Destruction de Pompéi

Quelques jours auparavant déjà, un léger tremblement de terre avait secoué la ville et fissuré les murs. Mais les habitants de Pompéi, sourds à la colère du volcan, sont restés dans leur ville. Le 24 juin, le Vésuve entre en éruption. Des blocs de lave retombent sur la campagne et dans la mer. Le forum, le grand théâtre, les piscines sont envahis à leur tour et bientôt la ville est couverte d’une épaisse couche de cendres. Les habitants fuient le lieu du désastre, mais ce n’est pas fini. Le 25 juin 91, en pleine nuit, le Vésuve fait à nouveau éruption et cette fois-ci, c’est un nuage de gaz et de cendres à sept cent cinquante degrés environ qui asphyxie et change en pierre les habitants qui n’ont pas fui assez loin.
Pompéi se couvre de cendres, gardant, pour des siècles, l’image de la beauté et de l’horreur qu’elle a subie.

Tite-Live : pour la gloire de Rome

L'arrivée d'Enée annoncée à Latinus, roi du Latium (d'après une reproduction ancienne).
L’arrivée d’Enée annoncée à Latinus, roi du Latium (d’après une reproduction ancienne).

C’est pour "perpétuer  le souvenir des exploits du premier peuple de l’univers", selon les mots mêmes de Tite Live, que le plus grand historien romain se lança dans la rédaction de ce qui tient autant de la mythologie que de l’histoire : l’Histoire romaine. Cent quarante-deux livres qui relatent, depuis l’arrivée d’Enée, un prince troyen, en Italie, jusqu’à la mort de Drusus l’histoire de Rome. Cent quarante-deux livres à travers lesquels Tite-Live fait l’apologie du courage, de l’abnégation, de la volonté de conquête du peuple romain. Certes, c’est également une œuvre de propagande que celle de Tite-Live. Mais s’il se montre difficile dans le choix de ses sources, s’il fait parfois abstraction des causes économiques, s’il sous-estime les causes politiques, Tite-Live demeure LA référence en terme d’histoire romaine. Son exaltation des principes qui firent la gloire de Rome est plus une leçon pour son époque (le Ier siècle après J.-C.) que pour les siècles à venir. Son désir n’est pas de raconter simplement les événements, mais de les présenter comme des leçons du passé, des exemples à suivre dans une Rome abonnée au luxe, à la richesse, aux plaisirs.
Pourtant, de ce que l’on sait, jamais Tite-Live ne désira s’adonner à la politique. Admirateur de Pompée, il éprouvait quelques réserves vis-à-vis du principat, ce qui ne l’empêcha pas de faire partie de l’entourage d’Auguste ou de conseiller Claude durant ses études.
Patriote, moraliste par certains côtés, Tite Live demeure cependant digne de fois et le portrait, pas exemple, qu’il dresse d’Hannibal est des plus objectifs.
Auteur reconnu de l’histoire antique, Pierre Grimal conclue sur l’historien romain :
"S’il n’existait pas, non seulement notre ignorance serait encore plus totale qu’elle ne peut être sur certaines périodes de l’histoire romaine, mais le visage même de Rome ne serait pas, à nos yeux, ce qu’il est ; nous ne pourrions évoquer avec la même sympathie ni le même sentiment d’une familiarité intime les hommes qui, dans le passé, avaient fondé son empire. Il se dégage de l’histoire de Tite Live une impression de force et de vigueur morale dont les leçons demeurent valables à la façon d’impérissables exemples."

Caligula : plus puissant que les dieux…

Caligula (12-41)
Caligula (12-41)

Il fut aussi envieux et méchant qu’orgueilleux et cruel envers les hommes de toutes les époques de l’histoire, déclare Suétone à propos de Caligula dans Vies des Douze Césars.
Pourtant, le règne de Caius Caesar Germanicus, surnommé Caligula, c’est-à-dire « petite caligue » (les chaussures du soldat) dans les camps où il passa son enfance, avait commencé sous d’heureux auspices.
Mais rapidement, Caligula allait se conduire en despote cruel et dément : il prenait plaisir à voir mourir ses semblables, fit même exécuter certains de ses proches parents et s’empara de la fortune de beaucoup.
Sa folie allait grandissante -il se croyait même supérieur aux dieux et fit décapiter toutes leurs statues pour mettre la sienne à la place- et ses extravagances semblaient ne jamais devoir cesser quand, le 24 janvier 41, les officiers de sa garde prétorienne l’assassinèrent…

Livie : un « maître » pour Agrippine

Auguste et Livie (détail d'une peinture de J.-B. Wicar).
Auguste et Livie (détail d’une peinture de J.-B. Wicar).

Messaline, Agrippine : voilà des noms que l’on connaît et pas de la meilleure façon qui soit. Mais Livie dans tout ça ? La femme d’Auguste est loin d’être exempte de tout reproche ; elle ressemblerait même assez à Agrippine, dont on peut dire qu’elle sera, par son histoire, une sorte de maître dans l’art de conspirer.
Cette héritière de la gens Claudia avait épousé Tiberius Claudius Nero dont elle avait un fils, le futur empereur Tibère, et dont elle attendait un second fils, Drusus, lorsqu’Auguste s’éprit d’elle et en fit son épouse (38 avant J.-C.). Son mariage avec le plus haut représentant de l’Etat étant demeuré stérile, Livie n’aura de cesse de mettre son ou ses fils sur le trône de cet empire qui se dessinait à grands pas. Mais être la femme d’Auguste ne permettait pas tout ; surtout, cela n’éliminait pas tous les autres prétendants à la succession de celui qui avait volontairement refusé d’être empereur en titre tout en en assumant toutes les fonctions. C’était donc un destin exceptionnel que Livie voulait pour les fils de Tiberius Claudius Nero.
De fait, sa propre succession sera la grande affaire d’Auguste. Pour se faire, il octroie à son neveu -le fils de sa soeur- le pontificat et l’édilité alors même qu’il n’est qu’un adolescent ; il octroie à Marcus Agrippa, un de ses meilleurs généraux, deux consulats successifs, puis en fait son gendre. Et si ses beaux-fils, les fils de Livie, deviennent « imperator », Auguste adopte les fils d’Agrippa, Caïus et Lucius. Il semble bien que ce soit sur eux que le maître de Rome ait fondé le plus d’espoir. C’est donc sur eux que Livie s’acharnera.
Tel est du moins le témoignage de Tacite qui, dans ses Annales, qui évoque clairement une possible machination « de leur marâtre Livie ». Caïus et Lucius, de fait, mourront. Drusus étant mort depuis déjà quelques années, restait Tibère Néron, qu’Auguste adoptera.

L'empereur Tibère (42 avant J.-C.- 37 après J.-C.).
L’empereur Tibère (42 avant J.-C.- 37 après J.-C.).

Tacite raconte qu’il « le prend pour fils, pour collègue au pouvoir, pour associé à sa puissance tribucienne » -système imaginé par Auguste pour se faire délégué les pouvoirs d’un tribun de la plèbe alors qu’il était d’une famille aristocrate et donc interdit à cette fonction. Tibère sera présenté aux armées comme plus tard les nouveaux empereurs, validant, par cette action, leur accession. Mais la voie royale n’était pas si dégagée que cela. Certes, Auguste n’avait pas de fils, mais il avait un petit-fils. Et la voix du sang est parfois plus forte que tout. Là encore, Livie devait jouer de son influence sur Auguste en faisant exilé Agrippa Postumus, l’unique descendant direct d’Auguste, ce qui laissera le champ libre à Tibère. Ce dernier n’eut alors qu’une seule contrainte : se soumettre, ce qu’il faisait déjà depuis longtemps, et adopter le fils de son frère, Germanicus. De toutes les façons, Livie avait gagné : c’était ses fils ou ses héritiers qui allaient succéder à Auguste.
Mais comme Agrippine, qui, quelques années plus tard fera tout pour faire adopter son fils, Néron, par l’empereur Claude, au détriment de son fils naturel -quitte à l’éliminer physiquement-, Livie, « la meilleure des mères » ne sera guère payée en retour. Le manque d’appétence de Tibère pour le pouvoir impérial, n’explique pas tout. Car Tibère fera tout pour s’éloigner, pour éloigner sa mère de sa vie, comme le fera Néron, de manière plus radicale il est vrai. Au final, Livie apparaît comme le mentor de celles dont l’histoire a retenu le nom. Elle apparaît comme une femme qui, avant son fils lui-même, avait compris que tout se jouait sur le présence et l’élimination ; bref, sur l’omniprésence. Et Auguste, si attentif à sa succession, si préoccupé de créé cet empire, ne le verra pas ou, du moins, n’y mettra guère de frein.

Les thermes de Caracalla

Thermes romaines -ici de Dioclétien-, d'après une aquarelle moderne d'E.Paulin.
Thermes romaines -ici de Dioclétien-, d’après une aquarelle moderne d’E.Paulin.

Sortes de bains publics, les thermes n’avaient pas pour fonction première de permettre aux Romains de se laver : c’était avant tout un lieu de rencontre, un endroit où il fallait se montrer, notamment si l’on était « quelqu’un ». On s’y retrouvait vers le début d’après-midi, peu avant la cena -le grand repas de l’après-midi. L’entrée des thermes était généralement gratuite et leurs constructions étaient le fait de riches particuliers ou d’empereurs. Les premières thermes de Rome furent ainsi édifiées à la requête d’Agrippa, vers 19 avant J.-C., et, à l’époque impériale, Rome en comptait une bonne centaine, dont les plus célèbres sont les thermes de Dioclétien, les plus grandes, celles de Constantin et surtout celles de Caracalla.
Construites en 217 après J.-C. dans un faubourg proche de la voie Appienne, ces thermes couvraient une surface de 118000 m2 sur lesquels l’établissement de bains n’occupait lui-même que 25000 m2. En effet, outre le frigidarium (eau froide), le tepidarium (eau tiède) et le caldarium (eau chaude), lui-même entouré de loges contenant des baignoires, on trouvait également des salles de gymnastiques, des salles de réunion, des bibliothèques et un stade, qui faisait le tour du parc au cœur duquel se trouvait les thermes proprement dites…

César franchit le Rubicon

La rivalité entre Pompée et César va grandissante quand le dernier triumvir, Crassus, meurt. Les deux ennemis sont désormais face à face et le décret de Pompée, forçant César, alors en pleine guerre des Gaules, à renvoyer son armée, met le feu aux poudres.
Tout se jouera à Rome… Aussi César quitte-t-il précipitamment la Gaule et, le 12 janvier 49 av. J.-C., franchit le Rubicon, qui marque la limite de sa province. Par cet acte, il déclarait ouvertement la guerre à Pompée. La suite ne sera pour César qu’une marche triomphale sur Rome alors que son ennemi se réfugiait en Thessalie puis en Égypte, où il sera assassiné.

« Ceux qui vont mourir »…

Mosaïque antique représentant un combat de gladiateurs.
Mosaïque antique représentant un combat de gladiateurs.

264 avant J.-C. ; Junius Brutus Pera, de la famille des Junii Bruti vient de mourir. A l’occasion de ses obsèques et parce qu’elle désire que cette mort marque durablement le peuple, la famille du défunt offre au peuple le spectacle d’un combat opposant six prisonniers de guerre. Cet usage funéraire, qui se pratique alors en Etrurie et en Campagnie, est la forme moderne d’un rituel de sacrifice. C’est également le moyen qu’ont trouvé les Romains de se débarrasser des nombreux prisonniers de guerre, plutôt que de les égorger sur les tombes des vainqueurs ou de les soumettre à l’esclavage.
L’origine supposée de ces combats remonterait au delà du Ve siècle avant J.-C. -date à laquelle ils sont pratiqués dans toute l’Etrurie. Le jeu du Phersu, qui en est à l’origine, voulait qu’un condamné à mort soit livré aux assauts d’un chien de combat, la tête couverte d’un sac et armé d’un unique bâton, ce qui ne lui laissait guère de chance de survie. Une seconde hypothèse veut que ces combats aient été inspirés d’une coutume samnite qui organisait des combats de corps à corps, notamment entre les prisonniers de guerre.
A final, lorsqu’en 264 avant J.-C. la famille Junii Bruti décide d’offrir un combat de gladiateurs afin d’honorer son défunt, elle initie surtout une véritable mode. Les familles aristocratiques devaient saisir la moindre occasion pour organiser des combats semblables, pour le plus grand plaisir de la plèbe. En 122 avant J.-C., Caius Gracchus fera voter une loi instaurant la gratuité de l’événement. Un événement qui, dès le IIe siècle avant J.-C., n’a plus grand chose à voir avec les funérailles ou avec le religieux mais qui devient alors un moyen incontournable pour amadouer le peuple… et tenter de se faire élire édile ou consul.
Certains édiles y trouveront la ruine plutôt que la fortune d’ailleurs. Désigné sous le terme élégant de "munus gladiatorum", soit de "cadeau du peuple", ces combats n’étaient rien de plus qu’une manière de corrompre le peuple… dans tous les sens du terme.
Alors qu’ils se multipliaient les combats de gladiateurs vont également se professionnaliser. Esclaves, prisonniers de guerre, les gladiateurs vont également se recruter parmi les hommes libres, souvent contraints à embrasser cette "carrière" poussé par la misère.
Les grands personnages de l’Etat iront même jusqu’à créer leurs écoles personnelles -celle de César comptait quelques 5 000 combattants ; plus tard, sous l’Empire, les jeux serviront le pouvoir pour "acheter" le peuple, pour lui faire oublier la misère, les réformes impopulaires ou encore une usurpation, un assassinat politique. Et avec ses quelques 120 jours fériés par an, les occasions ne manquaient guère…

Quand les dieux régnaient à Rome

le temple de Jupiter Capitolin.
le temple de Jupiter Capitolin.

« Romain, tu domines le monde en te soumettant aux dieux », écrivait la poète Horace dans son recueil d’Odes. C’est à une pratique religieuse stricte et vigilante que les Romains croyaient en effet devoir l’expansion et la préservation de leur empire. Mais de l’époque primitive au culte impérial, le rapport que Rome entretient avec le divin ne concerne pas que les événements de la vie publique ou les campagnes militaires : il impègne chaque étape, voire chaque geste, de la vie du citoyen romain, quelle que soit sa position sociale. Le souci tatillon des Romains de ne pas s’aliéner leurs dieux les pousse à observer un rituel méticuleux, à l’écoute des moindre signaux célestes annonciateurs des décisions divines. La piété romaine a également évolué en fonction d’impératifs historiques et s’est ouverte à des dieux étrangers, intégrés, avec un certain pragmatisme, à l’ancien panthéon.
Avant que les Étrusques puis les Grecs ne viennent, à partir du IVe siècle avant J.-C., enrichir la pratique religieuse romaine, existait, à l’époque primitive, une mythologie originale, mise en évidence par les découvertes archéologiques et dont le mythe de la création du site de Rome est l’exemple le plus significatif. Les travaux du célèbre historien Georges Dumézil nous enseignent que le vieux fonds religieux romain est imprégné des conceptions indo-européennes. Selon Dumézil, trois fonctions se partagent la structure sociale des indo-européens : la fonction de la souveraineté, représentée par le prêtre-roi ; la fonction de la force physique et de la volonté de vaincre, symbolisée par les guerriers ; et, enfin, la fonction de la fécondité, remplie par les producteurs. Pour Georges Dumézil, cette classification tripartite indo-européenne se trouve reproduite, à Rome, dans la présence des trois flamines majeurs, prêtres chargés d’honorer les principaux dieux : celui de Jupiter, correspondant à la souveraineté, celui de Mars, à la guerre, et celui de Quirinus, à la fonction de production.
Outre cet apport indo-européen, la religion romaine primitive comporte des éléments en provenance des autres peuples italiques soumis par Rome. Les Romains croyaient, en effet, qu’en adoptant les divinités des villes ennemies, ils allaient non seulement accroître leur pouvoir de productivité et leur puissance militaire, mais encore priver ces cités de toute protection divine. Parmi les divinités primitives dont le culte est attesté figurent le vieux Saturne, mais aussi Janus, dieu à deux visages, symbole de la « double science », celle du passé et du futur, et Vulcain, porteur du feu, élément qui préside à la naissance du monde.
Des dieux mêlés à toutes les actions
Le culte domestique est indissociable de la religion romaine primitive. La maison romaine ressemble en quelque sorte à un temple dont le prêtre serait le chef de famille et dont chaque partie est sacrée, à commencer par la porte d’entrée que garde le dieu Forculus. Les Lares, divinités protectrices du foyer, sont invoquées dès l’aube sur le laraire, autel domestique situé généralement dans l’atrium, où sont déposées couronnes et offrandes, tandis que les dieux Pénates sont consacrés à la sauvegarde des provisions et de l’intérieur -penitus- dulogis. L’historien Pline l’Ancien évoque avec respect ces vieux Romains « qui croyaient les dieux mêlés à toutes nos actions et à toutes les heures de notre vie » et qui, dès le réveil, s’interrogeaient sur l’interprétation de leurs rêves nocturnes, à la recherche d’un éventuel avertissement divin.
Les repas ont lieu en présence des serviteurs, devant le feu du laraire dans lequel sont jetés, en guise d’offrandes aux dieux, des morceaux de nourriture. Deux objets rituels suffisent à cette cérémonie : la patella, sorte de coupe, et la salinum, contenant le précieux sel qui sacralise la table.
Aux côtés des dieux du foyer, se tient le Genius, sorte d’ange gardien de la famille, célébré par chacun de ses membres à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance. Debout devant l’autel domestique qu’on a pris soin de parer de verveine et d’une couronne fleurie, l’officiant, alors revêtu d’un manteau blanc, récite des prières rituelles, avant de procéder à une triple offrande de vin pur « qui, répandu, crépite sur le feu sacré ».
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d'Ivrée.
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d’Ivrée.

Pour le salut de Rome
Mais le paterfamilias n’est pas exclusivement attaché à la pratique religieuse domestique : la vie de la cité est davantage encore au cœur de ses préoccupations et le salut de Rome dépend, pour chaque citoyen, d’un culte assidu, inspiré par la crainte constante de perdre le soutien des dieux. C’est ainsi que Georges Dumézil a pu affirmer que la vie de Rome mérite « d’être considérée comme une immense liturgie permanente ».
Au sommet de l’édifice religieux de la cité se tient le rex sacrorum ou « roi des sacrifices ». Choisi par le grand Pontife parmi la classe particienne, il vient, dans l’ordre de préséance, avant les trois flamines majeurs, au-dessus desquels il se couche dans les banquets sacrés. Sa prééminence lui vient de Janus, dieu du commencement de toutes choses, auquel il sacrifie un bélier en janvier, januarius, premier mois de l’année. Tandis que les flamines mineurs sont rattachés au culte de divinités primitives, les flamines majeurs sont dédiés, nous le savons, au culte des trois grands dieux : Jupiter, Mars et Quirinus. L’existence du flamine de Jupiter ou Flamen Dialis est régie par une quantité impressionnante d’interdits aussi curieux qu’hétéroclites. Ainsi, ce prêtre, placé en quelques sorte sous haute surveillance, ne peut-il ni monter à cheval, ni toucher une chèvre, un chien ou de la viande crue, ni participer à des funérailles, ni porter une ceinture ou un anneau fermé. Les pieds de son lit, dans lequel nul autre que lui ne peut dormir, doivent être enduits de boue et ses cheveux coupés sont ensevelis sous un arbre « heureux », c’est-à-dire cher aux dieux. On comprend aisément que de telles contraintes aient écarté de la fonction toute candidature pendant soixante-quinze ans…
Une vestale, d'après Jean-François Sablé.
Une vestale, d’après Jean-François Sablé.

Prêtres et vestales
Dans l’organisation du culte, le prêtre chargé d’une mission individuelle, qu’il soit flamine ou rex sacrorum, s’est peu à peu effacé au profit de collèges sacerdotaux, dont l’un est cependant de tradition ancienne : il s’agit de celui des « vierges vestales ». D’abord au nombre de quatre puis de six et enfin de sept, ces prêtresses de Vesta, chargées de l’entretien du feu sacré symbole de l’éternité de Rome, sont choisies par le grand Pontife, entre l’âge de six et dix ans, au sein des familles patriciennes. Placées sous l’autorité de la Grande Vestale, ou Virgo Vestalis Maxima, elles doivent consacrer trente années à leur charge : dix ans à s’instruire, dix ans à officier et dix autres années à assurer la formation des nouvelles recrues. Institution primordiale de la religion romaine, les vestales vivent sur le forum, dans l’annexe du temple de Vesta, l’Atrium Vestae, où la plupart préfèrent rester après être rendues à la vie civile. Leur prestige social est considérable et elles jouissent de nombreux privilèges : une escorte de licteurs lors de leurs déplacements, des places d’honneur dans les édifices de spectacles et une participation à toutes les grandes cérémonies publiques, notamment aux banquets liturgiques. En contrepartie de ces privilèges, les vestales doivent veiller scrupuleusement à la permanence du feu sacré et au strict respect de leur vœu de chasteté, le castus. Malheur à celles qui enfreindraient la règle : si le feu s’éteint, elles subiront le fouet ; si elles manquent à leur castus, elles seront enterrées vivantes au Champ du crime, le Campus sceleratus…
De création plus récente que le collège des vestales, celui des pontifes comprend quinze membres placés sous la responsabilité du Pontifex maximus, ou grand Pontife, nommé à vie. Le pontife, littéralement « celui qui fait le pont », a pour mission d’ouvrir la voie vers les dieux. Gardien du droit sacré, dit pontifical, du calendrier rituel, de l’introduction des cultes étrangers, il contrôle en réalité tous les aspects du culte, privé comme public. Quant au grand Pontife, il est devenu, au fil de l’histoire de Rome, le chef suprême de la religion, avec le pouvoir de nommer les vestales, les flamines et le rex sacrorum, au point que l’empereur Auguste en adopta le titre et les attributions.
Bronze représentant un augure scrutant le ciel (musée du Louvre).
Bronze représentant un augure scrutant le ciel (musée du Louvre).

En regardant le ciel
Dotés d’un prestige presqu’aussi remarquable que les pontifes, les augures, dont l’existence remonte aux premiers temps de Rome, ont vu leur nombre s’accroître progressivement : de trois à l’époque de Romulus, ils sont montés à quinze sous le règne de César. Aucune entreprise politique ou militaire n’est concevable si les augures n’ont pas observé le ciel, le vol et les cris des oiseaux, à la recherche de l’approbation des dieux. Les signes divins ne manquent pas et sont de trois sortes : les auspices, qui viennent du ciel, comme la foudre et les nuages, et qui peuvent être « offerts » par les dieux ou « obtenus » par des moyens techniques soigneusement définis ; les omina, paroles ou événements fortuits nécessitant d’être interprétés pour annoncer l’avenir ; et, enfin, les prodiges, présages redoutés des Romains puisqu’ils sont des manifestations de la colère divine. Ils proviennent de catastrophes : tremblements de terre, chutes de pierre, ou de phénomènes naturels, comme les éclipses de lune. Les naissances d’animaux monstrueux ou d’êtres humains anormaux sont aussi tenus pour des signes néfastes qu’il faut immédiatement écarter : ces créatures sont noyées avant que les augures ne procèdent à une cérémonie expiatoire capable d’apaiser le courroux des dieux.
Autres prêtres spécialisés dans la lecture ou l’interprétation des messages divins, par l’examen des entrailles d’animaux sacrifiés, les haruspices sont un héritage de la culture étrusque dans laquelle ils jouissaient d’une grande considération. Absents à l’époque républicaine, ils n’ont été introduits à Rome que sous le règne de l’empereur Claude (41-54 avant J.-C.), lui-même entiché d’étruscologie, qui les constituera en collège de soixante mêmbres. Le recrutement des haruspices s’effectuait, dès l’enfance, au sein des plus grandes familles de la ville afin, selon l’opinion de Cicéron, « d’éviter que la religion ne tombe aux mains des gens de peu », ceux que le grand écrivain et homme politique qualifiait, avec une certaine condescendance, « d’haruspices de villages »…
Quand un homme est bien avec les dieux, ils lui font gagner gros, affirme sans détour l’un des personages du théâtre de Plaute.
Il dévoile ainsi, dans la légerté, un des aspects essentiels de la religion romaine : aucune action humaine ne peut se passer du soutien ou de l’accord des dieux, ce qu’à Rome on appelait la Pax deorum ou Paix des dieux. Cette nécessaire harmonie entre l’homme et le divin n’impliquait pas seulement d’observer avec attention les signes en provenance du ciel et de les interpréter, elle exigeait, dans l’intérêt de la cité, le respect d’un rituel, consacré par l’expérience, aussi codifié que celui qui guidait la vie de la famille. L’accomplissement de chaque acte de la vie publique suppose que soient déterminés à l’avance les jours fastes ou néfastes de l’année, d’où la nécessité d’instituer chaque année, sous l’autorité des pontifes, un calendrier religieux qui fixe aussi les jours festi, pendant lesquels se tiennent les fêtes religieuses, et les jours profesti, excluant toute cérémonie. Ces fêtes, propres à chaque mois, sont innombrables et de plusieurs types : fixes ou mobiles, comme les fêtes agraires, mais aussi dites « de circonstance », liées à la guerre, à la fécondité ou à la mort.
Scène des Lupercales.
Scène des Lupercales.

Un calendrier liturgique chargé
Le calendrier, que Rome nous a d’ailleurs légué, comprend douze mois. Les six premiers mois de l’année sont placés sous le patronage d’un dieu ou d’une activité religieuse. Ainsi, Janus, dieu du commencement, a-t-il donné son nom au premier mois, januarius, tandis que februarius provient de februus, mot signifiant « purifications » ; mars vient du dieux Mars et aprilis, d’Aphru, forme étrusque d’Aphrodite. Quant à maius, peut-être le pendant masculin de la déesse Maia, son patronage demeure incertain. Mais junius est le mois de la déesse Junon. Les six mois suivants tirent leur nom d’un chiffre indiquant la place de chacun de ces mois par rapport au mois de Mars, considéré comme le début de l’année dans les registres agraire et guerrier : quintilis, le cinquième, sextilis, le sixième, september, le septième, october, le huitième, november, le neuvième et décember, le dixième. À partir de la période impériale, quintilis est devenu julius, en hommage à Jules César, et sextilis s’est transformé en augustus, pour célébrer l’empereur Auguste.
Le mois de février est consacré aux expiations et au culte des morts. Le premier jour du mois, en présence du roi des sacrifices et du flamine de Jupiter, on se rassemble à proximité des bouches du Tibre, au bois sacré d’Hélernus, divinité du monde des ténèbres, pour sacrifier une brebis de deux ans. Suivent plusieurs fêtes réservées aux morts : les Parentales, qui durent neuf jours au cours desquels les âmes des défunts sont censées errer librement hors des tombeaux pour se rassasier des mets qui y ont été déposés ; les Feralia, où l’on sacrifie du menu bétail et qui doivent déboucher, selon le poète Ovide, sur un « temps de pureté, lorsqu’on a apaisé les morts en leurs tombeaux ». Mais la fête sans doute la plus originale du mois de février se déroule le 15, jour des Lupercales, dont le rituel évoque la recherche de la fécondité, humaine comme animale. Cette étrange cérémonie commence au Lupercal, grotte située à l’angle sud-ouest du mont Palatin et qui, selon la légende, aurait abrité les jumeaux Romulus et Rémus. C’est là que sont sacrifiés à Fanus-Lupercus, dieu bouc au pouvoir générateur, des boucs et un chien. Dans une sorte de simulacre de sacrifice humain, dont la finalité est demeurée obscure, le rex sacrorum effleure alors du couteau sacrificiel sanglant le front de deux jeunes gens de noble famille, qu’il prend ensuite soin de nettoyer à l’aide d’un linge imbibé de lait. Après un banquet où est consommée la chair des animaux sacrifiés, les Luperques, ou hommes-loups, prêtres recrutés au sein des familles aristocratiques, découpent, dans la peau des animaux, les februa -«lanières purificatrices ». Revêtus des seules dépouilles des boucs immolés, les hommes-loups courent autour du Palatin puis flagellent, à l’aide des lanières, le dos des femms stériles. La poète Ovide rappelle qu’à l’origine des Lupercales, un oracle aurait enjoint aux Romains, préoccupé par une baisse de la natalité dans leur cité, « que le bouc sacré pénètre les matrones d’Italie ».
Le mois de mars est dédié, comme il se doit, au dieu de la guerre, en même temps qu’à Juno Lucina, protectrice des femmes en couches, et à Juno Matronalia, patrone des mères de famille. Car, comme le rappelle encore Ovide, il n’est « point de soldats sans mère ». C’est en ce mois, qui ouvre la saison guerrière et qui symbolise aussi le renouveau de la nature et de la procréation, que les vierges vestales allument un nouveau feu dans le temple de Vesta. en remplacement du laurier fané, des rameaux fraîchement coupés sont placés devant la Regia et devant la maison des flamines. En mars également, se déroulent les danses des Saliens, les prêtres « sauteurs », chargés de garder les boucliers sacrés. Pour signifier au peuple romain que le temps de la guerre a commencé, les Saliens, revêtus d’une tunique rouge et d’une cuirasse de bronze, sortent les boucliers de la Regia et les promènent, sur un pas de danse à trois temps, à travers Rome pendant plusieurs jours.
L’anniversaire du temple de Minerve, sur l’Aventin, prend place aux Quinquatries, cinquième jour après les Ides de mars : quatre jours durant, sont organisés des sacrifices et des combats de gladiateurs, en hommage à « la déesse guerrière qui aime les épées tirées au clair ». Mais cest aussi aux Quinquatries que sont fêtés les arts et métiers : artisans, fileuses et tisseuses, peintres et sculpteurs, maîtres d’école sont alors à l’honneur.
Des "paroles lugubres"
Cataclysmes, séismes, foudre, inondations et épidémies sont autant de malheurs qu’il faut conjurer par des cérémonies expiatoires. À l’endroit où la foudre est tombée, l’haruspice enfouit sous un tertre de gazon les traces du feu céleste en prononçant, dit le poète Vulcain, « des paroles lugubres ». Après que le lieu ait été entouré d’une clôture de pierre en forme de puits, ou puteal, il devient religiosus. Pour combattre les ravages des maladies, on fait le vœu d’ériger un temple à Apollon, dieu de la santé. Si ce vœu s’avère impuissant à enrayer l’épidémie, les pontifes organisent des jeux scéniques ou une supplicatio au cours de laquelle le peuple romain, le front ceint de feuillage, fait le tour des temples pour implorer les dieux en offrant l’encens et le vin, tandis que de jeunes garçons et filles chantent des hymnes. Lorsqu’un « oiseau de malheur », aigle ou hibou, annonce une guerre civile,  les pontifes ordonnent la purification ou « lustration » de la ville, en prenant la tête de processions qui parcourent Rome, suivis des vestales, des augures, des Saliens et des flamines. Les citoyens se joignent au cortège, un pan de toge ramené sur la tête, en signe d’humilité.
Aux yeux des Romains, peuple guerrier s’il en fut, la guerre doit être « juste et conforme à la piété ». Elle nécessite le soutien et l’agrément des dieux et ne peut être engagée sans que des démarches préalables aient été accomplies. Les féciaux, prêtres spécialement dédiés à la gestion de le guerre et à la conclusion de traités, veillent à ce qu’aucune campagne militaire ne soit nefas, c’est-à-dire interdite par la religion. Se réclamant d’une « mission juste et saine », ils somment les peuples ennemis de fournir des réparations s’ils veulent éviter que les hostilités ne soient ouvertes. À l’expiation d’un délai consacré de trente-trois jours, si le peuple ennemi n’a pas déféré à l’injonction, le fécial, revêtu des ornements sacrés, déclare la guerre en ces termes :
Écoute, Jupiter, et toi, Janus Quirinus ; vous tous, dieux du ciel, et vous, dieux de la guerre, et vous, dieux de la terre, et vous, dieux des enfers, écoutez ! Je vous prends à témoins que ce peuple est injuste et ne s’acquitte pas de son dû.
Après consultation du sénat et lorsque la majorité des sénateurs a voté la guerre, le fécial regagne à nouveau la frontière et lance, sur le territoire ennemi, un javelot. Avec l’expansion de l’empire et l’éloignement géographique des pays ennemis, ce geste rituel est devenu hasardeux. C’est ainsi qu’on imagina de faire acheter par un soldat captif un lopin de terre, censé représenter le pays adverse, pour y lancer le javelot symbolique.
Un paysage religieux aussi varié que les peuples de l’empire
La politique d’annexion et d’assimilation de peuples étrangers, menée par Rome, a largement contribué à modifier le paysage religieux des Romains. On sait la place importante que la mythologie grecque y a occupé, au point que les dieux des deux peuples ont été le plus souvent confondus. Certains l’ont déploré, comme l’historien Tite-Live, qui constatait que « ce n’était pas seulement en secret, entre les murs des maisons, qu’on abolissait les rites romains. en public, au Forum, au Capitole, on voyait une foule de femmes n’observer ni en sacrifiant ni en priant les dieux, la coutume de leurs pères ». Mais il est certain que les rites hérités de la Grèce ont peu à peu pris le pas sur la liturgie traditionnelle romaine. L’épisode de la répression qui s’est abattue sur le culte bacchique, si violent qu’elle ait pu être, n’a pas fait disparaître totalement de dionysisme qui a survêcu à Rome au travers du théâtre et de l’art grec et dont témoignent certaines fresques ornant de riches villas romaines.
C’est par l’entremise de commerçants grecs, en contact avec des marins alexandrins, que les dieux égyptiens ont eux aussi gagné Rome, avec un succès certain auprès de la plèbe. Au point qu’en 59 avant J.-C., le sénat ordonne la destruction des autels de Sérapis et d’Anubis, dont il faudra accepter ultérieurement le rétablissement « sous la violence de l’intervention populaire ». Les triumvirs Antoine, Octave et Lépide, qui n’ignorent pas la ferveur populaire qui entoure les dieux du Nil, promettent alors l’érection d’un temple dédié à Isis et Sérapis. L’engagement ne sera aps tenu. et l’affrontement militaire entre Antoine et Octave prendra aussi des allures de guerre des dieux : Apollon face à celui que le poète Virgile appelle « l’aboyeur Anubis ».
Préoccupés par la propagation du culte d’Isis et d’Osiris et par l’attrait quasi romantique que ces deux divinités exerçaient sur l’imaginaire du peuple de Rome, Octave puis Agrippa prohibèrent totalement la pratique des cultes égyptiens, non seulement dans l’enceinte de la ville, mais « même dans les faubourgs en deçà d’un huitième demi-stade », soit moins d’un kilomètre.
L'empereur Auguste (63 av. J.-C.-14 ap. J.-C.).
L’empereur Auguste (63 av. J.-C.-14 ap. J.-C.).

Les fils des dieux
La religion romaine primitive, fondée sur une volonté collective mise au service de la grandeur de la cité, décourageait toute ambition individuelle. Même si l’histoire de la République démontre que les hommes politiques, trop tentés par le culte de la personne, ont du subir les attaques de leurs concitoyens, il n’en demeure pas moins que la divinisation de l’humain a touché Rome dès avant la période impériale. Ainsi, Scipion l’Africain entretient-il une rumeur qui lui prête une filiation directe avec Jupiter et Sylla se fait appeler « protégé d’Aphrodite ». Déjà, les victoires militaires qu’ils remportent valent aux généraux un culte spécial dans les laraires privés, aux côtés des dieux familiaux, et même l’érection de statues aux carrefours de la ville.
Jules César, qui inaugure les « consécrations impériales », aura droit à des sacrifices, à une confrérie de Luperques, à un flamine et à un lit de parade. Cicéron compare César à un dieu et le sénat lui confère le titre de Iuppiter Iulius. Dans le bûcher, monté sur le forum, les patriciennes vont jeter leurs bijoux, les toges prétextes ou les bulles de leurs enfants et les vétérans leurs armes.
L’empereur Auguste est cependant celui qui va poser les fondements d’un véritable culte impérial, en s’arrogeant le titre de divi Julii filius ou « fils du divin Jules » et en obtenant de l’État romain qu’il lui décerne les honneurs réservés aux dieux : le jour de sa naissance devient une fête officielle célébrée avec le plus grand faste et le mois de sextilis devient augustus. Même si l’empereur est un dieu mortel, un décret du sénat lui confère l’apothéose, ou consecratio, qui le transforme en être divin. Du sommet de son bûcher, allumé par les centurions, un aigle s’envole pour emporter son âme au nouveau diuus et tel magistrat romain affirme qu’il a vu son fantôme monter au ciel.

Retour sur une religion méconnue : la religion romaine

Statuette d'un prêtre romain.
Statuette d’un prêtre romain.

Les Romains eux-mêmes se voyaient volontiers comme les plus religieux, les plus pieux des hommes. De fait, la religion faisait partie de la vie quotidienne ; elle lui imposait son rythme, depuis les premiers jours de la vie jusqu’aux derniers. Mais cette religion du quotidien était également dépourvue de mythologie propre, au point d’avoir adopté sans vergogne les divinités du panthéon grec et même celles d’autres régions, notamment des divinités orientales. Cette vision, qui est celle que les historiens ont eu pendant des siècles, est aujourd’hui sujet à révision et les spécialistes se penchent avec un intérêt nouveau sur la vision du divin chez les Romains.
Si la religion était si présente dans tous les actes de la vie, c’est avant tout parce que les Romains voyaient la main des dieux partout, dans tout. C’est également parce que, dans l’espoir de parer à toute éventualité et de ne surtout pas fâcher les dieux, tout en ignorant d’ailleurs ce qu’ils désirent vraiment. Durant la période archaïque, ces divinités n’avaient pas non plus d’apparence humaine, comme les divinités grecques. Des divinités que les Romains adopteront à l’époque classique, sans pour autant abandonner leurs rites. De fait, et c’est un trait particulier de la religion romaine, rien n’est jamais supprimé. Au fil des siècles, malgré l’apport de religions nouvelles, aucun rite ne sera abandonné. Et c’est finalement fort logique et s’explique par la conception même de la religion romaine. En effet, on a dit que si les rites étaient intimement lié au quotidien de la vie, c’était dans le but de toujours satisfaire aux dieux, de parer à toute éventualité. La chose se répète dans l’addition des rites et des croyances, car pourquoi abandonné quelque chose qui pourrait éventuellement servir encore ?
Tête de Jupiter (statue antique).
Tête de Jupiter (statue antique).

Qui plus est, si les nouvelles religions attirent, elles n’ont pas le poids politique de la religion primitive. En effet, et c’est un autre aspect essentiel de la religion romaine, la religion est une sorte de garant de la légitimité du pouvoir. Et l’Etat est le médiateur entre les hommes et le divin. C’est pourquoi l’Etat romain est si attentif au respect des rites. D’ailleurs, le mot « religio » signifie « lien » ; un lien que les pouvoirs politiques ont le devoir de maintenir afin de maintenir la bienveillance des dieux ou de détourner leur colère.
On a dit qu’il n’y avait pas de mythologie proprement romaine. En fait, il semblerait bien que cette mythologie ait existé, mais qu’elle ait ensuite été désacralisée pour devenir un récit historique. Ce qui est certain, par contre, c’est que la vision romaine est imprégnée, comme toutes les mythologies indo-européennes, des trois éléments de la société : la souveraineté, représentée ici par Jupiter ; la guerre, incarnée par Mars ; enfin la fécondité et la prospérité qui seraient représentées par Quirinus. Jupiter, Mars et Quirinus, le trio que les trois flamines majeures illustrent. Que Jupiter et Mars soient un apport grec est évident, mais cela ne remet pas en question le schéma des trois divinités, représentants les trois fonctions majeures de la société. Qui plus est ils font sans doute une entrée assez rapide dans la religion romaine puisqu’on date du Ive siècle avant J.-C. l’apport des Grecs, via les Etrusques hellénisés et les marchands. Quant au dieu représentant la fécondité, son nom originel importe peu ; il correspond en fait à une constante dans les mythologies indo-européennes qui associent monde souterrain, chtonien, et fécondité -la mort et la vie.
Après Mars et Jupiter, les apports des différentes religions orientales vont se multiplier, au point, parfois, de prendre le pas sur la religion romaine. Cette dernière va devoir sa survie, comme on l’a dit, à son syncrétisme, à son pouvoir d’absorption. Une absorption d’autant plus facile que certains dieux sont forts proches des divinités vénérés dans la péninsule. C’est notamment le cas d’Aplu, dieu étrusque doté de pouvoirs guérisseurs. Au Ve siècle avant J.-C., lors d’une épidémie meurtrière, un temple voué au dieu Apollon est édifié à Rome. Aplu et Apollon, l’un vénéré à Rome, l’autre à Véies, une cité toute proche, ne feront bientôt qu’un, au point qu’Aplu le guérisseur disparaîtra. Dans les faits, d’ailleurs, Apollon guérisseur également, mais cette fois parce qu’il va perdre son don de la médecine au profit de son fils, Asclépios -Esculape pour les Romains- qui sera honoré à Rome dès le IIIe siècle.
Evolutive, dans un mouvement et une adaptation quasi permanente, la religion romaine apparaît dès lors comme bien plus complexe que la vision que l’on en avait initialement. Et son étude ne fait que commencer.

Attila, le fléau de Dieu

Attila arrêté par saint Loup aux portes de Troyes, qui sera épargnée par la fureur des Huns.
Attila arrêté par saint Loup aux portes de Troyes, qui sera épargnée par la fureur des Huns.

Etonnement, c’est avant tout sur une communication intense, une publicité presque mensongère qu’est basée la légende du fameux fléau de Dieu, Attila, le roi des Huns. Certes, le personnage n’avait rien d’un ange, mais sa réputation est largement surfaite.
Fils d’un certain Moundzouk, il succède à son oncle, Ruga, à la tête des Huns en 434. Et comme dans pratiquement toutes les tribus barbares, le pouvoir est partagé entre Attila et son frère aîné, Bléda. Pas pour longtemps cependant, Attila n’hésitant pas à faire assassiner son frère, trop pacifique à son goût, et à instaurer une autorité sans partage sur les tribus huns unifiées. De fait, les Huns, originaires d’Asie centrale, étaient installés depuis déjà quelques décennies sur les bords du Danube, en Pannonie. Et c’est en relativement bonne harmonie qu’ils vivaient, avec de nombreuses autres tribus barbares, dans l’empire d’Orient. Ils en étaient une composante même et, selon de nombreuses sources, Attila lui-même aurait été en partie élevé à la cour impériale et considéré comme un "ami de Rome". Voilà qui ne devait pas satisfaire le jeune souverain avide de conquêtes. D’où l’assassinat de Bléda, jugé trop diplomate. Sans compter qu’un personnage tel qu’Attila ne pouvait accepter un quelconque partage du pouvoir.
L’ambition, l’amour du pouvoir et de la conquête, de la guerre sans doute aussi : voilà ce qui caractérise Attila, le roi des Huns. Rien à voir avec la légende effrayante qui l’entourera durant des siècles. Car Attila et ses Huns -lesquels étaient en grande partie composés de Germains- n’étaient pas plus cruels que les guerriers lambda… sauf peut-être dans l’imaginaire des Romains, qui voient en lui leur dernier grand adversaire, ou dans celui des Barbares nouvellement installés en Gaule. Les premiers, en exagérant le "phénomène Attila", se présentaient comme un peuple encore vif, capable de se défendre contre le pire des fléaux ; les seconds, parce qu’ils faisaient partie de la coalition qui mettra fin à la guerre-éclair façon hunique, s’arrogeaient ainsi le titre de défenseurs de l’Occident, de l’empire. Voilà qui n’était pas rien et qui est de l’ordre de l’auto-promotion ou de la publicité plus que d’autre chose. Car le "phénomène Attila", si l’on exclu son vif désir de conquête, n’est rien qu’une série d’échecs : en Orient d’abord, en Occident ensuite d’où il sera bouté aux Champs Catalauniques (451) et, surtout, grâce à une "indemnisation" de l’empire romain d’Occident. Certes, les pillages, les viols, la mort font partie intégrante du parcourt des Huns ; mais guère plus que n’importe quelle autre armée. Qui plus est, comme on  l’a dit, Attila commandait une armée de mercenaires germaniques de tout poils plutôt qu’une armée nationale hun. Un agrégat de mercenaires qui explique peut-être une certaine cruauté, une volonté de pillage plus grande que dans d’autres armées et qui aurait contribué à la légende du "fléau de Dieu".