Raconte-moi une histoire…

Le Chat botté (illustration du XIXe siècle).
Le Chat botté (illustration du XIXe siècle).

Qu’est-ce qu’un conte ? Selon la définition que l’on trouve dans les ouvrages de littérature, il s’agit d’une nouvelle « à laquelle personne ne croit, ni l’auteur, ni le lecteur, et qui plaît seulement soit par le piquant du style, soit par l’extravagance des situations, soit par l’intention satirique ou philosophique… » Mais l’intention satirique ou philosophique est-elle vraiment ce qui motiva Perrault, le plus célèbre des auteurs de contes français ? On pourrait en douter…
Fils d’un avocat au Parlement, Charles Perrault se destine tout d’abord au droit, comme son père, avant de se laisser prendre par l’amour des belles lettres. En 1671, il entre à l’Académie française mais ses intérêts le poussent plus à écrire des poèmes et à discuter des points de littérature. Ce n’est qu’en 1697 que Perrault publie son premier recueil de contes avec Peau d’âne, une vieille légende populaire transmise d’âge en âge. Ainsi en sera-t-il de tous ses contes, de la Belle au bois dormant, au Petit Poucet, en passant par Riquet à la houppe et par le Chat botté. En fait, sous le titre des Histoires ou contes du temps passé, Perrault s’est fait le dépositaire de la mémoire populaire, pour le plus grand plaisir de tous. Et il n’y là aucune intention philosophique si l’on en croit Perrault lui-même :
Le conte de Peau d’âne est difficile à croire,
Mais tant que dans le monde on aura des enfants,
Des mères et des mères-grand,
On en gardera la mémoire.

L’amour des arts et de la connaissance au haut Moyen Age

Au temps des Mérovingiens et des Carolingiens, c’est généralement par les femmes que se transmettait la connaissance, le savoir. Et les femmes de l’aristocratie étaient parfois fort cultivées. Un des meilleurs exemples apparaît en la personne de Dhuoda, épouse du duc Bernard de Septimanie, comte de Barcelone.
Dhuoda, qui vit au IXe siècle, a elle-même composé un manuel d’éducation, le Libellus manualis, destiné à son fils de quinze ans qui vivait à la cour d’Aix-la-Chapelle.
Dans un style très personnel, inspiré de ses lectures, Dhuoda indique à son fils les devoirs d’un aristocrate et d’un chrétien, agrémente ses recommandations de poèmes de son cru et révèle même une grande connaissance des théologiens, tels que saint Augustin, saint Grégoire ou même saint Ambroise, son contemporain.
Si Dhuoda est l’auteur du premier manuel d’éducation connu, d’autres étaient artistes, comme une certaine Endé, « printrix et Dei adjutrix », c’est-à-dire peintre et religieuse, qui illustra, en collaboration avec le moine Emeterius, les Commentaires de l’Apocalypse de Beatus de Liébana. Plus ancienne peintre connue -elle exécute l’illustration des Commentaires de l’Apocalypse vers 975-, elle est également la seule, ce qui ne signifie nullement qu’elle ait été un cas particulier : en effet, l’histoire n’a également retenu que fort peu de noms de peintres masculins.

Petite histoire du manuscrit

Copiste de la fin du Moyen Âge (détail d'un manuscrit).
Copiste de la fin du Moyen Âge (détail d’un manuscrit).

On présente généralement l’imprimerie comme une véritable révolution. C’est effectivement le cas même si l’imprimerie n’a pas inventé la diffusion mais l’a placé dans une perspective plus large. En effet, nombre d’ouvrages antiques ou médiévaux ont été copiés et diffusés assez largement. C’est ce que l’on nomme les « manuscrits ». L’imprimerie ne fera que reprendre ce principe, destiné à répandre un ouvrage, à une échelle plus large, due à la facilité de fabrication que permettra la mécanique.
Le plus ancien manuscrit en langue française est celui de la Cantilène de sainte Eulalie, que l’on date de 881 après J.-C.. Et encore ne contient-il qu’un fragment de texte en français. Le plus ancien texte français est en fait un acte politique, le fameux Serment de Strasbourg qui verra la division de l’empire de Charlemagne entre ses héritiers. Prononcé en 843, le Serment de Strasbourg sous forme de manuscrit ne verra le jour qu’à la fin du Xe siècle. Il est cependant assez intéressant de noter que c’est donc un texte politique, l’acte de fondation de la Francie, de la Lotharingie et de la Germanie qui va initier la diffusion des textes en français.
Au Ixe siècle, la forme du livre est, en Occident, fixée depuis longtemps. C’est un ensemble de parchemins cousus entre eux et que l’on nomme « codex » et qui prend la place de rouleaux de parchemin nommés « volumen ». De nombreux documents, y compris littéraires, perdureront cependant sous la forme de rouleau et cela jusqu’au XVe siècle.
Avec le fin’amor et la littérature courtoise, la diffusion des manuscrits est déjà relativement importante mais elle ne prendra un essor significatif qu’au XIIIe siècle, période durant laquelle la langue française va subir de profonds changements. Des changements d’ailleurs tels qu’un François Villon, bachelier puis maître ès arts et poète du Xve siècle, montrera une ignorance totale de l’ancien français, c’est-à-dire du français antérieur au XIIIe siècle. Autant que la langue, le style littéraire va évoluer, au point que l’œuvre de Chrétien de Troyes, qui suscitait l’admiration et qui sera largement diffusée au XIIIe siècle, tombera en désuétude jusqu’au XVe siècle, époque vers laquelle quelques amateurs et mécènes se constituent de grandes bibliothèques. Et encore, le XVe siècle, avec notamment la Bibliothèque de Charles V qui initie la Bibliothèque nationale de France, est-elle essentiellement constituée de manuscrits scientifiques ou historiques. La vraie redécouverte de la littérature médiévale ne se fera qu’au XVIe siècle, date à laquelle apparaît l’imprimerie.

Les femmes aux temps des Lumières : art, sciences et littérature

Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696).
Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696).

Alors que l’on connaît les fameux salons pour leur préoccupation essentiellement politique, certains d’entre eux vont totalement les dédaigner préférant réserver toute leur attention aux arts… où l’on ne peut pas dire que les femmes eurent une place considérable.
Certes, on compte quelques exceptions, telles qu’Élisabeth-Claude Jacquet de la Guerre (v. 1660-1729), qualifiée par le Mercure galant de « merveille du XVIIe siècle », et qui s’illustre au clavecin au point d’attirer la bienveillance du roi lui-même ; comme Émilie d’Aubigny, dite la Maupin, et la Demoiselle Chantilly qui font leurs preuves dans le monde de l’opéra comique ; ou encore comme Madame Vigée-Lebrun, restée célèbre pour ses portraits de Marie-Antoinette et de ses enfants.

Mais, à l’exemple de nombreuses artistes ou intellectuelles de l’époque, Madame Vigée-Lebrun, elle-même fille d’un peintre de renom, signera certaines de ses premières œuvres du nom de son père, comme jadis la sœur des Van Eyck. Selon Andrée Michel, on peut d’ailleurs supposer que la plupart des femmes artistes sont restées anonymes, exposant leurs œuvres sous le nom d’un père ou d’un frère…
Cet anonymat se retrouve également dans le monde de l’écriture. Madame de Lafayette ne reconnaîtra qu’à la fin de sa vie -et encore à mots couverts- être l’auteur de La Princesse de Clèves ; quant à Mademoiselle de Scudéry, elle considère « qu’écrire, c’est perdre la moitié de sa noblesse » et publie ses premières œuvres sous le nom de son frère. Et Madame de Sévigné me direz-vous ? Serait-elle une exception ? Rien d’exceptionnel chez Madame de Sévigné, sinon un talent scriptuaire incontestable. Mais les Lettres de Madame de Sévigné… ne sont que des lettres, destinées à une lecture, sinon totalement privée, du moins de salon, certainement pas à la publication.
Est-ce à dire que la place de la femme n’a pas été ce qu’elle aurait pû être ou ce qu’elle aurait dû être au temps, tellement vanté, des Lumières ? 

L’invention monstrueuse de Frankenstein

Mary Wollstonecraft Shelley (1797-1851).
Mary Wollstonecraft Shelley (1797-1851).

Bien des gens de lettres connaissent l’anticonformisme du très célèbre poète anglais Percy Shelley. Mais, qui aurait l’idée d’associer son nom à Frankenstein ? Et pourtant, c’est à la femme du poète que l’on doit cette œuvre étonnante et mondialement connue, mettant en scène un savant du nom de Frankenstein qui crée un être fait de morceaux de cadavres volés dans les cimetières. Frankenstein ou le Prométhée moderne est un roman profondément noir, dans lequel le savant se laisse dépasser par sa création, ce qui fait sa modernité. Après cette œuvre, Mary Shelley écrira un seul autre roman, aussi sombre que le premier puisqu’il décrit la destruction de la race humaine. Elle mourra à Londres le 1er février 1851.

Les « femmes savantes » : les femmes et l’art au Moyen Âge

Christine de Pisan (v.1365-v.1430)Épouses, mères, religieuses, les femmes du Moyen Âge, et notamment des XIIe et XIIIe siècles, étaient également des « femmes savantes » qui s’illustrèrent dans des domaines aussi variés que la littérature, la théologie, la médecine. Ainsi c’est à une femme, Herrade de Landsberg, abbesse du Mont Saint-Odile de 1167 à 1195, que l’on doit la première « encyclopédie » illustrée, destinée à l’instruction des moniales de l’abbaye. Et c’est une œuvre colossale qu’Herrade a rédigée : sous le titre poétique de Jardin des délices, elle a réuni des extraits de la Bible et des principales études de théologiens ou de Pères de l’Église et traité « d’astronomie, de chronologie, d’agriculture et horticulture, de toutes sortes de questions touchant l’homme, les arts, l’histoire », note Régine Pernoud. Mais Herrade de Landsberg n’est pas la seule religieuse à s’être préoccupée de l’instruction de ses sœurs.
Héloïse, que l’on connaît surtout pour son aventure avec Abélard, donne une idée intéressante du degré de culture de certaines femmes au XIIe siècle. Lorsqu’elle rencontre Abélard, elle a déjà acquis une solide culture classique -philosophie et littérature- et la correspondance qu’elle entretiendra avec son ancien amant ressemble plus souvent à une discussion théologique ou philosophique qu’à un entretien amoureux. C’est d’ailleurs elle qui demandera à Abélard de rédiger un programme d’éducation -comprenant le grec, l’hébreu, le latin- afin de développer, chez les religieuses de son couvent, une meilleure compréhension de l’Écriture.
Ne voit-on pas également Robert de Sorbon se rendre au béguinage de Paris, où la maîtresse du lieu enseignait, afin d’assister à ses cours et même prendre quelques notes ? À l’époque, les béguinages, où se regroupaient des laïcs, hommes ou femmes, qui vivaient en communauté, sans prononcer de vœux et se consacrant au travail et à la prière, apparaissent d’ailleurs comme des hauts-lieux de la connaissance et de la discussion. Et la correspondance que Robert de Sorbon entretint pendant des années avec les béguines de Cambrai et de Paris révèle assez clairement la haute estime en laquelle il les tenait.
Outre leur apport à la culture, certaines femmes avaient également des connaissances plus « scientifiques » et même médicales. En effet, déjà à l’époque carolingienne, c’étaient les femmes qui assuraient les accouchements et les moniales fondaient, en même temps que leurs abbayes, des Hôtels-Dieu, c’est-à-dire des hôpitaux, où elles assuraient les soins. Au bas Moyen Âge, certaines femmes auront même le statut reconnu de médecin, comme une certaine Hersent, que Saint Louis désigna pour l’accompagner à la croisade. Malheureusement, l’exercice de la médecine échappera aux femmes dès la fin du XIIIe siècle, sous la pression de l’Université.
Hildegarde de Bingen
Hildegarde de BingenParmi ces « femmes savantes » que nous venons de voir, un nom se détache cependant : celui d’Hildegarde de Bingen. Selon le mot de Régine Pernoud, « avec Hildegarde, nous nous trouvons devant une femme qui est une réelle “ encyclopédie vivante ” ».
Née à Bermershein, en Hesse, Hildegarde est confiée, dès l’âge de huit ans, aux bénédictines de Disibodenberg, situé sur les bords du Rhin. Elle prend le voile à quinze ans et, à trente-huit ans, en 1136, elle devient abbesse du couvent.
Visionnaire, Hildegarde a déjà acquis une certaine renommée dans sa région lorsqu’en 1147 l’archevêque de Mayence soumet son premier ouvrage, Connais les voix du Seigneur (elle l’a commencé en 1141 après sa première expérience mystique), à l’assemblée réunie pour un synode à Trêves. L’ouvrage est applaudi, les écrits d’Hildegarde cautionnés par les plus hautes instances de l’Église -notamment le pape et saint Bernard de Clairvaux-, aussi la moniale décide-t-elle de poursuivre son œuvre.
Le Livre des mérites, le Livre des œuvres divines succèdent à Connais les voix du Seigneur et traitent tour à tour, et avec un grand sens poétique, de la morale chrétienne, des sciences et de la doctrine de l’Église, révélant l’étonnant savoir de cette moniale. Une Vie de saint Disibod, une Vie de saint Rupert, un Livre de médecine simple, un Livre de médecine composée et les quelques trois cents lettres qu’elle a adressé aux grands de ce monde -roi, pape, empereur- ne peuvent que renforcer cette idée et rév, èlent que, comme d’autres femmes de son temps, Hildegarde avaient des « connaissances médicales approfondies ». Mais Hidegarde de Bingen ne se cantonne pas à l’écriture : elle prêche, écrit des poèmes, compose pas moins de soixante-dix symphonies et fait preuve, dans l’administration des moniales, d’une grande clairvoyance et d’une certaine connaissance juridique.
Le fin’amor et la célébration de la femme
Si Hildegarde de Bingen se révèle poète à ses heures, elle est loin d’être la seule. Mais, avant de découvrir quel fut le rôle des femmes en tant qu’auteurs, il est intéressant de voir quelle vision la littérature médiévale a donné de la femme.
Les chansons de geste, qui apparaissent au tout début du XIIe siècle dans les pays de langue d’oïl ne font pas une bien large part à la femme, loin s’en faut. Dans la Chanson de Roland, par exemple, si le héros a bien une fiancée, Aude, il ne semble pas s’en inquiéter et, à l’heure de mourir, toutes ses pensées vont vers son frère d’armes, Olivier. Guillaume d’Orange est, comme la Chanson de Roland, une célébration du guerrier, même si Guibourc, l’épouse de Guillaume, joue un petit rôle. En fait, la femme ne semble entrer en littérature qu’avec l’émergence du fin’amor.
Né dans les pays de langue d’oc, le fin’amor est l’expression poétique de l’idéal de l’amant courtois, une apologie de la douceur de vivre. Les troubadours célèbrent alors la langueur, le bon vin, le soleil, la beauté et, avec plus ou moins de courtoisie, la femme, objet de leur passion. Mais le fin’amor repose également sur l’idée que l’amour se confond avec le désir. Et le désir, une fois assouvi, disparaît, d’où la peur de l’assouvir vraiment. L’amour doit donc se mériter et si, dans la littérature courtoise originelle, la femme est accessible, ce n’est que difficilement.
Un des premiers et des plus grands troubadours célébrant le fin’amor est sans conteste Guillaume IX, duc d’Aquitaine, qui contribuera de manière significative à faire du fin’amor un véritable art de vivre. Peu à peu, et sans doute sous l’influence d’Aliénor d’Aquitaine, petite-fille de Guillaume IX, cet art de vivre va s’étendre au Nord, aux pays de langue d’oïl. Là, il va se transformer lentement et devenir ce que l’on a appelé « l’amour courtois ». 
L’amour courtois et la femme-objet
Scène d L’amour courtois, terme inventé au XIXe siècle, désigne l’amour idéalisé et stylisé que chantaient les trouvères. Il y a donc bien une distinction à faire entre fin’amor du Midi et amour courtois, tel que le célébraient les pays d’oïl. Ainsi, la courtoisie du Nord met en avant les notions de loyauté, de générosité, d’élégance morale, de fidélité. La femme, qui est souvent idéalisée, n’est en fait qu’un acteur de second rôle, le premier étant tenu par le soupirant. Subissant toutes sortes d’épreuves, le héros doit donc s’élever, progresser en bonté, en générosité, en valeur, pour être digne de la dame, parangon de toutes les vertus. Une vision de la femme qui n’est pas plus réaliste que les écrits leur attribuant tous les défauts…
 Selon Huizinga, « aimer courtoisement est, pour le noble du XIIe siècle, la grande affaire de sa vie. C’est donc un idéal de culture se fondant avec celui de l’amour ». Mais sans doute faut-il voir dans cet « idéal de culture » une échappatoire, apparu bien à propos pour calmer les cadets de la noblesse. À cette époque, en effet, seul les aînés se mariaient et héritaient du fief. Les cadets ne se sentant pas de vocation à la prêtrise étaient condamnés à vivre en célibataire… jusqu’à ce que leur suzerain leur donne les moyens de « s’installer ». L’amour courtois permettait donc à ces chevaliers d’avoir un objet d’amour et même d’adoration… et de se rapprocher de leur seigneur. En effet, lorsque l’on étudie les romans courtois, on constate que l’objet de l’amour du héros est toujours la femme de son suzerain -Lancelot et Tristan en sont les meilleurs exemples. Il ne recherche donc pas tant l’amour de la dame -que de toute façon il n’aura jamais- que l’amitié de son seigneur, amitié qu’il extériorise en courtisant sa dame.
De La Male dame à la Bonté des femmes
La littérature médiévale était-elle profondément misogyne ? C’est ce que veulent nous faire croire certains érudits mais, comme pour tout, la vérité est rarement aussi tranchée.
Si on lit certains poèmes de Guillaume IX d’Aquitaine, on peut être choqué par les propos licencieux. Mais, à travers ses mots, tour à tour crus et poétiques, le duc d’Aquitaine célèbre réellement la femme, qui pour lui est avant tout belle et objet de désir. Quant aux romans courtois, ils semblent faire peu de cas de la femme en elle-même et célèbrent avant tout l’idéal de chevalerie. En fait, toute la littérature médiévale oscille entre ces deux tendances.
Ainsi, Dame escoillée ou La Male dame, poème normand du XIIIe siècle, joue sur l’inversion de l’image courtoise et dépeint une femme tyrannique avec son époux, le contredisant toujours. Par contre, à la même époque, Nicole Bozon compose Bonté des femmes qui, comme l’indique son titre, célèbre la femme sans pour autant l’idéaliser.
Le mécénat féminin
Comme on a pu le voir, les femmes étaient, à l’époque médiévale, souvent fort cultivées et elles eurent un rôle certain à jouer dans la propagation de la courtoisie.
La première d’entre elles est, sans conteste, Aliénor d’Aquitaine. Petite-fille du troubadour Guillaume IX, elle a été élevée dans la culture littéraire du Midi. Son arrivée à la cour de France et, plus tard, à celle d’Angleterre va grandement faciliter la propagation de cette culture dans les pays du Nord et elle peut être considérée comme un personnage central dans la renaissance médiévale du XIIe siècle. Mécène et protectrice des arts, elle influencera des troubadours, comme Bernard de Ventadour ; Wace lui dédiera le Brut et la Chronique des ducs de Normandie et Benoît de Saint-Maure son célèbre Roman de Troie. Tous les spécialistes de la littérature médiévale insistent également sur le rôle qu’a eu Aliénor dans la diffusion de la légende de Tristan. Mais, « l’un des aspects les plus frappants du mécénat d’Aliénor est son caractère féminin ». Et en effet, on peut dire qu’elle a contribué très largement à permettre à la « dame » de faire une entrée triomphale dans la société comme dans la littérature.
Mais Aliénor d’Aquitaine est loin d’être un cas unique et ses enfants, profondément marqués par ce qui prend l’allure d’un art typiquement familial, vont étendre et pérenniser son action. Ainsi, Richard Cœur de Lion, qui se piquait d’être un peu troubadour, écrira des poèmes ; Marie de Champagne fournira à Chrétien de Troyes le sujet de Lancelot ou le Chevalier à la charette, véritable « somme » sur la courtoisie, et fera de la cour de Champagne un des hauts-lieux de l’art courtois ; comme sa sœur, Alix de Blois se révélera un grand mécène, de même que Mathilde, épouse du duc de Bavière et de Saxe, pour qui la Chanson de Roland sera traduite en allemand ; quant au rayonnement des troubadours à la cour de Castille, il est également à mettre en rapport avec la présence d’Aliénor, une autre fille de la célèbre duchesse d’Aquitaine.
Tobairitz et autres poètes
Tout cela est très bien me direz-vous, mais il ne s’agit là que de mécénat. Que l’on sache, aucune des filles d’Aliénor n’a rien écrit qui ait été diffusé. Soutenir est une chose, influencer également, mais l’écriture était-elle donc l’apanage des hommes ? Eh bien non. On connaît le nom d’environ quatre cent cinquante troubadours, parmi lesquels une bonne vingtaine de femmes : les tobairitz.
Ce terme méridional désigne soit les jongleuses accompagnant les troubadours, soit les interprètes -de trobar : chanter-, soit les auteurs elles-mêmes. On ne sait pas grand chose des tobairitz, qui intriguent plus qu’autre chose. Pourtant, leur existence permet de penser que, non seulement les femmes écrivaient, mais qu’elles prenaient également part aux joutes poétiques et qu’elles les organisaient. Ainsi, Marie de Ventadour (fin XIIe-début XIIIe siècle), épouse d’Elbe V, est célèbre à la fois comme auteur, pour ses dialogues avec Gui d’Ussel, comme inspiratrice de plusieurs poètes et pour avoir abrité des joutes, dans la plus pure tradition des cours d’amour.
De même, la comtesse de Die, qui vécut sans doute dans le dernier quart du XIIe siècle, est l’auteur de quatre cansos -poèmes lyriques- et d’une tenso -dialogue ou discussion-, œuvres où, dans un style pur, la passion et la sincérité prédominent. Et si l’on connaît mal la vie de la comtesse de Die, ses œuvres supposent « une grande culture et une aisance littéraire surprenante ».
Une autre poète médiévale, célèbre pourtant, a gardé sa part d’ombre. Les lais de Marie de France sont connus mais nul ne sait vraiment qui était leur auteur. Son prénom seul est connu, grâce à une note laissée dans ses Fables :
Marie ai nun, si sui de France
Marie ai nom et suis de France.

Marie de France apparaît cependant comme l’un des auteurs les plus intéressants de la période médiévale. En effet, s’inspirant des contes de la tradition celtique, elle les a combinés avec le monde courtois du XIIe siècle. Voilà qui suppose déjà une certaine culture, puisqu’elle a trouvé ses « contes » chez Ovide, dans le Roman d’Eneas ou encore chez Wace. Selon Rychner, Marie nous offre « un bon exemple de ce qu’une culture et une pensée “ renaissantes ” peuvent apporter de “ moderne ” à la littérature… »
Culture et savoir… malgré tout
S’il ne fait plus de doute que les femmes étaient cultivées au XIIe siècle, qu’en est-il du reste de la période médiévale, soit des trois siècles suivants ?
Une décision malheureuse va, au XIIIe siècle, éloigner les femmes des filières classiques du savoir : leur exclusion de et par l’Université.
À l’origine, l’Université n’était qu’une « corporation » regroupant maîtres et écoliers. Mais, en 1215, elle va acquérir, selon les termes de Jean Favier, son « indépendance juridictionnelle et intellectuelle », notamment vis-à-vis de l’autorité épiscopale. Ainsi, maîtres et écoliers ont désormais la haute-main sur l’administration de l’Université, une Université qui se veut uniquement cléricale… et donc masculine (il est à noter cependant que l’Université de Paris tenta pendant deux siècles d’évincer également les ordres mendiants).
Exclues, les femmes sont donc privées du droit de recevoir son enseignement et de passer des diplômes. C’est justement ce qui justifiera l’interdiction aux femmes, par l’Université, de pratiquer la médecine. Elles ne pouvaient être médecins n’ayant pas les diplômes requis, diplômes qu’on leur refusait le droit de passer…
Cela n’empêchera cependant pas les femmes d’acquérir des connaissances ou encore d’écrire. C’est le cas de Marguerite Porète, célèbre béguine du XIVe siècle, qui fut brûlée à Paris en 1310. Adepte de la doctrine du Libre-Esprit, elle rédigea un véritable ouvrage doctrinal sous le titre Miroir des âmes simples. Plus tard, Christine de Pisan s’imposera dans le monde littéraire de l’époque.
Une chroniqueuse à la cour de France
Italienne d’origine, Christine de Pisan arrive en France vers l’âge de quatre ans, lorsque son père devient médecin et astronome-astrologue à la cour de Charles V. Mariée à quinze ans, elle devient veuve, en 1389 : elle n’a alors que vingt-cinq ans et trois enfants à charge, sans compter une mère et une nièce. Placée dans une situation matérielle extrêmement difficile avec la mort de son mari, Christine décide donc de se remettre à l’étude, tout en écrivant.
Déjà auteur de pièces lyriques et de ballades, Christine de Pisan va véritablement asseoir sa renommée en s’attaquant à la toute-puissante Université. Soutenue par Jean Gerson, théologien initiateur de la « dévotion moderne », elle se lance dans une critique acerbe de l’œuvre de Jean de Meung, le Roman de la Rose. La discussion durera trois ans et Christine en tirera, outre un Débat sur le Roman de la Rose, une grande notoriété.
Abandonnant le style léger des ballades, elle se lance alors dans des  œuvres didactiques, telles que le Livre de la Cité des dames, où elle fait l’apologie de la sagesse féminine, l’Epistre Othea, dont elle assurera en partie l’iconographie, le Livre de paix, où elle appelle les princes à la concorde et le Livre de la mutacion de fortune. Elle deviendra également la première femme chroniqueur en rédigeant le Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V. S’étant retirée au couvent de Poissy, Christine renouera une dernière fois avec l’écriture en composant, après le sacre de Charles VII, le Ditié de Jehanne d’Arc.
Auteur prolixe, Christine de Pisan prouve également, à travers ses écrits, que les femmes de la fin du Moyen Âge avaient encore une certaine culture. C’est d’ailleurs ce que confirme l’étude des bibliothèques, des livres de compte ou même des testaments.
Que lisaient-elles ?
La recherche de Bertrand Schnerb, spécialiste de la Bourgogne aux XIVe-XVe siècles, sur Marguerite de Bécourt comparée à celle de Jacques Paviot sur la comtesse de Tonnerre permet d’avoir une vision, qui pour nous sera exemplaire, du niveau de culture des dames nobles -grande ou moyenne noblesse- au milieu du XVe siècle.
La bibliothèque de Marguerite de Bécourt, qu’elle détaille elle-même dans son testament, comporte vingt-quatre manuscrits, ce qui n’est pas rien, parmi lesquels de grands classiques. On trouve deux livres de prière à l’usage des laïcs, huit traités de dévotion ou de morale, trois œuvres antiques ou ayant trait à l’Antiquité, cinq ouvrages d’histoire ou sur la façon de gouverner et trois œuvres littéraires : le Livre de Lancelot du Lac, le Roman de la Rose et le Cité des Dames de Christine de Pisan. Certes, outre les trois derniers ouvrages cités, cette bibliothèque paraît bien rébarbative et on pourrait penser qu’ils ne sont là que pour « faire genre », s’ils n’étaient pas tous en français, ce qui suppose qu’ils étaient destinés à être lus et étudiés.
Jeanne de Chalon, comtesse de Tonnerre (v. 1388-v. 1450), semble, quant à elle, détenir la « bibliothèque type » du XVe siècle. Elle possède elle aussi des livres de prières, dont une Bible en français, des ouvrages historiques ou considérés comme tels, surtout axés sur l’Antiquité, des ouvrages didactiques, deux volumes traitant de géographie, Mappemonde et le Livre de Mandeville, et le Roman de la Rose, un incontournable.
En comparant ces deux études, on peut donc dire que les dames nobles du XVe siècle ne lisaient qu’en français, aimaient être guidées dans leurs prières et se passionnaient pour les œuvres permettant de s’évader, que ce soit par le roman ou par les récits de voyages. En outre, l’étude de Jacques Paviot nous apprend que Jeanne de Chalon réunissait volontiers autour d’elle un petit cercle d’intellectuels, généralement des religieux, avec lesquels elle aimait à discuter morale et spiritualité. Pour ce faire, on suppose donc qu’elle possédait déjà une solide connaissance doctrinale et théologique propre.

Archiloque, l’art de la satyre

Clio, muse grecque de la poésie, d'après une statue antique.
Clio, muse grecque de la poésie, d’après une statue antique.

Pour trouver l’inspiration, Archiloque n’eut qu’à reprendre sa vie, tant elle fut pleine de rebondissements et, surtout, émaillée de malheurs.
Fils d’un citoyen important de Paros et d’une esclave, Archiloque devait, tout d’abord, être, légitimement, privé de l’héritage paternel ; amoureux d’une jeune fille, il fut sèchement éconduit par le père de celle-ci, le père et la fille devenant dès lors les cibles de ses satyres. Des satyres tellement cruelles que tous deux finiront par se pendre. La misère allait ensuite pousser Archiloque à s’engager dans le métier des armes… où seule sa plume allait trouver quelques inspirations. De fait, il apparaît que le poète faisait un bien piètre soldat, se vantant d’avoir fuit dans le combat, raillant les valeurs militaires et tout ce qui faisait la base de la fierté grecque. Malgré tout, il semblerait bien que ce soit lors d’un combat, vers 640 avant J.-C., qu’Archiloque devait périr.
Si la vie d’Archiloque fut loin d’être brillante, sa réputation, après sa mort, subit un tout autre sort. Considéré comme l’inventeur des rythmes jambiques, le poète devait être considéré comme l’égal d’Homère, avec, en sus, un véritable désir de choquer, de dénoncer le monde grec tel qu’il était.

Héloïse et Abélard : une histoire romancée

Héloïse et Abélard, d'après le tableau d'Edmund Blair Leighton (1882).
Héloïse et Abélard, d’après le tableau d’Edmund Blair Leighton (1882).

Tout le monde connaît l’histoire d’Héloïse et Abélard ; du moins, tout le monde pense la connaître. Voici donc cette aventure telle qu’elle est rapportée par les historiens du XIXe siècle et, à leur suite, par certains de nos contemporains.
Issu de la petite noblesse bretonne, Pierre Abélard, né en 1079, préfère les études à la carrière des armes et, abandonnant ses prérogatives d’aîné, devient l’élève du maître en théologie Guillaume de Champeaux à Paris. Il fonde sa propre école de pensée, basée sur la logique aristotélicienne et son enseignement, qui annonce déjà celui de saint Thomas d’Aquin, provoque un engouement immense dans le milieu universitaire.
En 1118, déjà chanoine de Notre-Dame de Paris, Abélard, qui n’a pas encore été ordonné prêtre, s’éprend de sa jeune élève, Héloïse, nièce d’un autre chanoine, Fulbert.
Les deux amants prennent la fuite et se marient dans la clandestinité. Ils ne peuvent cependant pas échapper à la colère de Fulbert qui fait émasculer Abélard. Ce dernier prend alors l’habit monacal à Saint-Denis et Héloïse entre au couvent du Paraclet.
Voilà donc une aventure qui ressemble sur bien des points à celle de Tristan et Iseult : amour impossible, contrecarré par un homme de pouvoir et qui finit tragiquement. Fort bien, mais c’est oublier le rôle d’Abélard ainsi que celui d’Héloïse, pauvre fille menée dans un couvent après avoir « fautée ».
Rappelé par ses élèves, Abélard va reprendre son enseignement et s’opposera à saint Bernard en tentant d’accommoder la raison avec la Révélation. Condamné pour la seconde fois par les tribunaux ecclésiastiques, il se réfugiera auprès de son ami Pierre le Vénérable, abbé de Cluny et, réconcilié avec la papauté, s’installera finalement au prieuré clunisien de Saint-Marcel où il mourra, en avril 1142.
Quant à Héloïse,  qui, lorsqu’elle rencontre Abélard, elle a déjà acquis une solide culture classique -philosophie et littérature-, elle va entretenir une correspondance –célèbre- avec son ancien amant. Mais bien plus à une discussion théologique ou philosophie qu’à un entretien amoureux que l’on assiste. C’est d’ailleurs elle qui demandera à Abélard de rédiger un programme d’éducation -comprenant le grec, l’hébreu, le latin- afin de développer, chez les religieuses de son couvent, une meilleure compréhension de l’Écriture.

Isabelle Charrière ou la lutte d’une âme solitaire

Portrait d'Isabelle Charrière (1740-1805).
Portrait d’Isabelle Charrière (1740-1805).

"Compatissante par tempérament, libérale et généreuse par penchant [elle] n’est bonne que par principe ; quand elle est douce et facile, sachez-lui-en gré, c’est un effort". C’est par ces mots, extrait de son Portrait de Zélide, qu’Isabelle Charrière se dépeint.
Née Van Tuyll van Serosken van Zuylen, cette noble d’origine hollandaise épouse en 1766 le précepteur de son frère qu’elle accompagne alors en Suisse. Ouverte aux idées nouvelles des Lumières, lectrice de Diderot et de Rousseau, elle mène une existence morne auprès d’un époux bègue et mathématicien. Une existence qui ne sera éclairée que par son amour platonique pour Benjamin Constant. Mais la dame de Charrière est avant tout un esprit éclairé qui se pique de modernité tout en demeurant dans le plus strict conservatisme. Un conservatisme qui fait d’elle un auteur délicat, poète à ses heures, satirique souvent comme dans Mistress Henley, qui dépeint les mœurs d’une petite cité, où comme dans Caliste ou les lettres de Lausanne, un roman autobiographique qui pose le problème de la femme en butte aux préjugés du monde et aux conventions sociales.

Alexandre Dumas et la naissance du roman populaire

Qu’est-ce que l’histoire ? Un clou auquel j’accroche mes romans.
Alexandre Dumas se définit lui-même par ses mots : il n’est ni un historien, ni un érudit, seulement un « scénariste de l’histoire ». Par sa maitrise des mots et les personnages inoubliables qu’il campe, il fait rêver, depuis un siècle et demi, des générations de Français.
Né à Villers-Cotterets en 1802, le fils du général Davy de la Pailleterie Dumas, acquiert la notoriété en 1829 avec Henri III et sa cour. Mais, c’est grâce au Comte de Monte-Cristo en 1844, suivi de la trilogie des Trois Mousquetaires (1844), de Vingt Ans après (1845) et enfin du Vicomte de Bragelonne (1848-1850), qu’il devient le maître du roman populaire. Prenant pour toile de fond l’histoire de France, il fait revivre, par son style alerte, les guerres de religion, le Paris de la Restauration ou les derniers jours de la monarchie.
Auteur fécond, Alexandre Dumas meurt à Puys, en 1870, laissant à la postérité les plus belles pages du roman populaire historique.