Boileau, le poète de la raison

Portrait de Nicolas Boileau (1636-1711).
Portrait de Nicolas Boileau (1636-1711).

Quinzième enfant d’un greffier de la grand-chambre du Parlement de Paris, élèves des célèbres collèges d’Harcourt et de Beauvais, Nicolas Boileau avait été initialement destiné à la prêtrise, mais son aversion pour la théologie devait l’orienter vers le droit. Reçu avocat en 1656, Boileau n’exercera que fort peu, la mort de son père lui ayant permis d’abandonner une voix qui n’avait rien d’une vocation pour s’adonner à son amour des lettres.
La première satire de Boileau date de 1660. Elle sera suivie de beaucoup d’autres et marquera, avec sa poésie, l’école nouvelle. Une école poétique à laquelle La Fontaine, Racine, Molière, Furetière, tous amis de Boileau, appartenaient. Une école qui se plaisait à égratigner, par pamphlet ou satire interposés, les tenants de l’ancienne école autant que les "modernes", comme Perrault. Une école qui verra ses idées résumées par Boileau dans un Art poétique, paru en 1674. Un an plus tard, il était pensionné par le roi, nommé historiographe en 1677.
Une situation officielle qui ne l’empêchera pas de s’affronter aux jésuites, qui lui reprochaient plus ses liens avec le jansénisme que sa poésie, puis avec les "modernes". Autant d’occasions de revenir à ses premières amours et à s’étendre dans la polémique la plus intense.
En fait, si Boileau est effectivement reconnu comme un poète de la raison, un poète du classicisme le plus pur, il est avant tout un critique hors-pair et c’est ainsi qu’il se distinguera le plus.

Charles d’Orléans, le prince-poète

Après trois longs siècles de silence, les œuvres littéraires de Charles d’Orléans sont arrachées à l’oubli, au XVIIIe siècle, grâce à l’abbé Sallier.
Né en 1391, Charles d’Orléans est le fils de Louis d’Orléans, frère du roi et de Valentine Visconti. Après la mort de son père, assassiné par Jean sans Peur, Charles devient le chef de la maison d’Orléans et prend la tête du parti des Armagnacs pendant la guerre de Cent Ans. Fait prisonnier à Azincourt en 1415, il est emmené en Angleterre où il restera en captivité pendant vingt-cinq ans.
C’est au cour de ces années de prison que Charles s’adonne à la poésie. Ses vers raffinés, élégants et souvent mélancoliques, témoignent d’un esprit fin et délicat.
Libéré en 1440, Charles d’Orléans repart en campagne pour conquérir le Milanais, héritage de sa mère puis se retire à Blois où il restera jusqu’à sa mort, en janvier 1465 :
Le monde est ennuyé de moy,
Et moy pareillement de luy.

La Chanson de Roland : de la défaite à la geste

Roland combattant à Roncevaux, d'après une gravure du XIXe siècle.
Roland combattant à Roncevaux, d’après une gravure du XIXe siècle.

L’Espagne était alors aux mains des Sarrasins mais, en sept ans à peine, la grand Charlemagne avait su le reconquérir. Seule Saragosse, sous la coupe du roi Marsile, reste invaincue… pour combien de temps cependant. Inquiet, Marsile est à deux doigts de se soumettre lorsqu’arrive un envoyé de l’empereur. Or Ganelon, car c’est de lui qu’il s’agit, au lieu de proposer un traité de paix, ranime l’ardeur des Sarrasins, les incitant à porter un coup presque fatal à l’empereur en éliminant le plus valeureux de chevaliers : Roland. Charlemagne, appelé à combattre en Saxe doit quitter l’Espagne. L’armée est sur le chemin du retour lorsque, au col de Roncevaux, Roland qui commande l’arrière-garde voit le paysage se peupler d’ennemis. Lui et ses compagnons, dont le sage Olivier, ont beau faire, l’ennemi est en nombre. Et lorsque le comte des marches de Bretagne appelle l’empereur à l’aide avec son cor, il est déjà trop tard. Charles ne trouvera que des cadavres.
Telle est la trame, en quelques lignes, de la plus ancienne et plus fameuse chanson de geste du répertoire médiéval. Certes, Roland n’était pas le neveu de Charlemagne, tout juste un obscur seigneur ; certes, ce ne sont pas les Sarrasins mais les Basques qui attaquèrent l’armée royale –pas encore impériale- à Roncevaux ; mais la bataille à bien eu lieu (en 778) et le haut fait aussi. Et l’intérêt de cette épopée ne se limite pas à l’art littéraire.
De toutes les chansons de geste qui fleuriront au Moyen Âge, la Chanson de Roland est, sans conteste, celle qui reflète les plus hauts sentiments, l’abnégation la plus absolue. Quand la chanson de Guillaume d’Orange ou celle de Raoul de Cambrai relatent les conflits entre seigneurs, quand la Geste de Nanteuil ou de Lorraine ne font que célébrer une lignée, la geste de Roland décrit la lutte de l’Occident contre l’Orient, de la chrétienté contre l’islam. Sans doute est-ce également ce qui a permis à ce récit, celui de Charlemagne en Espagne –qui est historique-, de perdurer au point que trois ans après les faits soit rédigée la plus ancienne version connue de la Chanson de Roland. Certains ont voulu voir dans cette version –dite d’Oxford- une réactualisation parce que c’était l’époque de la première croisade. Peut-être est-ce vrai, mais c’est alors nier que l’épopée de Charlemagne ait donné une sorte de coup d’envoi de la Reconquista en Espagne occupée. C’est oublié que l’empereur, qui convertira les Saxons, avait une haute idée de sa qualité de roi puis d’empereur chrétien. C’est oublié également que, si la version oxfordienne, on l’a dit, est la plus ancienne connue, elle due avoir des précédents, au moins oraux, sinon, comment expliquer que, dans une même fratrie on trouve, dès 950, des Roland voisinant avec des Olivier. Et si la multitude des interrogations ne satisfait pas, une chose est certaine : la Chanson de Roland est, sans conteste, l’œuvre qui a su le mieux glorifier ce qui ne fut, après tout, qu’une défaite…

Vogelweide : le chantre de l’âme allemande

Walter von der Vogelweide (v.1170-1230), d'après une miniature médiévale.
Walter von der Vogelweide (v.1170-1230), d’après une miniature médiévale.

C’est vers 1170 que naît Walther von der Vogelweide, dans une famille noble mais pauvre d’origine autrichienne. Poète errant à la recherche perpétuelle d’un riche protecteur, il vécut durant une vingtaine d’années à la cour du duc Frédéric Ier d’Autriche où il devait apprendre l’art du chant. La mort de Frédéric, en 1198, devait à nouveau le lancer sur les routes et dans les cours. Protégé de Philippe de Souabe, de l’évêque de Passau puis du duc Bernard de Carinthie et enfin du landgrave de Thuringe -pour ne citer que les principaux-, il se faisait aussi bien chantre de l’amour que de la patrie. Et c’est en tant que premier grand poète patriotique allemand qu’il est demeuré célèbre. D’abord soutien d’Othon de Brunswick, il se rallia ensuite à Frédéric II de Hohenstaufen, appelant l’Allemagne à l’unité, dénonçant les prétentions pontificales et l’ensemble de la politique d’Innocent III, ferme opposant de l’Empereur germanique. Un engagement qui ne devait pas passer inaperçu et qui lui vaudra de se voir accorder un fief et la charge de l’éducation du fils de Frédéric II, Henri VII.
Auteur de quelques deux cents poèmes lyriques, Walther von der Vogelweide devait mourir en 1230 après avoir marqué d’une empreinte toute personnel le genre poétique, qu’il soit amoureux ou politique.

Shelley, le poète bohême

Juillet 1822, un bûcher funéraire illumine l’embouchure du Serchio. De l’encens, du sel, de l’huile, du vin et un exemplaire du dernier ouvrage de Keats font office d’offrandes… Autour du bûcher, Byron et Leight Hunt rendent un dernier hommage à leur ami Percy Bysshe Shelley, mort le 8 juillet dans un malheureux accident de bateau.
Fils d’un « gentleman-farmer » du Sussex, Shelley devient, dès son entrée à Oxford, celui par qui le scandale arrive : en première année, il est renvoyé pour avoir écrit un pamphlet intitulé La nécessité de l’athéisme, à dix-neuf ans, il se marie contre l’avis de son père et se lance dans la satire sociale puis dans la poésie romantique.
Errant d’Irlande, où il luttait pour l’émancipation, au Pays-de-Galles, du Devon à la Suisse et à l’Italie, Shelley est, comme Byron, le type même de l’écrivain itinérant. Torturé, narcissique, bohême, il est sans doute le plus grand poète lyrique de l’école romantique anglaise.

L’histoire selon Commynes

Philippe de Commynes (1447-1511), d'après une gravure du XIXe siècle.
Philippe de Commynes (1447-1511), d’après une gravure du XIXe siècle.

Grand négociateur, diplomate, chambellan du duc de Bourgogne, c’est pour ses talents littéraires que Philippe van den Clyte, seigneur de Commynes, est demeuré célèbre.
Ce jeune noble flamand, filleul du duc Philippe le Bon et sachant aussi bien le français que l’italien, l’allemand ou l’espagnol, entre à la cour bourguignonne où il entreprend une carrière diplomatique. À la suite de l’affaire de Péronne (1468), il entre au service de Louis XI qui le fait sénéchal de Poitou puis ambassadeur.
À la mort du souverain, en 1483, Commynes prend le parti de Louis d’Orléans contre la régente Anne de Beaujeu et s’engage dans la « Guerre folle ». Disgracié, emprisonné, il ne retrouve son rang qu’à l’avènement de Charles VIII, qu’il accompagne en Italie et pour lequel il entreprend des négociations.
Après le couronnement de Louis XII, Commynes se retire et se consacre à la rédaction de ses Mémoires, un document essentiel sur les règnes de Louis XI et de Charles VIII et dans lequel l’auteur analyse les caractères, les situations et tente d’expliquer, voire de justifier, certains événements.
Plus qu’un chroniqueur, Philippe de Commynes est le premier historien moderne.

Calderon de la Barca, poète du ciel et de l’Espagne

Pedro Calderon de la Barca (1600-1681).
Pedro Calderon de la Barca (1600-1681).

Fils d’un fonctionnaire de famille noble, Pedro Calderon de la Barca avait été ou s’était initialement destiné à une carrière ecclésiastique. Des études à l’université d’Alcala puis à celle de Salamanque ; des études de théologies confirment cette décision, jusqu’à ce que Calderon de la Barca y renonce et se lance dans une double carrière : théâtrale et militaire. Côté théâtre, il devait rapidement occuper une place de choix parmi les auteurs dramatiques qui fournissaient la cour de Philippe IV, devenant le dernier grand dramaturge du Siècle d’or après la mort de Lope de Vega. Côté guerrier, Calderon de la Barca allait combattre en Italie, dans les Flandres et entrer dans l’ordre des chevaliers de Saint-Jacques.
Entré en 1640 au service du duc d’Albe, le poète-guerrier allait poursuivre dans la carrière poétique et dans la vie mondaine  jusqu’à ce qu’il décide, en 1651, à l’âge de cinquante-et-un ans, de reprendre son destin initial et d’entrer dans les ordres. Unissant ses deux vocations, il poursuivit son activité poétique tout en bénéficiant, dans les nominations ecclésiastiques, de la faveur royale : il obtint ainsi une prébende à Tolède en 1653 puis le titre de chapelain honoraire du roi en 1657.
Représentant distingué de "l’auto sacramental" et de la "comedia", deux genres originaux du théâtre espagnol, Calderon de la Barca assis sa prééminence dans le drame religieux au point d’acquérir le surnom de "poète du ciel". Une préoccupation que Calderon avait jusque dans ses "comedias" où il mettait en scène, à l’image d’ailleurs de nombreux auteurs de son temps, les passions essentielles des Espagnols de son temps, à savoir la fidélité au roi, l’intransigeance de la foi, l’honneur, l’esprit chevaleresque.

Les Mémoires de Saint-Simon : un brûlot contre la monarchie

Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755).
Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755).

Ennemi des Jésuites, des bâtards de Louis XIV et de ses ministres « bourgeois » comme Louvois ou bien Colbert, très attaché à son double titre de duc et pair du royaume de France et affligé, selon Voltaire qui l’admirait, « d’une nuque raide impropre à la condescendance et à la courtisanerie », Louis de Saint-Simon est sans aucun doute le mémorialiste le plus fécond, le plus aigu et aussi le plus amer de toute l’histoire littéraire française.
Extraordinaire portraitiste, doué d’une plume incisive, Saint-Simon a dépeint, avec un réalisme au vitriol, la société et la cour de Versailles, avec son lot de mesquineries, de lâchetés, de complots dérisoires et son étiquette absurde.
À sa mort, survenue le 2 mars 1755, à  quatre-vingts ans, Saint-Simon, qui  a consacré plus de trente années à la rédaction de ses Mémoires, n’a montré des fragments de cette œuvre immense -une vingtaine de volumes- qu’à de rares privilégiés. Cinq ans plus tard, en 1760, le manuscrit, qui constitue un véritable brûlot contre la monarchie, est saisi sur l’ordre de Choiseul puis transféré aux archives du ministère des Affaires étrangères : le ministre de Louis XV suspectait sans doute Saint-Simon, qui fut ambassadeur auprès de l’Espagne en 1721, de révéler… des secrets d’État ! Il faudra attendre la veille de la Révolution (1788) pour voir une partie de l’ouvrage publiée. Et sous la Restauration, on restitue le manuscrit à sa famille, mais l’édition définitive paraîtra bien plus tard, entre 1879 et 1928, grâce à un admirateur du duc, l’historien de Boislisle…

Rutebeuf, le poète d’infortune

Illustration d'un poème de Rutebeuf (XIIIe siècle).
Illustration d’un poème de Rutebeuf (XIIIe siècle).

Rutebeuf est sans doute le plus célèbre des poètes du Moyen Âge et pourtant on ne sait rien de lui. Son nom, même, n’en est pas un mais un surnom qu’il s’est lui même attribué au fil de l’écriture. On le dit Champenois d’origine mais c’est à Paris qu’il va vivre quasiment toute sa vie d’homme. Une vie placée sous le signe des lettres, de la contestation et de la pauvreté. Une vie qui était celle de tous les étudiants, des poètes et des ménestrels. Mais si Rutebeuf a su joué, en véritable virtuose, de tous les styles d’écriture, de l’hagiographie au théâtre –avec le plus ancien miracle par personnage, le Miracle de Théophile-, des poèmes polémiques aux œuvres satiriques, c’est sans aucun doute pour ses poignants poèmes satiriques qu’il a acquis la célébrité.
Le froid, la faim, la peur, la mort mais aussi le jeu et la débauche sont au rendez-vous dans ses Poèmes d’infortune. Là, Rutebeuf se fait le chantre de la vie parisienne cachée, nocturne ; il chante les hommes malmenés au quotidien et tout cela sur un ton très personnel. Au point d’ailleurs qu’on en viendrait presque à croire que l’auteur seul sait et peut en parler. Au point qu’on oublierait presque que ces thèmes sont devenus un genre littéraire, un classique de la littérature du XIIIe siècle. Mais la confidence n’est qu’illusoire ; elle attendrit et fait le jeu de l’auteur, qui cherche à émouvoir et qui, ma foi, y réussit fort bien…

Adam de la Halle, le Bossu d’Arras

Un trouvère au Moyen Âge (d'après une tapisserie médiévale).
Un trouvère au Moyen Âge (d’après une tapisserie médiévale).

Si son surnom de Bossu d’Arras est rien moins qu’attentionné, Adam de la Halle apparaît comme l’un des poètes les plus originaux du XIIIe siècle.
De sa vie, seuls quelques détails nous sont connus. On sait qu’il naquit en Artois, vraisemblablement à Arras, entre 1240 et 1250. Son nom de famille était Le Bossu, mais son père, bourgeois aisé, fut surnommé "de la Halle" pour des raisons inconnues. Un nom qui allait entrer dans l’histoire.
Très tôt, Adam devait s’adonner à la poésie. Et sans doute y acquit-il une petite célébrité puisque d’autres auteurs, comme Jean Brétel ou Baude Fastoul, le citent. Obligé de quitter Arras à la suite de conflits municipaux, Adam de la Halle composa, vers 1276-1280, un "Congé" où il célèbre son attachement à la cité tout en pestant contre elle :
"Arras, Arras, ville de haine et de perfidie, qui jadis était toute noblesse…"
De retour dans le cité picarde vers 1274, il compose, deux ans plus tard, son "Jeu de la Feuillé", évoquant aussi bien la folie que la feuillée où le chevalier tente de séduire la bergère. Surtout, ce morceau est la première pièce de théâtre en langue française. Une pièce où l’auteur mêle la vie d’Arras, la satire traditionnelle et la parodie de genres littéraires célébrés à l’époque (chansons, romans arthuriens). Moderne sur bien des points, cette pièce, amère, demeure ambiguë sur bien des points. Mais, certainement, elle est inclassable et passe pour le chef-d’œuvre d’Adam de la Halle.
Scène de représentation de troubadours dans un château (gravure du XIXe siècle).
Scène de représentation de troubadours dans un château (gravure du XIXe siècle).

Devenu maître ès arts, le poète arrageois entre, vers 1280, au service de Robert II d’Artois, neveu de saint Louis, puis se rend à la cour napolitaine de Charles d’Anjou. Cette cour est alors la plus cultivée d’Europe et, malgré les tensions politiques (Vêpres siciliennes, abandon de la Sicile au profit de l’Aragon), Adam dut s’y trouver parfaitement à l’aise. C’est d’ailleurs lors de ce séjour qu’il fait représenter sa seconde pièce, le Jeu de Robin et Marion. D’autres œuvres marqueront le parcours du poète mais des œuvres plus courtes, des chansons, des rondets, des jeux-partis. L’histoire ne dit pas clairement quand et où décéda Adam de la Halle mais on suppose que c’est vers 1288 et sans doute dans les Pouilles qu’il mourut. A moins, et c’est une autre hypothèse, qu’il ait auparavant regagner Arras où ses dernières œuvres seront jouer.