Des Mérovingiennes aux Carolingiennes : histoires d’alliances et de puissance

Bague mérovingienne, attribuée à la reine Arégonde.
Bague mérovingienne, attribuée à la reine Arégonde.

Le rôle des femmes et la délimitation de leur sphère d’influence vont lentement évoluer au cours du haut Moyen Âge, c’est-à-dire du Ve au XIe siècle. Et le jeu des mariages ou l’apparition de certains titres permettent d’interpréter cette évolution.
Longtemps les historiens, et avec eux le commun, ont gardé l’image d’un haut Moyen Âge sanglant -l’épisode de Frédégonde et de Brunehaut en témoigne-, encore totalement barbare et ne laissant aucune place aux femmes. Certes, les rois ou la noblesse vivaient encore selon les règles des anciennes tribus germaines, mais c’est l’idée même d’une société où la femme ne tiendrait aucun rôle qui pourrait paraître rétrograde. Aussi, de plus en plus d’historiens se penchent sur le sujet, à savoir la place des femmes à l’époque mérovingienne et carolingienne : une recherche qui bouleverse les idées reçues.
An 476 : l’Empire romain d’Occident est désormais entièrement aux mains des barbares venus de Germanie. Les  Burgondes, Wisigoths ou Francs qui déferlent sur la Gaule sont bien des barbares… tels que les voyaient les auteurs gallo-romains du Ve siècle ; mais plus que de brûler et d’occire à tour de bras, ils ont introduit un autre système de pensée en Gaule, une société et une hiérarchisation différentes.
Les premiers témoignages que nous ayons sur les tribus germaines sont à mettre au crédit d’auteurs tels que César ou Tacite, au Ier siècle, qui ont observé un communautarisme très fort. En effet, les décisions, y compris celles concernant une expédition guerrière, étaient prises par un conseil regroupant toutes les familles, parmi lesquelles se trouvaient des femmes. À l’origine, il semblerait même que la succession se faisait par les femmes et ce n’est qu’après que ces tribus soient entrées en contact avec l’Empire romain -notamment sur le limes- et lorsque la guerre se révélera être leur principale ressource que la primauté masculine émergera. Mais cela n’empêchera pas les femmes d’avoir encore un certain rôle politique. En effet, lorsqu’un chef de tribu mourait en laissant un enfant pour héritier, c’est sa mère qui assurait la continuité du pouvoir jusqu’à ce que son fils soit en âge de diriger les guerriers. Ainsi, lorsque le roi des Ostrogoths, Théodoric le Grand meurt en 526, son petit-fils, Athalaric, n’a que dix ans. C’est donc Amalasonte, la mère du jeune prince, qui assure la tutelle de l’enfant. Par contre, quand, après la mort prématurée d’Athalaric, en 534, Amalasonte tente de conserver le pouvoir, les guerriers n’ont aucun scrupule à l’évincer. Il est donc clair que les femmes n’ont alors de pouvoir officiel qu’avec « l’excuse » de la régence.
Brunehaut : une politique visionnaire
De la même façon, la célèbre reine Brunehaut gouvernera l’Austrasie durant la minorité de son fils Childebert II puis, après l’empoisonnement de ce dernier, durant celle de ses petits-fils Théodebert II et Thierry II. Mais plus qu’une régente, Brunehaut va se révéler une véritable visionnaire politique. En effet, toute son action auprès de Thierry II -sur lequel elle a tant d’influence que l’on pourrait parler du règne de Brunehaut plutôt que de celui de son petit-fils- tendra à affirmer l’autorité royale sur l’ensemble du monde franc. Une conception unitaire et, il faut bien l’avouer, autoritaire du pouvoir qui s’opposera aux ambitions de l’aristocratie franque ; une conception sans doute trop avancée en ces temps d’anarchie…
Si Brunehaut a échoué en tentant de gouverner -presque- directement, il est un autre aspect du pouvoir que les Mérovingiennes ne négligeront pas, notamment Frédégonde et Brunehaut -encore. En effet, l’influence qu’elles exerceront sur leurs maris respectifs va engendrer une des périodes les plus sanglantes de l’histoire de France.
Tout commence lorsque Sigebert, petit-fils de Clovis, épouse une jeune et belle princesse wisigothe, Brunehaut -dont on a parlé plus haut. Chilpéric, cadet de Sigebert et roi de Neustrie, en conçoit une si grande jalousie qu’il décide simplement de faire de même : il répudie sa première femme, écarte sa concubine -une certaine Frédégonde- et épouse Galswinthe, la propre sœur de Brunehaut. Mais Chilpéric aimait nettement plus les « grands trésors », selon Grégoire de Tours, que lui avait apporté ce mariage, que la mariée elle-même. Peu scrupuleux et peut-être influencé par sa maîtresse, Chilpéric fait assassiner la malheureuse Galswinthe, ce qui lui permet de garder Frédégonde, qu’il épouse peu après… ainsi que les biens que sa femme avait apportés en dot.
Mais c’était compter sans l’influence de Brunehaut sur son mari qui, poussé à la vengeance par la jeune femme, lance ses troupes contre Chilpéric. Vont s’ensuivre plus de trente ans de rivalité, ponctués de meurtres, d’empoisonnements et de guerres entre les deux reines sanglantes, Brunehaut et Frédégonde.
Le jeu des alliances
Comme a pu le suggérer l’épisode de Brunehaut et de Frédégonde, l’assise du pouvoir par voix de mariage n’est pas une évidence à la fin du VIe siècle. Pourtant, c’est par ce système que les tout premiers mérovingiens vont construire leur pouvoir.
En effet, au début de l’époque mérovingienne, on constate que les relations d’alliance se définissent, selon l’historienne Régine Le Jan, « sur un système d’échanges complexes alliant pratiques exogamiques (c’est-à-dire mariages hors de la tribu, du clan) et renouvellement d’alliance ». Les familles royales s’alliaient par le biais du mariage afin d’assurer un équilibre entre les peuples. Ainsi, les rois mérovingiens du début du VIe siècle, épousent-ils des princesses thuringiennes, burgondes, wisigothes ou lombardes et donnent leurs propres filles ou sœurs à des souverains ostrogoths, wisigoths, lombards.
Dès la seconde moitié du VIe siècle, considérant sans doute que leur autorité est solidement assise, les souverains mérovingiens se sentent autorisés à épouser des femmes de l’aristocratie et même des « non-libres » comme Austregilde, Frédégonde, Nanthilde ou Bathilde, brisant ainsi les règles de l’alliance dont ils sont censés être les garants. Des quatre fils de Clotaire, par exemple, seul Sigebert optera pour le vieux système d’alliance exogamique en épousant Brunehaut, fille du roi des Wisigoths Athanagild. Caribert et Chilpéric, quant à eux, épouseront -en premières noces- des femmes de l’aristocratie franque (Ingoberge et Audovère) et Gontran passera de concubine en concubine.
Mais si les rois eux-mêmes ne semblaient pas faire la distinction entre les épouses issues de maisons royales et les autres, il n’en est pas de même des chroniqueurs. Ainsi, il apparaît que Brunehaut est désignée, dès le début, sous le titre de reine -à la rigueur de princesse-, alors que les épouses non-libres des Mérovingiens ne l’obtiennent qu’après avoir donné une descendance. Frédégonde, par exemple, est désignée sous le terme d’épouse de Chilpéric et n’obtient le titre de reine qu’après la naissance de son premier fils.
On voit clairement ici l’importance de la maternité dans le statut de la femme, situation que l’on retrouve dans la société germanique originelle.
En effet, si, selon la loi germanique, l’homme a une prééminence certaine sur la femme dans le mariage -prééminence d’abord dans le domaine sexuel puisque la polygamie est autorisée pour les hommes et que l’adultère féminin est prohibé, essentiellement pour des raisons simples de légitimité- le statut de la femme apparaît très clairement dans les cas d’offenses à payer. Chez les Germains, comme chez les Scandinaves d’ailleurs, existait un système permettant de payer pour racheter une offense, une blessure, un meurtre même, système que l’on pourrait comparer aux « dommages et intérêts » modernes. Et il apparaît que serrer le bras d’une femme, ce qui constitue chez les Germains une grave offense, donne lieu à un dédommagement plus important que si l’on a blessé gravement un homme. L’amende pour le meurtre d’une femme est égale à celle à payer pour l’assassinat d’un homme (200 sous). Mieux encore : si la femme tuée était en âge d’être mère, le dédommagement s’élève à 600 sous et à 800 si elle était enceinte !
La légitimation dynastique
La femme a donc un grand rôle comme mère ou comme future mère, mais, en tant que femme, elle sera longtemps assujettie à un homme : d’abord son père puis son mari et tous les hommes de la famille si son époux meurt. Mais dans une société où la force guerrière joue un rôle si essentiel, la position des hommes et des femmes ne peut qu’être inégale. Et si même les plus énergiques des femmes du haut Moyen Âge se sont, un jour ou l’autre, inclinées devant la force d’un homme, cela n’a cependant pas empêché les femmes d’exercer un certain pouvoir, comme on l’a vu pour les Mérovingiennes.
À l’époque carolingienne, alors que la royauté a repris le bon vieux système des alliances « utiles », les femmes ont surtout, selon Régine Le Jan, « légitimé le pouvoir exercé par les hommes de leur famille ». Le mariage entre personnes de même condition contribuait nécessairement à légitimer ce pouvoir, « la mère transmettant à ses enfants la noblesse de sa propre famille » et bien sûr les droits l’accompagnant.
Dans les familles royales de l’époque carolingienne, le rôle -et donc le pouvoir- de la femme va plus loin, est ancré plus profondément. La raison tient tout d’abord au fait que les rois carolingiens étaient sacrés et que cette légitimité de personne sacrée venait automatiquement de leur filiation. En effet, un roi est roi non seulement parce qu’il a été couronné, non seulement parce qu’il a reçu l’onction, mais surtout parce qu’il est le fils du roi précédent ! Un fait que l’on traduira plus tard par la formule :
-Le roi est mort, vive le roi !
Voilà qui explique l’importance des origines paternelle… et maternelle.
Parallèlement à cette évolution dans les mentalités, il apparaît que la reine est désormais étroitement associée au trône et à cet aspect sacré du roi. Deux changements, la légitimation dynastique et l’association de la reine, qui apparaissent pour la première fois avec l’avènement de Pépin le Bref : en effet, le Pippinide sera béni et oint en même temps que son épouse, la reine Berthe au grands pieds. Ainsi, dès le début et bien qu’issue de l’aristocratie, la dynastie pippinide assoie doublement son pouvoir, au point de le rendre inaliénable.
Bien que de haute ascendance, bien que sacrés, les premiers carolingiens vont mettre en place une politique d’alliance qui doit favoriser l’assise de leur pouvoir à l’intérieur de leurs frontières. C’est pourquoi ils développent tout d’abord une politique d’alliance avec l’aristocratie de leur royaume (hypogamie). Parallèlement, ils restreignent les mariages de leurs propres filles, afin de ne pas morceler le domaine royal. Cette double politique va admirablement servir les premiers souverains carolingiens qui constituent ainsi un solide réseau familial, permettant d’assurer le trône, par la fidélité des grands du royaume, en même temps que la paix sociale. Ce n’est qu’à la fin de la dynastie carolingienne que l’on voit apparaître des reines issues de famille royales voisines. Mais, à ce moment, le trône paraît solide et, surtout, les Carolingiens règnent sur toute l’Europe : toute alliance n’est donc plus qu’une affaire de famille…

Les « rois fainéants » : la fin d’une époque

Pierre tombale de Childéric II (v.653-675).
Pierre tombale de Childéric II (v.653-675).

Un souverain indolent, allant de palais en palais dans un chariot traîné par une pair de bœufs : l’image est connue de tous, c’est celle d’un de ces fameux «  rois fainéants ». Mais si tout le monde connaît l’image populaire, qu’en est-il de l’histoire véritable ? Qui furent vraiment ces rois fainéants, symboles d’une dynastie –celle des Mérovingiens- sur le déclin ?
Clovis II, Clotaire III, Childéric II, Thierry III, Clovis IV, Childebert III, Dagobert III, Chilpéric II et, enfin, Thierry IV : de 639 à 711, pas moins de neuf souverains se sont succédés sur le trône de Francie. Et le premier d’entre eux, Clovis II, fils du célèbre Dagobert (le roi de la chanson) n’a rien d’un incapable. Alors que Dagobert, qui fut un grand roi, avait «  officialisé » la séparation entre Francs orientaux et Francs occidentaux en léguant à l’un de ses fils le royaume d’Austrasie alors que l’autre hérité de ceux de Neustrie et de Burgondie, Clovis II va, au terme d’un règne de près de vingt ans, recréer l’unité du royaume. Une unité qui sera ensuite promulguée par les Carolingiens et qui permettra la création d’un empire, celui de Charlemagne. Clovis II ne fut donc pas un  « petit roi » et, pourtant, c’est bien avec lui que commence la «  geste » des rois fainéants.
« Souillé de toute espèce d’impureté, séducteur de femmes, abandonné à la gourmandise et à l’ivrognerie, il périt d’une mort misérable. » L’épitaphe est due à la plume d’un chroniqueur de l’époque. Un jugement parfaitement contestable, on l’a dit, et qui sera repris pour tous ses successeurs. Un  jugement d’autant plus contestable que c’est grâce à lui, à l’unité retrouvée, que le royaume de Francie survivra sous le règne de derniers mérovingiens. Mais ces derniers auront à lutter –ce qu’ils ne feront d’ailleurs que très peu, n’en ayant pas les moyens- contre un nouveau danger : la montée en puissance d’une certaine aristocratie. Fille de la noblesse franque et des vieilles familles sénatoriales gallo-romaines, cette aristocratie va profiter de la faiblesse grandissante des derniers «  rois chevelus », l’autre nom des Mérovingiens.
Lorsque Clovis II meurt, son fils et héritier, Clotaire III n’a que cinq ans. Les quatre derniers souverains de la dynastie seront également mineurs en héritant du pouvoir. De ce fait, les leudes –la noblesse- aura beau jeu d’imposer sa loi. Et contre ce danger, va s’élever une autre autorité, celle des maires du palais. Parmi ceux-ci, une véritable dynastie de dirigeants apparaît. Déjà, à l’époque de Clotaire II (584-619), lorsque le rien de Neustrie, Brunehaut, avait montré quelques velléités d’indépendance et de conquête, un

Un roi fainéant d'après l'imagerie populaire (iconographie du XIXe siècle).
Un roi fainéant d’après l’imagerie populaire (iconographie du XIXe siècle).

noble austrasien s’était fait remarqué par son attachement au roi de Neustrie. Pépin de Landen, dit Pépin l’Ancien, était devenu maire du palais d’Austrasie, c’est-à-dire gouverneur. Son petit-fils, Pépin le Jeune ou de Herstal étendra sa charge à la Neustrie et à la Burgondie, de même que ses deux fils, Grimoald et… Charles Martel. Une dynastie qui avait donc tout intérêt à profiter de conflits né de la jeunesse des derniers Mérovingiens.
Point de fainéantise ou de décadence dans tout cela : juste un désordre et une jeunesse qui servira admirablement les ambitions des Pippinides (la dynastie des fils de Pépin). Quant à la légende qui entoure les derniers fils de Clovis, elle est essentiellement le fait d’historiens de l’époque carolingienne. Il est fort probable qu’il ne s’agisse alors que de propagande. C’était se donner une caution supplémentaire, une justification au changement dynastique (effectif avec Pépin le Bref) envers l’histoire mais également envers les nobles du royaume.

Les fiers seigneurs des Baux

Médaille du Roi René (1409-1480).
Médaille du Roi René (1409-1480).

"Race d’aiglons, jamais vassale" : telle était la devise des seigneurs des Baux, une des familles les plus importantes de l’histoire de Provence ; une famille qui prétendait au titre de comte de Provence ; une famille qui faisait remonter sa lignée au roi-mage Balthazar, dont elle portait l’étoile sur son blason.
Le mariage, en 1120, d’Etiennette de Gévaudan, dernière représentante de la famille de Boson, avec Raymond des Baux allait entraîner pas moins d’un demi-siècle de conflit entre les seigneurs des Baux et les comtes de Provence, dont ils disputaient le titre. De fait, plus qu’une querelle de seigneurs, ce conflit sera également celui des princes catalans contre les empereurs germaniques, ces derniers soutenant les prétentions des seigneurs des Baux. Arles sera prise par les comtes de Provence ; la citadelle des Baux elle-même tombera aux mains des princes catalans… sans pour autant décourager totalement les seigneurs des Baux, certains de leur bon droit. Des seigneurs qui, d’ailleurs, ne cesseront de revendiquer leur droit au comté ou au moins à l’indépendance… jusqu’à extinction complète de la lignée. A la mort de la dernière princesse des Baux, Alix, la seigneurie tombera dans l’escarcelle des comtes de Provence, alors personnifié par le fameux roi René, qui en fit don à son  épouse, Jeanne de Laval. La promesse avait été tenue et les seigneurs des Baux n’avait jamais été vassaux.

Ratisbonne, cité d’empire

Foire dans une importante cité d'échange au Moyen Âge (détail d'une gravure).
Foire dans une importante cité d’échange au Moyen Âge (détail d’une gravure).

Connu sous le nom de Radaspona, cet ancien établissement celtique sera, dès l’époque romaine, un élément important du limes et un centre d’échanges avec la Germanie. De fait, durant plus de vingt siècles, cette cité allait avoir un rôle politique autant de commercial essentiel. Abandonnée par le IIIe légion romaine au début du Ve siècle, elle devient la première capitale de la Bavière et la résidence des ducs Agilolfinges. Sous Théodon III, elle est aussi au cœur de l’œuvre de christianisation de la région et c’est auprès du tombeau de saint Emmeran, missionnaire assassiné au VIIIe siècle, qu’une abbaye sera érigée. Saint Boniface fera ensuite de la cité un évêché (739).
Ratisbonne, dont Louis le Germanique avait fait sa capitale au IXe siècle, recevra de Frédéric Ier Barberousse d’importantes franchises (1189), capables de générer encore plus d’attractivité. Devenue ville impériale en 1245, Ratisbonne va connaître une véritable apogée commerciale au XIVe siècle, notamment grâce à l’important trafic fluvial sur le Danube. L’épopée des hussites, au Xve siècle, avait quelque peu enrailler son potentiel commercial mais la cité bavaroise demeurait un haut-lieu de réflexion religieuse.
C’est d’ailleurs là, qu’au XVIe siècle, en pleine Réforme, Melanchthon et Bucer, ainsi que les autres participants à la Diète de Ratisbonne, tentèrent, en vain, de mettre en forme un compromis entre catholicisme et protestantisme -un compromis connu sous le nom d’intérim de Ratisbonne.
En juin 1630, Ferdinand II convoqua à Ratisbonne une diète d’empire où il espérait faire l’union de l’Allemagne contre la France et la Suède et faire nommer son fils roi des Romains. L’action habile des négociateurs français devait faire échouer ce projet. Mais la ville conservait son statu de centre politique. De fait, c’est à Ratisbonne que devait se tenir toutes les diètes d’empire entre 1663 et 1806.

Les Hauteville : des princes méditerranéens

Venus des brumes du Nord, les Vikings vont, en quelques années, étendre leurs conquêtes au Grœnland, à la Russie, allant même jusqu’aux portes de Constantinople, puis aux îles anglo-saxonnes jusqu’à atteindre les rives françaises et a y fonder une dinastie. Mais loin de se satisfaire de la « conquête » française, les Normands, sans doute aiguillonnés par un incontrôlable sens de l’aventure, vont se plonger, au XIe siècle, dans l’aventure italienne et sicilienne. Parmi ces aventuriers, cependant, une famille va rapidement se détacher de toutes les autres, au point d’engendrer une dynastie qui sera appelée aux plus hautes fonctions : les Hauteville.
De l’arrivée en Pouille au royaume de Sicile, des premières armes aux fastes de la cour la plus prestigieuse d’Europe puis à leur extermination, l’histoire des Hauteville est digne d’un roman…

Février 1194 : Tancrède, seigneur de Lecce et roi de Sicile depuis 1190, meurt subitement. Le trône, convoité par Henri VI, l’empereur germanique, est désormais aux mains d’un enfant, Guillaume III. À la fin de l’année, Henri VI s’est emparé de Palerme et, le jour même de Noël 1194, se fait couronné roi de Sicile. La régente Sybille, ses enfants ont été sommés d’assister à la cérémonie. Ils voient le petit Guillaume III porter lui-même -suprême humiliation- la couronne des rois de Sicile, le fameux kamelaukion, à celui qui vient de le déposséder… Peu après, Guillaume sera châtré et aveuglé avant d’être enfermé à tout jamais dans les geôles impériales. La Sicile n’entendra plus jamais parlé de celui qui fut le dernier représentant d’une dynastie à nulle autre pareille : les Hauteville. Tombée sous la coupe du Hohenstaufen, l’île s’apprête à vivre ses années de martyre…

Le « miracle normand »

Tout a commencé en Pouille, au sud de l’Italie, une région séparée de l’empire byzantin par la mer Adratique et qui supportait difficilement sa mainmise -sous forme d’une taxation, fort lourde au demeurant. Mélès, un seigneur du cru, après une première tentative de soulèvement contre le pouvoir impérial et un premier échec, décida donc de faire appel à des mercenaires normands.
Les chroniques rapportent que la prise de contact se fit lors d’un passage de chevaliers normands en route vers Jérusalem ; à moins qu’elle n’ait eu lieu lors de leur retour comme le certifie la chronique d’Aimé du Mont-Cassin (XIe siècle) :
Avant la millième année écoulée depuis que le Christ, Nostre-Seigneur, prit chair de la Vierge Marie, apparurent dans le monde quarante vaillants pèlerins. Ils venaient du Saint-Sépulcre de Jérusalem où ils avaient adoré Jésus-Christ. Et ils se rendirent à Salerne qui était assiégée par les Sarrasins et se trouvait en si mauvaise situation qu’elle pouvait se rendre […]. Ils allèrent trouver le sérénissime seigneur Guaimar, qui gouvernait Salerne en bonne justice. Ils le prièrent de leur donner des armes et des chevaux […]. Ils attaquèrent les Sarrasins et en tuèrent beaucoup…
Les Normands, malgré les supplications de la population ne voulurent pas rester mais il ne fait pas de doute qu’à leur retour en Normandie ils durent parler de la richesse et de l’instabilité de ce pays qu’ils avaient traversé, ce qui en faisait une proie toute désignée. En effet, originellement soumise aux princes lombards, l’Italie du sud -soit la Pouille, la Campanie, la Calabre et les principautés de Salerne, Capoue, Benevent- était sous obédience byzantine, ce qui ne convenait guère à la papauté ni, on l’a vu, aux Lombards. La région devait également supporter les attaques récurrentes des Sarrasins, bien installés en Sicile. Aussi, lorsque Mélès et un envoyé de Guaimar de Salerne se rendirent en Normandie, où ils ne cessèrent de vanter « la fertilité de la Pouille », ils recrutèrent sans trop de mal une troupe de mercenaires conduite par un certain Osmond. D’autant plus facilement d’ailleurs que, selon Orderic Vital, cet Osmond était alors sous le coup d’une condamnation pour meurtre… ce qui ne l’empêcha nullement de recueillir la bénédiction papale pour lui et ses hommes.
Certes, l’arrivée du « miracle normand » allait entraîner cette année-là (1017) une série de victoires… mais les mercenaires devaient finir par plier devant l’énorme contingent byzantin qui mâta la révolte dès l’année suivante. Peu importe pour les Normands : ils avaient désormais un pied en Italie.
Cet épisode initia un regain de désordre dans toute la péninsule et il semble qu’on fit alors appel aux Normands de tous côtés, des Byzantins au pape. N’étaient-ils pas, selon Aimé du Mont-Cassin, « une grande multitude de peuples, gens très vigoureux et forts » ? Ils déferlèrent donc sur le pays…
Combien étaient-ils ? Sans doute quelques milliers en fait. Mais ces guerriers, rebelles au droit féodal et à l’autorité du duc de Normandie, cadets de famille pour la plupart, avaient acquis des techniques de combat alors inconnues ou mal connues des Italiens comme des Byzantins, ce qui explique, selon Villars, leur force militaire.

Les premiers établissements normands

Parallèlement à cette véritable déferlante mercenaire, un premier établissement normand avait lieu. En effet, lors de son arrivée en Pouille, le frère du fameux Osmond, Rainolf, s’était mis au service du prince de Naples, alors à couteaux tirés avec celui de Capoue. Il acquit terres et titres et épousa même la sœur du Napolitain, ce qui ne l’empêchera pas, quelques années plus tard, de passer à l’ennemi puis, du service du prince de Capoue, à celui de Salerne. Un manque évident de conscience qui allait cependant lui permettre d’acquérir toujours plus de terres, de titres et d’honneurs et de mettre sur pied son propre contingent normand.
Alors que Rainolf et ses hommes étaient au prince de Salerne, les Byzantins montèrent une grande expédition contre les Sarrasins installés en Sicile, expédition qu’ils confièrent à des mercenaires ou aux Apuliens et aux Calabrais qui leur étaient soumis. Le seigneur de Salerne, pour sa part, se défit de quelques trois cents Normands, parmi lesquels trois frères, Guillaume, Dreux et Onfroi de Hauteville, arrivés depuis peu de Normandie.

Les fils de Tancrède

L’aventure sicilienne, bien qu’elle se solda par la prise de Syracuse, exacerba rapidement la volonté d’indépendance de ces contingents ; une volonté d’indépendance qui n’était sans doute pas sans rapport avec le manque d’empressement des Byzantins à payer leurs troupes… Guillaume et ses frères, comme d’ailleurs la plupart des Normands, quittèrent donc le service des Byzantins pour entrer à celui des Apuliens, en pleine révolte. C’était pour eux l’occasion de se tailler un fief. Ils s’emparèrent ainsi de Melfi, Venosa, Ascoli et Navello, « chassèrent les Byzantins de presque toute la Pouille » puis se retournèrent contre les seigneurs apuliens qui avaient fait appel à eux et qui se retrouvèrent vite dépouillés.
En 1043, les Normands étaient bien établis en Pouille et leur chef, Guillaume Bras-de-Fer -surnom acquis lors de l’expédition sicilienne-, qui avait fait de Melfi sa capitale, distribua les fiefs et fit de ses compagnons ses vassaux. Et si Guillaume reconnaissait l’autorité du prince de Salerne, cette suzeraineté restait toute théorique…
Les Hauteville étaient les fils de Tancrède, un petit baron -Orderic Vital évoque même un « homme de rang médiocre »- du Cotentin, que l’on retrouve, n’en déplaise à Vital, dans l’entourage du duc Robert de Normandie. S’il n’était ni grand ni puissant seigneur, Tancrède de Hauteville avait cependant pris la peine d’assurer son lignage en engendrant, à l’occasion de ses deux mariages, un nombre conséquent de fils. On en compte pas moins de douze ! On peut donc comprendre que certains d’entre eux aient désiré se tailler un domaine loin du modeste fief familial…

Duc et maître des comtés normands d’Italie

En 1046, la mort de Guillaume Bras-de-Fer, qui contrairement à son père n’avait pas pris le temps de perpétuer son nom, amena Dreux à lui succéder sous le titre de « duc et maître des comtés normands d’Italie, des Pouilles et de Calabre ». Tout un programme… Et en effet, sous son autorité, la puissance normande ne cessera de grandir.
Un autre frère vint à propos les rejoindre : Robert, surnommé Guiscard, le Rusé. Trop tard, selon Dreux, qui ne lui accorda que la forteresse de la Roche Saint-Marc, en Calabre, avec le droit de se tailler un fief à la force de l’épée. En fait de fief, Robert en fut bientôt réduit à piller et à voler. Et sans doute serait-il resté un pauvre brigand si, en 1051-1052 environ, il n’avait épousé une dame Aubrée de Buonalberto, héritière d’une modeste seigneurie d’où Robert va lancer la conquête de la Calabre.

La réaction anti-normande

C’en était trop pour ceux qui, jadis, se disputaient l’Italie et qui voyaient soudain émerger le pouvoir des Normands. Un pouvoir qu’ils avaient eux-mêmes contribué à créer d’ailleurs. Les Grecs et les Lombards donc s’unirent pour lancer une première contre-attaque, en 1051, qui, si elle se solda par la mort de Dreux, ne servit qu’à unir plus profondément les Normands, bien décidés à faire cause commune dans cette affaire. L’année suivante, c’était l’alliance du pape -alors Léon IX- et de l’empereur germanique qui s’attaquait aux Normands… sans plus de succès. La situation se révéla même pire, puisque Léon IX se retrouva prisonnier d’Onfroi -qui avait succédé à Dreux- jusqu’en 1054. On peut aussi comprendre, à la lecture de ces événements, que Guillaume le Conquérant ait eu toutes les peines du monde à se concilier la papauté…
Les autres tentatives pour bouter les Normands hors d’Italie échouèrent lamentablement, si bien que le Saint-Siège décida bientôt de faire de cet ennemi un allié.
Le schisme d’Orient, qui en 1054, sépara définitivement les Églises d’Occident et d’Orient, allait faire des élections pontificales une lutte d’influence et de pouvoir sans précédent et l’occasion pour l’empereur germanique de s’immiscer toujours plus dans la politique papale. Certains refusant cette mainmise impériale, les antipapes fleurirent durant les premiers temps du schisme et notamment en 1058, année où le pape Nicolas II eut l’idée de contrebalancer l’influence impériale par le soutien des Normands, installés au sud de la péninsule. Rentrés en grâce, ces derniers allaient être rapidement récompensés : en 1059, Nicolas II investissait Robert Guiscard du duché de Pouille -Onfroi était mort l’année précédente- et Richard d’Aversa, un neveu de Rainolf, de la principauté de Capoue. Pour les Normands, le changement était de taille : confirmés par la papauté, ils devenaient seigneurs légitimes et donc indéboutables sous peine d’excommunication… Restait à asseoir leur autorité, dans le duché même.

Le « règne » de Robert le Rusé

Bien qu’officiellement investit d’un duché, dont il avait d’ailleurs honteusement spolié ses neveux -les fils d’Onfroi- Robert Guiscard dû dès lors travailler à faire respecter son autorité de duc. Et comme les fils de Rollon en Normandie, il s’appuya sur un strict système féodal… qu’il eut souvent à faire respecter les armes à la main. En effet, venus en Italie pour échapper à la trop grande autorité des ducs de Normandie, les anciens mercenaires, loin de conserver leur indépendance, se voyaient à nouveau soumis au genre de système qu’ils avaient voulu fuir… C’est donc d’abord contre eux et contre sa propre famille que Robert eut à combattre : contre les fils d’Onfroi, Abélard et Herman, qui réclamaient leur héritage ; puis contre ses quatre frères, Mauger et Geoffroy, qui ne se révoltèrent que pour la forme, et surtout Guillaume et Roger, le premier n’étant qu’un sombre brigand et le second un ambitieux au même titre que Robert.
Quelques années suffirent à Robert Guiscard pour mettre ses vassaux au pas et, malgré deux ou trois révoltes endémiques, il assit assez sûrement son autorité sur les Pouilles et la Calabre. Restait à conquérir Salerne, toujours sous l’autorité d’un prince lombard, Gisolf, fils de Guaimar IV. Une ambition qu’il partageait avec Richard de Capoue d’ailleurs… Et les deux hommes vont user, à peu de choses près, de la même politique : le lien familial. Richard de Capoue épousa donc une nièce de Gisolf et Robert, après avoir répudié Aubrée sous prétexte d’un lointain cousinage, épousant, en 1058, la sœur du Lombard, Sykelgaite. Une union qui était pour Robert nettement plus prestigieuse que la précédente puisqu’elle ferait de ses fils les descendants des rois lombards…
Gisolf, qui avait consenti à ces unions pour se protéger des ambitions normandes, en fut pour ses frais. Ce n’est cependant qu’en 1076, soit près de vingt ans plus tard, que Robert, enfin pleinement assuré de son autorité de suzerain et après avoir expulsé totalement les Byzantins de leurs possessions de Bari et de Brindisi, se lança dans la conquête de Salerne. Un siège de six mois à peine eut raison de la résistance de Gisolf…

La Sicile, perle de la Méditerranée

Pendant que Robert Guiscard assurait la dépendance de l’Italie du sud, Roger, son frère, se lançait dans la conquête de la Sicile. Tout avait commencé exactement de la même façon…
Depuis deux siècles environ, l’ancienne perle de la Grande Grèce était aux mains des Sarrasins. Trois émirs se partageaient l’île ou plutôt se la disputaient, jusqu’à ce que l’un d’eux, inconscient du danger, fasse appel à ces mercenaires normands qui avaient si « bonne » réputation.
Roger de Hauteville se présenta donc avec une centaine de chevaliers et l’émir, peut-être un peu prophète, lui promit « l’île tout entière pour prix de [son] assistance ». Il n’en fallait pas plus pour que Roger et ses hommes débarquent, en 1060. Ils attaquèrent et ravagèrent Messine à deux reprises. Un prélude qui leur permit surtout de constater l’étonnante richesse de l’île.
La même année, Roger revenait pour une troisième expédition, accompagné cette fois de son frère Robert Guiscard : Messine devint possession normande, ainsi que tout le Val Demone, au nord-est de l’île. Jusqu’en 1071 cependant, la conquête de Roger stagna, se limitant à quelques coups de main sans grande conséquence.
En 1071, Robert Guiscard étant enfin, après la prise de Bari, débarrassé des Byzantins, avait tout loisir d’aider un peu plus son frère, toujours accompagné d’un contingent ne dépassant guère la centaine de chevaliers. Des bateaux furent armés, des hommes équipés et, pour la seconde fois, Guiscard débarqua en Sicile. L’assaut de Palerme, la principale cité sarrasine, dura pas moins d’un an mais, en 1072, les garnisons musulmanes cédaient enfin, livrant la majorité de l’île aux Normands. Robert, aîné et suzerain de Roger pour ses pauvres possessions calabraises, garda Palerme, Messine et tout le Val Demone ; Roger, devenu comte de Sicile, gardait le Val di Mazara et… ce qui était encore à conquérir !

Le rêve byzantin de Robert Guiscard

Pendant que Roger taillait tant bien que mal son fief en Sicile, Robert Guiscard, de retour en Pouille, tournait ses regards vers l’Orient, vers Constantinople. Folie, ambition démesurée pourrait-on dire. Mais l’empire byzantin était alors au plus mal. D’ailleurs, Guiscard n’avait-il pas récemment bouté les Byzantins hors d’Italie ? Attaqué par les Turcs, les Sarrasins, les Normands, l’empire d’Orient voyait son influence diminuer comme peau de chagrin. Les Russes n’étaient-ils d’ailleurs pas venus jusque sous les murs même de Constantinople ? Une telle déliquescence était à mettre avant tout sur le compte des luttes de pouvoir et de l’instabilité de ce pouvoir -on vit défiler pas moins de quinze empereurs en cinquante-cinq ans !
Depuis 1067, la couronne impériale d’Orient était sur la fragile tête de Michel VII Doukas. Et, comme pour Salerne, Robert Guiscard avait opportunément avancé ses pions : il avait en effet marié une de ses filles, Hélène, à l’héritier de la couronne byzantine, union que Doukas avait acceptée… dans l’espoir de se protéger des Normands qu’il sentait potentiellement dangereux.
Le renversement de Michel VII ne sera qu’un prétexte comme un autre pour justifier l’entrée en guerre de Guiscard et le débarquement de ses troupes en 1081 -avec la bénédiction papale. Une chose, cependant, n’avait pas été prévue par le duc de Pouille : après seulement quelques semaines, le rebelle byzantin avait été remplacé par un général, descendant d’une grande famille de l’empire. Alexis Comnène avait reconstitué une armée digne de ce nom et, surtout, avait noué des alliances fort utiles, notamment avec l’empereur germanique et Venise. À peine débarqué, Robert Guiscard et son fils Bohémond écrasèrent littéralement les troupes byzantines. Constantinople, sans défense, était à portée de main… quand le duc de Pouille apprit l’invasion de ses États par l’empereur germanique. Le rêve byzantin s’envolait, pour un temps seulement mais plus jamais les Normands n’auraient de meilleure occasion…

Tant que tu combattras pour Dieu…

Le Basileus, Alexis Comnène (1058-1118).

L’aide de l’empereur du Saint Empire romain germanique, on s’en doute, n’avait pas été gracieux : non seulement il avait été grassement payé par le nouveau basileus mais il servait également son intérêt propre. En effet, à travers Guiscard, il touchait le pape, Grégoire VII, à qui il rêvait de faire payer l’humiliation subie à Canossa, quelques années plus tôt. L’épisode byzantin faisait donc partie de sa vengeance, de même que la prise, en 1084, de Rome et la désignation d’un anti pape. Ainsi et plus par la volonté de l’empereur germanique que par la leur, les Normands de Pouille, de Calabre et de Sicile allaient devenir les plus sûrs soutiens du pape.
L’empereur l’ayant ouvertement attaqué, Guiscard décida de réagir avec vigueur : une fois ses États stabilisés et les seigneurs félons, ralliés à l’empereur châtiés, il rassembla une armée de 30 000 hommes qui marcha sur Rome. L’armée impériale fut balayée, le pape, réfugié au château Saint-Ange, libéré et Rome ravagée par la colère des Normands. Une victoire qui inspira à Grégoire VII une lettre au duc de Pouille, où il était entre autre écrit :
Tant que tu combattras pour Dieu et pour le vicaire de saint Pierre, aucune main mortelle ne pourra résister à ta force…

Ci-gît Guiscard

Il n’en fallait pas plus pour galvaniser Robert Guiscard qui, à peine revenu dans ses États, décida de reprendre la conquête byzantine. Il fit donc voile, en cette même année 1084, sur Corfou, tenue par les Grecs et leurs alliés vénitiens : l’île fut décimée. Ralenti dans sa campagne, il ne put cependant dépasser la Céphalonie où, atteint par la malaria, il décida d’établir son camp. C’est là que, le 17 juillet 1085, mourait Robert Guiscard.
Grand conquérant, il le fut sans le moindre doute. Il fut même à deux doigts de conquérir, à la force de l’épée, un empire immense, au point que l’on gravera sur son tombeau cette épitaphe :
Hic terror mundi Guiscardus
Ci-gît Guiscard, la terreur du monde.

Roger Borsa « le faible »

À sa mort, Guiscard laissait quatre fils -Bohémond, né de sa première union, Roger Borsa, Guy et Robert II Guiscard- et de nombreuses filles. Étonnamment, ce n’est pas Bohémond, son aîné, que Robert avait désigné comme héritier, mais Roger Borsa, un prince aimable, droit mais surtout très faible.
Le duc Roger, confirme le chroniqueur Romuald de Salerne, était beau, de mœurs irréprochables, d’une gloire discrète, courtois, affable, protecteur des églises, humble envers les prêtres du Christ et très respectueux envers les clercs, accueillant à tous, attaché à la paix, […] charmant et accommodant. Au point qu’il préférait […] s’imposer davantage par la douceur que par la crainte.
Des qualités dignes d’un saint mais qui, en l’occurrence, allaient plutôt desservir le nouveau duc de Pouille, incapable de résister à ses barons turbulents, à ses frères et à son oncle. En fait, Roger Borsa se fera proprement dépouillé de son autorité comme d’une bonne partie de ses fiefs et ce en un temps record : Bohémond en obtiendra certains, s’emparant par la force de ceux qu’on ne voulait point lui céder (Bari et Otrante) ; et Roger de Sicile, sous prétexte de soutenir son neveu, de l’aider à faire respecter son autorité, se fera rétrocéder toutes les possessions siciliennes du nouveau duc, ainsi que quelques places calabraises. Pas moins du quart des possessions du duc de Pouille passèrent ainsi en d’autres mains.

Le « Grand Comte » de Sicile

Roger Ier de Sicile, dit le Grand Comte (1031-1101).

En 1072, les Normands étaient loin d’avoir conquis toute la Sicile : ils n’occupaient guère que le nord de l’île, quelques places au centre et à l’ouest, dans le Val di Mazara. Le sud et les cités d’Agrigente, Syracuse et Catane étaient encore solidement tenus par les Sarrasins.
N’ayant à son service, on l’a dit, qu’un petit nombre de chevaliers, Roger comprit vite que la force seule serait parfaitement inutile. Il utilisa donc son intelligence… Exacerbant les ambitions ou les rancunes des petits émirs de l’île, il les dressa l’un contre l’autre, les amenant à se combattre les uns les autres… pour son seul profit.
Parallèlement à cela, il inaugura une politique de grande tolérance religieuse dans les cités qu’il pouvait conquérir, ce qui devait amenuiser de beaucoup le désir de rébellion. Enfin, la mort de Robert Guiscard conduisit un grand nombre d’aventuriers normands, qui voyaient le rêve byzantin s’évanouir, à s’enrôler au service du cadet. Dès lors, la conquête de l’île alla très vite et, en 1091, Roger était maître de l’île la plus riche de Méditerranée, à laquelle il ajouta la possession de Malte.
Il ne lui restait plus qu’à faire de sa conquête un État fort, capable de subsister… si possible plus longtemps que celui de son frère. Pour se faire, Roger non seulement poursuivit sa politique de tolérance religieuse mais, surtout, conserva l’administration sarrasine, ainsi qu’une bonne partie de la distribution des fiefs -qui se trouvèrent donc toujours aux mains de riches sarrasins. Une politique qui devait, logiquement, lui assurer le soutien inconditionnel des musulmans comme des Grecs orthodoxes de l’île. D’ailleurs, pour faciliter les questions religieuses, Roger avait obtenu que le pape le désigne comme légat officiel du clergé de l’île. Avec la paix, vint également la richesse qui, dans cette île située au carrefour des routes maritimes, était inévitable.
Durant dix ans, donc, Roger assit son pouvoir et son autorité, ce qui lui fit mériter le nom de Grand Comte. Lorsqu’il mourut, le 22 juin 1101, le fief de Sicile était l’un des plus puissants d’Europe. Mais pour juger de la force et de l’éventuelle pérennité d’un royaume, rien ne vaut une minorité : le Sicile va connaître celle de Simon, âgé de 8 ans à la mort de son père et qui meurt en 1105, puis celle de Roger, qui n’avait que 5 ans à la mort du Grand Comte. La régence échoira à Adélaïde, troisième épouse de Roger et mère des deux petits garçons.

L’alliance de Rome

La Sicile est alors -pour peu de temps il est vrai- placée sous la protection de Roger Borsa, cousin de Simon et son suzerain, dont on a vu combien il était faible. La jeunesse de Simon et le départ, en 1096, du turbulent Bohémond, parti se tailler un fief à sa mesure en Terre sainte, sont les grandes chances du duc de Pouille. Sa chance et son malheur aussi car, laisser à lui-même, il se révélera vite incapable de contrôler ses vassaux apuliens. L’influence byzantine ne demande alors qu’à ressurgir et, chose plus grave encore, personne ne semble désormais en mesure de s’opposer à l’empereur germanique, Henri V. C’est à ce moment, alors que le Saint Empire romain germanique touche à son faîte que disparaissent tour à tour deux fils de Guiscard : Roger Borsa, qui meurt le 22 février 1110, suivi de Bohémond de Tarente.
Le sud de l’Italie, toutes les possessions normandes des Hauteville deviennent des proies idéales, détenues par des femmes et des enfants : Adélaïde et Roger en Sicile, Alaine et Guillaume en Pouille, Constance et Bohémond à Antioche. C’est l’occasion pour l’empereur de faire main basse sur le sud de l’Italie et pour les seigneurs lombards, trop longtemps soumis au joug normand, de recouvrer leur indépendance. En Pouille, note Jean-Marie Martin, « les comtes et les autres seigneurs redeviennent pratiquement indépendants. Aussi assiste-t-on à un émiettement du pouvoir, partagé entre des dominations rarement liées entre elles ».
S’il veut éviter l’encerclement des États pontificaux par le pouvoir germanique, qui ne demande, on l’a dit, qu’à s’étendre sur le sud de la péninsule, le pape Pascal II n’a d’autre choix que de s’allier avec les Normands. Il est pourtant loin d’apprécier leur turbulence et leur trop rapide conquête, mais peu importe en l’occurrence. En 1114, au concile de Céprano, le Souverain pontife assure donc Guillaume, fils de Roger Borsa, de son apanage de Pouille, de Calabre et de Sicile. Quant à la Trêve de Dieu, qu’il impose l’année suivante, elle ne bouleversera que très modérément les actions des vassaux apuliens…
Une situation qui, tout en demeurant dangereuse, va laisser la Sicile dans une paix relative… le temps pour l’héritier du Grand Comte de parvenir à l’âge d’homme.

La régence d’Adélaïde

En septembre 1105, le petit Simon est mort, laissant l’héritage paternel à son frère, Roger, âgé alors de 10 ans. Sa mère, Adélaïde, garde donc, pour quelques années encore, la haute main sur la régence. Il semble que, dans l’ensemble, elle ait d’ailleurs été fort habile : c’est elle qui « délocalise » la capitale du comté, jusqu’alors située en Calabre, à Palerme, recentrant, de fait, toute l’action et l’attention vers la Sicile ; c’est elle également qui, selon le chroniqueur Albert d’Aix, prend conscience de la faiblesse d’un gouvernement trop féminin dans un pays en majorité musulman. Pour éviter cet écueil, Adélaïde allait faire appel à Robert de Bourgogne, un Capétien, qu’elle s’attacha en lui donnant en mariage une des sœurs de Roger. Selon le chroniqueur, Robert de Bourgogne aurait servi la régente de Sicile « pendant près de dix ans »… jusqu’à ce qu’Adélaïde, craignant désormais son pouvoir, le fasse empoisonner -une affirmation à ne considérer qu’avec circonspection.
Au regard des actes signés, il semble cependant que, dès 1110, Roger ait été associé au gouvernement. Il avait alors 15 ans, ce qui, à l’époque, est âge d’homme.

La couronne de Jérusalem

D’ailleurs, trois ans plus tard, consciente que désormais son rôle en Sicile est achevé, Adélaïde décida de quitter la Sicile pour la Terre sainte, où elle devait épouser Baudouin Ier de Jérusalem.
Le frère de Godefroi de Bouillon possédait certes une couronne -et des plus prestigieuses- mais il était sans le sou… Or, lui avait-on rapporté, la comtesse de Sicile était fort riche ; l’île elle-même regorgeait de trésors, dont une parcelle seulement suffirait à la Terre sainte. Il répudia donc -sans autorisation- son épouse, une Arménienne du nom d’Ada, et demanda la main d’Adélaïde, qui l’accepta. La comtesse de Sicile s’embarqua donc en grand arroi, épousa son roi… et réalisa soudain qu’il était légalement toujours marié. Le temps que la lourde machine pontificale remette les choses en ordre, Baudouin, prit de remords tardifs et, surtout, ayant déjà épuisé la dot de son « épouse », répudia Adélaïde (1117)… qui revint en Sicile, où elle devait mourir un an plus tard.
Roger II, nous dit Guillaume de Tyr, « conçut une haine féroce contre le royaume [de Jérusalem] et ses habitants ». On l’imagine aisément mais peut-être n’était-ce pas seulement à cause de l’humiliation subie par sa mère…
En effet, Adélaïde avait joué une carte d’importance en s’engageant dans ce mariage : Baudouin, bien que marié déjà deux fois, n’avait pas d’héritier ; aussi fut-il convenu que, si son union avec Adélaïde restait stérile, c’est à Roger II de Sicile que reviendrait la couronne de Jérusalem… On comprend dès lors la rage du Sicilien, d’autant que Baudouin Ier mourra exactement douze jours avant Adélaïde ! Roger II n’aura cependant même pas l’occasion de revendiquer un quelconque droit sur Jérusalem qui échut, par droit de vote des barons, au cousin de Baudouin Ier, Baudouin II du Bourg.

L’échec africain

Les dix premières années du règne de Roger II paraissent, au regard de son règne complet, comme augurant d’un règne peu glorieux, notamment au vu de l’échec africain.
Durant toute la seconde moitié du XIe siècle, l’Afrique du Nord avait été le théâtre d’invasions successives : les Zîrides, les Hilaliens, les Sulaymiens avaient fondu sur la Tripolitaine, la Cyrénaïque et l’Ifriqiyya. Déjà, à l’époque du Grand Comte, la Sicile, détentrice également de Malte, avait multiplié les liens commerciaux avec l’Ifriqiyya et plus particulièrement avec l’actuelle Tunisie, d’où étaient originaires de nombreux musulmans de Sicile. Des liens qui se révélaient vitaux pour cette région, affamée par cette série d’invasions. Des liens privilégiés qui se révélèrent bientôt insuffisants à satisfaire la soif de conquête du comte de Sicile : son rêve était rien moins que le contrôle des deux rives de la Méditerranée.
Pour ce faire, Roger II va totalement réorganiser la marine sicilienne, qu’il confiera à Georges d’Antioche -qui, contrairement à ce qu’indique son nom, était Grec d’origine. L’occasion d’interférer dans les affaires africaines se présentera en 1117, quand l’émir de Gabès fera appel à lui pour se protéger de son suzerain, puis en 1123, lorsque la principauté de Mahdiyya tombera aux mains d’un enfant de 10 ans. En fait, de 1117 à 1127, Roger II et Georges d’Antioche vont multiplier les coups de main, les débarquements… en vain. L’échec sera total et s’accompagnera d’un regain de vigueur des musulmans dans les années suivantes…

L’héritage disputé du duc de Pouille

Un échec qui sera bien vite oublié. Roger II est en effet bientôt préoccupé par des affaires le touchant de nettement plus près : le 25 juillet 1127, le fils de Roger Borsa, Guillaume de Pouille meurt.
Il était « d’un avis à peu près unanime, rapporte Pierre Aubé, un baron courageux, généreux et d’une grande piété, mais un politique médiocre, hésitant ». Le fils de son père en fait… Incapable de soumettre ses vassaux apuliens, il va, comme son père avant lui, avoir fréquemment recours au soutien de son cousin de Sicile. Un recours que Roger II fera payer au prix fort puisque Guillaume lui abandonna successivement toute autorité sur Palerme et Messine, sur toutes les terres siciliennes du duc de Pouille -héritées de Robert Guiscard- et sur le nord de la Calabre. À la mort, sans descendance, de Guillaume, Roger II va ajouter la Pouille…
Sans doute dans l’espoir d’obtenir un semblant de paix, le petit-fils de Robert Guiscard avait promis son héritage à pas moins de trois personnes : le pape, dont il était un soutien inconditionnel et qui détenait déjà Benevent ; Bohémond II de Tarente et Roger II. Bohémond, bien trop occupé à Antioche, n’eut guère l’occasion de réclamer quoique ce soit. Pas plus que le pape d’ailleurs : à peine averti du décès de son cousin, Roger II débarquait sur la péninsule et soumettait Salerne. Le reste du duché suivit, acceptant plus ou moins rapidement la suzeraineté de Roger II qui s’était fait couronné duc de Pouille.
Le manque d’enthousiasme des nouveaux vassaux du Sicilien apparaîtra dès l’année suivante avec la constitution d’une véritable « Sainte Alliance », selon le mot de Pierre Aubé, initiée par le pape Honorius II et Robert de Capoue. Une alliance bien fragile pourtant, en raison notamment des dissensions existant entre les alliés, et qui se soldera par la soumission de tous, y compris du pape. En septembre 1129, à Melfi, les barons calabrais, apuliens et campaniens rendaient hommage au duc et lui prêtaient un serment solennel de fidélité ainsi qu’à ses fils…

Le champion d’Anaclet II

Parce qu’il était désormais maître de tout le sud de la péninsule italienne ainsi que de la Sicile -ce qui en faisait un personnage d’importance-, ou simplement parce qu’il savait avoir besoin du soutien de la papauté -dont il avait manqué durant ses premières années de gouvernement-, Roger II décida de s’immiscer dans la politique pontificale. Il en eut l’occasion dès 1130, après la mort d’Honorius II. Une fois de plus, les grandes puissances allaient pouvoir s’adonner au jeu des alliances…
Deux candidats semblaient attirer tous les suffrages : le cardinal Aimeri et Pierre Pierleoni. Les deux seront élus, chacun par une partie du conclave. Aimeri deviendra Innocent II et Pierleoni prendra le nom d’Anaclet II. Au début, les partis sont loin d’être clairement formés. L’empereur Lothaire hésite et les deux candidats se disputent, à coup de suppliques et de dons, ses faveurs. C’est Innocent II qui emportera le morceau, en grande partie grâce au soutien de saint Bernard de Clairvaux. Dès lors, Anaclet II ne voit plus son salut qu’en Roger II qui devient son champion… Un champion à qui il ne manque qu’une chose pour être heureux : une couronne royale. Anaclet II, qui lui doit bien ça, lui cédera, le 25 décembre 1130, « la couronne du royaume de Sicile, de la Calabre et de la Pouille, du principat de Capoue, avec l’hommage de Naples et le secours des hommes de Benevent ».

La Pouille était noyée dans des flots de sang

Le couronnement de Roger II, dont les troupes tiennent également Rome pour Anaclet II, va servir de catalyseur : tous ceux qui craignent la montée en puissance du roi de Sicile -Lothaire, le basileus, les Républiques commerciales d’Italie-, se rallient derrière la cause d’Innocent II.
C’est de Pouille cependant que les attaques vont partir : de 1131 à 1137, pas une année ne passera sans qu’un baron apulien ne tente de secouer le joug sicilien… en vain. Vaine sera également la tentative de Lothaire pour libérer Rome (1134) ; vaine encore son incursion dans les États du sud de l’Italie. La mort de Lothaire allait écarter le danger impérial pour un temps et, surtout, permettre à Roger de régler définitivement le problème apulien. Il le fera avec un regain d’énergie et, selon les chroniqueurs, de cruauté :
La Pouille, rapporte Orderic Vital, était noyée dans des flots de sang…
Et en 1139, la Pouille entière était soumise.
Un an plus tôt, Anaclet II était mort et la tentative de lui donner un successeur ayant échoué, Innocent II demeura le seul pape. Sans doute est-ce d’ailleurs cette résistance providentielle qui, pour l’histoire, allait désormais faire d’Innocent II le vrai pape et d’Anaclet un vulgaire antipape. Les historiens modernes sont, pour leur part, plus circonspects et avouent que les deux élections étaient sans doute invalides…
Innocent II ne désarmait cependant pas. Désireux de faire définitivement plier le roi de Sicile, il mit sur pied une armée, qui fut tout bonnement laminée à Garigliano, en juillet 1139. Fait prisonnier par le Sicilien, le pape n’eut dès lors d’autre choix que de reconnaître les titres de Roger II et de signer la paix.

Les Assises d’Ariano

Après ce coup de maître, le sud de l’Italie étant enfin pacifié et soumis à la circulation d’une nouvelle monnaie -ce qui était un acte politique autant qu’économique-, Roger II convoqua ses féodaux à Ariano pour des Assises (1140). Il s’agissait, à l’aide d’une série d’ordonnances, d’organiser la refonte complète de l’administration des différents États du roi de Sicile, d’en organiser l’unité. Une œuvre qui sera parachevée en 1150 avec la mise en place du Catalogue des barons, équivalent au Domesday Book de Guillaume le Conquérant.
Restait que la paix était des plus aléatoires, notamment avec le pape, l’empereur germanique ou le basileus.
Il n’y avait guère d’espoir d’obtenir une alliance et une paix durable avec Innocent II, à qui Roger II avait -et c’est peu de le dire- forcé la main. Malgré tout, le Souverain pontife avait besoin du Normand pour contre-balancer l’influence germanique, autant que le Sicilien appelait de ses vœux l’appui de Rome, nécessaire dans des États à forte population musulmane. Des intérêts convergents ne suffisant pas toujours à faire naître des alliances, comme le précise justement Pierre Aubé, il faudra attendre 1145 et le pontificat d’Eugène III pour qu’enfin l’alliance entre la papauté et le roi de Sicile voie le jour.

L’alliance germano-byzantine

Pour ce qui est du danger germanique, Roger II l’écarta en soutenant essentiellement, et de manière quasi systématique, les ennemis de Conrad III de Hohenstaufen, successeur de Lothaire. Seule une alliance germano-byzantine aurait signé, sans le moindre doute, la mort des États du Normand. S’il ne put éviter cette alliance, Roger II sera cependant servi par la chance : alors qu’en 1152, Conrad III est sur le point de marcher sur le sud de l’Italie, il meurt à Bamberg. Son héritier, Frédéric de Souabe, qui gagnera le surnom de Barberousse, semble se désintéresser totalement du Normand de Sicile… du moins pour l’instant. Seul lui importe alors Byzance, dont l’alliance se voit désavouée par le traité de Constance (23 mars 1153) :
Il ne concédera au roi des Grecs aucun territoire de ce côté-ci de la mer. Et si celui-ci envahit ce pays [l’Italie], il veillera, avec les forces du royaume, autant qu’il le pourra, à l’en chasser.
L’alliance germano-byzantine aura vêcu, le temps d’un rêve…
Il faut dire que l’empereur et le basileus avaient mis des années pour arriver à un compromis. Apparentés mais se détestant cordialement, unis seulement dans leur haine commune du Sicilien, Conrad III et Manuel Comnène mettront pas moins de dix ans pour se mettre d’accord. Dix années pendant lesquelles Roger II n’hésitera pas à lancer ses navires, sous le commandement de Georges d’Antioche, sur Corfou et sous les murs mêmes de Constantinople (1147-1148). Des expéditions d’autant plus tentantes que l’empire d’Orient est alors en pleine déliquescence : c’est un « homme malade ». Pourtant, contrairement à Robert Guiscard, Roger II ne semble jamais avoir eu le désir de s’en emparer. Les regards du roi de Sicile étaient alors tournés vers l’Afrique du Nord, située à seulement quelques encablures des côtes siciliennes et qui, on l’a vu, avait déjà fait l’objet de ses « attentions ».

La suprématie de la Méditerranée

Reprenant la même politique que jadis -diviser pour mieux régner-, Roger II va ainsi s’emparer d’El Mehdia, de Gabès, Sousse, Sfax, Kairouan. En fait, toute la côte nord-africaine tombe entre ses mains. Elle y restera durant près de vingt ans, donnant à la Sicile « la suprématie de la Méditerranée », selon l’historien du XIVe siècle Ibn Kaldun.
La grande force de « l’empire » de Roger II -en Sicile, en Italie ou en Afrique-, un empire dispersé territorialement et composé d’une multitude de peuples et de religions, résidait dans la totale centralisation du pouvoir. Les administrations locales étaient laissées aux bons soins des anciens dirigeants, ce qui devait étouffer, notamment en Afrique, toute velléité de rébellion. Mais en Sicile et en Italie du sud, si les seigneurs normands s’étaient vu accorder quelques fiefs et privilèges, Roger II favorisait avant tout « ses » hommes -baillis, justiciers-, véritables relais du pouvoir.

La cour « orientale » de Roger II

Le Kamelaukion, couronne des rois de Sicile.

Un pouvoir nécessairement fort, hégémonique même, du fait de la diversité des cultures et, surtout, des religions.
Il respectait les musulmans, entretenait avec eux d’excellentes relations et les protégeait contre les Francs. Aussi, les musulmans aimaient-il leur souverain, note l’historien Ibn al-Athîr.
C’est le genre de citation qui va donner à Roger II cette fameuse réputation de prince occidental « idéal ». Idéal parce qu’ouvert aux autres, tolérant, au point même qu’on a dit qu’il s’était converti à l’islam. Nous ne pouvons que nous inscrire en faux devant de telles allégations. Il est certain que jamais Roger II ne s’est converti à l’islam. Par contre, il est évident que le roi de Sicile a été fort tolérant avec les musulmans de son pays… mais avec ceux de ses fiefs seulement ! Musulmans, catholiques, orthodoxes se côtoyaient, en bonne intelligence, en Sicile depuis des années : Roger II avait donc tout intérêt à ce que cela continue. Et avait-il seulement le choix ?
Après cela, qu’il ait accueilli à sa cour des intellectuels de toutes confessions, qu’il ait même acquis un style de vie orientalisé ne fait guère de doute mais n’en fait pas une exception pour autant. On trouve le même « phénomène » dans toutes les principautés occidentales de Terre sainte.
Par sa variété, cependant, la cour de Palerme est des plus admirables : on s’intéresse à la géographie, avec al-Idrîsî, on y cultive le fin’amor, on y déclame la Chanson de Roland, tout en conservant l’héritage grec de l’île. Tous les savoirs s’y côtoient, de l’architecture, à la littérature, aux mathématiques ou à la médecine.
Une variété et une profusion qui font de cette cour un des fleurons de la culture européenne de l’époque…
Roger II profitera deux ans encore de la paix de son royaume : le 26 février 1154, il mourait à Palerme. Il était âgé de 58 ans.

Guillaume le Mauvais et l’héritage sicilien

Frédéric Ier Barberousse (1122-1190).

De son premier mariage, Roger II avait eu six enfants, dont cinq fils. En 1154, trois d’entre eux, les trois aînés, étaient morts, laissant l’héritage sicilien à Guillaume Ier. Selon Villars, « c’était un homme taciturne, orgueilleux et froid ». D’ailleurs, on l’avait surnommé Guillaume le Mauvais.
Comme souvent après un règne absolutiste -pour ne pas dire tyrannique-, la réaction féodale fut immédiate. Et si les nobles de Sicile se contentèrent de s’agiter, ceux de Pouille se révoltèrent complètement, appelant à leur secours Frédéric Barberousse puis le basileus Manuel Comnène. En deux ans, la Pouille, théâtre des combats entre insurgés et forces royales, fut littéralement dévastée. Favorable aux barons révoltés, le dieu de la guerre sembla changer de camp dès 1156 et, après une terrible défaite infligée aux Byzantins à Brindisi, les rebelles durent se soumettre. La répression de Guillaume Ier le Mauvais fut, on s’en doute, absolument terrifiante. Bari fut dévastée…
La rapidité de la réaction royale, qui n’est pas sans rappeler celle dont Roger II avait pu faire preuve, devait cependant laisser des traces indélébiles : la rancœur demeurait, en Pouille comme en Sicile, et les établissements d’Afrique commencèrent de se libérer de l’emprise sicilienne. À peine six ans plus tard, en 1160, la libération arrivait à son terme et les Siciliens ne possédaient plus un seul comptoir africain…
Il faut dire que ni Guillaume ni son ministre, l’omnipotent Maion de Bari, n’en furent bouleversés. Non qu’ils se désintéressaient de la question africaine mais, avec raison, ils travaillaient à assurer les possessions les plus proches. Ainsi Guillaume réussit-il à unir les cités du nord de l’Italie contre l’empereur germanique et inspira-t-il au basileus une inquiétude suffisante pour que celui-ci songe à se rapprocher du souverain sicilien.
Sans compter qu’une révolte féodale pouvait toujours reprendre… Elle devait d’ailleurs couver car, en 1160, ce sont tous les ordres qui se rebellèrent contre l’autoritarisme de Maion de Bari -qui fut assassiné en novembre- et contre la personne même du roi. Attaqué dans son palais de Palerme, Guillaume dut abdiquer en faveur d’un de ses fils, Roger, et n’en réchappa que par miracle. La rébellion, qui n’avait duré que quelques heures, était cependant symptomatique d’un gouvernement faible. Des torrents de sang saluèrent la libération du roi mais les cinq années qui suivirent connurent une paix relative, due en grande partie à la politique des successeurs de Maion, Richard Palmer et Mathieu d’Ajello.

Le temps des pirates

Guillaume Ier le Mauvais, qui mourut le 7 mai 1166, avait trois fils, dont l’aîné n’avait alors que treize ans. La nouvelle régente, Marguerite de Navarre, se retrouva vite totalement paralysée par le lourd appareil administratif -eunuques, ministres, caïds- qui avait vu le jour sous le règne de son époux. A contrario, c’est sans doute cette inertie qui permettra la survie du royaume durant cette minorité. Lorsque Guillaume II assura effectivement le gouvernement du royaume, les choses étaient donc pratiquement restées en l’état.
On ne sait pas grand-chose du règne de Guillaume II, si ce n’est qu’il fut marqué par un certain nombre d’échecs : que ce soit en Terre sainte ou contre Constantinople, qu’il essaiera de conquérir en 1185. Par contre -et c’est sa seule gloire-, la marine sicilienne devint, sous son règne, la terreur des Barbaresques, ravageant les côtes tunisiennes et assurant la mainmise du royaume sur toute la Méditerranée.
Une réussite incontestable et qui allait assurer la prospérité de l’île durant les vingt années du règne de Guillaume II. Une richesse qui lui vaudra le surnom de Guillaume le Bon. Sa mort, le 18 novembre 1189, allait sonner le glas de cette paix et de cette prospérité, plongeant le royaume de Sicile dans un terrible conflit dynastique.

Le « suicide dynastique » de Guillaume le Bon

Alors qu’il préparait son expédition contre Constantinople, Guillaume le Bon voulut être assuré sur ses frontières du nord. On s’en souvient, c’est suite à une attaque de l’empereur germanique que Robert Guiscard avait dû abandonner son rêve byzantin : Guillaume comptait bien ne pas renouveler cette erreur. Pour cela, il n’avait guère d’autre choix que d’établir une solide alliance avec Frédéric Barberousse. En 1184, après des années de discussions, l’empereur germanique signait la paix avec le Sicilien.
Et pour sceller plus sûrement leur entente, les deux familles décidèrent d’une union entre Constance, la tante de Guillaume et la fille posthume de Roger II, et le propre fils de Barberousse, Henri de Hohenstaufen. Une clause particulière avait cependant été ajoutée, à la demande de l’empereur : si Guillaume mourait sans enfant -et en 1184, date de l’accord, son union avec Jeanne d’Angleterre était toujours stérile-, le royaume de Sicile reviendrait à Constance… et par elle aux Hohenstaufen.
Le prix, pour une conquête byzantine qui serait finalement un échec, était lourd ; Villars parle même d’un véritable « suicide dynastique »… Car, bien sûr, Guillaume II n’eut pas d’héritier. Pire même, en 1186, lorsque fut célébré le mariage de Constance et d’Henri -et alors que la conquête de Byzance avait déjà tourné au cauchemar-, les seigneurs de Sicile durent, sur ordre, prêter serment d’allégeance à Constance…

L’ultime résistance

Manuscrit de la cour de Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250).

Cela n’empêchera pas les barons siciliens de se révolter contre  cet état de fait :
Plaise à Dieu que le peuple et la noblesse, que les meilleurs des chrétiens comme des musulmans se mettent d’accord et élisent un roi, afin que d’une seule âme, de toutes ses aspirations, de toutes ses forces, le pays refoule les barbares du nord, disait-on alors.
Tout, plutôt que de tomber dans l’escarcelle germanique… L’alternative cependant ne pouvait venir que d’un Hauteville : ce sera Tancrède de Lecce.
Fils bâtard du premier fils de Roger II, Tancrède avait environ 45 ans lorsqu’il fut désigné par les barons siciliens comme souverain. C’était le seul descendant mâle de Roger II. L’île tout entière ainsi que la Calabre, traditionnellement fidèle aux Hauteville, se rallièrent sous la bannière de Tancrède ; seule la Pouille, comme à son habitude, profita de la confusion pour se rebeller.
Henri de Hohenstaufen, fort de son bon droit -ou plutôt de celui de sa femme-, entama les hostilités dès l’année suivante. L’énorme potentiel du Hohenstaufen -qui sera couronné empereur en 1191- devait cependant faire long feu face à la rage qui animait les Siciliens. Tancrède multipliait les alliances, avec les cités lombardes, les Abruzziens, les Napolitains ou encore avec le basileus ; il se faisait reconnaître roi de Sicile par le pape -qui redoutait plus que tout de se faire encercler par les possessions impériales- ; il reprenait la Pouille et rallumait le conflit entre Guelfes et Gibelins afin de mieux disperser les centres d’attention de l’empereur. Il semblait même que l’Italie tout entière se mobilisait pour dire « non » à Henri VI…
Tancrède fit tant et si bien qu’il réussit finalement à repousser deux attaques successives de l’empereur et à conserver sa couronne quatre années durant. Malheureusement, sa mort en 1194, qui suivait celle de son fils aîné, Roger, devait laisser la couronne des Hauteville à un enfant, Guillaume III. L’empereur, on l’a vu, aura beau jeu de le déposséder.
La dynastie des Hauteville s’achevait dans le sang, à l’unisson de l’île qu’elle avait tant chéri et qui se réveillait, en ce jour de Noël 1194, sous la botte des Hohenstaufen…

 

L’Ethiopie : de la reine de Saba au Prêtre Jean

Les Ethiopiens d'après les bas-reliefs de Thèbes.
Les Ethiopiens d’après les bas-reliefs de Thèbes.

L’histoire mouvementée du royaume d’Axoum, le glorieux ancêtre de l’actuelle Éthiopie, s’explique d’abord par sa situation géographique très particulière. Limitée au nord-est par la mer Rouge qui la sépare de l’Arabie, à l’est, au sud et à l’ouest par les plaines désertiques de la Somalie et du Soudan, l’Éthiopie a été, de tous temps, écrit Jean Doresse, « le refuge le plus méridional des races sémitiques et de leurs premières cultures sur le continent africain ». Ce pays a vu en effet s’opérer, dès ses origines, la fusion féconde des populations de l’Est africain, avec des populations sémitiques blanches très anciennes. Plus tard, une nouvelle fusion s’opèrera avec les Galla, venus du sud-est.
Mais d’Éthiopie participe bien des empires noirs. D’ailleurs, le nom même d’Éthiopie désignait en grec (Aithiopia, de aithiops : « visage brûlé ») l’ensemble des peuples noirs.
Au-dessus des savanes brûlantes du pourtour de l’Éthiopie, à peine habitables, s’élève une forteresse de hauts plateaux verdoyants au climat tempéré, dominés par des pics de plus de quatre mille mètres. Dans ce pays volcanique profondément bouleversé, les fleuves, en particulier le Nil (qui y trouve ses plus importantes sources), creusent de véritables cañons. L’Éthiopie est le pays des luttes constantes des populations riches des hauts plateaux contre les tribus déshéritées des basses régions d’alentour, avides de s’emparer de ce paradis.
Nous ne connaissons les origines de l’Éthiopie que très imparfaitement. Dans la légende nationale, ses débuts historiques remontent au Xe siècle avant J.-C.. Et, de fait, la mise au jour d’un grand nombre de sites archaïques atteste l’ancienneté de la civilisation éthiopienne. En outre, des textes hiéroglyphiques égyptiens, datant du VIIIe siècle avant notre ère, parlent déjà d’une Éthiopie où l’on trouve ivoire, or, encens et myrrhe en abondance.
La « Terre de Dieu »

La reine de Saba reçut par Salomon (gravure du XIXe siècle).
La reine de Saba reçut par Salomon (gravure du XIXe siècle).

Foyer de richesses multiples, désignée sous le nom de pays du Pount –« Terre de Dieu »- par les Egyptiens, on comprend qu’elle ait attisé tous les désirs. La reine Hatshepsout (1520-1484 avant J.-C.) lance la première ses vaisseaux vers le sud de la mer Rouge pour ramener en Égypte les produits de la Terre de Dieu, comme en témoignent les bas-reliefs du temple de Deir el-Bahari, à Thèbes. Ces derniers ne fondent cependant pas toute notre connaissance sur l’Ethiopie antique. L’art et la langue de nombreux vestiges rattachent l’Éthiopie antique aux royaumes des Sabéens, des Minéens et des Homérites d’Arabie méridionale dont l’histoire paraît commencer mille ans avant notre ère et finir avec la naissance de l’islam. On retrouve, en Arabie méridionale ancienne et en Éthiopie antique, des tribus et des lieux aux appellations identiques, ainsi que les mêmes divinités. On ne peut encore qu’imaginer un brassage arabo-éthiopien des populations les plus diverses de la préhistoire et de l’Antiquité, et seuls les vestiges de monuments découverts dans le Nord de l’Éthiopie nous permettent de croire que la civilisation de ce pays est née de la plus tardive vague de colonisation sud-arabe en Afrique, au VIe siècle avant J.-C.
De son côté, la tradition nationale éthiopienne confirme son origine sabéenne : Ménélik Ier, fondateur de l’empire d’Axoum, serait le fils de la reine de Saba et de Salomon qui vivaient au Xe siècle avant J.-C.. La colonisation sud-arabe du VIe siècle avant J.-C. serait donc venue, avec ses agriculteurs et ses commerçants, ses navigateurs et ses guerriers, rejoindre et réveiller des tribus plus anciennes mais de même origine.
L’empire d’Axoum
C’est avec l’arrivée des Grecs et, plus précisément, des flottes de Ptolémée qui apporteront les modes, les marchandises ainsi que la langue helléniques (IIIe siècle avant J.-C.), que la nation éthiopienne manifeste son unité. Le grand empire d’Axoum naît, réunissant d’immenses territoires, du Soudan au Yémen et du sud de l’Éthiopie actuelle aux confins de l’Égypte. Tandis qu’Axoum impose par la force à une large partie de l’Est africain sa suprématie et son unité politique et commerciale, la religion axoumite se modifie profondément, préfigurant la modification radicale qu’apportera la christianisation de l’Éthiopie. Les colons sabéens avaient, en effet, implanté dans les plateaux du Tigré, au nord du massif éthiopien, les mêmes dieux foisonnants que ceux qu’ils honoraient en Arabie. Or, chez les Axoumites, ces figures divines multiples vont rapidement se faire moins nombreuses : on vénère alors une triade composée de Ashtar (Vénus), Béher (la Mer) et Méder (la Terre) et les empereurs prennent pour dieu tutélaire Mahrem, maître de la guerre.
Empire païen très étendu et puissant, telle est l’Éthiopie au IVe siècle après J.-C. quand l’empereur Ezana, le négus, « roi des rois », accède au trône qu’il occupera entre 325 et 350 . Avec lui, l’empire d’Axoum va devenir chrétien et donner naissance à l’une des plus originales civilisations de l’histoire.
La naissance du christianisme en Éthiopie est assez mal connu. Les sources byzantines racontent qu’un marchand grec, de religion chrétienne, partit pour les Indes avec ses fils, Frumentios et Aedesios. Leur navire ayant fait naufrage sur la côte d’Éthiopie, tous les hommes du bord seront capturés et la plupart massacrés. Les deux jeunes gens, échappant à la furie des barbares, seront reçus par le roi qui, impressionné par leur culture, leur confiera l’éducation de son fils Ezana. Leur influence va s’étendre peu à peu et Frumentios convertira la famille royale à la nouvelle religion. De retour à Alexandrie, le missionnaire occasionnel se verra confié très officiellement la charge d’évêque d’Axoum par saint Athanase. Dès lors, l’église d’Ethiopie restera étroitement liée à la cité grecque… qu’elle suivra d’ailleurs dans le monophysisme (qui rejette la double nature du Christ au profit de la seule nature divine).
La légende du Prêtre Jean

Le mythique Prêtre Jean (iconographie du Moyen Âge).
Le mythique Prêtre Jean (iconographie du Moyen Âge).

Au début du VIe siècle, Axoum conserve encore d’étroites relations avec l’empire d’Orient, mais également avec l’Iran, Ceylan, les Indes… Le commerce est prospère -émeraudes du Nil, encens et épices de la côte des Aromates, or : les Grecs, les Syriens, les Persans, les Arméniens, les Indiens affluent, les églises et les palais se multiplient.
Pourtant, c’est une époque troublée : si les communautés chrétiennes, coptes ou encore ariennes, ne cessent de se développer, un judaïsme ardent, adversaire farouche de la religion chrétienne, se propage depuis le nord dans tout le territoire sabéen. Ce sera le prétexte tout trouver pour que Caleb (525-575), qui comme tous les souverains éthiopiens depuis le IVe siècle se considérait comme le protecteur attitré des populations chrétiennes de l’Arabie méridionale, lance ses armées. Portées par une flotte considérable, les armées de Caleb s’emparent du Yémen.
Une conquête qui ne sera que de courte durée. Cinquante ans à peine après l’exploit de Caleb, les Perses s’emparent du Yémen et ravagent les côtes éthiopiennes. Cet événement marque le début du déclin du royaume d’Axoum. Un déclin que les conquêtes arabes du VIIe siècle vont accélérer en coupant définitivement l’empire éthiopien du monde méditerranéen.
Pourtant, les premières relations entre l’islam et le royaume d’Axoum avaient éclos sous de bons augures. En 615, certains compagnons de Mahomet y avaient même trouvé refuge et, de retour à La Mecque, n’avaient pas tari d’éloge sur l’accueil reçu. Vers 630, les relations se gâtent, notamment lorsque les Axoumites perdent leur suprématie maritime en mer Rouge au profit de l’islam. Leur déclin est dès lors très lent, insidieux et personne ne semble le voir. Alors que les premiers signes s’en manifestent déjà, l’Éthiopie est encore citée parmi les quatre grands empires de l’univers.
La renommée de l’empire d’Axoum, écrit Maxime Cleret, reste présente aux esprits tant en Éthiopie même qu’en Égypte ou chez les Arabes. Ni les uns ni les autres ne croient encore à sa ruine : on cultive les prophéties apocryphes selon lesquelles, un jour, l’indomptable Éthiopie fera sa jonction contre La Mecque avec un souverain d’Occident. De là, naîtra plus tard, dans le monde latin, la légende du Prêtre Jean.
Pourtant, dès ce moment-là, pour l’Europe, l’Éthiopie et les Éthiopiens tombent dans l’oubli. Ils y resteront durant près de mille ans…

Eton : le collège des pauvres

Sceau d'Henri VI d'Angleterre.
Sceau d’Henri VI d’Angleterre.

Décidément, le règne d’Henri VI marque un véritable tournant dans l’histoire d’Angleterre. C’est sous son règne que cesse, de fait, la guerre de Cent ans et cela malgré le couronnement, à Paris, d’Henri VI d’Angleterre et de France. Un couronnement qui cache trop mal le sentiment d’échec des Anglais, échec avec le couronnement de Charles VII, échec avec le rapprochement des Bourguignons et du trône. Ayant totalement abandonné les affaires continentales, Henri VI aura d’ailleurs fort à faire avec les révoltes couvant dans son propre royaume. De fait, c’est également sous son règne que débutera le conflit entre les Lancastre -lui-même et ses partisans- et les York, ses cousins nés d’une second fils d’Edouard III. La guerre des Deux-Roses allait faire des ravages dans le pays, et notamment dans les rangs de la noblesse. Une noblesse qui devra à Henri VI d’avoir soigné son éducation après lui avoir donné tant d’occasions de mourir.
Initialement destiné aux garçons pauvres ou infirmes -ils devaient être 25 de chaque-, le collège d’Eton est fondé en 1440 par Henri VI. Un parrainage éminent pour un collège qui sera bien vite détourné de son objectif initial et charitable… par sa destination même. Car Henri VI voulait faire plus pour Eton que pour les autres institutions éducatives.
Non seulement la lecture, l’écriture et les mathématiques étaient au programme -comme dans tous les établissements identiques au Moyen Age-, mais Henri VI avait également voulu y ajouter la grammaire, un véritable enseignement du latin. Il avait même fondé un établissement à Cambridge qui était le prolongement universitaire d’Eton… d’où le dévoiement d’Eton.
De fait, il apparut bien vite que les 25 pauvres et les 25 infirmes sensés bénéficier de l’enseignement dispensés à Eton n’en avaient que faire. Sans compter que la tendance, dans toute l’Europe, est à l’aristocratisation des lieux de savoirs. Deux éléments qui, en moins de trois ans, vont changer le visage d’Eton qui s’ouvre aux fils de la noblesse et baisse les admissions de pauvres et d’infirmes… jusqu’à les oublier totalement. Dès lors et pour les siècles à venir, Eton n’accueillera que la fine fleur de la noblesse anglaise.

La gloire des foires

Une foire de Champagne au XIIIe siècle (gravure ancienne).
Une foire de Champagne au XIIIe siècle (gravure ancienne).

On évoque souvent les foires du Moyen Age. De fait, elles étaient essentielles, non seulement dans l’échange commercial mais également dans l’échange intellectuel et civilisationnel. Situées à de grands carrefours naturels, les foires étaient l’occasion non seulement de vendre -en général des grossistes aux détaillants- mais également de se rencontrer, d’échanger.
La plus ancienne foire de France se tenait à Saint-Denis et on la date généralement de 629. D’autres foires s’établiront à Paris : celle du Lendit, celle de Saint-Lazare, instituée par Louis VI, celle de Saint-Germain au XIIe siècle, ou encore celle de la Saint-Laurent, établie par Philippe Auguste. Dans le Languedoc, la principale foire était celle de Beaucaire mais de toute la France, ce sont les foires de Champagne et de Brie qui devaient avoir le plus d’impact. Attirant les marchands d’Angleterre, de Flandre, d’Allemagne mais également de Provence et d’Italie, les foires de Champagne allaient faire la fortune des princes de la région.
 En effet, outre la protection des marchands et des marchandises, ils percevaient des taxes sur les transactions. On imagine aisément les fortunes en jeu, d’autant que les foires de Provins, Bar-sur-Aube ou Troyes duraient pas moins de six semaines ! Une fortune qui allait attiser la convoitise des rois de France qui, après le rattachement de la Champagne à la couronne (1284), tenteront d’en tirer un maximum de profit. Une erreur fatale en l’occurrence, l’avidité des rois leur ayant imposé d’augmenter les taxes… ce qui allait provoquer le déclin des foires.

Et ce fut l’imprimerie !

Johannes Gensfleisch, dit Gutenberg (v.1397-1468).
Johannes Gensfleisch, dit Gutenberg (v.1397-1468).

Comme beaucoup de découvertes, l’imprimerie a connu bien des étapes. S’inspirant de la xylographie, ou gravure sur bois, procédé connu depuis le XIVe siècle, où les lettres sont gravées ensemble dans la masse, le Hollandais Laurens Coster imagine de graver sur bois, séparément et en plusieurs exemplaires, chacune des lettres de l’alphabet. C’est finalement, Gutenberg qui va mettre au point l’invention capitale de l’imprimerie. Bibles, missels et autres ouvrages religieux sont imprimés et largement diffusés en Europe. La découverte de Gutenberg gagne bientôt l’Italie, la Hollande et enfin la France.
En juillet 1470, deux humanistes, Guillaume Fichet et Yohann Heynlin, installent la première presse à la Sorbonne. D’autres imprimeurs font leur apparition en France, comme les Estienne, les Firmin-Didot et bien d’autres encore. À la fin du XVIe siècle, la Renaissance intellectuelle comme artistique de l’Europe doit, en grande partie, son essor au développement de l’imprimerie.

Pendu haut et court

Un condamné conduit au gibet de Montfaucon (gravure du XIXe siècle).
Un condamné conduit au gibet de Montfaucon (gravure du XIXe siècle).

Pendant plusieurs siècles et jusqu’à l’époque de la Révolution, la pendaison, ou peine de la hart, fut le supplice le plus souvent appliqué en France ; aussi, dans chaque ville et presque dans chaque bourg, y avait-il une potence permanente, qui, vu la coutume générale d’y laisser suspendus les suppliciés jusqu’à ce qu’ils tombent en poussière, était bien rarement dépourvue de cadavres ou de squelettes. Ces sortes de gibets, nommés fourches patibulaires ou justices parce qu’ils représentaient le droit de haute justice seigneuriale, se composaient ordinairement de piliers de pierre, réunis entre eux au sommet par des traverses de bois auxquelles on attachait le corps des criminels avec des cordes ou des chaînes. Ces fourches patibulaires, où le nombre des piliers variait en raison de la qualité du seigneur justicier, étaient toujours placées au bord des chemins fréquentés et sur une élévation de terrain.
Conformément à la règle, les fourches patibulaires de Paris, qui jouèrent un si grand rôle dans l’histoire judiciaire ou même politique de cette cité, s’élevaient sur une butte, au nord de la ville, à proximité de la grande route d’Allemagne. Du nom de Montfaucon, que portait originairement cette butte, on fit bientôt celui du gibet lui-même. 

Ce célèbre gibet avait l’aspect d’une lourde masse de maçonnerie composée de dix ou douze assises de gros quartiers de pierres brutes et formant un carré long de quarante pieds sur vingt-cinq ou trente. Sa partie supérieure présentait une plate-forme à laquelle conduisait un escalier de pierre dont l’entrée était fermée par une porte massive. Sur cette plate-forme et le long de trois de ses cotés seulement, reposaient seize piliers carrés, hauts de trente pieds environ, formés de blocs de pierre d’un pied d’épaisseur. Ces piliers étaient unis entre eux par de doubles pièces de bois qui s’enclavaient dans leurs chaperons et supportaient des chaînes de fer ayant trois pieds et demi de longueur, destinées à suspendre les condamnés.
Au-dessous, d’autres traverses reliaient également les piliers l’un à l’autre, à moitié de leur hauteur, et servaient au même usage que les traverses supérieures. De longues et solides échelles, qu’on assujettissait sur les piliers, donnaient au bourreau et à ses aides la possibilité de faire monter les condamnés ou de transporter les cadavres qui devaient être accrochés au gibet. Enfin, le centre du massif était occupé par une cave profonde, hideux charnier où achevaient de pourrir les restes des suppliciés.
On se fera une idée de l’aspect étrange et lugubre de ce gibet monumental si l’on songe à la quantité de cadavres qui y étaient constamment attachés et qui offraient une pâture sans cesse renaissante à des milliers de corbeaux. En une seule fois, il fallut remplacer cinquante-deux chaînes hors de service et les Comptes de la ville de Paris attestent que la dépense des exécutions était encore plus coûteuse que l’entretien du gibet, ce qu’on n’aura pas de peine à comprendre en se reportant à la rigueur des condamnations capitales au Moyen Âge.

Pierre des Essarts (gravure ancienne).
Pierre des Essarts (gravure ancienne).

Montfaucon avait aussi à remplir le double rôle d’instrument de supplice et de lieu d’exposition infamante ; c’était là qu’on réunissait les cadavres de tous ceux qui avaient été exécutés sur divers points de la ville. On suspendait même aux fourches patibulaires la dépouille calcinée ou sanglante des criminels déjà morts ; alors, on enfermait ces débris humains dans des sacs de treillis ou de cuir. Ils pouvaient d’ailleurs y demeurer un temps considérable. Ainsi Pierre des Essarts, qui avait eu la tête tranchée en 1413, était-il accroché à Montfaucon depuis trois ans quand sa famille obtint de donner à ses os une sépulture chrétienne.
« Lancé dans l’éternité »
Le malheureux condamné à la pendaison était ordinairement conduit au lieu de l’exécution, assis ou debout, dans une charrette, le dos tourné au cheval, ayant son confesseur à ses côtés et le bourreau derrière lui. Il portait au cou trois cordes lâches : deux de la grosseur du petit doigt, nommées tortouses, avaient chacune un nœud coulant à leur extrémité ; la troisième, dit le jet, ne servait qu’à tirer le patient hors de l’échelle, à le « lancer dans l’éternité ». Lorsque la charrette était arrivée au pied de la potence, le bourreau montait le premier, à reculons sur l’échelle, en attirant à soi, au moyen des cordes, le condamné qu’il forçait à monter de même, lentement après lui ; arrivé le premier en haut, il attachait rapidement les deux tortouses aux bras de la potence et, d’un coup de genou, en gardant le jet enroulé autour de son bras, il faisait quitter les échelons au patient qui se trouvait tout à coup étouffé par le nœud coulant et balancé dans le vide. Le bourreau mettait alors ses pieds sur les mains liées du pendu et, se cramponnant en même temps au bois de la potence, à force de secousses réitérées, il terminait le supplice en s’assurant que la strangulation du condamné était complète.
Quand on remarque ces mots, dans une sentence de condamnation criminelle : « Sera pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive », qu’on ne s’imagine pas que ce fut là une vaine formule car il arrivait, dans certains cas, que la pendaison ne doive pas être mortelle et que le juge ne l’ordonne que comme un simulacre de supplice et pour faire éprouver au coupable un état de gêne plus ou moins douloureux. Alors le patient était simplement suspendu par des cordes passées sous les aisselles, sorte d’exposition qui n’était pourtant pas exempte de danger lorsqu’elle se prolongeait trop longtemps, car l’étreinte des cordes autour de la poitrine s’augmentait par le poids du corps et pouvait arrêter la circulation du sang. Beaucoup de condamnés, qui n’avaient été que suspendus ainsi pendant une heure, étaient retirés morts de la potence ou ne survivaient pas à cette pénible suspension.
Le repas du condamné
Lorsqu’un condamné à mort passait devant le couvent des Filles-Dieu, les religieuses de ce couvent étaient tenues de lui apporter un verre de vin et trois morceaux de pain, ce qui s’appelait le dernier morceau des patients. Ceux-ci ne le refusaient presque jamais et la foule était grande pour assister à cette triste collation. On se remettait en route et, arrivé près du gibet, le malheureux faisait une nouvelle halte au pied d’une croix de pierre qui se trouvait là pour recevoir les suprêmes exhortations de son confesseur ; puis, l’exécution faite, le confesseur et les officiers de justice revenaient au Châtelet, où un repas, dont la ville faisait les frais, avait été préparé pour eux.
Parfois les criminels, en vertu d’une disposition particulière de la sentence, étaient menés à Montfaucon vivants, ou déjà morts, étendus sur une grosse échelle en charpente attachée derrière une charrette. C’était une aggravation de peine qu’on appelait traîner sur la claie.
Ainsi ce rendait la justice, pas toujours juste, rarement tendre, au royaume de France.