Les premiers siècles de la dynastie capétienne

La France aura connu cinq dynasties, toutes plus ou moins rattachées les unes aux autres. Les trois dernières font partie d’une même « race », celle que l’on nomme la race des Capétiens, parmi lesquels on distingue les Capétiens directs, les Capétiens-Valois et les Capétiens-Bourbons. Une race qui régna sur la France pas moins de huit siècles… une longévité dynastique qui était pourtant loin d’être évidente et qui sera maintes fois remise en cause, notamment lors des passages d’une branche à l’autre. Une longévité qui s’explique peut-être aussi par les règnes des premiers Capétiens…
La dynastie capétienne, qui commence officiellement avec Hugues Capet, est née du sein même de Charlemagne. En effet, Hugues le Grand, le plus célèbre de ses représentants avant Hugues Capet, était, par sa mère, descendant au sixième degré de Carloman, fils de Charlemagne, couronné roi d’Italie sous le nom de Pépin. Débouté de son héritage italien, cette branche des Pippinides reçut en échange le comté de Vermandois, piètre compensation qui revenait cependant à reconnaître, bien que très indirectement, la réalité de ses droits sur le trône italien.
Hugues, « le faiseur de rois »
C’est donc en royaume de France que la dynastie capétienne va se développer, devenant, tant par le jeu des alliances que par l’intelligence politique de ses représentants, la première et la plus importante famille du royaume… au point que l’on surnommera Hugues le Grand « le faiseur de rois ».
Les princes d’Europe ne s’y tromperont d’ailleurs pas puisque l’on verra l’empereur Othon Ier le Grand donner sa propre sœur en mariage à Hugues. Et seul un sursaut de volonté du jeune carolingien Louis IV d’Outremer -qui obtint finalement la neutralité de l’empereur en épousant une autre de ses sœurs, Gerberge-, activement soutenu par la papauté, empêchera Hugues d’être roi de France. Mais peu importe ce titre puisqu’il démontrera sa puissance et assoira l’autorité de sa dynastie, bien plus fermement que s’il avait possédé une couronne. Une autorité qui, étonnamment et après des années de conflits contre le Carolingien, sera encore renforcée lorsque, après la mort prématurée de Louis IV, Hugues se fera soutien et protecteur du jeune roi Lothaire, âgé de douze ans à peine.
Couronnez le duc !

Légende Hugues Capet (v.941-996).
Légende Hugues Capet (v.941-996).

Le fils d’Hugues le Grand, Hugues Capet, devait lui aussi jouer un rôle de premier plan, aussi bien durant le règne de son cousin Lothaire que pendant celui de son fils, Louis V. Mais la mort de ce dernier, le 22 mai 987, suite à une chute de cheval, allait poser la question du suivi dynastique.
Mort sans descendance, Louis V n’avait pas non plus de frère mais un oncle, Charles, duc de Basse-Lorraine, qui n’attendait que cette mort pour monter sur un trône qu’il convoitait déjà après la mort de Lothaire. Mais Charles de Basse-Lorraine était vassal de l’empereur… Un autre prétendant, soutenu par le très influent Adalbéron, archevêque de Reims, allait donc se présenter à l’approbation des seigneurs francs : Hugues, dit Capet, comte de Paris et duc de France.
Et, rapporte Richer dans son Historia francorum, l’archevêque d’appuyer son argumentation en disant :
-Le trône n’est pas toujours dévolu par droit héréditaire : seul doit être promu celui qui se distingue non seulement par la noblesse de la naissance mais par la sagesse de l’esprit […]. Couronnez le duc : c’est le plus illustre d’entre tous par ses exploits, sa noblesse et sa puissance. En lui, trouveront un défenseur non seulement l’État mais les intérêts de tous…
Suite à ce discours, prononcé à Senlis le 3 juillet 987, Hugues Capet devenait, « par la grâce de Dieu, roi des Francs » et inaugurait une dynastie de trois siècles, celle des Capétiens directs.
Prince, qui t’a fait roi ?
Devenu roi, Hugues Ier allait connaître, à son tour, l’opposition des seigneurs francs. Une lutte entre le pouvoir royal et les féodaux qui sera le lot de tous ses descendants et qui demeurera leur principale préoccupation jusqu’au règne de Philippe le Bel.
Un de ses premiers actes en tant que souverain sera donc d’assurer sa succession en associant son fils Robert au trône. À sa suite, tous les rois capétiens feront de même jusqu’à Philippe Auguste qui, le premier, jugera inutile cette précaution. Il faut dire que Philippe Auguste sera également le premier à soumettre durablement les féodaux.
Ainsi Hugues aura-t-il d’abord à combattre Charles de Basse-Lorraine et ceux qui, dans le royaume franc, le soutenaient, tel le nouvel archevêque de Reims, Arnulf. Quant à imposer son autorité, notamment lors des conflits entre féodaux, le Capétien mettra en place une habile politique matrimoniale entre sa famille et les grands féodaux du royaume. Malgré tout, sa souveraineté sera régulièrement mise en cause par les seigneurs francs qui n’oubliaient pas que c’était eux qui avaient élevé le Capétien au rang de roi… et qui le lui rappelaient bien volontiers.
Un pouvoir fragile
Il en sera de même sous le règne de Robert II le Pieux qui, quant à lui, s’engagea dans un conflit armé de six ans lors de la succession du duché de Bourgogne. Et si le souverain était approuvé par le duc de Normandie, Richard II le Bon, son opposant, Otte-Guillaume, était soutenu par le comte de Nevers, l’évêque de Langres et Eudes II de Blois. Plus tard, Robert aura même maille à partir avec deux de ses fils, Henri, qui lui succédera, et Robert.
Du fait des multiples mariages entre la famille royale et celle des grands seigneurs, les conflits entre le roi et les féodaux prendront régulièrement l’allure de véritables « affaires de famille ». Ainsi, Henri Ier, couronné dès 1025 mais succédant à son père en 1031, devra se réfugier auprès d’un de ses vassaux, le fidèle duc de Normandie, Richard III, pour échapper à ses frères, Robert, duc de Bourgogne, puis Eudes. Des « affaires de famille » auxquelles se mêlaient également volontiers les féodaux, attisant les conflits, soutenant tel ou tel parti, le but étant toujours le même : affaiblir le roi afin de conserver à la noblesse un pouvoir fort.
Ces exemples suffisent largement à démontrer la fragilité du pouvoir capétien, dynastie que l’on dit toujours « élective » lors de l’association au trône de Louis VI le Gros, en 1092. Une fragilité telle que Louis VII le Jeune -comme plus tard Philippe Auguste-, couronné environ six ans avant la mort de son père, ira jusqu’à réclamer un renouvellement de la cérémonie quand vint l’heure de la succession !
Les féodaux mis au pas

La bataille de Bouvine, d'après une illustration des Grandes chroniques de France
La bataille de Bouvine, d’après une illustration des Grandes chroniques de France

Si, comme on l’a dit, Philippe Auguste fut le premier souverain à mettre un terme, pour un certain temps du moins, à l’agitation féodale, on peut supposer que déjà, du temps de Louis VII, le pouvoir royal s’accrut ou, du moins, se stabilisa fortement, sans quoi jamais le roi n’aurait tenté l’aventure de la Terre sainte (1147).
On ne peut d’ailleurs que se réjouir de ce regain de pouvoir car c’est également à cette époque qu’Henri Plantagenêt, comte d’Anjou, devint l’héritier officiel du trône d’Angleterre et qu’il épousa Aliénor d’Aquitaine, le parti le plus intéressant du royaume. Un mariage et un héritage qui allait faire des Plantagenêts, outre les nouveaux souverains d’Angleterre, les plus puissants seigneurs du royaume -ils ont alors la Guyenne, l’Anjou, le Poitou, la Normandie- et donc les pires ennemis des rois de France.
Hors le danger grandissant que vont représenter les Plantagenêts, le pouvoir royal est donc, à cette époque, en train de solidement s’établir. Certes, cela n’empêchera pas Philippe Auguste d’avoir également à lutter, au cours de ses quarante-trois années de règne, contre les féodaux -notamment contre le comte de Blois, le duc de Bourgogne, le comte de Flandre et le comte de Toulouse- mais il saura s’imposer de telle façon que, comme nous l’avons évoqué, il ne jugera pas nécessaire d’associer son fils Louis, dit le Lion, à la couronne. La célèbre victoire de Bouvines ne sera finalement que la traduction de cet état de fait et représentera rien moins que l’apogée de son règne, le point final aux luttes internes. Et Philippe l’avait bien compris lui qui, pour célébrer cette première victoire du roi et de toute la nation France, organisa une véritable marche triomphale depuis le champ de bataille jusqu’à Paris.
Ces victoires diverses sur les féodaux, finalisées sur le champ de bataille de Bouvines, donneront également l’occasion à Philippe Auguste de consolider l’organisation interne du royaume, ce que n’avaient pu faire ses prédécesseurs, trop préoccupés par de probables révoltes. Il aura donc fallu des siècles de luttes internes et l’apparition d’un Capétien comparable, en force et en caractère, à un Hugues le Grand, pour qu’enfin on associe le nom de cette dynastie à un royaume entier, à une nation… Car Philippe Auguste fut, sans aucun doute, le premier des grands Capétiens directs. Le « bilan » de son règne en témoigne avec éloquence : en effet, à sa mort en 1223, il a, énumère Ivan Gobry dans Les Capétiens, « quadruplé le domaine royal en lui ajoutant le Vermandois, l’Artois, l’Amiénois, la Normandie, le Maine, l’Anjou, la Touraine, la Saintonge, l’Auvergne, une partie du Poitou et de la Marche » ; il a également réformé la justice en créant les baillis, puis la perception de l’impôt ; muliplié les routes afin de favoriser le commerce et activement soutenu l’implantation d’universités.
Les derniers soubresauts des féodaux

Blanche de Castille (1188-1252) recevant un pèlerin.
Blanche de Castille (1188-1252) recevant un pèlerin.

On le voit, une œuvre immense fut accomplie sous le règne de Philippe Auguste ; une œuvre qui pourtant faillit bien ne pas lui survivre.
En effet, en 1226, soit à peine trois ans après son accession au trône, Louis VIII le Lion mourait, laissant comme héritier un enfant de douze ans seulement. Et l’enfant n’avait évidemment pas été couronné du vivant de son père ! Cette minorité devait tout de suite faire relever la tête aux féodaux, le premier à réagir étant Pierre de Dreux, dit Mauclerc. Mais l’erreur de Mauclerc sera de faire appel au roi d’Angleterre, ce qui allait rapidement transformer cette révolte féodale en conflit avec « l’étranger ». Blanche de Castille le comprit bien, qui fit appel au sentiment « national » de ses vassaux. Ainsi, le ralliement du comte de Champagne et de nombreux autres féodaux, s’il se fit parfois avec un enthousiasme mitigé, devait sceller l’union du roi avec ses vassaux. Une union que seuls quelques légers soubresauts viendraient désormais troubler…
Enfin, lorsqu’en 1245, Louis IX prit la croix pour la première fois, les plus grands seigneurs du royaume lui emboîtèrent le pas : les frères du roi, Robert, Alphonse et Charles ; Pierre Mauclerc, rentré en grâce, et son fils, Jean de Bretagne ; le comte de la Marche, le duc de Bourgogne, celui de Brabant ; le sénéchal du comte de Champagne, Jean de Joinville, et même la comtesse de Flandre accompagnée de ses fils !
Quand Philippe le Bel monte sur le trône, la dynastie capétienne, qui a mâté les féodaux, agrandi le domaine royal, réformé le pays, survécu aux révoltes et aux minorités, paraît plus forte que jamais. Elle le sera effectivement sous ce règne, qui fut pourtant le premier de ceux que l’on nomma « les rois maudits »…

L’ordre de la Toison d’or

Les armes de Philippe le Bon avec, en bonne place, le lion des Flandres, devenu, pour l'occasion, de gardien de l'Occident.
Les armes de Philippe le Bon avec, en bonne place, le lion des Flandres, devenu, pour l’occasion, de gardien de l’Occident.

Le 18 juin 2007, le roi Abdallah d’Arabie saoudite entamait une tournée des capitales européennes. Première étape : l’Espagne, où il sera reçu par le roi Juan Carlos et se verra décerné une distinction dans l’ordre de la Toison d’or. Etonnant quant on sait que Philippe le Bon, grand duc de Bourgogne, à l’origine de cette distinction, l’avait créé pour la croisade…
Depuis la perte de la Terre Sainte et la disparition de l’ordre des Templiers, de nouveaux ordres avaient fleuri à travers l’Europe. Et lorsque Edouard III crée, en 1346, l’ordre de Saint-Georges de la Jarretière, les ordres de chevalerie ont trouvé un nouveau modèle : un saint patron, un nombre restreint de chevaliers, placés sous l’autorité du roi, devenu le grand maître, et un signe particulier, telle une ceinture ou un collier, se retrouvent dans tous les pays.
Comme tous ces ordres de chevalerie, celui de la Toison d’or avait pour but ultime la croisade et la défense de l’Occident chrétien. Pour le duc Philippe III le Bon, la croisade était une quête, semblable à celle du Graal. Profondément marqué par la défaite de son père, lors de la croisade de Nicopolis, en 1396, Philippe le Bon gardera, tout au long de son règne, cette idée d’une croisade contre les Turcs. Ce sera aussi, pour le plus grand seigneur d’Occident, l’occasion rêvée de rassembler ses principaux vassaux afin de les unir, plus étroitement, à sa personne.
C’est ainsi que le 10 janvier 1430, à l’occasion de son mariage, à L’Écluse, en Flandre, avec Isabelle de Portugal, le puissant duc de Bourgogne reprend le projet de son grand-père, fondateur de la maison de Bourgogne-Valois, Philippe le Hardi, et fonde l’ordre de la Toison d’or.
Les « Vœux du Faisan »

Charles le Téméraire présidant une réunion de l'ordre de la Toison d'or.
Charles le Téméraire présidant une réunion de l’ordre de la Toison d’or.

Une des caractéristiques de cet ordre est le faste extraordinaire entourant ses réunions.
Depuis longtemps, les ducs de Bourgogne avaient montré qu’ils aimaient le luxe ; ils se plaisaient à rappeler sans cesse leur puissance et leur richesse lors de somptueux banquets. Les séances de l’ordre seront autant d’occasions d’éblouir le reste de l’Occident par la magnificence du duc.
C’est ainsi qu’en 1454, Philippe le Bon réunit toute sa chevalerie pour un banquet de plusieurs jours. Le thème principal en était, bien entendu, Jason et l’ordre de la Toison d’or. Et c’est alors qu’apparurent des nefs d’orfèvrerie, des tableaux « mouvants » figurant les douze travaux d’Hercule et l’aventure de Jason, également mise en scène dans trois « mystères ».
Mais le spectacle plus impressionnant fut sans nul doute cette apparition de l’Empire byzantin, récemment tombé aux mains des Turcs. Exposée sous les traits d’une jeune femme abattue, elle était gardée par le lion des Flandres qui figure sur le blason du Bourguignon.
Ce discret appel à la croisade récoltera un succès immédiat et, aussitôt, les trente-et-un chevaliers se lèveront pour jurer de partir en croisade. C’est ce que l’on appellera les « Vœux du Faisan ». Vœu pieux s’il en est, le souffle de la croisade s’évanouissant aussi vite que les effluves des bons vins de Bourgogne…
« Je suis Jason, celui qui laboure en douleur… »

Sceau de Philippe le Bon.
Sceau de Philippe le Bon.

Le patronage de Jason sera également violemment contesté. En effet, comment un ordre de chevalerie chrétien et perpétuant l’idée de croisade pouvait-il s’appuyer sur un patron qui n’était autre qu’un héros païen, un héros méprisé ? Il ne restait plus qu’une solution : réhabiliter Jason…
Les poètes médiévaux ne se précipiteront pas pour prendre la défense du héros grec, suggérant plutôt au duc Philippe le Bon de le remplacer par Gédéon, un personnage biblique. Le débat durerait encore si Charles le Téméraire, fils et successeur du duc Philippe le Bon à la tête du domaine bourguignon comme à celle de l’ordre, n’avait décidé d’y remédier.
En 1468, le Téméraire charge donc Guillaume Fillastre de célébrer, en six livres, les différentes Toisons d’or. Le but initial était de confirmer l’ordre lors de la succession de Charles le Téméraire et d’éclairer l’histoire de la Toison de commentaires ainsi que d’exemples pieux. Cette vaste histoire des six Toisons, celles de Jason, de Jacob, de Gédéon, de Mésa, de Job et de David, devait correspondre à six vertus : la magnanimité, la justice, la prudence, la fidélité, la patience et la clémence.
Cependant, le projet n’aboutira pas car à la mort de Guillaume Fillastre, en 1468, seuls trois volumes étaient achevés. Pourtant la réhabilitation de Jason avait déjà commencé et le travail de Fillastre ne faisait qu’entamer celui de Raoul Le Fèvre, auteur du fameux Roman de Jason.
Chapelain du duc de Bourgogne, Raoul Le Fèvre entame son œuvre, en 1460, à la demande du prince. Dans cet ouvrage, Jason, « celui qui conquit le veau d’or en Colcos et qui, journellement, laboure en tristesse pour le déshonneur », va à nouveau apparaître comme un véritable héros médiéval. Il combat, joute et l’emporte toujours. Et, lorsqu’il se libère de la magie de Médée, qui, par ses pouvoirs, l’a contraint à certaines bassesses, Jason, grand seigneur, lui accorde son pardon.
Au final, l’ordre de la Toison d’or n’aura été qu’un souffle pieux, guerrier mais sans réel impact si ce n’est un sujet littéraire. Le souffle initiateur, celui de la croisade, avait déjà disparu, s’il avait même jamais existé. Pourtant, plus qu’une simple distinction honorifique il était un symbole, un rappel de la renaissance de l’Occident chrétien. Et c’est ce que le roi d’Espagne vient de lui retirer.

Les décimes : le grand détournement

Miniature du Moyen Âge représentant le clergé.
Miniature du Moyen Âge représentant le clergé.

A l’origine, les biens d’Eglise, affectés au culte et à la charité, devaient être exemptés d’impôt. Seule exception, la décime, qui permettait au pouvoir royal ou au pape de lever un impôt correspondant au dixième des revenus du clergé. Un impôt exceptionnel donc qui, au fil du temps, allait acquérir une certaine régularité. Initialement, la décime était versée au souverain tous les dix ans, afin de l’aider à la défense du royaume et, donc, des églises. On constate cependant que, de 1188 à 1294, le roi de France percevra cet impôt sensé être exceptionnel, tous les deux ans. Philippe le Bel ira même jusqu’à lever l’impôt sans l’accord du pape et, à partir du XVIe siècle, c’est tous les ans que la décime sera perçu. En fait, durant tout le Moyen Âge, il apparaît clairement que certains souverains n’hésiteront pas à déclencher des guerres afin de remplir les caisses du trésor. Outre l’aspect proprement pécunier, il s’avère que la levée de l’impôt sur les biens du clergé était, pour les souverains, un moyen facile de prouver leur indépendance vis-à-vis du pouvoir spirituel, c’est-à-dire de l’Eglise. Un moyen facile et lucratif. Et même lorsque, à l’issu du concordat de Bologne (1516), les décimes versées au roi devinrent régulières -à raison de 1 600 000 livres par an versées pendant six ans, contrat qui sera prolongé indéfiniment-, le souverain n’hésita pas à y ajouter les fameuses et originelles décimes extraordinaires.

Les Seldjoukides font main basse sur le monde musulman

La bataille de Manzikert.
La bataille de Manzikert.

C’est dans le Turkestan occidental que voit le jour, au cours du Xe siècle, la tribu des Seldjoukides. Son nom vient de son premier chef, Seldjouk, qui conduisit sa tribu des bords de la Syr-Daria au Turkestan avant qu’elle ne s’établisse dans la région de Boukhara (vers 985). Soldats de Samanides -une dynastie persane-, les Seldjoukides allaient bénéficier de la chute de ces derniers pour se faire céder, par les Ghaznévides qui leur succédaient, le Khorassan. C’est là, vers 1035, que les Seldjoukides vont se révéler sous l’impulsion de Toghroul-beg, leur chef.
Ardent musulman sunnite, ce dernier devait soumettre toute la Perse et apporter son soutien au calife de Bagdad, alors sous la coupe de chiites.De fait, l’expansion des Seldjoukides devait très largement bénéficier de l’anarchie dans laquelle se trouvait le monde musulman au XIe siècle. Car à l’opposition religieuse entre chiites et sunnites, s’ajoutait le morcellement politique. A Bagdad, par exemple, le calife, sous tutelle iranienne, voyait battue en brèche l’autorité des Fatimides d’Egypte ; la Syrie était le proie des luttes entre les dynastie locales depuis que les Ommeyyades avaient disparu du champ politique.
Toghroul-beg allait pleinement profiter de la situation. Entré en maître à Bagdad après avoir soumis toute la Perse, Toghroul-beg devait s’imposer comme vicaire temporel du calife abbasside qui lui donnera le titre de « sultan » en sus de sa propre fille. Le successeur de Toghroul-beg, son neveu Alp-Arslan tentera d’intégrer les Seldjoukides dans un Etat centralisé et hiérarchisé.
Une volonté qui n’allait pas sans quelques difficultés tant les habitudes de nomades des Seldjoukides étaient ancrées en eux. De fait, la force des Seldjoukides, si elle résidait en un armée puissante basée sur la garde personnelle du sultan, sera de maintenir les fonctionnaires iraniens en place depuis des années et qui avaient fait leurs preuves dans l’administration civile. Avec l’armée, ce sera, quasiment, la seule preuve d’unité et la seule force des Seldjoukides, les discordes internes alimentant la faiblesse innée des nouveaux maîtres de la Perse. D’ailleurs, l’époque des « grands Seldjoukides », ne durera guère plus d’un demi siècle, de 1040 à 1090. Alp-Arslan s’emparera ainsi de l’Arménie, d’Alep et infligera à l’empereur de Byzance, Romain Diogène, une terrible défaite à Manzikert (1071), ouvrant les portes de l’empire aux invasions turques. Son fils, Malik-Chah, adjoindra à l’empire seldjoukide la plus grande partie de l’Asie mineure, enlevée à Byzance. La citée même que Constantin avait édifié manqua de tomber et seul les troubles internes, les révoltes de la Secte des Assassins notamment, devait la sauver… pour encore quatre siècles.
Après la mort de Malik-Chah, l’empire seldjoukide sera divisé au sens propre comme au figuré. Le plus important des sultanats qui en sortiront, sera celui de « Roum », du nom de « romain » ou byzantin et qui regroupait les terres enlevées aux Byzantins. Dans cette région, les Seldjoukides auront non seulement à faire avec les Byzantins mais, bientôt, avec les croisés. Il faudra que les Turcs seldjoukides montrent enfin un front uni pour mettre un terme aux victoires croisées, qu’ils entament même une contre-croisade sous l’impulsion d’une autre dynastie turque de Syrie, les Zenguides, qui enlèveront Edesse aux Francs et, sous Nour el-Din, continueront de mettre les Etats croisés en danger.
Malgré de fortes rivalités lors que chaque succession, les Seldjoukides d’Asie mineure marqueront encore, au cours du XIIIe siècle, de nombreuses victoires contre les Grecs, les Vénitiens ou les Arméniens. Le sultanat de Roum devait atteindre son extension la plus grande sous le règne de Kaïkobat Ier, qui l’étendit sur toute l’Anatolie. Pour peu de temps cependant : en 1237, Kaïkobat fut empoisonné par son propre fils, le pays secoué par une révolte turkmène et les envahisseurs Mongols firent leur apparition. L’empire des Seldjoukides ne survivra pas à cette double menace et en 1307 c’est un Mongol qui s’installe en vice-roi à Konya.

La ceinture de chasteté : un mythe tenace

La cour d'amour au Moyen Âge.
La cour d’amour au Moyen Âge.

Bien peu de gens connaissent le lais de Marie de France qui évoque une amoureuse nouant le bas de la chemise de son compagnon et ce dernier plaçant une ceinture autour de la taille de son amante, signes que seul celui ou celle « qui sera capable de défaire la ceinture ou la chemise de couper ou briser » pourra aimer l’un ou l’autre. Pourtant, de cet écrit du XIIe siècle et de l’imaginaire populaire qui veut que seul ce terrible et obscur Moyen Âge ait pu inventer une telle horreur et faire preuve d’autant de mysoginie, est né le « demi-mythe » de la ceinture de chasteté médiévale. « Demi-mythe » parce que les ceintures de chasteté ont effectivement existé… mais pas au Moyen Âge ! Ce dont parle Marie de France n’est, selon l’historienne Régine Pernoud, qu’un symbole, à l’image des ceintures de cordes portées par les religieux et les religieuses et qui représentent l’un des trois vœux de l’état religieux, à savoir la chasteté.
Si l’on s’en réfère à Brantôme ou à Rabelais, qui les évoque dans Horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel, les ceintures de chasteté ont fait leur apparition… à la Renaissance ! Délires d’écrivains ? On aurait pu le croire si un archéologue n’avait pas retrouvé un squelette de femme, enterrée au XVIe siècle, portant une ceinture métallique de toute évidence destinée à empêcher les relations sexuelles. La preuve est donc faite. Mais pourquoi imaginer un tel instrument ? Contrairement aux dires de Brantôme, aisément porté à l’affabulation, il paraît improbable que ces ceintures aient vraiment été utilisées -et encore moins destinées- à des maris craignant l’infidélité de leur femme. Il semble plutôt qu’elles aient servi -et de manière tout à fait exceptionnelle- à protéger les femmes d’un viol, notamment lors de longs voyages ou en temps de guerre, pendant le siège d’une forteresse ou d’une cité…

Échec et mat !

Pièce du jeu dit de Charlemagne.
Pièce du jeu dit de Charlemagne.

Apparus dès le IXe siècle en France, les échecs font partie des nombreux jeux de « table » du Moyen Âge et connaissent un engouement incroyable au XIIe siècle. Occasions de s’essayer à la stratégie, sujets de traités de moralisation, de sermons ou de scènes dans la littérature de l’époque, ils faisaient aussi l’objet de paris et ponctuaient la vie des hommes du Moyen Âge.
L’origine du jeu d’échecs reste obscure : aussi de nombreuses légendes sont-elles venues «au secours de l’histoire» pour en expliquer la provenance.
La plus célèbre situe l’invention des échecs en Inde. Au Ve siècle de notre ère, Schéram, roi d’une partie du pays, faisait vivre son peuple dans la terreur et aucun de ses sujets ne pouvait lui faire la moindre remontrance sans être banni sur l’heure. C’est alors que Sessa, membre de la caste des Brahmanes, trouva un moyen de donner au roi une leçon sans craindre d’attirer sa haine. Il fut assez intelligent pour imaginer le jeu des échecs, où la pièce la plus importante, le roi, ne peut faire un pas sans l’aide de ses sujets, les pions.
Cette critique ingénieuse interpella le souverain qui, séduit par la subtilité du jeu, promit de réformer sa conduite et s’adonna désormais au plaisir du jeu.
Tout au long du Moyen Âge, les légendes se multiplient. Jacques de Cessoles, dans son introduction au Livre des mœurs des hommes et des devoirs des nobles au travers du jeu des échecs, attribue son invention soit à Philométor, un philosophe de Babylone, dont l’histoire ressemble trait pour trait à celle de Sessa l’Indien, soit à Xerxès Ier (486-v. 465 av. J.-C.), shah de Perse. Et on constate que ces histoires ont parfois certains accents de vérité puisque shâh mat signifie « le roi est mort » en persan.
Une autre tradition, se distinguant des autres, attribue l’invention des échecs à Palamède, héros grec de la guerre de Troie, qui imagina ce jeu pour tromper l’ennui, ce qui n’a rien de très étonnant quand on sait que le siège de la cité dura dix ans !
Inventés dans les lointaines contrées d’Inde, les échecs, selon les historiens, après être apparus en Perse vers le VIe siècle, se sont répandus à travers tout l’Orient avant d’atteindre l’Europe. L’Italie et le midi de la France, deux régions qui pratiquent un commerce intense avec l’Orient, sont les premiers pays à découvrir ce jeu.
Du « jeu des rois »  au « roi des jeux »

Pièce médiévale représentant la Tour.
Pièce médiévale représentant la Tour.

Passe-temps aristocratique par excellence, le jeu d’échecs est, pour la noblesse, une manifestation de la sagesse et un exercice parfait pour l’intelligence. Les tactiques du jeu peuvent d’ailleurs s’apparenter à la stratégie militaire et les seigneurs se plaisent à le pratiquer.
L’influence de la littérature n’y est pas étrangère non plus, loin de là : bercée de chansons de geste et de romans de chevalerie, la noblesse de l’époque ne peut qu’apprécier le jeu que pratiquait Lancelot du Lac, le célèbre compagnon d’Arthur. Et qui dédaignerait cette occupation après avoir lu l’épopée du chevalier Palamède, homonyme de l’un des inventeurs supposés du jeu d’échecs, dont le blason est semblable au damier noir et blanc ? Les croisés, eux-mêmes, ne s’adonnent-ils pas à ce jeu avec ferveur, comme le font les guerriers sarrasins d’ailleurs ? Bref, tout concourt à élever ce jeu au rang de distraction préférée des nobles.
Cependant, dès la fin du XIIe siècle, les échecs cessent d’être l’apanage de la noblesse et leur pratique s’étend à toute la population. Ils gagnent les villes et les campagnes et même les tavernes se dotent d’échiquiers.
Simplifié, joué avec des dés, le jeu d’échecs se rapproche alors des jeux de hasard et connaît un succès colossal, particulièrement auprès de certains habitués des « salles de jeu » que sont parfois les tavernes… Là, il fait l’objet d’enjeux multiples mais les parties, occasions supplémentaires de parier, finissent le plus souvent un couteau à la main.
Le fou de la cour…  et de l’échiquier
D’où vient un tel succès ? Sans doute du fait que le jeu d’échecs reflète la société médiévale au même titre qu’il évoquait la société indienne ou babylonienne. Tout y est hiérarchisé et les pions se voient assignés un rôle particulier selon leur rang.
Le jeu lui-même évolue au rythme de la société. Ainsi, quand, au XIVe siècle, la mode veut que chaque cour princière ait un fou, cette pièce apparaît aussitôt sur l’échiquier. Jadis désignés sous le nom «d’alpins», les fous se situaient à la droite et à la gauche du roi et repré-sentaient les juges, l’un en charge des affaires civiles et de l’établissement des lois et l’autre des affaires criminelles. Le fou du XIVe siècle prend donc la place du juge car son rôle à la cour est bien celui d’un sage. Le privilège de cour s’étend à l’échiquier.
Selon les pays ou encore l’évolution des sociétés, les pièces d’échecs ont aussi différentes appellations. Ainsi, la reine succède à la Vierge qui, elle-même, était une déviation du vizir oriental ; les tours européennes sont des éléphants en Inde et des chameaux en Arabie ; le fou français devient un évêque –bishop– en Angleterre et les soldats, devenus des piétons, finissent par être appelés des pions, en France comme en Italie.
Mais les dérives qui apparaissent dans les tavernes vont conduire l’Église à s’intéresser de plus près à cette pratique. Dans un premier temps, certains religieux, tel saint Bernard de Clairvaux (1091-1153), vont jeter l’anathème sur ce jeu trop proche des dés et de tous les jeux d’argent. Le concile de Paris, en 1212, condamne à son tour les échecs et interdit tout particulièrement aux gens d’Église, qui en faisaient volontiers leur récréation, de s’y adonner.
Saint Louis (1226-1270) va dans le même sens en publiant l’ordonnance royale de 1254 qui défend que « nul ne joue aux dés, aux tables ni aux échecs ». Le saint roi va même jusqu’à intervenir lui-même en apprenant que son frère, le comte d’Anjou, est en train de s’adonner à ce « jeu diabolique », selon l’expression même du vertueux souverain :
…Il alla là, nous rapporte le sire de Joinville, tout chancelant par la faiblesse de sa maladie et prit les dés et les tables et les jeta à la mer et se courrouça bien fort contre son frère.
Cette vive opposition au jeu d’échecs n’empêcha cependant pas Saint Louis d’accepter un très bel échiquier fait de matière précieuse que lui offrit le Vieux de la Montagne qui, de même que beaucoup d’Orientaux, était féru de ce jeu.
Mais ces restrictions ne servent à rien et les échecs, qui font désormais partie des mœurs, continuent d’être pratiqués. C’est alors que certains hommes d’Église ont l’heureuse initiative de moraliser ce jeu et de lui redonner un sens nouveau.
Un instrument de prédication
C’est le pape Innocent III (1160-1216) qui, le premier, imagine d’utiliser les échecs comme un outil pédagogique. Et dans son Innocente moralité, il déclare que « le monde ressemble à l’échiquier quadrillé noir et blanc, ces deux couleurs symbolisant les conditions de vie et de mort, de bonté et de péché ».
Jacques de Cessoles, héritier direct de cette pensée, va plus loin encore et entraîne ses ouailles dans une longue méditation sur « ce jeu amusant », qui devient, grâce à son éloquence, une véritable allégorie de la vie sociale de l’époque.
Prêtre dominicain natif du Piémont, en Lombardie, Jacques de Cessoles (XIVe siècle) fait, chaque dimanche, au cours de son sermon, un parallèle entre la hiérarchisation des pièces d’échecs et celle la société médiévale. Dans cette vision, il s’inspire largement du Miroir historial de Vincent de Beauvais (1190-1264) qui proposait une vue historique et descriptive de l’univers.
Jacques de Cessoles, dans le recueil de ses sermons, qui s’intitule Livre des mœurs des hommes et des devoirs des nobles au travers du jeu des échecs, met l’accent sur la moralité du jeu. Chaque pièce est décrite et sa tenue ou son maintien sont l’image de ce qu’elle doit représenter.
Ainsi, le roi, « assis sur un trône, revêtu d’un manteau pourpre» doit être «juste et bon, car que serait-il en son royaume sans la hardiesse et la loyauté de ses chevaliers, la prudence et la droiture de ses juges, l’autorité de ses vicaires, la continence de sa reine et la concordance de tout son peuple ? ». Cessoles passe chaque pion en revue, attribuant un rôle à chacun. Cela va des laboureurs aux forgerons,  des charpentiers aux tailleurs et aux changeurs d’argent, lesquels se doivent «d’éviter, par-dessus tout, l’avarice et la cupidité» et même des apothicaires aux taverniers en passant par les gardes des cités et les joueurs ou messagers. La partie ne peut être gagnée que si tous les pions agissent de concert pour le roi. Mais, «si chacun se préoccupe égoïstement de ses seules affaires», le royaume est pris, le roi meurt : échec et mat !
Sur l’échiquier symbolisant Babylone, Jacques de Cessoles commente les divers mouvements possibles et le rôle de chacun dans la progression du jeu. Ainsi le chevalier est à proximité des souverains qu’il protège mais, dès que « le roi le lui ordonne, il se rue au combat et charge avec fureur les troupes ennemies… ».
La conclusion de Jacques de Cessoles est la même que celle de Philométor ou de Sessa : « le peuple est la gloire et la vie des nobles ».

Un cercle d'échecs au XIXe siècle.
Un cercle d’échecs au XIXe siècle.

Un tel ouvrage, allié à la popularité du jeu lui-même, ne pouvait qu’être apprécié des hommes du Moyen Âge. Et effectivement, on compte quelques deux cents manuscrits de l’original latin existant encore aujourd’hui, ainsi que des adaptations et des traductions en dix langues qui attestent du succès du Livre des mœurs…. Véritable best-seller de l’époque, il semble même que, pendant deux siècles, il a été le livre le plus traduit après la Bible !
Bien que le XVe siècle annonce un net recul de la pratique des échecs dans la plus grande partie de la société, ce jeu retrouvera un regain de popularité avec les «échecs vivants», particuliè-rement en usage dans l’Italie du XVIIe siècle ou bien, au XVIIIe siècle, quand le baron de Kempelen construisit un automate joueur d’échecs.
En France, ce jeu, resté longtemps en faveur auprès d’une certaine élite, comme Madame de Sévigné, Louis XI ou Henri IV, ne reviendra sur le devant de la scène qu’au XXe siècle.

Les « valses » de Vienne

Blason des comtes de Habsbourg, d'après une peinture murale.
Blason des comtes de Habsbourg, d’après une peinture murale.

Déjà, dans l’antiquité, Vindobona était un important établissement celte. Camp militaire romain placé sur la frontière du Danube, dans la province de Pannonie, c’est là que l’empereur Marc Aurèle décèdera (180) durant la guerre contre les Marcomans. Totalement ruinée par les grandes invasions, Vienne semble avoir commencé à renaître au VIIIe siècle. Elle faisait alors partie de la marche de Pannonie, qui marquait la fin de l’influence franque. Ce n’est qu’en 1142, qu’elle acquit son titre de capitale du duché d’Autriche, alors aux mains de la maison de Babenberg. La ville connut un premier épanouissement sous Léopold VI le Glorieux (1198-1230), sous lequel furent construites les parties les plus anciennes de la Hofburg et qui fit de sa cour un des foyers du Minnesang, l’art poétique exaltant les vertus et les héros germaniques. Frédéric II de Hohenstaufen, vainqueur des Babenberg, donnera à la capitale autrichienne les privilèges d’une cité impériale. Prise brièvement par Ottokar de Bohême, Vienne passera ensuite sous l’autorité de Rodolphe Ier de Habsourg (1278). Elle devait rester à cette famille durant les siècles à venir, le destin des deux étant désormais irrémédiablement liés.

Rodolphe IV achèvera la construction de l’église Saint-Etienne et créera l’université (1365) ; sous Frédéric III, l’évêché fut établi, devenant archevêché en 1722.

Subissant encore son statu de cité faisant la limite entre l’Orient et l’Occident, Vienne sera en butte aux attaques des Turcs aux XVIe et XVIIe siècles. Elle sera assiégée à plusieurs reprises, une première fois en 1529 par les troupes de Soliman II, une seconde fois en 1683 par le grand vizir Kara Moustafa. Héroïquement défendue, Vienne ne devra son salut qu’à l’intervention de Jean Sobieski, roi de Pologne, et du duc Charles de Lorraine qui remporteront une victoire décisive sur les Ottomans à Kahlenberg, desserrant enfin l’étau que les envahisseurs faisaient peser sur la capitale autrichienne.

Sauvée du péril ottoman, Vienne allait devenir une capitale des arts. C’est du moins ce que l’empereur Charles IV s’efforcera d’instaurer. C’est également à cette époque que la majeure partie de la Hofburg sera construite ; de cette époque que date le Belvédère, le palais Schwarzenberg, le palais Kinsky. Marie-Thérèse poursuivra la révolution architecturale de Vienne en agrandissant l’université, en faisant édifier le palais de la Schönbrunn ; Joseph II, son fils, ouvrira les jardins du Prater. Mais c’est François-Joseph qui donnera à sa capitale son visage définitif en abattant les remparts, en créant le Parlement, l’Opéra, le Rathaus. Autant de "signes extérieurs de richesse" qui marquent la fin de la monarchie Habsbourg, la fin de l’insouciance viennoise.

Le roi Arthur : les secrets d’une légende

Modèle de chevalerie et de courtoisie, roi sage et vaillant,
Arthur est un des plus célèbres mythes du Moyen Âge.
Mais qui était réellement Arthur ?
Un personnage historique ? Un combattant de la mythologie irlandaise ?
Un roi « fabriqué » de toutes pièces par les Plantagenêt ?
Essayant de répondre à ces questions, l’auteur nous plonge, avec passion, dans la légende et tente de dérouler, pour nous, l’écheveau de sa naissance.
Fascinant personnage que celui d’Arthur : le Moyen Âge ne s’y est pas trompé, faisant revivre, maintes et maintes fois, à travers les paroles des jongleurs des ménestrels et des conteurs, les aventures d’Arthur et de Guenièvre, de Lancelot et de la fée Morgane.
Comme ces « conteurs-jongleurs », laissons-nous donc emporter par la légende…
Le bâtard du roi

Merlin et la fée Vivianne

Le roi Arthur, blessé, contemple le désastre. L’ultime combat du souverain anglais contre les Saxons, la bataille de Camlann, vient de faucher la fine fleur du royaume. Et parmi tous les chevaliers de la Table ronde, seuls deux d’entre eux ont suvécu… Arthur regarde une dernière fois Mordred, son fils, qu’il vient de tuer puis, soutenu par ses deux compagnons, se dirige vers un lac où il attend la mort.
De lointains souvenirs submergent alors sa mémoire…
Tout a commencé quand le souverain Uterpendragon, du royaume de Logres -qui devient, par la suite, la Grande-Bretagne- s’éprend de la femme de son vassal, le duc de Cornouailles. Ce dernier apprenant les avances que le roi avait faites à Ygerne, son épouse, déclara la guerre à celui-ci. Mais, alors que le duc était sur le champ de bataille, Uterpendragon, accompagné de Merlin, se rendit au château de Tintagel et, ayant pris l’apparence du duc de Cornouailles, grâce à la magie de Merlin, passa la nuit avec Ygerne. C’est ainsi que fut conçu Arthur. Dès sa naissance, Merlin prit l’enfant et le confia à un chevalier du pays, tout en gardant secrète l’identité de l’enfant.
Peu d’années après, Uterpendragon mourut. Et comme il ne laissait pas d’héritier mâle, tous les chevaliers de Bretagne se réunirent à Londres, afin d’élire un nouveau souverain. Arthur, alors simple écuyer, s’y rendit avec son père et son frère adoptifs. Un jour que ce dernier lui demandait une épée, Arthur prit la première qu’il trouva. Elle était plantée dans le roc, devant l’église de Londres et jamais personne, jusque-là, n’avait réussi à l’extraire de son rocher. Arthur « la prit par le pommeau et l’emporta ». Son père adoptif, Antor, voyant cela, appella l’arche-vêque et tous les barons et demanda à Arthur de remettre l’épée à sa place et de la ressortir du roc, afin que tous voient ce qu’il avait fait.
Et lorsqu’ils furent tous là, Antor commanda à Arthur de prendre l’épée et de la donner à l’archevêque, ce qu’il fit. À cette vue, l’archevêque le prit dans ses bras et entonna bien haut un Te Deum.
La Grande-Bretagne avait, à nouveau, un roi. Une légende disait, en effet, que celui qui réussirait à sortir l’épée du roc serait le roi de Bretagne. Et c’est alors que Merlin révéla le secret de la naissance d’Arthur.
Les chevaliers de la Table ronde
Après plusieurs années de guerre, au cours desquelles il repoussa les hordes saxonnes qui tentaient de conquérir le pays et combattit la fée Morgane, sa sœur, Arthur instaura la paix en Bretagne et réunit, au château de Camelot, les meilleurs chevaliers du pays. Merlin, qui était le conseiller d’Arthur, construisit pour lui une Table ronde où ne pourraient siéger que les meilleurs chevaliers de son royaume. Bientôt, on vit une cour permanente se tenir à Camelot, d’où le roi, souverain très sage, faisait régner l’harmonie et la paix sur le pays.
Entre temps, il avait épousé la belle Guenièvre, fille du roi de Carmelide. C’est avec le mariage d’Arthur que commencèrent les « douze années de paix » et pourtant, Merlin, qui savait l’avenir, lui avait prédit que Guenièvre le trahirait avec le meilleur chevalier de la cour. Parmi ceux-ci, on trouvait, entre autres, Gauvain, un des neveux du roi, Mordred, son fils incestueux, Lancelot, le meilleur des chevaliers et Galaad, le fils de Lancelot. Seul Galaad put prendre place sur le « Siège périlleux » de la Table ronde, jadis laissé vacant car personne n’était assez pur pour y prendre place.
Mais les années de paix ne devaient plus durer. Mordred, espérant s’asseoir sur le trône à la place de son père, lui révéla la trahison de Guenièvre, qui aimait en secret Lancelot. Les deux amants ayant été surpris, Lancelot se réfugia sur son domaine, en petite Bretagne, où Arthur et ses troupes le poursuivirent.
Mordred, faisant courir le bruit de la mort du roi, prit sa place sur le trône et épousa, de force, la belle Guenièvre. Arthur apprit rapidement la chose et retourna en Grande-Bretagne pour affronter son fils et neveu, Mordred, qui s’était allié aux Saxons. Et ce fut le désastre de Camlann…
La disparition du roi Arthur

La disparition d’Arthur

Revenant à lui, Arthur demanda à Bedwyr, l’un des chevaliers survivants, de s’emparer d’Excalibur, l’épée que la Dame du Lac lui avait donnée, puis de la jeter le plus loin possible dans les eaux du lac. Après bien des hésitations, Bedwyr obéit au roi et lança l’épée.
Dès qu’elle approcha de l’eau, il vit une main qui sortait du lac et qui se montrait jusqu’au coude, mais il ne vit rien du corps auquel la main appar-tenait. La main prit l’épée par la poignée et se mit à la brandir trois ou quatre fois vers le ciel. Quand il eut clairement vu ce prodige, elle s’enfonça dans l’eau avec l’épée.
Bedwyr alla retrouver le roi pour lui raconter ce qu’il avait vu et Arthur, sachant sa fin toute proche, demanda au chevalier de partir et de le laisser seul. Ce dernier « se mit en selle et s’éloigna du roi. Dès qu’il l’eut quitté, il se mit à tomber une pluie d’une extraordinaire densité qui l’accompa-gna jusqu’à ce qu’il eût atteint une colline, à plus d’une demi-lieue de l’endroit où était le roi. Arrivé sur la colline, il s’arrêta sous un arbre et la pluie finit par cesser ; il porta ses regards du côté où il avait laissé le roi. Il vit venir au milieu de l’eau, une barque toute emplie de dames ; quand elle accosta, à l’endroit même où se tenait le roi, les dames s’approchèrent de son bord. Celle qui les commandait tenait, par la main, Morgane, la sœur du roi Arthur, et elle se mit à inviter le roi à entrer dans la barque. Le roi, dès qu’il aperçut sa sœur Morgane, se leva précipitamment du sol où il était assis ; il pénétra dans la barque, tirant son cheval derrière lui, et emporta ses armes. Quand Bedwyr, toujours sur sa colline, eut été témoin de tout cela, il rebroussa chemin aussi vite que son cheval le lui permit et parvint enfin sur le rivage ; une fois là, il vit le roi Arthur, parmi les dames, et reconnut bien la fée Morgane, pour l’avoir vue maintes fois. En très peu de temps, la barque s’était éloignée à une distance de plus de huit portées d’arbalète. Comprenant qu’il avait ainsi perdu le roi, Bedwyr mit pied à terre sur le rivage et manifesta la plus grande douleur du monde… »
Ainsi disparut le grand roi Arthur, cinglant vers l’île d’Avalon.
La légende arthurienne : un mythe celtique ?

Finn Maccool

Mais le roi Arthur a-t-il vraiment existé ? Il semblerait que oui, bien que la figure historique d’Arthur reste, malgré tout, sujet à caution.
Apparu, dans les textes, à partir du VIIe siècle, Arthur serait un roi ou un grand chef de guerre, qui rallia tous les peuples de Grande-Bretagne pour combattre les Saxons qui, au VIe siècle, tentaient d’envahir le pays. C’est aussi ce que suggère l’Historia Britonium, écrite au IXe siècle, et qui décrit les douze victoires d’un certain Arthur sur les Saxons et, surtout, le désastre de Camlann, qui aurait eu lieu en 537.
D’autres chroniques font, au fil des ans, quelques allusions à Arthur, qui serait un soldat romain, le centurion Lucius Artorius Castus, installé en Bretagne au début du Ve siècle. Mais aucun texte ne nous permet de savoir avec certitude si Arthur a réellement existé.
Et d’ailleurs, la légende arthurienne n’est-elle pas, tout simplement, un des nombreux mythes celtiques ?
Il existe, en effet, beaucoup de points communs entre la légende arthurienne et certains aspects de la mythologie celtique.
Un certain Arthur, possesseur d’une épée enchantée nommée Caledlwch, dans laquelle certains linguistes ont cru reconnaître Excalibur, est parfois mentionné.
Parmi les apports de la mythologie celtique à la légende arthurienne, on peut relever en particulier le nom de Finn Maccool. Fils du dieu de la mer d’Irlande, Mongan, devenu par la suite le célèbre Finn Maccool, a été conçu par « magie ». Enlevé par son père à l’âge de trois jours, il grandit dans un des royaumes de l’Autre Monde, la Terre de Promesse.
Revenu dans le monde réel sous le nom de Finn Maccool, il est conseillé par un druide, Finegas, qui lui permet d’attraper le Saumon de Connaissance qui apporte la sagesse. Devenu chef des Fiannas, les guerriers les plus fiers et les plus vaillants, Finn Maccool est l’un des plus grands combattants de toute l’Irlande : selon la légende, il ne meurt pas mais a été emmené dans l’Autre Monde…
Comme Finn Maccool, Arthur a été engendré par magie, celle de Merlin. Comme Finn, Arthur est le chef des meilleurs combattants du royaume, les chevaliers de la Table ronde et, toujours comme lui, il n’est pas mort mais a été emporté, blessé, par trois femmes, sur l’île d’Avalon.
Et les concordances ne s’arrêtent pas seulement au personnage d’Arthur. La légende arthurienne raconte nombre de combats ou de batailles, à la fin desquels le vainqueur tranche la tête du vaincu, comme le fait Arthur lui-même après avoir combattu le géant du Mont-Saint-Michel et comme le faisaient les combattants irlandais et gallois qui imaginaient que l’âme se situait dans la tête :
Il s’écarta et contempla le cadavre puis il ordonna à son bouteiller de trancher la tête du géant et de la donner à un écuyer.
Du chaudron de Bran au Saint Graal

Le saint Graal, d’après un vitrail de l’église de Tréhorenteuc

L’héritage celtique marque très fortement certains personnages, comme Morgane et Merlin, qui sont, tout deux, typiques de la mythologie celtique.
Morgane, demi-sœur du roi, a un rôle tout à fait ambigu dans la légende d’Arthur. Reine d’Avalon, une île de l’Autre Monde, cette habile sorcière s’oppose à Arthur tout le long du récit. Morgane représente, en quelque sorte, la déesse des ténèbres et de la mort, alors qu’Arthur est le soleil et la vie. Pourtant, son personnage a aussi un aspect positif. En effet, quand, blessé après la bataille de Camlann, Arthur est amené par le chevalier Bedwyr au bord d’un lac, Morgane joue le rôle de la fée guérisseuse pour, finalement, emmener Arthur sur l’île d’Avalon, c’est-à-dire l’île de Verre.
Merlin, quant à lui, est l’image même du subtil mélange entre cette mythologie païenne et la légende « revisitée » par le Moyen Âge chrétien. Fils d’un démon et d’une femme, le plus célèbre des magiciens tient ses pouvoirs de son père et les utilise pour permettre la conception d’Arthur, dont il deviendra le conseiller. C’est également lui qui va construire le site de Stonehenge, le monument funéraire de Pendragon, l’oncle d’Arthur, avec les pierres des Géants, qu’il a ramenées d’Irlande, et, plus tard, la Table ronde. Il disparaît de la fin du récit, victime de la Dame du Lac, Viviane, qui, après avoir reçu les secrets du magicien, qui l’aimait, l’enferme dans la forêt pour l’éternité.
Les ressemblances ne se limitent pas aux personnages. Ainsi, le Graal, qui apparaît d’abord avec Chrétien de Troyes, a des vertus similaires aux fameux chaudrons miraculeux, l’un des thèmes récurrents de la mythologie celtique. Certains apportent la sagesse ou l’abondance et d’autres redonnent la vie comme le chaudron magique de Bran, ou bien « Chaudron de Résurrection », qui est réputé pour rendre la vie aux guerriers mais les laisse muets pour l’éternité.
De même, le Saint Graal, qui est le calice de la Cène dans lequel Joseph d’Arimathie  recueille le sang de Jésus-Christ sur la croix, apporte la vie éternelle et assure  l’abondance.
Et si, tout simplement, Chrétien de Troyes avait repris un thème païen présent dans la légende primitive et l’avait christianisé ?
Après cela, est-il encore envisageable d’imaginer qu’il n’ y ait pas eu une première légende arthurienne, entiè-rement bretonne et très largement inspirée de la mythologie celtique ?
En effet, il ne paraît pas possible de penser que le personnage d’Arthur soit juste né de l’imagination de l’historien du XIIe siècle, Geoffroy de Monmouth.
La seconde vie d’Arthur

Page d’un manuscrit de Chrétien de Troyes

C’est par la volonté de Geoffroy Plantagenêt, qui voulait asseoir son autorité en Grande-Bretagne, que Geoffroy de Monmouth écrit, en 1138, L’Histoire des rois de Bretagne.
Les premiers paragraphes de cette chronique sont dédiés à la naissance, quelque peu mythique, du pays. Ses premiers habitants sont les Géants, les fils des démons et de la danaïde Albine, d’où le nom d’Albion, qui sont ensuite vaincus par la tribu de Dana, c’est-à-dire le peuple des lutins et des elfes.
Peu après, Brutus, qui donne son nom à la Bretagne, fuyant Rome avec quelques compagnons, débarque sur la terre des Géants et apporte les bases de la civilisation. Après ces débuts pour le moins légendaires, Geoffroy de Monmouth relate l’histoire des rois de Bretagne, consacrant le plus long passage à Arthur. C’est, sans nul doute, en se basant sur des légendes existant  déjà que Geoffroy de Monmouth va écrire cette « histoire » d’Arthur, donnant ainsi à la légende une seconde vie… celle qui sera la plus longue.
Lorsqu’Henri II Plantagenêt devient roi d’Angleterre, en 1153, il comprend tout le parti qu’il peut tirer de l’œuvre de Monmouth.
Ennemi juré des Saxons, modèle du roi breton, Arthur ne peut que plaire à Henri II, qui est alors en butte à une certaine résistance saxonne, perdurant après plus de quatre-vingt-dix ans de domination normande.
Grâce aux prophéties de Merlin, que Monmouth a intégrées à son texte, le message est clair : Henri est l’héritier d’Arthur, devenu, grâce à L’Histoire des rois de Bretagne, un personnage historique incontestable.
Vulgarisée par le Roman de Brut, que Wace a composé en 1155, l’histoire d’Arthur va alors s’étendre à travers toute l’Europe et se développer, principalement, en France.
La première à parler d’Arthur est Marie de Champagne, la fille d’Aliénor d’Aquitaine et de Louis VII le Jeune, qui livre une image assez peu flatteuse du roi mythique.
Mais c’est surtout Chrétien de Troyes, un écrivain champenois, qui donnera à la légende d’Arthur toute son ampleur. Se dégageant du mythe déjà élaboré, Chrétien de Troyes va christinaniser la légende et faire d’Arthur ainsi que des preux chevaliers de la Table ronde les meilleurs propagateurs de l’éthique chevaleresque, telle qu’elle apparaît au XIIe siècle.
Les romans du Conte du Graal, de Érec et Énide, du Chevalier au lion et du Chevalier de la charette, qui n’est autre que Lancelot, relatent les exploits de ces chevaliers et leur quête de la perfection spirituelle, particulièrement évidente dans Le Conte du Graal et dans sa préface, écrite par un certain Robert de Boron, qui donne à l’œuvre de Chrétien de Troyes une orientation résolument chrétienne.
La légende arthurienne n’est bientôt plus qu’un cadre, nécessaire parce que populaire, permettant de raconter les exploits de plusieurs chevaliers de la Table ronde.
Ainsi cite-t-on l’histoire de Gauvain, le neveu du roi, de Perceval, l’un des trois chevaliers qui aperçut le Graal, ou même de Tristan, le célèbre amant d’Iseult.
La légende d’Arthur devient alors un doux mélange d’exploits guerriers, de contes païens, d’amour courtois et de spiritualité.
Et grâce à l’influence des monastères clunisiens, celui de Fécamp notam-ment, cette morale arthurienne va se propager dans toute l’Europe, allant de l’Allemagne à l’Italie et à l’Espagne, perdurant même à travers les jeux de cartes. Depuis, Arthur reste vivant dans nos esprits et nos légendes : « roi de jadis, roi à venir », dit-on en Bretagne. Et si Arthur n’était pas mort…

Chichén Itzá, en l’honneur du dieu Chac

Pyramide de Chichen Itza.
Pyramide de Chichen Itza.

Fondée vers le milieu du VIe siècle de notre ère sur la presqu’île du Yucatan, Chichén Itzá ne fut qu’un poste frontière de l’Empire maya avant d’atteindre le rang, vers le milieu du Xe siècle, d’un des principaux centres de l’Empire, puis celui de capitale sous la domination Toltèque (XIIIe siècle). C’est là qu’elle connut son apogée, notamment comme centre religieux, avant d’être littéralement abandonnée, désertée par ses habitants pour des raisons encore inconnues (XVe siècle).
Désormais, les ruines de Chichén Itzá se dressent sur la plaine côtière de la mer des Caraïbes, dans une région de roche calcaire recouvrant de gigantesques nappes d’eau. Mais par endroits, lorsque la croûte superficielle s’effondre, apparaissent de vastes puits naturels que les Mayas appelaient chen ou tz’onot, déformé en cenote. De même, on peut encore voir, près de Chichén Itzá, un célèbre cénotaphe qui constituait un lieu de pèlerinage où les fidèles de l’Empire maya venaient adorer Chac, le dieu de la pluie : on avait coutume de jeter dans le puits, profond de vingt mètres, des offrandes et même des victimes humaines dont on a retrouvé des ossements mêlés aux bijoux de jade, d’os et aux disques d’or ciselé offerts à l’exigeante divinité.

Lancelot du Lac : le parfait chevalier

Page de garde du Lancelot en prose, sur laquelle on peut reconnaître Lancelot et Guenièvre.
Page de garde du Lancelot en prose, sur laquelle on peut reconnaître Lancelot et Guenièvre.

Il a pas moins de huit siècles et pourtant, Lancelot du Lac est sans nul doute le plus célèbre des amants. Il en est même l’archétype. Depuis huit siècles, il sert de modèle aux amants malheureux, quand rien ne le prédestinait à cela. De fait, Lancelot, pourvu de tous les dons, de toutes les qualités, avait tout pour être le parfait chevalier. En un sens, il le deviendra d’ailleurs, mais à travers son amour interdit, par cet amour pour la femme d’un autre.
Fils du roi de Bretagne, Lancelot est né en petite Bretagne, un territoire qui s’étendait alors de Vannes à Bellême, du Mont-Saint-Michel au Mans. Enlevé dès le lendemain de sa naissance, il sera élevé par la Dame du Lac -d’où son nom- qui le considérera comme un fils. Déjà, le destin de Lancelot est exceptionnel. Car la Dame du Lac est une fée et que comme toutes les fées elle est un être de l’Autre monde ; un monde qui est autant celui des morts que celui du savoir -seule la mort apporte la connaissance et la compréhension du monde. Comme toutes les fées également elle fait le lien entre le monde des vivants et celui des morts, entre le monde naturel et le monde surnaturel. C’est donc dans cet environnement particulier que Lancelot est éduqué. C’est dans cet environnement qu’il acquiert son statu de plus pur et plus parfait des chevaliers… jusqu’à ce qu’il tombe amoureux de la reine Guenièvre.
Cet amour malheureux, vraisemblablement inassouvi, provoquera la perte de Lancelot. A cause de cet amour, il quittera la cour du roi Arthur ; à cause de cet amour aussi, il perdra son statu de chevalier pur et parfait, statu que récupérera son fils, Galaad. Pur, certainement, Lancelot ne le sera plus dès l’instant où son cœur succombera à l’amour de Guenièvre. Mais parfait ? De fait, Lancelot et Guenièvre ont ou non -selon les versions de l’histoire arthurienne- résisté l’un à l’autre. Mais surtout, le chevalier parfait, le parfait chevalier des romans courtois ne doit-il pas aimer sa dame, ou plutôt celle de son seigneur. N’est-ce pas dans l’ordre des choses ? N’est-ce pas même un signe de plus de la vassalité du chevalier envers son suzerain ? Car c’est bien ainsi qu’il faut voir l’amour courtois : un signe extérieur de puissance pour le suzerain, signe qui passe par une Dame devenue objet de convoitise, mais un objet jamais possédé… En cela, certainement, Lancelot du Lac était, est et sera encore longtemps le parfait modèle des chevaliers.