui plus est, la mort en soi n’avait rien de si terrible… De plus, il convient de distinguer les différentes formes de sacrifices rituels. Certains étaient à caractère judiciaire :
Ils jugent plus agréable aux dieux, relate César, le supplice de ceux qui sont convaincus de vol, de brigandage ou de quelque autre crime…
Diodore de Sicile fera exactement le même rapprochement, expliquant que les criminels étaient emprisonnés durant cinq ans puis empalés « en l’honneur des dieux ». Ces « sacrifices judiciaires » vont bien sûr de pair avec le rôle de juge dévolu aux druides.
De son côté, l’archéologie confirme de mille façons l’existence des sacrifices humains rituels. Ainsi, le célèbre chaudron de Gundestrup, trouvé dans une tourbière du Jutland et datant sans doute du Ier siècle avant J.-C., est doté de plaques sculptées sur lesquelles apparaissent des divinités, des scènes mythologiques et… des scènes de sacrifices. L’une de ces scènes montre un énorme taureau sacrifié et une autre un sacrifice humain : on y voit un dieu -ou un druide- plongeant sa victime dans une sorte de cuve.
La découverte, en 1984, de celui que l’on appelle « l’homme de Lindow » apporte la preuve de la participation active des druides à ces sacrifices -confirmation qui n’était d’ailleurs pas vraiment nécessaire car il aurait été étonnant que ces hommes dévolus aux choses religieuses se soient désintéressés des sacrifices rituels. Le corps de ce jeune homme du Ier siècle avant J.-C. a été admirablement conservé dans la tourbe : il apparaît qu’il a reçu des coups à la tête, qu’il a été étranglé puis qu’il a eu la gorge tranchée. Mais surtout, il avait ingurgité juste avant sa mort un repas rituel contenant du pollen de gui, ce qui impliquerait les druides.
D’autre part, le fait que l’homme de Lindow ait eu la gorge tranchée peut laisser supposer qu’il fut une victime d’Ésus. En effet, les formes de sacrifices dépendaient du dieu qui était ainsi honoré : pour Taranis, le Tonnerre, on utilisait le feu ; pour Ésus, on poignardait les victimes puis on les attachait à un arbre, où elles se vidaient de leur sang ; Teutatès, quant à lui, agréait les sacrifices par noyade, comme celui qui est représenté sur le chaudron de Gundestrup.
Lire dans des entrailles… humaines
Si l’on en croit le témoignage de Diodore de Sicile, d’autres sacrifices humains étaient pratiqués sur les prisonniers de guerre pour remercier les dieux de la victoire. Une fois de plus, l’archéologie confirme le fait : à Gournay-sur-Aronde, dans l’Oise, un sanctuaire celtique a été mis au jour. Là, on a découvert des ossements de soldats morts au combat ou victimes de sacrifices en tant que prisonniers.
Tite-Live, tout comme Diodore de Sicile, évoque également ce que l’on appelle « la chasse aux têtes ». C’est ainsi que le général romain Posthumus, battu et fait prisonnier, eut la tête tranchée. Son crâne fut ensuite nettoyé, vidé, doré et finalement utilisé comme coupe de cérémonie !
Le site de Roquepertus, aux environs de Marseille, confirme avec éloquence cette pratique : là, on a exhumé des piliers dans lesquels étaient enchâssés des crânes humains.
Une dernière forme de sacrifice est évoquée par les auteurs anciens : le sacrifice pratiqué dans le cadre de la divination.
Ils consacrent un homme aux dieux en l’aspergeant, comme dans une libation, puis ils le percent avec une épée dans une région située au-dessus du diaphragme, raconte Tacite. Ils font ensuite leur prédiction d’après la chute de celui qui a été frappé et qui tombe, d’après l’agitation de ses membres et d’après la manière dont le sang a coulé.
Et en effet, la divination, qui n’était pas toujours pratiquée sur des sujets humains, était également une fonction importante des druides. Ils savaient lire les astres, communiquer avec les dieux et les forces de la nature, lire dans les entrailles des taureaux ou des chevaux, dans le vol des oiseaux aussi, pratique courante dans tout le monde gréco-romain. Et ce don de prédiction explique en grande partie l’influence des druides sur les décisions politiques.
Druidesses et prophétesses
D’après les auteurs classiques, la fonction de druide se déclinait aussi au féminin : Tacite évoque, lors de l’attaque de l’armée romaine du sanctuaire druidique situé sur l’île d’Anglesey, des « femmes semblables à des furies, les cheveux dénoués et portant des torches ». Mais les preuves archéologiques manquent. En effet, il est impossible actuellement de déterminer si les femmes représentées sur les objets cultuels étaient des déesses, des victimes ou des druidesses. Seule la dame de Chamalières pourrait, avec une quasi-certitude, être considérée comme une druidesse.
Au Ier siècle avant J.-C., un sanctuaire de guérison situé près d’une source, à Chamalières, attira nombre de pèlerins. On a retrouvé sur le site une multitude d’ex-voto en bois et l’un d’eux représente une femme voilée portant torque. La torque et le voile pourraient en effet indiquer une druidesse.
Ce qui est sûr, par contre, c’est qu’il existait des prophétesses et des magiciennes, personnages que l’on retrouve dans la mythologie irlandaise, comme la reine-magicienne Medb, ou Maeve, qui viendra à bout du héros légendaire Cuchulainn. C’est également ce que nous révèle une tablette, découverte à L’Hospitalet-du-Larzac, qui relate la rivalité entre deux groupes ou clans de magiciennes.
Leur pouvoir était redouté et elles exerçaient, semble-t-il, en marge de la religion officielle. Peut-être même y eut-il des « chasses aux sorcières » épisodiques. C’est du moins ce qu’on peut penser après la découverte de certaines tombes, comme celle de Kimmeridge, dans le Dorset, contenant plusieurs femmes. Décapitées, elles avaient eu la mâchoire inférieure détachée, ce qui laisse supposer que ce qu’elles avaient à se reprocher était en rapport avec la parole.
Peut-être ces femmes, ayant jeté des sorts de leur vivant, précise Miranda Green, fallait-il les empêcher de le faire après leur mort.
Plusieurs sites archéologiques, pour la plupart des sanctuaires relativement importants, ont ainsi révélé la présence de femmes dans les rituels de la religion celtique sans que l’on puisse vraiment déterminer leur fonction : étaient-elles là en tant que druidesses, prophétesses, servantes des druides ou gardiennes de certains sanctuaires?
Les lieux sacrés
Par ailleurs, les lieux sacrés de la religion celtique sont de plusieurs sortes. Certains étaient dévolus à la guérison, comme la fameuse source de Chamalières ou le sanctuaire de Bath, dont la source d’eau chaude avait des vertus curatives si particulières que les Romains vont la reprendre à leur compte. D’autres encore, comme le site de Gournay-sur-Aronde ou l’île d’Anglesey, sont si importants qu’ils laissent supposer qu’il existait une organisation druidique avec des sortes de « maisons-mères ». Ces sanctuaires « artificiels », pour les différencier des lieux sacrés naturels situés à l’emplacement d’une source ou d’un bois, sont une véritable manne pour les archéologues qui ont découvert une multitude de torques, de sceptres ou de bandeaux sacerdotaux. Pour ce qui est des autres lieux sacrés, détruits au cours de la conquête romaine ou à l’arrivée du christianisme, ils ne nous sont connus généralement que par les textes classiques.
Le druidisme, décadent en Europe continentale dès le Ier siècle après J.-C., ne survivra plus qu’en Irlande et au Pays de Galles avant de céder le pas à la religion chrétienne. Oublié pendant des siècles, il redeviendra à la mode sous l’impulsion du pasteur William Stuckley qui, au XVIIIe siècle, va totalement réinventer le druidisme, l’entourant d’une aura romantique et mythique qui fera des émules jusqu’au XXe siècle.
Cependant toutes les découvertes archéologiques ne suffisent pas, et ne suffiront sans doute jamais, à nous permettre de saisir pleinement ce que fut la religion des Celtes. Beaucoup s’y sont essayés, certains se prétendent même héritiers des druides. Mais il n’y a pas d’héritage parce qu’il n’y a jamais eu de testament…  Les druides s’en sont allés dans l’Autre Monde, emportant avec eux leur mystère…

Le temps des mégalithes

Jeune guerrier celte près d'un menhir (gravure du XIXe siècle).
Jeune guerrier celte près d’un menhir (gravure du XIXe siècle).

Lieux de légende, objets de superstition depuis des millénaires, les mégalithes sont au cœur de l’imaginaire celtique. Leur origine lointaine, leur profusion en Europe et, surtout, leur taille gigantesque interpellent aussi bien les archéologues que les historiens, les chercheurs que les amateurs.
Condamné par l’Église dès le IVe siècle, le culte des « pierres levées » n’en a pas moins survécu pendant des siècles. Afin de faire cesser les rites celtiques et de les détourner de leur origine païenne, l’Église va donc « christianiser » les mégalithes et, au détour d’un chemin de Bretagne, il n’est pas étonnant de voir, parfois, un menhir surmonté d’une croix. Mais la soumission à l’Église ne fut jamais totale et les fées, les sibylles ou les sorcières rodent encore autour des dolmens ou des menhirs.
Refuge de Méduse en Corse, lieux de sabbat des sorcières, tombeau de Merlin caché dans la forêt de Brocéliande, légionnaires statufiés alors qu’ils poursuivaient saint Cornély, à Carnac, les légendes attachées aux mégalithes se suivent et ne se ressemblent pas. Fortement imprégnées de christianisme, ces histoires fabuleuses nous plongent cependant au plus profond de l’imaginaire celtique.

Mais n’allez surtout pas vous promener autour de la « pierre levée » de Saint-Martin-d’Arcé qui tourne sur elle-même au douzième coup de minuit ; ni à Carnac où les trois mille menhirs plongent, à la nuit tombée, dans la mer ! Car, qui sait quelle serait la punition pour avoir violé le secret des pierres !
Pourvoyeurs de santé, comme le dolmen perforé de Trie-Château, ou de fécondité comme la Pierre aux maris, en Alsace, ou encore le menhir penché de la Tremblais à Saint-Samson-sur-Rance et celui de Kerloas, à Plouarzel : la légende et la superstition entourent chaque dolmen, chaque menhir…
Mais, d’où viennent réellement les mégalithes ?
Des pierres de sacrifices
L’intérêt pour l’étude des mégalithes, ces blocs de pierre de dimensions imposantes regroupant les menhirs, les dolmens, les cairns et les cromlechs, est relativement récent et suscite une multitude d’interrogations.
Dès le XVIIIe siècle, La Tour d’Auvergne, qui se piquait d’être historien, s’était penché sur les mégalithes et leur donnait une fonction politique et religieuse : sur les dolmens, se signaient les traités et les druides y faisaient des sacrifices humains. Mais, c’est avec l’Anglais Stukeley (1687-1765) que l’intérêt pour les mégalithes va prendre tout son essor. En ressuscitant la religion druidique, jusqu’à en faire un vaste mouvement d’adoration de la nature se réunissant dans des lieux mythiques, tels que Stonehenge, Stukeley va « réveiller » le passé celtique de toute l’Europe et donner une nouvelle impulsion à l’archéologie dans ce domaine.
Le XIXe siècle sera donc le siècle des archéologues les plus fervents, des « Antiquaires » comme on disait alors, qui vont s’abattre sur chaque tumulus de terre et déterrer, peu à peu, les dolmens enfouis partout en Europe.
Les premières fouilles se déroulent au Danemark et se généralisent rapidement dans tout le monde celtique, allant de l’Angleterre au Portugal, en passant par l’Allemagne et la France dans son ensemble. Et les conclusions des savants et des archéologues vont raviver l’imaginaire qui entoure déjà ces monuments. Pierres druidiques par excellence, striées de sillons conduisant à des sortes de récipients en pierre, pour les chercheurs cela ne fait pas de doute : les dolmens étaient des pierres de sacrifice ! D’ailleurs, n’a-t-on pas trouvé des ossements à proximité des dolmens et même des menhirs ?
La fonction des mégalithes ayant été décryptée, il ne restait plus, alors, qu’à en trouver l’origine. À la fin du XIXe siècle, les savants vont, lors de fréquents colloques qui réunissent tous les amateurs de mégalithes, échafauder toutes sortes d’hypothèses. Et la présence de ces monuments gigantesques hors d’Europe occidentale va les conduire à imaginer l’existence d’une religion mégalithique universelle, propagée par les… Égyptiens ! Nos ancêtres les Gaulois auraient subi l’influence de « missionnaires » égyptiens (après tout, n’ont-ils pas déjà construit pyramides et obélisques !) et élevé à leur tour de semblables monuments, sans pour autant atteindre à la perfection des orientaux, bien sûr… Peuple  barbare et rude, les Celtes ne pouvaient produire qu’un art des plus… primaires.
Malgré certains écrits beaucoup plus sérieux, les mégalithes restent encore très mystérieux au XIXe siècle et au début du XXe siècle, et il faut attendre le milieu du siècle pour que la science des mégalithes prenne un nouvel essor.
Des tombeaux vieux de sept mille ans !
C’est en 1955, en effet, qu’est utilisé pour la première fois sur des mégalithes le carbone 14, inventé six ans auparavant par l’Américain Libby. Le résultat de la datation fait l’effet d’une véritable bombe dans la société savante de l’époque : les mégalithes datent, pour les plus anciens, du Ve siècle avant notre ère !

Signes gravés de Gavrinis.
Signes gravés de Gavrinis.

Il paraissait jusqu’alors impossible que les hommes du néolithique, sédentarisés depuis peu, aient déjà une religion, celle des druides, et des chefs, des architectes. Mais le carbone 14 est formel ! Et au même moment, abandonnant les théories fantaisistes de leurs prédécesseurs, les archéologues découvraient la véritable signification des dolmens.
Alors, si ce ne sont pas des pierres d’autels ou des lieux de sacrifices, que sont ces mégalithes ?
Les dolmens, les cairns et les hypogées (grottes artificielles que l’on trouve à Malte et Gozo) sont des tombeaux, élevés par l’homme, du Ve siècle au IIIe siècle avant J.-C.…
Le nom breton de dolmen (« dol » signifie table et « men » pierre) décrit parfaitement ces blocs de pierre dressés, couverts d’une sorte de table horizontale, formant une chambre, ouverte ou fermée. Certains dolmens comportent même une galerie donnant accès à des chambres annexes ou à des antichambres, comme c’est le cas à La Roche aux Fées et à Locmariaquer. Là, on enterrait les morts par famille ou par tribu et on célébrait le culte des ancêtres.
Nombre de dolmens datent, de toute évidence, de différentes périodes. Et il semble que plusieurs générations aient parfois été enterrées dans des dolmens qui peuvent, au fil des siècles, « s’allonger » à volonté : de véritable caveau familial.
Certains cairns (tumulus en pierre) atteignent ainsi des longueurs impressionnantes. Le cairn de Barnenez, près de Morlaix, l’une des constructions les plus anciennes, mesure soixante-dix mètres de long et vingt-cinq de large. On trouve à l’intérieur onze chambres funéraires, reliées par plusieurs couloirs parallèles. C’est une architecture élaborée, agrémentée de pierres sculptées, symboles de l’art néolithique et dont le plus beau fleuron se trouve à Gavrinis, « l’île de la Chèvre », dans le golfe du Morbihan.
Certains cairns ou certains tumulus renferment ainsi plusieurs dizaines, et parfois même plusieurs centaines, de squelettes !
Qu’ils reposent en paix !

Tombe d'un chef gaulois d'après une reconstitution archéologique.
Tombe d’un chef gaulois d’après une reconstitution archéologique.

La construction de ces tombeaux et les bijoux ou les armes que l’on y trouve dénotent un très grand respect dû aux ancêtres. Mais ce culte semble aller plus loin qu’un simple hommage aux mânes et la peur n’est pas bien loin…
En explorant le dolmen de Pontcharaud, dans le Puy-de-Dôme, les archéologues ont découvert une dizaine de squelettes dans un état assez étrange : des corps d’hommes, de femmes et d’enfants, couchés sur le ventre, la tête tournée sur le côté, ayant les pieds et les mains coupés ! Que signifie cette amputation ? Pourquoi les corps ont-ils été placés sur le ventre ? N’est-ce pas pour être sûr que ces morts ne puissent jamais ramper hors des ténèbres, qu’ils ne revoient jamais la lumière ? C’est en tout cas l’avis des experts qui considèrent que les morts, devenus de véritables dieux, sont réellement craints et respectés en tant que tels.
Si les dolmens ont beaucoup perdu de leur secret, les menhirs et les cromlechs (ensemble concentrique de menhirs) ont su garder tout leur mystère.
Ces « pierres longues » ou « pierres levées » (du breton « men » pierre et « hir » longue) sont, en moyenne, hautes de trois à six mètres et s’enfoncent dans le sol jusqu’au quart de leur taille. Certaines sont plus impressionnantes et peuvent atteindre les vingt mètres de haut, comme le menhir de Locmariaquer qui, avant de se briser, mesurait plus de vingt-trois mètres ! Et il est très rare de trouver un menhir tout seul : ils sont souvent groupés en cromlech, comme à Avelbury et à Stonehenge ou en alignement, comme à Carnac.
Les menhirs sont des mégalithes, très simples dans leur exécution, mais, à la différence des dolmens, ce ne sont pas des monuments funéraires. À quoi servent-ils alors ? Représentent-ils quelque chose ? Symboles phalliques de la fécondité, « perchoirs » pour les âmes, lieux de culte pour la célébration des ancêtres ou encore repères pour l’observation des astres, les hypothèses ne manquent pas. Mais c’est cette dernière suggestion qui semble la plus probable, tout au moins en ce qui concerne Stonehenge.
Le site mythique de Stonehenge
Dédié au culte solaire, lieu de pèlerinage des nostalgiques de la religion druidique, Stonehenge est plus qu’un site archéologique, c’est une véritable légende.
La mythologie celtique raconte que l’on doit l’élévation de Stonehenge à la magie de l’enchanteur Merlin. Ce dernier devait ériger, à la demande du roi Uterpendragon, un monument funéraire digne de son frère défunt, le roi Pendragon. Et Merlin, faisant venir les pierres de la région des Géants, en Irlande, construisit le cromlech de Stonehenge…

Le mythique site de Stonehenge.
Le mythique site de Stonehenge.

En réalité, le site de Stonehenge date, environ, de 3000 avant notre ère. Ce temple est formé de quatre cercles concentriques. Le premier cercle, le plus ancien aussi, est interrompu par une ouverture, appelée « avenue », orientée vers le point où se lève le soleil le jour du solstice d’été. La direction est clairement désignée par la « Heel stone », qui place l’observateur dans l’axe parfait pour contempler ce phénomène. Les trois autres cercles, plus récents, n’enlèvent rien à la fonction première du site.
En fait, Stonehenge est un excellent observatoire permettant de suivre les cycles du soleil et de la lune et dont la précision surprend encore les astronomes modernes.
Le mythe de Stonehenge est tombé, mais qu’en est-il des autres ? La question reste posée…
Symboles d’une société jusque-là relativement peu connue, les mégalithes ont permis « d’approcher » la lointaine civilisation néolithique. À travers les découvertes des archéologues, apparaît une société hiérarchisée, avec des chefs, des prêtres et des architectes qui ont mené à bien l’élévation de ces monuments funéraires et de ces menhirs. Les fouilles, entreprises dans les dolmens, ont mis au jour les dernières reliques d’une civilisation néolithique qui se révèle étonnamment perfectionnée. En effet, au cours de certaines recherches, les archéologues ont aussi découvert des crânes portant le signe d’une trépanation… et d’une trépanation réussie !
Certes, les recherches qui ont été faites ces dernières années ont levé un coin du voile, mais les chercheurs se pencheront encore longtemps sur l’étude des dolmens et des menhirs et des sites comme Carnac, Callanish, en Écosse, ou Avelbury garderont toujours de leur mystère…