Commode, l’empereur méconnu

Buste de l'empereur Commode, en Hercule (161-192).
Buste de l’empereur Commode, en Hercule (161-192).

Fils du très sage empereur-philosophe Marc Aurèle (121-180), Commode a acquis une large part de ce qui fait actuellement sa célébrité grâce au non moins célèbre film de Ridley Scott, Gladiator. Et s’il est assez rare qu’un cinéaste rende justice à un personnage historique, force est de constater que, dans ce cas précis, Scott ne se fait que l’écho de la plupart des historiens antiques. La question est donc de savoir s’il a eut raison de leur faire confiance…
Car en effet le tableau est des plus sombres. La cruauté, la débauche semblent avoir été son quotidien ; sans compter l’assassinat, y compris dans sa propre famille, et des dépenses telles qu’elles conduisirent quasiment à la ruine de l’Empire. Néron lui-même, prend, à la lectures de ces récits, l’allure d’un saint homme ! D’ailleurs, comme lui, Commode se prenait pour Hercule et, rapportent ses détracteurs, il n’était pas rare de voir l’empereur, ce géant doté d’une taille et d’une force extraordinaires, défier les gladiateurs ou des bêtes sauvages vêtu comme le fils de Zeus. Et si les témoignages de ses contemporains ne suffisaient pas, la numismatique est là pour donner son aval. Ainsi, l’empereur s’était fait représenter portant une massue et drapé d’une peau d’animal sur de nombreuses pièces (Octave, en s’attribuant le titre d’Auguste avait mis les empereurs –en l’occurrence lui-même- au niveau des dieux, alors, se présenter sous les atours d’un fils de Zeus paraît relativement bénin) !
Qu’importe, il lui en sera fait grief !
Comme au dernier représentant de la dynastie des julio-claudiens (Néron), Commode, dernier rejeton de celle des Antonins, se verra accabler de tous les maux, tous les vices, toutes les atrocités. Alors, peut-être, en effet, y a-t-il une part de vérité dans la légende noire qui accompagne les deux empereurs. Mais si la politique exigeait d’oublier avec diplomatie les progrès inspirés par Néron (il suffirait de rappeler la nécessaire réfection de Rome, la mise en place du système contre les incendies), le règne de Commode est tout bonnement à réécrire… Comment, en effet, créditer d’une bonne foi aveugle des textes dictés par le Sénat romain, ou simplement des compte-rendus, quand on sait que le règne de Commode n’a été qu’un affrontement permanent avec ce même Sénat ?
Tout a commencé en 176, quand Marc Aurèle, alors aux prises avec les Germains qui avaient franchi le Danube et menaçaient l’Italie, décida d’associer son fils, Commode, à l’Empire. Une décision qui devait mécontenter fortement les sénateurs, d’abord parce qu’ils n’avaient pas été consultés, ensuite parce qu’ils espéraient bien que Marc Aurèle fasse un choix parmi eux (il est vrai que le fils de l’empereur n’était alors âgé que de quinze ans).
Son père mort (en 180), Commode allait s’emparer des clefs du pouvoir et sa première décision sera de mettre fin au conflit qui perdurait sur les bords du Danube. Plus aucune guerre ne devait troubler le règne du jeune empereur. Mais si la paix régna à l’extérieur des frontières, elle devait faire rage dans les arcanes du pouvoir. On peut d’ailleurs supposer, sans grand danger de se tromper, que si Commode agit avec une telle rapidité, c’est qu’il désirait concentrer toute son énergie à la lutte intestine qui couvait. Bien lui en prit, ses relations avec les sénateurs et l’aristocratie n’ayant cessé de s’envenimer, notamment après qu’il désigné un Bithynien (originaire du nord-ouest de l’Anatolie) puis un Phrygien (également en Asie Mineure) pour conseillers. Les complots se multiplièrent, avec leurs lots de d’exécutions répressives.
Sans compter que cet empereur, décidément hors norme, éprouvait une véritable fascination pour les cultes orientaux, notamment celui de Mithra, auquel, dit-on, il s’initia.
Après avoir échappé à de multiples tentatives d’assassinat, Commode devait succomber, le 31 décembre 192, après seulement douze ans de règne. La légende noire de cet empereur méconnu allait pouvoir se propager… jusqu’au XXIe siècle !

Tibère, l’empereur républicain

Buste de l'empereur Tibère (42 avant J.-C.-37 après J.-C.).
Buste de l’empereur Tibère (42 avant J.-C.-37 après J.-C.).

Si Auguste avait fait semblant de respecter la République tout en mettant en place l’empire -ou du moins le principat-, Tibère, son successeur sera bel et bien empereur… sans pour autant en avoir l’envie, le désir. Et il s’en faudra de peu pour que le rêve d’Auguste ne s’effondre avec un retour à la République.
De fait, lorsque Auguste meurt, en 14 après J.-C., c’est le règne de l’incertitude et de l’inaction. Tibère ne veut pas réclamer les pouvoirs qui lui seront nécessaires pour régner ; et le Sénat hésite à accéder à la volonté d’Auguste et à reprendre les pouvoirs qui lui avait été ravis, ce qui équivaudrait  à un retour à la République pleine et entière et non plus apparente comme sous le « règne » d’Auguste. Un mois durant, le Sénat va hésiter, osciller pour finalement octroyer à l’héritier désigné ce qui signe l’acte de décès de la République. Le plus étonnant, c’est que Tibère sera sans nul doute l’empereur le plus attaché aux valeurs de la République, celui qui la regrettera la plus, qui comprendra le plus ce qu’elle représentait… pour la bonne et simple raison qu’il était lui-même fils de la République.
Né en 42 avant J.-C., Tibère est le fils d’un officier d’Auguste. Il ‘a que quatre ans lorsque sa mère, alors enceinte de son frère Drusus, se sépare de son père et épouse Auguste. La question de sa succession va être au coeur des dernières années de « règne » d’Auguste et le moins que l’on puisse dire c’est que Tibère n’était pas dans ses préférés. Son frère, Drusus, avait plus de charme aux yeux d’Auguste ; mais surtout, celui-ci comptait sur sa fille, Julie, mariée à Agrippa, un général, pour lui assurer une descendance. Elle semblait devoir être incarnée par les fils d’Agrippa et de Julie, Caïus et Lucius, mais la mort d’Agrippa, en 12 avant J.-C., allait poussé Livie, la mère de Tibère, à jouer la carte de ses rejetons : elle poussa Tibère à se séparer de sa femme et à épouser Julie, devenant de fait le beau-fils et le gendre d’Auguste. La mort de Drusus, en 9 avant J.-C., puis celle des deux petits-fils d’Auguste, en 2 et en 4 après J.-C. Avait fait le vide dans les prétendants désignés à la succession d’Auguste. Ne restaient que Tibère et que le fils de Drusus, son neveu Germanicus, qu’il adoptera alors même qu’Auguste faisait de Tibère son fils. Un imbroglio dynastique qui sera l’apanage de la dynastie julio-claudienne. Avec lui commence la dynastie des julio-claudiens, les premiers, la gens Julia, descendant d’Auguste, la seconde, la gens Claudia, descendant, comme Tibère lui-même, de Livie.
Au final, c’est donc le plus républicain des héritiers d’Auguste qui accède au pouvoir. Après les expéditions menées sous l’autorité de son beau-père et père, Tibère va préférer jouer la paix, en préservant a Pax romana, ce qui consistait à ne pas entreprendre d’expéditions offensives et à se contenter des frontières existantes de l’empire. Côté politique intérieure, Tibère va, dans un premier temps, augmenter les pouvoirs du Sénat. Mais rapidement, la gestion familiale de Tibère va entrainer de vives tensions avec le Sénat, preuve qu’il est désormais acquis que la République est morte puisque des affaires de familles deviennent des affaires d’Etat. Les tensions seront même telles que Tibère, dégoûté des attaques incessantes du Sénat qui l’accusait d’avoir fait assassiner son neveu -le fils de Drusus- Germanicus, et des complots multiples, décidera de quitter Rome et de se retirer à Capri (26 après J.-C.). Atteint, selon Tacite et Suétone -dont la partialité est à démontrer- de délire de persécution, voir de folie, l’empereur avait laissé le pouvoir aux mains de son conseiller, Séjan qui saura largement en tirer profit. De fait, durant quelques années, c’est bien Séjan qui gouverne l’empire. C’est lui aussi qui multiplie les tensions, quitte, pour se faire, à inventer des complots : assassin lui-même de Drusus, le fils de Tibère, Séjan tentera d’impliquer les héritiers de Germanicus dans ses intrigues contre l’empereur. Le complot dénoncé, Agrippine la vieille, épouse de Germanicus, ainsi que deux de ses fils seront emprisonnés et Séjan tué avec toute sa famille (31 après J.-C.). Seul survivant de l’affaire : Caligula, le dernier fils de Germanicus et d’Agrippine, qui sera l’héritier de Tibère. Ce dernier, toujours retiré à Capri, mourra en 37. L’histoire veut qu’il soit tombé évanoui et que l’on ait cru un peu rapidement à sa mort. Le préfet s’étant empressé de proclamer Caligula empereur devait rapidement rectifier son erreur… en étouffant Tibère qui venait de reprendre connaissance.

Bélisaire, le sauveur de l’Empire

Fresque représentant l'empereur Justinien Ier (483-565).
Fresque représentant l’empereur Justinien Ier (483-565).

L’effondrement de l’Empire romain date, officiellement, du Ve siècle. Mais en réalité, ce fut une longue agonie qui s’étend sur plusieurs siècles.
Face à la « déferlante barbare », quelques généraux et quelques empereurs tentèrent de réagir. Parmi eux, l’empereur Justinien, qui comptait sur l’habileté de son meilleur général, Bélisaire, pour reconstituer l’unité de l’Empire éclaté. Le premier objectif est le royaume vandale : Bélisaire débarque en Afrique du Nord avec une flotte de cinq cents navires et, après une brillante campagne de quelques mois, s’empare de Carthage en septembre 533. Une victoire qui sonne le glas du royaume vandale. Justinien lancera ensuite son général à la conquête de l’Italie, sous domination Ostrogoth. Là encore, Bélisaire se pose en vainqueur : il reconquiert la Sicile, Naples, Rome et enfin Ravenne, où Vitigès, le roi ostrogoth, tenait sa cour. Mais de tels succès devaient attirer la jalousie, notamment celle de l’empereur lui-même : dès lors, Justinien ne cessera de se défier de Bélisaire, tout en faisant appel à ses talents lorsque l’Empire est en danger…

Néron, l’empereur fou

Qui était Néron ? Un fou, un poète, un mégalomane, un assassin ? Sans doute fut-il tout cela, en effet. Mais, tels les « princes noirs » de la Renaissance, Néron était aussi un bâtisseur, un pacificateur, un politique qui, conclusion logique à l’instauration de l’Empire, voulait parvenir à la « monarchie absolue ».
Dernier empereur de la dynastie des Julio-Claudiens, Lucius Domitius Ahenobarbus est le fils unique de Cneius Domitius Ahenobarbus, consul ordinaire issu d’une ancienne branche de la gens Domitia, et de la célèbre Agrippine la Jeune, sœur de l’empereur Caligula. Un tel patrimoine génétique ne pouvait conduire qu’au pouvoir… et à la folie !
Dès le 15 décembre 37, jour de sa naissance, Lucius est le jouet des ambitions maternelles. Agrippine, femme d’une beauté époustouflante et à l’ambition dévorante, est un véritable animal politique. Dès 39, elle est prise en flagrant délit de conspiration contre son frère et exilée.
En 41, nouveau bouleversement : Caligula est assassiné par sa garde prétorienne et c’est Claude, son oncle, qui lui succède. Agrippine, de retour à Rome, se plonge à nouveau dans l’arène politique avec cette fois un atout de choix : son propre fils.
C’est que le jeune Lucius a tout pour plaire au peuple de Rome : descendant par sa mère et par son père du fondateur de la dynastie, il est aussi le petit-fils du très célèbre et très aimé Germanicus… et donc un prétendant non négligeable à la direction de l’empire. Agrippine le dit d’ailleurs assez fort pour que Messaline, la voluptueuse épouse de Claude, tente de faire assassiner ce concurrent potentiel !
Mais les obstacles sont nombreux qui séparent Lucius du trône. Agrippine va devoir payer de sa personne : en 49, après que Claude ait fait assassiner la trop belle Messaline, il épouse Agrippine et fiance sa propre fille, Octavie, avec le jeune Lucius. Le premier pas est franchi, Lucius a alors douze ans.
Claude est un être faible, gêné par un bégaiement permanent et dominé par sa femme. De fait, celle-ci n’a aucun mal, quand Lucius endosse la toge virile, à le faire adopter par l’empereur. Le 25 février 50, il devient le fils de Claude sous le nom de Tiberius Claudius Nero. Désormais, on l’appellera Néron.
Vers le trône

L'empereur Claude
L’empereur Claude

L’adoption de Néron par Claude le désigne, de fait, comme l’héritier de l’empereur. Tout sourit au jeune prince : il est adulé par le peuple ; son maître, Sénèque, l’initie aux subtilités politiques et au stoïcisme et, comme nombre de jeunes nobles de sa génération, il découvre toute la beauté de l’Orient. Seule ombre au tableau, plus le temps passe, plus l’influence d’Agrippine sur l’empereur diminue et plus Claude semble vouloir écarter Néron du trône au bénéfice de son fils, Britannicus. En 54, Claude semble d’ailleurs bien près de changer son testament… Agrippine agit alors très vite et fait empoisonner l’empereur ! Suétone raconte la suite des événements :
Entre la sixième et la septième heure, Néron se présenta devant la garde… Il fut alors salué du nom d’Imperator sur les marches du palais et se fit ensuite porter en litière jusqu’au camp. Après avoir harangué ses soldats, il se rendit au Sénat…
Qui n’a plus alors qu’à s’incliner… Le nouvel empereur a dix-sept ans.
Les funérailles de Claude sont magnifiques et Néron multiplie les preuves de piété filiale, aussi bien envers le défunt empereur qu’envers Agrippine, « la meilleure des mères ».
Le double jeu de Néron

Agrippine la Jeune
Agrippine la Jeune

Les premières années du règne semblent idylliques au peuple romain : l’empereur est le digne descendant d’Auguste. Il multiplie les gestes nobles, abolit ou diminue les impôts et promet que l’exercise de la justice ne sera plus le fait de la seule maison du prince. Il s’efforcera aussi de combattre la vénalité des administrations, de limiter l’autorité du César, de rendre aux sénateurs et aux magistrats leurs anciennes prérogatives en Italie et dans les provinces… Bref, Néron fait de bien belles promesses et, devant le Sénat, joue la carte de l’humilité.
Mais Néron est aussi un fervent admirateur de l’Orient. Initié à tout ce qui touche la Grèce et l’Égypte dès sa plus tendre enfance, il aspire de plus en plus à une monarchie de type hellénistique, comme son modèle, Marc Antoine.
Depuis Auguste, la propagande impériale avait cherché à donner le change, suggérant, afin de ne pas contrarier les Romains attachés à l’idée de République, que le principat n’était pas vraiment une monarchie. Mais, de fait, c’en est une. Néron, lui, veut arriver à une monarchie absolue… et même, pourquoi pas, à une théocratie.
Mais Néron est assez fin politique pour ne pas révéler ses ambitions secrètes au Sénat et aux Romains. Il y viendra, petit à petit…
Durant les cinq premières années du règne, peu d’événements sont à noter. Peu à peu, Néron semble se défaire de l’influence étouffante de sa mère, préférant les conseils de ses maîtres, Burrus et Sénèque.
Appelé en 49 pour enseigner la rhétorique, la morale et la philosophie au fils d’Agrippine, Sénèque va initier le jeune Néron au stoïcisme mondain. De fait, le stoïcisme selon Sénèque n’a rien de très rigoureux : bien que toujours favorable à la conciliation et à la mesure, pour le philosophe, la fin justifie les moyens. En clair, il est bien beau d’être philosophe mais aussi faut-il savoir s’adapter aux circonstances ! Le meurtre de Britannicus fait partie de ces petits désagréments que Sénèque pardonnera à son élève.
En 55, Britannicus a déjà de très nombreux partisans, auxquels vient s’ajouter Agrippine, furieuse de se voir écarter du pouvoir par son propre fils. Britannicus est sans aucun doute un danger pour Néron : fils de l’empereur Claude, il est apprécié du peuple et des sénateurs et peut arguer de sa filiation pour réclamer le trône. Il sera la première victime de Néron : le 13 février 55, alors qu’il a atteint l’âge de revêtir la toge virile, l’empereur prend la résolution de l’éliminer.
Faisant appel à Locuste, une empoisonneuse célèbre, il convie le jeune Britannicus à un souper. Méfiant, ce dernier fait goûter, comme toujours en présence de Néron, son breuvage à un esclave qui s’en porte très bien. Mais la boisson est très chaude : Britannicus verse de l’eau dans son verre. Ce geste lui sera fatal : il meurt dans l’heure, officiellement victime d’une crise d’épilepsie…
Les premières armes
Depuis cet assassinat, Néron s’est totalement libéré de l’influence d’Agrippine. Sans l’attaquer directement, il fait le ménage dans son entourage, exilant ou supprimant les hommes-clés de sa mère qui voit son œuvre se défaire peu à peu. Bientôt, il va faire ses premières armes contre le Sénat.
Dès le début de l’année 58, l’opposition sénatoriale se durcit vis-à-vis de l’empereur. Sans doute a-t-elle eu vent de la réforme fiscale qu’envisage le jeune « monarque ».
C’est que l’empereur doit faire face à de lourdes dépenses : sa libéralité a fini par vider les caisses, l’amphithéâtre qu’il prévoit de construire au Champ de Mars engloutit des sommes folles, tout comme la guerre en Orient. Le fisc impérial est mal en point.
Pour augmenter les revenus de l’État, Néron envisage de supprimer les taxes indirectes, louées à des publicains dont le peuple se plaint sans cesse, et de les remplacer par des impôts directs, dont les citoyens romains d’Italie sont exemptés. L’administration impériale se chargeant elle-même de cette perception, l’empereur serait donc le grand bénéficiaire de cette réforme.
Quand Néron présente son projet au Sénat, c’est bien sûr la levée de boucliers ! L’empereur, dépité, doit faire machine arrière… Mais ce sera la dernière fois : Néron, désormais, n’aura plus aucun scrupule à étendre son pouvoir au détriment des sénateurs.
Tuer pour régner
Néron dévoile enfin son vrai visage lorsqu’il fait froidement exécuter sa mère, l’omniprésente Agrippine. Sa politique se durcit et la mort de Burrus en 62, suivie la même année du départ de Sénèque de son conseil, font voler en éclat les derniers obstacles à la folie homicide de l’empereur. L’année 62 sera celle de tous les meurtres, de toutes les horreurs. Conscient qu’il lui faut asseoir son pouvoir, Néron va purement et simplement éliminer un à un tous les concurrents potentiels. La première à tomber sous les coups de l’empereur est Octavie, que Néron vient de répudier.
L’empereur sait que son ancienne femme a de nombreux partisans -n’ont-ils pas déjà provoqué une émeute ? Mais, avant tout, il craint qu’elle n’épouse un aristocrate qui, ainsi, pourrait prétendre au trône. Rubellius Plautus, descendant de Tibère et d’Auguste, est l’un d’eux ; l’autre, Faustus Cornelius Sylla Felix, bien que n’ayant pas le charisme du précédant, est descendant de Pompée, d’Auguste et de Sylla.
Tous deux seront éliminés, comme Octavie et comme, en 65, Claudia Antonia, la dernière fille de Claude. Néron fait place nette ! Tuer pour régner, tel est son mot d’ordre…
Quant aux sénateurs, ils n’ont qu’à bien se tenir. Déjà, les grandes familles sénatoriales sont éloignées des postes-clés et remplacées par des hommes à la solde de l’empereur.
Rome devient la capitale de l’intrigue et de la délation. Les complots se multiplient, l’empereur sombre dans la folie… et le peuple l’acclame !
Nova urbs

Scène représentant le martyre des premiers chrétiens par Gérôme (XIXe)
Scène représentant le martyre des premiers chrétiens par Gérôme (XIXe)

L’empire entre alors dans l’ère du néronisme… D’inspiration essentiellement hellénistique, le néronisme est plus qu’une politique, c’est un état d’esprit, une nouvelle approche culturelle du monde. Ce dont rêve Néron, c’est d’un empire subordonné à sa seule et unique volonté, lui, l’empereur-poète, le nouvel Apollon. Il rêve d’un empire soumis au luxus, c’est-à-dire les excès, la débauche en latin, et à l’agôna, les jeux en grec.
Entouré d’une cour de poètes, de philosophes et d’intellectuels, Néron participe aux jeux et aux spectacles, comme le faisaient les rois orientaux. Et c’est sous couvert de poésie et d’art que les adeptes du néronisme s’adonnent à l’excès et à la débauche. Une sorte de dolce vita, selon le mot de l’historien Eugen Cizek, s’empare de la cour, mais une douceur de vivre malsaine, perverse et excessive… comme son initiateur.
C’est dans ce contexte qu’il faut replacer les nombreuses constructions entreprises par Néron, comme la Domus aurea (la Maison dorée) et la Rome nouvelle, après l’incendie de la ville, en juillet 64.
Rome s’agrandissait alors chaque jour. Les rues étaient étroites et nombre de maisons étaient en bois : la cité idéale pour un beau feu de joie !
On a souvent représenté Néron jouant de la lyre et s’inspirant de l’incendie de sa capitale pour composer un poème sur la destruction de Troie. Peut-être fut-il en effet assez fou et mégalomane pour prendre plaisir au spectacle et même pour s’en servir de modèle, mais de là à dire qu’il aurait lui-même ordonné cet incendie… Il semblerait plus logique de penser que son origine fut tout simplement accidentelle. Cela n’empêchera cependant pas les rumeurs de se propager dès le lendemain de la catastrophe. Néron, montré du doigt avec insistance, trouvera, raconte Tacite, un bouc émissaire idéal avec les chrétiens qui seront donnés en pâture aux animaux du cirque ou « attachés à des croix où, enduits de matières inflammables et quand le jour avait fui, ils éclairaient les ténèbres comme des torches ». Débarrassé de cette « secte juive » qui proliférait et prônait une doctrine totalement incompatible avec une politique visant à le diviniser, Néron va pouvoir s’attaquer à son grand projet : édifier la nouvelle Rome !
Car Néron fut un grand bâtisseur, on l’oublie trop souvent. D’ailleurs, tout l’y poussait : sa mégalomanie, l’exemple d’Alexandre et des rois orientaux, son absolutisme et cette nouvelle culture dont il était à l’origine.
Déjà, en 60-61, Néron fait construire la Maison du Passage, suivit d’un gymnase au Champs de Mars, à l’usage des sénateurs et des chevaliers gagnés au néronisme. Le réseau routier est amélioré dans les provinces et le port d’Ostie agrandi. Des thermes luxueuses sont bâties en 66 et, bien sûr, la Maison dorée, toute de richesse et de splendeur. Quant à la Rome nouvelle, cette Nova urbs dont rêvait l’empereur, ses rues seront plus larges, ses habitations souvent en pierre, non plus en bois, et dotées d’un système d’accès pour les « pompiers ». L’incendie de la ville ne sera que la bonne excuse à l’exécution de ces projets grandioses…
La conjuration de Pison
Cette nouvelle mentalité, ces excès, ces constructions ne sont pas du goût de tout le monde et les complots fleurissent en cette année 65. Le plus important est celui de Pison.
Issu de la noblesse républicaine, Caius Calpurnius Piso est apparenté aux plus grandes familles de l’empire : les Scipions, les Licinii et peut-être même les Julio-Claudiens. C’est un homme de goût, un aristocrate raffiné qui, comme l’empereur, aime le sport, les jeux, la lyre. Depuis 50 environ, il « anime », ou plutôt dirige, un cercle puissant où se retrouve des hommes bien nés, des poètes et des philosophes, tous adeptes d’une certaine forme d’épicurisme.
Bref, Pison est « capax imperii », c’est-à-dire apte au pouvoir suprême, et c’est autour de lui que, dès 61, se cristallise une partie de l’opposition. En 65, les sénateurs et les chevaliers n’en peuvent plus : la conjuration est mise en place. Le but est de marier Pison à Claudia Antonia, dernière fille de l’empereur Claude, afin d’asseoir plus sûrement ses prétentions, et d’éliminer Néron… La date est fixée au 19 avril 65.
Mais, deux jours avant, la conspiration est éventée. La colère de Néron est terrible. Un par un, il fait arrêter et éliminer tous les conjurés. Un véritable régime de terreur s’instaure à Rome :
On eut dit que la ville entière était sous surveillance, raconte Tacite. Sans cesse passaient des bandes de prisonniers qu’on ramenait rapidement et qu’on entassait aux portes des jardins de Servilius… Le seul fait d’avoir souri à des conjurés, le hasard d’une conversation, tout cela était incriminé…
Les ravages de la répression font vingt morts et trois suicidés parmi les principaux conjurés, des multitudes d’exils et de dégradations chez les militaires.
À l’empereur qui lui demandait pourquoi il avait trahi, un des conjurés, dévoilant la pensée d’une majorité grandissante, répond alors :
-Je te haïssais ; il n’y eut, parmi les soldats, personne qui te fut plus fidèle que moi, tant que tu as mérité d’être aimé. J’ai commencé à te haïr du jour où tu es devenu le meurtrier de ta mère et de ta femme, cocher, histrion et incendiaire.
Cette épuration sera aussi l’occasion pour Néron de se débarrasser de son vieux maître, Sénèque, qui est contraint au suicide. L’opposition n’a plus désormais qu’une seule tête, celle de Thrasea. Néron attendra un an pour décapiter ce dernier bastion de la rébellion.
Le triomphe de Néron

Mithra sacrifiant un taureau
Mithra sacrifiant un taureau

La conjuration de Pison éliminée, les ardeurs des opposants refroidies, l’empereur peut enfin se consacrer à son triomphe, organisé en 66 à l’occasion du couronnement, à Rome, de Tiridate d’Arménie.
Depuis Auguste, Rome et le royaume parthe se disputaient l’Arménie, véritable État-tampon entre les deux empires. Après presque dix ans de guerre, en 63, Corbulon, général romain, reçoit Tiridate, neveu du Grand Roi parthe, et le reconnaît roi d’Arménie sous la protection romaine, ce qui met fin au conflit. Trois ans plus tard, après un périple de plusieurs mois, le nouveau roi d’Arménie vint donc à Rome, comme il l’avait promis, afin de recevoir sa couronne de Néron lui-même, reconnu ainsi souverain suprême du monde habité et, en quelque sorte, « suzerain » du roi d’Arménie. Cette victoire pacifique  sera l’occasion pour Néron de faire étalage de sa toute-puissance.
Devant Rome toute entière, Tiridate s’agenouilla devant l’empereur, le vénérant comme Mithra, le dieu parthe de la lumière, et le reconnaissant comme seul apte à faire et défaire les rois. Néron, en habit de triomphe, accepta « l’hommage-lige » du roi d’Arménie. La foule exultait, la paix était restaurée, les fêtes et les jeux se succédaient : le néronisme triomphait !
L’empereur se voyait en conquérant suprême, prévoyait le développement du commerce vers le Nord, en Pologne notamment, et vers les provinces de Crimée et d’Ukraine, riches en céréales. Sa soif de gloire était immense : il était le nouvel Alexandre !
Le tour de Grèce
Tiridate reparti, Néron, faisant fi du mécontentement grandissant, entreprend son rêve : un tour d’Orient, en Grèce d’abord puis en Égypte.
Depuis toujours, nous l’avons dit, Néron était fasciné par l’Orient et l’influence de ses maîtres, Chaerémon l’Égyptien et Sénèque, n’y était d’ailleurs pas étrangère.
Cela faisait trois ans que Néron repoussait son voyage quand, en septembre 66, il embarque enfin pour la Grèce. Pas la Grèce des Anciens, représentée par Athènes et Sparte, cette Grèce classique qui s’était opposée à Alexandre le Grand… Non, Néron, en admirateur inconditionnel du Macédonien, porte sa préférence sur la Grèce hellénistique et s’installe à Corinthe d’où il rayonnera pour de courts voyages.
Entouré d’une cour fastueuse, aussi apte que lui à apprécier tous les plaisirs de l’Orient, des jeux Olympiques au théâtre, Néron s’accorde un an de délire total. À Corcyre, en octobre, l’empereur donne sa première représentation en terre grecque et chante au pied de l’autel de Jupiter Cassius ; à Actium, il se produit au cours des fêtes et des jeux donnés en son honneur ; il est ensuite déclaré vainqueur des jeux Olympiques, Isthmiques, Néméens et Pythiques, quatre jeux nationaux limités aux seuls sportifs… non aux citharèdes !
Peu importe, Néron se régale. Il pousse même la folie jusqu’à épouser son eunuque, Sporus, acte qui scandalise Tacite mais dont on ne sait s’il faut l’associer à une quelconque cérémonie d’initiation…
Pourtant, Néron n’oublie rien de son rôle de bâtisseur et de libérateur. Ce peuple dont il se sent si proche, qui l’inspire tant, il va lui accorder la liberté ou plus exactement abolir son statut de province sénatoriale. Les Grecs seront donc fiscalement les égaux des Romains.
L’autre réalisation importante de l’empereur est le fameux canal de l’isthme de Corinthe. L’idée n’était pas neuve et il paraissait évident qu’une telle construction favoriserait grandement le commerce en Grèce. Aussi, fin septembre 67, Néron décide-t-il de lancer les travaux -travaux qui ne seront achevés qu’au XIXe siècle !
Tout semble se passer à merveille et l’empereur est prêt à embarquer pour l’Égypte quand il se décide à reprendre, sur les appels insistants d’Hélius, le chemin de l’Italie.
Le commencement de la fin
Au lieu de rentrer immédiatement à Rome, l’empereur s’installe à Naples, d’où il pense pouvoir gérer la crise. Mais cette fois, l’Empire entier se plaint.
Les sénateurs, effrayés par les éliminations successives des opposants et par leur perte de pouvoir, ne voient plus leur survie que dans la mort de l’empereur. Les provinces ont été ruinées par la guerre contre les Parthes, les reconstructions successives, les fêtes fasteuses données lors de son triomphe. La plèbe romaine elle-même, jadis totalement acquise à l’empereur, est lasse des meurtres et, surtout, a été durement touchée par la pénurie alors qu’il festoyait joyeusement en Grèce…
Tout concourt à la chute de l’empereur. Le premier soulèvement aura lieu en Gaule.
C’est Vindex, gouverneur de la Gaule  lyonnaise, qui donne le signal de l’insurrection entre le 9 et le 12 mars 68. Vindex a pris contact avec Galba, en Espagne, mais il n’a, en Gaule même, aucune légion sur qui compter et n’est soutenu que par une « armée populaire ». Et quand Lucius Verginius Rufus se présente avec ses légions de Haute-Germanie, Vindex ne fait pas le poids. Le premier round est pour Néron !
Mais la mort de Vindex est loin de signifier la fin du soulèvement : Galba, gouverneur de l’Espagne tarraconaise, est prêt à prendre la suite. Son prestige est immense et l’armée toute entière pourrait suivre ce général rebelle. Néron essaie bien de l’éliminer, mais les tentatives d’assassinat échouent toutes lamentablement ! En mai, Macer, général en Afrique, suit l’exemple de Galba et se soulève à son tour… Néron sait maintenant avec certitude qu’il est perdu…
« Quel artiste va périr avec moi ! »

Monnaie de l'empereur Néron
Monnaie de l’empereur Néron

Quand il apprend, en avril, la défection de Galba, Néron perd tout espoir de voir le soulèvement s’apaiser et se lance dans des préparatifs fébriles : on rassemble les troupes destinées à l’expédition caucasienne, on recrute une nouvelle légion, Néron se fait proclamer « consul sans collègue »… bref, Rome est en état de siège !
Parallèlement, l’opposition ne fait que croître à Rome, la famine fait rage et la plèbe gronde. Les rumeurs les plus folles circulent, démoralisant les rares partisans de l’empereur… Début juin, Néron, totalement affolé, se réfugie dans le parc de Servilius et songe même à gagner l’Égypte ou la Parthie…
Le 11 juin, Galba est proclamé empereur et Néron, détrôné après quatorze ans de règne, devient ennemi public…
S’il veut éviter les outrages de la torture et une fin ignominieuse, la seule issue est le suicide. Néron s’empare d’un poignard et, alors qu’il allait se transpercer le cœur, aurait déclaré avec emphase :
-Quel artiste va périr avec moi !
Ainsi mourait le dernier des Julio-Claudiens. Il avait trente ans.

Odoacre, patrice de Rome

Monnaie de Théodoric.
Monnaie de Théodoric.

Son père était un dignitaire de la cour d’Attila le Hun ; lui-même était issu de la tribu germanique des Skires et c’est après la destruction de sa tribu par les Ostrogoths qu’il décida de se mettre au service de Rome. Chef de la garde germanique de l’empereur Julius Nepos, il participa à la révolution de palais qui devait porter le général Oreste au pouvoir et placer le fils de celui-ci sur le trône Romulus Augustule -un double nom qui avait pour but de donner l’illusion d’une certaine continuité, d’une certaine légitimité à cette prise de pouvoir. Un an plus tard, en 476 après J.-C., Odoacre était devenu roi des Hérules. Surtout, les soldats germains n’avaient pas obtenu les terres promises par Oreste pour leur soutien. Un soutien sans lequel la royauté de Romulus Augustule n’était rien. C’est ce qu’Odoacre devait s’employer à prouver. Il prit la tête d’une seconde révolte, battit et tua Oreste à Pavie et déposa le jeune Augustule auquel il accorda l’exil en Campanie et une rente annuelle de 6 000 livres d’or.
Odoacre n’avait, pour sa part, aucun désir de s’emparer des insignes impériaux, insignes qu’il envoya à l’empereur d’Orient Zénon, se déclarant de fait gouverneur d’Italie. Malgré sa volonté de se placer sous l’autorité de l’empereur d’Orient, la fin de l’empire d’Occident était désormais effective. Et sa date officielle est 476.
Maître de l’Italie avec le titre de patrice, Odoacre travailla sans tarder à la réorganisation de la péninsule : il assura le ravitaillement de Rome par l’annexion de la Sicile, protégea les marches septentrionales en menant une politique d’amitié avec les Wisigoths de Gaule, mais également en occupant la Dalmatie et en soumettant les Ruges sur le Danube. Arien, il se montra également fort tolérant dans les affaires religieuses, ce qui devait asseoir la stabilité et la pacification du pays.
Quel qu’ait été le désir d’Odoacre, sa puissance était, de fait, trop grande pour ne pas inquiéter ses voisins ou l’empereur byzantin. En 489, Zénon poussa donc Théodoric, roi des Wisigoths, à se jeter sur l’Italie. Battu à Vérone, Odoacre trouva refuge à Ravenne où il résista durant trois ans. Forcé de capituler en 493, il sera traîtreusement assassiné par Théodoric au cours d’un banquet.

Les Etrusques, de véritables historiens

Fresque historique étrusque.
Fresque historique étrusque.

On a souvent fait du peuple étrusque le spécialiste de la divination et de l’Etrurie la « mère et origine de toutes les superstitions », comme l’écrit Macrobe (IVe siècle après J.-C.). Les haruspices en tout genre, la divination la littérature sacrée elle-même accrédite cette idée. Pourtant, le désir de connaître l’avenir n’était pas la seule motivation des Etrusques. Il ne cadre d’ailleurs guère avec la conviction qu’ils avaient que l’histoire est un éternel recommencement. « Ce qui se produit s’est déjà produit et se reproduira », note Jean-René Jannot. On comprend dès lors la nécessité de connaître le passé, l’histoire, même véhiculée par des mythes. Une nécessité qui est la propre de l’histoire, sa raison d’être en tant que science humaine et non une quelconque volonté de compiler faits et actes de bravoure. La connaissance du passé, par définition, doit permettre à l’homme d’éclairer son avenir. Et en ce sens, les Etrusques apparaissent comme le premier peuple d’historiens véritables.

Saint Léon le Grand, face aux Barbares

Icône de saint Léon le Grand.
Icône de saint Léon le Grand.

Ce Romain pur souche, fils d’un certain Quintinianus, participera, sous le pontificat de Célestin aux luttes dogmatiques qui agitent le temps, notamment, le pélagianisme, qui exaltait la nature et la volonté humaine. Il sera élu pape alors qu’il effectuait une mission diplomatique en Gaule et sera sacré le 29 septembre 440. Plus tard, il aura l’occasion de se distinguer encore contre le manichéisme et le pélagianisme et dans certaines controverses. Mais ce n’est pas tant sur le plan théologique que Léon Ier, dit le Grand, va marquer son époque. Plus que tout autre, il sera le pape qui va réaffrimer -voir affirmer- le pouvoir papal. Un pouvoir qui sera reconnu au concile de Chalcédoine (451) où l’exposé de sa doctrine, présente dans le "Tome à Flavien" sera accueilli au cris de : "Pierre a parlé par la voix de Léon !"
De fait, Léon le Grand aura toute possibilité de montrer le pouvoir du pape. Dans les controverses orientales -encore et toujours- mais également face aux Barbares qui envahissent l’Occident. Et cette position, il va l’assumer pleinement, dans les actes. En 452, lors de l’invasion des Huns, c’est Léon lui-même qui se présente devant Attila et qui le convainc d’épargner Rome -contre paiement d’un tribu annuel, tout de même. E, 455, c’est lui encore qui parlemente avec le Vandale Genséric. Moins heureux qu’avec Attila, il obtiendra malgré tout que les sévices des Vandales, qui venaient de prendre Rome, soient limités. Autant d’actions qui, sans être des actes d’éclat, montraient sa volonté d’être l’ultime rempart de l’Occident face aux Barbares.
Alors, certes, l’Europe et toute l’Afrique du Nord vont bel et bien subir ce déferlement de tribus germaniques, mais c’est justement vers l’Eglise que les populations vont se tourner naturellement. C’est également l’Eglise qui sera le seul bastion restant dans cet empire d’Occident en désintégration complète. C’est l’Eglise, enfin, qui initiera la reconstruction de cet empire, devenu germanique. En cela, Léon Ier mérite pleinement son surnom de "Grand".

Trajan, l’empereur commercial

Buste de l'empereur Trajan (v. 53-117).
Buste de l’empereur Trajan (v. 53-117).

Certes, les commentaires ont dû aller bon train dans la Rome des sénateurs, des nobles et des intellectuels : un empereur se faisait l’apôtre des commerçants, calculait sa politique extérieure sur les intérêts des marchands ! Point d’empereur philosophe, pas plus que de prince poète ici : prosaïque en diable, Trajan alliait le bon sens au réalisme d’où une politique plus commerciale que sénatoriale. Qui plus est, il n’était pas même Romain !
Né d’une famille d’origine espagnole, fils d’un soldat de fortune élevé aux honneurs par Vespasien, Trajan est l’image même de l’empereur élevé au mérite. Excellent administrateur, bon soldat, adepte d’une vie aux mœurs spartiates, il commencera sa carrière sous les ordres de son père, en Syrie, avant de se voir élevé au rang de consul en 91 après J.-C. puis de gouverneur de Germanie en 96. Adopté par Nerva l’année suivante, il sera proclamé empereur à la mort du souverain mais tardera à se présenter à Rome, préférant, d’abord, assurer les limites de l’empire. Un empire qui connaîtra son extension maximum sous son règne ; un empire dont la politique extérieure sera, on l’a dit, avant tout axée sur des préoccupations économiques : la conquête de la Dacie, achevée en 107, visait à s’approprier des mines d’or ; la guerre que l’empereur portera en Orient n’aura d’autre but que d’assurer le contrôle de Rome sur les axes commerciaux.
Vue de la colonne Trajanne à Rome (gravure du XIXe siècle).
Vue de la colonne Trajanne à Rome (gravure du XIXe siècle).

L’Arabie Pétrée, annexée en 106, l’Arménie, l’Assyrie, la Mésopotamie : autant de conquêtes à mettre au compte de l’empereur Trajan et qu’ Hadrien restituera. Pourtant, la politique économique et conquérante de Trajan produira, de son vivant même, nombre de bienfaits. Elle permettra, notamment, de remédier à la grave crise économique qui menaçait l’Italie en inaugurant l’interventionnisme d’Etat. C’est ainsi que l’empereur entreprendra une vaste politique d’aide à l’agriculture, aidera les petits propriétaires fonciers en leur faisant bénéficier de prêts à intérêts réduits, secourera les familles nombreuses et lancera un programme de travaux publics dans le but de donner du travail aux chômeurs. Une politique économique, certes, mais une politique qui trouvera un écho plus que favorable auprès du sénat et du peuple romain qui reconnaîtront dans Trajan "le meilleur d’entre nous"…

L’édit de Caracalla

Un empereur romain tel qu’on les aime : voilà Caracalla ! Né le 4 avril 188 de Septime Sévère et de Julia Domna, Caracalla devient empereur en 211, conjointement avec son frère Geta, et meurt assassiné par sa garde en 217.
Extrêmement intelligent mais surtout avide de pouvoir, il assassine son frère en 212, fait exécuter tous les partisans de ce dernier et n’a qu’un rêve : égaler Alexandre le Grand. Ses victoires contre les Alamans et les Parthes révèlent son génie militaire ; les thermes et tous les monuments qu’il a laissés à Rome dévoilent le grand bâtisseur ; mais l’édit de Caracalla, en 212, marque un tournant majeur dans l’histoire romaine en accordant la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’empire.

Ostie : « Rome-sur-Mer »

Carte représentant Ostie et ses environs (XVIe siècle).
Carte représentant Ostie et ses environs (XVIe siècle).

La légende veut que ce soit Ancus Martius (640-616 avant J.-C.), petit-fils de Numa Pompilius, souverain d’origine sabine de Rome, le second sur la liste des rois légendaires, qui eut l’idée de fonder le port d’Ostie. Situé à l’embouchure du Tibre, il devait doter Rome d’une nécessaire ouverture vers la mer. Ostie, qui est aussi la plus ancienne colonie romaine connue, devait d’abord servir exclusivement de port militaire mais, rapidement, la notion commerciale allait prédominer. Ruinée par Marius, Ostie devait être relevée par Sylla mais les ingénieurs romains allaient avoir toutes les peines du monde à lutter contre l’ensablement. Les empereurs Claude et Trajan feront construire deux autres ports au nord de l’embouchure du Tibre.

A son apogée, aux Ier et IIe siècles après J.-C., Ostie comptait pas moins de 80 000 habitants et faisait office de principal entrepôt de l’Italie. D’Ostie à l’Afrique du Nord, il fallait seulement deux jours de navigation ; trois jours pour atteindre Marseille ou Fréjus ; quatre pour atteindre l’Espagne, à Tarragone, dix jours pour Cadix ; quant aux côtes d’Orient, il ne fallait guère que dix jours, si le vent était favorable, pour toucher le port d’Alexandrie, dix-huit en cas de vent faible.

Le sort d’Ostie devait aller de pair avec la ruine du commerce méditerranéen, ruine due aux invasions barbares. Mais c’est la malaria qui aura raison de la cité, laquelle ne sera sortie de terre que grâce aux efforts des archéologues mandatés par Mussolini.