Les thermes de Caracalla

Thermes romaines -ici de Dioclétien-, d'après une aquarelle moderne d'E.Paulin.
Thermes romaines -ici de Dioclétien-, d’après une aquarelle moderne d’E.Paulin.

Sortes de bains publics, les thermes n’avaient pas pour fonction première de permettre aux Romains de se laver : c’était avant tout un lieu de rencontre, un endroit où il fallait se montrer, notamment si l’on était « quelqu’un ». On s’y retrouvait vers le début d’après-midi, peu avant la cena -le grand repas de l’après-midi. L’entrée des thermes était généralement gratuite et leurs constructions étaient le fait de riches particuliers ou d’empereurs. Les premières thermes de Rome furent ainsi édifiées à la requête d’Agrippa, vers 19 avant J.-C., et, à l’époque impériale, Rome en comptait une bonne centaine, dont les plus célèbres sont les thermes de Dioclétien, les plus grandes, celles de Constantin et surtout celles de Caracalla.
Construites en 217 après J.-C. dans un faubourg proche de la voie Appienne, ces thermes couvraient une surface de 118000 m2 sur lesquels l’établissement de bains n’occupait lui-même que 25000 m2. En effet, outre le frigidarium (eau froide), le tepidarium (eau tiède) et le caldarium (eau chaude), lui-même entouré de loges contenant des baignoires, on trouvait également des salles de gymnastiques, des salles de réunion, des bibliothèques et un stade, qui faisait le tour du parc au cœur duquel se trouvait les thermes proprement dites…

César franchit le Rubicon

La rivalité entre Pompée et César va grandissante quand le dernier triumvir, Crassus, meurt. Les deux ennemis sont désormais face à face et le décret de Pompée, forçant César, alors en pleine guerre des Gaules, à renvoyer son armée, met le feu aux poudres.
Tout se jouera à Rome… Aussi César quitte-t-il précipitamment la Gaule et, le 12 janvier 49 av. J.-C., franchit le Rubicon, qui marque la limite de sa province. Par cet acte, il déclarait ouvertement la guerre à Pompée. La suite ne sera pour César qu’une marche triomphale sur Rome alors que son ennemi se réfugiait en Thessalie puis en Égypte, où il sera assassiné.

« Ceux qui vont mourir »…

Mosaïque antique représentant un combat de gladiateurs.
Mosaïque antique représentant un combat de gladiateurs.

264 avant J.-C. ; Junius Brutus Pera, de la famille des Junii Bruti vient de mourir. A l’occasion de ses obsèques et parce qu’elle désire que cette mort marque durablement le peuple, la famille du défunt offre au peuple le spectacle d’un combat opposant six prisonniers de guerre. Cet usage funéraire, qui se pratique alors en Etrurie et en Campagnie, est la forme moderne d’un rituel de sacrifice. C’est également le moyen qu’ont trouvé les Romains de se débarrasser des nombreux prisonniers de guerre, plutôt que de les égorger sur les tombes des vainqueurs ou de les soumettre à l’esclavage.
L’origine supposée de ces combats remonterait au delà du Ve siècle avant J.-C. -date à laquelle ils sont pratiqués dans toute l’Etrurie. Le jeu du Phersu, qui en est à l’origine, voulait qu’un condamné à mort soit livré aux assauts d’un chien de combat, la tête couverte d’un sac et armé d’un unique bâton, ce qui ne lui laissait guère de chance de survie. Une seconde hypothèse veut que ces combats aient été inspirés d’une coutume samnite qui organisait des combats de corps à corps, notamment entre les prisonniers de guerre.
A final, lorsqu’en 264 avant J.-C. la famille Junii Bruti décide d’offrir un combat de gladiateurs afin d’honorer son défunt, elle initie surtout une véritable mode. Les familles aristocratiques devaient saisir la moindre occasion pour organiser des combats semblables, pour le plus grand plaisir de la plèbe. En 122 avant J.-C., Caius Gracchus fera voter une loi instaurant la gratuité de l’événement. Un événement qui, dès le IIe siècle avant J.-C., n’a plus grand chose à voir avec les funérailles ou avec le religieux mais qui devient alors un moyen incontournable pour amadouer le peuple… et tenter de se faire élire édile ou consul.
Certains édiles y trouveront la ruine plutôt que la fortune d’ailleurs. Désigné sous le terme élégant de "munus gladiatorum", soit de "cadeau du peuple", ces combats n’étaient rien de plus qu’une manière de corrompre le peuple… dans tous les sens du terme.
Alors qu’ils se multipliaient les combats de gladiateurs vont également se professionnaliser. Esclaves, prisonniers de guerre, les gladiateurs vont également se recruter parmi les hommes libres, souvent contraints à embrasser cette "carrière" poussé par la misère.
Les grands personnages de l’Etat iront même jusqu’à créer leurs écoles personnelles -celle de César comptait quelques 5 000 combattants ; plus tard, sous l’Empire, les jeux serviront le pouvoir pour "acheter" le peuple, pour lui faire oublier la misère, les réformes impopulaires ou encore une usurpation, un assassinat politique. Et avec ses quelques 120 jours fériés par an, les occasions ne manquaient guère…

Quand les dieux régnaient à Rome

le temple de Jupiter Capitolin.
le temple de Jupiter Capitolin.

« Romain, tu domines le monde en te soumettant aux dieux », écrivait la poète Horace dans son recueil d’Odes. C’est à une pratique religieuse stricte et vigilante que les Romains croyaient en effet devoir l’expansion et la préservation de leur empire. Mais de l’époque primitive au culte impérial, le rapport que Rome entretient avec le divin ne concerne pas que les événements de la vie publique ou les campagnes militaires : il impègne chaque étape, voire chaque geste, de la vie du citoyen romain, quelle que soit sa position sociale. Le souci tatillon des Romains de ne pas s’aliéner leurs dieux les pousse à observer un rituel méticuleux, à l’écoute des moindre signaux célestes annonciateurs des décisions divines. La piété romaine a également évolué en fonction d’impératifs historiques et s’est ouverte à des dieux étrangers, intégrés, avec un certain pragmatisme, à l’ancien panthéon.
Avant que les Étrusques puis les Grecs ne viennent, à partir du IVe siècle avant J.-C., enrichir la pratique religieuse romaine, existait, à l’époque primitive, une mythologie originale, mise en évidence par les découvertes archéologiques et dont le mythe de la création du site de Rome est l’exemple le plus significatif. Les travaux du célèbre historien Georges Dumézil nous enseignent que le vieux fonds religieux romain est imprégné des conceptions indo-européennes. Selon Dumézil, trois fonctions se partagent la structure sociale des indo-européens : la fonction de la souveraineté, représentée par le prêtre-roi ; la fonction de la force physique et de la volonté de vaincre, symbolisée par les guerriers ; et, enfin, la fonction de la fécondité, remplie par les producteurs. Pour Georges Dumézil, cette classification tripartite indo-européenne se trouve reproduite, à Rome, dans la présence des trois flamines majeurs, prêtres chargés d’honorer les principaux dieux : celui de Jupiter, correspondant à la souveraineté, celui de Mars, à la guerre, et celui de Quirinus, à la fonction de production.
Outre cet apport indo-européen, la religion romaine primitive comporte des éléments en provenance des autres peuples italiques soumis par Rome. Les Romains croyaient, en effet, qu’en adoptant les divinités des villes ennemies, ils allaient non seulement accroître leur pouvoir de productivité et leur puissance militaire, mais encore priver ces cités de toute protection divine. Parmi les divinités primitives dont le culte est attesté figurent le vieux Saturne, mais aussi Janus, dieu à deux visages, symbole de la « double science », celle du passé et du futur, et Vulcain, porteur du feu, élément qui préside à la naissance du monde.
Des dieux mêlés à toutes les actions
Le culte domestique est indissociable de la religion romaine primitive. La maison romaine ressemble en quelque sorte à un temple dont le prêtre serait le chef de famille et dont chaque partie est sacrée, à commencer par la porte d’entrée que garde le dieu Forculus. Les Lares, divinités protectrices du foyer, sont invoquées dès l’aube sur le laraire, autel domestique situé généralement dans l’atrium, où sont déposées couronnes et offrandes, tandis que les dieux Pénates sont consacrés à la sauvegarde des provisions et de l’intérieur -penitus- dulogis. L’historien Pline l’Ancien évoque avec respect ces vieux Romains « qui croyaient les dieux mêlés à toutes nos actions et à toutes les heures de notre vie » et qui, dès le réveil, s’interrogeaient sur l’interprétation de leurs rêves nocturnes, à la recherche d’un éventuel avertissement divin.
Les repas ont lieu en présence des serviteurs, devant le feu du laraire dans lequel sont jetés, en guise d’offrandes aux dieux, des morceaux de nourriture. Deux objets rituels suffisent à cette cérémonie : la patella, sorte de coupe, et la salinum, contenant le précieux sel qui sacralise la table.
Aux côtés des dieux du foyer, se tient le Genius, sorte d’ange gardien de la famille, célébré par chacun de ses membres à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance. Debout devant l’autel domestique qu’on a pris soin de parer de verveine et d’une couronne fleurie, l’officiant, alors revêtu d’un manteau blanc, récite des prières rituelles, avant de procéder à une triple offrande de vin pur « qui, répandu, crépite sur le feu sacré ».
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d'Ivrée.
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d’Ivrée.

Pour le salut de Rome
Mais le paterfamilias n’est pas exclusivement attaché à la pratique religieuse domestique : la vie de la cité est davantage encore au cœur de ses préoccupations et le salut de Rome dépend, pour chaque citoyen, d’un culte assidu, inspiré par la crainte constante de perdre le soutien des dieux. C’est ainsi que Georges Dumézil a pu affirmer que la vie de Rome mérite « d’être considérée comme une immense liturgie permanente ».
Au sommet de l’édifice religieux de la cité se tient le rex sacrorum ou « roi des sacrifices ». Choisi par le grand Pontife parmi la classe particienne, il vient, dans l’ordre de préséance, avant les trois flamines majeurs, au-dessus desquels il se couche dans les banquets sacrés. Sa prééminence lui vient de Janus, dieu du commencement de toutes choses, auquel il sacrifie un bélier en janvier, januarius, premier mois de l’année. Tandis que les flamines mineurs sont rattachés au culte de divinités primitives, les flamines majeurs sont dédiés, nous le savons, au culte des trois grands dieux : Jupiter, Mars et Quirinus. L’existence du flamine de Jupiter ou Flamen Dialis est régie par une quantité impressionnante d’interdits aussi curieux qu’hétéroclites. Ainsi, ce prêtre, placé en quelques sorte sous haute surveillance, ne peut-il ni monter à cheval, ni toucher une chèvre, un chien ou de la viande crue, ni participer à des funérailles, ni porter une ceinture ou un anneau fermé. Les pieds de son lit, dans lequel nul autre que lui ne peut dormir, doivent être enduits de boue et ses cheveux coupés sont ensevelis sous un arbre « heureux », c’est-à-dire cher aux dieux. On comprend aisément que de telles contraintes aient écarté de la fonction toute candidature pendant soixante-quinze ans…
Une vestale, d'après Jean-François Sablé.
Une vestale, d’après Jean-François Sablé.

Prêtres et vestales
Dans l’organisation du culte, le prêtre chargé d’une mission individuelle, qu’il soit flamine ou rex sacrorum, s’est peu à peu effacé au profit de collèges sacerdotaux, dont l’un est cependant de tradition ancienne : il s’agit de celui des « vierges vestales ». D’abord au nombre de quatre puis de six et enfin de sept, ces prêtresses de Vesta, chargées de l’entretien du feu sacré symbole de l’éternité de Rome, sont choisies par le grand Pontife, entre l’âge de six et dix ans, au sein des familles patriciennes. Placées sous l’autorité de la Grande Vestale, ou Virgo Vestalis Maxima, elles doivent consacrer trente années à leur charge : dix ans à s’instruire, dix ans à officier et dix autres années à assurer la formation des nouvelles recrues. Institution primordiale de la religion romaine, les vestales vivent sur le forum, dans l’annexe du temple de Vesta, l’Atrium Vestae, où la plupart préfèrent rester après être rendues à la vie civile. Leur prestige social est considérable et elles jouissent de nombreux privilèges : une escorte de licteurs lors de leurs déplacements, des places d’honneur dans les édifices de spectacles et une participation à toutes les grandes cérémonies publiques, notamment aux banquets liturgiques. En contrepartie de ces privilèges, les vestales doivent veiller scrupuleusement à la permanence du feu sacré et au strict respect de leur vœu de chasteté, le castus. Malheur à celles qui enfreindraient la règle : si le feu s’éteint, elles subiront le fouet ; si elles manquent à leur castus, elles seront enterrées vivantes au Champ du crime, le Campus sceleratus…
De création plus récente que le collège des vestales, celui des pontifes comprend quinze membres placés sous la responsabilité du Pontifex maximus, ou grand Pontife, nommé à vie. Le pontife, littéralement « celui qui fait le pont », a pour mission d’ouvrir la voie vers les dieux. Gardien du droit sacré, dit pontifical, du calendrier rituel, de l’introduction des cultes étrangers, il contrôle en réalité tous les aspects du culte, privé comme public. Quant au grand Pontife, il est devenu, au fil de l’histoire de Rome, le chef suprême de la religion, avec le pouvoir de nommer les vestales, les flamines et le rex sacrorum, au point que l’empereur Auguste en adopta le titre et les attributions.
Bronze représentant un augure scrutant le ciel (musée du Louvre).
Bronze représentant un augure scrutant le ciel (musée du Louvre).

En regardant le ciel
Dotés d’un prestige presqu’aussi remarquable que les pontifes, les augures, dont l’existence remonte aux premiers temps de Rome, ont vu leur nombre s’accroître progressivement : de trois à l’époque de Romulus, ils sont montés à quinze sous le règne de César. Aucune entreprise politique ou militaire n’est concevable si les augures n’ont pas observé le ciel, le vol et les cris des oiseaux, à la recherche de l’approbation des dieux. Les signes divins ne manquent pas et sont de trois sortes : les auspices, qui viennent du ciel, comme la foudre et les nuages, et qui peuvent être « offerts » par les dieux ou « obtenus » par des moyens techniques soigneusement définis ; les omina, paroles ou événements fortuits nécessitant d’être interprétés pour annoncer l’avenir ; et, enfin, les prodiges, présages redoutés des Romains puisqu’ils sont des manifestations de la colère divine. Ils proviennent de catastrophes : tremblements de terre, chutes de pierre, ou de phénomènes naturels, comme les éclipses de lune. Les naissances d’animaux monstrueux ou d’êtres humains anormaux sont aussi tenus pour des signes néfastes qu’il faut immédiatement écarter : ces créatures sont noyées avant que les augures ne procèdent à une cérémonie expiatoire capable d’apaiser le courroux des dieux.
Autres prêtres spécialisés dans la lecture ou l’interprétation des messages divins, par l’examen des entrailles d’animaux sacrifiés, les haruspices sont un héritage de la culture étrusque dans laquelle ils jouissaient d’une grande considération. Absents à l’époque républicaine, ils n’ont été introduits à Rome que sous le règne de l’empereur Claude (41-54 avant J.-C.), lui-même entiché d’étruscologie, qui les constituera en collège de soixante mêmbres. Le recrutement des haruspices s’effectuait, dès l’enfance, au sein des plus grandes familles de la ville afin, selon l’opinion de Cicéron, « d’éviter que la religion ne tombe aux mains des gens de peu », ceux que le grand écrivain et homme politique qualifiait, avec une certaine condescendance, « d’haruspices de villages »…
Quand un homme est bien avec les dieux, ils lui font gagner gros, affirme sans détour l’un des personages du théâtre de Plaute.
Il dévoile ainsi, dans la légerté, un des aspects essentiels de la religion romaine : aucune action humaine ne peut se passer du soutien ou de l’accord des dieux, ce qu’à Rome on appelait la Pax deorum ou Paix des dieux. Cette nécessaire harmonie entre l’homme et le divin n’impliquait pas seulement d’observer avec attention les signes en provenance du ciel et de les interpréter, elle exigeait, dans l’intérêt de la cité, le respect d’un rituel, consacré par l’expérience, aussi codifié que celui qui guidait la vie de la famille. L’accomplissement de chaque acte de la vie publique suppose que soient déterminés à l’avance les jours fastes ou néfastes de l’année, d’où la nécessité d’instituer chaque année, sous l’autorité des pontifes, un calendrier religieux qui fixe aussi les jours festi, pendant lesquels se tiennent les fêtes religieuses, et les jours profesti, excluant toute cérémonie. Ces fêtes, propres à chaque mois, sont innombrables et de plusieurs types : fixes ou mobiles, comme les fêtes agraires, mais aussi dites « de circonstance », liées à la guerre, à la fécondité ou à la mort.
Scène des Lupercales.
Scène des Lupercales.

Un calendrier liturgique chargé
Le calendrier, que Rome nous a d’ailleurs légué, comprend douze mois. Les six premiers mois de l’année sont placés sous le patronage d’un dieu ou d’une activité religieuse. Ainsi, Janus, dieu du commencement, a-t-il donné son nom au premier mois, januarius, tandis que februarius provient de februus, mot signifiant « purifications » ; mars vient du dieux Mars et aprilis, d’Aphru, forme étrusque d’Aphrodite. Quant à maius, peut-être le pendant masculin de la déesse Maia, son patronage demeure incertain. Mais junius est le mois de la déesse Junon. Les six mois suivants tirent leur nom d’un chiffre indiquant la place de chacun de ces mois par rapport au mois de Mars, considéré comme le début de l’année dans les registres agraire et guerrier : quintilis, le cinquième, sextilis, le sixième, september, le septième, october, le huitième, november, le neuvième et décember, le dixième. À partir de la période impériale, quintilis est devenu julius, en hommage à Jules César, et sextilis s’est transformé en augustus, pour célébrer l’empereur Auguste.
Le mois de février est consacré aux expiations et au culte des morts. Le premier jour du mois, en présence du roi des sacrifices et du flamine de Jupiter, on se rassemble à proximité des bouches du Tibre, au bois sacré d’Hélernus, divinité du monde des ténèbres, pour sacrifier une brebis de deux ans. Suivent plusieurs fêtes réservées aux morts : les Parentales, qui durent neuf jours au cours desquels les âmes des défunts sont censées errer librement hors des tombeaux pour se rassasier des mets qui y ont été déposés ; les Feralia, où l’on sacrifie du menu bétail et qui doivent déboucher, selon le poète Ovide, sur un « temps de pureté, lorsqu’on a apaisé les morts en leurs tombeaux ». Mais la fête sans doute la plus originale du mois de février se déroule le 15, jour des Lupercales, dont le rituel évoque la recherche de la fécondité, humaine comme animale. Cette étrange cérémonie commence au Lupercal, grotte située à l’angle sud-ouest du mont Palatin et qui, selon la légende, aurait abrité les jumeaux Romulus et Rémus. C’est là que sont sacrifiés à Fanus-Lupercus, dieu bouc au pouvoir générateur, des boucs et un chien. Dans une sorte de simulacre de sacrifice humain, dont la finalité est demeurée obscure, le rex sacrorum effleure alors du couteau sacrificiel sanglant le front de deux jeunes gens de noble famille, qu’il prend ensuite soin de nettoyer à l’aide d’un linge imbibé de lait. Après un banquet où est consommée la chair des animaux sacrifiés, les Luperques, ou hommes-loups, prêtres recrutés au sein des familles aristocratiques, découpent, dans la peau des animaux, les februa -«lanières purificatrices ». Revêtus des seules dépouilles des boucs immolés, les hommes-loups courent autour du Palatin puis flagellent, à l’aide des lanières, le dos des femms stériles. La poète Ovide rappelle qu’à l’origine des Lupercales, un oracle aurait enjoint aux Romains, préoccupé par une baisse de la natalité dans leur cité, « que le bouc sacré pénètre les matrones d’Italie ».
Le mois de mars est dédié, comme il se doit, au dieu de la guerre, en même temps qu’à Juno Lucina, protectrice des femmes en couches, et à Juno Matronalia, patrone des mères de famille. Car, comme le rappelle encore Ovide, il n’est « point de soldats sans mère ». C’est en ce mois, qui ouvre la saison guerrière et qui symbolise aussi le renouveau de la nature et de la procréation, que les vierges vestales allument un nouveau feu dans le temple de Vesta. en remplacement du laurier fané, des rameaux fraîchement coupés sont placés devant la Regia et devant la maison des flamines. En mars également, se déroulent les danses des Saliens, les prêtres « sauteurs », chargés de garder les boucliers sacrés. Pour signifier au peuple romain que le temps de la guerre a commencé, les Saliens, revêtus d’une tunique rouge et d’une cuirasse de bronze, sortent les boucliers de la Regia et les promènent, sur un pas de danse à trois temps, à travers Rome pendant plusieurs jours.
L’anniversaire du temple de Minerve, sur l’Aventin, prend place aux Quinquatries, cinquième jour après les Ides de mars : quatre jours durant, sont organisés des sacrifices et des combats de gladiateurs, en hommage à « la déesse guerrière qui aime les épées tirées au clair ». Mais cest aussi aux Quinquatries que sont fêtés les arts et métiers : artisans, fileuses et tisseuses, peintres et sculpteurs, maîtres d’école sont alors à l’honneur.
Des "paroles lugubres"
Cataclysmes, séismes, foudre, inondations et épidémies sont autant de malheurs qu’il faut conjurer par des cérémonies expiatoires. À l’endroit où la foudre est tombée, l’haruspice enfouit sous un tertre de gazon les traces du feu céleste en prononçant, dit le poète Vulcain, « des paroles lugubres ». Après que le lieu ait été entouré d’une clôture de pierre en forme de puits, ou puteal, il devient religiosus. Pour combattre les ravages des maladies, on fait le vœu d’ériger un temple à Apollon, dieu de la santé. Si ce vœu s’avère impuissant à enrayer l’épidémie, les pontifes organisent des jeux scéniques ou une supplicatio au cours de laquelle le peuple romain, le front ceint de feuillage, fait le tour des temples pour implorer les dieux en offrant l’encens et le vin, tandis que de jeunes garçons et filles chantent des hymnes. Lorsqu’un « oiseau de malheur », aigle ou hibou, annonce une guerre civile,  les pontifes ordonnent la purification ou « lustration » de la ville, en prenant la tête de processions qui parcourent Rome, suivis des vestales, des augures, des Saliens et des flamines. Les citoyens se joignent au cortège, un pan de toge ramené sur la tête, en signe d’humilité.
Aux yeux des Romains, peuple guerrier s’il en fut, la guerre doit être « juste et conforme à la piété ». Elle nécessite le soutien et l’agrément des dieux et ne peut être engagée sans que des démarches préalables aient été accomplies. Les féciaux, prêtres spécialement dédiés à la gestion de le guerre et à la conclusion de traités, veillent à ce qu’aucune campagne militaire ne soit nefas, c’est-à-dire interdite par la religion. Se réclamant d’une « mission juste et saine », ils somment les peuples ennemis de fournir des réparations s’ils veulent éviter que les hostilités ne soient ouvertes. À l’expiation d’un délai consacré de trente-trois jours, si le peuple ennemi n’a pas déféré à l’injonction, le fécial, revêtu des ornements sacrés, déclare la guerre en ces termes :
Écoute, Jupiter, et toi, Janus Quirinus ; vous tous, dieux du ciel, et vous, dieux de la guerre, et vous, dieux de la terre, et vous, dieux des enfers, écoutez ! Je vous prends à témoins que ce peuple est injuste et ne s’acquitte pas de son dû.
Après consultation du sénat et lorsque la majorité des sénateurs a voté la guerre, le fécial regagne à nouveau la frontière et lance, sur le territoire ennemi, un javelot. Avec l’expansion de l’empire et l’éloignement géographique des pays ennemis, ce geste rituel est devenu hasardeux. C’est ainsi qu’on imagina de faire acheter par un soldat captif un lopin de terre, censé représenter le pays adverse, pour y lancer le javelot symbolique.
Un paysage religieux aussi varié que les peuples de l’empire
La politique d’annexion et d’assimilation de peuples étrangers, menée par Rome, a largement contribué à modifier le paysage religieux des Romains. On sait la place importante que la mythologie grecque y a occupé, au point que les dieux des deux peuples ont été le plus souvent confondus. Certains l’ont déploré, comme l’historien Tite-Live, qui constatait que « ce n’était pas seulement en secret, entre les murs des maisons, qu’on abolissait les rites romains. en public, au Forum, au Capitole, on voyait une foule de femmes n’observer ni en sacrifiant ni en priant les dieux, la coutume de leurs pères ». Mais il est certain que les rites hérités de la Grèce ont peu à peu pris le pas sur la liturgie traditionnelle romaine. L’épisode de la répression qui s’est abattue sur le culte bacchique, si violent qu’elle ait pu être, n’a pas fait disparaître totalement de dionysisme qui a survêcu à Rome au travers du théâtre et de l’art grec et dont témoignent certaines fresques ornant de riches villas romaines.
C’est par l’entremise de commerçants grecs, en contact avec des marins alexandrins, que les dieux égyptiens ont eux aussi gagné Rome, avec un succès certain auprès de la plèbe. Au point qu’en 59 avant J.-C., le sénat ordonne la destruction des autels de Sérapis et d’Anubis, dont il faudra accepter ultérieurement le rétablissement « sous la violence de l’intervention populaire ». Les triumvirs Antoine, Octave et Lépide, qui n’ignorent pas la ferveur populaire qui entoure les dieux du Nil, promettent alors l’érection d’un temple dédié à Isis et Sérapis. L’engagement ne sera aps tenu. et l’affrontement militaire entre Antoine et Octave prendra aussi des allures de guerre des dieux : Apollon face à celui que le poète Virgile appelle « l’aboyeur Anubis ».
Préoccupés par la propagation du culte d’Isis et d’Osiris et par l’attrait quasi romantique que ces deux divinités exerçaient sur l’imaginaire du peuple de Rome, Octave puis Agrippa prohibèrent totalement la pratique des cultes égyptiens, non seulement dans l’enceinte de la ville, mais « même dans les faubourgs en deçà d’un huitième demi-stade », soit moins d’un kilomètre.
L'empereur Auguste (63 av. J.-C.-14 ap. J.-C.).
L’empereur Auguste (63 av. J.-C.-14 ap. J.-C.).

Les fils des dieux
La religion romaine primitive, fondée sur une volonté collective mise au service de la grandeur de la cité, décourageait toute ambition individuelle. Même si l’histoire de la République démontre que les hommes politiques, trop tentés par le culte de la personne, ont du subir les attaques de leurs concitoyens, il n’en demeure pas moins que la divinisation de l’humain a touché Rome dès avant la période impériale. Ainsi, Scipion l’Africain entretient-il une rumeur qui lui prête une filiation directe avec Jupiter et Sylla se fait appeler « protégé d’Aphrodite ». Déjà, les victoires militaires qu’ils remportent valent aux généraux un culte spécial dans les laraires privés, aux côtés des dieux familiaux, et même l’érection de statues aux carrefours de la ville.
Jules César, qui inaugure les « consécrations impériales », aura droit à des sacrifices, à une confrérie de Luperques, à un flamine et à un lit de parade. Cicéron compare César à un dieu et le sénat lui confère le titre de Iuppiter Iulius. Dans le bûcher, monté sur le forum, les patriciennes vont jeter leurs bijoux, les toges prétextes ou les bulles de leurs enfants et les vétérans leurs armes.
L’empereur Auguste est cependant celui qui va poser les fondements d’un véritable culte impérial, en s’arrogeant le titre de divi Julii filius ou « fils du divin Jules » et en obtenant de l’État romain qu’il lui décerne les honneurs réservés aux dieux : le jour de sa naissance devient une fête officielle célébrée avec le plus grand faste et le mois de sextilis devient augustus. Même si l’empereur est un dieu mortel, un décret du sénat lui confère l’apothéose, ou consecratio, qui le transforme en être divin. Du sommet de son bûcher, allumé par les centurions, un aigle s’envole pour emporter son âme au nouveau diuus et tel magistrat romain affirme qu’il a vu son fantôme monter au ciel.

Retour sur une religion méconnue : la religion romaine

Statuette d'un prêtre romain.
Statuette d’un prêtre romain.

Les Romains eux-mêmes se voyaient volontiers comme les plus religieux, les plus pieux des hommes. De fait, la religion faisait partie de la vie quotidienne ; elle lui imposait son rythme, depuis les premiers jours de la vie jusqu’aux derniers. Mais cette religion du quotidien était également dépourvue de mythologie propre, au point d’avoir adopté sans vergogne les divinités du panthéon grec et même celles d’autres régions, notamment des divinités orientales. Cette vision, qui est celle que les historiens ont eu pendant des siècles, est aujourd’hui sujet à révision et les spécialistes se penchent avec un intérêt nouveau sur la vision du divin chez les Romains.
Si la religion était si présente dans tous les actes de la vie, c’est avant tout parce que les Romains voyaient la main des dieux partout, dans tout. C’est également parce que, dans l’espoir de parer à toute éventualité et de ne surtout pas fâcher les dieux, tout en ignorant d’ailleurs ce qu’ils désirent vraiment. Durant la période archaïque, ces divinités n’avaient pas non plus d’apparence humaine, comme les divinités grecques. Des divinités que les Romains adopteront à l’époque classique, sans pour autant abandonner leurs rites. De fait, et c’est un trait particulier de la religion romaine, rien n’est jamais supprimé. Au fil des siècles, malgré l’apport de religions nouvelles, aucun rite ne sera abandonné. Et c’est finalement fort logique et s’explique par la conception même de la religion romaine. En effet, on a dit que si les rites étaient intimement lié au quotidien de la vie, c’était dans le but de toujours satisfaire aux dieux, de parer à toute éventualité. La chose se répète dans l’addition des rites et des croyances, car pourquoi abandonné quelque chose qui pourrait éventuellement servir encore ?
Tête de Jupiter (statue antique).
Tête de Jupiter (statue antique).

Qui plus est, si les nouvelles religions attirent, elles n’ont pas le poids politique de la religion primitive. En effet, et c’est un autre aspect essentiel de la religion romaine, la religion est une sorte de garant de la légitimité du pouvoir. Et l’Etat est le médiateur entre les hommes et le divin. C’est pourquoi l’Etat romain est si attentif au respect des rites. D’ailleurs, le mot « religio » signifie « lien » ; un lien que les pouvoirs politiques ont le devoir de maintenir afin de maintenir la bienveillance des dieux ou de détourner leur colère.
On a dit qu’il n’y avait pas de mythologie proprement romaine. En fait, il semblerait bien que cette mythologie ait existé, mais qu’elle ait ensuite été désacralisée pour devenir un récit historique. Ce qui est certain, par contre, c’est que la vision romaine est imprégnée, comme toutes les mythologies indo-européennes, des trois éléments de la société : la souveraineté, représentée ici par Jupiter ; la guerre, incarnée par Mars ; enfin la fécondité et la prospérité qui seraient représentées par Quirinus. Jupiter, Mars et Quirinus, le trio que les trois flamines majeures illustrent. Que Jupiter et Mars soient un apport grec est évident, mais cela ne remet pas en question le schéma des trois divinités, représentants les trois fonctions majeures de la société. Qui plus est ils font sans doute une entrée assez rapide dans la religion romaine puisqu’on date du Ive siècle avant J.-C. l’apport des Grecs, via les Etrusques hellénisés et les marchands. Quant au dieu représentant la fécondité, son nom originel importe peu ; il correspond en fait à une constante dans les mythologies indo-européennes qui associent monde souterrain, chtonien, et fécondité -la mort et la vie.
Après Mars et Jupiter, les apports des différentes religions orientales vont se multiplier, au point, parfois, de prendre le pas sur la religion romaine. Cette dernière va devoir sa survie, comme on l’a dit, à son syncrétisme, à son pouvoir d’absorption. Une absorption d’autant plus facile que certains dieux sont forts proches des divinités vénérés dans la péninsule. C’est notamment le cas d’Aplu, dieu étrusque doté de pouvoirs guérisseurs. Au Ve siècle avant J.-C., lors d’une épidémie meurtrière, un temple voué au dieu Apollon est édifié à Rome. Aplu et Apollon, l’un vénéré à Rome, l’autre à Véies, une cité toute proche, ne feront bientôt qu’un, au point qu’Aplu le guérisseur disparaîtra. Dans les faits, d’ailleurs, Apollon guérisseur également, mais cette fois parce qu’il va perdre son don de la médecine au profit de son fils, Asclépios -Esculape pour les Romains- qui sera honoré à Rome dès le IIIe siècle.
Evolutive, dans un mouvement et une adaptation quasi permanente, la religion romaine apparaît dès lors comme bien plus complexe que la vision que l’on en avait initialement. Et son étude ne fait que commencer.

Attila, le fléau de Dieu

Attila arrêté par saint Loup aux portes de Troyes, qui sera épargnée par la fureur des Huns.
Attila arrêté par saint Loup aux portes de Troyes, qui sera épargnée par la fureur des Huns.

Etonnement, c’est avant tout sur une communication intense, une publicité presque mensongère qu’est basée la légende du fameux fléau de Dieu, Attila, le roi des Huns. Certes, le personnage n’avait rien d’un ange, mais sa réputation est largement surfaite.
Fils d’un certain Moundzouk, il succède à son oncle, Ruga, à la tête des Huns en 434. Et comme dans pratiquement toutes les tribus barbares, le pouvoir est partagé entre Attila et son frère aîné, Bléda. Pas pour longtemps cependant, Attila n’hésitant pas à faire assassiner son frère, trop pacifique à son goût, et à instaurer une autorité sans partage sur les tribus huns unifiées. De fait, les Huns, originaires d’Asie centrale, étaient installés depuis déjà quelques décennies sur les bords du Danube, en Pannonie. Et c’est en relativement bonne harmonie qu’ils vivaient, avec de nombreuses autres tribus barbares, dans l’empire d’Orient. Ils en étaient une composante même et, selon de nombreuses sources, Attila lui-même aurait été en partie élevé à la cour impériale et considéré comme un "ami de Rome". Voilà qui ne devait pas satisfaire le jeune souverain avide de conquêtes. D’où l’assassinat de Bléda, jugé trop diplomate. Sans compter qu’un personnage tel qu’Attila ne pouvait accepter un quelconque partage du pouvoir.
L’ambition, l’amour du pouvoir et de la conquête, de la guerre sans doute aussi : voilà ce qui caractérise Attila, le roi des Huns. Rien à voir avec la légende effrayante qui l’entourera durant des siècles. Car Attila et ses Huns -lesquels étaient en grande partie composés de Germains- n’étaient pas plus cruels que les guerriers lambda… sauf peut-être dans l’imaginaire des Romains, qui voient en lui leur dernier grand adversaire, ou dans celui des Barbares nouvellement installés en Gaule. Les premiers, en exagérant le "phénomène Attila", se présentaient comme un peuple encore vif, capable de se défendre contre le pire des fléaux ; les seconds, parce qu’ils faisaient partie de la coalition qui mettra fin à la guerre-éclair façon hunique, s’arrogeaient ainsi le titre de défenseurs de l’Occident, de l’empire. Voilà qui n’était pas rien et qui est de l’ordre de l’auto-promotion ou de la publicité plus que d’autre chose. Car le "phénomène Attila", si l’on exclu son vif désir de conquête, n’est rien qu’une série d’échecs : en Orient d’abord, en Occident ensuite d’où il sera bouté aux Champs Catalauniques (451) et, surtout, grâce à une "indemnisation" de l’empire romain d’Occident. Certes, les pillages, les viols, la mort font partie intégrante du parcourt des Huns ; mais guère plus que n’importe quelle autre armée. Qui plus est, comme on  l’a dit, Attila commandait une armée de mercenaires germaniques de tout poils plutôt qu’une armée nationale hun. Un agrégat de mercenaires qui explique peut-être une certaine cruauté, une volonté de pillage plus grande que dans d’autres armées et qui aurait contribué à la légende du "fléau de Dieu".

Rome à feu et à sang !

Maître de Carthage depuis 439 et reconnu souverain d’Afrique par Rome en 442, Genséric, roi des Vandales, a depuis très longtemps une réputation de grande cruauté parmi toutes les populations de l’Empire.
Malgré cela, en 455, l’impératrice Eudoxie, qui vient de voir assassiner son mari, Valentinien III, l’appelle au secours. Genséric prend la route de Rome avec ses hommes mais il ne se contente pas de venger la souveraine, il soumet la ville au pillage et ravage les environs, laissant derrière lui une population terrifiée qui, pendant des siècles, dira l’effroi que lui ont inspiré ces terribles Vandales…

Qui était donc Catilina ?

Catilina (108-62 avant J.-C.), d'après un dessin moderne.
Catilina (108-62 avant J.-C.), d’après un dessin moderne.

Cicéron et Salluste ont dressé de lui un portrait qui le classe comme le héraut de tous les vices, le portrait-type d’une jeunesse sans autre ambition que de satisfaire ses plaisirs, prête à tout pour y recourir, démoralisée par les guerres privées, bref, d’une jeunesse dépravées.
Né dans une famille patricienne appauvrie, Lucius Sergius Catilina devient agent de Sylla lors des proscriptions puis se fait nommé, en 67 avant J.-C., propréteur en Afrique. Des malversations dans le gouvernement de cette province lui fera perdre le consulat en 66 avant J.-C.. Conséquence : Catilina est ruiné et prêt à tout pour recouvrer une stature politique. Il fomente un complot mêlant de jeunes nobles ruinés et des hommes de main du parti populaire mais la tentative d’assassinat de deux consuls échoue (65) de même que la candidature de Catilina en 63 avant J.-C..
Alors qu’en Toscane les soutiens de Catilina commencent à se soulever, Cicéron se fait donner des pouvoirs étendus et dénonce Catilina en pleine Sénat (7 novembre 63 avant J.-C.). Forcé de se démasquer, Catilina quitte immédiatement Rome pour l’Etrurie où il se met à la tête d’une petite armée.
Parallèlement à son action, ses complices, demeurés à rome, sont arrêtés. C’est alors que Cicéron prononce ses célèbres "Catilinaires". Quelques semaines plus tard, Catilina tombait contre Petreius, lieutenant d’Antonius, un collègue de Cicéron.
Mais qui était réellement Catilina ? De fait, le personnage demeure mystérieux, les seuls éléments que les historiens possèdent sur lui étant les écrits ou discours de deux de ses ennemis, Cicéron et Salluste. Pour le reste, certains y verront un démocrate sincère, d’autres se rangeront à l’opinion des tenants du pouvoir. Au final, le mystère reste entier.

Tu quoque mi fili ?

>Jules César (100 ou 101-44 av. J.-C.).
Jules César (100 ou 101-44 av. J.-C.).

En 509 avant J.-C., le règne tyrannique du souverain étrusque Tarquin le Superbe s’achève grâce à la révolte menée par un certain Lucius Brutus. Quatre siècles plus tard, un homme, descendant d’Énée et de Vénus, un fils de Iule, légendaire fondateur d’Albe la Longue, part à la conquête de cette royauté depuis si longtemps abolie. Il y laissera la vie…
Neveu par sa mère du célèbre général Caius Marius et gendre de Cinna, Jules César, qui proclamait également une ascendance quasi divine, avait un bel avenir devant lui. Pourtant, personne, jamais, n’aurait pu penser que ce jeune homme dissipé et grand amateur de femmes se révélerait un tel génie…
Classé d’office comme membre du parti « populaire », César suit tranquillement la carrière des honneurs : questeur en 69 avant J.-C., édile  quatre ans plus tard puis préteur en 62, il devient consul en 59 avant J.-C. et fonde le premier triumvirat avec Pompée et Crassus. Sa victoire sur Vercingétorix et la soumission de la Gaule en 52 allaient accentuer sa soif d’honneurs et de pouvoir.

César avait acquis le gouvernement de la Gaule, province riche et tremplin pour d’autres conquêtes, en 58 avant J.-C.. La révolte du jeune chef arverne Vercingétorix allait être l’occasion pour le Romain de prouver son génie militaire et d’attacher à son sort des milliers de légionnaires. C’est aussi à cette époque que la rivalité entre César et Pompée va s’exacerber -Crassus était mort en 53 avant J.-C.. César, vainqueur en Gaule, traversera finalement le Rubicon et écrasera Pompée à Pharsale en 48 : à travers Pompée, c’est le Sénat qui est mis au pas et César s’empare du pouvoir. Il ne le lâchera plus !
Passé maître dans l’art subtil de la propagande, César, qui s’est déjà auto-glorifié dans les Commentaires de la guerre des Gaules et le De bello civili, s’assure durablement le soutien du peuple romain lors des triomphes de 46 et 45 avant J.-C.. Là, magnificence et faste éclatent aux yeux du peuple… déjà fortement amadoué par de très généreuses distributions d’argent ! Décidément, César, en plus d’être un soldat génial, connaît parfaitement les subtilités de la démagogie…
Ses campagnes militaires en Égypte, en Numidie ou en Espagne, conclues à chaque fois par d’éclatantes victoires, lui attachent définitivement plus de trente-neuf légions surentraînées.
César avait donc gagné l’amour du peuple et celui de ses légions. Il lui restait à mettre le Sénat à ses pieds…
Une République « sans corps ni figure »
Déjà dictateur provisoire, César devient, en 44 avant J.-C., dictateur perpétuel. La République, selon ses propres termes, n’est déjà plus qu’un « vain mot sans corps ni figure ».
Et en effet, les pouvoirs, autrefois divisés, sont tous entre ses mains. Détenteur du « droit de paix et de guerre », il impose au sénateurs et aux magistrats un serment qui les contraint à respecter absolument toutes ses décisions -serment relativement aisé à obtenir, le Sénat étant noyauté par ses partisans. Son titre d’imperator devient transmissible à ses descendants et il a aussi le droit de porter constamment le costume triomphal, la pourpre et le laurier. Il est même divinisé de son vivant : déjà grand pontife, il se voit attribuer le titre de « divin Jules » et ses statues sont presque aussi nombreuses que celles de Jupiter lui-même. César fait la pluie et le beau temps à Rome, au point que la vie constitutionnelle est littéralement bloquée lors de ses rares absences. Il ne lui manque plus que la dignité royale…
Seulement voilà : le peuple romain veut bien d’un dictateur mais pas d’un roi. Et il le fait savoir… En effet, un jour, au cours de la fête des lupercales, César décide de « prendre la température » de la populace. Alors qu’il vient d’assister à la victoire de son cher Marc Antoine à une course de char, ce dernier s’approche de César et pose sur sa tête une couronne. Un silence consterné se fait dans la foule. Quelques hommes de main ont beau crier « Vive le roi ! », rien n’y fait. Pire, le peuple gronde. Alors César, une fois de plus, se révèle génial et retourne la situation à son avantage. Repoussant la couronne que lui propose Marc Antoine, il proclame haut et fort :
-Je suis César et je ne suis pas roi !
Un tonnerre d’applaudissements suit cette déclaration. César n’est pas roi, mais il vient de réaliser un magnifique coup de génie !
Le peuple n’est pas seul à s’inquiéter des velléités de royauté qu’entretient César. Les sénateurs s’agitent aussi :

Marcus Junius Brutus (v.85-42 av. J.-C.).
Marcus Junius Brutus (v.85-42 av. J.-C.).

Un jour, rapporte Suétone, revenant des fêtes célébrées en l’honneur de Jupiter Latialis, comme le peuple l’acclamait d’une manière excessive et immodérée, un homme de la foule posa sur sa statue une couronne de laurier qu’il fixa par une bandelette blanche -signe de la royauté. Les tribuns du peuple, Épidius Marullus et Cesetius Flavius ordonnèrent aussitôt que la bandelette fût enlevée et que l’homme fût conduit en prison. Mais César, fâché, réprimanda durement les tribuns et les priva de leur charge pour avoir mal accueilli cette allusion à la royauté, lui interdisant ainsi, comme il le disait lui-même, le mérite glorieux d’avoir refusé une couronne.
À partir de ce moment, il ne put effacer l’opprobre d’avoir voulu prétendre à la royauté…
En fait, César ne trompe personne et l’opposition se fait de plus en plus vive chez les magistrats et les sénateurs, y compris parmi ses « partisans » officiels. Laissons Suétone raconter lui-même les événements :
Plus de soixante personnes conspirèrent contre lui : C. Cassius, Marcus et Decimus Brutus étaient les chefs de la conspiration.
D’abord ils hésitèrent, ne sachant pas s’ils précipiteraient César du haut du pont du Champ de Mars pendant les élections, au moment du vote des tribus afin que les conjurés postés au préalable pussent le massacrer, ou bien s’ils le frapperaient sur la Voie Sacrée ou à l’entrée du théâtre. Mais lorsqu’ils apprirent que le Sénat était convoqué pour les ides de mars dans la salle de Pompée, ils jugèrent que le moment et le lieu étaient des plus favorables.

« César, méfie-toi des ides de mars ! »
D’évidents prodiges annoncèrent à César sa mort prochaine. Quelques mois auparavant, des colons transportés à Capoue en vertu de la loi Julia, fouillant de vieilles tombes pour construire des habitations avec un acharnement accru par la découverte de vases anciens, mirent au jour une table d’airain. Cette table trouvée, dit-on, dans le monument où avait été enterré Capys, fondateur de Capoue, portait cette inscription en grec :
Lorsque les ossements de Capys reverront le jour, un descendant de la famille Julia périra de la main de ses proches et sa mort sera bientôt vengée par des désastres qui s’abattront sur l’Italie.
Qu’on veuille bien ne pas considérer cela comme un conte ou une fiction, puisque le fait a été rapporté par Cornelius Balbus, un des plus intimes amis de César. Sur les derniers jours de sa vie, il apprit que les chevaux consacrés par lui aux dieux, en passant le Rubicon, et qui, par troupeaux erraient en liberté, refusaient obstinément de manger et versaient des larmes abondantes.
Pendant un sacrifice, l’aruspice Spurinna le prévint d’avoir à éviter un danger qui le menaçait avant les ides de mars. La veille de ces mêmes ides, des oiseaux d’espèces différentes, sortis d’un bois voisin, poursuivirent et mirent en pièces un roitelet qui s’était posé sur la salle de Pompée, un rameau d’olivier dans le bec.
La nuit qui précéda le jour de son assassinat, César, pendant son sommeil, eut l’impression de voguer tantôt au-dessus des nuages et tantôt de serrer la main de Jupiter. Sa femme Calpurnie rêva que le faîte de sa maison s’écroulait et que son mari était percé de coups dans ses bras et soudain les portes de sa chambre s’ouvrirent d’elles-mêmes.

Tous ces faits et le mauvais état de sa santé le rendaient hésitant. Tandis qu’il se demandait s’il resterait chez lui et remettrait à un autre jour les propositions qu’il comptait soumettre au Sénat, Decimus Brutus le pria de ne pas manquer de parole aux sénateurs assemblés depuis longtemps. Il se décida et sortit à la cinquième heure. Quelqu’un lui présenta sur son chemin un écrit qui lui révélait tout le complot ; mais César le mêla à d’autres papiers qu’il tenait de la main gauche, comme pour le lire plus tard. Puis, après avoir fait immoler plusieurs victimes, sans qu’aucune rendît un présage favorable, il entra au Sénat au mépris de tout sentiment religieux.
Il se moquait même de Spurinna qu’il accusait de mensonge, puisque les ides de mars étaient commencées sans qu’il lui fût arrivé aucun mal. Ce à quoi Spurinna répondit qu’elles étaient bien commencées, mais qu’elles n’étaient pas terminées…
Dès que César se fut assis, les conjurés l’entourèrent sous prétexte de lui rendre hommage et, aussitôt, Cimber Tullius, qui s’était chargé du premier rôle, s’approcha comme pour lui adresser une demande. César ayant refusé de l’entendre et, par un simple geste, ayant remis l’affaire à plus tard, Cimber saisit sa toge aux deux épaules.
-Mais c’est de la violence, s’écria César.
Alors l’un des Cassius le blessa par derrière, un peu au-dessous de la gorge, mais César, saisissant le bras de Cassius, le blessa de son stylet. Il voulut alors s’élancer, lorsqu’une autre blessure l’arrêta puis, quand il vit tous les poignards levés sur lui, il se couvrit la tête de sa toge et de sa main gauche rabattit ce vêtement jusqu’aux pieds, pour tomber décemment, en voilant la partie inférieure de son corps. Il fut percé de vingt-trois coups ; le premier lui arracha un gémissement inintelligible.
On raconte que voyant Marcus Brutus prêt à le frapper, il se serait écrié :
-Et toi aussi mon fils !
Tous les conjurés s’enfuirent, laissant son cadavre sur le sol. Enfin, trois esclaves le rapportèrent chez lui sur une litière, un bras pendant au dehors. Son médecin, Antistius, estima que de toutes les blessures qu’avait reçues César, une seule, la seconde qu’il reçut dans la poitrine, était mortelle. L’intention des conjurés était de traîner son cadavre jusqu’au Tibre, de déclarer ses biens confisqués puis d’annuler toutes ses décisions. Mais la crainte que leur inspirait le consul Marcus Antonius et Lépide, le chef de la cavalerie, les firent renoncer à leur dessein.

La mort de César, d'après une représentation du XIXe siècle.
La mort de César, d’après une représentation du XIXe siècle.

L’assassinat de César n’est certes pas le premier commis par des conjurés soucieux de mettre fin aux ambitions démesurées d’un dictateur. Que ce soit dans l’Égypte ancienne, en Chaldée ou en Assyrie, au temps des premiers balbutiements de l’histoire humaine, il y eut des mises à mort dont le souvenir a fini par se perdre au fil des millénaires. Mais la mort de César est le premier « crime politique » dont nous connaissons les moindres détails. Un crime qui en annonce beaucoup d’autres… dans les siècles à venir.

Sylla, le fils des dieux

Buste de Sylla (138 avant J.-C.-78 avant J.-C.).
Buste de Sylla (138 avant J.-C.-78 avant J.-C.).

La fin du IIe siècle et le début du Ier siècle avant J.-C., avaient vu l’émergence de nouvelles revendications à Rome. Les Gracques avaient initié un mouvement qui allait aboutir, entre 91 et 95 avant J.-C., à une véritable guerre sociale opposant les Populares, partisans de la plèbe, et les Optimates, les clans sénatoriaux. Marius, homme d’humble extraction qui avait accédé au consulat en 107 avant J.-C., avait tenté de mener à bien les guerres extérieures -celle contre Jugurtha notamment-, et quelques réformes, mais les lois romaines elles-mêmes, le statu des uns et des autres se trouvait bouleversé du fait même des conquêtes. Des peuples de la péninsule avaient réclamé le statu de citoyen romain, avaient même créé une ligue indépendante ; les partis classiques se déchiraient, au point d’arriver à la guerre civile.
C’est dans cette situation critique pour Rome, qu’apparaît Sylla. Un homme qui va jouer le premier acte qui mènera à l’empire, donc à la fin de la République.
Aristocrate ambitieux, militaire de talent lors de la guerre sociale, Sylla atteint le rang de consul en 88 avant J.-C.. Surtout, il est un adversaire acharné des Populares et milite pour la conservation du pouvoir par les grandes familles romaines. Mais Sylla est plus qu’un conservateur. En fait, il se voit comme l’homme que les dieux ont désigné pour… régner. Exactement comme César après lui, comme Auguste et comme tous les empereurs qui feront l’empire.
Le premier acte augurant la fin de la République va se jouer alors que Sylla, élu consul, part en guerre contre Mithridate, roi du Pont. A peine Sylla, mandaté par le Sénat, a-t-il quitté Rome que les Populares font transférer ses pouvoirs sur le vieux Marius. Sylla est alors à Capoue avec ses légions. Des légions qui, depuis la réforme militaire de Marius -et c’est là toute l’ironie de la chose- n’ont plus à débourser le cens minimum, ce qui permet à des prolétaires de s’engager et de faire carrière. Cette réforme, qui avait pour but d’accroître le nombre de militaires et d’ouvrir des perspectives aux plus pauvres, aura un impact que, sans doute, Marius n’avait pas prévu. Car ces légionnaires de carrière seront désormais dévoués corps et âme à leur général, permettant tous les coups d’Etat, toutes les audaces. Ce que Marius n’avait pas compris, Sylla, qui se disait lui-même fils de Vénus, le comprendra et l’appliquera. A peine apprend-il sa destitution qu’il reprend la route de Rome avec ses troupes. Et c’est toujours avec ses légionnaires qu’il fait son entrée dans l’enceinte sacrée, ce qui bafoue les lois le plus sacrées de la République. Sylla reprend la main… puis reprend la route de l’Orient, ce qui allait le tenir éloigné de Rome de 87 à 83 avant J.-C..  A son retour, alors qu’il est vainqueur de Mithridate, la guerre civile fait rage entre ses partisans et les marianistes. Une fois encore, Sylla va utiliser son armée -car elle est désormais sienne pleinement, totalement- pour mettre le siège devant Rome. Devenu le maître de la cité, il se fait plébisciter dictateur. Une position qui va lui permettre de se débarrasser de ses adversaires, les armes à la main. La suite, ce sera la diminution des pouvoirs du Sénat et des magistrats -notamment ceux de la plèbe-, ce qui laisse à penser que, peut-être, il ambitionnait de restaurer la monarchie. Etonnament, pourtant, Sylla abdique en 79 avant J.-C.. Il mourra l’année suivante.
Si les intentions de Sylla ne sont pas parfaitement claires, elles laissent augurer que l’idée de l’empire -ou du rétablissement de la monarchie, comme on veut- était dans la logique des choses. Une logique que César ne poussera pas jusqu’au bout -sans doute du fait de son assassinat- mais qui permet de comprendre comment, quelques dizaines d’années après Sylla et après cinq siècles de République, les Romains acceptèrent, sans grande difficulté, l’empire.