Watteau et l’art de l’insouciance

Désigné comme le « peintre des Fêtes galantes », Antoine Watteau incarne sans conteste la société frivole et insouciante de son époque ; la figure féminine représentative de tous ses tableaux, portant une robe aux larges plis ainsi qu’une coiffure relevée mais retombant sur le visage, restera très longtemps après sa mort, la référence en matière de mode féminine. Né à Valenciennes en 1684, Watteau se consacre très jeune à la peinture. À Paris, il effectue des débuts difficiles. Grâce à des maîtres comme Gillot et Audran ainsi qu’à son généreux mécène, le banquier Pierre Crozat, il s’initie à la peinture des grands maîtres flamands et italiens.

La musique comme la « démarche amoureuse » sont ses thèmes favoris. Et, c’est dans le genre, spécialement créé par lui, de « peintre de Fêtes galantes », qu’il est reçu à l’Académie de peinture en 1717 en présentant son Embarquement pour Cythère, conservé au Musée du Louvre à Paris. Lyrique, mystérieuse, mélancolique, cette œuvre traite du thème qui marquera la majorité des toiles de ses toutes dernières années : l’Amour. Atteint de la tuberculose, Watteau se retire en 1719 et peint ses deux derniers tableaux : L’enseigne de Gersaint, conservé, à Berlin, au Palais Charlottenbourg et le Gilles, au Musée du Louvre à Paris. Il est emporté en 1721 par sa terrible maladie à Nogent-sur-Marne.

Le prince sans gloire

Portrait d'Antoine de Bourbon (1518-1562).
Portrait d’Antoine de Bourbon (1518-1562).

L’histoire peut être oublieuse, elle est également cruelle… Parmi ses victimes, se trouve Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, époux de Jeanne d’Albert, reine de Navarre, et qui semble n’avoir eu d’autre gloire que d’engendrer le plus populaire de nos rois : Henri IV. Contrairement à son épouse, Antoine de Bourbon, initialement protestant, se convertit au catholicisme et devint un des chefs de l’armée royale. Sa vie entière ne sera d’ailleurs que batailles et sièges, ce qui causera sa perte : il mourra le 17 novembre 1562, touché mortellement en assiégeant Rouen. Certains historiens, quelque peu plaisantins peut être, ajoutent qu’il était en train de satisfaire un besoin naturel quand il reçut cet ultime coup d’arquebuse. Cela lui aurait même valu cette épitaphe :
Ami français, le prince ici gisant,
Vécut sans gloire et mourut en pissant.

Charles IX : l’homme de la Saint-Barthélemy

Charles IX (1550-1574).
Charles IX (1550-1574).

Le règne de François II avait été marqué par la militarisation et la politisation du conflit religieux. Par sa radicalisation également, une radicalisation parfaitement illustrée par le célèbre massacre de la Saint-Barthélemy, qui apparaît comme l’événement majeur du règne de Charles IX.
Un règne qui, pourtant, avait commencé sous le signe de la modération. Les Guise ayant perdu leur toute-puissance avec la mort de François II, c’est Catherine de Médicis, mère du roi, qui assure la régence. En cela, elle se fait conseiller par Michel de L’Hospital, homme de compromis s’il en fut. La nomination d’Antoine de Bourbon au rang de lieutenant général du royaume, le colloque de Poissy ensuite apparaissaient comme des signes tangibles du désir de compromis de la régente. La paix d’Amboise et le traité de Saint-Germain seront également à mettre au compte de cette tentative –finalement vaine- de parvenir à une entente, tout comme le mariage de Marguerite de Valois, sœur du roi, avec Henri de Navarre, un des chefs du parti huguenot. Dès lors, comment croire à cette idée si répandue qui veut que le roi Charles ait été, autant que sa mère, un fanatique. Pourtant, Charles IX a bien été à l’origine de la Saint-Barthélemy… De fait, le roi n’a certainement pas désirer ce massacre. Par contre, il est vrai qu’il avait ordonné l’arrestation et la condamnation –donc l’élimination- des chefs protestants, pensant que, ces derniers, une fois éliminés, la guerre fratricide cesserait.
Et il est vrai que la guerre était avant tout le fait des nobles –des deux camps-, comme le prouvent toutes les conjurations, les négociations avortées. Une condamnation destinée également à devancer la réaction protestante attendue après l’attentat manqué contre l’amiral de Coligny -22 août. Le 24 août 1572, donc, les soldats du roi entament leur sinistre besogne. Mais ce que n’avait pas prévu le souverain, c’est la réaction parisienne : le peuple, pris d’une soudaine folie meurtrière, se lance à son tour dans l’action, massacrant sans mesure.
Tel sera le fait marquant du règne de Charles IX qui, dit-on, en mourra de remords quelques semaines plus tard.

Cromwell l’implacable

Oliver Cromwell (1599-1658).
Oliver Cromwell (1599-1658).

En 1642, la révolution éclate en Angleterre. Le roi Charles Ier Stuart (1625-1646) a dressé contre lui le Parlement et le peuple qu’il accable d’impôts. Cette révolte va être menée par un chef alliant le génie militaire et la compétence politique, Cromwell.
Issu d’une famille de petits seigneurs, Oliver Cromwell va, durant la guerre civile, organiser puis diriger une armée parlementaire tout aussi disciplinée qu’implacable.
En 1646, les armées royales sont défaites et Charles Ier est en fuite. Livré par les Écossais, le roi est condamné à mort et exécuté le 30 janvier 1649, sous la pression de Cromwell qui reste alors seul maître de l’Angleterre, devenue un Commonwealth.
Proclamé Lord Protecteur, il conquiert l’Irlande, soumet l’Écosse et donne naissance à la Grande-Bretagne.
Malgré des qualités indéniables, Cromwell se fait détester par le peuple. Sa mort, survenue le 3 septembre 1668, est accueillie avec soulagement par le pays excédé par son fanatisme et son puritanisme.

Louise de Savoie : la Dame de fer de la Renaissance

Louise de Savoie (1476-1531) et Marguerite d'Autriche (1480-1530).
Louise de Savoie (1476-1531) et Marguerite d’Autriche (1480-1530).

Il ne fait guère de doute que si son fils avait été moins célèbre, Louise de Savoie aurait eu une postérité dépassant largement celle qu’elle a aujourd’hui. Fille du duc de Savoie, veuve, à dix-huit ans du duc d’Angoulême, belle, intelligente, intrigante aussi, Louise de Savoie pèsera de tout son poids sur le règne de son fils, François Ier. A peine accède-t-il au trône qu’elle se fait octroyer le duché d’Angoumois ; c’est elle également qui assure la régence lors des guerres d’Italie, en 1515. Un rôle qu’elle aura à assurer à nouveau exactement dix ans plus tard après la défaite de Pavie, bataille au cours de laquelle le roi sera fait prisonnier par les troupes espagnoles. C’est alors elle qui négocie, avec habileté, il faut le reconnaître, la libération du souverain -en échange d’une rançon qu’elle "oubliera" de payer- ; elle également qui organise la ligue de Cognac contre l’Autriche ; elle enfin qui négocie avec la sœur de l’empereur la fameuse "paix des Dames". Autant de preuves de son talent, de diplomate, de négociatrice ; autant de preuves qui font oublier les excès dont elle se rendra coupable en tant que mère du souverain et en tant que régente. Car Louise de Savoie aimait l’argent. Elle l’aimait même tant qu’elle dilapidera les fonds initialement destinés à la guerre, un "fait d’armes" dont elle fera accuser Semblançay. Louise de Savoie était également orgueilleuse. Et elle l’était tant qu’elle provoquera la défection du connétable de Bourbon qu’elle poursuivait de sa vindicte depuis le jour où il avait refusé de l’épouser. Au passage, elle n’oubliera cependant pas de récupérer les terres du traître…
Il n’est guère contestable, on le voit, que la mère de François Ier joua un rôle non négligeable dans l’histoire de France. Un rôle souvent occulté au profit de celui, réel également, de mécène et d’initiatrice des arts. Un rôle peu flatteur il est vrai mais qui fait de Louise de Savoie la véritable Dame de fer de la Renaissance.

Galilée : martyr de l’Inquisition ?

Galileo Galilei, Galilée en français (1564-1642).
Galileo Galilei, Galilée en français (1564-1642).

Décidément, certains mythes ont la vie dure. Allez savoir pourquoi, on brode à souhait et depuis des siècles, sur l’obscurantisme de l’Eglise toujours prête à rejeter la science. La preuve : n’est-ce pas l’Inquisition qui a condamné Galilée ? Et pourquoi, je vous le demande ! Parce qu’il disait que la terre était ronde ! Evidemment, devant de tels arguments, on ne peut que taxer l’Eglise d’avoir été rétrograde et Galilée fait presque figure de martyr. Mais voilà, jamais l’Eglise n’a récusé le fait que la terre soit ronde –ce n’était d’ailleurs pas, mais absolument pas le propos de Galilée- et le pseudo « martyr »  n’en était pas un.
Galileo Galilei –Galilée en français- attire tout jeune l’attention de ses maîtres de l’université de Pise par l’ampleur de ses connaissances et l’originalité de ses recherches. Découvreur à 19 ans, inventeur d’une balance hypostatique dans la foulée, il devient, en 1589, soit à 25 ans à peine, professeur de mathématiques à Pise puis obtient, trois ans plus tard, la chaire de mathématiques de l’université de Padoue. Une fonction qu’il occupera pas moins de dix-huit ans.
On ne sait pas trop à quel moment il tiendra pour vrai les théories de Copernic, mais il est à peu près certains qu’il le fait définitivement siennes après la découverte des quatre satellites de Jupiter (1610). Une découverte d’ailleurs obtenue grâce à une lunette astronomique de sa fabrication.
En 1543, la veille de sa mort, l’astronome polonais avait rédigé les résultats de ses études… Des résultats révolutionnaires ! En effet, il était communément admis par la communauté scientifique –et donc par l’Eglise- que la terre était au centre de l’univers et que le soleil, les astres et les planètes tournaient autour d’elle. C’est ce qu’on appelle le système de Ptolémée (astronome-géographe du IIe siècle après J.-C.).  Or Copernic rapporte que le centre du système est le soleil, autour duquel tourne la terre, qui subit alors une double rotation, autour de l’astre et sur elle-même. Il rapporte, mais ne démontre rien… d’où les polémiques qui s’ensuivront, notamment celle de Galilée.

Galilée scrutant les étoiles, d'après une iconographie du XIXe siècle.
Galilée scrutant les étoiles, d’après une iconographie du XIXe siècle.

Scientifique reconnu, renommé et même recherché pour son esprit autant que pour sa culture immense (il compte alors parmi les proches du duc de Toscane qui lui alloue une villa et une pension de 1000 écus), Galilée était également doté d’un caractère porté sur le sarcasme, la moquerie, la dérision ; un «  fort en gueule » poourait-on dire. Des défauts qui, de la part d’un esprit aussi doué que le sien, devaient lui attirer la rancune et l’inimité de ses victimes. Et lorsqu’il rédige, en 1613, son Histoire et démonstration interne à la marche du soleil, ouvrage dans lequel il prend fait et cause pour les thèses copernicienne, il se voit attaqué de toutes parts. En fait, il apparaît que Galilée va tout faire pour provoquer la polémique. En 1616, le Saint-Office –c’est-à-dire l’Inquisition- condamne les thèses de Copernic et Galilée semble accepter ce choix. Le second procès en Inquisition en se jouera d’ailleurs que plus de quinze ans après et les faits ont alors un tout autre relief. Invité par le pape Urbain VIII –qui est un de ses protecteurs- à présenter les deux systèmes, celui de Ptolémée et celui de Copernic, de manière impartiale, Galilée rédige, en 1633, le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde. Mais point d’impartialité dans ce Dialogue où le Florentin fait la part belle aux théories de Copernic et où, surtout, il se raille de la communauté scientifique. Il « règle ses comptes », avec un don du sarcasme et du mépris qui devait en exaspérer plus d’un. On s’en doute, Dialogue provoque un tollé et, en 1633, Galilée est à nouveau convoqué devant le tribunal du Saint-Office, face auquel il se rétracte sans attendre d’ailleurs. Il sera pourtant condamné… à rester dans sa villa de Toscane et à réciter durant trois mois, à raison d’une fois par semaine, les sept psaumes de la pénitence ! Voilà ce que fut le « martyr » de Galileo Galilei !

Hastings : le sauveur de l’Inde britannique

Portrait de Warren Hastings (1732-1818).
Portrait de Warren Hastings (1732-1818).

D’une ancienne famille tombée dans la pauvreté, Warren Hastings devait faire sa fortune et sa gloire dans les colonies. Entré en 1750 au service de la Compagnie des Indes, envoyé au Bengale sous l’autorité de Clive, il devait en être le gouverneur en 1772 avant de prendre le poste, de 1773 à 1785, de gouverneur général de l’Inde. Un poste qui fera de lui l’artisan majeur du redressement de l’Inde britannique.
De fait, lorsqu’il entre en fonction, Warren Hastings sait déjà tout des gaspillages, des concussions qui noyautent le pays. Il sait tout des manques à gagner aussi et sa première action sera de réformer le "diwani", c’est-à-dire l’administration de Finances, et de reprendre en main la perception de l’impôt. A la réforme de l’impôt, suivra rapidement celle de la justice civile avec l’installation d’une cour d’appel à Calcutta et la mise en place d’une véritable politique coloniale. Une colonisation qui sera troublée par les incursions françaises -dommage "colatéral" à la guerre d’Indépendance américaine- et par la résistance plus ou moins organisée de quelques seigneurs.
Désireux de préserver au mieux les traditions indigènes, parlant lui-même le persan ainsi que plusieurs dialectes indiens, Hastings encouragea les études sanskrites des érudits britanniques, fonda un collège d’études arabes et la Société asiatique du Bengale. Malgré cette apparente bienveillance, son autoritarisme devait lui attirer les reproches des whigs -républicains- anglais et, en 1784, alors que Pitt avait soumis la Compagnie des Indes à la couronne par l’India Act, Hastings démissionna et, de retour en Angleterre, due faire face à un procès. Huit années de procédure devaient venir à bout de l’action en justice des opposants à Hastings qui, s’il gagna son procès, perdit toute sa fortune.

Un brillant météore nommé Raphaël

Quand Rafaello Sanzio arrive à Florence le 19 avril 1504, il n’est qu’un jeune peintre provincial doué mais inconnu. Pendant quatre longues années, Raphaël va peindre de ravissantes Madones. En 1508, il se rend à Rome où le pape Jules II cherche des artistes pour décorer ses nouveaux appartements. Les cartons de ce jeune peintre obscur vont enthousiasmer à ce point Jules II que celui-ci confie à Raphaël la totalité du travail. Il s’agit d’un ensemble gigantesque de fresques.
Raphaël en a-t-il peint quelques-unes de sa propre main ou a-t-il décidé d’être tout au plus le maître-d’œuvre, laissant le pinceau à ses aides et à ses  élèves ? Le problème reste ouvert…  Car en même temps Raphaël produit et signe de nombreux autres travaux. Mais le fardeau, qu’il soit de conception ou d’exécution, est trop lourd pour les jeunes épaules de Raphaël, ce brillant météore. Il meurt d’épuisement, âgé de trente-sept ans, en 1520.

Catherine Howard ou Messaline à la cour d’Angleterre

Portrait de Catherine Howard (1522-1542).
Portrait de Catherine Howard (1522-1542).

On ne pourra pas dire qu’Henri VIII n’était pas prévenu ; pas plus que l’attitude de son épouse était imprévisible. Elevée chez une de ses tantes, Catherine Howard, nièce de Thomas Howard, troisième duc de Norfolk, connaîtra une jeunesse pour le moins libre, comptant parmi ses multiples amants son propre cousin, Thomas Culpeper. Et lorsque l’archevêque de Winchester, Stephen Gardiner, la présenta à Henri VIII, c’est certes avec l’idée bien précise et bien assise d’en faire la nouvelle passion du souverain. Une manœuvre qui réussira au delà des espoirs les plus fous de l’archevêque puisque le souverain n’hésita pas à répudier son épouse d’alors, Anne de Clèves, pour s’unir, d’abord secrètement, avec Catherine Howard. Elle devenait de fait la cinquième épouse du souverain… Elle ne sera pas la dernière. En effet, si Catherine Howard affichait volontiers ses mœurs libres, Henri VIII s’était déjà révélé pour le moins inconstant en amour. Anne Boleyn, la plus célèbre de ses épouses, avait remplacé Catherine d’Aragon, avant d’être poussée hors de la couche royale par Jane Seymour. Trois épouses, trois reines qui avaient chacune donné un enfant à Henri VIII. Trois épouses, trois reines qui, par leur destin tragique, annonçait la versatilité amoureuse du souverain. Quant au sort de la cinquième épouse, il sera tel qu’on pouvait s’y attendre de la part d’un roi tel qu’Henri VIII : accusé d’adultère, Catherine Howard sera exécutée en 1542, deux ans à peine après son mariage avec le Tudor. Une accusation sans doute vraie, mais certainement bien pratique et mise en avant par l’entourage du roi, heureux, une fois encore, de fermer les yeux ; heureux, une dernière fois, de convoler en justes noces…

Marat-Corday : victimes d’un idéal

La mort de Marat peinte par David.
La mort de Marat peinte par David.

Charlotte Corday, Jean-Paul Marat : deux noms liés pour l’éternité ; deux noms qui désignent l’assassin et sa victime ; deux noms qui illustrent admirablement le désarroi dans lequel la France révolutionnaire se trouve à l’aube de sa jeune existence. Car au final, Charlotte Corday, l’assassin, et Marat, la victime, sont tous deux à mettre au nombre des victimes du même idéal : celui de la Révolution.
Lorsque éclate la Révolution française, en 1789, Jean-Paul Marat a déjà largement fait œuvre d’esprit révolutionnaire. Il en est même un des inspirateurs. Ainsi, ce médecin installé depuis 1767 à Londres s’est déjà distingué en écrivant Philosophycal essay on Man (1773) et The Chains of Slavery -Les chaînes de l’esclavage- (1774) : deux titres pour le moins inspirés et engagés. Or l’engagement, c’est justement ce que recherche Marat qui postule à l’Académie des sciences -qui lui ferme ses portes- et qui entre en franc-maçonnerie. De fait, Marat aurait pu demeurer un scientifique exalté, porté à la discussion et à l’agression même si la Révolution n’avait décidé de s’inviter dans sa vie. De fait, les événements de 1789 allaient avoir le mérite, pour Marat, de combler son désir d’action, d’exalter son imagination. Dès septembre 1789, il fonde l’Ami du peuple, un journal dans lequel il combat sans relâche contre les compromissions, l’éventuel détournement de l’idéal révolutionnaire. Du moins de SON idéal.
Car comme de nombreux mouvements révolutionnaires -qu’il s’agisse d’ailleurs du XVIIIe siècle comme du XXe ou du XXIe siècle- la notion de liberté individuelle est très largement bannie au profit d’une vision plus radicale et, disons-le, plus stalinienne du bonheur. Marat est du nombre, lui qui n’a de cesse, non de convaincre mais d’asséner des vérités. C’est ce qu’il fera dans l’Ami du Peuple, au point d’ailleurs de se voir condamné, emprisonné, de devoir s’exiler -en 1790 puis en 1792. Un double exil qui n’allait évidemment pas arranger le caractère déjà ombrageux et extrémiste de Marat mais qui allait lui assurer une popularité encore plus grande. Véritable "martyr", à ces yeux comme à ceux du peuple de Paris, Marat revient en mai 1792 avec la certitude implacable que lui seul détient la vérité. D’ailleurs, a-t-on jamais vu un "martyr", un héros se tromper ? Il se place alors à l’extrémité de l’assemblée, dans les rangs des Montagnards… qu’il aura d’ailleurs l’occasion de "déborder" tant les mesures qu’il préconisent relèvent du fanatisme.
Le 10 août 1792, les Parisiens se lancent à l’assaut des Tuileries. Exit le roi et la monarchie, la France est désormais, très officiellement, une République. Mais une République qui, sous l’impulsion de Marat, se prépare à vivre certaines de ses heures les plus sombres.
Alors que le roi et sa famille étaient enfermés au Temple, une nouvelle Convention, chargée de rédiger la nouvelle constitution, était convoquée. Parallèlement, les nouvelles du front n’étaient guère optimistes : Longwy, Verdun vont capituler entre août et septembre devant les armées coalisées. Le défaitisme, la panique sont perceptibles ; la peur de la trahison permanente. Or, quelles sont les personnes qui, en France, ont tout à gagner à la victoire des coalisés si ce n’est la noblesse ? Des nobles qui étaient tous des traîtres en puissance… Telle était du moins la conviction de Marat qui, en septembre, soulève le peuple de Paris, l’exalte -car il est aussi bon orateur-, le fanatise… et le lance à l’assaut des prisons parisiennes. Des prisons qui sont pleines ; des prisons qui, du 2 au 7 septembre 1792, vont être le théâtre d’un massacre systématique… Au total, on dénombrera pas moins de 1300 morts…
Un coup de maître pour Marat qui a fait la preuve de son pouvoir. Redouté par ses camarades révolutionnaires, en proie aux attaques des Girondins, le conventionnel n’en obtiendra pas moins ce qu’il voulait : la condamnation à mort du roi, la formation du Tribunal révolutionnaire et la création d’un Comité de sûreté générale chargée d’arrêter les suspects. On imagine sans mal que Marat aurait profité pleinement de la Terreur, s’il n’avait été assassiné avant.
En effet, le 13 juillet 1793, alors qu’il prend un bain, Jean-Paul Marat est assassiné par Charlotte Corday. Immédiatement arrêtée, la jeune femme -elle n’avait alors que 25 ans- devait reconnaître son acte et monter courageusement à l’échafaud. Quant à savoir ce qui avait motivé son acte, ce n’est ni la défense de son ordre -elle était noble-, ni celle de la royauté mais bien celle de l’idéal révolutionnaire. Un idéal qui, apparemment, était bien loin de celui prôné par Marat. De fait, Charlotte Corday avait, comme de nombreux membres de la noblesse d’ailleurs, tout de suite adhéré à l’idéal révolutionnaire. Ce qu’elle reprochait à Marat -et certains Girondins, en bon stratèges, sauront l’en convaincre- était justement d’avoir trahi cet idéal par son extrémisme, par les massacres de septembre. Ce qu’elle lui reprochait c’était de dévoyer la Révolution. Idéal contre idéal, Marat comme Corday ne seront guère plus que des victimes de la Révolution. L’un en deviendra le martyr officiel, verra son corps porté au Panthéon, quand l’autre sera célébrée ou honnie, selon la position, comme une contre-révolutionnaire… ce qu’elle n’avait jamais été.