Le temps de l’Apocalypse : l’an de grâce 1260

L'Apôtre saint Jean rédigeant le texte de l'Apocalypse.
L’Apôtre saint Jean rédigeant le texte de l’Apocalypse.

Depuis le début du christianisme, et notamment depuis le IIIe siècle, date à laquelle l’Apocalypse est admis dans le Corpus de l’Église, les théologiens tentent de décrypter ce dernier texte du Nouveau Testament. C’est que la préoccupation de beaucoup se résume à cette interrogation : pour quand sera la fin du monde, la parousie -c’est-à-dire le retour du Christ dans sa gloire- ? Joachim de Flore a tenté d’y répondre.
Cistercien ascète et rigoureux, Joachim de Flore va séparer le temps en trois âges : l’âge du Père, qui correspond à l’Ancien Testament ; l’âge du Fils, c’est-à-dire celui de l’Incarnation, de la Révélation, du Nouveau Testament ; enfin l’âge de l’Esprit qui sera le temps où l’Église de Jean remplacera celle de Pierre, le temps des ordres mendiants, celui où l’on comprendra enfin les Évangiles. Et cet âge de l’Esprit succèdera à de terribles cataclysmes, correspondant, pour Joachim, aux hérésies. Puis Joachim donne une date précise : 1260. D’où vient cette date ? Le calcul de Joachim de Flore est très simple : reprenant l’Ancien Testament et l’Évangile de saint Mathieu qui évoque la généalogie du Christ, il compte quarante-deux générations précédant la venue du Messie. Puis, reprenant ces quarante-deux générations, la naissance du Christ marquant le changement d’âge, et à raison de trente ans par génération, il obtient 1260 qui marquera donc le Millenium, l’âge d’or. Certes, il ne s’est rien passé en 1260 mais le fondement reste le même.
Le concile de Latran IV, en 1215, condamne les écrits du cistercien. Mais ses écrits seulement ! Lui-même est reconnu comme un spécialiste des Écritures qui, certes, s’est fourvoyé mais qui n’est ni hérétique, ni excommunié…
Ce ne sera pas le cas de nombre de ses successeurs, notamment Dolcino et ses « Pauvres de Lyon ». Dolcino, dont l’hérésie se propage au XIVe siècle essentiellement dans le nord de l’Italie, divise le monde en quatre périodes : tout d’abord de la naissance du monde au Christ ; puis du Christ au pape Sylvestre Ier ; de Sylvestre à 1303, période où l’Église est dépravée ; et enfin 1303 et les années qui suivent, temps qui marque le renouveau de l’Église, une Église dont les Apostoliques -appelés aussi les Dolciniens- sont bien sûr l’avant-garde. Pourquoi l’élection du pape Sylvestre marque-t-elle, pour les Dolciniens, la fin de la pureté de l’Église ? C’est que, sous ce pontificat, Constantin a donné au pape la primauté sur tous les patriarches et des pouvoirs temporels en Italie. Et c’est cette implication de l’Église dans le temporel que rejette Dolcino qui critique l’Église avec vigueur et qui rejette l’autorité papale, contrairement à Joachim de Flore.

Le temps des samouraïs

Un samouraï en tenue traditionnelle (gravure du XIXe siècle).
Un samouraï en tenue traditionnelle (gravure du XIXe siècle).

En 1185, Minamoto Yoritomo établissait sur le Japon une véritable dictature militaire, substituant son autorité à celle des empereurs, désormais fantoches. "Shogunat" -abréviation de sei-i-tai shongun, qui signifie "commandant en chef contre les barbares"- tel sera le nom de ce type de gouvernement. Un shogunat qui persistera sept siècles durant ; un shogunat qui doit tout à la classe des samouraïs. De fait, le temps du shogunat est sans conteste celui des samouraïs, cette caste guerrière qui, dès le XIIe siècle, s’organise, abandonne la culture aux serfs, devient héréditaire. Se mettant au service des daimyo -les seigneurs-, les samouraïs vont se révéler des guerriers intrépides, encartés dans un code de l’honneur rigide -le bushido-, entièrement tournés vers leur vocation guerrière et le service aux daimyo et, à travers eux, au shogunat. Leur fidélité avait fait leur force ; leur rigidité sera leur perte. Perdus dans un système ancien, les samouraïs vont apparaître, dès le XVIIIe siècle, comme une caste parasite, ayant perdu sa fonction guerrière. Une caste qui, malgré tout, monopolisait les postes gouvernementaux au point de sonner son propre glas. En effet, c’est sous l’impulsion des samouraïs que le Japon féodal allait s’ouvrir au monde, inaugurant l’occidentalisation et la modernisation du pays aux XVIIIe-XIXe siècles.

Nennius, « l’inventeur » d’Arthur

Le roi Arthur, d'après une gravure du Moyen Âge.
Le roi Arthur, d’après une gravure du Moyen Âge.

Qui eut cru que cet obscure copiste du IXe siècle obtiendrait une telle notoriété ! Car si son nom est encore inconnu du grand public, les spécialistes connaissent tous Nennius, un Gallois, à qui l’on doit l’Histoire des Bretons, ensemble assez disparate de textes en rapport avec l’histoire de la Bretagne, recopiés, remaniés et complétés. Neuf parties composaient cet ouvrage : la première concernait les six âges du monde ; la suivante l’Histoire des Bretons, suivie de la Vie de saint Patrick ; puis venait les questions arthuriennes et la Généalogie des rois saxons. Les Annales de Cambria, la Liste de Wallisia, les cités de Bretagne et les Prodiges de la Bretagne concluaient son travail.
Evidemment, ce sont les questions arthuriennes qui sont à l’origine de la célébrité de Nennius, dont le texte est, par ailleurs, considéré comme assez confus, pas même bien écrit.
Les documents sur lesquels Nennius aurait travaillé remontent au moins à l’époque mérovingienne mais on y relève également comme source César, saint Jérôme, Gildas, Isidore de Séville et ou encore Bède le Vénérable.
Dans les documents en rapport avec la question arthurienne, on lit, à l’année 488, "Arthur qui luttait contre les Saxons à cette époque aux côtés des rois bretons. Quant à lui, il était général." L’important est ici le nom d’Arthur. La résistance bretonne, elle, avait déjà été incarnée par Aurélius Ambrosius, par Gildas (VIe siècle), général sans doute d’origine romaine et qui soutint les rois de Bretagne. Depuis, une question reste sans réponse : Aurélius Ambrosius et Arthur sont-ils une seule et même personne ?

Je vous salue, Marie

La Vierge à l’enfant de Hesselin par Simon Vouet (musée du Louvre)

Jamais la piété n’a revêtu de formes aussi variées qu’au Moyen Âge et le culte de la sainte Vierge, particulièrement honorée dans les religions catholique et orthodoxe, en est un des aspects les plus importants. Il ne s’agit pas ici de raconter la vie de Marie, ni même de dénombrer les sanctuaires qui lui sont consacrés ou les prières qui lui étaient adressées, mais plutôt de comprendre l’évolution de la piété mariale au fil des siècles et particulièrement du XIIe au XVe siècle, période qui verra une grande évolution des mentalités et donc de la religion.
Jusqu’au XIIe siècle, la Vierge joue un rôle relativement effacé, aussi bien dans l’iconographie que dans la liturgie. Certes, on glorifie la Vierge dans l’Alma Redemptoris Mater, composé en 1054 par Hermann Conract ; certes, Marie est présente dans les fresques byzantines ou les sculptures, mais c’est un culte de la Vierge grave, solennel. Rien n’illustre mieux ce culte que la Vierge de type byzantin : assise dans une pose hiératique, elle tient l’Enfant Jésus sur ses genoux, faisant ainsi office de trône. Theotokos, c’est-à-dire mère de Dieu, elle est associée au Christ comme instrument de la Rédemption et pas autrement. Et c’est sur un ton encore grave et scolastique, marqué par les siècles précédents, que des auteurs tels qu’Honorius d’Autun, qui écrit le Speculum Ecclesiae au début du XIIe siècle, évoquent la Vierge.
« J’ai été blessée d’amour »

Sceau de saint Bernard de Clairvaux (1090-1153)

Au XIIe siècle, la vie religieuse va connaître un bouleversement total. Des ordres nouveaux apparaissent, imprégnés par l’idéal de retour à la vie évangélique. Saint Norbert de Xanten fonde ainsi l’ordre des prémontrés puis saint Bernard de Clairvaux réforme celui des cisterciens. Et justement, prémontrés et cisterciens ont une très grande dévotion envers la Vierge, dévotion inconnue jusque-là chez les bénédictins. Saint Norbert donne à ses prémontrés un vêtement blanc, en l’honneur de Marie et, dans l’ordre cistercien, tous les monastères lui sont consacrés. On peut même lire sur la façade de Cîteaux cette inscription :
Salut, sainte Mère, c’est sous tes ordres que combattent les moines de Cîteaux.
On retrouve également dans les pays de langue germanique des abbayes cisterciennes aux noms curieusement semblables : Mariengarten (le jardin de Marie), Marienburg (la forteresse de Marie), Marienkroon (la couronne de Marie).
La dévotion mariale se fait alors plus tendre, plus passionnée aussi, allant parfois jusqu’à devenir poésie. Saint Bernard, figure de proue de l’ordre, écrit avec élan :
C’est elle qui eût pu dire : « J’ai été blessée d’amour », car la flèche de l’amour du Christ la transverbéra et ne laissa pas dans son cœur virginal un atome sans amour.
Ailleurs, il s’exclame encore :
Tout en elle était digne d’admiration. Son corps était aussi beau que son âme et c’est cette radieuse beauté qui attira sur elle les regards de l’Éternel.
Tout est dit ! La Vierge n’est plus seulement le trône de la Rédemption, elle est toute pureté, tout amour. Elle est la femme, la créature parfaite. Cette suavité que l’on sent déjà chez saint Bernard éclatera, triomphera même au XIIIe siècle dans toute la catholicité. Déjà, saint Bernard a su communiquer son amour de la Vierge à tout son ordre. Et l’influence des cisterciens sera telle, au XIIe siècle, que bientôt l’Église entière s’associera à cet amour marial et fera une place de plus en plus grande au culte de Marie. Cette ferveur grandissante est particulièrement perceptible dans l’art religieux de l’époque.
Cependant si la Vierge Marie est effectivement de plus en plus honorée dans l’art religieux du XIIe siècle, elle est toujours associée à son Fils. L’Adoration des Mages apparaît sur tous les frontons du Midi, d’Auvergne et de Bourgogne. La Dormition de la Vierge, son Couronnement aussi sont des thèmes issus de l’iconographie orientale mais qui se développent en Europe avec l’art gothique. Et il faut attendre la fin du XIIe siècle pour voir la première représentation de la Vierge seule, sans son Fils, mise en scène dans le célèbre Miracle de Théophile.
Mère de miséricorde

Illustration du Miracle de Théophile

Au XIIIe siècle, la sainte Vierge est donc un personnage à part entière, une médiatrice entre Dieu et le genre humain et le secours des malheureux. C’est ce thème qui est développé dans les récits des miracles de la Vierge.
Ce genre littéraire, qui est un des plus répandus de la littérature médiévale européenne, n’est pas nouveau. Dès le XIe siècle, de nombreux écrits en latin rapportent ces miracles -le plus ancien remonte même à Grégoire de Tours, auteur du De Gloria Martyrum. Mais le genre se développe surtout au XIIIe siècle avec les Miracles de Notre-Dame (1218) de Gautier de Coincy, le Speculum historiale (1244) de Vincent de Beauvais et surtout le Miracle de Théophile, retranscrit par Rutebeuf vers 1260.
Le Miracle de Théophile est alors le plus représenté des miracles de la Vierge et aussi le plus populaire, sans doute parce qu’il illustre parfaitement l’amour miséricordieux de la Vierge pour les hommes, ses frères.
L’histoire est celle de Théophile, le vidame de l’évêque d’Adana, en Cilicie. Pieux et vertueux, Théophile est désigné pour succéder à l’évêque récemment décédé mais il refuse et un autre est désigné à sa place. C’est alors que le démon, ne désespérant pas de perdre un homme si saint, lui fait bientôt désirer ce qu’il avait jadis refusé. Théophile va donc trouver un savant juif, expert dans l’art de la magie et s’engage à donner son âme au diable en échange du pouvoir et des honneurs. Le pacte est rédigé en bonne et due forme et, de ce jour, tout réussit au vidame qui supplante bientôt l’évêque dans la faveur populaire… Honneurs et présents pleuvent, jusqu’à ce que Théophile, rongé par le remords, se réfugie une nuit au pied d’une statue de la Vierge. Il prie si longuement qu’il finit par s’endormir. Dans son rêve, Marie lui apparaît dans une éblouissante clarté et lui rend le parchemin qu’elle a elle-même arraché au démon. À son réveil, Théophile constate que le rêve n’en était pas un : il tient le fameux document dans sa main !
La couronne de roses de Notre-Dame
Cependant la littérature n’est pas la seule à se prendre d’amour pour la sainte Vierge. Prenant exemple sur la tradition cistercienne, on consacre presque systématiquement les églises principales des villes et surtout les cathédrales à la Vierge. À tel point d’ailleurs, qu’on finit par supprimer la qualification de cathédrale pour les nommer « Notre-Dame », comme à Paris ou à Chartres.
La récitation du rosaire se généralise également. Le nom, fort poétique, vient des petits chapeaux (ou chapelets) de roses dont on coiffait les statues de la sainte Vierge les jours de fêtes. Au XIIIe siècle, c’est sous ce nom que l’on désigne la récitation de cent cinquante Ave (Je vous salue, Marie), rythmés par les méditations sur les mystères joyeux, douloureux ainsi que glorieux, empruntés au Psautier de la Vierge. Bien que déjà présente au siècle précédent, la récitation du rosaire s’étend bientôt à tous les milieux, notamment grâce à la large promotion que l’ordre dominicain fait à cette pratique.
Si le XIIIe siècle voit l’apogée du culte marial, son triomphe, c’est un culte joyeux, confiant envers Marie la « toute belle », comme le spécifie le Regina Cælorum. Au XIVe siècle, par contre, c’est à la Vierge des Sept Douleurs que l’on rendra hommage.
« Un glaive de douleur transpercera votre cœur »

La Pieta de Michel Ange

Le XIVe siècle, en Europe, va être une ère de bouleversements, de guerres et de famines. La peste se propage, des fléaux sans nombre font naître une angoisse nouvelle au cœur de l’homme du Moyen Âge, qui se penche soudain avec compassion sur la Passion du Christ.  
Le Christ glorieux a cédé la place à l’Homme des douleurs : on dénombre les plaies du Christ, on compte ses pas sur la route du Golgotha, on s’attache à comprendre le désarroi du Sauveur à Gethsémani, désarroi qui est comme l’écho de celui que ressent la société du XIVe siècle. Et à ces souffrances, on associe bien sûr sa mère…
Le culte de la Vierge des Douleurs se propage : elle apparaît au pied de la croix, contemplant son fils crucifié, on la représente recueillant le corps meurtri du Sauveur. Les Pietàs, si humaines, si peu surnaturelles, ornent désormais les églises. Dans le visage marqué de la sainte Vierge, on peut lire l’accomplissement de la prophétie de Siméon le jour de la présentation de Jésus au Temple :
-Un glaive de douleur transpercera votre cœur, avait-il dit à Marie.
Désormais, l’émotion douloureuse éclipse la vision sereine de la Vierge à l’Enfant. Cette douleur, cette compassion, sans disparaître totalement, vont pourtant être éclairées, au siècle suivant, par quelques notes joyeuses.
« Je vous salue, Marie »
Après le sombre XIVe siècle, la liturgie, comme la piété populaire, semble vouloir retrouver la gaieté qui caractérisait le culte marial au XIIIe siècle. La Vierge est mère avant tout et c’est donnant le sein ou souriant à son Fils qu’elle apparaît maintenant le plus souvent. La part belle est faite aux mystères joyeux, notamment à l’Annonciation.
Cœur du culte marial, l’Annonciation rassemble tous les mystères de la Rédemption : Marie devient, par ce mystère, mère de Dieu, instrument de la Rédemption et donc corédemptrice. C’est donc vers cette jeune mère que se tournent les chrétiens : le Christ l’ayant tant aimée, elle doit bien avoir gardé quelque emprise sur lui. On égraine avec toujours plus de ferveur le rosaire, multipliant les Je vous salue, Marie à l’infini ; des foules de pèlerins cheminent volontiers jusqu’à Lorette, où elle est apparue, et vers les petits sanctuaires cantonaux ; sainte Jeanne de France fonde également l’ordre de l’Annonciade…
Mais, dans sa mission de médiatrice et d’assistante, Marie n’est pas seule. On prie sainte Anne, la grand-mère du Christ, à qui certains attribuent parfois les mêmes prérogatives qu’à sa fille, ainsi que saint Joachim. Par extension, toute la sainte Parenté est bientôt l’objet d’un culte fervent et saint Joseph, resté dans l’ombre durant des siècles, va connaître la gloire grâce à une abondante hagiographie.
À la fin du XVe siècle, la chrétienté toute entière voit dans la Vierge la mère de Dieu mais aussi et surtout celle des hommes. Et c’est sous ce vocable de médiatrice du genre humain qu’elle est désormais honorée.

L’héritage du Conquérant

Statue équestre de Guillaume le Conquérant.
Statue équestre de Guillaume le Conquérant.

Vingt ans. Il suffira de vingt ans à peine pour que Guillaume le Bâtard conquiert totalement le royaume d’Edouard le Confesseur. Vingt année ponctuées de révoltes saxonnes ou norvégiennes –les rois de Norvège revendiquaient également l’héritage anglais. Guillaume le Conquérant va mettre toute son énergie à mâter ces rebellions en Angleterre, en Normandie aussi, où elles seront inspirées par son fils aîné. Mais surtout, Guillaume c’est à l’édification d’une véritable administration, signe de la totale et absolue soumission de ce royaume conquis de haute lutte qu’il va consacrer les dernières années de sa vie.
Pour se faire, il ordonne, entre 1085 et 1086, le recensement de tous les domaines. Le gouvernement normand pourra ainsi s’appuyer sur une fiscalité forte, parce que régulière, et ce recensement confirmera, « sur le papier », l’expulsion des Saxons et l’installation des Normands. Et comme si cela ne suffisait pas, le Domesday Book sera suivi, en 1086, de la célèbre réunion de Salisbury au cours de laquelle Guillaume recevra solennellement l’hommage de tous ses vassaux anglais.
Administrateur, Guillaume l’aura été mais c’est sur un cheval et harnaché de fer que le Conquérant devait finir sa vie. Blessé à Mantes alors qu’il tentait de recouvrer le Vexin dont le roi de France s’était emparé, il succombe à ses blessures en septembre 1087. Ce jour-là, aucun de ses fils ne l’entoure…
Je ne le lègue à personne…
En effet, Robert, une fois de plus, était éloigné de la cour de Normandie alors que Guillaume le Roux et Henri, ses frères cadets, après avoir assisté leur père dans son agonie pendant quelques jours, vont se précipiter en Angleterre pour prendre possession de la couronne. On peut même dire que c’est par un véritable petit coup d’État que Guillaume le Roux, dit aussi Rufus, va acquérir cet héritage. Car, selon Orderic Vital, si Guillaume le Conquérant avait bien désigné l’héritier du duché de Normandie, il avait laissé l’héritage de la couronne anglaise à la promptitude de ses fils :

Guillaume II le Roux, dit Rufus (v.1056-1100), d'après un manuscrit médiéval.
Guillaume II le Roux, dit Rufus (v.1056-1100), d’après un manuscrit médiéval.

Quant au royaume d’Angleterre, trouve-t-on dans la chronique d’Orderic Vital, je ne le lègue en héritage à personne parce que je ne l’ai point reçu en héritage mais acquis par la force et au prix du sang. Je le remets entre les mains de Dieu, me bornant à souhaiter que mon fils Guillaume, qui m’a été soumis en toutes choses, l’obtienne s’il plaît à Dieu et y prospère.
Toujours est-il que le Conquérant n’est pas encore froid que Rufus débarque en Angleterre : là, il annonce la mort de son père et se fait couronner dans la foulée à Winchester.
Guillaume II couronné, la question successorale aurait pu en rester là. Mais ceux qui avaient assisté à la prise de pouvoir de Guillaume étaient peu nombreux et, la grande majorité des féodaux anglais détenant également des biens en Normandie, ils avaient tendance à prôner plutôt l’unité de pouvoir et de gouvernement dans le duché et le royaume. Or, Robert Courteheuse avait reçu, depuis déjà près de vingt ans (1067), l’hommage des seigneurs normands et il était hors de question -droit féodal oblige- d’aller contre cette allégeance déjà ancienne et établie. Robert devait donc trouver de solides soutiens lorsqu’il disputa l’héritage anglais à son frère. Abandonné par les Normands, Guillaume II rechercha l’alliance des Saxons, trop heureux d’avoir enfin une occasion de reprendre leurs biens -Guillaume ne leur avait-il pas promis de « respecter leurs anciens droits », ce qui veut, tout à la fois, tout dire et rien ?
En Angleterre et en Normandie la situation va rester instable durant près de quatre années au cours desquelles les deux frères vont s’affronter tout en tentant de mâter les rebellions de barons, qui espèrent toujours profiter de l’affaiblissement du pouvoir pour s’émanciper. Finalement, en juillet 1091, Guillaume et Robert se mettent d’accord. Ils iront même jusqu’à s’allier pour repousser, en 1093, la tentative d’invasion de l’Angleterre par Malcolm III d’Écosse. Pourtant, on le verra, Guillaume le Roux, non content d’avoir assuré sa prise de pouvoir en Angleterre, garde l’espoir de reprendre la Normandie à son aîné…
Henri, le benjamin qui était resté sans terre, rachète, quant à lui, une partie du Cotentin et obtient quelques fiefs en Angleterre.
Courteheuse « le malchanceux »

Robert Courteheuse, d'après un tableau du XIXe siècle.
Robert Courteheuse, d’après un tableau du XIXe siècle.

En 1096, à Clermont d’Auvergne, le pape Urbain II fait retentir l’appel à la croisade. Un appel auquel Robert Courteheuse, plus batailleur que politique, est loin d’être insensible : il met en gage son duché auprès de son frère Guillaume II et s’embarque avec quelques hommes et son beau-frère, Étienne de Blois, pour l’aventure de Terre sainte. Selon toute vraisemblance, Guillaume espère bien profiter de l’occasion pour, à plus ou moins brève échéance, s’emparer réellement et définitivement du duché.
Il n’en aura cependant pas le temps : le 2 août 1100, Guillaume II meurt au cours d’un accident de chasse, dans la forêt même où son aîné, Richard, avait péri en 1075. Accident de chasse ou « accident provoqué » par ordre de son frère Henri, la question reste posée.
Et l’histoire de recommencer : Guillaume II est abandonné aux bons soins de quelques moines de la forêt alors qu’Henri se précipite à Winchester où il s’empare du trésor royal ; et trois jours plus tard, il se fait couronner. Comme Guillaume le Roux et malgré l’opposition de quelques barons toujours favorables à Robert Courteheuse, Henri met tout le monde devant le fait accompli…
Là encore, il est difficile de ne pas parler de coup d’État, d’autant que Robert avait été désigné par son frère comme héritier du royaume. En effet, en 1091, lorsque les deux frères avaient enfin déposé les armes, ils avaient convenu que le survivant des deux hériterait automatiquement de l’autre. À l’époque de ce traité de paix, Robert n’était pas marié -il épousera, au retour de la croisade, Sibylle de Conversano dont il aura un fils, Guillaume Cliton-, pas plus que Guillaume le Roux, homosexuel notoire. Selon les termes de cette entente, donc, la couronne d’Angleterre aurait dû échoir à Robert Courteheuse, qui n’eut d’autre tort que d’être absent. En fait, le duc de Normandie n’était pas bien loin et il s’en est fallu de quelques semaines à peine qu’il puisse intervenir dans la prise de pouvoir d’Henri : il regagnera la Normandie en septembre de l’année 1100.
Des Normands aux Plantagenêts
Robert cependant était faible et il va en faire la preuve une fois encore : en 1101, il accepte de renoncer à ses prétentions sur la couronne anglaise contre 3000 livres et cède en sus la place de Domfront, en Normandie. Cette situation donnera à Henri une excuse pour intervenir à moult reprises dans les affaires normandes, au point que Robert, exaspéré par les incursions de son frère, se lancera, en 1106, dans une guerre ouverte… qu’il perdra. Fait prisonnier, Robert sera déchu de son titre de duc et la Normandie, annexée au préjudice de Guillaume Cliton, deviendra pleine possession d’Henri Ier.

Monnaie d'Henri Ier Beauclerc (1069-1135).
Monnaie d’Henri Ier Beauclerc (1069-1135).

Parallèlement à cette action en Normandie, Henri Ier entreprit en Angleterre une importante œuvre législative. S’appuyant sur les clercs plutôt que sur les barons -d’où son surnom d’Henri Beauclerc-, il établit une administration centralisée -l’Échiquier- qui devait achever la tentative d’unification entreprise par son père.
Sous son règne, l’Angleterre était devenu un royaume puissant et extraordinairement bien organisé mais sa mort, en 1035, allait remettre en question toute l’action d’Henri. En effet, Henri Beauclerc avait eu un fils, Guillaume Adelin, et une fille, Mathilde. Guillaume était mort en 1120 et Henri Ier avait donc désigné sa fille comme son héritière. Veuve de l’empereur Henri V (1125), elle s’était remariée avec le comte d’Anjou, Geoffroy Plantagenêt. Le choix d’Henri Beauclerc ne convint cependant pas à tous les barons qui, pour beaucoup, se rallièrent derrière Étienne de Blois, petit-fils de Guillaume le Conquérant par sa mère, Adèle, qui était déjà très populaire. Des années de conflits vont suivre cette usurpation d’Étienne.
Finalement, un compromis, signé en 1153, soit à peine un an avant la mort d’Étienne, allait mettre fin à la guerre civile : Étienne ayant perdu son fils unique, Eustache, il reconnaît pour héritier le fils de Mathilde, Henri Plantagenêt, qui deviendra roi sous le nom d’Henri II.
Ainsi mourut la dynastie des ducs de Normandie, devenus rois d’Angleterre et qui, à travers la dynastie des Plantagenêts, allait régner sur « la perfide Albion » pendant encore des siècles.

La Basilissa Théophano

La basilique Sainte-Sophie.
La basilique Sainte-Sophie.

959: "La Nouvelle Rome" de Constantin est dirigée par le jeune empereur Romain II et sa femme Théophano, une roturière déchirée entre amour et pouvoir. L’histoire bouleversante et tragique de celle qui fut, pour un temps, impératrice byzantine.
Crateros était le propriétaire d’une petite taverne où se croisaient tous types de personnes, et où il n’était pas rare d’aperçevoir quelques nobles. Or un jour, le tavernier aperçut un petit groupe d’hommes entrer. L’un d’entre eux lui demanda d’apporter le meilleur vin apporté par la plus belle fille. Crateros n’eut aucune difficulté à reconnaître le fils de l’empereur Constantin VII: Romain. Il se précipita vers la chambre de sa fille Anastasia qui dormait profondément. Celle-ci, encore endormie, enfila en vitesse son unique robe de soie. Lorsqu’elle fut descendue, tous les hommes se turent et l’observèrent. Romain était submergé par sa beauté et se promit de l’épouser. C’est ainsi que les amants se marièrent en 956 dans l’enceinte même de la superbe Sainte-Sophie.
Mais en 959, le basileus Constantin VII s’éteint aussi brusquement que curieusement et sa femme Hélène accuse Anastasia d’en être l’instigatrice. A la mort de l’empereur, son fils devient Romain II, ainsi que sa belle épouse qui fut nommée Théophano. A la suite de son couronnement, le nouvel empereur fait mettre dans un couvent les quatre filles de Constantin VII, mais épargne cette vie austère à sa mère qui a la possibilité de rester au palais royal. Persuadée que la roturière a poussé son mari dans sa décision, Hélène promet de venger ses filles. Une promesse jamais tenue puisque la veuve meurt d’un infarctus quelques semaines plus tard.

L’impératrice est alors heureuse. Il est vrai que Romain la couvre d’or et de présents. Quelle femme ne le serait pas? Mais ce bonheur est éphémère puisque le basileus ne tarde pas à mourir suite à un malaise intervenu après la chasse en 963, soit quatre ans après son accession au trône. Elle fut donc régente pour un temps, alors qu’un célèbre général du nom de Nicéphore Phocas tomba amoureux de la basilissa. Il était laid et gros, mais était très aimé de ses soldats. Ceux-ci le proclament donc empereur en août 963 et le général fait une entrée triomphante à cheval dans les rues de Constantinople, sous les yeux dégoutés du premier ministre Bringas qui le déteste. Il organise un soulèvement militaire en Macédoine et prend le père de Nicéphore Phocas (devenu Nicéphore II) en otage. Mais c’est un échec et le père est liberé par le peuple alors que Bringas est exilé en Paphlagonie.

L’empereur épouse la charmante Théophano, écoeuré à l’idée de devoir coucher avec. Elle est par ailleurs entre temps tombée amoureuse  de Jean Tzimiskès, célèbre commandant et cousin de Nicéphore II. Par son mariage, l’empereur s’attire la foudre du patriarche Polyeucte pour plusieurs raisons. La première était que Nicéphore avait fait voeu de chasteté suite à la mort de sa première femme. Ensuite, il était le parrain d’un des fils du défunt Romain II et de sa femme, d’où un inceste inacceptable.

C’est ainsi que le jour où Nicéphore alla recevoir la Sainte Communion à Sainte-Sophie, il trouva les portes fermées et Polyeucte condamna le mariage de l’empereur. Il demande à Nicéphore II de répudier la basilissa puisqu’il était le parrain d’un de ses fils. Inquiète, elle acheta la conscience d’un patriarche du nom de Théophile qui jura devant la foule que l’empereur n’était nullement le parrain du petit. Bien évidemment, Polyeucte n’en était pas abusé et il souhait chaque jour que la malédiction s’abatte sur le couple. Ce fut chose faîte lorsque l’empereur entendit que son épouse aimait son cousin Jean Tzimiskès, lequel fut exilé en Asie Mineure. Il faut alors imaginer la rage de Théophano qui prétextait qu’il était l’un des meilleurs généraux de l’empereur. Ce dernier se tournait de jour en jour davantage vers la religion si bien qu’il était courant qu’il ne dorme plus sur son lit mais médite dans un coin de sa chambre. L’empereur commenca alors à être detesté du peuple et il fut contraint d’accepter le retour de Jean sous la pression de sa femme.

Jean qui en profite une nuit pour débarquer dans le palais de l’empereur où il réside avec la cour et son épouse, laquelle a comploté avec son amant contre le basileus. Il est prévu de le tuer lors de son sommeil. Des soldats de Jean y pénètrent et lui tranchent la gorge. Jean a réussi son entreprise avec succès et tient désormais la tête ensanglantée du défunt empereur dans ses mains.

Jean s’apprête à devenir empereur byzantin. Il s’en va avec ses soldats vers la basilique Sainte-Sophie, mais comme pour son prédécesseur, il trouve les portes fermées avec Polyeucte qui se tient devant. Ce dernier accuse le basileus d’avoir tué son propre cousin mais l’autre affrime le contraire. Alors, Polyeucte demande à Jean de livrer les meutriers de Phocas et de mettre sa femme au couvent. Cela ne devrait en effet nullement lui poser problème puisqu’il affirme être innocent. Jean, sans remords, cloisonne la pauvre Théophano dans un couvent. Elle n’y reste pas longtemps et s’enfuit avec l’intention de parler à son ancien époux à Constantinople. Mais en regagnant la ville, nombre d’habitants la reconnaissent et la poursuivent. Prise de panique, elle s’en va trouver refuge dans le seul endroit où on n’osera pénétrer: Sainte-Sophie; et où Polyeucte regarde d’un mauvais oeil son arrivée. Elle lui demande alors de prévenir l’empereur qu’elle a d’importantes révélations à lui faire. En véritable homme de Dieu, le patriarche ne peut refuser le désir d’une réfugié et avertit Jean Tzimiskès. Celui-ci accepte cette entrevue durant laquelle il se voit infliger toutes sortes d’insultes qui permettent à la malheureuse d’être de nouveau enfermée dans un monastère de l’île de Proti…

La fin de sa vie est pour le moins tragique. Revenue à Constantinople après la mort de Jean en 976, elle sombre dans l’oubli et devient une vieille femme sans importance, si bien que la date de sa mort ne nous est même pas connue…

La Horde d’or : à l’assaut de la Russie

Gengis khan (dessin d'après une gravure ancienne).
Gengis khan (dessin d’après une gravure ancienne).

Ce n’est évidemment pas un hasard de l’histoire si Gengis khan a tant marqué l’histoire de la Chine. Rares sont les conquérants aussi géniaux ; rares sont les conquérants qui ne connaissent pas l’échec. Dignes héritiers de Gengis khan, ses petits-fils allaient autant marquer leur époque. Leur terrain de jeu, par contre, sera la Russie, les steppes de la Sibérie et du nord du continent.
Lorsque Gengis khan meurt, en 1227, les fils de son fils, Djoetchi, reçoivent en apanage les steppes de la Sibérie occidentale et du Turkestan. Dix ans plus tard, à peine, Batou khan, l’un des frères, allait entreprendre la conquête de la Russie. Il ne lui faudra pas plus de quatre années. Quatre années au cours desquelles il détruira le royaume bulgare de la Volga, la principauté de Riazan, brûlera Moscou, ravagera tout le nord-est de la Russie, s’emparera de Kiev et écrasera le grand prince Vladimir. Toute la Russie méridionale et orientale devait dès lors se trouver attirer vers l’Asie, tandis qu’à l’opposer, au nord-ouest, c’est l’influence russo-lituanienne qui devait jouer.
Lorsque le frère de Batou khan, Berké, lui sucéda à la tête de la Horde d’or, celle-ci était déjà presque complètement indépendante du reste de l’empire mongol et commençait à s’islamiser. Elle le sera complètement au XIVe siècle, époque à laquelle la fusion entre la Horde d’or et la Horde blanche, à l’est, devait se faire.
Après les invasions, vint le temps de la domination. Elle devait durer plus d’un siècle. Rapidement, cependant, les Mongols allaient laisser les féodaux russes en charge de nombreuses tâches mettant en rapport avec la population : la collecte des impôts par exemple. Les Etats russes devaient ainsi conserver leur structure sociale, leur administration, leur loi, leur religion aussi. La capitale, d’abord établie au nord d’Astrakhan, se fixera, au cours du XIIIe siècle, près de Volgograd. C’était une immense cité de près de 500 000 habitants et dotée de monuments somptueux.
Rapidement, cependant, la Horde d’or allait décliner. Certes, la Lituanie parvint, dès 1361, à reprendre Kiev, mais c’est essentiellement l’action de Tamerlan qui allait porter le coup fatal à la Horde qui devait se morceler, donnant naissance aux khanats d’Astrakhan, de Kazan et de Crimée. Des Etats qui seront successivement conquis par les Russes, les plus résistant étant celui de Crimée qui ne tombera… qu’en 1783 !

Othon Ier le Grand : le rêve européen

Blason du Saint Empire romain germanique (l'aigle bicéphale n'apparaît que'au XIVe siècle).
Blason du Saint Empire romain germanique (l’aigle bicéphale n’apparaît que’au XIVe siècle).

Le rêve européen ne date certes pas du XXe siècle. Son histoire non plus, comme l’a fort justement rappelé le président Giscard d’Estaing dans sa présentation d’une constitution européenne. Mais c’est rêve qui apparaît comme essentiellement germanique.
Héritier de Charlemagne et de ses ambitions mais également bras armé de l’Occident chrétien -ou se présentant comme tel-, Othon Ier le Grand puis à sa suite Frédéric Barberousse, Frédéric II de Hohenstaufen : tous ont tenté, avec plus ou moins de succès, de reconstituer l’idéal du souverain européen en recréant, sous leur sceptre, une unité perdue depuis la mort du grand empereur ; tous ont été, et peut-être Othon Ier plus que les autres, les " fils spirituels " de l’Empereur.
Difficile de comprendre l’émergence de la dynastie ottonienne et du Saint Empire romain germanique sans remonter à l’effondrement du précédent empire -l’empire carolingien-, sans reprendre la succession de Charlemagne. D’ailleurs, de Charlemagne à Othon Ier, n’y a-t-il vraiment eu aucune volonté de rétablir cette puissance, cet empire ?
Le très convoité royaume de Lotharingie
En 843, le traité de Verdun annonçait la fin officielle de l’empire carolingien et, pour nombre d’historiens, la naissance de deux peuples, de deux pays : la France et l’Allemagne. Une « date de naissance » qui demeure cependant sujette à caution : c’est oublier en effet que l’empire a été partagé en trois États, Lothaire, frère aîné de Louis le Germanique et de Charles le Chauve, acquerrant la fameuse Lotharingie, objet de toutes les convoitises. Cet État-tampon qui s’étend au nord des Alpes (Bourgogne, Provence, Trêves) et au sud (royaume d’Italie) comprend notamment des villes symboles telles qu’Aix-la-Chapelle et Rome. Un royaume de Lotharingie qui va également de pair avec la couronne impériale, qui ne devait pas sortir de la branche aînée. Lothaire Ier, Lothaire II puis Louis II, son fils, la porteront -avec plus ou moins de bonheur- mais déjà Louis II n’avait guère plus que le titre d’empereur. Louis le Germanique et Charles le Chauve avaient littéralement démembré et s’était partagé la partie lotharingienne située au nord des Alpes (870), ne laissant à Lothaire II puis à son fils que le royaume italien.

Charles II le Chauve, roi de France et empereur d'Occident (823-877).
Charles II le Chauve, roi de France et empereur d’Occident (823-877).

Un rêve et une unité brisés
La mort de Louis II devait entraîner un regain de convoitise de la part de Charles de Chauve qui, après avoir écarté l’héritier italien, Carloman, s’emparait tout bonnement du royaume… et de la couronne impériale. On peut d’ailleurs considérer que Charles le Chauve est le premier à être véritablement animé par le désir de reconstituer l’empire ancestral. Ne se fera-t-il pas sacrer à Rome le jour de Noël 875, date symbole entre toutes et que reprendront nombre de souverains en quête de légitimité ? Sans nul doute, Charles le Chauve peut être considérer, à ce titre, comme le véritable héritier de Charlemagne.
Sa tentative de restauration d’un empire franc -terme qui paraît être le plus exact lorsque l’on évoque l’empire de Charlemagne- allait échouer cependant : en 877, soit deux ans à peine après son couronnement, Charles le Chauve mourait, laissant son empire aux mains du faible Louis II le Bègue -qui mourra à son tour en 879- et aux trois fils de celui-ci, Louis III, Carloman et Charles III le Simple.
En fait, dès 880, l’unité du royaume de Charles le Chauve est rompue et ses héritiers se voient même contraint de céder à leurs cousins de Germanie les acquisitions lotharingiennes du petit-fils de Charlemagne. Plus même, en 881, Charles III le Gros, dernier fils de Louis le Germanique, se fait couronner empereur à Rome. Ce n’est rien d’autre qu’un titre mais le rêve impérial semble avoir définitivement quitté les régions occidentales pour ne plus réapparaître que dans les rêves des souverains germaniques…
Arnulf, empereur sans couronne ?
Pourtant, on ne saurait parler de spécificité germanique. Car si Charles III le Gros s’est fait sacré empereur et a intégré à son royaume toute la Francie occidentale (comprenez le royaume franc) durant la minorité de Charles III le Simple, c’est avant tout à la demande des grands du royaume de son parent, effrayés par une minorité. Il n’y a là aucune volonté propre de Charles le Gros de reconstituer un empire carolingien. D’ailleurs, il sera déposé en 887 par ceux-là même qui l’avaient appelé…
À l’opposé, on constate qu’Arnulf, petit-fils de Louis le Germanique né d’une union « à la mode germanique ou franque » -c’est-à-dire non bénie par l’Église-, s’il ne sera sanctionné par la dignité impériale qu’en 896, possédera une réelle autorité en Francie occidentale et orientale. Il recevra ainsi les hommages de Rodolphe de Bourgogne, la soumission d’Eudes de France ou encore celle du souverain lotharingien. Il ira même jusqu’à imposer son fils, également né d’une union « more germanico », comme roi de Lotharingie : c’était, avant même d’en recevoir la couronne, faire acte d’empereur…
La mort prématurée d’Arnulf allait plonger la Francie occidentale et orientale dans plusieurs décennies de lutte de pouvoir. La dynastie carolingienne n’a désormais plus que quelques années à vivre : elle disparaîtra en Germanie en l’an 911, à la mort de Louis IV l’Enfant, et ne perdurera en France que jusqu’en 987, avec celle de Louis V. Et la France comme la Germanie de voir l’émergence de nouvelles dynasties…
Conrad Ier, « primus inter pares »
Si en France la dynastie capétienne va directement succéder aux Carolingiens, la Germanie va d’abord connaître le règne de Conrad Ier, duc de Franconie, régent du royaume durant la minorité de Louis l’Enfant et qui fut élu à sa succession par les grands du royaume.
Roi choisi, roi élu, Conrad aurait du avoir toute latitude pour gouverner. Ce fut loin d’être le cas, les grands ne cessant de lui rappeler ce qu’il leur devait -ce qui se rapproche étrangement du « qui t’a fait roi ? » adressé régulièrement à Hugues Capet. Pour eux, il restera un « primus inter pares », c’est-à-dire le premier d’entre eux… mais bien l’un d’entre eux. On s’en doute, outre l’éternel problème lotharingien, le règne de Conrad Ier sera marqué par une perpétuelle révolte des grands de Germanie. Les plus actifs ne sont autres qu’Arnulf de Bavière, vainqueur des Hongrois, ce qui lui conférait un prestige immense, les seigneurs de Souabe et, surtout, le duc de Saxe… qui lui succèdera à la tête du royaume en 919. Et ce que Conrad n’avait su faire -à savoir établir une nouvelle dynastie-, Henri de Saxe en fera son œuvre maîtresse.
Henri Ier l’Oiseleur
L’arrivée au pouvoir du Saxon se fera exactement de la même façon que celle de Conrad Ier : à la mort sans descendance de ce dernier, le 23 décembre 923, les grands de Francie orientale se réunirent et élirent le duc de Saxe. Et pour la première fois, remarque l’historien allemand Carlrichard Brühl, la couronne échappait aux Francs. Appartenant, par sa naissance, à la plus haute noblesse saxonne et marié, en secondes noces, à une descendante du célèbre Wittikind, que combattit Charlemagne, Henri de Saxe constituait un choix qui provoquait une véritable rupture. Une rupture qui, d’ailleurs, ne fut sans doute pas du goût de tout le monde puisque les chroniques alémaniques ou bavaroises parleront, des années encore, du « Saxon Henri fait roi ». On l’imagine, Henri Ier l’Oiseleur s’imposera dans ses États avec quelques difficultés…
Parallèlement à ces préoccupations de « politique intérieure », Henri Ier devra également faire face à l’opposition de Charles III le Simple. Une opposition toute en parole et non en acte, il est vrai… L’élection du Saxon illustrait clairement la désaffection des grands pour une dynastie dont il était le dernier représentant et sans doute craignait-il plus que tout l’exemple qui avait été donné. La paix, nécessaire pour les deux souverains, sera rapidement signée, ce qui n’empêchera pas Charles III le Simple de voir ses craintes se réaliser avec la venue sur le trône franc de Robert le Fort puis de Rodolphe de Bourgogne.
On sait que la dynastie carolingienne perdurera encore dans le royaume franc, mais ces quelques années de règne ne seront qu’un sursis.
Une politique fondée sur l’amiticia
Pour Henri Ier l’Oiseleur, par contre, les choses iront en s’améliorant et l’établissement de sa suzerainté sur la Lotharingie n’en est que l’illustration la plus frappante.
La politique d’Henri Ier pourrait presque se résumer en un seul mot : amiticia. Des amitiés et des soutiens qu’il obtint grâce à une politique d’alliances et d’unions hypogamiques -avec ses vassaux, les grands du royaume- qui lui permirent d’asseoir son autorité dans le royaume germanique. C’est ainsi notamment que s’explique le mariage de Gerberge, fille d’Henri Ier, avec Giselbert de Lotharingie (928) qui, après voir reconnu la suzerainté de Charles III le Simple, reconnaîtra celle du souverain germanique.
Comme d’ailleurs les Capétiens après lui, le Saxon allait également assurer la continuité dynastique en faisant couronner son fils aîné dès 930 :
Otto rex benedictus fuit in Maguncia (Othon fut couronné roi à Mayence), lit-on dans les Annales de Lausanne.

Charlemagne (747-814).
Charlemagne (747-814).

« Une ligne de conduite qui rappelle Charlemagne »
Lorsque l’Oiseleur meurt en 936, Othon est donc associé au trône depuis déjà six ans, ce qui ne l’empêche nullement de confirmer ce premier sacre par un second, à Aix-la-Chapelle, aux lendemains de la mort de son père -là encore, les Capétiens suivront l’exmple de la dynastie ottonienne.
Comme son père, Othon Ier eut à lutter dès son avènement contre les grands, les duces ; et le premier d’entre eux -du moins jusqu’en 948, date à laquelle il obtiendra un vaste apanage- ne sera autre que son frère, Henri, qui, comme nombre de cadets royaux dans l’histoire ne verra d’intérêt que dans la révolte. Mais que ce soit dans la lutte contre son frère ou lors d’épisodiques révoltes des duces, la réaction d’Othon Ier se révélera totalement différente de celle d’Henri Ier. En effet, si ce dernier, on l’a dit, favorisa les amiticia, Othon « met beaucoup plus fortement l’accent sur la supériorité hiérarchique du pouvoir royal, adopte une ligne de conduite qui rappelle Charlemagne plutôt que son propre père ». Cette analyse de Brülh est pour le moins révélatrice et ne fera que se confirmer tout au long du règne d’Othon Ier.

Louis IV d'Outremer (v.921-954).
Louis IV d’Outremer (v.921-954).

La politique européenne d’Othon Ier
Et alors que son père paraît ne s’être préoccupé que de « son » royaume et finalement d’asseoir une légitimité à peine naissante, Othon  Ier semble, très rapidement et malgré les oppositions intérieures, vouloir mener une politique plus internationale, plus européenne… et finalement une politique impériale.
Cette « ambition » apparaît très clairement lors des interventions d’Othon Ier dans les « affaires » franques.
En 937, Othon Ier, dérogeant à la politique d’alliances exclusivement hypogamiques menée par son père, donne sa sœur Hedwige en mariage à Hugues le Grand, duc de France. Cette alliance, qui semblait devoir affermir considérablement le pouvoir déjà non négligeable du Capétien, sera cependant contrebalancée par une autre union : celle de Gerberge, autre sœur d’Othon, avec le Carolingien Louis IV d’Outremer. Une alliance qui ne sera pas du fait d’Othon Ier mais dont il saura largement profiter.
On a vu qu’Henri Ier l’Oiseleur avait donné sa fille Gerberge en mariage à Giselbert de Lotharingie, plaçant ainsi le duc et le duché dans la mouvance saxonne. La mort accidentelle de Giselbert (939), alors en pleine révolte contre Othon Ier, remettait Gerberge « sur le marché » des alliances et Othon la destinait semble-t-il au duc de Bavière. Faisant fi des intérêts de son frère, Gerberge va tout bonnement agir plus vite que lui en épousant, cette même année 939, Louis IV d’Outremer.
Mit devant le fait accompli, Othon Ier saura admirablement tirer profit, on l’a dit, de cette double alliance : pouvant difficilement être accusé de partialité, il se posera en arbitre des affaires franques. Et ses interventions ne se limiteront pas, loin de là, à un simple jeu diplomatique : vers 940, à l’appel de Louis IV d’Outremer, il conduira une attaque contre l’alliance des Capétiens et des Normands.
À cette occasion d’ailleurs, Hugues le Grand finira par rendre hommage à Othon à Attignies : c’était lui reconnaître, de manière tout à fait explicite, une certaine autorité sur le royaume franc. Une autorité qu’Othon Ier n’aura guère de mal à maintenir après la mort de Louis IV d’Outremer : sous prétexte d’assurer la protection de son neveu, il chargera son frère Brunon, archevêque de Cologne, d’agir dans le jeu politique franc.
Profiter des minorités
Solidarité familiale ? Soutien d’un « chef de famille » envers son jeune parent ? Sans doute, mais pas seulement. En effet, s’il serait audacieux de monter un roi de Germanie ompnipotent en France, son influence, celle de sa politique sont à prendre en compte. En réalité, peu importe qui, des Capétiens ou des Carolingiens, gouverne le royaume franc : Othon joue de son influence et c’est ce qui compte…
La chronique de Flodoard est, à ce titre, révélatrice. En effet, le chroniqueur note qu’en 954, année de la mort de Louis IV, Lothaire fut sacré sur le consentement d’Hugues le Grand -qui pour la peine se fera offrir l’Aquitaine et la Bourgogne- et sur celui de l’archevêque Brunon, autant dire d’Othon. Et si durant les premières années du règne de Lothaire, c’est bien Hugues le Grand qui détient la réalité du pouvoir, sans doute est-ce avec l’aval de son beau-frère.
La double minorité, carolingienne et capétienne, qui s’instaurera en France en 951 avec la mort d’Hugues le Grand ne devait d’ailleurs pas bouleverser le royaume outre mesure : Brunon se contentera d’assurer une double protection de ses neveux.
Mais si Othon Ier avait une réelle volonté impériale, pourquoi ne pas avoir profité de cette double minorité pour s’emparer tout bonnement de la couronne franque ? La question est pertinente mais l’explication est tout aussi simple : Othon n’avait nul besoin de ceindre la couronne franque, de s’emparer d’un royaume qui, depuis un siècle, était gouverné séparément de la Germanie ; une telle tentative aurait unie les grands du royaume franc dans leur révolte, alors qu’Othon jouait de leurs divisions, qui demeuraient sa meilleur garantie politique… Il était tout simplement trop tard et, après tout, Othon avait sans doute bien compris que seule comptait l’influence.
On a vu l’importance du rôle d’Othon Ier dans la politique du royaume franc : il ne sera pas moins négligeable en royaume de Bourgogne -qui s’étend alors de la Franche-Comté, ou Comté, à la Provence.
À la mort en 937 de Rodolphe II de Bourgogne, Othon Ier va une fois encore se poser en protecteur du jeune Conrad, qui vivra à la cour ottonienne jusqu’en 942. La majorité de Conrad ne changera pas grand chose au gouvernement effectif du royaume bourguignon qui sera en fait assurer par le roi de Germanie. C’est d’ailleurs à lui qu’on attribue la double alliance matrimoniale qui, en 965, unira Conrad et Lothaire (l’un épousant la sœur de l’autre et inversement).
Dans l’affaire de Bourgogne et de France, Othon ne faisait que répéter la politique qu’il avait mené, avec un succès encore plus grand, en Lotharingie. On se souvient que la mort de Giselbert avait laissait l’immense duché au fils de Gerberge et du duc révolté. À la demande de sa sœur, qui n’avait guère d’autre choix d’ailleurs, Othon s’était donc institué protecteur du jeune Henri pour qui il gouvernera le duché… jusqu’à la mort prématurée du jeune homme (944) et à l’intégration pure et simple de la Lotharingie au royaume germanique.
Un concept impérial omniprésent
On le voit, durant ses vingt premières années de gouvernement, le concept impérial, s’il n’est pas flagrant, est néanmoins omniprésent, en filigramme… Il sera plus évident après 955, date qui marque la victoire sans précédent du roi de Germanie sur les Hongrois -à Lechfeld- et, surtout, qui annonce l’union des « peuples » germaniques sous un même sceptre, comme un même peuple. Le royaume ottonien, enfin uni, allait voir se réveiller le vieux rêve impérial…
Devenu omniprésent dans la politique franque grâce aux « conseils » de son frère Brunon ; ayant rattaché la Bourgogne à la sphère d’influence saxonne et carrément annéxé la Lotharingie, Othon Ier devait finir par tourner ses regards vers le royaume d’Italie.

Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d'Ivrée.
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d’Ivrée.

Les « affaires » italiennes
La dynastie carolingienne avait perdurée, tant bien que mal, sur le trône italien, mais ces rois « lombards », tous descendants de Lothaire Ier par les femmes, ne cessaient de se disputer un pouvoir devenu bien fragile. Le dernier épisode de cette lutte fratricide mettait en scène Hugues de Provence, roi d’Italie de 926 à 946, et Bérenger d’Ivrée, petit-fils d’un autre roi d’Italie, issu d’une autre branche. Las des conflits, pensant sans doute avoir assurer le pouvoir à sa dynastie -effectivement son gouvernement sera le seul vraiment fort et stable de ce siècle italien-, Hugues de Provence finit par se retirer sur ses terres de Provence, laissant la couronne lombarde à son fils Lothaire. Bérenger d’Ivrée, pour sa part, détenait le pouvoir effectif. Fatigué sans doute d’être cantonné à jouer les « seconds couteaux », Bérenger fit assassiner Lothaire en 950 et s’empara de sa couronne, qu’il ceignit sous le nom de Bérenger II.
Jusque-là, Othon Ier s’était bien gardé d’intervenir dans les très complexes affaires italiennes. Pourtant, en 950, il écouta favorablement les appels à l’aide de la veuve de Lothaire, Adélaïde, une autre sœur de Conrad de Bourgogne. Attendait-il la mise en place d’un pouvoir moins stable que celui d’Hugues de Provence ? Craignait-il, s’il n’intervenait pas à la demande de la sœur d’un de ses protégés, de remettre en question tout le processus de soumissions et d’alliances obtenu au fil des ans ? Sans doute son intérêt soudain pour le royaume italien peut avoir plusieurs explications.
En 951, donc, Othon Ier pénétrait en Italie du nord… « qui se livra sans coup férir ». Par la même occasion, il délivra Adélaïde et s’empressa d’épouser cette veuve de vingt ans. Dès ce jour, Othon Ier prit très officiellement le titre -que l’on retrouve chez Charlemagne- de « roi des Francs et des Lombards ». Et si Othon n’était pas encore réellement « roi des Lombards », il devait recevoir, après une année de tractations, l’hommage vassalique de Bérenger II et de son fils Adalbert -couronné en même temps que son père en 950- : le royaume d’Italie entrait de plein pied dans la sphère d’influence, si ce n’est de soumission, du roi de Germanie. Il ne restait plus qu’à obtenir une couronne impériale…
Empire franc, empire romain
Le 29 mai 801, un diplôme de Charlemagne portait pour la première fois la longue et pompeuse désignation de « sérénissime, auguste, couronné par Dieu, grand, pacifique, empereur gouvernant l’empire romain et, par la miséricorde de Dieu, roi des Francs et des Lombards ». Une formule qui, sous sa forme contractée, donne le titre très simplifié de :
Empereur et auguste et roi des Francs et des Lombards.
Louis le Pieux puis son fils aîné Lothaire Ier reprendront bien ce titre d’empereur, on l’a vu, sans pour autant placé, dans leur désignation, la moindre référence à Rome. Était-ce parce qu’aucun d’entre eux ne résida pour ainsi dire jamais à Rome ? Ou est-ce parce qu’ils ne se voyaient pas réellement comme successeurs des empereurs romains ? À l’inverse, Louis II, fils de Lothaire, et ses descendants reprendront la désignation d’empereur auguste, qui les liaient aux souverains antiques, sans pour autant que cet empire ait la moindre réalité… En fait, entre Charlemagne et Othon Ier, pas un souverain n’obtiendra le titre conjointement au pouvoir réel.
Il faudra pourtant pas loin de dix ans après l’acte d’allégeance de Bérenger II et d’Adalbert pour qu’Othon Ier devienne « officiellement » -soit par onction- empereur. Et c’est l’inconduite du roi d’Italie qui va l’y pousser…
Déjà objets de nombreuses critiques et plaintes de la part des milieux ecclésiastiques, Bérenger II et son fils, vont ouvertement se révolter contre le pouvoir ottonien, en 956-957. L’intervention armée d’un fils d’Othon ne suffira pas et, en 960, le pape Jean XII appelait le roi de Germanie à son secours. L’année suivante et après avoir assurer sa succession en faisant couronner son fils Othon, le roi de Germanie pénétrait en Lombardie, s’emparait de Pavie et entrait triomphalement à Rome. Le 2 février 963, il était couronné par le pape « empereur auguste des Francs et des Lombards ».
Francs et Lombards, deux noms que l’on trouvait déjà chez Charlemagne, on l’a dit, et qui illustrent admirablement le gouvernement dychotomique de ces deux souverains. Car, pas plus que Charlemagne, Othon Ier ne gouvernera la Francie -en fait ses possessions du nord des Alpes- et le royaume d’Italie de la même façon, guidé par la même politique. On remarque même que, lors de ses séjours en terre italienne, il n’émettait pratiquement aucune ordonnance, aucun diplome concernant la Germanie ou la Lotharingie et inversement. Comme si ces royaumes étaient totalement distincts l’uns de l’autre ; comme si Othon ceignait tour à tour, mais jamais en même temps, la couronne de l’un ou l’autre royaume.
Dans la plus pure tradition carolingienne, conclut Brülh, Othon Ier s’est fait attribuer une dignité impériale mi-franque mi-romaine.
Une dignité à double visage que l’on retrouve clairement dans la désignation du Saint Empire romain germanique et qui modifiera, pour des siècles, la politique germanique.

Les Basques : de l’indépendance à l’indépendance

Roland, victime des Basques à Roncevaux (iconographie du XIXe siècle).
Roland, victime des Basques à Roncevaux (iconographie du XIXe siècle).

Nombreux sont les peuples qui revendiquent une certaine indépendance. Par contre, rares sont ceux qui en ont fait toute leur histoire. C’est le cas des Basques, un peuple à l’origine ethnique encore inconnue, parlant une langue non-indo-européenne, une langue qui, selon les légendes autochtones, serait celle en usage au Jardin d’Eden. De fait, on comprend bien que le peuple basque se considère comme un peuple à part et à quel niveau.
Et son histoire ne fait que confirmer ce désir d’indépendance que les invasions ou les dominations successives –romaine, wisigothe, arabe, franque- ne sauront briser. Même leur appartenance au christianisme n’allait pas les dispenser de se faire brigands et d’attaquer, en priorité, les colonnes de pèlerins franchissant les Pyrénées. Erigé en véritable spécialité locale, le pillage va être leur mode de fonctionnement durant tout le haut Moyen Âge. Un mode de fonctionnement et une spécialité redoutables si l’on en croit le massacre qu’ils perpétuèrent sur l’arrière-garde de Charlemagne à Roncevaux ; un mode de fonctionnement et une spécialité qui leur attireront les foudres de Rome qui les excommuniera en 1179 en raison de ces brigandages incessant. Mais ce n’est pas là la principale caractéristique du peuple basque.
En effet, si tout le monde aujourd’hui connaît les velléités d’indépendance politique de ce peuple, notamment à travers les actions criminelles de certaines organisations, ce désir est loin d’être une nouveauté. On a dit la capacité de résistance de ce peuple, mais il saura faire plus, il saura, aussi bien en Espagne qu’en France, se distinguer politiquement. Si les Asturies et la Navarre ibérique ne purent échapper totalement à la domination castillane, ces deux provinces vont se voir garantir des privilèges particuliers –les fueros-, qui outre les exemptions d’impôts, revenait en une autonomie de fait sous l’autorité de juntes provinciales. Une autonomie renouvelée solennellement à  chaque nouvel avènement. Ainsi en est-il des provinces basques espagnoles, mais les basques ne font pas exception. Ainsi on verra, en 1649, les Etats de Basse-Navarre refuser de siéger aux Etats généraux ou, en 1789, les délégués basques se retirer de l’Assemblée parce qu’on venait de décider la division de la France en départements.
L’histoire du peuple basque, on le voit, est celle de son désir d’indépendance. Rien d’étonnant, donc, qu’elle continue à se décliner sur ce mode. Sauf que de nos jours la politique semble ne se faire que les armes à la main, sauf que maintenant les premières victimes du pillage et du brigandage sont les Basques eux-mêmes.

La Navarre : d’un royaume à l’autre

Roncevaux : lorsque les Basques ébranlent le pouvoir carolingien (gravure du XIXe siècle).
Roncevaux : lorsque les Basques ébranlent le pouvoir carolingien (gravure du XIXe siècle).

Jamais les Romains n’avaient réussi, autrement que nominalement, à conquérir la Navarre. Pas plus que les Wisigoths ou encore les Francs. Charlemagne, certes, parvint à y établir une marche, mais les Navarrais -plus précisément les Basques et les Vascons- allaient sérieusement malmener les troupes carolingiennes, à Roncevaux d’abord (778) puis dans une série d’embuscades.
C’est vers 830 que se constitue le royaume de Navarre avec, à sa tête, Sanche Ier Garcia (905-925). Sous Sanche III, le royaume s’étend, du côté espagnol d’abord, en allant jusqu’à Tudela, sur la rive supérieur de l’Ebre, et du côté "français", dans la région de Saint-Jean-Pied-de-Port. Son successeur unit son royaume à l’Aragon, qui ne tardera guère à lui redonner son indépendance. En 1234, cependant, la Navarre entre de plein pied en royaume français lorsque l’héritier de la couronne n’est autre que Thibaut de Champagne. Une entrée remarquée et une entrée que les souverains français ne devaient pas oublier de récupérer. C’est ainsi que la fille de Thibaut et son héritière, Jeanne de Navarre, épouse, en 1284, Philippe IV le Bel. Cette politique matrimoniale, pourtant si évidente sur la papier et qui devait, définitivement, unir la Navarre à la France, sera le jouet des événements. Elle va perdre tout son intérêt dès la mort de Louis X le Hutin, héritier de sa mère.
Louis mort, sa fille, Jeanne, écartée du trône de France, la Navarre -dont la succession était indépendante de celle de France, allait redonner à la Navarre son indépendance et un souverain : Charles le Mauvais, fils de Jeanne. La Navarre devait alors passer successivement à la maison d’Evreux, à celle d’Aragon, aux comtes de Foix et, enfin, à la maison d’Albret. C’est sous le règne de cette maison que le royaume de Navarre allait être amputer de toute sa partie espagnole : en 1512, Ferdinand le Catholique allait enlever à Henri II d’Albret toute la haute Navarre, qui restera dès lors à l’Espagne. Côté français, il faudra l’accession au trône d’Henri de Navarre, devenu Henri IV, fils d’Antoine de Bourbon et de Jeanne d’Albret, pour que la Navarre intègre définitivement le royaume de France.