Verrochio : l’orfèvre inconnu

Le David de Verrochio (bronze).
Le David de Verrochio (bronze).

On pourrait dire que cet artiste est un inconnu à double titre : son nom n’est pas le sien réellement et, outre la peinture et la sculpture auxquelles son nom est attaché pour l’éternité, le commun ignore son premier métier.
De fait, Andréa di Michele di Francesco Cioni était orfèvre. Et c’est en référence à son maître en orfèvrerie qu’il prendra le nom d’Andréa del Verrochio. De cette époque, il ne reste guère de trace ; tout juste un bas-relief représentant la Décollation de saint Jean-Baptiste pour l’autel d’une église de Florence.
Verrochio est donc plus connu comme peintre. Et encore, les œuvres que l’on peut lui attribuer avec certitudes sont tout juste au nombre de deux. La Madone de la cathédrale de Pistoia sera exécutée avec son élève, Lorenzo di Credi ; et le Baptême du Christ, actuellement conservé au musée des Offices, à Florence, verra la « patte » de Léonard de Vinci qui exécutera les deux anges du tableau.
Reste, enfin, la sculpture. Et là encore, l’œuvre de Verrochio est peu connue. Certes, son David est demeuré célèbre, comme les commandes de Laurent de Médicis qui lui fera exécuter le tombeau de Pierre et de Jean, ses frères, ainsi que l’Enfant eu poisson de la cour du Palais Vieux ou encore le Christ et saint Thomas, qui ornera l’église d’or de San Michele.
Autant d’œuvres d’art qui auraient du mettre Verrochio au rang des plus célèbres artistes de son temps. Car comme eux, il est un des plus grands. Seulement voilà, il est comme eux, à la même époque qu’eux. De fait, le grand « défaut » de Verrochio est sans nul doute d’avoir vécu à une époque si foisonnante en œuvres d’art et en artistes. Un phénomène que son mécène, d’ailleurs, ne cessera d’accentuer.

Watteau et l’art de l’insouciance

Désigné comme le « peintre des Fêtes galantes », Antoine Watteau incarne sans conteste la société frivole et insouciante de son époque ; la figure féminine représentative de tous ses tableaux, portant une robe aux larges plis ainsi qu’une coiffure relevée mais retombant sur le visage, restera très longtemps après sa mort, la référence en matière de mode féminine. Né à Valenciennes en 1684, Watteau se consacre très jeune à la peinture. À Paris, il effectue des débuts difficiles. Grâce à des maîtres comme Gillot et Audran ainsi qu’à son généreux mécène, le banquier Pierre Crozat, il s’initie à la peinture des grands maîtres flamands et italiens.

La musique comme la « démarche amoureuse » sont ses thèmes favoris. Et, c’est dans le genre, spécialement créé par lui, de « peintre de Fêtes galantes », qu’il est reçu à l’Académie de peinture en 1717 en présentant son Embarquement pour Cythère, conservé au Musée du Louvre à Paris. Lyrique, mystérieuse, mélancolique, cette œuvre traite du thème qui marquera la majorité des toiles de ses toutes dernières années : l’Amour. Atteint de la tuberculose, Watteau se retire en 1719 et peint ses deux derniers tableaux : L’enseigne de Gersaint, conservé, à Berlin, au Palais Charlottenbourg et le Gilles, au Musée du Louvre à Paris. Il est emporté en 1721 par sa terrible maladie à Nogent-sur-Marne.

La renaissance de la mosaïque

>Le Christ, d'après une mosaïque de style byzantin.
Le Christ, d’après une mosaïque de style byzantin.

Jusqu’à la naissance de l’art chrétien, la mosaïque n’est qu’une simple technique décorative qui permet de recopier des tableaux dans un matériau peu fragile, afin de décorer pergolas et tombeaux de l’Antiquité. Ce sont les Byzantins qui en font un art.
Constantinople ayant été complètement saccagée par une grande révolte en 532, Justinien fait somptueusement reconstruire sa capitale mais, au VIIIe siècle, les iconoclastes, opposés aux « images » qualifiées d’idoles païennes, enlèvent à Sainte-Sophie et aux autres églises de Constantinople toute la décoration figurative et, notamment, toutes les mosaïques.
C’est à Ravenne qu’elles subsistent, redonnant une image exacte et superbe de ce qu’était le premier âge de la mosaïque byzantine. L’impératrice-régente Théodora, veuve de l’empereur Théophile et mère de Michel III l’Ivrogne, rétablit le culte des images le 11 mars 843, date devenue depuis celle de la « fête de l’orthodoxie ».
Les édifices religieux de la capitale byzantine se revêtent à nouveau de représentations du Christ, de la Vierge et des saints, représentations liturgiques plus que décoratives. Les œuvres de cette deuxième naissance de la mosaïque ont un intense rayonnement mystique qui donne à l’art byzantin un statut de référence dans tout l’art liturgique.

Un brillant météore nommé Raphaël

Quand Rafaello Sanzio arrive à Florence le 19 avril 1504, il n’est qu’un jeune peintre provincial doué mais inconnu. Pendant quatre longues années, Raphaël va peindre de ravissantes Madones. En 1508, il se rend à Rome où le pape Jules II cherche des artistes pour décorer ses nouveaux appartements. Les cartons de ce jeune peintre obscur vont enthousiasmer à ce point Jules II que celui-ci confie à Raphaël la totalité du travail. Il s’agit d’un ensemble gigantesque de fresques.
Raphaël en a-t-il peint quelques-unes de sa propre main ou a-t-il décidé d’être tout au plus le maître-d’œuvre, laissant le pinceau à ses aides et à ses  élèves ? Le problème reste ouvert…  Car en même temps Raphaël produit et signe de nombreux autres travaux. Mais le fardeau, qu’il soit de conception ou d’exécution, est trop lourd pour les jeunes épaules de Raphaël, ce brillant météore. Il meurt d’épuisement, âgé de trente-sept ans, en 1520.

Le clair-obscur de Rembrandt

>Autoportrait de Rembrandt (1606-1669).
Autoportrait de Rembrandt (1606-1669).

Le jeu des ombres et des lumières élevé au rang d’un art : telle est, sans conteste, la meilleure définition que l’on puisse donner de la peinture de l’un des grands maîtres flamands du XVIIe siècle, Rembrandt.
Harmenszoon van Rijn Rembrandt, fils d’un menuisier de Leyde, est jugé assez doué pour suivre les cours de l’école puis de la faculté. Malgré ses succès universitaires, la vocation de Rembrandt, surnommé le « peintre savant », reste la peinture. Il étudie d’abord chez Jacob van Swanenburgh, un peintre italianisant, qui lui donne le goût des scènes historiques et bibliques, puis chez Pieter Lanstman, qui l’initie au jeu des lumières. Dès lors, la peinture de Rembrandt sera une apologie de l’art du clair-obscur, toujours plus subtil et travaillé, de la réalisation de la Leçon d’anatomie à celle de La Ronde de nuit, en 1642, sans doute le plus beau chef-d’œuvre de l’artiste. Parvenu à l’apogée de son art avec cette toile, Rembrandt est le peintre en vogue à Amsterdam mais, en quelques années, il est dépassé.
En octobre 1669, solitaire et ruiné, il meurt dans la modeste maison du quartier des marbriers, où il s’était réfugié. Héraut des jeux de lumières, Rembrandt laisse une œuvre immense et superbe, disséminée à travers toute l’Europe, qui témoigne de l’ampleur de son génie.

L’Odalisque d’Ingres

Violoniste de grand talent, Ingres a donné la pleine mesure de son génie dans la peinture.
Fils d’un sculpteur, Jean-Dominique Ingres, né à Montauban en 1780, devient l’élève de David en 1797 et obtient, quatre ans plus tard, le prix de Rome pour Achille recevant les Ambassadeurs d’Agamemnon. Il ne parvient enfin à Rome qu’en 1806 et, en butte aux critiques qui lui préfèrent Delacroix, décide de ne revenir dans la capitale française qu’avec un chef-d’œuvre reconnu de tous. Mais ses tableaux continuent d’être fustigés. La Grande Odalisque (1814), surtout, est l’objet de vifs sarcasmes de la part de toute la critique qui lui trouve trois vertèbres de trop et des bras beaucoup trop maigres.
Il faut attendre 1824 pour qu’Ingres réapparaisse sur la scène artistique parisienne avec le Vœu de Louis XIII qui remporte un grand succès. Promu chef de file des néo-classiques, Ingres est nommé membre de l’Institut et ouvre un atelier qui devient rapidement célèbre. L’accueil glacial, fait au Salon de 1834, à son Saint-Symphorien, le pousse alors à solliciter le poste de directeur de l’Académie de France à Rome, qu’il obtient en 1835. Il reste à la Villa Médicis jusqu’en 1841.
Lors de son second retour en France, l’accueil est triomphal, les commandes se succèdent et, en 1855, à l’Exposition universelle, quarante-trois de ses toiles sont présentées au public européen qui reconnaît enfin son génie.
Nommé sénateur en 1864, Ingres, dont l’œuvre se distingue par le souci des détails et par des dessins précis et élégants, meurt en 1867.

Rubens, l’homme qui aimait les femmes

Les Trois Grâces de Rubens (détail).
Les Trois Grâces de Rubens (détail).

Il est essentiellement connu pour ses représentations de la femme nue, sensuelle et quelque peu dodue… Pourtant, Pierre Paul Rubens est, aussi, un des plus grands peintres religieux de son époque.
Connu déjà pour ses scènes religieuses, comme La Descente de Croix ou la Transfiguration, dès 1619, il devient, officiellement et à la demande du pape Paul V, un « instrument » de la Contre-Réforme. Ses œuvres devront être, selon l’idée de saint Ignace de Loyola, des instruments pour combattre le protestantisme, « l’image religieuse étant une expression visible de la foi ».
Pourtant, dès 1626, date de la mort de sa femme, Rubens revient à un art beaucoup plus terrestre et se consacre aux sujets mythologiques qui conviennent, il faut l’avouer, bien mieux à son style sensuel…
À sa mort, le 30 mai 1640, Rubens est un artiste reconnu. Pour certains, il reste le chantre de la femme sensuelle, pour d’autres celui de la culture jésuite.

Fra Angelico le Bienheureux

Né à Vicchi di Mugello, vers 1400, Guido di Pietro entre au couvent dominicain de Florence avec son frère Benedetto et prend l’habit sous le nom de Fra Giovanni da Fiesole. Très vite, Fra Giovanni reçoit le surnom d’Il Beato, le Bienheureux, ou d’Angelico, «à cause de sa vertu». Il semble que Fra Angelico peignait déjà bien avant d’entrer au couvent et qu’il ait suivi les cours de célèbres peintres siennois de l’époque. Il y a dans sa peinture, particulièrement dans les couleurs, certaines techniques, peut-être dues à son frère Benedetto, enlumineur au couvent.
Son style épuré et simple où la couleur et les jeux d’ombres tiennent une place importante transparaît dans toutes ses œuvres, essentiellement des retables commandés par les églises ou par son mécène, Cosme de Médicis.
Mais les plus belles œuvres de Fra Angelico restent sans aucun doute les fresques exécutées pour son couvent entre 1440 et 1447. L’Annonciation, Le Christ aux outrages ou encore La Crucifixion entraînent le spectateur, comme le moine il y a de cela plus de cinq siècles, dans une méditation aussi bien spirituelle qu’artistique… Fra Angelico invite à la contemplation. Appelé à Rome par le pape Nicolas V pour redécorer sa chapelle privée, il devient ensuite prieur de son couvent à son retour à Florence où il meurt, le 18 février 1455.

Andreï Roublev : la main de l’Esprit

La Trinité d'Andreï Roublev.
La Trinité d’Andreï Roublev.

On ne sait presque rien de la vie du plus grand peintre d’icônes russe. Presque rien si ce n’est son nom, Andreï Roublev, et son statu, moine. Elève de Théophne le Grec, religieux au couvent de la Trinité-Saint-Serge de Zagorsk, il est, sans conteste, l’auteur des plus belles icônes russes. Auteur, avec Théophane le Grec, de l’iconostase de l’Annonciation, à Moscou, d’un saint Jean-Baptiste, d’un saint Paul, d’un saint Pierre et d’une Annonciation à Valdimir, il semble avoir atteint la perfection avec son œuvre la plus fameuse : la Trinité de Zagorsk. De fait, on ne suit Roublev qu’à travers ses œuvres. La date même de sa mort, 1430, est suivie d’un point d’interrogation. C’est qu’Andreï Roublev, canonisé par l’Eglise orthodoxe, n’a jamais été que l’instrument de Dieu, la main de l’Esprit… comme tous les peintres d’icônes. Cet anonymat, ce retrait volontaire n’a rien d’une fausse modestie. Elle est commune à tous les peintres d’icônes depuis que cet art existe. Elle explique également qu’ils ne signent jamais leurs œuvres, le style particulièrement abouti de certains –comme Roublev- permettant seul de les identifier.
De fait, l’art iconographique, qui est né sans doute dès le Ier siècle et certainement au IIe siècle après J.-C., n’est pas une simple œuvre d’art, pas plus qu’une représentation d’un personnage biblique, d’un épisode de la vie du Christ ou des saints. L’art de l’icône est une prière, un reflet presque incarné, issu, pour les premiers d’entre eux, du Mandelion d’Edesse, qui serait le linge ayant reproduit, par le geste de sainte Véronique, le visage du Christ. On comprend dès lors que les icônes, malgré les artistes différents, soient toutes, et plus particulièrement les icônes du Christ, calquées sur le même modèle. Les règles très précises régissant cet art permettraient donc de reproduire au plus juste l’image que le Christ aurait lui-même donné aux hommes.
Ces « images » saintes vont devenir l’objet d’un véritable culte, un peu comme celui que l’on a pu rendre aux reliques… Et c’est suite à un engouement excessif pour ces icônes, en raison d’un culte exagéré qui leur fut rendu que naîtra le mouvement réactionnaire des iconoclastes (aux VIIIe-IXe siècles).
L’art des icônes s’en remettra, on le sait, et perdurera dans tous les pays de tradition orthodoxe ou chrétienne orientale. En Russie, il se développera parallèlement à l’expansion de la Foi. Apparu au Xe siècle, il se répandra essentiellement aux XIIe-XIIIe siècles, avant de reculer devant les invasions tartares de la fin du XIIIe siècle. C’est de Novgorod, refuge des peintres iconographes, puis de Moscou, que l’art des icônes renaîtra, reprendra son essor, abondant dans les églises de ces deux cités. Andreï Roublev participera de cet essor, contribuera, ô combien, au renouveau des icônes russes plus que tout autre.

Le Radeau de la Méduse

Tout le monde connaît le superbe et fascinant tableau de Théodore Géricault intitulé Le Radeau de la Méduse. Personne n’a pu, à la vue de ce chef-d’œuvre, rester insensible à la détresse des personnages, affamés et assoiffés… Ce tableau n’est que l’expression de la réalité, telle que les survivants l’ont décrite à Géricault.
Tout a commencé le 2 juillet 1816. La frégate La Méduse, ayant quelques quatre cents marins à son bord, cingle vers les côtes du Sénégal où elle doit reprendre possession des comptoirs annexés par les Anglais. Mais une manœuvre malencontreuse du capitaine de Chaumareyx fait échouer le bateau sur des récifs au large des côtes sahariennes.
Les canots étant insuffisants, cent cinquante hommes prennent place sur un radeau improvisé. C’est alors que commencent douze jours d’horreur. Dérivant lentement sous une chaleur écrasante, le radeau semble définitivement perdu quand, le 14 juillet, le brick anglais Argus découvre le radeau. Sur les cent cinquante matelots embarqués, il n’en reste que quinze ; les autres sont morts de faim, de soif, se sont suicidés ou ont été dévorés par leurs compagnons…