La femme mise à l’honneur chez « l’homme des cavernes »

De 25000 à 10000 avant J.-C., l’Europe, et plus particulièrement la France, va connaître une période de floraison artistique, où la peinture, le dessin, la sculpture acquièrent leurs premières lettres de noblesse.
C’est à Laugerie-Basse, en 1864, que fut découverte la première statuette de femme, à qui l’on donna le nom de « Vénus impudique ». Depuis, plus d’une vingtaine de ces Vénus, sculptées dans des matériaux divers, ont été retrouvées : à Grimaldi, la Vénus dite « le losange » est en stéatite verte, celle de Tursac provient d’un galet de calcite, la Vénus à la corne est en bas-relief, quant à la Dame à la capuche, la seule sur laquelle apparaissent les traits du visage (d’une finesse extrême), elle est en ivoire.
Toutes ces Vénus datent de 25000 à 20000 avant J.-C. et la majorité d’entre elles révèle une femme aux hanches larges, au ventre souvent gonflé, ce qui permet de supposer qu’il s’agissait-là d’une évocation de la femme enceinte ou d’un hymne à la fécondité.
Source d’inspiration des temps anciens, la femme ne va pas garder bien longtemps ce monopole : les scènes de chasse, les animaux ornent désormais seuls le fond des cavernes.

Gustave Courbet ou l’art réaliste

Le Hamac de Gustave Courbet (détail).
Le Hamac de Gustave Courbet (détail).

On peut trouver de nombreuses significations au mot "réaliste" : la désignation d’un style pictural mais également celle d’une façon de vivre son art. Et il semble bien que Gustave Courbet ait passé maître dans les deux matières.
Fils d’un riche propriétaire terrien, Gustave Courbet ne connaîtra jamais les affres des peintres maudits, la solitude, la faim, bref, tout ce qui fait la "légende" des grands peintres. Pas plus qu’il ne se présentera comme supérieur à ses prédécesseurs, à ses maîtres en peintures. De fait, c’est en copiant les anciens maîtres que Gustave Courbet assurera sa formation : Rembrandt, Hals, Velasquez : tels sont les noms des "professeurs" particuliers de l’artiste. Sans qu’il y trouve à redire ; sans qu’il se sente nécessairement en décalage avec ces maîtres reconnus. De fait, ceux sont eux qui le formeront et qui, au final, inspireront cet art particulier que l’on nommera "réalisme".
Devenu chef de cette nouvelle école après un Salon en 1850, Courbet va certes devenir la bête noire de quelques notables académiciens, mais sans que cela le touche outre mesure. De fait, le soutien de critiques tels que Champfleury ou Baudelaire, de mécènes comme le duc de Morny permettra à Courbet toutes les audaces, toutes les indifférences. Car il est toujours plus aisé de se placer au-dessus de tout mercantilisme lorsque l’on possède de la fortune, des soutiens, bref, lorsque l’on n’a pas besoin de vivre, tout simplement… Outre l’aspect artistique en lui-même -un aspect que l’on ne saurait nier-, c’est cela aussi le réalisme de Gustave Courbet.

Dufy : la peinture sur tous les tons

La fenêtre ouverte, Nice, de Raoul Dufy.
La fenêtre ouverte, Nice, de Raoul Dufy.

De l’impressionnisme au fauvisme, du fauvisme au cubisme et du cubisme à la… haute couture ! Raoul Dufy (1877-1953) traverse le siècle en touche-à-tout génial. Ami des plus  grands peintres, il ne se cantonnera jamais dans un genre mais préfèrera s’initier à tous les courants picturaux du moment. Dufy a tellement peur de s’enfermer dans une façon de peindre, qu’il se force à pratiquer son art de la main gauche alors qu’il est droitier. Mais la véritable particularité de Raoul Dufy est l’emploi de son art au service de la haute couture.
Ami de Paul Poiret, il se met à peindre sur bois puis à faire des gravures pour l’impression des tissus employés par le couturier. Ainsi, de 1911 à 1919, Dufy s’adonne à la peinture sur tissu, invente des modèles et des motifs, sans pour autant cesser la peinture sur toile.
En 1940, il se réfugie dans le sud de la France : c’est pendant cette période particulièrement féconde qu’il peint la série des Orchestres puis le Bal du Moulin de la Galette. Après un court séjour aux États-Unis, où il fait déjà autorité, il revient à Forcalquier, en Provence, où il meurt le 23 mars 1953.

L’art de l’orfèvrerie mérovingienne

Une reine mérovingienne (gravure du XIXe siècle).
Une reine mérovingienne (gravure du XIXe siècle).

En 1954, dans la crypte de la basilique de Saint-Denis, on mettait au jour des fibules circulaires en émaux, une longue épingle d’argent, des boucles d’oreilles en or ornées de corbeilles ajourées, des épingles à cheveux, une boucle de ceinture en argent, le tout dans un remarquable style typiquement byzantin. Pourtant ces bijoux appartenaient à la reine Arégonde, une des épouses de Clotaire Ier. Rien d’étonnant cependant, si l’on se souvient que les Celtes étaient eux-mêmes de grands artistes, qu’ils maniaient admirablement les métaux et qu’ils étaient en contact avec tout le monde oriental via la Grèce. Un lien qui devait perdurer avec le temps, être importé aussi par les empereurs romains autant que par les « Barbares » eux-mêmes –nombreux sont ceux qui vécurent aux limites de l’Empire byzantin. C’est ainsi que l’art wisigoth, notamment le travail de l’orfèvrerie, paraît typiquement byzantin…
L’orfèvrerie n’est d’ailleurs pas le seul art à faire l’apologie de ce style :  Ravenne, ses mosaïques, ses églises paraissent issues directement de la terre orientale !

Georges de la Tour, « maître de la lumière »

Georges de la Tour (1593-1652) 'le Tricheur à l'as de trèfle'
Georges de la Tour (1593-1652) "le Tricheur à l’as de trèfle"

Au sommet de sa gloire, le peintre lorrain Georges de la Tour, surnommé le « maître de la lumière », se rend à Paris en 1636, où il est reçu avec des égards princiers. Il est même accueilli à la cour de Louis XIII qui lui accorde une rente de mille livres et le nomme « peintre ordinaire du roi ». Une légende raconte même que le roi, qui vient d’acquérir Saint Sébastien soigné par Irène, « trouva le tableau si beau qu’il enleva de sa chambre toutes les toiles qui s’y trouvaient afin de donner plus d’éclat solitaire au tableau du peintre ». Richelieu lui-même, grand amateur de peinture et « fort bon connaisseur en ce domaine », succombe au charme de de la Tour et achète, lui aussi et à prix d’or, deux tableaux d’inspiration religieuse.
À son retour à Lunéville, en 1644, « on lui donne du Monsieur », dit un document et on le qualifie de « peintre fameux ».Le duc de la Ferté-Senectère, gouverneur de la Lorraine de 1643 à 1666, sera un de ses clients assidus, en se faisant offrir chaque année un tableau par la ville. En 1644, le duc acquiert ainsi une Nativité et l’année suivante Les larmes de saint Pierre, une des œuvres majeures du peintre conservée aujourd’hui au Museum of art de Cleveland. En 1649, Georges de la Tour exécute, toujours pour le duc, un Saint Sébastien et trois ans plus tard, le Reniement de saint Pierre qui se trouve maintenant au Musée des Beaux-Arts de Nantes.
Grâce à ces mécènes fort riches qui n’hésitent pas à dépenser des fortunes pour avoir ses toiles, le maître lorrain mène un train de vie de grand seigneur, spécule sur les grains et devient l’un des plus riches propriétaires terriens de Lunéville…
Mais à sa mort, le 30 janvier 1652, il ne laisse ni testament ni inventaire de ses biens ou de ses toiles et sombre dans l’oubli jusqu’à sa « résurrection » en 1915, après presque trois siècles de purgatoire et de silence…

Callot, la gravure érigée au rang d’art

Callot
Callot "croque" la noblesse.

Fils d’un gentilhomme de la maison de Lorraine, Jacques Callot devait fuir sa famille à l’âge précoce de douze ans parce que cette dernière s’opposait à sa vocation artistique. C’est en suivant une troupe de bohémiens qu’il gagne alors l’Italie où il se forme à l’école de Jules Parigi et de Philipe Thomassin. Dürer, Lukas von Leiden, les plus grands graveurs du nord, seront également ses inspirateurs et il acquiert une telle technique qu’il se fait remarquer par Cosme II de Médicis, qui devient son mécène.
A la mort de son protecteur, en 1621, Jacques Callot décide de rentrer en Lorraine où le duc Henri de Lorraine lui assure une pension. Mille six cents pièces composent l’œuvre immense de Callot qui, outre les scènes guerrières, comme la prise de La Rochelle, excellera à peindre des sujets grotesques, à caricaturer les vices de l’époque, tout en laissant une place non négligeable pour la représentation de la vie quotidienne. Profondément attaché à sa ville natale, Nancy, il refusera toujours de représenter sa prise, en 1633, par les troupes de Louis XIII. Au final, ses œuvres représentent un ensemble saisissant sur les mœurs et la vie de son époque et contribueront largement à faire de la gravure un art à part entière.

Les femmes aux temps des Lumières : art, sciences et littérature

Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696).
Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696).

Alors que l’on connaît les fameux salons pour leur préoccupation essentiellement politique, certains d’entre eux vont totalement les dédaigner préférant réserver toute leur attention aux arts… où l’on ne peut pas dire que les femmes eurent une place considérable.
Certes, on compte quelques exceptions, telles qu’Élisabeth-Claude Jacquet de la Guerre (v. 1660-1729), qualifiée par le Mercure galant de « merveille du XVIIe siècle », et qui s’illustre au clavecin au point d’attirer la bienveillance du roi lui-même ; comme Émilie d’Aubigny, dite la Maupin, et la Demoiselle Chantilly qui font leurs preuves dans le monde de l’opéra comique ; ou encore comme Madame Vigée-Lebrun, restée célèbre pour ses portraits de Marie-Antoinette et de ses enfants.

Mais, à l’exemple de nombreuses artistes ou intellectuelles de l’époque, Madame Vigée-Lebrun, elle-même fille d’un peintre de renom, signera certaines de ses premières œuvres du nom de son père, comme jadis la sœur des Van Eyck. Selon Andrée Michel, on peut d’ailleurs supposer que la plupart des femmes artistes sont restées anonymes, exposant leurs œuvres sous le nom d’un père ou d’un frère…
Cet anonymat se retrouve également dans le monde de l’écriture. Madame de Lafayette ne reconnaîtra qu’à la fin de sa vie -et encore à mots couverts- être l’auteur de La Princesse de Clèves ; quant à Mademoiselle de Scudéry, elle considère « qu’écrire, c’est perdre la moitié de sa noblesse » et publie ses premières œuvres sous le nom de son frère. Et Madame de Sévigné me direz-vous ? Serait-elle une exception ? Rien d’exceptionnel chez Madame de Sévigné, sinon un talent scriptuaire incontestable. Mais les Lettres de Madame de Sévigné… ne sont que des lettres, destinées à une lecture, sinon totalement privée, du moins de salon, certainement pas à la publication.
Est-ce à dire que la place de la femme n’a pas été ce qu’elle aurait pû être ou ce qu’elle aurait dû être au temps, tellement vanté, des Lumières ? 

Palissy, « l’inventeur des rustiques figurines du roi »

Bernard Palissy (vers 1510-1590).
Bernard Palissy (vers 1510-1590).

Il faudra pas moins de seize années à ce verrier pour découvrir le secret de la faïence émaillée. Né dans le Lot-et-Garonne vers 1510, Bernard Palissy s’établit vers 1538 à Saintes, après une dizaine d’années d’errance. C’est à ce moment que commence sa quête, sans doute après avoir vu une coupe de faïence émaillée d’origine italienne. Il se livra aux recherches les plus décourageantes allant, dit la légende, jusqu’à brûler ses meubles et le plancher de sa maison pour alimenter son four.
En 1557, il touche enfin au but et sa fortune commence. Car les poteries rustiques de Palissy sont immédiatement recherchées par les grands seigneurs. Catherine de Médicis devient même sa protectrice : en 1562, alors qu’il est interné comme protestant, elle le fait libérer et lui accorde le titre "d’inventeur des rustiques figurines du roi". Etabli à Paris en 1564, a son atelier au Louvre ; on lui demande d’orner de "grottes rustiques" les château d’Ecouen, possession des Montmorency, puis les Tuileries.
Esprit curieux, à la fois agronome, géologue, chimiste, poète, il fait paraître, dès 1563, la "Recepte véritable par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et à augmenter leurs Thrésors", une œuvre pleine d’imagination et d’uthopie où se mêlent des réflexions morales et religieuses, des considérations sur la géométrie, les arts. En 1575, il inaugure à Paris des conférences sur les sciences physiques et naturelles qu’il résumera, en 1580, dans les "Discours admirables de la nature des eaux et des fontaines…, des métaux, des sels et des salines, des pierres, des terres, du feu et des émaux". Arrêté une nouvelle fois en 1588 par les Ligueurs, il est embastillé. Il mourra, deux ans plus tard, à quatre-vingt-ans.

L’art mystérieux de la préhistoire

De 25000 à 10000 avant J.-C., l’Europe, et plus particulièrement la France, va connaître une période de floraison artistique, où la peinture, le dessin, la sculpture acquièrent leurs premières lettres de noblesse.C’est à Laugerie-Basse, en 1864, que fut découverte la première statuette de femme, à qui l’on donna le nom de « Vénus impudique ». Depuis, plus d’une vingtaine de ces Vénus, sculptées dans des matériaux divers, ont été retrouvées : à Grimaldi, la Vénus dite « le losange » est en stéatite verte, celle de Tursac provient d’un galet de calcite, la Vénus à la corne est en bas-relief, quant à la Dame à la capuche, la seule sur laquelle apparaissent les traits du visage, elle est en ivoire.
Toutes ces Vénus datent de 25000 à 20000 avant J.-C. et la majorité d’entre elles révèle une femme aux hanches larges, au ventre souvent gonflé, ce qui permet de supposer qu’il s’agissait-là d’une évocation de la femme enceinte ou d’un hymne à la fécondité.
Source d’inspiration des temps anciens, la femme ne va pas garder bien longtemps ce monopole : les scènes de chasse, les animaux ornent désormais seuls le fond des cavernes.
Lorsque furent découvertes, en 1875, les premières peintures rupestres, elles ne suscitèrent, de la part des préhistoriens, qu’un immense mouvement de scepticisme. En effet, comment l’homme préhistorique, décrit alors comme un être bestial et primitif, aurait-il pu produire de tels chefs-d’œuvre ? Il faudra attendre 1940 et la découverte de la grotte de Lascaux pour convaincre les préhistoriens que « l’homme des cavernes » était un artiste… Depuis, la vision des sites d’art rupestre fascine les amateurs comme les spécialistes. Mais, pour ces derniers, nombre de questions restent en suspend.
La première concerne la situation géographique des sites rupestres : la grande majorité d’entre eux se situent entre le sud-ouest de la France et le nord de l’Espagne et pour y accéder, du moins dans de nombreux cas, il faut parcourir toute une série de boyaux. Il ne fait donc aucun doute qu’ils n’ont pas été sélectionnés au hasard. Quant à savoir ce qui a pu motiver ses choix, l’énigme reste entière.
Certains spécialistes ont voulu voir dans la multitude des motifs animaliers -scènes de chasse ou de la vie animal- la pratique d’un rituel précédant les grandes périodes de chasse ? La présence, sur certains sites, de dessins suggérant une influence magique ou chamanique, comme « le sorcier » de la grotte des Trois-Frères, pourrait confirmer cette hypothèse. Mais comment expliquer que les animaux les plus chassés -cerf et renne- ne soient pas les plus représentés ? En effet, les bisons et les chevaux sont ceux qui apparaissent le plus, sans parler des autres animaux évoqués : aurochs, mammouths, phoques et pingouins, comme à Cosquer, des ours et même une panthère tachetée à Chauvet. De plus, pourquoi, dans ce cas, avoir placé certaines scènes tout en hauteur ou même sur les plafonds ce qui a dû nécessiter l’emploi de cordages ou d’échafaudage ? On le voit, la théorie des rituels de chasse pêche par bien des côtés et seuls certains aspects en ont été retenus.
En effet, il est pratiquement certain que ces sites étaient le cadre de rituels -sans que l’on sache lesquels- ou, plus probablement, étaient des sanctuaires religieux, des lieux de culte. La présence, à Chauvet par exemple, d’un crâne d’ours, posé intentionnellement sur une pierre comme sur un autel, suggère fortement l’existence d’un culte des ours, déjà pressenti chez les Neandertaliens. Mais quelle est la signification des multiples signes géométriques retrouvés dans les grottes : points alignés ou en amas, traits, courbes, stries, triangles, cercles, arborescences, pentagones ? Que dire également des représentations humaines : silhouettes féminines, mains, parfois mutilées, visages, personnages masqués ou à l’allure fantomatique, être mi-homme mi-animaux, comme « le sorcier » des Trois-Frères ? À tout cela, l’étude préhistorique n’a pas encore su apporter de réponses…

Le talon d’Achille

Achille d'après une peinture murale.
Achille d’après une peinture murale.

De tous les héros grecs, Achille est sans nul doute le plus connu. Pourtant, pour beaucoup, son nom n’évoque rien d’autre qu’une banale histoire de talon…
Tout à commencer lorsque Zeus et Poséidon tombèrent amoureux de la néréide Thétis. La divinité marine était belle à en faire perdre la raison et les deux frères étaient prêts à en venir aux mains pour savoir qui aurait droit à ses faveurs quand Prométhée intervint. Le malheureux titan, qui subissait depuis des temps immémoriaux le supplice de voir son foie dévoré chaque jour par l’aigle de Zeus, convoqua donc Zeus et son frère et leur révéla que le fils de Thétis serait plus grand que son père… refroidissant ainsi sérieusement les ardeurs des dieux ! Zeus et Poséidon étaient prévenus mais si Thétis s’unissait à n’importe quel autre dieu, la concurrence risquait d’être des plus rude : Zeus décida donc de donner Thétis en mariage à un mortel.
L’heureux élu était le roi de Thessalie, Pelée, qui eut bien du mal à ne serait-ce qu’embrasser sa jeune épouse : la néréide, outrée qu’on l’ait ainsi donné à un pauvre mortel, refusait tout contact avec Pelée. Finalement, après bien des ruses, Pelée réussit à convoler avec Thétis qui, au fil des ans, lui donna huit fils. Au dernier, elle donna le nom d’Achille.
Thétis aimait tendrement ses fils et, comme toutes les mamans, elle était hantée par l’idée qu’ils puissent se blesser. Pire même, qu’ils meurent. Car si les fils de Pelée tenaient beaucoup de leur mère, il y avait une chose qu’ils avaient héritée de leur père : c’est sa mortalité ! La belle néréide décida donc de tout mettre en œuvre pour palier à cette « petite défaillance » et rendre ses fils immortels… sans grande réussite puisqu’ils périrent tous les uns après les autres dans les flammes où les plongeait leur mère. À la naissance du huitième, cependant, Pelée mit le holà. Thétis dut se résoudre à trouver un autre système que celui du baptême du feu : son dernier-né sous le bras, elle descendit donc dans les Enfers et le plongea dans les eaux purulentes du Styx. Contente de sa ruse, Thétis remonta bientôt à la surface de la terre, oubliant qu’elle avait tenu son fils par le talon durant toute l’opération.
Les années passaient et Achille grandissait. Fils d’une divinité, il avait un statut particulier chez les mortels et son éducation devait être parfaite. Elle fut donc confiée à Chiron, le maître des Centaures, qui fut également le distingué professeur d’Hercule, de Jason et d’Asclépios. Chiron, à n’en pas douter, était le meilleur dans sa partie : il lui enseigna l’art de la guerre, qui était la matière préférée d’Achille, et le nourrit même de gibier… afin, dit-on, d’accroître sa férocité… Rapidement, Achille devint célèbre pour son courage et son adresse à nul autre pareil. Et, bien entendu, lorsque le temps fut venu pour les Grecs de partir en expédition contre Troie, ils voulurent qu’Achille les accompagne… Mais voilà, Achille avait disparu !
Sachant, par on ne sait quelle prophétie, qu’Achille mourrait sous les murs de Troie, Thétis avait convaincu son fils de se cacher, déguisé en fille, dans le gynécée du roi Lycomède, à Scyros. C’est Ulysse, le plus malin des guerriers grecs, qui fut chargé de le retrouver. Déguisé en marchand, l’astucieux grec pénétra dans le palais de Lycomède et présenta aux jeunes filles assemblées un assortiment de bijoux et de soieries… ainsi que quelques armes ! Alors que toutes les filles, comme de bien entendu, s’extasiaient sur les attributs si typiquement féminins, Ulysse constata qu’une d’entre elle semblait fascinée par les armes : il sut alors qu’il avait trouvé Achille. Mais Thétis ne désarmait pas : si son fils devait combattre contre les Troyens, il le ferait dans les meilleures conditions. C’est ainsi qu’Achille embarqua pour Troie, une armure invincible spécialement conçue pour lui par Héphaïstos dans ses bagages.

Achille soignant Patrocle.
Achille soignant Patrocle.

Dans les premiers temps de la guerre, les Troyens n’eurent guère à redouter l’adresse guerrière d’Achille : ce dernier, qui s’était disputé avec Agamemnon, refusait tout simplement de se battre. Il passait ses journées avec Patrocle, son ami et amant, à jouer de la lyre à l’ombre de sa tente. Un jour, pourtant, Patrocle, qui avait une conscience plus développée de son devoir, emprunta la fameuse armure d’Héphaïstos et, se faisant passer pour Achille lui-même, se lança dans la bataille. Bien mal lui en prit : il se heurta au meilleur guerrier troyen, Hector, qui, d’un coup parfaitement assuré, mit fin aux prétentions du pauvre Patrocle.
Lorsqu’Achille apprit la mort de son bien-aimé, il entra dans une rage folle et se lança -enfin- dans la bataille. Le duel entre Hector et Achille devait durer de longues heures mais, finalement, Achille eut raison du Troyen. Pourtant, sa vengeance était loin d’être assouvie : attachant le cadavre de son ennemi à son char, Achille le traîna, douze jours durant, autour de la tombe de Patrocle. Sa rage glaçait d’horreur les Troyens comme les Grecs ; les dieux eux-mêmes se révoltèrent devant pareille humiliation, au point que Zeus chargea Thétis d’intervenir. Sur les instances de sa mère, Achille mit donc un terme à sa vengeance mais, désormais, les Grecs purent compter sur sa participation. Et elle ne fut pas des moindres : guerrier accompli, sans doute le meilleur de son époque, Achille sema la mort et la désolation parmi les rangs des Troyens… jusqu’à ce que les dieux se mêlent à nouveau du conflit. C’est Apollon, favorable aux Troyens, qui devait mettre fin à la glorieuse carrière d’Achille en guidant le bras de Pâris : touché au talon par une flèche, Achille s’effondra, accomplissant ainsi la prophétie.
Personnage essentiel de l’Iliade, Achille allait devenir le type même du héros grec : un guerrier accompli, bien que d’une rare violence, un demi-dieu qui ne pouvait qu’inspirer des hommes tels qu’Alexandre le Grand…