« Carpe diem »

Horace (65 avant J.-C.-8 avant J.-C.).
Horace (65 avant J.-C.-8 avant J.-C.).

« Carpe diem ; cueille l’instant le jour, l’instant », écrivit un jour Quintus Horatius Flaccus. Une phrase qui a sans doute valeur de leçon pour le célèbre écrivain.
Fils d’un affranchi plutôt aisé devenu receveur dans les vente publique, Horace allait bénéficier d’une éducation soignée, d’abord sous la direction du sévère Orbilius, à Rome, puis à Athènes. Les luttes de pouvoir qui devaient suivre l’assassinat de César allaient cependant détourner le jeune homme de ses études et lui faire épouser le parti de Brutus qui avait levé une armée afin de combattre Octave et Antoine. C’est en tant que tribun militaire qu’Horace assiste à la bataille de Philippes (42 avant J.-C.) où il est, comme les autres, pris dans la déroute. Le jeune homme devient déserteur et doit alors se cacher. Et de retour à Rome, il découvre que ses biens ont été confisqués et vendus. Seule un reste de fortune va lui permettre de s’acheter une modeste charge de secrétaire à la questure, charge qui lui permet alors de vivre et de composer des vers.
C’est vers 41 et vers 35 qu’il compose, respectivement, ses premières Epodes et ses premières Satyres, des débuts qui lui valent rapidement l’estiment de Virgile et de Varius. Ceux sont d’ailleurs eux qui vont présenter Horace au célèbre Mécène qui, comme son nom l’indique, se plaisait à subvenir aux besoins de quelques artistes.
Devenu un intime de son protecteur, Horace se voit attribuer, en 33 avant J.-C., une petite maison et une rente qui lui permettra de refuser, avec quelque morgue, une place de secrétaire d’Auguste. C’est que le fils de l’affranchi, l’ancien déserteur de l’armée de Brutus aime par-dessus tout le plaisir et l’insolence. Surtout l’insolence d’ailleurs. Un art auquel il se livre avec délectation, tout comme il se livre, en bon épicurien qu’il est, aux plaisirs de la vie avec un enthousiasme raisonné. Le plaisir, la douceur de la vie, le piquant de la joute verbale -à laquelle il s’adonnera volontiers dans la querelle romaine des Anciens et des Modernes- voilà qui devaient définir la vie d’Horace. Une vie qui s’achèvera en 8 après J.-C., quelques jours à peine après son ami Mécène et qui lui vaudront, sur ordre d’Auguste, des funérailles somptueuses.

Agrippa d’Aubigné : la poésie au service de la Réforme

Agrippa d'Aubigné (1552-1630).
Agrippa d’Aubigné (1552-1630).

Nous sommes ennuyés de livres qui enseignent, donnez-nous-en pour émouvoir, en un siècle où tout zèle chrétien est péri, où la différence du vrai et du mensonge est comme abolie, écrit Agrippa d’Aubigné dans Les Tragiques.
Poète satirique avant tout, il va passer sa vie à réclamer vengeance, à crier sa colère et son dégoût et à défendre, avec ardeur, la cause protestante.
Né en 1552, dans une noble famille protestante, Agrippa d’Aubigné a dix ans quand on lui fait jurer, devant les cadavres des conjurés d’Amboise, de vouer à la religion catholique une haine implacable. Huguenot fanatique dès cette époque, il guerroie dans l’armée d’Henri de Navarre, futur Henri IV, avant de se retirer à Casteljaloux après l’abjuration de ce dernier.
C’est alors qu’il compose son œuvre maîtresse, Les Tragiques, qui brosse un tableau extrêmement sombre de la France durant les guerres de religion. Revenu à la politique durant la minorité de Louis XIII, il soutient les protestants révoltés mais, condamné à mort par contumace, il se réfugie à Genève où il meurt, le 9 mai 1630.

Thoreau : l’homme des bois

Henry David Thoreau (1817-1862).
Henry David Thoreau (1817-1862).

"Il en se maria pas ; il vêcut seul ; il n’alla jamais à l’église ; il ne vota jamais ; il refusa de payer l’impôt à l’Etat ; il ne mangea jamais de viande ; il ne but jamais de vin ; il ne connut jamais l’usage du tabac et, bien que naturaliste, il ne se servit jamais d’un piège ou d’un fusil".
Ces mots, signés Emerson, décrivent le personnage d’Henry David Thoreau. Un écrivain né dans une famille de petits industriels, un écrivain qui fit ses études à Harvard, qui y sera professeur. C’est là que Thoreau rencontre Emerson et collabore à la revue Dial ; c’est là également qu’il intègre le milieu des écrivains américains du milieu du XIXe siècle. Mais la bonne société, celle des écrivains, la société tout court ne convient guère à Thoreau. De 1845 à 1847, il s’installe près de Concord, à Walden Pont, dans une hutte qu’il s’est lui-même bâti. C’est là, dans ces années de solitude, qu’il rédige ce qui n’est rien de plus qu’un journal de sa vie d’ermite : "Une semaine sur la Concord et le Merrimac" et "Walden ou la vie dans les bois".
Des œuvres qu’il publiera de son vivant et qui font état de sa recherche de pureté, de spiritualité. Après sa mort, en 1862, quatorze volumes de son journal, "The Maine Woods", "Cape Cod" ou encore "A Yankee in Canada" feront état de cette recherche, de ce talent, si imprégné de la nature. Des œuvres qui élèveront Thoreau au rang des plus grands écrivains américains.

Les roses de Ronsard

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, l’espace d’un matin.
À la tête de la Pléiade, qui, au XVIe siècle, pose les bases en matière de littérature classique, Pierre de Ronsard (1524-1585) se consacre dès sa jeunesse à la poésie.
Poète champêtre et romantique, il devient aussi le poète officiel de la cour de Charles IX, en 1558. Mais la mort du roi met fin à sa carrière et Ronsard, souffrant de la goutte et d’une demi-surdité qui l’accable depuis son enfance, évoque alors dans sa poésie ses souffrances physiques et sa vision de la mort.
Le « prince des Poètes » meurt à Saint-Cosme le 27 décembre 1585. Sa poésie tombe alors dans l’oubli jusqu’au XIXe siècle, moment où les romantiques la redécouvrent et la ressucitent.

Voltaire ou l’art d’être opportuniste

François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778).
François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778).

À la cour, mon fils, l’art le plus nécessaire,
N’est pas de bien parler, mais de savoir se taire, écrit Voltaire dans L’Ingénu.

Assurément, François Marie Arouet, dit Voltaire, n’a pas suivi ce précepte à la lettre et c’est loin de la cour qu’il passe la plus grande partie de sa vie. Satyriques, incisifs, ses écrits touchent à tous les genres littéraires et fustigent, avec une adresse vraiment diabolique, la monarchie du XVIIIe siècle et toutes sortes d’abus, tels que l’esclavage, la torture ou les lettres de cachet. Retiré à Ferney dès 1758, Voltaire se livre à une activité littéraire prodigieuse et multiplie les « grandes causes » (pas toujours si grandes d’ailleurs), telle que la réhabilitation de Calas. Père des nouvelles idées philosophiques, il est reçu triomphalement à l’Académie française, en 1778, mais meurt, peu après à Paris.

Boileau, le poète de la raison

Portrait de Nicolas Boileau (1636-1711).
Portrait de Nicolas Boileau (1636-1711).

Quinzième enfant d’un greffier de la grand-chambre du Parlement de Paris, élèves des célèbres collèges d’Harcourt et de Beauvais, Nicolas Boileau avait été initialement destiné à la prêtrise, mais son aversion pour la théologie devait l’orienter vers le droit. Reçu avocat en 1656, Boileau n’exercera que fort peu, la mort de son père lui ayant permis d’abandonner une voix qui n’avait rien d’une vocation pour s’adonner à son amour des lettres.
La première satire de Boileau date de 1660. Elle sera suivie de beaucoup d’autres et marquera, avec sa poésie, l’école nouvelle. Une école poétique à laquelle La Fontaine, Racine, Molière, Furetière, tous amis de Boileau, appartenaient. Une école qui se plaisait à égratigner, par pamphlet ou satire interposés, les tenants de l’ancienne école autant que les "modernes", comme Perrault. Une école qui verra ses idées résumées par Boileau dans un Art poétique, paru en 1674. Un an plus tard, il était pensionné par le roi, nommé historiographe en 1677.
Une situation officielle qui ne l’empêchera pas de s’affronter aux jésuites, qui lui reprochaient plus ses liens avec le jansénisme que sa poésie, puis avec les "modernes". Autant d’occasions de revenir à ses premières amours et à s’étendre dans la polémique la plus intense.
En fait, si Boileau est effectivement reconnu comme un poète de la raison, un poète du classicisme le plus pur, il est avant tout un critique hors-pair et c’est ainsi qu’il se distinguera le plus.

Charles d’Orléans, le prince-poète

Après trois longs siècles de silence, les œuvres littéraires de Charles d’Orléans sont arrachées à l’oubli, au XVIIIe siècle, grâce à l’abbé Sallier.
Né en 1391, Charles d’Orléans est le fils de Louis d’Orléans, frère du roi et de Valentine Visconti. Après la mort de son père, assassiné par Jean sans Peur, Charles devient le chef de la maison d’Orléans et prend la tête du parti des Armagnacs pendant la guerre de Cent Ans. Fait prisonnier à Azincourt en 1415, il est emmené en Angleterre où il restera en captivité pendant vingt-cinq ans.
C’est au cour de ces années de prison que Charles s’adonne à la poésie. Ses vers raffinés, élégants et souvent mélancoliques, témoignent d’un esprit fin et délicat.
Libéré en 1440, Charles d’Orléans repart en campagne pour conquérir le Milanais, héritage de sa mère puis se retire à Blois où il restera jusqu’à sa mort, en janvier 1465 :
Le monde est ennuyé de moy,
Et moy pareillement de luy.

La Chanson de Roland : de la défaite à la geste

Roland combattant à Roncevaux, d'après une gravure du XIXe siècle.
Roland combattant à Roncevaux, d’après une gravure du XIXe siècle.

L’Espagne était alors aux mains des Sarrasins mais, en sept ans à peine, la grand Charlemagne avait su le reconquérir. Seule Saragosse, sous la coupe du roi Marsile, reste invaincue… pour combien de temps cependant. Inquiet, Marsile est à deux doigts de se soumettre lorsqu’arrive un envoyé de l’empereur. Or Ganelon, car c’est de lui qu’il s’agit, au lieu de proposer un traité de paix, ranime l’ardeur des Sarrasins, les incitant à porter un coup presque fatal à l’empereur en éliminant le plus valeureux de chevaliers : Roland. Charlemagne, appelé à combattre en Saxe doit quitter l’Espagne. L’armée est sur le chemin du retour lorsque, au col de Roncevaux, Roland qui commande l’arrière-garde voit le paysage se peupler d’ennemis. Lui et ses compagnons, dont le sage Olivier, ont beau faire, l’ennemi est en nombre. Et lorsque le comte des marches de Bretagne appelle l’empereur à l’aide avec son cor, il est déjà trop tard. Charles ne trouvera que des cadavres.
Telle est la trame, en quelques lignes, de la plus ancienne et plus fameuse chanson de geste du répertoire médiéval. Certes, Roland n’était pas le neveu de Charlemagne, tout juste un obscur seigneur ; certes, ce ne sont pas les Sarrasins mais les Basques qui attaquèrent l’armée royale –pas encore impériale- à Roncevaux ; mais la bataille à bien eu lieu (en 778) et le haut fait aussi. Et l’intérêt de cette épopée ne se limite pas à l’art littéraire.
De toutes les chansons de geste qui fleuriront au Moyen Âge, la Chanson de Roland est, sans conteste, celle qui reflète les plus hauts sentiments, l’abnégation la plus absolue. Quand la chanson de Guillaume d’Orange ou celle de Raoul de Cambrai relatent les conflits entre seigneurs, quand la Geste de Nanteuil ou de Lorraine ne font que célébrer une lignée, la geste de Roland décrit la lutte de l’Occident contre l’Orient, de la chrétienté contre l’islam. Sans doute est-ce également ce qui a permis à ce récit, celui de Charlemagne en Espagne –qui est historique-, de perdurer au point que trois ans après les faits soit rédigée la plus ancienne version connue de la Chanson de Roland. Certains ont voulu voir dans cette version –dite d’Oxford- une réactualisation parce que c’était l’époque de la première croisade. Peut-être est-ce vrai, mais c’est alors nier que l’épopée de Charlemagne ait donné une sorte de coup d’envoi de la Reconquista en Espagne occupée. C’est oublié que l’empereur, qui convertira les Saxons, avait une haute idée de sa qualité de roi puis d’empereur chrétien. C’est oublié également que, si la version oxfordienne, on l’a dit, est la plus ancienne connue, elle due avoir des précédents, au moins oraux, sinon, comment expliquer que, dans une même fratrie on trouve, dès 950, des Roland voisinant avec des Olivier. Et si la multitude des interrogations ne satisfait pas, une chose est certaine : la Chanson de Roland est, sans conteste, l’œuvre qui a su le mieux glorifier ce qui ne fut, après tout, qu’une défaite…

Vogelweide : le chantre de l’âme allemande

Walter von der Vogelweide (v.1170-1230), d'après une miniature médiévale.
Walter von der Vogelweide (v.1170-1230), d’après une miniature médiévale.

C’est vers 1170 que naît Walther von der Vogelweide, dans une famille noble mais pauvre d’origine autrichienne. Poète errant à la recherche perpétuelle d’un riche protecteur, il vécut durant une vingtaine d’années à la cour du duc Frédéric Ier d’Autriche où il devait apprendre l’art du chant. La mort de Frédéric, en 1198, devait à nouveau le lancer sur les routes et dans les cours. Protégé de Philippe de Souabe, de l’évêque de Passau puis du duc Bernard de Carinthie et enfin du landgrave de Thuringe -pour ne citer que les principaux-, il se faisait aussi bien chantre de l’amour que de la patrie. Et c’est en tant que premier grand poète patriotique allemand qu’il est demeuré célèbre. D’abord soutien d’Othon de Brunswick, il se rallia ensuite à Frédéric II de Hohenstaufen, appelant l’Allemagne à l’unité, dénonçant les prétentions pontificales et l’ensemble de la politique d’Innocent III, ferme opposant de l’Empereur germanique. Un engagement qui ne devait pas passer inaperçu et qui lui vaudra de se voir accorder un fief et la charge de l’éducation du fils de Frédéric II, Henri VII.
Auteur de quelques deux cents poèmes lyriques, Walther von der Vogelweide devait mourir en 1230 après avoir marqué d’une empreinte toute personnel le genre poétique, qu’il soit amoureux ou politique.

Shelley, le poète bohême

Juillet 1822, un bûcher funéraire illumine l’embouchure du Serchio. De l’encens, du sel, de l’huile, du vin et un exemplaire du dernier ouvrage de Keats font office d’offrandes… Autour du bûcher, Byron et Leight Hunt rendent un dernier hommage à leur ami Percy Bysshe Shelley, mort le 8 juillet dans un malheureux accident de bateau.
Fils d’un « gentleman-farmer » du Sussex, Shelley devient, dès son entrée à Oxford, celui par qui le scandale arrive : en première année, il est renvoyé pour avoir écrit un pamphlet intitulé La nécessité de l’athéisme, à dix-neuf ans, il se marie contre l’avis de son père et se lance dans la satire sociale puis dans la poésie romantique.
Errant d’Irlande, où il luttait pour l’émancipation, au Pays-de-Galles, du Devon à la Suisse et à l’Italie, Shelley est, comme Byron, le type même de l’écrivain itinérant. Torturé, narcissique, bohême, il est sans doute le plus grand poète lyrique de l’école romantique anglaise.