La conquête arabe en Espagne : mythe ou réalité ?

Casque de cavalier arabe.
Casque de cavalier arabe.

On nous dit, on nous enseigne avec une belle unanimité depuis des années combien fut fascinante la civilisation musulmane en Espagne et combien instructif peut être l’exemple laissé par cette civilisation, si tolérante. Une tolérance dont l’Europe aurait bien fait de s’inspirer et une civilisation à laquelle elle doit tant… Mais si la fameuse conquête arabe n’était qu’un mythe ? Si la péninsule ibérique n’était devenue musulmane que parce qu’elle le voulait bien ? Si cette civilisation était plus celtibérique et wisigothique qu’arabe ? Tel est du moins l’opinion de certains historiens de renom qui n’hésitent pas à faire voler en éclats nos certitudes…
Au VIIe siècle, l’empire byzantin croule par pans entiers sous la poussée des Arabes. Entre les troupes d’Héraclius et les soldats de Mahomet, la bataille décisive s’engage le 20 août 636, dans la vallée du Yarmouk.
Conduites par un chef militaire prestigieux, Mo’âwya, les troupes arabes écrasent l’armée d’Héraclius, pourtant supérieure en nombre et en moyens militaires.
-Allâh et notre prophète Mahomet, s’écrie le fougueux Mo’âwya, sont les artisans véritables de notre victoire. Nos armes, à elles seules, auraient-elles pu vaincre l’immense empire byzantin ? Non, par Allâh ! Cette victoire, nous la devons, ô mes frères, à la force de notre foi ! Maintenant, le vaste monde est ouvert devant nous ! Plus rien n’arrêtera la marche triomphale de l’islam.

Les unes après les autres, en tout cas, les places fortes syriennes sont submergées par la vague déferlante des conquérants arabes : Antioche, Alep, Jérusalem, Gaballah, Césarée, Palmyre, la célèbre capitale de la reine Zénobie.
Sous la conduite énergique de Mo’âwya, les cavaliers arabes mènent une " Blitzkrieg " (guerre éclair) fantastique, digne des meilleures campagnes d’Alexandre. Les Byzantins, défaits, découragés, stupéfaits par cette irrésistible avance, cherchent refuge derrière la chaîne du Taurus, limite nord de la Syrie, en Cilicie et en Cappadoce. À la même époque, l’empire perse est attaqué à son tour, par les troupes de Khâlid. En 637, dans la plaine de Gadisya, en Mésopotamie, les guerriers de l’islam infligent une lourde défaite aux armées de Iezdedjerd III, empereur de Perse. Ils s’emparent, quelques mois plus tard, de Ctésiphon, « la plus grande et la plus belle cité royale de l’Asie ».
Cinq ans après, en 642, à Nehâwend, le vieux monarque perse, qui fuyait de ville en ville depuis la défaite de Gadisya, est de nouveau vaincu. C’est la « victoire des victoires », selon l’historien arabe Ibn Khaldun. Les portes de l’Asie sont désormais ouvertes à la ruée des cavaliers arabes qui vont se lancer vers le Kurdistan, l’Azerbaïdjan et jusqu’au Caucase, à l’Arménie et à la Géorgie.
Une autre vague, conduite par Amr ibn el-As, se répand vers l’ouest et s’empare de l’Égypte, entre 639 et 642.
« Si les flots ne m’avaient arrêté… »

Cavalier arabe.
Cavalier arabe.

Après ses nombreuses victoires, Mo’âwya est proclamé gouverneur de la Syrie.
Poussé par son irrésistible désir de conquête, il forme une flotte de sept cents vaisseaux et s’élance vers Chypre. Il assiège la capitale de l’île, Constantia, et réclame la reddition sans combat des Chypriotes. Mais ceux-ci refusent, espérant recevoir bientôt des secours de Constantinople. Après une longue résistance, ils finissent par être vaincus. Mo’âwya s’empare de la ville et ordonne sa destruction. Il s’installe au palais de l’archevêque et reste le maître de l’île pendant quelques mois.
Après Chypre, le gouverneur de Syrie, en 649, réussit à conquérir la Crète puis, l’année suivante, l’île de Rhodes. C’est là, dit-on, que Mo’âwya lance son cheval au milieu des flots et s’écrie :
-Si les flots ne m’avaient arrêté, ô Dieu de Mahomet, j’aurais conquis à notre foi les pays les plus lointains.
Tout en menant ces campagnes sur mer et sur terre, l’infatigable Mo’âwya définit et applique, dans sa province syrienne ainsi que dans les autres territoires conquis, une politique fort habile à l’égard des populations qu’il contrôle. Certes, le pouvoir réel est confié à la caste des cavaliers arabes, qui devient l’aristocratie militaire et politique du régime, son épine dorsale. Mais les peuples soumis sont loin d’être opprimés. Ceux qui veulent garder leur religion peuvent le faire, moyennant le paiement d’un impôt spécial. Et les autochtones sont invités à participer à la gestion des affaires publiques. À part l’armée qui reste le domaine réservé des Arabes, toutes les administrations, que Mo’âwya a héritées des Byzantins et préservées, sont ouvertes aux élites syriennes de toutes religions. De nombreux fonctionnaires nommés par les Byzantins sont maintenus en place.
Peu à peu, en l’espace de vingt ans, la province syrienne devient la plus prospère de l’empire arabe naissant, parce que la mieux gérée.
En 661, Mo’âwya reçoit le titre de calife, « successeur de Mahomet, l’envoyé d’Allâh », et fonde la dynastie des Omeyyades qui va régner presque un siècle à Damas, devenue la capitale d’un empire brillant.
Dès lors, les conquêtes reprennent. À partir de l’Égypte conquise, les Arabes lancent une offensive vers les rivages nord-africains. Progressant comme l’éclair, le long du littoral tripolitain, ils s’emparent de Barcah, de Tripoli et de Gabès, sous la conduite du redoutable Oqba ibn Nafi. Malgré la résistance acharnée des Berbères, la vague arabe traverse la Tunisie, prenant soin, toutefois, de contourner la Carthage byzantine, solidement fortifiée.
Arrivé dans le centre du pays, Oqba y fonde, en 670, une place d’armes islamique, la ville de Kairouan, et y fait construire une mosquée qui sera une des plus célèbres du monde musulman. Après quoi, il reprend sa marche, traverse l’Algérie et atteint, dit-on, les rivages de l’océan Atlantique.
La conquête de la Berbérie ou Ifriqiya ne sera achevée que dans les premières années du VIIIe siècle, après la mort de la reine berbère Kahina, tuée en 702, à Tabarka, après avoir combattu les envahisseurs arabes jusqu’au dernier souffle.
Une fois les tribus berbères soumises, celles-ci, avec à leur tête un des leurs, Tarik, se lancent à la conquête de l’Espagne, battent en 711 le roi wisigoth Rodéric, qui sera ainsi le dernier souverain de la dynastie wisigothique régnant sur l’Espagne depuis 476 (pour le nord-ouest du pays depuis 585). En 712, le gouverneur arabe de l’Ifriqiya, Moussa ibn Nossaïr, vient renforcer la petite armée de Tarik, pour parachever sa conquête.
Vingt ans plus tard, les troupes arabes franchissent les Pyrénées, envahissent le sud de la France et parviennent jusqu’à Poitiers. Là, en 732, Charles Martel réussit à arrêter leur expansion.
Une énigme non résolue : l’islamisation de la Berbérie

Coutelas arabe.
Coutelas arabe.

Telles sont, si l’on en croit les historiens arabes et à leur suite les auteurs de manuels scolaires en Occident, les grandes étapes de l’épopée militaire mahométaine. Cependant, cette conquête n’a pas manqué de susciter quelques controverses. Devant son caractère prodigieux, certains historiens se sont demandé si cette épopée n’était pas plus mythique que réelle. La conquête arabe et l’islamisation du Proche-Orient, de l’Afrique du Nord et de l’Espagne, ont-elles été obtenues par les armes ? Faudrait-il rechercher leurs origines ailleurs ?
Au sujet de l’Afrique du Nord, le grand orientaliste Georges Marçais, pourtant acquis à la thèse classique que nous venons d’exposer, ne cacha pas son désarroi :
L’islamisation de la Berbérie, écrit-il dans son Art musulman d’Occident, soulève un problème historique que nous n’avons pas l’espoir de résoudre… Ce pays avait été une des terres d’élection du christianisme. Introduit par Carthage et les villes de la côte, il avait gagné les villes de l’intérieur. L’Africain Tertullien disait à la fin du IIe siècle : « Nous sommes presque la majorité dans chaque cité ». L’Église, à cette époque, comptait déjà de nombreux martyrs ; elle devait s’imposer également par ses docteurs. Persécutée, elle se glorifiera de posséder un saint Cyprien ; triomphante, elle fera entendre la grande voix de saint Augustin à la chrétienté tout entière. Au reste, la religion du Christ ne recrutait pas seulement ses adeptes dans les villes… Le nombre étonnant de sanctuaires modestes, de chapelles sommairement édifiées, dont nous rencontrons les ruines à travers les campagnes d’Algérie, exprime la diffusion de l’Évangile chez les ruraux berbères…
Or, en moins d’un siècle, les fils de ces chrétiens auront en grande majorité adopté l’islam avec une ardeur capable d’affronter l’épreuve du martyre. L’œuvre de conversion s’achèvera au cours des deux ou trois siècles qui suivront, œuvre définitive et quasi totale, ne laissant que des îlots infimes dont l’existence semble douteuse… Comment expliquer cette déchristianisation et l’islamisation qui en est le corollaire ?

Dans un autre ouvrage, La Berbérie musulmane et l’Orient au Moyen Âge, le même Georges Marçais note que l’annexion de l’Afrique du Nord, amorcée en 647, « ne peut être considérée comme à peu près réalisée que vers 710. Il n’avait pas fallu moins de cinquante-trois ans pour acquérir un résultat d’ailleurs précaire, car l’ère des difficultés allait bientôt s’ouvrir. Elle ne prendra fin qu’au début du IXe siècle. Soit plus de cent cinquante ans de lutte ouverte ou d’hostilité latente, un siècle et demi pendant lequel la conquête arabe avait subi des échecs qui avaient allure de faillites et qui remettaient en question l’avenir de l’islam en Occident ».
" Les Arabes n’ont jamais envahi l’Espagne "
La conquête de l’Espagne pose, on s’en doute, des problèmes aussi épineux.
Ces problèmes, Ignacio Olagüe les aborde dans un texte au titre volontairement paradoxal, Les Arabes n’ont jamais envahi l’Espagne (Flammarion, 1969). Extrêmement dense, nourrie d’arguments, passionnante de bout en bout, même si elle comporte, çà et là, quelques inexactitudes de détail, l’œuvre d’Olagüe propose une vision historique entièrement nouvelle de l’épopée arabe. Une épopée qui s’explique, selon l’éminent professeur à l’université de Madrid, plus par les « mouvements internes des sociétés qui ont adhéré à l’islam » que par la victoire des armes.
S’agissant précisément de la conquête de l’Espagne, Olagüe montre la rareté, la précarité et, surtout, l’incohérence des sources traditionnelles sur lesquelles les historiens se sont appuyés jusque-là pour décrire cette conquête.
Puis l’auteur examine les difficultés de l’entreprise. Comment une poignée d’Arabes a-t-elle pu venir à bout, en l’espace de trois années, d’un pays immense, très montagneux et très compartimenté, que les légions romaines, militairement supérieures aux troupes musulmanes, avaient mis trois siècles à conquérir et encore, partiellement -certaines régions, particulièrement inaccessibles, ont en effet toujours échappé à l’autorité de Rome. Un pays, de même, que les armées napoléoniennes ne réussiront pas à conquérir entièrement, y subissant des désastres comme la capitulation, à Bailen, de l’armée envoyée soumettre l’Andalousie.
Terroriser les Espagnols
D’abord, comment ont-ils franchi le bras de mer qui sépare l’Europe de l’Afrique ? Dans quelles conditions le général, non pas arabe mais berbère, Tarik -qui donnera son nom au rocher dominant à l’ouest ce détroit (Djebel Tarik en arabe ou Gibraltar)- a-t-il réussi à faire passer ses 7 000 soldats sur le soi ibérique ?
La tâche est d’autant plus rude, il faut l’avouer, que ni les Berbères ni les Arabes ne disposent de flotte. Par ailleurs, le détroit en question, parcouru de courants et balayé de vents violents, est particulièrement difficile à traverser. Selon un chroniqueur arabe, écrit Olagüe, « un certain Olban (le « comte Julien »), chef byzantin du littoral nord-marocain, a prêté quatre barques aux Arabes ; attribuons à ces embarcations une capacité de transport maxima : cinquante hommes en plus de l’équipage. Pour passer l’armée de Tarik, il fallait trente-cinq voyages, soit soixante-dix jours ; il faut bien, en effet, à ce type d’embarcation, un jour pour effectuer la traversée. Avec les semaines de mauvais temps, où celle-ci lui est impossible, nous arrivons vite à trois mois ; un débarquement aussi lent n’aurait pu se réaliser sans que les premiers arrivés eussent été massacrés avant que les suivants ne les eussent rejoints ».
Ibn Abd al-Hakkam en a attribué la réussite à l’utilisation d’un stratagème :
Dans une île, raconte-t-il, les gens de Tarik firent prisonniers des paysans, en tuèrent un et le firent cuire dans une marmite ; dans une autre, ils firent cuire de la viande. Escamotant les plats, ils laissèrent croire aux paysans qu’ils mangeaient de la chair humaine ; ceux-ci en colportèrent la rumeur dans tout le pays.
La réputation d’anthropophagie des Arabes serait donc passée sur le continent et les Ibériques, loin de massacrer les premiers arrivants, les auraient reçus avec considération, préférant gagner leur bienveillance en se soumettant plutôt que de figurer à leur menu… Outre que cela n’est guère convaincant, il faut remarquer qu’il n’y a pas d’île dans le détroit de Gibraltar ; l’isla del Perejil (l’île du Persil) où Victor Bérard a situé l’antre de Calypso, n’étant en fait qu’un rocher.
Pour passer les 7 000 hommes de Tarik dans des conditions normales, poursuit Olagüe, il fallait au moins cent embarcations ; seul un peuple essentiellement marin, les gens de Cadix, pouvait réaliser l’opération. Depuis le IIIe millénaire préchrétien, ils allaient en Angleterre chercher de l’étain ; ils avaient déjà longé la côte occidentale de l’Afrique, dont ils avaient peut-être même fait le tour, selon Strabon. Ce sont vraisemblablement eux qui, au Xe siècle, ont fait passer les Vandales, en sens inverse ; l’époque accusait une grande décadence maritime, mais au début du VIIIe siècle, ils pouvaient encore avoir une flotte suffisante pour effectuer un transport de troupes.
Cependant, pourquoi ces Andalous auraient-ils rendu ce service à ceux qui venaient les asservir ? Et en admettant que Tarik ait trompé les Ibériques sur ses intentions, pourquoi les gens de Cadix auraient-ils passé les renforts amenés par Moussa, quelques mois plus tard ?
De l’arianisme à l’islam
Nous n’avons pas l’intention, ici, de passer en revue tous les arguments historiques, linguistiques, sociologiques, artistiques et religieux invoqués par l’auteur. Le lecteur soucieux de les connaître pourra lire avec intérêt l’ouvrage lui-même qui est, répétons-le, excellent tant par sa tenue intellectuelle que par sa rigueur.
S’il faut toutefois résumer la thèse centrale du livre, disons que, pour le professeur Olagüe, la conquête de l’Espagne par les Arabes n’a pas été obtenue par les armes mais par l’adhésion volontaire de la population ibérique qui, à cette époque, avait déjà, en majorité, abandonné le christianisme romain, trinitaire, pour embrasser le christianisme arien, hérésie de monothéisme unitaire, l’islam lui apparaissant ensuite comme l’étape ultime de cette hérésie.

La mosquée de Cordoue.
La mosquée de Cordoue.

La péninsule ibérique, écrit Olagüe, fut la réduction du vaste ensemble que constituaient l’Orient et l’Occident : les régions riches, les plus évoluées, passèrent au monothéisme unitaire ; les régions pauvres et arriérées se convertirent au christianisme trinitaire. Aux IXe et XIe siècles, ces dernières furent raffermies ou reconverties à l’orthodoxie par la croisade française inspirée par Cluny ; le Sud hérétique suivit la même évolution que le Proche-Orient, vers une civilisation nouvelle dont l’islam, issu du syncrétisme arien, fut le moteur. Plus tard, quand l’Occident eut rattrapé son retard et réussi à se former une personnalité, il put achever la conquête -et non la « reconquête »- de la péninsule au catholicisme ; peut-être est-ce là le sens profond des appellations de Rois Catholiques, sous laquelle Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon sont passés à la postérité, et de « Majesté Très Catholique », attribuée au roi d’Espagne ?
Si nous voulons comprendre et expliquer l’évolution des idées religieuses dans la péninsule Ibérique durant le haut Moyen Âge, il faut bien garder en vue qu’à la fin du IVe siècle il existait dans la Bétique [l’actuelle Andalousie] et sur le littoral méditerranéen, une société riche et conservatrice, qui fut peu à peu gagnée par des idées émanant d’une société identique existant en Orient ; ces conceptions nouvelles provenaient essentiellement du monde juif : à côté du judaïsme, qui possédait, dans la Péninsule, des racines anciennes et fortes, le christianisme parvint à faire tache d’huile, mais sous des formes diverses, voire opposées. À partir du Ve siècle, le monothéisme antitrinitaire ou unitaire acquit la prépondérance, favorisé par les monarques wisigoths, d’obédience arienne ; puis, comme au Proche-Orient, le syncrétisme arien évolua vers un syncrétisme musulman.
Ignacio Olagüe en voit une preuve, notamment, dans ce fait très frappant : les fouilles archéologiques ont fait apparaître que la célèbre Grande Mosquée (aujourd’hui cathédrale) de Cordoue, édifice majeur de l’islam ibérique, est le développement architectural de l’église Saint-Vincent, dont les restes en constituent l’embryon et parfois le modèle, jusque dans le détail.
La civilisation hispano-mauresque n’est pas un « miracle arabe »
D’ailleurs le professeur Olagüe n’est pas seul à remettre en question la thèse classique de la diffusion de l’islam et des premières conquêtes musulmanes.
Un groupe de jeunes historiens arabes a tenté de « réécrire » en quelque sorte les débuts de l’épopée mahométane dans un esprit nouveau. Groupés autour d’une revue mensuelle historique d’une très haute tenue, Al Kudda el Jadida (La Nouvelle méthode), qui paraissait à Beyrouth (jusqu’en 1976), ces jeunes mousquetaires n’hésitèrent pas à affronter les tenants de l’orthodoxie islamique.
En se fondant sur l’archéologie, la numismatique, la sociologie et bien d’autres disciplines, le groupe de Beyrouth saccagea les constructions laborieusement édifiées par les générations successives de chroniqueurs arabes. Le rôle de Mahomet et celui des quatre premiers califes de l’islam apparaissaient sous un jour tout à fait inattendu. La grande « chevauchée » victorieuse à travers le Proche-Orient puis l’Afrique du Nord était disséquée et réduite à des dimensions plus modestes.
Concernant la « conquête » de l’Espagne, les animateurs de La Nouvelle méthode aboutirent à des conclusions assez proches de celles d’Olagüe, bien que s’appuyant sur des arguments tout à fait différents. Selon l’un de ces mousquetaires, Radouane Hamdi, « il faut repenser entièrement cette affaire et renoncer une fois pour toutes aux images d’Épinal qui ne nous aident guère à nous faire une opinion exacte sur ce qui s’est réellement passé dans la Péninsule […]. Tout nous y invite : le bon sens et la géographie ».

Peinture murale de l'Alhambra de Grenade représentant des dignitaires musulmans.
Peinture murale de l’Alhambra de Grenade représentant des dignitaires musulmans.

S’agissant particulièrement de ce qu’il est convenu d’appeler la « civilisation andalouse », Hamdi note, non sans raison, « qu’elle n’a pu être une création exclusivement arabe ou musulmane […]. Peut-on, d’ailleurs, parler d’un « art musulman » proprement dit ? »
Certes, poursuit-il, il n’est pas question de dénigrer ou même de minimiser l’apport arabe, mais il est juste de reconnaître que les plus récentes recherches archéologiques établissent d’une façon formelle que la civilisation qui a vu le jour en Espagne musulmane doit beaucoup à la Perse, à Byzance et aussi à l’héritage celtibérique. L’art wisigothique et certaines traditions romaines qui, apparaissent particulièrement dans les palais andalous ont joué un rôle très important dans l’éclosion et le développement de cette civilisation. C’est pourquoi il nous semble extrêmement difficile d’accueillir, sans réserve, la thèse selon laquelle la civilisation de l’Espagne musulmane serait un « miracle arabe ». Comment des Bédouins, originaires d’un désert aride, vivant jusque-là sous la tente, auraient-ils créé, ex nihilo, une civilisation essentiellement urbaine ?
Le charme des monuments hispano-mauresques
Un art hispano-mauresque s’est créé en Espagne, mélange d’art purement arabe, d’art mozarabe (l’art des chrétiens d’Espagne vivant sous la domination arabe) et d’art mudéjar (l’art des Maures soumis aux chrétiens après la reconquête espagnole).
De cette pénétration subtile sont nées les églises-mosquées qui n’ont pas d’équivalent en Europe.
Lorsque les Arabes, et surtout les Berbères, se sont installés en Espagne, ils ont assimilé les traditions ibériques et romaines, ou romano-hellénistiques, et aussi l’art wisigothique, art déjà orientalisé par le fait que les Wisigoths avaient subi l’influence byzantine lors de leur installation en Thrace au IVe siècle puis lors de l’occupation de l’Andalousie, entre 554 et 624, par les Byzantins de Justinien et de ses successeurs. La mosquée, type principal de l’architecture musulmane, dérive donc en Espagne de l’église byzantine et wisigothique, mais elle n’en garde pas moins toute son originalité pour deux raisons essentielles :

La cour des Lions à l'Alhambra.
La cour des Lions à l’Alhambra.

d’une part, contrairement à la religion chrétienne, le Coran défend la représentation de la figure humaine et, cette interdiction devenant de plus en plus formelle et rigoureuse, les Arabes sont amenés à un système de décoration particulier d’où ils tirent un parti merveilleux ; d’autre part, des modèles byzantins et wisigothiques, imités dans une mentalité et une civilisation radicalement différentes, ne peuvent sortir que des formes nouvelles et originales.
Ainsi, malgré les mutilations et les transformations subies, c’est peut-être en Espagne que l’on trouve les plus beaux monuments arabes. Construits à divers moments de la domination musulmane et appartenant donc à des écoles diverses, ils présentent tous, dans le chassé-croisé d’influences subies (ibères, romaines, wisigothiques, byzantines), la même originalité, le même attrait grandiose et fascinant, le même charme un peu mystérieux, que ce soient la mosquée de Cordoue, l’Alhambra de Grenade, l’Alcazar de Séville et celui de Tolède ou les palais et les forteresses, les ponts et les aqueducs…

Universités : l’opposition en héritage

La controverse de Pierre Abélard (1079-1142).
La controverse de Pierre Abélard (1079-1142).

A l’origine, dans l’Europe chrétienne, l’enseignement était essentiellement le fait des monastères ou des cathédrales, ce qui explique que leur  rayonnement ait été avant tout local. Ce n’est qu’au XIIe siècle que seront créées les premières universités. Spécialisées par matière –la médecine à Montpellier ou Salerne, le droit à Bologne, la théologie à Paris- certaines allaient alors atteindre un rayonnement international, attirant des maîtres et des étudiants de toute l’Europe. Tel était le cas de l’université de Paris, devenu un centre intellectuel soutenu d’abord par les rois ensuite et surtout par l’Eglise. Une université dans laquelle la dialectique et la controverse tinrent immédiatement une place essentielle, façonnant pour des siècles sa réputation. Une réputation admirablement soutenue par Abélard, par Guillaume de Champeaux, par les dominicains et les franciscains ou, au XVe siècle, par Jean Gerson. Mais une réputation fragile tant les universitaires parisiens, apprentis philosophes, se complaisaient dans la didactique ou la controverse, au point de devenir une opposition systématique. Contre le roi, contre l’Eglise, l’Université –elle s’était dotée elle-même d’une majuscule- de Paris sera de tous les combats, allant jusqu’à en créer. Certes, cela permit parfois certaines avancées, aussi bien théologiques que philosophiques.
Mais la plupart du temps, l’Université s’enfermera des années durant dans l’opposition, annihilant, au final, la portée de la controverse. Sans compter que « le tout-Paris » estudiantin était loin d’avoir le niveau. On ne compte plus, en effet, les exactions en tout genre : jeu, bagarres, meurtres même comme en témoigne la vie de Villon, comme le rapportent les chroniques. De fait, il apparaît que, dans ce monde à part, fait d’études, de réflexions, de discussions enfin –du moins est-ce dans cet ordre que toute réflexion doit se mener- existait nombre de fauteurs de trouble ; de beaux parleurs et de « petits faiseurs ». Nul besoin d’être nombreux d’ailleurs : une poignée suffira à semer le trouble et à jeter le discrédit.

La Bulgarie : le prix de l’indépendance

Le serment des Byzantins avant la bataille d'Aheloy où Simeon Ier le Grand sortira vainqueur (détail d'une miniature).
Le serment des Byzantins avant la bataille d’Aheloy où Simeon Ier le Grand sortira vainqueur (détail d’une miniature).

Les provinces romaines de Mésie et Thrace sont à l’origine de ce pays qui, vers l’an 660, fut conquis par les Bulgares. C’était la première fois que ce groupe ethnique, d’origine finno-ougrienne, apparaissaient au delà du cours de la Volga. Mêlés aux peuples slaves, apparus dans la région dès le VIe siècle, et aux Thraces romanisés, les Bulgares allaient édifier un royaume qui perdurera du VIIIe siècle au XIIIe siècle.
De fait, les Bulgares vont totalement s’intégrer à cette contrée située aux frontières de l’Europe : ils adoptent une langue slave, se convertissent au christianisme vers le IXe siècle et, dès ce moment, entame une lutte difficile afin de préserver leur indépendance face à l’empire byzantin. Les tsars Simeon (888-927) et Samuel (997-1014) en seront les principaux acteurs comme ils porteront la Bulgarie à son apogée. Soumise de 1018 à 1186, la Bulgarie devait recouvrer son indépendance. Symbole de ce nouveau royaume, l’abandon de la capitale de Bolgary au profit de Tirnovo.
La Bulgarie allait, dans les siècles suivants, subir les assauts répétés de ses voisins et être la proie de la volonté de conquête européenne de certains peuples. Les Mongols l’avaient déjà déstabilisés en 1236, les Serbes la soumettront en 1330 suivi des Turcs qui avaient réduit les conquérants d’hier à Kossovo (1389) et à Nikopol (1396). Le despotisme turc devait soumettre la Bulgarie durant près de cinq cents ans, sans pour autant parvenir à effacer la spécificité du peuple bulgare.

Les Francs-archers

Profitant de la trêve conclue avec les Anglais, en 1444, Charles VII tente de réorganiser le royaume.
Deux expéditions, l’une contre les Suisses, qui s’attaquent à l’empereur d’Allemagne, la seconde contre les Messins, opposés au duc de Lorraine, sont montées.
Ainsi affranchi des éléments les plus perturbateurs, le roi Charles VII, par l’ordonnance du 28 avril 1448, crée les Francs-archers.
Recrutés par paroisse, à raison d’un homme pour quatre-vingts habitations, chaque archer doit fournir son propre équipage.
Recevant une solde régulière, il est, en outre, exempté de l’impôt direct, ce qui attire rapidement les familles les plus aisées.
L’institution, détournée de son but, est supprimée par Louis XI en 1480.

Les Lombards, le peuple des « longues barbes »

Les cavaliers lombards, d'après un manuscrit du Moyen Âge.
Les cavaliers lombards, d’après un manuscrit du Moyen Âge.

De tous les peuples germaniques qui déferlent sur l’Europe occidentale aux Ve et VIe siècles, les Lombards sont sans doute les plus mal connus. Pourtant, à la suite d’une « intégration » des plus réussie, ils vont même donner leur nom à une province italienne, la Lombardie. Plusieurs faits expliquent ce succès.
En 568, lorsque les Lombards se présentent aux portes de l’Italie du Nord, ils sont déjà connus des Romains, ayant combattu à leur côté contre les Ostrogoths. Qui plus est, à ce moment-là, la péninsule vient d’être ravagée par une épidémie de peste. Affaiblie démographiquement, politiquement et militairement, l’Italie n’a guère les moyens de résister à ces envahisseurs. Ces derniers vont d’ailleurs tout faire pour s’insérer dans le paysage du Nord de l’Italie, allant jusqu’à perdre leur langue, assez rapidement d’ailleurs. Une facilité d’adaptation qui vient probablement de leur origine même. Car le  « peuple » lombard n’est que depuis peu une réalité. Fruit de l’union  de différents peuples, parmi lesquels des Scandinaves installés en Pannonie (Hongie), des Noriques –Romains également établis en Pannonie-, des Saxons, des Thuringiens, les Lombards ont même inventés leur nom…
On raconte qu’à l’occasion d’une bataille contre les Vandales, alors bien supérieurs en nombre, on invita les femmes à s’habiller en soldats et à rabattre leurs cheveux sous leur menton afin de simuler une barbe. L’idée était de donnée l’illusion d’une armée bien plus importante qu’elle n’était. La ruse devait atteindre un succès total : pris de panique, les Vandales s’enfuirent. Dès lors, on appela ce peuple hétérogène les « Langobardi » -les longues barbes.

Couronne des rois lombards.
Couronne des rois lombards.

Certes, leur venue en Italie du Nord n’alla pas sans son lot habituel de batailles, de massacres, notamment envers les propriétaires, les sénateurs, dont ils prirent les places et les domaines. Mais il est étonnant de constater que, dès le début, les souverains lombards vont révéler leur désir d’intégration. Déjà, en 584, le roi Authari se faisait désigné sous l’appellation très « romaine » de Flavius Rex, preuve qu’il se voyait comme roi des Lombards… et de tous les Romains !
Une quinzaine d’années d’anarchie allait ralentir le processus de romanisation des Lombards mais le retour d’un pouvoir royal incontesté allait lui donner un second souffle. Et dès e début du VIIe siècle, les souverains lombards devaient abandonner Pavie, alors leur capitale, pour Milan, ancien siège impérial. Un état de fait qui ne doit cependant pas faire oublier la résistance religieuse. Ariens comme nombre de peuples barbares, les Lombards vont certes perdre très rapidement leur clergé au profit des catholiques mais la persistance de l’arianisme –un arianisme particulier d’ailleurs- subsistera dans les classes guerrière et noble.

Histoires de bourreaux

Un bourreau au Moyen Age (détail d'une gravure du XIXe siècle).
Un bourreau au Moyen Age (détail d’une gravure du XIXe siècle).

Pourtant indispensable aux sociétés qui connaissent la peine de mot, bras armé de la répression légale, le personnage du bourreau inspire l’effroi, sinon le dégoût. C’est sans doute ce qui explique le vide institutionnel qui entoure sa fonction, qu’aucun texte légal ou administratif n’a véritablement définie. Sait-on, par exemple, qu’en votant la loi du 6 octobre 1791 qui prévoit la décapitation des condamnés à mort, l’Assemblée nationale a omis de désigner celui qui serait chargé de l’exécuter ? Dans la longue histoire des peines et châtiments, la place du bourreau n’a jamais varié : celle d’un paria, que nul ne veut convier à sa table et dont la société, quoique consciente de son utilité, a feint d’ignorer l’existence. Comment peut-on être bourreau ? Qui, au fil des siècles, a accepté de remplir l’effroyable office d’exécuteur des basses œuvres ?
Il est difficile de dater dans le temps l’émergence du bourreau. Dans les textes des auteurs grecs et latins, on ne trouve trace d’aucun personnage apparenté à une telle fonction, du moins telle que nous l’entendons. Non pas que l’Antiquité ait ignoré la condamnation à mort, mais l’exécution de la sentence était plutôt laissée au hasard ou à l’arbitraire des dieux. C’est ainsi que tel condamné pouvait être placé dans une frêle embarcation, dépourvue de voile ou de rame, livrée aux courants marins ou fluviaux, et tel autre exposé aux bêtes féroces. Dans de tels cas, nul besoin de bras de la justice. Et celui qui tendit au philosophe grec Socrate la coupe contenant la ciguë mortelle mérite-t-il le titre de bourreau ? Lorsqu’ils décidaient de ne pas livrer le condamné à mort au jeu du destin, les Romains confiaient l’exécution des sentences aux licteurs, officiers dont la fonction habituelle était de marcher, faisceaux sur l’épaule, devant les magistrats et qui faisaient ainsi office de bourreaux occasionnels.

Un office redouté

Le bourreau Capeluche recevant la tête de Malle (gravure du XIXe siècle).
Le bourreau Capeluche recevant la tête de Malle (gravure du XIXe siècle).

Jusqu’à ce qu’une forme d’organisation judiciaire se mette en place, au début du Moyen Âge, c’est la justice privée qui domine largement : lorsque le coupable appartient à la même famille que la victime, le chef de la communauté ordonne son bannissement. Mais si la victime et l’auteur du crime sont de tribus différentes, la faute rejaillit sur l’ensemble de la famille du coupable qui va subit un châtiment collectif. Ce système de vendetta propre aux sociétés primitives, qui fonctionne sans intervention d’une autorité extérieure aux clans, exclut aussi la nécessité d’un exécuteur.
Avec la naissance d’une justice publique et l’instauration de règles régissant la vie communautaire, les hommes investis de la fonction de juger, seigneur ou échevins, se chargeaient d’exécuter leurs propres condamnations, lorsqu’ils ne s’en remettaient pas à des soldats ou à un notable. Selon les usages locaux variables, celui que le sort désigne pour être le bras armé de la justice est soit le maïeur -premier des échevins, ancêtre du maire actuel- soit l’habitant le plus récemment installé dans la ville ou encore le dernier marié… Quel que soit le critère de sélection retenu, tous ont en commun de n’accomplir qu’une seule fois leur redoutable office.

Des professionnels de la répression

À partir du XIIIe siècle, le développement des centres urbains impose une meilleure organisation de la justice et, en conséquence, la nécessité de recourir à un exécuteur professionnel. Ainsi est né le bourreau, dont les empois vont se multiplier avec l’apparition de tribunaux et la naissance de règles de droit coutumier. Mais, en même temps qu’il accédait au statut d’auxiliaire permanent de la justice, l’exécuteur se plaçait en marge de la communauté. D’où l’absence, ici ou là, du moindre candidat capable de remplir cette fonction. C’est ainsi que les archives municipales font souvent état de l’obligation de s’en tenir au maintien des anciennes coutumes. Dans de petites villes paisibles, un fonctionnaire permanent était jugé inutile et, en cas de besoin, les autorités locales faisaient appel au bourreau de la cité la plus proche. À Bordeaux, on avait même imaginé de confier une exécution capitale à un autre condamné, contre remise de peine. Aussi choquante que puisse paraître une telle pratique, elle fut déclarée licite, le 13 avril 1674, par le parlement de Bordeaux et perdura localement jusqu’à la Révolution.
Maître Capeluche, l’un des plus célèbres bourreaux parisiens du XVe siècle, exerçait parallèlement le métier de boucher qui, à l’époque, impliquait l’abattage des animaux. Proche du duc de Bourgogne Jean sans Peur, qui s’empara de Paris avec le soutien de la puissante corporation des bouchers, Capeluche profita un temps des privilèges de sa fonction et de l’amitié du duc pour commettre de nombreux crimes. Jusqu’à ce que son arrogance et la multiplication de ses forfaits lui valent d’être condamné, le 21 août 1418, à la décapitation. Mais qui serait chargé d’exécuter le bourreau ? Par une singulière ironie, c’est le valet de Capeluche, finalement désigné pour accomplir la besogne, qui trancha à l’épée la tête de son maître… sur les instructions et les conseils éclairés de ce dernier.

Le sceau de l’infamie

Dès le XVe siècle, le bourreau, marqué déjà de l’opprobre social, est prié de porter un signe distinctif de sa fonction. Alors qu’aux siècles précédents, il devait en toutes circonstances revêtir une casaque de couleur rouge, ce vêtement ne s’imposa ensuite que pour les exécutions, orné le plus souvent des armes de la ville. Même lorsqu’il n’est pas en activité, l’exécuteur, qui doit demeurer identifiable, arbore un insigne symbolique : main tenant une épée brodée sur la manche, échelle ou potence de tissu cousues au chapeau. À Dijon, en 1551, une lettre du procureur rappelle au bourreau de la ville, Jacques Silvestre, qu’il ne faut pas se départir « d’un certain petit bâton peinturé, d’un pied et demi de long, qu’il doit toujours porter pour enseigne de son office partout où il ira et où il sera trouvé sans ledit petit bâton les sieurs magistrats le pourront condamner à l’amende de trois livres cinq sols ».
Ces marques distinctives disparurent au XVIIIe siècle dans les grandes villes, mais furent conservées dans certaines régions jusqu’à la Révolution.
Mais l’infamie qui n’a cessé de s’attacher à la fonction du bourreau n’a pas disparu avec les insignes. Innombrables sont les exemples d’humiliations, de rejets et de rebuffades qu’ont connu, non seulement les exécuteurs, mais aussi leurs familles. Les surnoms dont ils furent affublés d’abord : le « carnacier », « Jean-Cadavre », « Jean-Boulgre » ou encore « Charlot-Casse-Bras », par référence au supplice de la roue. Ensuite les mille tracasseries de la vie quotidienne : aucune école pour accueillir leurs enfants et pas davantage de maître artisan pour leur enseigner un métier.
N’ayant pas eu le bonheur d’apprendre aucun métier, se lamente un certain Vermeil, bourreau à Cambrai au début de la Révolution, parce que les préjugés qui ont de tout temps fait exercer ceux de son état, comme si les enfants devaient être la victime de ce que le destin les a fait naître dans une famille d’exécuteurs et qu’après la mort de leur père on les forçât d’exercer, parce que lesdits préjugés ont toujours empêché les parents de donner à leurs enfants l’éducation nécessaire et qu’ils auraient été reçus nulle part.
Se loger aussi pouvait relever du défi, de sorte que de nombreuses municipalités se résignaient à abriter dans des bâtiments communaux les exécuteurs et leur famille.
La guillotine.
La guillotine.

Alors que l’Assemblée constituante débattait du rétablissement des droits civiques dont étaient jusqu’alors privés les juifs, les protestants et les comédiens, certains députés proposèrent d’élargir les débats sur les bourreaux. Succédant à la tribune à l’abbé Maury qui proclame qu’il « est dans l’âme de tout homme de bien de frémir à la vue de celui qui assassine de sang-froid son semblable », le comte de Clermont-Tonnerre soutient avec énergie :
Tout ce que la loi ordonne est bon ; elle ordonne la mort d’un criminel, l’exécuteur ne fait qu’obéir à la loi ; il est absurde que la loi dise à un homme : fais cela et, si tu le fais, tu seras couvert d’infamie.
Charles Henry Sanson, bourreau à Paris, rédigea à l’intention des députés une « adresse pour jouir des droits de citoyens actifs », ajoutant « qu’il vous prie, Messeigneur, d’accepter par avance sa démission si vous décrétiez que les exécuteurs sont déchus des droits de citoyens ».
Ces droits lui furent finalement accordés. Mais les idées neuves que le vent de la Révolution avait apportées ne suffirent pas à balayer des préjugés ancestraux. Au XIXe siècle encore, dans de nombreuses régions, les archives départementales se font l’écho des obstacles que doivent affronter les exécuteurs dans l’exercice de leur tâche : charpentiers fuyant la ville la veille d’une exécution pour échapper à la réquisition, ouvriers refusant d’effectuer les réparations nécessaires sur une guillotine, sans compter les aubergistes qui jugent néfaste à leur commerce d’héberger et de nourrir un bourreau en mission dans sa ville.

De père en fils

Dans de telles conditions, quels hommes ont pu accepter d’assumer la redoutable fonction d’exécuteur ? Si, à l’origine, la misère a incité quelques pauvres hères à se porter candidats, dès le XVe siècle, se dessinent de véritables dynasties d’exécuteurs, plus particulièrement dans les villes et les régions assez prospères pour rémunérer un bourreau permanent. Car, en contrepoids du mépris général dans lequel ils étaient tenus, les exécuteurs ont progressivement transformé leur fonction en une charge transmissible de père à fils, d’oncle à neveu ou de beau-père à gendre. Ainsi, en Normandie, de la famille Jouenne, dont un membre était en fonction à Caudebec en 1202 et que l’on retrouve, six siècles plus tard, dans le Calvados et le Pas-de-Calais en la personne de Charles-Louis et de Charles Jouenne. Par le jeu des mariages, cette famille de souche normande s’est trouvée apparentée à la plupart des bourreaux français.
Mais la lignée la plus célèbre dans l’ordre des bourreaux est sans doute celle des Sanson. Charles Henri Sanson en est le membre le plus éminent pour avoir, le premier, actionné la guillotine et avoir poursuivi sa carrière jusqu’à la fin de la Terreur. Le 25 avril 1792, une cohue grouillante s’est rassemblée sur la place de Grève, non pas en raison de la personnalité du condamné, petit malfrat anonyme, mais pour voir enfin fonctionner la « fille » du docteur Guillotin, dont nul ne soupçonne encore quelle place elle va occuper sur la scène politique de la Révolution.
Charles Henri Sanson, qui est depuis quatorze ans l’exécuteur en titre de la « haute justice de la ville et vicomté de Paris », bénéficie en réalité d’une expérience de trente-quatre années, comme assistant de son père dès l’âge de dix-neuf ans. C’est en 1688 que l’office de bourreau de Paris a été conféré au premier Sanson avant de se transmettre, de génération en génération, pendant cent cinquante-neuf ans, sans la moindre interruption. Lorsque l’on sait de surcroît que dix-huit hommes de cette même famille ont occupé ce poste dans différentes villes de France, on peut affirmer sans exagération que tous ces exécuteurs forment une véritable dynastie.
Après quarante-trois années, les dernières passées à actionner, à un rythme effroyable, le couperet de la guillotine, notamment sur le couple royal, Charles Henri Sanson demande, le 30 août 1795, à l’accusateur public, successeur de Fouquier Tinville, d’accepter sa démission. Trois mois auparavant, le 31 mai, le Tribunal révolutionnaire, implacable pourvoyeur de condamnés à mort, a disparu et avec lui la Terreur. Charles Henri estime avoir droit à un repos mérité. La continuité de la fonction est assurée : son fils, qui l’assiste dans ses fonctions depuis qu’il l’a désigné pour successeur le 13 septembre 1790, par acte de maître Girardin, notaire, a déjà demandé à être nommé à sa suite.

Le prix du supplice

Satisfaites qu’un office aussi peu enviable soit pourvu de manière permanente par le biais de réseaux familiaux, les autorités administratives et judiciaires se sont toujours inclinées devant ce système héréditaire, se contentant le plus souvent d’entériner telle ou telle succession, cession ou transmission d’office. Ainsi les bourreaux et leurs familles ont-ils toujours considéré qu’ils exerçaient une sorte de charge monnayable et transmissible comme n’importe quel autre élément de leur patrimoine. Malgré un arrêt de la Cour d’appel de Lyon qui, le 21 juillet 1856, avait rappelé que « les fonctions d’exécuteur sont des fonctions publiques » et qu’elles « ne peuvent être cédées contre une rente », dans les faits et la pratique, les bourreaux se tenaient pour propriétaires de leur office.
Lorsque le bourreau accéda au statut de professionnel, il fallut songer à sa rémunération. À l’origine, il était payé à la « vacation », en fonction de la nature du supplice qu’il devait mettre en œuvre. Mais il fut bientôt admis que ce salaire, négocié à chaque intervention avec les autorités de la ville, était insuffisant et trop précaire pour assurer sa subsistance et celle de sa famille. Un système de barèmes fixés par les conseils provinciaux a progressivement été mis en place. Au XVIIIe siècle, cette codification était devenue la règle et les bourreaux s’y référaient pour établir périodiquement un « état des exécutions », où ils consignaient par le détail toutes leurs interventions. Ce mémoire était soumis à l’examen scrupuleux du procureur du roi dont le visa était indispensable pour en obtenir le paiement et qui, le plus souvent, y effectuait des coupes sombres. En 1766, le bourreau de Paris qui, à l’appui de son mémoire de 670 livres, soulignait avoir torturé le chevalier de la Barre cinq heures durant avant de le décapiter, n’obtint qu’une rémunération de 441 livres… Par la tarification du travail du bourreau, on évitait les excès que pouvait comporter l’évaluation de leur rémunération par les exécuteurs eux-mêmes. Bien que les tarifs en vigueur aient sans doute varié selon les régions, on peut dire qu’une pendaison ou une décapitation rapportaient généralement 30 livres tandis que, pour rompre ou brûler le condamné, le bourreau recevait 60 et 90 livres.
Une multitude d’avantages en nature
Outre leur rémunération, les « maîtres des hautes œuvres » bénéficiaient, pour avantage en nature, de la gratuité de leur logement et d’un certain nombre de petits privilèges qui venaient améliorer sensiblement leur revenu. En premier lieu, le droit de s’approprier les vêtements des condamnés et le contenu de leurs poches. Puis la location de places aux curieux qui se pressaient sur les tribunes entourant le lieu du supplice, en particulier lorsque le condamné était célèbre. Dans de nombreuses villes, le bourreau percevait aussi une taxe sur les « ribaudes, filles de vie et paillardes », à charge de veiller à ce que ces femmes, marquées comme lui du sceau de l’infamie sociale, cantonnent leurs activités à certains quartiers bien délimités.
Selon une coutume propre à l’Est de la France, il est de surcroît équarrisseur, bénéficiant du privilège de « riflerie », c’est-à-dire de conserver la peau des animaux morts, et chargé de vider les fosses d’aisance…
Le 4 mai 1744, Claude Antoine Chrétien est nommé bourreau à Besançon par une lettre qui énumère les privilèges de sa charge en ces termes :
Aux gages, fruits, profits, droits, redevances et émoluments appartenant audit office ; droit de dépouille des bêtes mortes, vidanges des fosses, exemption de droits pour la provision de la maison.

Le droit de havage

Et ce ne sont pas les seuls menus avantages de la fonction : la lettre de désignation du premier Sanson au poste d’exécuteur à Paris mentionne qu’il sera exempté de droits sur le vin « pour ses besoins et ceux de sa maison seulement » et également de la taille, de la gabelle et des redevances de mouture au moulin banal. Dès le XIVe siècle, un autre privilège, celui-là plus enviable, avait été instauré : le havage. Issu du vieux mot « havée », qui signifie poignée, cette coutume consistait à effectuer, en faveur du bourreau, un prélèvement en nature sur toutes les denrées et marchandises acheminées aux halles. Un arrêt de 1372, qui énonce « les droits du bourrel de Paris », spécifie que « toutes personnes qui amèneront foin nouveau aux halles lui doivent chacune personne un denier, excepté les frans (ceux qui jouissent d’une franchise) et ne dure qu’environ deux mois. Item les verjus et raisins tant comme ils durent. Item d’une somme d’œufs, il a deux œufs ». La mise en œuvre de cette prébende était souvent source de protestations et de rebellions de la part des marchands qui la jugeaient d’autant plus injuste qu’elle s’accompagnait fréquemment de violences, les valets du bourreau, connus pour leur grossièreté et leur arrogance, ne reculant devant aucun moyen de pression. Pour tenter de normaliser le havage et couper court aux inévitables pugilats qu’il suscitait, certaines villes imposaient à l’exécuteur l’usage d’instruments de mesure étalonnés par l’ajusteur des poids et mesures du baillage.
Avant qu’un arrêt royal ne généralise la suppression de ce privilège, un certain nombre de régions avaient décidé de le faire disparaître. Ainsi, à Troyes, en 1765, les échevins, soucieux de ne plus entraver la libre circulation des marchandises, proposèrent-ils au bourreau de renoncer au havage contre un dédommagement annuel de 1200 livres.

La « crise » des bourreaux

Le XIXe siècle marque un tournant dans l’exécution des peines capitales et, par là même, une évolution dans le rôle qu’y tient le bourreau. La place de Grève, carrefour hautement symbolique de la barbarie des siècles précédents, cesse de servir de lieu d’exécution. Un arrêté est pris le 20 janvier 1832, par le préfet de Seine en ces termes :
Considérant que la place de Grève ne peut plus servir de lieu d’exécution depuis que de généreux citoyens y ont glorieusement versé leur sang pour la cause nationale ;
Considérant qu’il importe de désigner de préférence des lieux éloignés du centre de Paris et qui aient des abords faciles ;
Considérant en outre que, par des raisons d’humanité, ces lieux doivent être choisis le plus près possible de la prison où sont détenus les condamnés ;
Avons arrêté :
Les condamnations emportant peine capitale seront à l’avenir exécutées sur l’emplacement qui se trouve à l’extrémité du faubourg Saint-Jacques.
C’est là que le célèbre criminel Lacenaire et son complice Avril ont été guillotinés.
Afin d’entourer les exécutions d’un minimum de discrétion, l’heure en a été avancée et le lieu de détention des condamnés transféré de la Conciergerie à Bicêtre. Pour compléter l’œuvre d’humanisation, une loi du 28 avril 1832 supprime la marque et l’amputation du poing droit des parricides, supplices auxquels la Convention avait mis fin mais qui avaient été rétablis sous l’Empire.
À la même époque, le nombre de crimes passibles de la peine de mort a été réduit à neuf. L’ensemble de ces mesures entraînait inévitablement une diminution du nombre des « exécuteurs des arrêts de justice criminelle et de leurs aides ». Le 7 octobre 1832, le roi Louis-Philippe signe une loi stipulant que les bourreaux en fin d’exercice ne soient plus remplacés jusqu’à ce que leur nombre soit réduit de moitié. En 1848, la France ne comptait plus que vingt-sept exécuteurs, contre deux cent trente, cinquante ans auparavant.

Le spectacle de la mort

Mais, malgré les efforts déployés par les pouvoirs publics pour décourager les spectateurs des exécutions publiques, les foules se pressent toujours plus nombreuses autour de la guillotine. À l’occasion de l’Exposition universelle de 1889, l’Agence Cook a même imaginé de proposer pour distraction touristique l’exécution de deux condamnés à mort. On loua aux touristes chaises, bancs, échelles et même lorgnettes de théâtre…
Le 4 décembre 1898, un projet de loi relatif à la suppression de la publicité des exécutions capitales est rejeté par la Chambre des députés. Il faudra attendre l’année 1939 pour que le ministère de la Justice décide que les exécutions auront désormais lieu dans l’enceinte des prisons.

La Grande Compagnie catalane

Un soldat au XIVe siècle.
Un soldat au XIVe siècle.

Ils vont être un des pires fléaux de tout le Moyen Âge. A chaque guerre, à chaque paix : ils ravageront les terres laissées à leur pillage et les souverains auront toutes les peines du monde à les canaliser, voir, à s’en débarrasser. Le meilleur moyen, employé la plupart du temps, étant de déplacer le "problème" en envoyant ces troupes vers d’autres combats.
C’est que les mercenaires, amplement utilisés par tous les souverains d’Europe, ne savaient faire que la guerre. Qu’ils ne connaissaient que le combat et la rapine. Et si la guerre avait officiellement cessé, leurs besoins étaient les mêmes. Sans guerre : plus de chef. Sans chef : le pillage.
Telle est donc l’équation que Pierre III d’Aragon aura à résoudre après avoir engagés la Grande Compagnie catalane, faite de soldats mercenaires aragonais ou catalans, dans sa lutte sicilienne contre Charles d’Anjou (1282). S’étant doté d’un chef, en la personne de Roger de Flor, la Grande Compagnie devait entrer au service de l’empereur de Constantinople, en lutte contre les Ottomans (1304-1305). Mais une brouille avec les Grecs allait, de nouveau, laisser ces mercenaires sans conflit… jusqu’à ce qu’ils s’en créent un.
Ayant formé une république militaire en Thrace -qu’ils avaient conquis (1307), les mercenaires de la Grande Compagnie devaient dévaster la Thessalie l’année suivante. Seule leur mésentente, qui allait les conduire à se combattre mutuellement, allait laisser quelque répit à l’empire byzantin. Un répit seulement car, en 1312, ils se lancèrent à l’assaut d’Athènes et des Etats de son duc, Gauthier de Brienne, dont ils s’emparent. Après avoir offert leurs service à Brienne, ils s’adressèrent au roi de Sicile, Frédéric II qui devait leur répondre en leur proposant son fils comme seigneur et duc.
Finalement, la Grande Compagnie catalane allait "mourir de sa belle mort" : par manque de nouvelles recrues, elle devait finalement disparaître au XIVe siècle.

La gabelle devient générale

Philippe IV le Bel (1268-1314).
Philippe IV le Bel (1268-1314).

Instituée par Philippe IV le Bel en 1286, la gabelle, impôt sur le sel, devient le monopole de l’État sous Philippe VI de Valois. Par l’ordonnance royale du 16 mars 1341, Philippe VI s’empare de tout le sel entreposé sur le territoire et ainsi, alors même qu’il met la population à l’abri de toutes difficultés d’approvisionnement, en tire un sérieux profit financier. Rares sont les provinces, comme le Poitou, l’Auvergne, l’Angoumois, le Périgord ou le Limousin qui peuvent acheter l’exemption à la gabelle.
Seule la Bretagne, trop pauvre, jouit du droit de « franc-salé ».
Ailleurs cet impôt est général, mais on distingue les pays de « petite gabell e», comme la Provence, le Lyonnais, le Languedoc et le Dauphiné qui paient le sel moins cher, des pays de « grande gabelle » où l’impôt pèse de tout son poids sur chaque individu.
Une contrebande intense sévit durant la monarchie entre les pays de grande et de petite gabelle et Louis XIV la classera au rang de crime. Extrêmement impopulaire, la gabelle n’est supprimée qu’en 1790.

Les partisans d’Ali

Calligraphie du nom d'Allah (iconographie ancienne).
Calligraphie du nom d’Allah (iconographie ancienne).

Les conflits fratricides qui ensanglantent le Liban ou l’Irak aujourd’hui ont dévoilé aux yeux du monde occidental une guerre pluriséculaire entre les sunnites et les chiites. Sans, d’ailleurs, que l’on comprenne bien les raisons de cette lutte ou son origine. Elle apparaît aux lendemains même de la mort du Prophète (632), lorsque se joue la succession de Mahomet à la tête des croyants. Si Omar, Othman et Ali, tous trois fidèles compagnons du Prophète, revendiquent pareillement son héritage spirituel et politique, Ali a cependant un atout supplémentaire en tant que cousin et gendre de Mahomet. Une parenté spirituelle tout autant que familiale qui font de lui le successeur désigné du Prophète de l’islam. Du moins est-ce l’opinion d’Ali et de son épouse, Fatima. Une opinion que ne semblent pas partager les croyants qui désignent Omar puis Othman au rang de calife. Et ce n’est qu’en 656, qu’Ali accèdera enfin à cette charge.
Les prétentions d’Ali, sa vision  de l’islam n’avait guère changé à cette époque et c’est vers une véritable théocratie héréditaire qu’il semble vouloir faire entrer les peuples conquis. Autant dire que son rêve ne convenait guère aux chefs de la nouvelle religion qui ne désiraient nullement se voir reléguer au second plan quand Ali, ses fils et leurs descendants seraient les seuls dépositaires de la doctrine et donc les seuls à pouvoir l’interpréter. Dès 661, le monde musulman se scinde en deux branches : les Sunnites –du nom de Sunna, la doctrine comprise dans les hadiths-, outre les questions de succession, se prononceront pour une lecture littérale de la doctrine ; les Chiites –du mot shî’a, « parti »- qui regroupent les partisans d’Ali vont militer pour une lecture dirigée et encadrée. Et une lecture dirigée par un imam qui a alors le rôle d’un véritable chef spirituel quand l’imam mode sunnite ne fait qu’appeler et diriger la prière. On comprend, vue l’importance du rôle de l’imam selon Ali et ses successeurs, qu’être confié à un descendant du Prophète, le sang assurant semble-t-il la pureté de la lecture doctrinale.
Pour les chiites imamites, ils seront ainsi douze à succéder au Prophète, quant les chiites ismaéliens n’en reconnaissent que sept. Violents, extrêmes, ces derniers se feront connaître dans tout le monde médiéval sous le nom de secte des Asssassins, avant de devenir la communauté sans doute la plus pacifique du monde musulman. A l’opposé, les chiites imamites, majoritairement présents en Irak et en Iran, sont, depuis des années, en guerre permanente avec les sunnites. Prônant un islam rigoureux mais encadré, ils véhiculent une réputation mondiale de terroristes prêts-à-tout, une réputation qui doit sans doute beaucoup au Hezbollah libanais… Une réputation qui ferait presque oublier l’espoir des chiites, celui du retour du dernier imam, un enfant disparu en 878 et qui, selon la tradition, reviendra à la fin des temps afin d’établir un royaume de justice…

Les califes ou la lutte de pouvoir

Ruines de la mosquée d'Hakim au Caire (gravure du XIXe siècle).
Ruines de la mosquée d’Hakim au Caire (gravure du XIXe siècle).

Déjà, le Coran reconnaissait le titre de "calife", soit de vicaire, de lieutenant, à Adam et au roi David, devenu le successeur de Saul par la volonté de Dieu et qui, ainsi, se voyait pourvu d’une sorte de vice-royauté divine. L’islam allait donc reprendre ce titre pour en parer les successeurs du Prophète, dotés, de fait, d’une autorité aussi bien spirituelle que temporelle.
Aux lendemains de la mort de Mahomet, cette autorité suprême devait échoir à Abou Bakr, qui initia le premier califat. Omar, devait lui succédait deux ans plus tard puis, en 644, Othman et, en 656, Ali, le cousin et le gendre du Prophète. C’est ce que l’on nomme les "califes orthodoxes". Pourquoi orthodoxes ? Tout bonnement parce que, après eux, l’islam devait se diviser entre les chiites, fidèles des fils d’Ali et les Omeyyades, dont le premier représentant fut Moawiya Ier. Les Omeyyades devaient régner sur le califat de Damas de 661 à 750, date à laquelle les fidèles d’Ali devaient renverser les Omeyyades au profit des Abbassides, installés à Bagdad. Branche et origine différente ; capitale différente : les deux califats n’ont décidément rien en commun. Ils n’apparaissent pas même comme une succession, un changement dynastique pourrait-on dire, tant les chiites et les sunnites sont opposés dans leur conception de l’islam et, surtout, de son autorité. Et alors que les Abbassides régnaient sur Bagdad, les Omeyyades devaient fonder un nouveau califat, une nouvelle branche en Espagne, où le califat de Cordoue perdurera jusqu’en 1031.
Parallèlement, les Fatimides allaient fonder un califat rival en Egypte. L’islam, jusqu’alors divisé en deux mondes, se voyait soumis à l’autorité de trois successeurs de Mahomet, de trois vicaires du Prophète. Surtout, il devenait le symbole d’une lutte de pouvoir purement temporel. Car si l’on  peut reconnaître dans la division entre sunnites et chiites, une division sur le fond -notamment sur la possible interprétation du Coran ou sur son acceptation littérale, une division religieuse donc, avec l’instauration du califat fatimide, c’est véritablement une séparation du monde musulman pour et par le pouvoir.
Au final, les Fatimides cèderont la place aux Abbassides, réfugiés de Bagdad envahie par les Mongols (XIIIe siècle). Mais c’est une coquille vide qu’il cèderont, les Abbassides du Caire n’ayant plus aucun pouvoir si ce n’est nominal.