Shelley, le poète bohême

Juillet 1822, un bûcher funéraire illumine l’embouchure du Serchio. De l’encens, du sel, de l’huile, du vin et un exemplaire du dernier ouvrage de Keats font office d’offrandes… Autour du bûcher, Byron et Leight Hunt rendent un dernier hommage à leur ami Percy Bysshe Shelley, mort le 8 juillet dans un malheureux accident de bateau.
Fils d’un « gentleman-farmer » du Sussex, Shelley devient, dès son entrée à Oxford, celui par qui le scandale arrive : en première année, il est renvoyé pour avoir écrit un pamphlet intitulé La nécessité de l’athéisme, à dix-neuf ans, il se marie contre l’avis de son père et se lance dans la satire sociale puis dans la poésie romantique.
Errant d’Irlande, où il luttait pour l’émancipation, au Pays-de-Galles, du Devon à la Suisse et à l’Italie, Shelley est, comme Byron, le type même de l’écrivain itinérant. Torturé, narcissique, bohême, il est sans doute le plus grand poète lyrique de l’école romantique anglaise.

L’histoire selon Commynes

Philippe de Commynes (1447-1511), d'après une gravure du XIXe siècle.
Philippe de Commynes (1447-1511), d’après une gravure du XIXe siècle.

Grand négociateur, diplomate, chambellan du duc de Bourgogne, c’est pour ses talents littéraires que Philippe van den Clyte, seigneur de Commynes, est demeuré célèbre.
Ce jeune noble flamand, filleul du duc Philippe le Bon et sachant aussi bien le français que l’italien, l’allemand ou l’espagnol, entre à la cour bourguignonne où il entreprend une carrière diplomatique. À la suite de l’affaire de Péronne (1468), il entre au service de Louis XI qui le fait sénéchal de Poitou puis ambassadeur.
À la mort du souverain, en 1483, Commynes prend le parti de Louis d’Orléans contre la régente Anne de Beaujeu et s’engage dans la « Guerre folle ». Disgracié, emprisonné, il ne retrouve son rang qu’à l’avènement de Charles VIII, qu’il accompagne en Italie et pour lequel il entreprend des négociations.
Après le couronnement de Louis XII, Commynes se retire et se consacre à la rédaction de ses Mémoires, un document essentiel sur les règnes de Louis XI et de Charles VIII et dans lequel l’auteur analyse les caractères, les situations et tente d’expliquer, voire de justifier, certains événements.
Plus qu’un chroniqueur, Philippe de Commynes est le premier historien moderne.

Calderon de la Barca, poète du ciel et de l’Espagne

Pedro Calderon de la Barca (1600-1681).
Pedro Calderon de la Barca (1600-1681).

Fils d’un fonctionnaire de famille noble, Pedro Calderon de la Barca avait été ou s’était initialement destiné à une carrière ecclésiastique. Des études à l’université d’Alcala puis à celle de Salamanque ; des études de théologies confirment cette décision, jusqu’à ce que Calderon de la Barca y renonce et se lance dans une double carrière : théâtrale et militaire. Côté théâtre, il devait rapidement occuper une place de choix parmi les auteurs dramatiques qui fournissaient la cour de Philippe IV, devenant le dernier grand dramaturge du Siècle d’or après la mort de Lope de Vega. Côté guerrier, Calderon de la Barca allait combattre en Italie, dans les Flandres et entrer dans l’ordre des chevaliers de Saint-Jacques.
Entré en 1640 au service du duc d’Albe, le poète-guerrier allait poursuivre dans la carrière poétique et dans la vie mondaine  jusqu’à ce qu’il décide, en 1651, à l’âge de cinquante-et-un ans, de reprendre son destin initial et d’entrer dans les ordres. Unissant ses deux vocations, il poursuivit son activité poétique tout en bénéficiant, dans les nominations ecclésiastiques, de la faveur royale : il obtint ainsi une prébende à Tolède en 1653 puis le titre de chapelain honoraire du roi en 1657.
Représentant distingué de "l’auto sacramental" et de la "comedia", deux genres originaux du théâtre espagnol, Calderon de la Barca assis sa prééminence dans le drame religieux au point d’acquérir le surnom de "poète du ciel". Une préoccupation que Calderon avait jusque dans ses "comedias" où il mettait en scène, à l’image d’ailleurs de nombreux auteurs de son temps, les passions essentielles des Espagnols de son temps, à savoir la fidélité au roi, l’intransigeance de la foi, l’honneur, l’esprit chevaleresque.

Les Mémoires de Saint-Simon : un brûlot contre la monarchie

Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755).
Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755).

Ennemi des Jésuites, des bâtards de Louis XIV et de ses ministres « bourgeois » comme Louvois ou bien Colbert, très attaché à son double titre de duc et pair du royaume de France et affligé, selon Voltaire qui l’admirait, « d’une nuque raide impropre à la condescendance et à la courtisanerie », Louis de Saint-Simon est sans aucun doute le mémorialiste le plus fécond, le plus aigu et aussi le plus amer de toute l’histoire littéraire française.
Extraordinaire portraitiste, doué d’une plume incisive, Saint-Simon a dépeint, avec un réalisme au vitriol, la société et la cour de Versailles, avec son lot de mesquineries, de lâchetés, de complots dérisoires et son étiquette absurde.
À sa mort, survenue le 2 mars 1755, à  quatre-vingts ans, Saint-Simon, qui  a consacré plus de trente années à la rédaction de ses Mémoires, n’a montré des fragments de cette œuvre immense -une vingtaine de volumes- qu’à de rares privilégiés. Cinq ans plus tard, en 1760, le manuscrit, qui constitue un véritable brûlot contre la monarchie, est saisi sur l’ordre de Choiseul puis transféré aux archives du ministère des Affaires étrangères : le ministre de Louis XV suspectait sans doute Saint-Simon, qui fut ambassadeur auprès de l’Espagne en 1721, de révéler… des secrets d’État ! Il faudra attendre la veille de la Révolution (1788) pour voir une partie de l’ouvrage publiée. Et sous la Restauration, on restitue le manuscrit à sa famille, mais l’édition définitive paraîtra bien plus tard, entre 1879 et 1928, grâce à un admirateur du duc, l’historien de Boislisle…

Rutebeuf, le poète d’infortune

Illustration d'un poème de Rutebeuf (XIIIe siècle).
Illustration d’un poème de Rutebeuf (XIIIe siècle).

Rutebeuf est sans doute le plus célèbre des poètes du Moyen Âge et pourtant on ne sait rien de lui. Son nom, même, n’en est pas un mais un surnom qu’il s’est lui même attribué au fil de l’écriture. On le dit Champenois d’origine mais c’est à Paris qu’il va vivre quasiment toute sa vie d’homme. Une vie placée sous le signe des lettres, de la contestation et de la pauvreté. Une vie qui était celle de tous les étudiants, des poètes et des ménestrels. Mais si Rutebeuf a su joué, en véritable virtuose, de tous les styles d’écriture, de l’hagiographie au théâtre –avec le plus ancien miracle par personnage, le Miracle de Théophile-, des poèmes polémiques aux œuvres satiriques, c’est sans aucun doute pour ses poignants poèmes satiriques qu’il a acquis la célébrité.
Le froid, la faim, la peur, la mort mais aussi le jeu et la débauche sont au rendez-vous dans ses Poèmes d’infortune. Là, Rutebeuf se fait le chantre de la vie parisienne cachée, nocturne ; il chante les hommes malmenés au quotidien et tout cela sur un ton très personnel. Au point d’ailleurs qu’on en viendrait presque à croire que l’auteur seul sait et peut en parler. Au point qu’on oublierait presque que ces thèmes sont devenus un genre littéraire, un classique de la littérature du XIIIe siècle. Mais la confidence n’est qu’illusoire ; elle attendrit et fait le jeu de l’auteur, qui cherche à émouvoir et qui, ma foi, y réussit fort bien…

Adam de la Halle, le Bossu d’Arras

Un trouvère au Moyen Âge (d'après une tapisserie médiévale).
Un trouvère au Moyen Âge (d’après une tapisserie médiévale).

Si son surnom de Bossu d’Arras est rien moins qu’attentionné, Adam de la Halle apparaît comme l’un des poètes les plus originaux du XIIIe siècle.
De sa vie, seuls quelques détails nous sont connus. On sait qu’il naquit en Artois, vraisemblablement à Arras, entre 1240 et 1250. Son nom de famille était Le Bossu, mais son père, bourgeois aisé, fut surnommé "de la Halle" pour des raisons inconnues. Un nom qui allait entrer dans l’histoire.
Très tôt, Adam devait s’adonner à la poésie. Et sans doute y acquit-il une petite célébrité puisque d’autres auteurs, comme Jean Brétel ou Baude Fastoul, le citent. Obligé de quitter Arras à la suite de conflits municipaux, Adam de la Halle composa, vers 1276-1280, un "Congé" où il célèbre son attachement à la cité tout en pestant contre elle :
"Arras, Arras, ville de haine et de perfidie, qui jadis était toute noblesse…"
De retour dans le cité picarde vers 1274, il compose, deux ans plus tard, son "Jeu de la Feuillé", évoquant aussi bien la folie que la feuillée où le chevalier tente de séduire la bergère. Surtout, ce morceau est la première pièce de théâtre en langue française. Une pièce où l’auteur mêle la vie d’Arras, la satire traditionnelle et la parodie de genres littéraires célébrés à l’époque (chansons, romans arthuriens). Moderne sur bien des points, cette pièce, amère, demeure ambiguë sur bien des points. Mais, certainement, elle est inclassable et passe pour le chef-d’œuvre d’Adam de la Halle.
Scène de représentation de troubadours dans un château (gravure du XIXe siècle).
Scène de représentation de troubadours dans un château (gravure du XIXe siècle).

Devenu maître ès arts, le poète arrageois entre, vers 1280, au service de Robert II d’Artois, neveu de saint Louis, puis se rend à la cour napolitaine de Charles d’Anjou. Cette cour est alors la plus cultivée d’Europe et, malgré les tensions politiques (Vêpres siciliennes, abandon de la Sicile au profit de l’Aragon), Adam dut s’y trouver parfaitement à l’aise. C’est d’ailleurs lors de ce séjour qu’il fait représenter sa seconde pièce, le Jeu de Robin et Marion. D’autres œuvres marqueront le parcours du poète mais des œuvres plus courtes, des chansons, des rondets, des jeux-partis. L’histoire ne dit pas clairement quand et où décéda Adam de la Halle mais on suppose que c’est vers 1288 et sans doute dans les Pouilles qu’il mourut. A moins, et c’est une autre hypothèse, qu’il ait auparavant regagner Arras où ses dernières œuvres seront jouer.

Arthur, modèle des chevaliers

Le roi Arthur (fin Ve-début VIe ?).

Les jongleurs du XIIIe siècle avaient divisé les romans -mot désignant, à l’origine, les ouvrages écrits en langue romane- en trois catégories qui procédaient de trois sources distinctes : romans de Charlemagne, romans de la Table ronde et romans de l’Antiquité grecque et romaine.
Chacune de ces trois catégories comprenait un grand nombre de sujets différents qui correspondaient l’un à l’autre par une succession de faits homogènes et analogiques. C’étaient autant de cycles formant un vaste ensemble, dans lequel on trouvait des personnages de même race et de même caractère.

Le XIIe siècle fut la grande époque de la « romancerie » et les jongleurs, qui diffusaient ces romans, faisaient assaut de nouveauté, cherchant des sources de « gai sçavoir », où personne n’avait encore puisé. Ce fut pour répondre à la demande de leur public passionné que les trouvères de langue d’oïl mirent en rime et en prose les vieux « lais » bretons et augmentèrent le vaste domaine du roman français. De là, une longue série de romans « de Bretagne » ou de la Table ronde…
Les chevaliers de Flandres et de Franche-Comté avaient accueilli, de la bouche des jongleurs bretons ou dans les livres latins écrits sur la foi d’anciens récits, les traditions des Celtes et des rois fabuleux de Bretagne. C’était le roi Marc et son neveu Tristan, épris de la femme de son oncle, Iseult, sous la fatale influence d’un philtre invincible. C’était aussi Arthur, l’Hercule celtique, l’époux de la plus belle et de la plus inconstante des femmes, Guenièvre, et qui était entouré d’une cour de héros.
Les auteurs de romans bretons avaient fait d’Arthur le fondateur de la chevalerie, le créateur des tournois, en racontant que ce valeureux roi faisait asseoir à sa Table ronde les vingt-quatre -on dit parfois douze- meilleurs chevaliers de son royaume, qui formaient ainsi la cour plénière de la chevalerie. Arthur, en fait, est le symbole de la féodalité, le garant des valeurs chevaleresques et du système féodal où les chevaliers suivent leur propre route, tout en étant prêts à répondre, sur l’heure, à l’appel de leur souverain.
Modèle de chevalerie, dont il est l’expression la plus achevée et la plus parfaite, figurant parmi les Neuf Preux -les autres étant Hector, Alexandre, César, Josué, David, Juda Macchabée, Charlemagne et Godefroy de Bouillon- Arthur n’en oublie pas le « fine amor », c’est-à-dire l’amour courtois qui règne en maître dans le monde arthurien. Les dames y jouent un rôle prépondérant et la galanterie la plus raffinée est de mise, élevant les principes du « fine amor » à son paroxisme puisque l’amour courtois est nécessairement adultère, tout comme l’est l’amour entre Lancelot et Guenièvre, entre Tristan et Iseult.

Dante règle ses comptes

Illustration de Dante au milieu d'un décor de la Divine comédie.
Illustration de Dante au milieu d’un décor de la Divine comédie.

Plus grand poète italien de tous les temps, créateur de l’italien moderne, Dante Alighieri fait l’objet de toutes les idéalisations, de tous les superlatifs. De fait, cet auteur à part est sans nul doute un poète surdoué, un proseur de génie, le maître du « livre des livres », mais il est également un animal politique dont les positions vont le conduire à errer sa vie durant.
Florentin de naissance, fils d’une famille noble du parti des Guelfes, Dante s’adonne à la poésie dès sa prime jeunesse –la Vita nuova-… et à la politique. Opposé à Boniface VIII qui menaçait les libertés de sa cité, le poète engagé apparaît comme une des chefs de la résistance florentine. Un chef qui n’avait pas choisi le bon parti semble-t-il puis qu’il sera écrasé. Condamné à mort puis à l’exil (1302), Dante se verra spolié de tous ses biens et condamné à trouver refuge ailleurs. Ce qu’il fera, trouvant aide et protection à Vérone puis à Ravenne où il poursuivra sa carrière littéraire parallèlement à son engagement politique. Dans le De monarchia (1313), il signera une œuvre totalement politique, se posant en adversaire farouche du pouvoir temporel des papes et en soutien inconditionnel d’une monarchie universelle, incarnée par les empereurs germaniques. Dante ne cessera, discours à la bouche et plume à la main, de défendre son idéal, faisant même de son œuvre la plus connue, la Divine comédie, une allégorie politique et un véritable brûlot contre ses ennemis. En un mot, un instrument de sa vengeance politique…

Aiquin ou quand les Sarrasins possédaient la Bretagne

Le Charlemagne
Le Charlemagne "des légendes" (gravure du XIXe siècle).

Un roi, sarrasin, dominant la Bretagne. Un futur empereur, franc, désireux de le débouter. Telle est l’histoire d’Aiquin, une chanson de geste du XIIe siècle.
L’aventure se situe lors d’un retour de Charlemagne de Saxe. Il est accompagné du père de Roland, de Roland lui-même, d’Olivier, d’Ogier et d’autres seigneurs qui figurent dans la Chanson de Roland. Aiquin souverain des Sarrasins a débarqué en Bretagne et la soumise. Seule la ville de Dol résiste encore grâce à son archevêque qui fait figure de héros. D’abord vainqueurs, les Francs vont être vaincus dans l’île de Cézembre et un des compagnons de Charlemagne manque d’y périr lorsque, blessé, il est mis en danger par le flux. Après maintes aventures, les Francs s’emparent de Guidalet où s’était réfugié Aiquin. Le Sarrasin prend la fuite, abandonnant son épouse qui se fait chrétienne et reçoit le baptême.
Un seul manuscrit, datant du Xve siècle, relate encore l’étrange histoire de ce Sarrasin roi de Bretagne. Une histoire si étrange que l’étude des sources a permis de reconnaître dans ces Sarrasins des Normands. L’auteur, sans doute un clerc et un Breton, les nomme même à plusieurs reprises les "Norois" ou les "gens du Nort païs". C’est dans une volonté de se mettre "au goût du jour" qu’il en a fait des Sarrasins.
Aiquin serait dès lors un seigneur normand -ou viking-, le même dont Froissart fait descendre la famille de Du Guesclin, héritier du fils d’Aiquin, que Charlemagne aurait fait baptisé en lui donnant le nom d’Olivier et à qui il aurait donné le fief de Glay Aquin.

Les Mémoires d’outre-tombe

François-René de Châteaubriand (1768-1848).
François-René de Châteaubriand (1768-1848).

Lorsque éclate la Révolution de 1789, François de Chateaubriand, jeune aristocrate breton, s’engage dans l’armée de Condé puis prend la route de l’exil qui le conduit à Londres. C’est là qu’il écrit ses premières œuvres romantiques, empreintes de la mélancolie et de la tristesse dues à l’exil et qui sera, en quelque sorte, sa « marque de fabrique ».
En 1799, il revient en France où il se met au service de Bonaparte, mais l’assassinat du jeune duc d’Enghien, en 1804, le ramènera dans l’opposition et l’éloignera de la vie politique.
Ce sera pour lui l’occasion de reprendre la plume pour la mettre, une fois de plus, au service de la religion catholique : après le Génie du christianisme en 1802, Chateaubriand publie une grande fresque antique intitulée Les Martyrs, en 1809.

À la Restauration, en 1814, François-René de Chateaubriand, qui est déjà un écrivain et un homme politique reconnu, revient sur la scène politique. Ministre, pair de France, il se verra rapidement éloigné des charges, à cause de ses écrits critiquant la politique du roi. Dès lors, Chateaubriand, pétri d’idéaux romantiques et chevaleresques, va consacrer son énergie et son talent à la cause de la branche aînée des Bourbons.
Quand il meurt, le 4 juillet 1848, il vient de publier son dernier ouvrage, pour certains un chef-d’œuvre qui immortalisera le nom de son auteur : Mémoires d’outre-tombe.