La gloire des foires

Une foire de Champagne au XIIIe siècle (gravure ancienne).
Une foire de Champagne au XIIIe siècle (gravure ancienne).

On évoque souvent les foires du Moyen Age. De fait, elles étaient essentielles, non seulement dans l’échange commercial mais également dans l’échange intellectuel et civilisationnel. Situées à de grands carrefours naturels, les foires étaient l’occasion non seulement de vendre -en général des grossistes aux détaillants- mais également de se rencontrer, d’échanger.
La plus ancienne foire de France se tenait à Saint-Denis et on la date généralement de 629. D’autres foires s’établiront à Paris : celle du Lendit, celle de Saint-Lazare, instituée par Louis VI, celle de Saint-Germain au XIIe siècle, ou encore celle de la Saint-Laurent, établie par Philippe Auguste. Dans le Languedoc, la principale foire était celle de Beaucaire mais de toute la France, ce sont les foires de Champagne et de Brie qui devaient avoir le plus d’impact. Attirant les marchands d’Angleterre, de Flandre, d’Allemagne mais également de Provence et d’Italie, les foires de Champagne allaient faire la fortune des princes de la région.
 En effet, outre la protection des marchands et des marchandises, ils percevaient des taxes sur les transactions. On imagine aisément les fortunes en jeu, d’autant que les foires de Provins, Bar-sur-Aube ou Troyes duraient pas moins de six semaines ! Une fortune qui allait attiser la convoitise des rois de France qui, après le rattachement de la Champagne à la couronne (1284), tenteront d’en tirer un maximum de profit. Une erreur fatale en l’occurrence, l’avidité des rois leur ayant imposé d’augmenter les taxes… ce qui allait provoquer le déclin des foires.

Et ce fut l’imprimerie !

Johannes Gensfleisch, dit Gutenberg (v.1397-1468).
Johannes Gensfleisch, dit Gutenberg (v.1397-1468).

Comme beaucoup de découvertes, l’imprimerie a connu bien des étapes. S’inspirant de la xylographie, ou gravure sur bois, procédé connu depuis le XIVe siècle, où les lettres sont gravées ensemble dans la masse, le Hollandais Laurens Coster imagine de graver sur bois, séparément et en plusieurs exemplaires, chacune des lettres de l’alphabet. C’est finalement, Gutenberg qui va mettre au point l’invention capitale de l’imprimerie. Bibles, missels et autres ouvrages religieux sont imprimés et largement diffusés en Europe. La découverte de Gutenberg gagne bientôt l’Italie, la Hollande et enfin la France.
En juillet 1470, deux humanistes, Guillaume Fichet et Yohann Heynlin, installent la première presse à la Sorbonne. D’autres imprimeurs font leur apparition en France, comme les Estienne, les Firmin-Didot et bien d’autres encore. À la fin du XVIe siècle, la Renaissance intellectuelle comme artistique de l’Europe doit, en grande partie, son essor au développement de l’imprimerie.

Pendu haut et court

Un condamné conduit au gibet de Montfaucon (gravure du XIXe siècle).
Un condamné conduit au gibet de Montfaucon (gravure du XIXe siècle).

Pendant plusieurs siècles et jusqu’à l’époque de la Révolution, la pendaison, ou peine de la hart, fut le supplice le plus souvent appliqué en France ; aussi, dans chaque ville et presque dans chaque bourg, y avait-il une potence permanente, qui, vu la coutume générale d’y laisser suspendus les suppliciés jusqu’à ce qu’ils tombent en poussière, était bien rarement dépourvue de cadavres ou de squelettes. Ces sortes de gibets, nommés fourches patibulaires ou justices parce qu’ils représentaient le droit de haute justice seigneuriale, se composaient ordinairement de piliers de pierre, réunis entre eux au sommet par des traverses de bois auxquelles on attachait le corps des criminels avec des cordes ou des chaînes. Ces fourches patibulaires, où le nombre des piliers variait en raison de la qualité du seigneur justicier, étaient toujours placées au bord des chemins fréquentés et sur une élévation de terrain.
Conformément à la règle, les fourches patibulaires de Paris, qui jouèrent un si grand rôle dans l’histoire judiciaire ou même politique de cette cité, s’élevaient sur une butte, au nord de la ville, à proximité de la grande route d’Allemagne. Du nom de Montfaucon, que portait originairement cette butte, on fit bientôt celui du gibet lui-même. 

Ce célèbre gibet avait l’aspect d’une lourde masse de maçonnerie composée de dix ou douze assises de gros quartiers de pierres brutes et formant un carré long de quarante pieds sur vingt-cinq ou trente. Sa partie supérieure présentait une plate-forme à laquelle conduisait un escalier de pierre dont l’entrée était fermée par une porte massive. Sur cette plate-forme et le long de trois de ses cotés seulement, reposaient seize piliers carrés, hauts de trente pieds environ, formés de blocs de pierre d’un pied d’épaisseur. Ces piliers étaient unis entre eux par de doubles pièces de bois qui s’enclavaient dans leurs chaperons et supportaient des chaînes de fer ayant trois pieds et demi de longueur, destinées à suspendre les condamnés.
Au-dessous, d’autres traverses reliaient également les piliers l’un à l’autre, à moitié de leur hauteur, et servaient au même usage que les traverses supérieures. De longues et solides échelles, qu’on assujettissait sur les piliers, donnaient au bourreau et à ses aides la possibilité de faire monter les condamnés ou de transporter les cadavres qui devaient être accrochés au gibet. Enfin, le centre du massif était occupé par une cave profonde, hideux charnier où achevaient de pourrir les restes des suppliciés.
On se fera une idée de l’aspect étrange et lugubre de ce gibet monumental si l’on songe à la quantité de cadavres qui y étaient constamment attachés et qui offraient une pâture sans cesse renaissante à des milliers de corbeaux. En une seule fois, il fallut remplacer cinquante-deux chaînes hors de service et les Comptes de la ville de Paris attestent que la dépense des exécutions était encore plus coûteuse que l’entretien du gibet, ce qu’on n’aura pas de peine à comprendre en se reportant à la rigueur des condamnations capitales au Moyen Âge.

Pierre des Essarts (gravure ancienne).
Pierre des Essarts (gravure ancienne).

Montfaucon avait aussi à remplir le double rôle d’instrument de supplice et de lieu d’exposition infamante ; c’était là qu’on réunissait les cadavres de tous ceux qui avaient été exécutés sur divers points de la ville. On suspendait même aux fourches patibulaires la dépouille calcinée ou sanglante des criminels déjà morts ; alors, on enfermait ces débris humains dans des sacs de treillis ou de cuir. Ils pouvaient d’ailleurs y demeurer un temps considérable. Ainsi Pierre des Essarts, qui avait eu la tête tranchée en 1413, était-il accroché à Montfaucon depuis trois ans quand sa famille obtint de donner à ses os une sépulture chrétienne.
« Lancé dans l’éternité »
Le malheureux condamné à la pendaison était ordinairement conduit au lieu de l’exécution, assis ou debout, dans une charrette, le dos tourné au cheval, ayant son confesseur à ses côtés et le bourreau derrière lui. Il portait au cou trois cordes lâches : deux de la grosseur du petit doigt, nommées tortouses, avaient chacune un nœud coulant à leur extrémité ; la troisième, dit le jet, ne servait qu’à tirer le patient hors de l’échelle, à le « lancer dans l’éternité ». Lorsque la charrette était arrivée au pied de la potence, le bourreau montait le premier, à reculons sur l’échelle, en attirant à soi, au moyen des cordes, le condamné qu’il forçait à monter de même, lentement après lui ; arrivé le premier en haut, il attachait rapidement les deux tortouses aux bras de la potence et, d’un coup de genou, en gardant le jet enroulé autour de son bras, il faisait quitter les échelons au patient qui se trouvait tout à coup étouffé par le nœud coulant et balancé dans le vide. Le bourreau mettait alors ses pieds sur les mains liées du pendu et, se cramponnant en même temps au bois de la potence, à force de secousses réitérées, il terminait le supplice en s’assurant que la strangulation du condamné était complète.
Quand on remarque ces mots, dans une sentence de condamnation criminelle : « Sera pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive », qu’on ne s’imagine pas que ce fut là une vaine formule car il arrivait, dans certains cas, que la pendaison ne doive pas être mortelle et que le juge ne l’ordonne que comme un simulacre de supplice et pour faire éprouver au coupable un état de gêne plus ou moins douloureux. Alors le patient était simplement suspendu par des cordes passées sous les aisselles, sorte d’exposition qui n’était pourtant pas exempte de danger lorsqu’elle se prolongeait trop longtemps, car l’étreinte des cordes autour de la poitrine s’augmentait par le poids du corps et pouvait arrêter la circulation du sang. Beaucoup de condamnés, qui n’avaient été que suspendus ainsi pendant une heure, étaient retirés morts de la potence ou ne survivaient pas à cette pénible suspension.
Le repas du condamné
Lorsqu’un condamné à mort passait devant le couvent des Filles-Dieu, les religieuses de ce couvent étaient tenues de lui apporter un verre de vin et trois morceaux de pain, ce qui s’appelait le dernier morceau des patients. Ceux-ci ne le refusaient presque jamais et la foule était grande pour assister à cette triste collation. On se remettait en route et, arrivé près du gibet, le malheureux faisait une nouvelle halte au pied d’une croix de pierre qui se trouvait là pour recevoir les suprêmes exhortations de son confesseur ; puis, l’exécution faite, le confesseur et les officiers de justice revenaient au Châtelet, où un repas, dont la ville faisait les frais, avait été préparé pour eux.
Parfois les criminels, en vertu d’une disposition particulière de la sentence, étaient menés à Montfaucon vivants, ou déjà morts, étendus sur une grosse échelle en charpente attachée derrière une charrette. C’était une aggravation de peine qu’on appelait traîner sur la claie.
Ainsi ce rendait la justice, pas toujours juste, rarement tendre, au royaume de France.

L’énigme du Prêtre Jean

Le Prêtre Jean, d'après une gravure ancienne.
Le Prêtre Jean, d’après une gravure ancienne.

C’est dans le contexte des croisades que se situe initialement la légende du Prêtre Jean. En effet, alors que l’Europe est en plein affrontement avec l’islam, l’évêque Hugues de Gébal, en Syrie, vient à Rome et annonce au pape qu’un certain Jean, chrétien nestorien, tout à la fois prêtre et roi, vient de remporter de grandes victoires en Perse et s’apprête à marcher sur les Etats chrétiens d’Orient. Nous sommes alors en 1145 et le Royaume de Jérusalem est fragile face aux attaques des Seldjoukides. Un tel soutien, la chrétienté en rêve. Mais ce rêve a-t-il quelque fondement historique ?
De fait, il semble qu’en 1141, le fondateur de l’empire protomongol des Kara Kitaï, Yeliu Tache, après avoir soumis les Ottomans Karakhanides, battit près de Samarkand les troupes du sultan seldjoukide Sandjar. Et il est tout à fait possible que Yeliu Tache et certains de ses hommes aient été sous influence nestorienne, si ils n’ont pas été nestoriens eux-mêmes. Plus tard, on sait que les hommes de Gengis Khan subirent cette influence, Marco Polo parle dans ses écrits d’une communauté nestorienne en Chine…
En 1165, une lettre de ce fameux Prêtre Jean devait même être remise au pape, mais il ne s’agit là que d’un faux. Le pape Alexandre III devait cependant lui accorder quelque crédit et, en 1177, envoya des ambassades aux Mongols, offrant au Prêtre Jean deux autels à Saint-Pierre de Rome et à Jérusalem et une église à Rome. Ces ambassades, basées sur un faux, faillir malgré tout réussir. En effet, il est établi que les descendants d’Houlêgou, les seigneurs mongols, songèrent sérieusement à s’allier avec les croisés avant de, finalement, se convertir à l’islam.
Mais la légende du Prêtre Jean avait la vie dure. Elle devait renaître au Xve siècle, en Ethiopie où les navigateurs portugais se mirent en quête du royaume du Prêtre Jean…

Le Japon des origines

Un samouraï japonais.
Un samouraï japonais.

Les origines du Japon sont mystérieuses. On sait cependant que l’archipel était habité au IIe millénaire avant J.-C., et peut-être même avant, au IIIe millénaire. Mais l’histoire, même en partie légendaire, du Japon ne nous est vraiment connue qu’après l’introduction dans l’archipel de la civilisation chinoise. Un événement que va voir l’éclosion de la littérature japonaise dont les deux premiers exemplaires sont deux ouvrages mythico-historiques : le Kojiki et le Nihongi, qui datent respectivement de 712 et de 720 après J.-C.. C’est ainsi que l’on apprend que l’empire japonais a été fondé en 660 avant J.-C. Par Jimmu Tenno, fils de la déesse solaire Amatérasu. Un rapport entre souveraineté et nature que la religion shinto, encore présente de nos jours, ne cessera de mettre en avant, comme elle affirmera la nécessité du culte des ancêtres, si imprégné dans la culture japonaise.
Divisé en clan, le Japon avait sans aucun doute depuis longtemps des rapports avec la Chine. Mais l’influence de la civilisation chinoise ne devait se faire réellement sentir qu’au Vie siècle, sous les règnes de Suiko et de son neveu Shotoku Taishi. C’est à cette époque que les Japonais allaient révéler leur extraordinaire faculté d’assimilation : non seulement ils adoptèrent l’écriture, les moeurs, les techniques et les formes artistiques de la Chine, mais nombre d’entre eux allaient également se convertir au bouddhisme ou l’adapter au shinto traditionnel. Finalement, les Japonais allaient se « convertir » au mode chinois jusque dans leur gouvernement, imposant, en la personne de Yamato, un Etat impérial. En 702, le code Taiho devait achever de poser les bases d’une monarchie absolue, chapeautée par une bureaucratie et une administration à la chinoise.
L’influence chinoise et, parallèlement, bouddhiste ne devait pas s’arrêter là. Au contraire, elle se manifestera durant toute la période dite de Héian, soit du VIIIe au XIIe siècle. Et la cour, établie depuis 784 à Kyoto, la « Cité de la paix », allait devenir la première adepte de ce mode de vie raffiné, certes, mais un peu indolent. Une indolence qui allait grandement faciliter la confiscation du pouvoir par la famille des Fujiwara qui se proclamèrent « kampaku » -régent-, sortes de maires du palais qui devaient diriger le Japon durant des siècles. Le luxe, le plaisir, le relâchement moral aussi devaient marquer cette période et donner naissance à l’âge classique de la littérature japonaise.
Mais alors que le plaisir était de mise à la cour de Kyoto, le véritable pouvoir était aux mains de la noblesse guerrière et féodale qui vivait dans les provinces. Une noblesse au sein de laquelle deux clans devaient se distinguer particulièrement, les Taïra et les Minamoto (Xie-XIIe siècles), lesquels devaient se disputer l’hégémonie sur l’archipel durant pas moins de deux cents ans, donnant naissance, au terme de leur lutte à un Japon féodal, hermétique aux influences extérieures : le Japon des shoguns et des samouraïs.

Le temps de l’Apocalypse : l’an de grâce 1260

L'Apôtre saint Jean rédigeant le texte de l'Apocalypse.
L’Apôtre saint Jean rédigeant le texte de l’Apocalypse.

Depuis le début du christianisme, et notamment depuis le IIIe siècle, date à laquelle l’Apocalypse est admis dans le Corpus de l’Église, les théologiens tentent de décrypter ce dernier texte du Nouveau Testament. C’est que la préoccupation de beaucoup se résume à cette interrogation : pour quand sera la fin du monde, la parousie -c’est-à-dire le retour du Christ dans sa gloire- ? Joachim de Flore a tenté d’y répondre.
Cistercien ascète et rigoureux, Joachim de Flore va séparer le temps en trois âges : l’âge du Père, qui correspond à l’Ancien Testament ; l’âge du Fils, c’est-à-dire celui de l’Incarnation, de la Révélation, du Nouveau Testament ; enfin l’âge de l’Esprit qui sera le temps où l’Église de Jean remplacera celle de Pierre, le temps des ordres mendiants, celui où l’on comprendra enfin les Évangiles. Et cet âge de l’Esprit succèdera à de terribles cataclysmes, correspondant, pour Joachim, aux hérésies. Puis Joachim donne une date précise : 1260. D’où vient cette date ? Le calcul de Joachim de Flore est très simple : reprenant l’Ancien Testament et l’Évangile de saint Mathieu qui évoque la généalogie du Christ, il compte quarante-deux générations précédant la venue du Messie. Puis, reprenant ces quarante-deux générations, la naissance du Christ marquant le changement d’âge, et à raison de trente ans par génération, il obtient 1260 qui marquera donc le Millenium, l’âge d’or. Certes, il ne s’est rien passé en 1260 mais le fondement reste le même.
Le concile de Latran IV, en 1215, condamne les écrits du cistercien. Mais ses écrits seulement ! Lui-même est reconnu comme un spécialiste des Écritures qui, certes, s’est fourvoyé mais qui n’est ni hérétique, ni excommunié…
Ce ne sera pas le cas de nombre de ses successeurs, notamment Dolcino et ses « Pauvres de Lyon ». Dolcino, dont l’hérésie se propage au XIVe siècle essentiellement dans le nord de l’Italie, divise le monde en quatre périodes : tout d’abord de la naissance du monde au Christ ; puis du Christ au pape Sylvestre Ier ; de Sylvestre à 1303, période où l’Église est dépravée ; et enfin 1303 et les années qui suivent, temps qui marque le renouveau de l’Église, une Église dont les Apostoliques -appelés aussi les Dolciniens- sont bien sûr l’avant-garde. Pourquoi l’élection du pape Sylvestre marque-t-elle, pour les Dolciniens, la fin de la pureté de l’Église ? C’est que, sous ce pontificat, Constantin a donné au pape la primauté sur tous les patriarches et des pouvoirs temporels en Italie. Et c’est cette implication de l’Église dans le temporel que rejette Dolcino qui critique l’Église avec vigueur et qui rejette l’autorité papale, contrairement à Joachim de Flore.

Le temps des samouraïs

Un samouraï en tenue traditionnelle (gravure du XIXe siècle).
Un samouraï en tenue traditionnelle (gravure du XIXe siècle).

En 1185, Minamoto Yoritomo établissait sur le Japon une véritable dictature militaire, substituant son autorité à celle des empereurs, désormais fantoches. "Shogunat" -abréviation de sei-i-tai shongun, qui signifie "commandant en chef contre les barbares"- tel sera le nom de ce type de gouvernement. Un shogunat qui persistera sept siècles durant ; un shogunat qui doit tout à la classe des samouraïs. De fait, le temps du shogunat est sans conteste celui des samouraïs, cette caste guerrière qui, dès le XIIe siècle, s’organise, abandonne la culture aux serfs, devient héréditaire. Se mettant au service des daimyo -les seigneurs-, les samouraïs vont se révéler des guerriers intrépides, encartés dans un code de l’honneur rigide -le bushido-, entièrement tournés vers leur vocation guerrière et le service aux daimyo et, à travers eux, au shogunat. Leur fidélité avait fait leur force ; leur rigidité sera leur perte. Perdus dans un système ancien, les samouraïs vont apparaître, dès le XVIIIe siècle, comme une caste parasite, ayant perdu sa fonction guerrière. Une caste qui, malgré tout, monopolisait les postes gouvernementaux au point de sonner son propre glas. En effet, c’est sous l’impulsion des samouraïs que le Japon féodal allait s’ouvrir au monde, inaugurant l’occidentalisation et la modernisation du pays aux XVIIIe-XIXe siècles.

Nennius, « l’inventeur » d’Arthur

Le roi Arthur, d'après une gravure du Moyen Âge.
Le roi Arthur, d’après une gravure du Moyen Âge.

Qui eut cru que cet obscure copiste du IXe siècle obtiendrait une telle notoriété ! Car si son nom est encore inconnu du grand public, les spécialistes connaissent tous Nennius, un Gallois, à qui l’on doit l’Histoire des Bretons, ensemble assez disparate de textes en rapport avec l’histoire de la Bretagne, recopiés, remaniés et complétés. Neuf parties composaient cet ouvrage : la première concernait les six âges du monde ; la suivante l’Histoire des Bretons, suivie de la Vie de saint Patrick ; puis venait les questions arthuriennes et la Généalogie des rois saxons. Les Annales de Cambria, la Liste de Wallisia, les cités de Bretagne et les Prodiges de la Bretagne concluaient son travail.
Evidemment, ce sont les questions arthuriennes qui sont à l’origine de la célébrité de Nennius, dont le texte est, par ailleurs, considéré comme assez confus, pas même bien écrit.
Les documents sur lesquels Nennius aurait travaillé remontent au moins à l’époque mérovingienne mais on y relève également comme source César, saint Jérôme, Gildas, Isidore de Séville et ou encore Bède le Vénérable.
Dans les documents en rapport avec la question arthurienne, on lit, à l’année 488, "Arthur qui luttait contre les Saxons à cette époque aux côtés des rois bretons. Quant à lui, il était général." L’important est ici le nom d’Arthur. La résistance bretonne, elle, avait déjà été incarnée par Aurélius Ambrosius, par Gildas (VIe siècle), général sans doute d’origine romaine et qui soutint les rois de Bretagne. Depuis, une question reste sans réponse : Aurélius Ambrosius et Arthur sont-ils une seule et même personne ?

Je vous salue, Marie

La Vierge à l’enfant de Hesselin par Simon Vouet (musée du Louvre)

Jamais la piété n’a revêtu de formes aussi variées qu’au Moyen Âge et le culte de la sainte Vierge, particulièrement honorée dans les religions catholique et orthodoxe, en est un des aspects les plus importants. Il ne s’agit pas ici de raconter la vie de Marie, ni même de dénombrer les sanctuaires qui lui sont consacrés ou les prières qui lui étaient adressées, mais plutôt de comprendre l’évolution de la piété mariale au fil des siècles et particulièrement du XIIe au XVe siècle, période qui verra une grande évolution des mentalités et donc de la religion.
Jusqu’au XIIe siècle, la Vierge joue un rôle relativement effacé, aussi bien dans l’iconographie que dans la liturgie. Certes, on glorifie la Vierge dans l’Alma Redemptoris Mater, composé en 1054 par Hermann Conract ; certes, Marie est présente dans les fresques byzantines ou les sculptures, mais c’est un culte de la Vierge grave, solennel. Rien n’illustre mieux ce culte que la Vierge de type byzantin : assise dans une pose hiératique, elle tient l’Enfant Jésus sur ses genoux, faisant ainsi office de trône. Theotokos, c’est-à-dire mère de Dieu, elle est associée au Christ comme instrument de la Rédemption et pas autrement. Et c’est sur un ton encore grave et scolastique, marqué par les siècles précédents, que des auteurs tels qu’Honorius d’Autun, qui écrit le Speculum Ecclesiae au début du XIIe siècle, évoquent la Vierge.
« J’ai été blessée d’amour »

Sceau de saint Bernard de Clairvaux (1090-1153)

Au XIIe siècle, la vie religieuse va connaître un bouleversement total. Des ordres nouveaux apparaissent, imprégnés par l’idéal de retour à la vie évangélique. Saint Norbert de Xanten fonde ainsi l’ordre des prémontrés puis saint Bernard de Clairvaux réforme celui des cisterciens. Et justement, prémontrés et cisterciens ont une très grande dévotion envers la Vierge, dévotion inconnue jusque-là chez les bénédictins. Saint Norbert donne à ses prémontrés un vêtement blanc, en l’honneur de Marie et, dans l’ordre cistercien, tous les monastères lui sont consacrés. On peut même lire sur la façade de Cîteaux cette inscription :
Salut, sainte Mère, c’est sous tes ordres que combattent les moines de Cîteaux.
On retrouve également dans les pays de langue germanique des abbayes cisterciennes aux noms curieusement semblables : Mariengarten (le jardin de Marie), Marienburg (la forteresse de Marie), Marienkroon (la couronne de Marie).
La dévotion mariale se fait alors plus tendre, plus passionnée aussi, allant parfois jusqu’à devenir poésie. Saint Bernard, figure de proue de l’ordre, écrit avec élan :
C’est elle qui eût pu dire : « J’ai été blessée d’amour », car la flèche de l’amour du Christ la transverbéra et ne laissa pas dans son cœur virginal un atome sans amour.
Ailleurs, il s’exclame encore :
Tout en elle était digne d’admiration. Son corps était aussi beau que son âme et c’est cette radieuse beauté qui attira sur elle les regards de l’Éternel.
Tout est dit ! La Vierge n’est plus seulement le trône de la Rédemption, elle est toute pureté, tout amour. Elle est la femme, la créature parfaite. Cette suavité que l’on sent déjà chez saint Bernard éclatera, triomphera même au XIIIe siècle dans toute la catholicité. Déjà, saint Bernard a su communiquer son amour de la Vierge à tout son ordre. Et l’influence des cisterciens sera telle, au XIIe siècle, que bientôt l’Église entière s’associera à cet amour marial et fera une place de plus en plus grande au culte de Marie. Cette ferveur grandissante est particulièrement perceptible dans l’art religieux de l’époque.
Cependant si la Vierge Marie est effectivement de plus en plus honorée dans l’art religieux du XIIe siècle, elle est toujours associée à son Fils. L’Adoration des Mages apparaît sur tous les frontons du Midi, d’Auvergne et de Bourgogne. La Dormition de la Vierge, son Couronnement aussi sont des thèmes issus de l’iconographie orientale mais qui se développent en Europe avec l’art gothique. Et il faut attendre la fin du XIIe siècle pour voir la première représentation de la Vierge seule, sans son Fils, mise en scène dans le célèbre Miracle de Théophile.
Mère de miséricorde

Illustration du Miracle de Théophile

Au XIIIe siècle, la sainte Vierge est donc un personnage à part entière, une médiatrice entre Dieu et le genre humain et le secours des malheureux. C’est ce thème qui est développé dans les récits des miracles de la Vierge.
Ce genre littéraire, qui est un des plus répandus de la littérature médiévale européenne, n’est pas nouveau. Dès le XIe siècle, de nombreux écrits en latin rapportent ces miracles -le plus ancien remonte même à Grégoire de Tours, auteur du De Gloria Martyrum. Mais le genre se développe surtout au XIIIe siècle avec les Miracles de Notre-Dame (1218) de Gautier de Coincy, le Speculum historiale (1244) de Vincent de Beauvais et surtout le Miracle de Théophile, retranscrit par Rutebeuf vers 1260.
Le Miracle de Théophile est alors le plus représenté des miracles de la Vierge et aussi le plus populaire, sans doute parce qu’il illustre parfaitement l’amour miséricordieux de la Vierge pour les hommes, ses frères.
L’histoire est celle de Théophile, le vidame de l’évêque d’Adana, en Cilicie. Pieux et vertueux, Théophile est désigné pour succéder à l’évêque récemment décédé mais il refuse et un autre est désigné à sa place. C’est alors que le démon, ne désespérant pas de perdre un homme si saint, lui fait bientôt désirer ce qu’il avait jadis refusé. Théophile va donc trouver un savant juif, expert dans l’art de la magie et s’engage à donner son âme au diable en échange du pouvoir et des honneurs. Le pacte est rédigé en bonne et due forme et, de ce jour, tout réussit au vidame qui supplante bientôt l’évêque dans la faveur populaire… Honneurs et présents pleuvent, jusqu’à ce que Théophile, rongé par le remords, se réfugie une nuit au pied d’une statue de la Vierge. Il prie si longuement qu’il finit par s’endormir. Dans son rêve, Marie lui apparaît dans une éblouissante clarté et lui rend le parchemin qu’elle a elle-même arraché au démon. À son réveil, Théophile constate que le rêve n’en était pas un : il tient le fameux document dans sa main !
La couronne de roses de Notre-Dame
Cependant la littérature n’est pas la seule à se prendre d’amour pour la sainte Vierge. Prenant exemple sur la tradition cistercienne, on consacre presque systématiquement les églises principales des villes et surtout les cathédrales à la Vierge. À tel point d’ailleurs, qu’on finit par supprimer la qualification de cathédrale pour les nommer « Notre-Dame », comme à Paris ou à Chartres.
La récitation du rosaire se généralise également. Le nom, fort poétique, vient des petits chapeaux (ou chapelets) de roses dont on coiffait les statues de la sainte Vierge les jours de fêtes. Au XIIIe siècle, c’est sous ce nom que l’on désigne la récitation de cent cinquante Ave (Je vous salue, Marie), rythmés par les méditations sur les mystères joyeux, douloureux ainsi que glorieux, empruntés au Psautier de la Vierge. Bien que déjà présente au siècle précédent, la récitation du rosaire s’étend bientôt à tous les milieux, notamment grâce à la large promotion que l’ordre dominicain fait à cette pratique.
Si le XIIIe siècle voit l’apogée du culte marial, son triomphe, c’est un culte joyeux, confiant envers Marie la « toute belle », comme le spécifie le Regina Cælorum. Au XIVe siècle, par contre, c’est à la Vierge des Sept Douleurs que l’on rendra hommage.
« Un glaive de douleur transpercera votre cœur »

La Pieta de Michel Ange

Le XIVe siècle, en Europe, va être une ère de bouleversements, de guerres et de famines. La peste se propage, des fléaux sans nombre font naître une angoisse nouvelle au cœur de l’homme du Moyen Âge, qui se penche soudain avec compassion sur la Passion du Christ.  
Le Christ glorieux a cédé la place à l’Homme des douleurs : on dénombre les plaies du Christ, on compte ses pas sur la route du Golgotha, on s’attache à comprendre le désarroi du Sauveur à Gethsémani, désarroi qui est comme l’écho de celui que ressent la société du XIVe siècle. Et à ces souffrances, on associe bien sûr sa mère…
Le culte de la Vierge des Douleurs se propage : elle apparaît au pied de la croix, contemplant son fils crucifié, on la représente recueillant le corps meurtri du Sauveur. Les Pietàs, si humaines, si peu surnaturelles, ornent désormais les églises. Dans le visage marqué de la sainte Vierge, on peut lire l’accomplissement de la prophétie de Siméon le jour de la présentation de Jésus au Temple :
-Un glaive de douleur transpercera votre cœur, avait-il dit à Marie.
Désormais, l’émotion douloureuse éclipse la vision sereine de la Vierge à l’Enfant. Cette douleur, cette compassion, sans disparaître totalement, vont pourtant être éclairées, au siècle suivant, par quelques notes joyeuses.
« Je vous salue, Marie »
Après le sombre XIVe siècle, la liturgie, comme la piété populaire, semble vouloir retrouver la gaieté qui caractérisait le culte marial au XIIIe siècle. La Vierge est mère avant tout et c’est donnant le sein ou souriant à son Fils qu’elle apparaît maintenant le plus souvent. La part belle est faite aux mystères joyeux, notamment à l’Annonciation.
Cœur du culte marial, l’Annonciation rassemble tous les mystères de la Rédemption : Marie devient, par ce mystère, mère de Dieu, instrument de la Rédemption et donc corédemptrice. C’est donc vers cette jeune mère que se tournent les chrétiens : le Christ l’ayant tant aimée, elle doit bien avoir gardé quelque emprise sur lui. On égraine avec toujours plus de ferveur le rosaire, multipliant les Je vous salue, Marie à l’infini ; des foules de pèlerins cheminent volontiers jusqu’à Lorette, où elle est apparue, et vers les petits sanctuaires cantonaux ; sainte Jeanne de France fonde également l’ordre de l’Annonciade…
Mais, dans sa mission de médiatrice et d’assistante, Marie n’est pas seule. On prie sainte Anne, la grand-mère du Christ, à qui certains attribuent parfois les mêmes prérogatives qu’à sa fille, ainsi que saint Joachim. Par extension, toute la sainte Parenté est bientôt l’objet d’un culte fervent et saint Joseph, resté dans l’ombre durant des siècles, va connaître la gloire grâce à une abondante hagiographie.
À la fin du XVe siècle, la chrétienté toute entière voit dans la Vierge la mère de Dieu mais aussi et surtout celle des hommes. Et c’est sous ce vocable de médiatrice du genre humain qu’elle est désormais honorée.

L’héritage du Conquérant

Statue équestre de Guillaume le Conquérant.
Statue équestre de Guillaume le Conquérant.

Vingt ans. Il suffira de vingt ans à peine pour que Guillaume le Bâtard conquiert totalement le royaume d’Edouard le Confesseur. Vingt année ponctuées de révoltes saxonnes ou norvégiennes –les rois de Norvège revendiquaient également l’héritage anglais. Guillaume le Conquérant va mettre toute son énergie à mâter ces rebellions en Angleterre, en Normandie aussi, où elles seront inspirées par son fils aîné. Mais surtout, Guillaume c’est à l’édification d’une véritable administration, signe de la totale et absolue soumission de ce royaume conquis de haute lutte qu’il va consacrer les dernières années de sa vie.
Pour se faire, il ordonne, entre 1085 et 1086, le recensement de tous les domaines. Le gouvernement normand pourra ainsi s’appuyer sur une fiscalité forte, parce que régulière, et ce recensement confirmera, « sur le papier », l’expulsion des Saxons et l’installation des Normands. Et comme si cela ne suffisait pas, le Domesday Book sera suivi, en 1086, de la célèbre réunion de Salisbury au cours de laquelle Guillaume recevra solennellement l’hommage de tous ses vassaux anglais.
Administrateur, Guillaume l’aura été mais c’est sur un cheval et harnaché de fer que le Conquérant devait finir sa vie. Blessé à Mantes alors qu’il tentait de recouvrer le Vexin dont le roi de France s’était emparé, il succombe à ses blessures en septembre 1087. Ce jour-là, aucun de ses fils ne l’entoure…
Je ne le lègue à personne…
En effet, Robert, une fois de plus, était éloigné de la cour de Normandie alors que Guillaume le Roux et Henri, ses frères cadets, après avoir assisté leur père dans son agonie pendant quelques jours, vont se précipiter en Angleterre pour prendre possession de la couronne. On peut même dire que c’est par un véritable petit coup d’État que Guillaume le Roux, dit aussi Rufus, va acquérir cet héritage. Car, selon Orderic Vital, si Guillaume le Conquérant avait bien désigné l’héritier du duché de Normandie, il avait laissé l’héritage de la couronne anglaise à la promptitude de ses fils :

Guillaume II le Roux, dit Rufus (v.1056-1100), d'après un manuscrit médiéval.
Guillaume II le Roux, dit Rufus (v.1056-1100), d’après un manuscrit médiéval.

Quant au royaume d’Angleterre, trouve-t-on dans la chronique d’Orderic Vital, je ne le lègue en héritage à personne parce que je ne l’ai point reçu en héritage mais acquis par la force et au prix du sang. Je le remets entre les mains de Dieu, me bornant à souhaiter que mon fils Guillaume, qui m’a été soumis en toutes choses, l’obtienne s’il plaît à Dieu et y prospère.
Toujours est-il que le Conquérant n’est pas encore froid que Rufus débarque en Angleterre : là, il annonce la mort de son père et se fait couronner dans la foulée à Winchester.
Guillaume II couronné, la question successorale aurait pu en rester là. Mais ceux qui avaient assisté à la prise de pouvoir de Guillaume étaient peu nombreux et, la grande majorité des féodaux anglais détenant également des biens en Normandie, ils avaient tendance à prôner plutôt l’unité de pouvoir et de gouvernement dans le duché et le royaume. Or, Robert Courteheuse avait reçu, depuis déjà près de vingt ans (1067), l’hommage des seigneurs normands et il était hors de question -droit féodal oblige- d’aller contre cette allégeance déjà ancienne et établie. Robert devait donc trouver de solides soutiens lorsqu’il disputa l’héritage anglais à son frère. Abandonné par les Normands, Guillaume II rechercha l’alliance des Saxons, trop heureux d’avoir enfin une occasion de reprendre leurs biens -Guillaume ne leur avait-il pas promis de « respecter leurs anciens droits », ce qui veut, tout à la fois, tout dire et rien ?
En Angleterre et en Normandie la situation va rester instable durant près de quatre années au cours desquelles les deux frères vont s’affronter tout en tentant de mâter les rebellions de barons, qui espèrent toujours profiter de l’affaiblissement du pouvoir pour s’émanciper. Finalement, en juillet 1091, Guillaume et Robert se mettent d’accord. Ils iront même jusqu’à s’allier pour repousser, en 1093, la tentative d’invasion de l’Angleterre par Malcolm III d’Écosse. Pourtant, on le verra, Guillaume le Roux, non content d’avoir assuré sa prise de pouvoir en Angleterre, garde l’espoir de reprendre la Normandie à son aîné…
Henri, le benjamin qui était resté sans terre, rachète, quant à lui, une partie du Cotentin et obtient quelques fiefs en Angleterre.
Courteheuse « le malchanceux »

Robert Courteheuse, d'après un tableau du XIXe siècle.
Robert Courteheuse, d’après un tableau du XIXe siècle.

En 1096, à Clermont d’Auvergne, le pape Urbain II fait retentir l’appel à la croisade. Un appel auquel Robert Courteheuse, plus batailleur que politique, est loin d’être insensible : il met en gage son duché auprès de son frère Guillaume II et s’embarque avec quelques hommes et son beau-frère, Étienne de Blois, pour l’aventure de Terre sainte. Selon toute vraisemblance, Guillaume espère bien profiter de l’occasion pour, à plus ou moins brève échéance, s’emparer réellement et définitivement du duché.
Il n’en aura cependant pas le temps : le 2 août 1100, Guillaume II meurt au cours d’un accident de chasse, dans la forêt même où son aîné, Richard, avait péri en 1075. Accident de chasse ou « accident provoqué » par ordre de son frère Henri, la question reste posée.
Et l’histoire de recommencer : Guillaume II est abandonné aux bons soins de quelques moines de la forêt alors qu’Henri se précipite à Winchester où il s’empare du trésor royal ; et trois jours plus tard, il se fait couronner. Comme Guillaume le Roux et malgré l’opposition de quelques barons toujours favorables à Robert Courteheuse, Henri met tout le monde devant le fait accompli…
Là encore, il est difficile de ne pas parler de coup d’État, d’autant que Robert avait été désigné par son frère comme héritier du royaume. En effet, en 1091, lorsque les deux frères avaient enfin déposé les armes, ils avaient convenu que le survivant des deux hériterait automatiquement de l’autre. À l’époque de ce traité de paix, Robert n’était pas marié -il épousera, au retour de la croisade, Sibylle de Conversano dont il aura un fils, Guillaume Cliton-, pas plus que Guillaume le Roux, homosexuel notoire. Selon les termes de cette entente, donc, la couronne d’Angleterre aurait dû échoir à Robert Courteheuse, qui n’eut d’autre tort que d’être absent. En fait, le duc de Normandie n’était pas bien loin et il s’en est fallu de quelques semaines à peine qu’il puisse intervenir dans la prise de pouvoir d’Henri : il regagnera la Normandie en septembre de l’année 1100.
Des Normands aux Plantagenêts
Robert cependant était faible et il va en faire la preuve une fois encore : en 1101, il accepte de renoncer à ses prétentions sur la couronne anglaise contre 3000 livres et cède en sus la place de Domfront, en Normandie. Cette situation donnera à Henri une excuse pour intervenir à moult reprises dans les affaires normandes, au point que Robert, exaspéré par les incursions de son frère, se lancera, en 1106, dans une guerre ouverte… qu’il perdra. Fait prisonnier, Robert sera déchu de son titre de duc et la Normandie, annexée au préjudice de Guillaume Cliton, deviendra pleine possession d’Henri Ier.

Monnaie d'Henri Ier Beauclerc (1069-1135).
Monnaie d’Henri Ier Beauclerc (1069-1135).

Parallèlement à cette action en Normandie, Henri Ier entreprit en Angleterre une importante œuvre législative. S’appuyant sur les clercs plutôt que sur les barons -d’où son surnom d’Henri Beauclerc-, il établit une administration centralisée -l’Échiquier- qui devait achever la tentative d’unification entreprise par son père.
Sous son règne, l’Angleterre était devenu un royaume puissant et extraordinairement bien organisé mais sa mort, en 1035, allait remettre en question toute l’action d’Henri. En effet, Henri Beauclerc avait eu un fils, Guillaume Adelin, et une fille, Mathilde. Guillaume était mort en 1120 et Henri Ier avait donc désigné sa fille comme son héritière. Veuve de l’empereur Henri V (1125), elle s’était remariée avec le comte d’Anjou, Geoffroy Plantagenêt. Le choix d’Henri Beauclerc ne convint cependant pas à tous les barons qui, pour beaucoup, se rallièrent derrière Étienne de Blois, petit-fils de Guillaume le Conquérant par sa mère, Adèle, qui était déjà très populaire. Des années de conflits vont suivre cette usurpation d’Étienne.
Finalement, un compromis, signé en 1153, soit à peine un an avant la mort d’Étienne, allait mettre fin à la guerre civile : Étienne ayant perdu son fils unique, Eustache, il reconnaît pour héritier le fils de Mathilde, Henri Plantagenêt, qui deviendra roi sous le nom d’Henri II.
Ainsi mourut la dynastie des ducs de Normandie, devenus rois d’Angleterre et qui, à travers la dynastie des Plantagenêts, allait régner sur « la perfide Albion » pendant encore des siècles.