Les Fils des Han

Han Gaozu de la dynastie Han.
Han Gaozu de la dynastie Han.

C’est après une période d’anarchie et alors que "l’empire" chinois n’en est qu’à ses prémices qu’apparaît Lieou Pang, un capitaine aventurier qui, après s’être constitué une troupe avec d’anciens prisonniers, s’empare du pouvoir et fonde la dynastie des Han. Une dynastie qui saura garder le pouvoir pendant quatre siècles et qui acquérera une telle légitimité que les Chinois modernes sont encore fiers de se dire Fils des Han.
Avec Lieou Pang, les lettrés confucéens ne sont guère à l’honneur : cet homme, resté simple, ne croit qu’à l’action. Après sa mort, en 195 av. J.-C., c’est la mère du « dauphin », trop jeune, qui tient les rênes pendant quinze ans, éliminant sans scrupules tous les éventuels rivaux. Des princes sans éclat lui succéderont sur le trône jusqu’à ce qu’arrive, en 140 av. J.-C., un empereur à la personnalité forte, Wou-ti. Cet homme remarquablement intelligent arrive au pouvoir à seize ans et le gardera pendant cinquante-trois ans. Il représente, en quelque sorte, l’équivalent de Louis XIV…
Pour lutter contre l’envahissante noblesse, Wou-ti réhabilite les lettrés, posant les bases du tout-puissant mandarinat, dont les membres, conseillers de l’empire, sont recrutés « sur concours ». À l’extérieur, il entreprend la conquête de la haute Asie, alors dominée par les Huns, ancêtres des Turcs et des Mongols. Ces barbares nomades, aussi brillants cavaliers qu’habiles archers, sont, pour les paysans chinois, un perpétuel fléau. Après avoir, en vain, sollicité l’appui des Scythes du Turkestan russe, Wou-ti lance le plus loin possible, à travers le Gobi mongol et la haute Mongolie, des raids qui surprennent l’ennemi. Après quoi, des paysans chinois viennent fonder de nouvelles colonies.
Wou-ti convoite également les steppes d’Asie centrale occupées par des peuples sédentaires d’origine indo-européenne et, en 108 av. J.-C., s’empare des deux oasis du Lob-nor et de Tourfan (dans le Turkestan chinois). On voit même, en 102 av. J.-C., un capitaine chinois pousser jusqu’en Ferghâna (Turkestan russe) pour en ramener des étalons capables de rivaliser avec les petits chevaux de Mongolie.
Cependant, les Huns de Mongolie sont loin d’avoir désarmé : en 99 av. J.-C., ils mettent en pièces une armée de cinq mille Chinois, donnant, sans le savoir, raison aux lettrés pacifistes qui protestent sans cesse contre la politique d’expansion de l’empereur. Cependant Wou-ti ne les écoute guère et agrandit encore son empire de la province de Canton et de celle de Tchô-kiang (au sud de Shanghai). Enfin, il étend la domination chinoise au nord-est sur une partie de la Corée et au sud-est sur le pays annamite (jusqu’à Huê).
Cette œuvre immense sera prolongée par l’arrière-petit-fils de Wou-ti, Siuan-ti (73-49 av. J.-C.), qui continue la conquête de l’Asie centrale et écrase définitivement la puissance hunnique en obtenant qu’un des deux chefs de la Mongolie se reconnaisse vassal de la Chine, en 51 av. J.-C. Quant au deuxième chef des Huns, il va fonder un nouveau royaume dans le Turkestan russe d’où, quatre siècles plus tard, partira Attila à la conquête de l’Europe.
Les derniers souverains Han ne seront guère à la hauteur de leurs ancêtres : rivalisant de débauche, ils permettront à un habile politicien, Wang Mang, d’usurper le pouvoir en l’an 8 de notre ère.
Influencé par les lettrés, Wang Mang entreprend de grandes réformes, notamment dans la redistribution des terres aux paysans dépossédés par les grands seigneurs. Dans tout le pays, des fonctionnaires reçoivent mission de réglementer et de surveiller les mécanismes économiques. Des tracasseries qui provoquent une vive résistance, à la fois de la noblesse ruinée et des paysans eux-mêmes, affamés par cette perturbation de l’économie.
Cette initiative, rien moins qu’heureuse, entraînera l’assassinat de Wang Mang, la révolte de toute une région -menée par les Sourcils Rouges, des brigands-, le saccage, par deux fois, de la capitale et le rétablissement, après un double coup d’État, de la dynastie Han.
Le nouvel empereur, Kouang Wou-ti, va réimposer l’autorité de la Chine sur l’Annam révolté et sur les Huns de Mongolie intérieure, qui acceptent la suzeraineté chinoise en 48 et sont établis comme fédérés sur la frontière nord. Mais la conquête la plus importante pour les relations extérieures chinoises sera l’œuvre du fils de Kouang Wou-ti, l’empereur Ming-ti (58-75) : il envoie ses meilleurs généraux soumettre les oasis du bassin du Tarim, en Asie centrale, étapes indispensables des caravanes entre la Chine, l’Inde, l’Iran et tout le bassin méditerranéen.
Grâce à un capitaine intrépide, Pan Tchao, les princes de ces oasis, également pressentis par les Huns pour devenir leurs alliés, entrent, bon gré mal gré, dans l’orbite chinoise. En 94, la dernière oasis rebelle rend les armes et Pan Tchao est promu au rang de protecteur général des contrées d’Occident. Trente ans plus tard, son propre fils, Pan Yong, devra reconquérir tout le Tarim révolté, mais peu importe…
Si les Chinois s’acharnent à garder le contrôle de cette région, c’est qu’elle est la seule voie terrestre par laquelle ils peuvent expédier en Asie Mineure, alors sous tutelle romaine, leurs produits, et notamment la soie, qu’ils cultivent depuis les temps les plus anciens et dont le monde gréco-latin raffole. Les Latins n’ont d’ailleurs d’autre mot pour désigner les Chinois que Seri, et la Chine Serica, c’est-à-dire « le pays de la soie ».
Une Route de la Soie dont le contrôle est capital pour les Chinois et qui va, en sens inverse, jouer un rôle immense pour la diffusion en Extrême-Orient des civilisations indo-européennes et, surtout, de la grande religion de l’Inde, le bouddhisme.

Les Teutoniques : les chevaliers à la croix noire

Un chevalier Teutonique à l'époque des croisades.
Un chevalier Teutonique à l’époque des croisades.

C’est sans doute le plus méconnu des grands ordres militaires nés en Terre sainte ; celui aussi sur lequel on aura écrit le plus d’énormités, décrivant comme « racial », un ordre tout simplement national. Enfin, l’ordre des chevaliers Teutoniques a eu une destinée étonnante, sans commune mesure avec celle de ses pairs, passant de la protection des pèlerins à la création d’un Etat conquérant.
C’est d’un simple hôpital créé, vers 1128, par des pèlerins allemands que l’ordre des chevaliers Teutoniques de l’Hôpital Sainte-Marie de Jérusalem tire son nom. Restructurée de par la volonté de Frédéric de Souabe, qui dirige le corps expéditionnaire allemand à Saint-Jean d’Acre en 1190, cette organisation, à l’origine purement hospitalière, devient un ordre militaire et hospitalier. La bénédiction du pape Célestin III l’élève au même rang que les deux ordres militaires de Palestine : les Templiers et les Hospitaliers. C’est d’ailleurs à ces deux ordres que les chevaliers Teutoniques vont emprunter la majorité de leur règle.
Un chevalier de l'ordre Teutonique au XIVe siècle (gravure ancienne).
Un chevalier de l’ordre Teutonique au XIVe siècle (gravure ancienne).

Moines-chevaliers, comme eux, ils sont soumis aux règles de tous les ordres religieux et se dotent d’un grand-maître, élu à vie. Une différence cependant, et de taille : alors qu’Hospitaliers et Templiers accueillent la noblesse de toute l’Europe, l’ordre des chevaliers Teutoniques n’est ouvert qu’aux seuls Allemands. Une particularité nationale qui explique peut-être que l’ordre semble totalement indépendant de Rome et du pape, n’obéissant qu’au bon vouloir du grand-maître ou, éventuellement, de l’empereur germanique. Une indépendance vis-à-vis du spirituel qui explique aussi que, très rapidement, l’ordre soit détourné, voire dévoyé, de sa mission initiale…
En effet, à peine treize ans après la création de leur ordre, les chevaliers au blanc manteau frappé d’une croix noire vont être détournés pour la première fois de la Terre sainte : en 1211, ils fondent la cité fortifiée de Kronstadt (Brasov) en Transylvanie. Mais ce n’est qu’un premier et un petit pas hors de Terre sainte. Les choses, cependant, vont aller fort vite et, en 1230, après que le duc Conrad de Mazovie ait demandé l’assistance des chevaliers afin de convertir les peuples des rives de la Baltique, les chevaliers Teutoniques se voient offrir la région de Kulm qu’ils investissent. Frédéric II de Hohenstaufen ayant octroyé à l’ordre tous les privilèges des princes de l’Empire, le grand-maître de l’époque, Herman von Salza, redéfinit clairement la nouvelle mission des chevaliers qui sont appelés, désormais, à la conversion des peuples baltes et à la colonisation des marches de l’Est. On le voit, dès ce moment, l’ordre des chevaliers Teutoniques n’a plus guère de rapport avec le spirituel, entièrement tourné qu’il est dans cette conquête temporelle. Une conquête temporelle qui se fera au prix du sang…
Le Blitzkrieg des Teutoniques
Et c’est une véritable machine de guerre que dirige Von Salza et ses successeurs. Une machine de guerre qui, en à peine un siècle, soumet une large partie de la Baltique : en 1283, la Prusse est entièrement sous l’emprise des chevaliers, de même que la Courlande et la Livonie (en actuelles Estonie et Lettonie) où les Teutoniques ont fusionné avec les chevaliers Porte-Glaive. Au rythme des conquêtes militaires, fleurissent les forteresses, comme Marienburg, qui sera leur capitale, ou même les villes, telles que Riga ou Königsberg. En fait, c’est une véritable colonisation qui s’opère et, lorqu’en 1291, Saint-Jean d’Acre tombe aux mains des sarrasins, le grand-maître n’a guère de remords à couper tout lien avec la Terre sainte.
Puissance militaire, semble-t-il inattaquable, l’ordre Teutonique poursuit ses conquêtes : Dantzig et la Poméranie en 1308, l’Estonie en 1356, la Lituanie en 1370 et enfin l’île de Gotland en 1398. Autant de victoires, autant de conquêtes qui vont élever l’ordre-Etat au premier rang en Europe septentrionale. La possession de Dantzig, surtout, va lui donner un rayonnement commercial de premier plan. Pour peu de temps, cependant car la rapidité de la conquête n’aura d’égal que celle de sa déchéance.
Menacé de l’intérieur où des dissensions se font jour entre les cités et avec la noblesse locale, l’ordre l’est également à l’extérieur par une coalition de Lituaniens et de Polonais. Et en 1410, Ladislas II Jagellon inflige une écrasante défaite aux Teutoniques : pas moins de 15 000 chevaliers périssent à Tannenberg. Un coup cinglant et sanglant qui annonce la fin l’expansion de l’ordre et le début de sa fin. La révolte intérieure s’organise et prend la forme de deux ligues de défense, l’Eidechsenbund puis la Preussischer Bund ; la guerre contre la Pologne, mise en sommeil après le traité de Thorn (1411), reprend en 1454 pour ne s’achever qu’en 1466 par une nouvelle défaite des chevaliers Teutoniques.

Albert de Brandebourg (1490-1568).
Albert de Brandebourg (1490-1568).

Pressés de toutes parts, ne pouvant faire front contre la Pologne, l’ordre cède la Poméranie, Kulm, berceau de son expansion, et même Marienburg. Au final, il ne lui reste plus que la Prusse orientale –mais sous suzeraineté polonaise- et la Livonie, deux possessions que les chevaliers vont avoir bien du mal à conserver…
La fin paraît, dès lors, inéluctable. Pourtant, c’est de l’intérieur que viendra le coup fatal : en 1525, Albert de Brandebourg, grand-maître depuis 1511, adhère à la Réforme et sécularise l’ordre, transformant la Prusse en duché héréditaire. La plupart des chevaliers le suivent et peu nombreux sont ceux qui se regroupent, à Mergentheim, en Allemagne, sous l’autorité du Deutschmeister, promu par Charles Quint nouveau grand-maître. Mais l’empereur a beau faire, l’ordre est mort ; les chevaliers au blanc manteau frappée d’une croix noire se sont perdus… il y a longtemps déjà.

Les « fils de François »

Saint François montant aux cieux (détail d'une fresque).
Saint François montant aux cieux (détail d’une fresque).

Parce que son ordre et sa vocation était tout entier tourné vers le cœur, vers Dieu, le pauvre d’Assise avait à peine pris le temps d’esquisser les règles de son ordre. Résultat, à sa mort en 1226, ses fils se trouvèrent singulièrement désarmés. Rapidement, deux clans se formèrent ; rapidement, soit dès 1230-1239, période durant laquelle les papes allaient tout faire pour impliquer un peu plus les Franciscains dans l’exercice apostolique, au détriment de vœu de pauvreté, notamment. De fait, saint Bonaventure et d’autres Franciscains vont se révéler des atouts précieux dans la lutte contre les hérésies et dans l’approfondissement de la théologie universitaire. Mais qu’en était-il du principe même de l’ordre ? Qu’en était-il aussi du testament de saint François ? Si tous les fils de saint François ne s’émurent pas outre mesure de l’apparent abandon de la règle primitive, certains y virent une véritable trahison. Trahison à l’idéal auquel ils avaient adhéré ; trahison à l’esprit de saint François. Les Spirituels : tel sera leur nom.
Des Spirituels qui, s’ils s’étaient cantonnés à la préservation de l’esprit franciscain, auraient eu toutes les excuses, tous les suffrages. Sauf que les Spirituels n’adhéraient pas uniquement à la préservation du testament du saint d’Assise ; sauf qu’ils se feront les chantres du millénarisme -un mouvement qui, dans une idée d’apocalypse, annonçait le « règne de l’Esprit ». Bref, les Spirituels, en dépit de leur mouvement originel, vont se détourner aussi sûrement de l’esprit franciscain que s’ils avaient renier toute la règle initiale, devenant les opposants déclarés du pape et de l’Eglise, prenant place au rang des hérétiques. Au final, entre les conventuels et les Spirituels, on peut se demander qui furent les véritables « fils de François »…

Les Percy : entre fidélité et révolte

Un chevalier normand (d'après la tapisserie de Bayeux).
Un chevalier normand (d’après la tapisserie de Bayeux).

Comme souvent dans la noblesse anglaise, c’est en France, plus précisément en Normandie, que l’on trouve l’origine de la famille Percy. Guillaume de Perci -c’était l’écriture originale-, pour avoir participé à la conquête de l’Angleterre avec Guillaume le Conquérant, recevra du Normand des terres dans le Hampshire, le Lincolnshire et le Yorkshire. Trois siècles plus tard, un autre Percy, Henry, allait se distinguer en battant et en faisant prisonnier le roi d’Ecosse, David II Bruce à Neville’s Cross. Son arrière-petit-fils, portant le même nom, se distinguera également contre les Ecossais, ce qui lui vaudra cette fois d’être fait comte de Northumberland par Richard II… qui le bannira vingt ans plus tard. Mal lui en prit. Changeant de camp, Henry de Percy allait être un des artisans de l’avènement du duc de Lancastre, couronné sous le nom d’Henri IV, avant de se brouiller également avec ce roi, entraînant dans sa révolte ses deux fils. Tous deux allaient périr, l’un lors de la bataille de Shrewbury, l’autre exécuté (1403). Faisant un temps acte de soumission, Henry de Percy -qui avait décidément la révolte dans le sang-, participera ensuite au complot de l’archevêque Scroope, fuit en France et fut tué en tentant d’envahir l’Angleterre, ce qui inspirera à Shakespeare son "Henry IV". Ce dernier, devait rétablir le petit-fils du comte de Northumberland qui restera fidèle aux Lancastre… jusqu’au quatrième comte, lui aussi dénommé Henry Percy, qui se ralliera à Henri VII en 1485.
La question dynastique étant désormais réglée, c’est sur la question religieuse que les Percy devaient montrer leur différence. Le sixième comte s’étant vu destitué de ses droits pour avoir participé au Pèlerinage de Grâce -une insurrection qui doit son origine à la spoliation des monastères par Henri VIII-, son successeur, Thomas Percy devait se voir restituer le titre de ses ancêtres par Marie Tudor. Mais, fervent catholique, il déclencha, en 1569, une révolte en faveur de Marie Stuart… ce qui lui valu le billot et la béatification en 1895. Son frère, Henry Percy, huitième comte de Northumberland ne sera pas en reste : enfermé à la Tour de Londres, il y mourra en 1585.
La famille Percy, qui avait été de tous les combats mais également de toutes les révoltes, s’éteindra par les mâles en 1610.

Au cœur du catharisme

Stèle discoïdale représentant une
Stèle discoïdale représentant une " croix " cathare.

Parce qu’elle a été la cause première de la naissance et du développement de l’Inquisition, l’hérésie cathare tient une place toute particulière dans l’histoire de l’Église. Et parce qu’elle a vu la destruction de la noblesse du Sud et du pouvoir des comtes de Toulouse, elle tient une place particulière dans l’histoire de France. Mais, alors que l’on se complaît à ne voir que les bûchers où périrent les cathares, on oublie bien souvent ce qu’était réellement cette religion, les rites qu’elle avait adoptés ou même la doctrine qu’elle enseignait. C’est pourtant cette connaissance de la religion cathare qui, seule, permet de comprendre ses origines, son expansion et son anéantissement final.
On admet généralement que le catharisme est issu d’une autre secte hérétique bulgare : celle des bogomiles. Apparus au milieu du Xe siècle dans l’Empire byzantin, les bogomiles, aux dires de Cosmas qui leur a consacré, en 970, tout un traité, étaient les disciples du pope Bogomil -ou Théophile. Ils pratiquaient l’ascétisme et l’austérité, rejetaient le culte des images ou de la croix et niaient toute valeur aux sacrements. Seule, pour eux, comptait l’imposition des mains et, poussant à son extrême le dualisme qui apparaît dans certains passages de l’Évangile, ils voyaient le monde comme une création de Lucifer.
Des Apôtres du Christ aux Albigeois
De fait, les bogomiles apparaissent comme les ancêtres directs des Apôtres ou Pauvres du Christ que l’on retrouve en Rhénanie au milieu du XIIe siècle puis en Languedoc, où ils reçurent le nom d’Albigeois ou encore de Cathares -terme qui est en réalité une invention moderne. Cette contre-Église bogomile ou des Apôtres s’était répandue dans toute la France ainsi qu’en Flandre, en Rhénanie, on l’a vu, dans l’Empire byzantin et enfin dans les Balkans. Elle est le fruit d’un vaste mouvement de contestation qui, dès le XIe siècle, en Europe occidentale, est évoqué épisodiquement au détour d’une chronique. Et c’est ainsi qu’un chroniqueur évoque la condamnation de douze moines de la ville d’Orléans qui rejetaient la nature humaine du Christ, le sacrement de l’Eucharistie et ne pratiquaient qu’un seul sacrement, par imposition des mains, « qui lave de tout péché et remplit du don du Saint-Esprit ». C’est là la définition exacte du consolamentum pratiqué par les Albigeois.
Mais, la situation en Languedoc a ceci de particulier que cette contre-Église vivait et enseignait ouvertement, au point qu’un concile se tint, en 1167, à Saint-Félix-en-Lauragais, près de Toulouse. Le concile de Saint-Félix témoigne également de l’incroyable expansion de la doctrine cathare en Languedoc, plus que dans les autres régions d’Europe occidentale. En effet, l’objet de cette assemblée était de créer dans le Languedoc, en plus de l’évêché d’Albi, ceux de Toulouse, de Carcassès et d’Agen, alors que les autres régions de France ne formaient, à elles toutes, qu’un seul évêché…
Les raisons d’un succès
Les raisons expliquant le succès de la doctrine cathare sont multiples mais la première est, à n’en pas douter, le fait que les Parfaits utilisaient la langue vulgaire pour leurs prédications comme pour lire l’Évangile. Et les protestants, au XVIe siècle, auront le même succès… pour la même raison. En Languedoc, un autre phénomène va jouer : l’engouement de la noblesse pour cette nouvelle doctrine.
La noblesse d’Occitanie frondait déjà plus ou moins ouvertement contre l’Église de Rome, la critiquant et la raillant. Quelques seigneurs avaient même détourné à leur profit la dîme ecclésiastique, jugeant sans doute que clercs et moines étaient suffisamment prospères. Par contre, les Albigeois ne demandaient pas la moindre dîme, se désintéressaient totalement du pouvoir politique et laissaient volontiers la noblesse languedocienne se plonger avec bonheur dans la pratique -pas toujours intellectuelle- du fine amor. Et c’est cette noblesse qui va faire le succès de la doctrine des Albigeois, y adhérant ou la protégeant tout au long du XIIe siècle.
Contrairement aux pays du Nord, les bourgades du sud de la France s’étaient élevées autour du château seigneurial et c’est l’ensemble qui était fortifié. On ne peut donc pas parler de châteaux forts mais plutôt de villages fortifiés, de castrum, où se mêlaient toutes les couches sociales. C’est donc dans ces castrum que les Albigeois, protégés par les seigneurs du lieu, ont ouvert leurs maisons de prière, des sortes de couvents dans le monde. La population toute entière pouvait ainsi constater, par elle-même, l’ascétisme des Parfaits et des Parfaites et assister, si elle le désirait, à leurs prédications.
L’enfer sur terre

Lucifer, maître du monde matériel selon les cathares (bénitier sculpté de Rennes-le-Château).
Lucifer, maître du monde matériel selon les cathares (bénitier sculpté de Rennes-le-Château).

La doctrine cathare est dualiste, de même que celle de nombreuses hérésies depuis les premiers siècles de l’Église. De tout temps, les chrétiens se sont interrogés sur la notion du Bien et du Mal. Comment, alors que Dieu est tout-puissant, pouvait-Il tolérer l’existence même du mal ? La doctrine cathare est née de cette interrogation. Et la réponse qu’elle donne apporte une vision du monde tout autre.
Selon la doctrine cathare, il n’y a pas un monde, mais deux, celui du Bien et celui du Mal, et deux dieux, Dieu le Père, le même que celui dont parle le Christ dans les Évangiles, qui est le Dieu du Bien, et un dieu du Mal, personnifié par Lucifer.
Dieu, le dieu du Bien pour être plus précis, a créé l’âme, les cieux, les esprits. Le dieu du Mal règne sur la terre, la matière, le corps, bref sur tout le monde visible. Donc le monde, le monde humain, n’est pas de Dieu. Il ne s’en préoccupe pas et n’y détient aucun pouvoir.
Les hommes, quant à eux, sont des anges déchus, emprisonnés dans des enveloppes de chair et qui attendent d’être délivrés de ce corps, objet de souffrance et symbole du Mal. En clair, pour les cathares, l’Enfer est sur terre !
La religion albigeoise ne nie donc pas l’existence du Christ ou des Évangiles -ils se désignent d’ailleurs du nom de Bons Chrétiens- mais selon elle, le Christ n’est pas venu réellement sur terre, il n’avait qu’une apparence de corps. Il n’était pas là pour souffrir et mourir sur la croix en vue de racheter le monde mais plutôt pour annoncer la délivrance prochaine, c’est-à-dire la mort du corps et la libération de l’âme qui, ainsi, retrournera au Paradis, monde du Bien qu’elle n’aurait jamais dû quitter. De fait, les cathares nient toute réalité au Saint Sacrifice de la messe qui devient pour eux un simple partage du pain en souvenir de la Cène. Ils nient aussi le libre arbitre et prêchent la doctrine de la prédestination.
Du « melioramentum » au « consolamentum »
Du fait de leur doctrine, les cathares n’ont laissé aucun vestige : ni croix, ni église, ni icône, tout ce qui est visible étant, par nature, mauvais.
On sait cependant quelle était leur manière de vivre, quels étaient leurs rites, notamment grâce aux procès des inquisiteurs qui constituent la source principale dont nous disposions.
L’adepte -ou même le simple croyant- montrait son adhésion à la doctrine cathare à travers le melioramentum, formule par laquelle il exprimait son respect pour un Parfait et demandait sa bénédiction. Très simple, ce rite consistait en trois génuflexions successives, suivies d’un baiser de paix. Quand le croyant adhérait à l’église cathare, il recevait le consolamentum qui lui permettait de passer de l’état de laïc à celui de Parfait ou de Bon Homme. Ce « baptême » cathare était également une « ordination » et une absolution des péchés et se faisait par simple imposition des mains -l’eau est matière, donc mauvaise. Dès lors, le Parfait -homme ou femme, le clergé cathare n’excluant pas le sacerdoce féminin- devient un représentant de l’Esprit Saint chargé de donner à son tour le consolamentum et d’enseigner la doctrine cathare.
Des ascètes au milieu du monde
Une fois reçu le consolamentum, le Parfait doit s’astreindre à une vie d’abstinence et de continence.
En effet, le Parfait devait s’abstenir de consommer des aliments gras, sauf l’huile et le poisson. Il ne mangeait ou ne buvait donc ni lait, ni fromage, ni aucun laitage, ni œufs, ni viande. La raison de cette abstinence ? Viande et œufs étaient les fruits d’un acte de fornication…
En plus de ces règles quotidiennes d’abstinence, les Parfaits suivaient trois carêmes de quarante jours chacun par an. Au cours de ces carêmes, la première et la dernière semaine, ainsi que les lundis, mercredis et vendredis, ils ne consommaient que du pain et de l’eau. Le peu de nourriture qu’ils cuisinaient était préparé selon un rite dont on ignore tout, si ce n’est que les ustensiles devaient être lavés cinq fois.
Les Parfaits vivaient à deux au moins, ce qui permettait ainsi une surveillance mutuelle dans l’application des règles d’abstinence. Le Parfait ne devait pas non plus mentir, ni jurer, ni tuer, pas même les animaux -à l’exception du poisson, on ne sait pourquoi.
À l’heure de la mort
On comprend aisément qu’un tel mode de vie ait fait l’admiration des populations, sans que, pour autant, ils demandent le consolamentum tout de suite.
En fait, il apparaît que, souvent, ceux qui étaient favorables aux cathares demandaient le consolamentum au moment de la mort. Ils quittaient ainsi le monde purifiés de leur péchés et Parfaits ! Mais si jamais celui qui avait reçu le consolamentum pendant son agonie guérissait, il devait ensuite vivre comme un Parfait. Ce principe n’eut cependant que peu d’application réelle. Effectivement, tout adepte qui avait reçu le consolamentum devait ensuite pratiquer l’endura, soit un jeûne de quarante jours. Pour un homme blessé ou malade, cet endura le conduisait inexorablement à la mort.
Un danger pour la société

Philippe II Auguste (1165-1223).
Philippe II Auguste (1165-1223).

Retour à la doctrine des Apôtres, pureté et ascétisme : voilà qui pouvait attirer les foules. Mais la doctrine cathare représentait aussi un réel danger pour la société féodale, avant même d’être un danger pour l’Église. En effet, parce qu’ils tenaient tout ce qui est matière, corps compris, comme fruit du Diable, les cathares préconisaient la continence sexuelle, ce qui pouvait, si cette religion s’était étendue, conduire à une très nette diminution de la population.
Outre l’aspect démographique, le fait que les cathares ne juraient jamais et refusaient ce qui était « du monde », excluait, de fait, l’hommage-lige ou la parole donnée à un suzerain. Certes, la noblesse occitane appréciait de voir les Parfaits refuser d’intervenir en politique ou d’acquérir du pouvoir. Mais comme cette doctrine impliquait également le refus de toute hiérarchie et de toute justice civile, elle ne pouvait qu’inquiéter très fortement la société féodale. Pourtant, la raison première de la croisade des Barons du Nord n’est même pas à rechercher dans ces deux aspects. Si Philippe Auguste a permis cette « croisade », c’est avant tout parce qu’il désirait soumettre les seigneurs occitans. Et la meilleure manière de les soumettre n’était-elle pas de les anéantir ? Profitant de l’occasion, il a lancé les seigneurs du Nord sur l’Occitanie et ces derniers feront bon usage de sa bénédiction : les seigneurs seront  tués, les fiefs accaparés et leurs filles ou leurs épouses mariées de force ou « fécondées » pourrait-on dire afin qu’émerge une nouvelle féodalité, toujours aussi riche mais moins désireuse d’indépendance. La fin des Parfaits n’aura été que l’excuse pour voir celle de l’indépendance occitane…

Les indulgences ou la « comptabilité de l’au-delà »

Le blason de la mort, d'après une gravure de la Danse macabre (XVe siècle).
Le blason de la mort, d’après une gravure de la Danse macabre (XVe siècle).

Le Purgatoire, dont la croyance s’est généralisée au XIIIe siècle, est le moyen terme entre le Paradis et l’Enfer. Mais ce n’est pas, au Moyen Âge, un lieu idyllique, loin de là : le Purgatoire est un enfer passager, d’où on espère donc sortir le plus rapidement possible. C’est à cela que servent les indulgences.
Quand un chrétien commet un péché, il peut toujours se confesser, son âme restera marquée malgré tout et il devra le « payer » au Purgatoire. L’indulgence « efface l’ardoise » de l’enfer purgatif. L’autre moyen pour abréger les souffrances des âmes du Purgatoire est de prier pour elles, ce que les catholiques vivants peuvent faire : c’est la communion des saints. Le principe est simple : un chrétien prie pour l’âme de son prochain et l’âme du Purgatoire lui « renvoie l’ascenseur », en quelque sorte, en intervenant en sa faveur.
Mais tout cela ne suffisait pas aux esprits angoissés du bas Moyen Âge : aussi chacun préparait-il lui-même sa vie dans l’au-delà. Les testaments spirituels se multiplient, demandant des messes, des actes de charité à faire après la mort. Selon l’expression de Jacques Chiffoleau, c’est une véritable « comptabilité de l’au-delà » qui se met en place.
Le chevalier de la mort de Dürer.
Le chevalier de la mort de Dürer.

L’usage d’accumuler les messes pour les défunts était certes très ancien -on le trouve chez Grégoire de Tours-, mais il subit une véritable « inflation » à la fin du Moyen Âge. Les fidèles ne se contentent plus de la neuvaine ou de la messe du « bout de l’an », ils instaurent la célébration anniversaire et multiplient les messes dans les premiers jours -toujours les trois premiers, tout comme aux siècles précédents- ou le premier mois. À cela s’ajoute les distributions de pain aux pauvres, un rappel du Saint Sacrifice de la messe, et les achats d’indulgences ou même de reliques. Ce phénomène, qui atteint son apogée au XVe siècle, n’est absolument pas dû au clergé, à qui l’on a si souvent reproché la multiplication et la vente des indulgences, mais bien aux laïcs qui, pour la première fois, semblent prendre l’initiative dans la dévotion aux morts. Une comptabilité qui se payera cependant très cher puisqu’elle sera un des arguments phare de Luther dans son opposition à l’Eglise.

La Suède, des Svear à l’union scandinave

Un marchand viking (gravure ancienne).
Un marchand viking (gravure ancienne).

Déjà Tacite, dans sa Germanie, évoque la Suède, qui était alors habité par les Goths, au sud, et les Svear, au nord. Ce sont ces derniers qui, dans les premiers siècles de notre ère, vont s’assurer la suprématie du pays. Le pouvoir était loin d’une centralisation quelconque et c’est uniquement dans le sacerdoce des prêtres du sanctuaire d’Upsala que l’on peut voir une forme de gouvernement. De fait, la Suède était alors divisée en une multitude de provinces, de principautés qui tenaient à leur autonomie. L’autorité royale, également établie à Upsala -et ce n’est pas un hasard- n’avait d’autorité que le nom. Tout juste peut-on lui reconnaître un rôle religieux plutôt que politique.
Du VIIIe au Xie siècle, la Suède va connaître une expansion rapide… vers la Russie. Les Varègues, notamment, s’établiront à Kiev et à Novgorod, où ils fonderont des cités dédiées au commerce. C’est de ces cités que sortira plus tard l »Etat russe et on retrouve la traces des origines scandinaves dans de nombreux prénoms, tels qu’Oleg -qui serait Helgi-, Igor -Ingvar- ou Riourik, le nom des princes de Kiev, qui serait la transcription de Roerek.
C’est également au IXe siècle que la Suède va découvrir le christianisme. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il aura bien du mal à s’implanter. Il faudra pas moins de trois siècles pour convertir en partie le royaume et pour que son siège épiscopal s’établisse à Upsala en 1164.

Croix de converti au christianisme.
Croix de converti au christianisme.

Un siècle plus tard, Birger Jarl fondait Stockholm et la dynastie des Kolkung. Ce sont eux qui règneront désormais sur la Suède mais en tenant compte de la montée en puissance de la noblesse. Une noblesse qui, à partir du XIIIe siècle, sera partie prenante du conseil du royaume. Une noblesse dont l’influence sera concurrencée dès ce moment par la bourgeoisie, en contact de plus en plus étroit avec la Hanse. De fait, c’est l’impérialisme économique germanique qui allait conduire les pays scandinaves à s’unir. Dès 1319, la Suède et la Norvège avaient uni leurs force ; en 1369, Marguerite de Waldemar, déjà reine de Norvège et de Danemark, devenait également reine de Suède. La Scandinavie était désormais unie… elle ne le restera pas.

Le temps des bourgeois

Un couple de bourgeois au XIIe siècle.
Un couple de bourgeois au XIIe siècle.

A l’origine, le mot de bourgeois ou « burgenses » désignait les habitants d’une ville fortifiée -le mot burg, en allemand, désignant la forteresse. En réalité, l’apparition de la bourgeoisie en tant que classe distincte de celle des paysans ou des chevaliers, ne date guère que du Xie siècle et correspond à l’évolution économique de l’Europe à cette époque.
En effet, excepté dans les régions du Midi de la France, où l’empreinte urbaine et romaine avait été la plus forte, la civilisation urbaine va presque complètement disparaître jusqu’au Xe siècle. Certes, les villes existaient, mais elles étaient petites et généralement établies autour d’un monastère ou d’une forteresse. Les habitants de ces villes étaient alors des artisans ou des domestiques au service du comte ou de l’abbé. Quant aux échanges économiques, ils se faisaient presque totalement en nature.
Le XIe siècle va donc voir la réapparition de l’argent monnaie et l’extension, l’intensification des échanges commerciaux. Il faut dire que les siècles précédents, les attaques musulmanes puis vikings avaient fortement compromis, voir annihilé toute velléités commerciales, notamment dans le domaine maritime. L’éloignement, voir la fin des périls représentés par les conquérants musulmans et les Vikings devait donc s’accompagner d’un changement dans le mode de vie.
La campagne ne devient pas la seule source de subsistance, les échanges se font à nouveau et, logiquement, la monnaie fait son grand retour. Aux artisans des villes, s’ajoutent désormais les commerçants, des hommes libres payant une redevance au seigneur ce qui leur donnait droit de vendre et de s’approvisionner dans les villes. Commerce et artisanat devaient aller en augmentant, comme la population urbaine ; ils devaient également gagner leur indépendance vis-à-vis du seigneur.
Les villes du sud de la France ou d’Italie allaient connaître un renouveau urbain ultra rapide, notamment du au fait que leur « urbanité », les principales caractéristiques des cités romaines avaient laissé des traces importantes. Mais ce renouveau va s’étendre à toute la France et à toute l’Europe en moins d’un siècle.
Proches dans les faits et dans le travail, les populations urbaines étaient nettement plus soudées que les populations rurales. Surtout, elles avaient des intérêts communs, comme celui de se défaire de l’emprise seigneuriale. Ce sera le combat des bourgeois, artisans et commerçants, dans la lutte pour l’émancipation des communes, qui est le grand « combat » du XIIe siècle. En cela, la bourgeoisie va trouver un soutien non négligeable dans le souverain, qui avait, lui aussi, tout intérêt à affaiblir le pouvoir des féodaux. Les bourgeois vont ainsi acquérir plus de liberté, plus de pouvoir aussi, au point qu’en 1302, Philippe le Bel convoque des Etats généraux où étaient représentés les nobles, le clergé… et la bourgeoisie. Un nouvel ordre était né.

Henri II Plantagenêt a-t-il tué Arthur ?

Henri II Plantagenêt (1133-1189) et un trouvère.
Henri II Plantagenêt (1133-1189) et un trouvère.

Surgie des ténèbres de l’oubli par la volonté de Geoffroy Plantagenêt pour faire pendant à Charlemagne, dont les rois capétiens se réclamaient, la légende du roi Arthur est, surtout, un outil de propagande au service des rois d’Angleterre.
Mais, dans les premières versions de la légende, Arthur ne meurt pas et part pour Avalon avec sa sœur, la fée Morgane. Cette version n’arrangeait guère les affaires d’Henri II Plantagenêt qui comptait, pourtant, beaucoup sur l’histoire d’Arthur afin d’asseoir une légitimité encore fragile et fortement contestée par ses ennemis.
Alors qu’il espérait unir les Bretons et les Normands contre les Saxons, les derniers envahisseurs de la Grande-Bretagne avant Guillaume le Conquérant, les Bretons se montraient encore réticents et ne se pressaient pas sous la bannière Plantagenêt. Pourquoi une telle réserve ?
C’est que non seulement Arthur n’est pas mort, mais la légende proclame qu’il reviendra en Bretagne et reprendra la tête de son peuple. Comment Henri II pouvait-il être roi à part entière quand la moitié de son royaume attendait le retour d’un souverain du VIe siècle ?
Pour mettre fin à « l’espoir breton », Henri II fait donc écrire une nouvelle histoire d’Arthur, le Roman de Brut, version vulgarisée, tirée de l’Histoire des rois de Bretagne par Wace. Dans le Roman de Brut, qui sera la véritable base de tout le cycle arthurien, Arthur est bien emmené à Avalon mais il en est revenu et il est mort. Henri II « localise » alors Avalon qui serait l’abbaye de Glastonbury, à la frontière du Pays de Galles. En effet, Glastonbury est la traduction d’Inys Wytrin, c’est-à-dire l’île de Verre, qui est une des interprétations que l’on donne d’Avalon.
Quant à « l’espoir breton », il est mis à rude épreuve après la « découverte », en 1190, de la tombe d’Arthur et de Guenièvre, par un moine de Glastonbury. Quand la tombe est mise au jour, selon les instructions d’un moine visionnaire, on découvre enfin le squelette d’Arthur et celui de Guenièvre, portant encore sa couronne d’or. Le coup est presque fatal pour « l’espoir breton » et la maison Plantagenêt exulte : non seulement Arthur est bien mort, mais il est maintenant un personnage historique que personne ne pourra plus nier. Pourtant, la légende a la vie dure et l’on dit encore en Bretagne qu’Arthur reviendra : « Roi de jadis, roi à venir ».

Serf : le vassal du vassal

Serfs labourant leur champ (iconographie du XIIe siècle).
Serfs labourant leur champ (iconographie du XIIe siècle).

Qui a étudié l’histoire médiévale à l’école connaît le mot de serf. Un mot que l’on rattache presque automatiquement à cette période, oubliant qu’il existait un servage grec –par exemple les ilotes- ou romain et ensuite gallo-romain. C’est d’ailleurs en maintenant ce servage déjà existant que les conquérants germaniques vont faire perduré ce statu d’homme libre mais totalement soumis, d’un homme attaché jusqu’à sa mort à un seigneur tout en étant plus qu’un esclave. La différence, infime à l’époque romaine entre le serf et l’esclave ne tenant qu’au statu juridique du premier, le second n’en ayant pas puisqu’il n’était pas considéré comme plus qu’une chose. Mais si le servage a bien existé dans l’Antiquité, il n’a guère de choses  à voir avec le servage de l’époque médiévale.
C’est à l’époque carolingienne (VIIIe-IXe siècle) que le servage « moderne » s’établit définitivement en France, avec toutes les caractéristiques de cette époque. La principale est l’attachement du serf à un seigneur, laïc ou abbé, mais un attachement basé sur un hommage, ce qui était la base même de la société féodale. Pas un homme n’y échappait, du serf au grand seigneur, du comte au duc, chacun étant toujours le vassal d’un autre. Et c’est ce qu’est le serf : un vassal du vassal, chacun lié à l’autre par un échange de service. Si le noble devait fidélité et secours à son suzerain, le serf , en plus des redevances habituelles, était corvéable. Selon l’expression connu, il était même « corvéable à merci »… mais uniquement dans la théorie.
Les serfs soumis à la corvée (iconographie du XIXe siècle).
Les serfs soumis à la corvée (iconographie du XIXe siècle).

Dans la réalité, le droit coutumier va limiter, dans un sens favorable au serf, ce service rendu sur l’ensemble des terres seigneuriales. Autre différence avec le servage antique, le serf médiéval, bien qu’officiellement établi sur la tenure dite servile, donc sur des terres appartenant à son seigneur, se voyait accorder le droit, non de le léguer à ses enfants –il n’en était pas propriétaire- mais d’établir ses dernier à sa suite, ce qui, à terme, revenait à peu près au même. Une fois payé ce qui était dû au seigneur pour cette « location », il pouvait exploiter sa tenure à sa guise et en retirer tout le bénéfice.
De fait, le servage médiéval est loin du quasi esclavage pratiqué dans l’Antiquité. Et il ne perdurera guère : le renouveau économique apparu aux lendemains de l’An Mil, l’essor de la vie urbaine devaient bouleverser la donne rurale. Déjà, au XIe siècle, le servage avait quasiment disparu de Normandie et de Bretagne. La pression ecclésiale, celle du pouvoir royal feront le reste. Et lorsque le servage est officiellement aboli (1315) déjà plus, pour beaucoup, qu’un lointain souvenir.