Il était une fois l’écriture…

Hammourabi (IIe millénaire avant J.-C.), père du premier code de loies.
Hammourabi (IIe millénaire avant J.-C.), père du premier code de loies.

L’aventure de l’écriture débute, fort modestement, dans un pays appelé Mésopotamie. Baigné par deux grands fleuves, le Tigre et l’Euphrate, l’espace géographique qui s’étend du golfe Persique à Bagdad, l’actuelle capitale irakienne, abritait, entre le VIe et le Ier millénaire avant J.-C., deux peuples rivaux : au sud, les Sumériens et, au nord, les Akkadiens, ancêtres communs aux Arabes et aux Hébreux. Les vestiges laissés par ces peuples hautement civilisés révèlent l’existence d’une société pastorale et agricole, particulièrement bien organisée. Les inscriptions gravées sur les quelques tablettes d’argile découvertes à Sumer, sur le site de l’antique cité d’Uruk, contiennent, effectivement, des listes méticuleuses de denrées et de têtes de bétail. Quoique primitives dans leur forme, ces tablettes n’en constituent pas moins de véritables registres de comptabilité, première tentative d’un peuple pour organiser son économie.
Les inscriptions sumériennes mises au jour ne sont rien d’autre que des dessins stylisés, qui représentent ou symbolisent l’objet, l’animal ou l’être humain que l’on veut désigner.
Ces signes sommaires sont désignés sous le nom de pictogrammes. Et par la simple combinaison de plusieurs de ces symboles, leur auteur peut aussi traduire une idée : il en est ainsi de l’oiseau qui, accompagné du dessin de l’œuf, évoque la natalité.
Tout au long des siècles, ces croquis connaissent de notables transforma-tions, en liaison directe avec l’usage des instruments de tracés : les calames, roseaux qu’utilisaient les Sumériens pour creuser l’argile fraîche de leurs tablettes, ont été, peu à peu, taillés en biseau, de sorte que les empreintes prirent l’aspect de clous.
C’est ainsi que du mot latin cuneus, « clou », est née l’appellation d’écriture « cunéiforme ». Ce système que l’on peut dater de 3300 environ avant J.-C. n’a, toutefois, qu’une unique fonction de mémorisation. Il ne permet pas, en tout cas, de restituer un langage, faute de contenir l’articulation nécessaire à la composition d’une phrase.

Une étape importante va toutefois être franchie, à Sumer encore, trois siècles après, par l’introduction de la phonétique : les caractères ne renvoient plus, désormais, aux objets ou aux êtres vivants mais aux sons de la langue parlée, selon le principe bien connu du rébus.
La phonétique va connaître, à son tour, au sein du système cunéiforme, une évolution complexe que l’état actuel des découvertes archéologiques ne permet pas d’appréhender totale-ment. Mais il n’en demeure pas moins que l’écriture, en tant que mode de transmission de la pensée et des idées, a pris forme en Mésopotamie et y a connu, grâce à la grande flexiblité du cunéiforme, un large rayonnement, au point de transcrire des langages radicalement différents de celui des Sumériens.
Les Akkadiens, qui ont finalement étendu leur domination à l’ensemble de la Mésopotamie à partir de l’an 2000 avant J.-C., l’adoptèrent. Il fut aussi, à partir de 1760 avant notre ère, l’écriture du royaume de Babylone puis, plus tard, de celui d’Assyrie.
La civilisation élamite, qui s’édifia à l’est de la Mésopotamie, autour de la cité de Suse, sur le territoire de l’actuel Iran, emprunta, à son tour, les signes cunéiformes qui y connurent une évolution propre.

Statue de Jean-François Champollion (1790-1832).
Marins grecs appareillant.

Jusqu’aux Hittites, habitants du vaste plateau anatolien dont la langue indo-européenne, pourtant fort éloignée des langues sémitiques de la région mésopotamienne, surent également utiliser le système cunéiforme. Ils en firent une écriture officielle que les scribes utilisèrent afin de transcrire toutes les langues de l’Empire.
Tandis que l’écriture sumérienne va gagner la majeure partie de l’Asie occidentale, simultanément, l’Égypte développe un système original. Les premiers voyageurs occidentaux qui ont exploré l’Égypte ont été saisis par le foisonnement des inscriptions dont les scribes et les sculpteurs ont orné temples, tombeaux, statues et objets funéraires. L’aura de mystère entourant ces signes avait déjà frappé les Grecs qui les avaient baptisés hiéroglyphes ou « images sacrées ». Personnages de profil, animaux aux postures énigmatiques se mêlent à de multiples objets, en de savantes compositions relevant autant de l’art que de l’écriture.
De nombreux archéologues se sont interrogés sur le sens de ces signes. Représentation de lettres d’un alphabet ou idéogrammes ?
Selon Champollion, qui perça leur mystère, « c’est un système complexe, une écriture, tout à la fois, figurative, symbolique et phonétique, dans un même texte, une même phrase… je dirais presque dans le même mot ».
C’est que la fonction des hiéroglyphes est triple : idéogrammes exprimant des idées, phonogrammes traduisant des consonnes et, finalement, signes déterminatifs, destinés à préciser la signification du mot employé, en cas d’ambiguïté liée à une homonymie.
Nous sommes ainsi en présence d’un système parfaitement élaboré, d’une véritable écriture qui, contrairement au cunéiforme, fut capable, dès son apparition, de transcrire aussi bien des précis de médecine ou de droit, que des prières, des légendes, des faits historiques et toutes formes de littérature. Certains reliefs et peintures ornant les tombes contiennent aussi des textes relatant les propos tenus par les personnages.
L’Antiquité égyptienne a donc créé les premières bandes dessinées !
Par leur profusion, la grande précision des informations qu’ils contiennent et leur valeur artistique indiscutable, les hiéroglyphes sont un témoignage sur la brillante civilisation de l’Égypte pharaonique. Malgré sa remarquable inventivité, l’écriture des Égyptiens n’est, cependant, qu’une esquisse de ce qui deviendra l’écriture moderne. Le passage décisif va s’opérer par la naissance de l’alphabet.
Notre alphabet provient, en ligne directe, de celui qu’utilisaient les Romains qui l’avaient eux-mêmes reçu des Grecs. Pourtant, ni les Grecs ni les Romains ne sont les inventeurs de l’alphabet dont la paternité revient aux Phéniciens.
C’est vers la fin du XIIe siècle avant J.-C., dans la région de l’actuel Liban, qu’a été créé un alphabet de type  linéaire composé de vingt-deux signes se distinguant nettement des signes cunéiformes par leur tracé en ligne droite ou courbe.
Certains archéologues soutiennent, non sans raison, que le passage du cunéiforme au linéaire est directement lié au support utilisé. Autant l’argile fraîche des tablettes mésopotamiennes impose la gravure, autant l’usage du papyrus se prête exclusivement à une écriture linéaire, à la plume ou bien au pinceau, trempé dans l’encre. Peuple de commerçants et de marins hardis, les Phéniciens ont fait voyager leur alphabet sur les rives de la Méditerranée orientale. C’est ainsi que vers le VIIIe siècle avant J.-C. apparaît, dans une région qui s’appelait le pays d’Aram, devenue, bien plus tard, la Syrie, un alphabet dit « araméen », très proche de l’écriture phénicienne, dans lequel s’écriront quelques livres de l’Ancien Testament.
L’hébreu, écriture biblique dominante, est aussi directement issu de l’alphabet phénicien, de même que l’écriture arabe.
Les Grecs ont modifié l’alphabet phénicien afin qu’il puisse rendre compte de leur propre langage, qui comporte de nombreuses voyelles. En effet, l’alphabet phénicien ne compte que des consonnes. Cette particularité, assez peu gênante pour des langues sémitiques comme l’arabe et l’hébreu, qui offrent peu de voyelles, devenait insurmontable pour transcrire le grec.
Pour tourner la difficulté, les Grecs eurent l’idée d’emprunter à l’alphabet araméen divers signes représentant des consonnes inconnues de leur langue et d’en faire des voyelles. Ainsi sont nées les lettres A (alpha), E (epsilon), O (omicron) ou Y (upsilon).
En 146 avant J.-C., après l’annexion de la Grèce à Rome, l’alphabet grec fut assimilé par les nouveaux maîtres, moyennant des modifications.

Echantillon de l'écriture phénicienne lapidaire.
Echantillon de l’écriture phénicienne lapidaire.

Il s’est étendu, à partir des IIe et IIIe siècles de notre ère, à toutes les régions de l’Europe où les Romains s’étaient implantés et où s’écrivait le latin.
L’invention de l’alphabet constitue, véritablement, une étape décisive pour la diffusion et la démocratisation de l’écriture. La multiplicité et la complexité de fonctionnement des hiéroglyphes, comme des signes cunéiformes, avaient placé l’écriture entre les mains d’une très puissante oligarchie de scribes, détenteurs d’un savoir mystérieux. Car seule une élite était en mesure de maîtriser les milliers de signes et de symboles utilisés en Égypte et en Mésopotamie.
Et même si l’apprentissage de notre écriture moderne implique, souvent, de surmonter des difficultés orthographiques, l’introduction de l’alphabet a permis la transcription de toutes les subtilités d’une langue avec la seule assistance de vingt-six lettres.

L’Empire du Grand Roi

Le dais royal : vestige de l'époque perse qui représente le roi, sa cour et ses guerriers.
Le dais royal : vestige de l’époque perse qui représente le roi, sa cour et ses guerriers.

En 334, lorsqu’Alexandre le Grand s’en empare, l’Empire perse -ou achéménide, du nom de la dynastie régnante- est vieux de plus de deux siècles. En effet, dès le milieu du VIe siècle avant J.-C., le peuple perse, mené par Cyrus le Grand, s’est lancé à la conquête des royaumes du Moyen-Orient. À l’époque de Darius, cet empire s’étend de l’Égypte à l’Indus et du Syr-Darya au golfe Persique.
Soutenu par la noblesse perse qui fournit les administrateurs et les généraux dont il a besoin, le Grand Roi maintient l’unité de l’Empire autour de sa personne. Il est représenté dans toutes les provinces de l’empire par des satrapes d’origine perse et les routes royales, qui relient les provinces les plus éloignées avec les centres de décision, permettent une administration unifiée. Enfin, pour asseoir son pouvoir avec efficacité, le Grand Roi possède un trésor immense qui lui permet d’entretenir une armée considérable qui est capable de faire immédiatement face au moindre soulèvement comme à une invasion d’origine étrangère.
Malgré la domination perse, chaque pays garde sa langue, son écriture, sa religion de même que ses coutumes. Ainsi, les Perses ont pu fonder un pouvoir durable avec la collaboration active des élites locales, comme tentera de le faire, à son tour, Alexandre le Conquérant.

Babylone, l’orgueil des Chaldéens

Bas-relief retrouvé à Ninive.
Bas-relief retrouvé à Ninive.

C’est sous la domination des Assyriens que commence le Ier millénaire avant J.-C.. Marchands, diplomates, dotés d’une langue proche de l’akkadien, les Assyriens vont se faire guerriers au service de souverains adeptes de la conquête. Téglat Pileser Ier –qui règne de 1112 à 1073 avant J.-C.- passera ses trente-neuf années de règne dans une guerre permanente, passant pas moins de vingt-huit fois l’Euphrate. Autant dire que l’armée était alors une armée professionnelle et permanente et qui le restera sous ses susccesseurs : Sargon d’Assyrie (721-705 avant J.-C., Sennachérib (705-681), Assarhaddon (681-669) et Assurbanipal (669-627). Babylone ne sera alors guère plus qu’une province de l’empire assyrien, alors dominé par la capitale, Ninive. Une province riche cependant et que les souverains assyriens gouverneront directement ou au travers de rois fantoches. Une province en proie à la révolte cependant et qui, au cours de l’une de ces révoltes va faire périr le fils aîné de Sennachérib. Pillée, brûlée, entièrement rasée sur ordre de l’Assyrien, Babylone n’est plus qu’un immense marécage…
La destruction de la ville provoque un choc immense. À la mort de Sennachérib, son fils et successeur, Esarhaddon, réalise que jamais les rois d’Assyrie ne se feront accepter après un tel outrage… à moins de faire réparation. Le nouveau roi va donc se consacrer entièrement à la reconstruction de l’antique cité, lui redonnant sa splendeur passée, dotant ses temples de richesses immenses. Reconnaissante, la Babylonie se soumet au roi assyrien, plus sûrement que s’il l’avait conquise avec les armes.
À la mort d’Esarhaddon, ses deux fils se partagent l’immense empire de leur père : Assurbanipal, le cadet, reçoit l’Assyrie en héritage et son frère aîné, Shamash-shum-ukin, la Babylonie, vassale de l’Assyrie. Une vassalité pour la forme, une soumission de peu de temps, Assurbanipal récupérant bientôt la possession de son frère.
Déjà sous le règne d’Assurbanipal l’empire assyrien touche à sa fin. Et en 612 avant J.-C., les Babyloniens s’allient aux Mèdes afin de repousser les suzerains de Ninive. La capitale assyrienne tombe et un nouvel empire babylonien semble devoir renaître. Un empire dont la figure la plus marquante est le célèbre Nebuchadnezzar II, plus connu grâce à la Bible sous le nom de Nabuchodonosor, second roi de la dynastie chaldéenne. Ninive détruite, il fera plier les armées égyptiennes, s’emparera de la Syrie et de la Palestine, soumettra, par deux fois, la ville de Jérusalem.

Des prisonniers de guerre conduits au souverain, d'après un bas-relief antique.
Des prisonniers de guerre conduits au souverain, d’après un bas-relief antique.

Grand conquérant, Nabuchodonosor se révèlera, aussi, un souverain sage et soucieux de son peuple et c’est à lui que l’on doit les plus magnifiques constructions de Babylone, qui feront de la capitale la « perle des royaumes, l’orgueil des Chaldéens ».
La période néo-babylonienne, qui marque la fin du royaume indépendant, sera, aussi, celle de toutes les audaces artistiques et architecturales. La cité atteint alors un degré de splendeur inégalée avec les « jardins suspendus » du palais-sud et la superbe muraille qui ceint la ville, deux ouvrages qui comptent parmi les Sept Merveilles du monde.
Une splendeur qui attisera le désir de conquête des Perses, avec Cyrus le Grand –il annexe la ville et sa région à l’empire perse en 539 avant J.-C.-, puis des Grecs avec Alexandre le Grand.

David ou l’invention de la monarchie de droit divin

David, vainqueur de Goliath, par Verrocchio.
David, vainqueur de Goliath, par Verrocchio.

Si les écrits bibliques sont la source principale de la vie du roi David, le personnage historique est réel et son existence a été prouvée, notamment par la découverte de la stèle de Tel Dan qui cite expressément la « maison de David » en tant que dynastie royale. De fait, il est donc évident que David a été le fondateur d’une dynastie royale, une dynastie qui n’est pas à l’origine du royaume d’Israël. Tout porte donc à croire en la véracité du texte biblique qui fait de l’avènement de David l’acte fondateur de la monarchie de droit divin. En effet, si le premier choix inspiré par Yahvé s’était porté sur Saül (vers 1030 avant J.-C.), David est désigné comme « l’oint du Seigneur », celui que Dieu a expressément destiné à unir son peuple. Une unité du peuple hébreux rendue nécessaire par la pression guerrière des Philistins, des Amalécites et d’autres tribus du désert. Un choix rendu nécessaire par la division même du peuple, éparpillé en tribus et qui n’avait jusqu’alors comme seul segment d’unification la religion. Saül échouera à conserver l’approbation du peuple et des prophètes, d’où le choix de David qui devient souverain d’Israël vers 1005 avant J.-C.. Le nouveau roi créera un Etat centralisé autour de Jérusalem, sa capitale ; il tentera d’établir une imposition commune, bref, de faire d’Israël un véritable royaume avec lequel il fallait compter. C’est le fils cadet de David, cependant, Salomon, qui y parviendra. Un fils désigné, cette fois-ci, non par Dieu mais bien par son père.

Au commencement était Sumer

Statuette mésopotamienne.
Statuette mésopotamienne.

Plaine fertile, baignée par les riches eaux de l’Euphrate et du Tigre, la Mésopotamie fut sans doute le berceau des plus évoluées des civilisations anciennes, mais également le lieu de tous les conflits, de toutes les conquêtes. Cette histoire troublée, cette histoire de trois millénaires, commence avec Sumer.
Ô Sumer, dit un poème religieux, grand pays entre les pays de l’univers
Toujours plein de lumière ;
Toi qui, du Levant au Couchant dispense à tous les peuples tes lois divines ;
[…]
Le savoir vrai que tu apportes
Comme le ciel est intouchable.
Rien de plus exact dans ce poème en forme de promotion. Pourtant Sumer n’est pas un empire, pas même une ville mais plutôt une juxtaposition de sites aux noms désormais célèbres : Ur, Uruk, Kish, Isin, toutes situées en basse Mésopotamie dans un périmètre de quelques milliers de kilomètres carrés. Des cités qui, toutes, se vantent d’être à l’origine des autres, d’avoir supplanter les autres. En réalité, et c’est là le drame de Sumer, aucune cité ne sortira du lot et toutes se feront dévorer par le conquérant du IIe millénaire avant J.-C. : l’Akkadien.
L’apport des Sumériens aura pourtant était essentiel, notamment en terme de justice et de code social. Ce peuple aura, en fait, était très largement en avance sur tous les autres au point que tous les Etats alentours et jusqu’à la Grèce mycénienne imiteront. Déjà, au XXIe siècle avant J.-C., le souverain de Ur, Nammu, avait composé un code de lois permettant la lutte contre les fonctionnaires malhonnêtes, interdisant la fraude, protégeant « l’orphelin du riche et la veuve du puissant ». Un code, une loi qu’il fallait faire appliquer d’où la création, sans doute parallèlement à celle de l’Egypte ancienne, d’une armée de scribes –on pourrait dire de fonctionnaires- pour lesquels, d’ailleurs, sera créer le système des impôts.
On l’a dit, le drame de Sumer aura été de ne pas savoir s’unir. En réalité, un souverain, Lugal Zaggisi –« lugal » signifie « roi » saura réunir, vers 2400 avant J.-C., les cités d’Umma et d’Uruk. La chose n’est pas nouvelle et des tentatives, toujours avortées, ont déjà étaient réalisées. Lugal Zaggisi, quant à lui, prétend étendre sa domination du golfe Persique à la Méditerranée. Pour peu de temps cependant : en 2350 avant J.-C. un nouveau venu met fin à ses prétentions et fait prisonnier le souverain sumérien. Son nom : Sargon Ier.

Le trésor de Priam

Heinrich Schliemann (1822-1890), d'après un dessin moderne.
Heinrich Schliemann (1822-1890), d’après un dessin moderne.

Et si le récit d’Homère –auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, était plus qu’une œuvre littéraire ? S’il fallait y voir une œuvre historique, une chronique ? C’est la question que se posa, au siècle dernier, Heinrich Schliemann.
Fils d’un pasteur au mœurs contestables, commis épicier devenu homme d’affaires prospère, Schliemann est un personnage à part dans l’histoire de l’archéologie. Passionné par les récits homériques, autodidacte, il apprend, par simple curiosité intellectuelle, le grec, moderne et ancien, suit des cours de langues orientales, s’initie au sanskrit et enfin à l’égyptologie avant de découvrir, à Pompéï, l’archéologie. Il n’a alors aucune ambition précise… jusqu’à ce qu’il croise la route, en 1867, d’Ernst Ziller. Cet architecte passionné d’archéologie étudie alors l’emplacement hypothétique de la légendaire ville de Troie. Un simple voyage avec l’architecte aux Dardanelles va convaincre Schliemann : il fait sienne la passion de Ziller et se montre persuadé que le récit d’Homère est à étudier au même titre qu’une œuvre historique.
Etant homme à aller au bout de ses idées, il publie, en 1869, Ithaque, le Péloponnèse, Troie, thèse dans laquelle il démontre que le site de Troie ne se situerait pas, comme le pensaient alors les archéologues, à Bunarbashi mais sur la colline d’Hissarlik.
Le site de Troie
Cette même année, sans la moindre autorisation officielle, Schliemann entame les fouilles. Sans aucun résultat probant. Mais l’archéologue amateur, sans se décourager, relance les fouilles en 1872 : la découverte de la Métope du Soleil, élément architectural d’un temple dédié à Athéna encourage le chercheur et commence à susciter des réactions. Et l’année suivante, il met au jour non seulement une forteresse mais surtout 250 objets d’or. Ca y est : il a trouvé «  le trésor de Priam » !
Le nom sonne bien et Schliemann devient une sommité… du moins pour les amateurs. Homme d’affaires redoutable, doué d’un sens de la communication exceptionnel, Heinrich Schliemann a multiplié les articles dans les journaux européens et, ce, tout le temps qu’on duré les fouilles. Ce faisant, il a acquis une notoriété certaine mais uniquement dans les milieux non spécialisés, les Paris-Match de l’époque. A ce moment-là, tout le monde ou presque se pique d’être archéologues et ceux qu’on a appelés les « antiquaires » font fureur. Cependant, s’il acquiert le ralliement des amateurs, Schliemann s’est ainsi attiré le mépris des professionnels. Il faut dire également qu’il multiplie les erreurs de datation, en même temps que les hypothèses les plus romanesques. Le fameux «  trésor de Priam » en est un exemple frappant. Car il ne s’agit évidemment pas des biens du fameux roi de Troie, ce qui n’enlève rien à l’importance de la découverte.
La mauvaise réputation

Gravure représentant le légendaire cheval de Troie qui permis la prise de la ville par les Grecs.
Gravure représentant le légendaire cheval de Troie qui permis la prise de la ville par les Grecs.

Une importance que Schliemann voit très clairement au point de faire passer clandestinement ces découvertes hors de Turquie. Et si, en 1877, lors de l’exposition de son «  trésor » à Londres le succès est au rendez-vous, l’archéologue amateur vient d’achever de se discréditer auprès de la communauté scientifique. Toutes les autres découvertes de Schliemann, comme les sépultures royales de Mycènes ou les masques d’or –dont il prétend qu’il s’agit de celui d’Agamemnon- sont empreintes de doute.
Guidé par ses seuls rêves et ses lectures, Schliemann doit pourtant être reconnu comme un archéologue de génie –les spécialistes le reconnaîtront d’ailleurs. Mais cet homme, qui su si bien gérer ses découvertes comme autant de coups «  marketing » n’aura jamais réussi à « se vendre » et c’est pourquoi le découvreur de la légendaire Troie ne sera jamais regardé qu’avec méfiance et condescendance par ses pairs et par leurs successeurs.

L’éphémère empire des Hittites

Guerriers nubiens de l'armée égyptienne.
Guerriers nubiens de l’armée égyptienne.

La Bible comme les textes égyptiens évoquent volontiers certains peuples, désormais oubliés. C’est le cas de Hittites qui apparaissent, au début du IIe millénaire avant J.-C., au nord-est de l’Asie mineure. D’origine indo-européenne, les Hittites vont rapidement s’intégrer au monde oriental. Surtout, ils vont adopter l’usage de son écriture, dite cunéiforme. On retrouve malgré tout un terreau indo-européen, un héritage qui perdure dans l’application de la réparation en lieu et place de la loi du talion en usage en Orient, ou encore dans la structure même de la société hittite, qui était de type féodale. Enfin, les Hittites connaissaient l’emploi du fer qu’ils contribueront à répandre en Orient.
Créé sur les cendres du royaume de Hattousa, le premier empire hittite, apparu au XVIIIe siècle avant J.-C. en Anatolie, ne durera guère, en proie qu’il était aux divisions internes. Mais deux siècles plus tard, les Hittites seront amenés à jouer un grand rôle. A leur tête, Moursil Ier qui s’empare d’Alep, puis de Babylone (1515 avant J.-C.) où il renverse la dynastie amorrite.Dès lors, les Hittites menacent la Syrie du Nord, qu’ils disputent aux Mitanni. Ces derniers s’allieront aux Egyptiens dans l’espoir d’échapper aux Hittites, en vain. Au XIVe siècle avant J.-C., Souppilouliouma, le plus grand souverain hittite, impose aux Mintanni une de ses créatures et constitue un véritable Etat fédéral qui s’étend du Pont-Euxin à l’Oronte et à l’Euphrate, englobant l’Anatolie, la Syrie et la Palestine jusqu’à Jérusalem.
Trois ennemis viendront à bout de l’empire de Souppilouliouma . Les Assyriens, alliés aux « peuples de la mer, et les Egyptiens. Les jeux d’alliances se multiplieront entre ces trois forces, qui, tout au long du XIIIe siècle avant J.-C. Ne cesseront de se combattre. Les grands perdants, dans cette affaire, seront les Hittites dont la force disparaît vers 1200 avant J.-C.. Seul leur nom subsistera encore… jusqu’au VIIe siècle avant J.-C., sur une mince bande de terre des bords de l’Euphrate.

Darius Ier le Grand

Darius Ier le Grand (mort en 486 avant J.-C.). Dessin réalisé d'après un bas-relief.
Darius Ier le Grand (mort en 486 avant J.-C.). Dessin réalisé d’après un bas-relief.

Membre de la garde royale de Cambyse, fils d’un satrape –un gouverneur de province- de Parthie, Darius devra à un  coup du sort –qu’il prétendra guidé par les dieux- de prendre la succession du souverain achéménide. En révolte contre le successeur de Cambyse, il s’associe avec sept autres jeunes nobles, défait le pseudo usurpateur, laissant à l’hippomancie –la divination par les chevaux- le choix du nouveau souverain. Grâce aux dieux, le cheval de Darius sera le premier à hennir, faisant de lui le successeur des Achéménides (521 avant J.-C.). Il faudra pourtant pas moins de deux ans au représentant des dieux pour convaincre son  peuple, deux années au cours desquelles les révoltes se multiplieront, deux années au cours desquelles Darius Ier livrera pas moins de dix-neuf batailles contre ses détracteurs. La légende qu’il forgera faisant de lui un Achéménide et donc l’héritier naturel de Cambyse n’y changera rien, l’ensemble des gouverneurs perses ne pouvant que constater sa prise de pouvoir, son  coup d’Etat.
Le royaume perse revenu à la stabilité, Darius Ier fera montre des mêmes ambitions que ses prédécesseurs : Cyrus Ier et Cambyse avait étendu le royaume à tout l’Orient, englobant leur sphère d’influence à l’Asie Mineure, à la Babylonie, à la Surie et à l’Egypte. Darius Ier enverra une expédition au Pendjab, désignera l’amiral Scylax pour descendre l’Indus, reconnaître la route maritime vers l’Egypte, se rendre jusqu’en Arabie. Darius fera même rouvrir le canal reliant le Nil à la Mer Rouge, confirmant, s’il le fallait, son  intérêt pour cette région éminemment commerciale. Ses désirs de conquêtes vers la Russie ne connaîtront pas le même succès, les Scythes mettant rapidement fin aux velléités perses. Mais c’est dans sa tentative de conquête de la Grèce que Darius Ier est le plus célèbre. Une tentative aussi peu glorieuse que la précédente d’ailleurs puis qu’après avoir essuyé un premier échec, assemblée une  flotte et une armée à nulle autre pareille –elle sera balayée par une tempête-, il s’assurera la neutralité de la plupart des cités grecques et, en 490 avant J.-C., lancera son ultime assaut… avec toujours le même succès. Cette fois, point de tempête, point de Scythes non plus mais la résistance de deux cités, Athènes et Sparte qui auront raison des armées perses, au point que la victoire grecque de Marathon aura un retentissement immense dans tout le monde méditerranéen.
Contrairement à ses prédécesseurs, à ces « ancêtres » selon ses dires, Darius Ier n’aura décidément pas été un grand conquérant. Par contre, il est évident que la centralisation du gouvernement perse, l’absolutisation du pouvoir autant que l’organisation du royaume achéménide sont à mettre à son crédit. Un royaume aux multiples visages, dirigé par de nombreux satrapes, eux-mêmes surveillés par autant de secrétaires royaux, de fonctionnaires civils ou militaires ; un royaume qui, pour asseoir son emprise, saura jouer des diversités culturelles ou religieuses.

Babylone, « la perle des royaumes »

Un amas de pierres dans le désert irakien : voilà tout ce qui reste de l’antique Babylone. Mais la cité mythique, chantée par les Grecs, condamnée par la Bible et où mourut le plus grand conquérant de tous les temps, Alexandre le Grand, revit à travers l’histoire, véridique ou parfois légendaire, de ses rois et de ses reines.
Indispensables « outils » de l’histoire, les archéologues, depuis un siècle et demi, tentent d’arracher au sable du désert les derniers vestiges de cette cité, placée au-dessus de toutes les autres.
L’histoire de Babylone débute véritablement avec celle du roi Sargon l’Ancien qui, vers 2334 avant J.-C., s’empare du pays de Sumer qui prend le nom d’Akkadie, avant de devenir la Babylonie.
Jardinier devenu gouverneur d’un roi de Kish, Sargon fonde la cité d’Akkadé (ou Agadé qui, en sumérien, signifie « Ville des ancêtres »), en utilisant, selon la légende, la terre de Babylone, puis va étendre son pouvoir jusqu’à fonder le premier Empire babylonien.
Sargon « sauvé des eaux »

Sargon l’Ancien

Le personnage de Sargon l’Ancien, dont le nom akkadien, Sarru-kin, signifie le « roi est la vérité », fera l’objet d’une multitude de légendes, qui donnent au « fils de personne » une dimension tout à fait mythique.
Je suis Sargon, le roi puissant, le roi d’Akkad.
Ma mère était une prêtresse ; j’ignore qui fut mon père…
Ma mère, la grande prêtresse, me conçut et m’enfanta en secret.
Elle me mit dans une corbeille de joncs…
Elle me jeta dans la rivière…

Grâce à cette légende, à l’arrière-goût quelque peu biblique, Sargon n’est plus le « fils de personne » mais est issu de la noblesse, à moins qu’il ne soit de sang royal, comme le suggère l’allusion à une mère grande prêtresse. Enfant chéri des dieux et, particuliè-rement, de la déesse Ishtar, Sargon, en fondant sa propre ville, fait le premier pas qui va le conduire jusqu’au trône. Le second pas sera, tout simplement, de renverser Lugalzagesi d’Uruk, le souverain de Kish, puis de devenir « calife à la place du calife ».
Les conquêtes vont alors se succéder et la puissante Ur, comme presque toutes les villes du Sud, doit aussi se soumettre : l’empire de Sargon, celui qui « gouvernait le monde entier », dit un texte babylonien, s’étendra sur près de mille quatre cents kilomètres, allant de Meluhha, au nord-ouest de l’Inde, à Ebla, au sud d’Alep.
Après chaque victoire, dans chaque ville conquise, Sargon met en place un pouvoir fort, en installant une garnison et un gouvernement composé exclusi-vement d’Akkadiens, système qui sera employé, près de deux mille  ans plus tard, par Alexandre le Grand…
Les derniers feux de la dynastie sargonique
De cet immense empire, où il fait régner l’ordre, Sargon va créer la plus grande place commerciale de tout l’Orient : Akkad devient le port d’attache obligatoire pour tous les navires de commerce, ce qui permet à Sargon d’avoir entre les mains le monopole du commerce. Dès lors, la Mésopotamie est la plaque tournante du commerce où transitent les plus grandes richesses de cette partie du monde.
Souverain tout puissant, « à qui Enlil n’a donné aucun rival » et entouré, selon la légende, d’une « garde prétorienne » de près de cinq mille quatre cents hommes, Sargon est le cœur et la force même de son empire.
À sa mort, ses deux fils lui succèdent. Ils se montrent, certes, des souverains compétents mais c’est avec Naram-Sin (2291-2255 avant J.-C.), son petit-fils, que la dynastie sargonique connaît ses ultimes moments de gloire. Et pourtant, c’est ce même Naram-Sin qui va conduire la dynastie sargonique à sa perte. Le petit-fils de Sargon, aveuglé par sa toute-puissance, osera défier les dieux qui le puniront en lançant sur la Babylonie les hordes des Gutis…
Peuplade nomade du Kurdistan, les Gutis domineront la Babylonie durant un siècle et demi, jusqu’à l’arrivée des rois d’Ur, grâce auxquels le royaume va connaître son deuxième âge d’or…
Reconnue comme capitale culturelle du pays, Akkad va prendre la tête du mouvement littéraire de l’époque, notamment sous le règne de Shulgi, qui gouverne pendant quarante-huit ans. C’est aussi sous la domination des souverains de la IIIe dynastie d’Ur que la Babylonie va connaître les prémices d’une nouvelle justice, celle d’une loi écrite, autre que la loi du talion, alors pratiquée dans tous les pays sémites.
Mais là encore, l’empire d’Ur ne perdure pas et notamment après les attaques des Élamites et des Amorites, peuples semi-nomades, qui évincent la IIIe dynastie d’Ur. Et les cités-États viennent tout juste de retrouver leur indépendance quand elles doivent se soumettre à une nouvelle dynastie, d’origine amorite, cette fois établie à Babylone. Ce qui n’était jusque-là qu’une modeste bourgade va, bientôt, dominer toute la Mésopotamie…
Babylone, la « porte des dieux »

Le Code Hammurabi, conservé au Louvre

Située à l’embouchure du principal lit de l’Euphrate, Babylone, dont le nom akkadien, « bab-il », signifie la « porte des dieux », va devenir, rapidement, une capitale aussi bien stratégique que commerciale.
Mais c’est avec l’arrivée sur le trône d’Hammourabi (1792-1750 av. J.-C.) qu’elle va prendre tout son essor. En quarante ans, Hammourabi va faire de Babylone la plus grande puissance militaire de Mésopotamie, ce qui lui permettra de s’attaquer aux royaumes limitrophes du Nord, comme Ninive, et de contrôler les routes commerciales d’Iran, situées au nord-est.
L’empire d’Ur renaissait… Royaume prospère, puissance militaire inégalée, Babylone apparaît, sous l’égide du plus célèbre de ses rois, comme une cité où règne la justice, celle dictée par le célèbre code Hammourabi :
(…) À ce moment, Anu et Enlil m’appelèrent par mon nom, Hammourabi, le prince déférent qui craint les dieux, afin de faire le bien pour le peuple, pour faire que la justice brille dans le pays, pour détruire le mauvais et le maudit, pour assurer que le fort n’oppresse point le faible.
La Babylone d’Hammourabi  brillera de tous ses feux jusqu’à la mort de ce dernier ; ses successeurs seront loin d’être à sa hauteur. Tant bien que mal, ils vont tenter de maintenir le royaume originel de Babylone, jusqu’au sac de la ville, en 1595 avant J.-C., par les Hittites, originaires d’Anatolie.
Cet épisode marque donc la fin d’un empire. S’ensuit alors une période de troubles dont profiteront les peuples venus d’Anatolie ou du Zagros, les Kassites et les Hourrites, qui apportent, dans leurs « bagages », un nouveau moyen de transport : le cheval !
Marduk, le dieu souverain de Babylone

Représentation ancienne du dieu Marduk

La domination des Kassites durera quatre cent quarante ans et elle permettra la résurgence de la littérature babylonienne, éteinte depuis la IIIe dynastie d’Ur. Mais la pression exercée par l’Élam et l’Assyrie est trop forte et la Babylonie, séparée en deux, se voit assujettie à ses puissants voisins jusqu’à l’arrivée sur le trône de la IIe dynastie d’Isin.
On ne sait que peu de choses sur les premiers souverains de cette dynastie mais un nom est resté célèbre, celui de Nebuchadnezzar Ier (1124-1103 av. J.-C.) qui, grâce à son génie militaire, va remettre Babylone sur la voie de la conquête.
« Le roi Nebuchadnezzar se dressa victorieux, il s’empara du pays d’Élam, il prit ses biens en dépouilles », rendant ainsi à la Babylonie son dieu souverain, Marduk, jadis emporté en Élam. Marduk retrouvait enfin son temple, la célèbre… « tour de Babel ».
Mais les exploits de Nebuchadnezzar, que chantent volontiers les scribes, ne se limitent pas à des faits d’armes. Le souverain babylonien va restaurer les temples et réglementer les revenus, redonnant à l’antique cité son rôle administratif.
Redevenue une terre riche et fertile, la Mésopotamie va, de nouveau, être le théâtre des migrations massives de peuplades, attirées par cette terre baignée par l’Euphrate. Ce sont alors les razzias et l’intrusion, toujours plus marquée, des Araméens… Babylone, alors sous le contrôle de dynasties fantoches, tombe, rapidement, dans l’impuissance, l’économie se sclérose et le pays, unifié par Nebuchadnezzar, vole en éclats…
Les Araméens vont, petit à petit, se sédentariser et, revenant à leur antique profession commerciale, prendre le contrôle de toute la région. Bientôt d’ailleurs, l’araméen supplante le sumérien, l’ancienne langue courante, et devient, en peu de temps, la langue internationale de tout le Proche-Orient, depuis l’Iran jusqu’à l’Égypte.
Et il restera la langue officielle et diplomatique jusqu’à la conquête d’Alexandre le Grand.
La colère du roi d’Assyrie
Le VIIIe siècle av. J.-C. marquera, à nouveau, une grande période de troubles en Babylonie, au point que, durant deux siècles, les souverains assyriens vont s’emparer du pouvoir et faire du royaume de Babylone une simple province de leur empire. Depuis déjà fort longtemps, l’Assyrie lorgnait avec envie sur toutes les richesses de Babylone et c’est à l’occasion des troubles qui, de nouveau, agitent le royaume babylonien que les rois assy-riens s’emparent du gouvernement du pays, directement ou indirectement, sous le couvert de rois fantoches.
Seul Méodach-Baladan, un Chaldéen, donnera un sursaut d’indépendance au royaume babylonien. Après avoir infligé une redoutable défaite au roi Sargon d’Assyrie, il monte sur le trône de Babylone qu’il conservera durant douze ans.
Pendant ce temps, Sargon d’Assyrie fourbit ses armes… Allié aux Babyloniens de souche, Sargon neutralise le royaume d’Élam, soutien de Méodach-Baladan, et écrase les armées de ce dernier. Aux cérémonies du Nouvel An de 709 avant J.-C., la Babylonie a un nouveau souverain, qui n’est autre que Sargon d’Assyrie.
Mais la révolte couve, particulière-ment dans les régions du Sud, restées fidèles à Méodach-Baladan. Et, bien que Sennachérib, le fils de Sargon, soit revenu au système, somme toute assez sûr, du roi fantoche, Babylone va, durant des années, être le théâtre de tous les coups d’État. Cela ne va cesser qu’avec la destruction de la cité ! L’assassinat, lors d’une de ces révoltes, du fils aîné de Sennachérib entraînera la terrible colère du roi : pillée, brûlée, entièrement rasée, la cité de Babylone n’est plus qu’un immense marécage…
Babylone, « l’orgueil des Chaldéens »

Un souverain assyrien représenté sur son char de combat

La destruction de la superbe ville de Babylone, symbole de toute une culture, berceau de la langue et de la littérature mésopotamienne, provo-que un choc immense. À la mort de Sennachérib, son fils et successeur, Esarhaddon, réalise que jamais les rois d’Assyrie ne se feront accepter après un tel outrage… à moins de faire réparation. Le nouveau roi va donc se consacrer entièrement à la reconstruction de l’antique cité, lui redonnant sa splendeur passée, dotant ses temples de richesses immenses. Et, reconnaissante, la Babylonie se soumet au roi assyrien, plus sûrement que s’il l’avait conquise avec les armes.
À la mort d’Esarhaddon, ses deux fils se partagent l’immense empire de leur père : Assurbanipal, le cadet, reçoit l’Assyrie en héritage et son frère aîné, Shamash-shum-ukin, la Babylonie, vassale de l’Assyrie.
Shamash-shum-ukin va se consacrer à son nouveau royaume, qui, sous son gouvernement, redevient prospère. Mais, las de se soumettre à son frère, il se rebelle. Après une guerre de dix-huit mois, le roi Shamash-shum-ukin capitule, laissant la Babylonie sous la coupe assyrienne…
C’est à la mort d’Assurbanipal, roi d’Assyrie et de Babylonie, qu’apparaît un autre personnage : Nabopolassar, le nouveau Sargon, lui aussi « fils de personne », qui va non seulement s’emparer du trône de Babylone mais aussi -et c’est là sa plus grande fierté- pousser ses conquêtes jusqu’à Assur, l’antique capitale d’Assyrie.
Son fils, le célèbre Nebuchadnezzar II, plus connu, grâce à la Bible, sous le nom de Nabuchodonosor, ira plus loin encore, faisant plier les armées égyp-tiennes, s’emparant de la Syrie et de la Palestine et soumettant, par deux fois, la ville de Jérusalem.
Grand conquérant, Nabuchodonosor se révèlera, aussi, un souverain sage et soucieux de son peuple et c’est à lui que l’on doit les plus magnifiques constructions de Babylone, qui feront de la capitale la « perle des royaumes, l’orgueil des Chaldéens ».
La période néo-babylonienne, qui marque la fin du royaume indépendant, sera, aussi, celle de toutes les audaces artistiques et architecturales. La cité atteint alors un degré de splendeur inégalée avec les « jardins suspendus » du palais-sud et la superbe muraille qui ceint la ville, deux ouvrages qui comptent parmi les Sept Merveilles du monde.
Et quand, en 539, Cyrus le Perse s’empare du trône babylonien, la cité incomparable possède encore cette aura de grandeur, qui fait rêver les hommes et érige les mythes… avant qu’elle ne se perde définitivement dans les sables du désert :
À bas ! Assieds-toi dans la poussière, Vierge, fille de Babylone !
Assieds-toi à terre, détrônée, fille des Chaldéens !
Car on cessera de t’appeler la douce, l’exquise.

Akhenaton, le pharaon du soleil

Dessin d'après une statue supposée d'Akhenaton.
Dessin d’après une statue supposée d’Akhenaton.

C’est au XIXe siècle, alors qu’à la suite de l’expédition de Bonaparte et des découvertes de Champollion l’Egypte était devenue le terrain de chasse privilégié des archéologues, qu’apparaît le nom d’Akhenaton ou Akhnaton.
Oublié de la liste des monarques établie par Manéthon, effacé de la mémoire des hommes et des annales égyptiennes, Akhenaton ne doit sa « résurrection » qu’à l’obstination de quelques aventuriers, comme von Humboldt,, las de parcourir les sites de Karnak, Louxor ou Thèbes, de quelques égyptologues, tels Gaston Maspéro. Pourtant, il est à compter au nombre des pharaons majeurs de l’histoire de l’Egypte antique.
Fils d’Aménophis III, sans doute, comme c’était la coutume, co-régent avec lui entre 1379 et 1367 avant J.-C., Aménophis IV, devenu par la suite Akhenaton, règnera jusqu’en 1362. Dix-sept années de règne, dont seulement cinq sans son père, qui vont être le théâtre d’une véritable tentative de bouleversement religieux, d’une révolution.
Si l’on associe immanquablement Aménophis IV à la révolution atonienne, il paraît bien difficile cependant de penser qu’elle ne s’est jouer que sous son règne. Né dans les temples d’Héliopolis, le culte d’Aton semble avoir fait l’objet d’une certaine bienveillance sous le règne d’Aménophis III qui, déjà, avait baptiser son navire « Splendeur d’Aton ». Un culte qui, surtout, avait l’avantage non négligeable d’atténuer le pouvoir immense des prêtres d’Amon –dont on sait qu’ils « règneront » même sur une partie de l’Egypte. Sans doute est-ce donc dans cette volonté de contrebalancer le pouvoir des prêtres de Thèbes qu’il faut comprendre l’intérêt premier que les pharaons verront dans le culte d’Aton. Favorisé par le père, donc, et par son épouse, la nubienne Tiy, le culte atonien connaît la consécration à l’avènement d’Aménophis IV. De fait, le nouveau pharaon va alors tenter d’imposer, par la force, ce culte au détriment de tous les autres, seul le culte de Rê trouvant grâce à ces yeux. Personnalité mystique, comme le prouve l’Hymne d’Aton attribué au pharaon, Aménophis IV va déposséder les prêtres d’Amon de leurs biens –qui étaient immenses-, de leurs prérogatives –qui l’étaient autant ; il va faire marteler le nom du dieu des stèles et des temples et persécuter ses serviteurs. Enfin, en l’an IV de son règne, soit en 1363 avant J.-C., il changera son nom en celui d’Akhenaton, ce qui signifie « Serviteur d’Aton », quitter Thèbes pour établir sa capitale à Akhetaton –actuel site de Tell el-Amarna-, une région vierge de toute divinité.
Le changement était radical. Car si le culte était toujours tourné vers une divinité céleste, il était désormais accroché à la célébration de la vie quant les cultes osiriens ou amonites se préoccupaient avant tout de la mort, de l’au-delà. Surtout, c’était un culte sans intermédiaire, si ce n’est le pharaon lui-même, devenu un véritable roi-prêtre. Un pharaon qui, se faisant, se réappropriait le pouvoir religieux, comme au temps des premiers souverains. Rien de plus qu’un retour aux sources en fait. Mais c’était sans compter avec les prêtres d’Amon…

Hiéroglyphe reconstitué d'Akhenaton.
Hiéroglyphe reconstitué d’Akhenaton.

Entièrement préoccupé de son dieu et du culte qu’il lui rendait dans la cité qu’il lui avait dédiée, Akhenaton va rapidement délaisser les affaires de l’empire. Des révoltes, favorisées par les prêtres d’Amon, éclatèrent un peu partout dans le royaume ; les pays voisins en profitèrent pour s’émanciper, voir pour s’emparer de provinces vassales de l’Egypte. Néfertiti elle-même, qui avait pourtant jouer un rôle de premier plan dans l’édification du nouveau culte, fut écartée du pouvoir, sans doute parce qu’elle avait entamer une réconciliation avec les prêtres thébains. De son remplaçant comme co-régent, Sémenkharê, on ne sait pas grand-chose, pas même son origine. Certains ont voulu y voir Néfertiti elle-même, associée comme « pharaon ». Mais l’hypothèse ne tient guère, d’autant que Néfertiti semble avoir conserver, malgré sa disgrâce, un palais à Tell el-Amarna, d’où elle poursuivra les tractations, où elle accueillera Toutankhamon. C’est d’ailleurs lui qui, à la mort d’Akhenaton, lui succèdera, rétablissant le culte d’Amon, reprenant le chemin de Thèbes. Dès lors, la cité du dieu Aton sera rendue aux sables, toute trace du passage d’Akhenaton sera effacée des fresques et des tombeaux. Seule la découverte de tablettes de correspondance et le manque de rigueur des hommes délégués au saccage de la cité d’Akhetaton permettront, des siècles plus tard, de faire état de ce règne où certains ont voulu voir l’émergence d’un monothéisme égyptien.