Harcourt : une famille française

Un combat au Xe siècle, d'après une peinture murale.
Un combat au Xe siècle, d’après une peinture murale.

La famille d’Harcourt disait remonter à Bernard le Danois, un compagnon de Rollon, lequel aurait offert, à son ancien compagnon d’armes le domaine d’Harcourt. Seigneurie comprenant les terres d’Elbeuf et de Lillebonne, elle devait être érigée en comté par Philippe VI au XIVe siècle. De fait, plusieurs de ses membres s’étaient déjà distingués par le passé : Jean II d’Harcourt avait combattu à Tunis avec saint Louis et était devenu maréchal de France sous Philippe le Hardi puis amiral de France ; Raoul d’Harcourt s’était distingué, aux XIIIe-XIVe siècles, comme chanoine de Paris et, surtout, conseiller de Philippe le Bel. C’est lui, qui, en 1280, avait fondé le collège d’Harcourt, devenu ensuite le lycée Saint-Louis. Godefroi d’Harcourt, qui avait opté pour la maison d’Angleterre, avait conduit des troupes lors de la bataille de Crécy et inspiré la descente des troupes d’Edouard III sur la Normandie. Il sera finalement tué lors d’un combat contre les Français sur la Vire.
Enfin, Henri de Lorraine, comte d’Harcourt, surnommé "Cadet la Perle" parce qu’il était le cadet de la maison de Lorraine-Elbeuf et qu’il portait une perle à l’oreille sera un des plus grands hommes de guerre du XVIIe siècle. Il commanda les troupes françaises en Piémont, força Turin à capituler, devint vice-roi de Catalogne (1644), vainquit les Espagnols à Valenciennes et prit Condé et Maubeuge (1649). D’autres représentants de cette famille illustre devaient se distinguer avec Turenne ou, pour le dernier d’entre eux, comme écrivain. Ainsi, du IXe siècle au Xxe, la famille d’Harcourt allait ponctuer l’histoire de France de ces hauts-faits.

Unam, sanctam, catholicam : l’Église au Moyen Âge

Le Moyen Âge s’étend sur près de mille ans, de 476, date de la chute de l’empire d’Occident, à 1483. Durant ces mille années, l’Église a grandi,  évolué et traversé des périodes de troubles et de fastes. Et cette histoire, uniquement évoquée par quelques faits marquants, notamment au cours des XIe au XVe siècles, n’est pas seulement celle de l’Église mais de l’Europe entière.
Le XIe siècle marque un tournant dans l’histoire de la chrétienté puisqu’il connaît la séparation définitive entre Rome et Byzance. La chrétienté se trouve alors divisée, aussi  bien religieusement que géographiquement, en Église d’Orient et Église d’Occident, toutes deux évoluant dans leur sphère propre. Cette première évolution n’est, en Occident, que le début d’une longue période de troubles et de « révolutions » religieuses qui vont marquer l’Église de Rome.
L’an Mil est une époque troublée où la fin prochaine du monde semble préoccuper les catholiques plus que la religion elle-même ; c’est aussi à cette époque que l’Occident chrétien connaît la fin des invasions, celles des Normands, des musulmans ou bien des Hongrois, qui ont succèdé aux terribles envahisseurs germaniques.
Cependant, à la fin du XIe siècle, les invasions changent de sens : c’est au tour des Occidentaux de chercher fortune sur les marges et en dehors de la chrétienté.
Le pèlerinage en Terre sainte connaît un regain de ferveur, mais on raconte aussi en Occident que les musulmans redoublent de cruauté à l’égard des pèlerins et détruisent les sanctuaires. C’est de cette effervescence que naît l’idée de la croisade. En novembre 1095, à Clermont, Urbain II prêche la première croisade, qui aboutit le 15 juillet 1099, à la prise de Jérusalem. Des pèlerins, provenant de régions où la démographie est galopante et la pauvreté omniprésente, s’établissent en Orient et fondent le Royaume latin de Jérusalem qui retombera presque entièrement aux mains des sarrasins dès 1192. Les croisades se succèdent jusqu’au XIIIe siècle, incapables cependant de rétablir l’ancien royaume chrétien.
La chevalerie occidentale qui défilera « outre-mer » perdra économiquement et démographiquement beaucoup ; mais c’est l’Église qui y a le plus perdu. En institutionnalisant la croisade, en accordant indulgences ainsi qu’impôts spéciaux, en créant des ordres militaires qui, après avoir été incapables de conserver la Terre sainte, se replient sur l’Occident, elle a fait naître plus de déceptions et de colères qu’elle n’a nourri d’espoirs.
Un catholicisme en mouvement

Saint Bernard de Clairvaux
Saint Bernard de Clairvaux

L’esprit de croisade allait de paire avec un temps de réforme dans l’Église, réforme dont l’impulsion vient également de la papauté et qui conduit à un renouveau spirituel et monastique.
Ce mouvement religieux du XIe et du début du XIIe siècle se veut d’abord un retour à la vie primitive de l’Église, à la vie des apôtres. Trois directions s’imposent alors dans cette recherche de spiritualité rénovée : la pauvreté, mise en avant par saint Pierre Damien, Norbert de Xanten et ses prémontrés et, bien sûr, saint Bernard de Clairvaux et les cisterciens ; le renouveau de la vie érémitique ; et enfin le retour à la vie commune. Ces deux points peuvent paraître contradictoires, mais le fait est que nombre d’ermites se trouvaient entourés d’émules, formant ainsi une communauté d’ermites.
C’est aux alentours de 1100 que naissent les ordres monastiques qui devaient donner à cette renaissance spirituelle et religieuse du XIIe siècle ses traits les plus remarquables.
L’ordre de Grandmont, fondé en 1074 par Étienne de Muret, trouve la solution économique et sociale du nouveau monachisme en règlementant la vie des frères convers, appelés également « frères lais », assurant l’exploitation matérielle comme l’administration de l’ordre. Mais la grande réussite du XIIe siècle est celle de Cîteaux, fondé en 1098, près de Dijon, par Robert de Molesme, qui désirait un retour à la stricte observance de la règle établie par saint Benoît.
L’ordre de Cîteaux connaîtra un essor irrésistible avec saint Bernard, qui va fonder quatre couvents féminins (La Ferté, Cîteaux, Pontigny et Morimond) et, en 1115, le monastère masculin de Clairvaux. Et à la fin du siècle, on compte pas moins de cinq cent trente abbayes cisterciennes et l’ordre donnera à l’Église quatorze cardinaux et soixante-quinze évêques dans le seul XIIe siècle…
Ce qui caractérise ces ordres, c’est l’austérité : simplicité du vêtement et de la nourriture, pratiques ascétiques, respect du silence et recours au travail manuel faisaient le quotidien de ces moines et de ces religieuses.
Rapidement cependant, une certaine dégénérescence apparaîtra. Il n’en reste pas moins que ces ordres nouveaux ont produit une magnifique floraison spirituelle, qui se traduit dans l’art par l’épanouissement du roman et par la naissance, à la fin du XIIe siècle, de l’art gothique.
Une multitude d’hérésies

Un cathare au bûcher
Un cathare au bûcher

Certes, le XIIe siècle est en général considéré comme un siècle de splendeur religieuse, mais le revers de la médaille apparaît dès le XIIIe siècle.
En effet, les vrais révolutionnaires de l’époque sont les hérétiques qui semblent se « réveiller », avec un ensemble parfait, tout au long du siècle.
Certaines hérésies, souvent nées de déviations des tendances réformatrices dans l’Église elle-même, ont été sans grande conséquence, comme l’hérésie pétrobrusienne, avec Pierre de Bruys, dans le Sud-Ouest, Henri de Lausanne, en Provence, ou encore le mouvement d’Arnaud de Brescia, en Lombardie et à Rome. Même l’hérésie vaudoise, dite des « pauvres de Lyon », en 1170, n’aura pas une ampleur phénoménale. L’hérésie qui va ébranler l’Occident chrétien, par son ampleur comme par la réaction de l’Église, est l’hérésie cathare.
Issue d’une autre hérésie, celle des Bogomiles, et sans doute également du manichéisme que l’on trouvait en Orient aux premiers siècles, l’hérésie cathare se répand dans une large partie de la chrétienté -Sud-Ouest, Flandre, Lombardie, Rhénanie puis centre de l’Italie- et met en péril, non seulement l’Église, mais le catholicisme et la société féodale tout entière. L’église cathare se pose en contre-Église, en adversaire et même en remplaçante de l’Église catholique.
La doctrine cathare est dualiste : le monde du Bien, celui du spirituel, de l’âme, de la prière, a son Dieu du Bien. Le monde du Mal, dont le Diable est le maître, est celui des ténèbres, du corps, de la chaire et de la matière : notre monde… La peur de la mort n’existe pas et les cathares ne croient pas que l’on puisse « gagner » son Ciel : ceux qui doivent être sauvés ont été désignés par Dieu dès leur naissance et ce sont, bien entendu, les cathares eux-mêmes…
Un autre mouvement, issu du cœur même de l’Église donnera toute son ampleur au début du XIIIe siècle : le millénarisme, dont la préoccupation première est la fin du monde. Toutes les hérésies du Moyen Âge vont être marquées par le millénarisme.
L’Église contre-attaque

Saint François d'Assise enseignant aux oiseaux
Saint François d’Assise enseignant aux oiseaux

Les cathares en étaient rapidement arrivés à avoir leur église propre et se réunissaient même en concile, comme celui de Caraman. Face à cela, il fallait une contre-attaque : c’est saint Dominique de Guzman qui en donnera l’impulsion.
Les hérésies sont en partie venues d’un rejet de l’Église telle qu’elle apparaissait à cette époque. Le clergé ne satisfait plus les fidèles, pas plus que les moines qu’ils trouvent trop riches, trop ignorants.
Saint Dominique crée donc un ordre mendiant qui doit vivre pauvrement, parcourant les routes en prêchant. La prédication est le premier principe des dominicains et c’est contre l’hérésie cathare que le saint fondateur entame sa « carrière » de prêcheur. Mais pour réussir à combattre les hérésies, saint Dominique se rend également compte qu’il faut une solide culture religieuse et ce sera une des caractéristiques des dominicains de tous temps.
Les dominicains remportent tout de suite un immense succès et s’étendent rapidement dans toute l’Europe, allant deux par deux en prêchant et fondant des couvents masculins et féminins qui s’établissent en province.
À la même époque que l’ordre des dominicains, apparaît en Italie un autre ordre mendiant : celui des franciscains. Originaire d’Ombrie, saint François d’Assise, le fondateur de l’ordre, naît vers 1181 dans un milieu marchand. Après avoir combattu contre l’empereur, il se convertit et abandonne le milieu familial afin de soigner les lépreux. Rapidement, son style de vie attire de nombreux disciples et il fonde un ordre basé sur la pauvreté :
Le royaume des cieux est tout proche. Guérissez les malades, purifiez les lépreux… Ne vous procurez ni or, ni argent, ni menue monnaie, ni deux tuniques, ni chaussure, ni bâton : car l’ouvrier mérite sa nourriture.
Ces paroles de saint Matthieu, saint François les applique à la lettre et c’est une pauvreté absolue qu’il prêche avec l’accord de la papauté dès 1209. Loin de s’isoler du monde, il prône l’apostolat jusque chez les musulmans, qu’il tente lui-même de convertir vers les années 1219-1220.
Ayant reçu la grâce des stigmates en 1224, saint François meurt en 1226, laissant un ordre en pleine expansion.
Latran IV réglemente la vie de l’Église
Face aux hérésies, la création de nouveaux ordres ne suffisait pas et l’Église décide, elle aussi, de réagir en convoquant, en 1215, le fameux concile de Latran IV.
Latran IV est l’un des conciles les plus importants du Moyen Âge : non seulement il réglemente le régime de ségrégation des juifs, lance une autre croisade et condamne les écrits millénaristes de Joachim de Flore ainsi que de nombreuses hérésies, mais il codifie également certains points de la vie chrétienne. Ainsi, le mariage devient un sacrement indissoluble, ce qui, étonnamment n’était pas encore le cas.
On peut s’étonner que l’Église n’ait pas éprouvé la nécessité de définir clairement les liens du mariage avant 1215. Une des réponses possibles, et même probables, est que la papauté voulait ainsi réagir contre le catharisme, qui niait les liens du mariage et qui refusait son but, la procréation.
Latran IV est donc véritablement une contre-attaque de l’Église face à la prolifération des hérésies des XIIe et XIIIe siècles.
Mais ce n’est qu’un des aspects de la réaction de l’Église. Éclairée par Innocent III, servie par saint Dominique et saint François, l’Église officielle s’est mise, après 1215, à parler le langage que le peuple espérait. Et les principaux artisans de ce renouveau sont les ordres mendiants qui allient l’apostolat et la contemplation : par leur vocation, ils prouvent que l’idéal évangélique n’est pas incompatible avec l’obéissance à Rome. La réforme de la chrétienté n’est, dès lors, plus un rêve, mais une réalité. Le temps est loin où Innocent III voyait sa cathédrale vaciller dans ses pires cauchemars : l’Église, puissante et rayonnante, domine l’Europe.
Une Église à trois têtes

Les armes de Clément VII, pape d'Avignon, d'après son livre de prières
Les armes de Clément VII, pape d’Avignon, d’après son livre de prières

Pourtant, le temps de la splendeur ne sera que de courte durée. Au XIVe siècle, ce ne sont pas les hérésies qui font trembler l’Église, c’est l’Église elle-même qui se déchire.
Après presque soixante-dix années passées en Avignon, la papauté regagne la ville de Rome en 1377. Et Rome est à peine revenu dans Rome que l’ordre normal des choses est à nouveau rompu.
Grégoire XI meurt le 27 mars 1378, moins de quinze mois après son entrée dans la Ville éternelle. Choisir son successeur s’avère dès le début une tâche malaisée, le sacré collège étant fortement divisé (quatre Italiens, sept Français du Midi, quatre Français et un Espagnol, Pedro de Luna).
Rome est dans une agitation extrême et fait pression, dès la fermeture des portes du conclave, pour obtenir l’élection d’un pape romain ou tout au moins italien. Et c’est finalement dans un conclave envahi par le peuple romain ainsi que sous ses vociférations que les cardinaux élisent, le 8 avril 1378, l’archevêque Barthélemy Prignano, un Napolitain, qui devient Urbain VI.
Très vite la curie devait se repentir de ce choix, Urbain VI se révélant d’un caractère coléreux, irritable et frisant parfois la folie. Fuyant Rome, la curie se réfugie à Fondi où, ayant sommé Urbain VI de se démettre, elle déclare son élection sans valeur et porte au pouvoir Robert de Genève qui prend le nom de Clément VII.
La robe sans couture est déchirée… Encore maintenant, les historiens et les spécialistes restent dans l’incapacité de dire avec une absolue certitude si l’élection de Barthélemy Prignano était ou non valide.
Au cours des semaines qui suivent l’élection de son « concurrent », le pape Urbain VI vit des heures dramatiques : son palais se vide, les membres du sacré collège l’abandonnent ainsi que nombre de curialistes. Clément VII réunit des mercenaires et marche sur Rome, mais les clémentistes ayant été battus à deux reprises, Clément VII quitte l’Italie.
Le 20 Juin 1379, Avignon l’accueille. L’Église, pourvue de deux papes, a désormais deux capitales. Les deux papes se mettent alors en route pour une grande campagne de propagande et, bientôt, on voit la division de tout ce que l’Occident compte de forces spirituelles et ecclésiastiques : les ordres se dédoublent, comme le font les collèges. Des représentants des deux partis se disputent une même église, un même évêché. Les pouvoirs séculiers se déterminent pour des raisons politiques plus que théologiques. Finalement, l’Europe toute entière est coupée en deux : la France, faisant sienne la cause de Clément VII (un parent du roi) entraîne derrière elle ses alliés, l’Écosse et plus tard la Castille. L’Angleterre prend le contre-pied, imitée en cela par la Flandre, la Hongrie, la Pologne et les pays scandinaves. L’Aragon ne se prononcera qu’en 1390 et certains pays, comme le Portugal et le royaume de Naples, changeront plusieurs fois de camp. Même les futurs saints ne prennent pas tous le même parti : Catherine de Sienne ainsi que Catherine de Suède soutiennent Urbain VI, alors que Vincent Ferrier adhère à la cause clémentiste. Ainsi, durant les trente années que dure le Grand schisme d’Occident, l’Église prend l’aspect d’un monstre bicéphale.
Ni les armes, ni la voie de cession, prônée par l’Université de Paris dès 1398, n’aboutissant, les cardinaux des deux obédiences vont finalement reconnaître que seul le concile pourrait conduire à l’unité. Le 25 mars 1409 se réunit le concile de Pise, contre l’avis de Grégoire XII et de Benoît XIII, nouveau pape d’Avignon. Évêques, abbés et docteurs de l’Église viennent en grand nombre, mais cela ne mènera qu’à une situation pire encore : à son issue, l’Église se voit pourvue de trois papes, le dernier en date étant l’ancien archevêque de Milan, Alexandre V.
Il faut l’intervention de l’empereur Sigismond, pour qu’en 1414 se réunisse un nouveau concile, à Constance. Jean XXIII, successeur d’Alexandre V, se soumet puis est démis en mai 1415. Et le 4 juillet suivant, Grégoire XII abdique. Benoît XIII sera, quant à lui, inflexible et mourra, en 1423, réfugié dans la forteresse de Pegniscola, persuadé d’être le seul chef légitime de la chrétienté. Le concile l’avait déposé le 26 juillet 1417.
Ayant fait place nette, le concile élit, le 11 novembre 1417, un Romain, Odon Colonna, qui prend le nom de Martin V. Le Grand schisme est enfin terminé et l’Église semble sortir du gouffre. Cependant le Grand schisme a profondément amoindri le pouvoir de la papauté. Avant même la fin du schisme, on voit des hérésies naître d’un rejet total de l’autorité pontificale, comme celles de Wycliff et de Jan Hus qui, plus tard, inspireront un certain… Martin Luther.

La légende noire de l’Inquisition

L'Inquisition, vue par les iconographes du XIXe siècle.
L’Inquisition, vue par les iconographes du XIXe siècle.

Un dominicain brandissant sa croix, un malheureux supplicié, des bûchers, des autodafé : de Bernard Gui au Nom de la Rose, l’Inquisition est une succession d’images toutes plus sombres les unes que les autres. Elles sont fausses pour la plupart…
Dès son origine, l’Eglise a été en butte aux hérésies. La chose est assez normale et même relativement saine : cela prouve tout simplement que les chrétiens des premiers siècles pensaient, réfléchissaient et tentaient de comprendre. Et comme chaque hérésie soulève un problème, pose une interrogation, elles ont permis à l’Eglise d’affiner ses dogmes. Mais ceux qui ne se soumettaient pas à ces dogmes ? Ils étaient tout simplement excommuniés ! Car si de tous temps l’Eglise a considéré de son devoir de combattre les hérésies, la majorité des Pères de l’Eglise condamnaient fermement le châtiment physique. Ce sont les autorités civiles, dès lors que le christianisme devint religion d’Etat sous l’ère constantinienne, qui allaient mettre en branle la répression. Assimilant un peu légèrement –et sans doute par intérêt- l’hérésie à un crime de lèse-majesté, les empereurs vont utiliser la confiscation des biens et parfois la mort contre les hérétiques. Ce sera notamment le cas des donatistes, au IVe siècle, qui posait la question de la validité des sacrements, c’est-à-dire de savoir si elle était liée ou non à celui qui les administrait.
Cette intrusion du pouvoir civile dans les affaires de l’Eglise n’était pas nouvelle d’ailleurs. Elle date de Constantin qui, si on veut bien s’en souvenir, avait initié et convoqué le concile de Nicée (325) où sera établi le fameux Credo de l’Eglise catholique.
La « croisade » contre les Albigeois
Une Eglise qui se serait bien passée de l’incursion des empereurs et des rois dans ses affaires, d’autant que, pour ces derniers, ce sera souvent l’occasion de s’approprier des biens. La ficelle est d’autant plus grosse lorsque que ce sont des souverains en révolte ouverte contre le pape qui la pratiquent. Ainsi, Henri II Plantagenêt ou Frédéric Ier Barberousse se poseront en « défenseurs de la Foi » et recourront sans état d’âme aux châtiments physiques contre des hérétiques. On le voit, les abus étaient multiples. Et la croisade contre les Albigeois (1209) va marquer un véritable tournant dans l’histoire de l’Inquisition.

Sceau de Simon IV de Montfort (v.1150-1218).
Sceau de Simon IV de Montfort (v.1150-1218).

L’hérésie cathare avait remporté un franc succès dans toute l’Occitanie et notamment dans le Languedoc. Et l’ampleur du phénomène avait de quoi inquiéter sérieusement l’Eglise. Mais le premier à réagir sera le roi de France, Philippe Auguste. Et une fois de plus, le problème religieux va servir d’excuse pour faire un véritable coup politique. Dire que le roi de France s’inquiétait grandement de l’hérésie cathare serait une ineptie. Par contre, ce qui lui posait sans aucun doute un très sérieux problème, c’était la richesse et l’indépendance des féodaux du Midi. Une indépendance que le catharisme cautionnait d’ailleurs en niant tout lien de féodalité, toute valeur aux serments. Or, la société féodale ne vivait que dans l’acceptation de ces liens. C’était remettre en cause le principe même de la société féodale ! Nombre de nobles occitans prêtaient d’ailleurs une oreille plus que favorable aux Cathares pour cette raison même. Ce sera donc l’excuse toute trouvée pour lancer cette fameuse « croisade ». Et avant de s’attaquer aux Parfaits cathares, c’est contre les cités occitanes que les Barons du Nord vont lancer leurs assauts, Simon de Montfort à leur tête. Les féodaux occitans seront soumis, le plus souvent éliminés et leur femmes, leurs fiefs et leurs titres passeront aux mains des hommes du Français. La croisade des Albigeois aura donc admirablement servi les desseins du roi de France en brisant, définitivement, la volonté d’indépendance des princes occitans.
Les tribunaux de l’Inquisition

Le peuple brûlant un hérétique (iconographie du XIXe siècle).
Le peuple brûlant un hérétique (iconographie du XIXe siècle).

L’instrumentalisation de la religion va, cette fois, faire réagir l’Eglise. Pour mettre un frein aux violences arbitraires des souverains, dans l’espoir de faire cesser leurs perpétuelles interventions dans les affaires de la Foi, l’Eglise décide donc de donner une organisation légale à la lutte contre les hérésies. Ce sera l’Inquisition, dont la procédure sera fixée en 1229, au concile de Toulouse. A l’inquisition épiscopale s’ajoutera désormais une inquisition légative, confiée au délégués du pape, des délégués très souvent désignés parmi les rang des ordres mendiants –dominicain et franciscain. En à peine dix ans, l’Inquisition sous sa nouvelle forme se répandra sur toute l’Europe, n’épargnant que l’Angleterre. Chaque région a alors son inquisiteur, chargé de débusquer les hérétiques et de la convaincre de réintégrer le giron de l’Eglise. Un « édit de grâce » leur donne cette possibilité. Passé ce délai, qui est de 15 à 30 jours, l’hérétique tombe sous le coup de la justice inquisitoriale… Si l’hérésie est avérée –c’est à un jury, plus ou moins étoffé d’en décidé- deux cas de figure se présentent alors. Les repentis s’exposent à des peines aussi « atroces » qu’un pèlerinage, le jeûne, assister aux offices –et pas même « jusqu’à ce que mort s’ensuive » ! Pour les obstinés, le jury peut les condamner à des peines aussi variables que la flagellation, un pèlerinage, servir en Terre sainte, voir ses biens confisqués ou la prison. Les cas de condamnation au bûcher, qui concerne avant tout les relaps –c’est-à-dire ceux qui ont réintégré l’Eglise pour replonger dans l’hérésie ensuite-, se compte sur les doigts d’une main -ou de deux… Du moins en ce qui concerne l’Inquisition médiévale, que l’on confond généralement avec l’Inquisition espagnole. Cette dernière, qui sévira essentiellement à la fin du XVe siècle (donc au seuil de la Renaissance), est spécifique et servira essentiellement à alimenter le trésor royal espagnol. Certes, on ne peut que déplorer le trop grand zèle de Thomas de Torquemada mais c’est un cas extrême, une page très circonstanciée de l’histoire et du monde chrétien.

Les Vandales ou la ruine comme mode de vie

Un guerrier
Un guerrier "barbare" (bas-relief antique).

Il est des peuples qui méritent décidément leur réputation. Tel est le cas des Vandales, peuplade germanique qui marquera le Ve siècle après J.-C. par la politique de dévastation systématique qu’elle semble avoir mise en place. Et contrairement aux autres peuples germaniques que l’on injustement qualifiés de "barbares", les Vandales, eux, sauront se faire craindre et haïr… même des autres Germains. En effet, alors qu’à la suite des Suèves et des Alains, ils avaient quitté la Pannonie et la Dacie -où ils s’étaient établis au IIIe siècle, les Vandales vont se jeter sur la Gaule comme une meute de loups affamés. Deux années durant, ils ravageront ce territoire de passage avant de pénétrer, en 409, en Espagne… d’où ils seront chassés par les Wisigoths. Poussés, repoussés toujours plus au sud par les autres peuples germaniques, les Vandales, sous la conduite du terrible Genséric, vont enfin pouvoir établir leur royaume. Un royaume enlevé de force à l’empire romain ; un royaume avec Carthage pour capitale. De Berbérie, dont ils ont su se rendre maître si l’on excepte quelque poches de résistance chrétiennes-, de Carthage comme des principales cités côtières, les Vandales vont alors mettre sur pied leurs nombreuses opérations de piratage à travers toute la Méditerranée. Ces premiers "barbaresques" -terme employé pour désignés les pirates musulmans qui sévissaient en Méditerranée du XIVe au XVIIIe siècle- pilleront ainsi la Corse, la Sicile, la Sardaigne, les côtes espagnoles.
Pas une langue de terre qui leur échappe ; pas un bras de mer dont ils ne se rendent maîtres… au point de faire douter de la politique qui avait consisté à les faire fuir d’Europe continentale. De fait, il est évident que la position de l’ancienne Berbérie, offrait tous les atouts pour qui voulait se lancer dans la domination de la Méditerranée. Les Carthaginois l’avaient prouvé, les Barbaresques le confirmeront. Sûrs de leur puissance, ivres de richesses, Vandales iront même jusqu’à toucher l’Empire en son cœur : en 455, ils mettent Rome à sac et s’emparent de l’épouse et des deux filles de l’empereur Valentinien III.
Il faudra attendre le VIe siècle et l’intervention des Byzantins -en la personne du célèbre général Bélisaire-, pour mettre fin au règne sans partage des Vandales. Balayés en Méditerranée, écrasés en Afrique du Nord, les Vandales seront massacrés ou déportés, disparaissant ainsi définitivement de l’histoire du monde.

Harsha, le « Soleil de la vertu »

Brahmanes de Pondichéry (dessin du XIXe siècle).
Brahmanes de Pondichéry (dessin du XIXe siècle).

Fils d’un modeste raja, Prabhakaravardhana, souverain de la principauté de Sthaniçvara, près de Delhi, Harshavardhana Harsha, devait accéder au trône à tout juste seize ans, après que son frère aîné ait été assassiné (en 606). La première action d’Harsha sera de tirer vengeance du roi de Gaura, au Bengale, à l’origine de cet assassinat politique. Il y parvint au delà de ses espérances et Harsha devait multiplier les victoires au point d’édifier, en quelques années, un empire englobant le bassin du Gange, la Malwe, le Goudjerat, le Kathiawar et le Népal, en gros, tout le nord-nord ouest de la péninsule. Seules ses tentatives pour s’étendre plus au sud, dans la plaine du Dekkan, devaient se solder par des échecs.
Conquérant heureux, Harsha était également un homme d’une grande culture : un ouvrage sur la grammaire, mais également des poésies et trois drames en sanskrits sont à mettre à son crédit. Harsha, surnommé le "Soleil de la vertu", va également se distinguer par un intérêt profond envers la religion bouddhiste, lui-même étant de religion çivaite. Protecteur zélé du bouddhisme du Grand véhicule, il devait accueillir chaleureusement les missionnaires chinois et même réunir un "concile" bouddhiste à Kanauj, en 643.
Quelque temps plus tard, à Prayaga, il s’efforcera, en vain, de concilier les brahmanes et les bouddhistes. L’engagement résolument favorable du souverain aux bouddhistes allait avoir une conséquence autre que celle de l’apparition d’un bouddhisme indien : l’exil de nombreux brahmanes qui devaient en effet contribuer à la diffusion de la civilisation indienne en Asie orientale.
Harsha étant mort sans héritier, son empire ne devait pas lui survivre et sa chute allait entraîner celle, rapide, du bouddhisme indien.

Les fils de Thor

Hache viking.
Hache viking.

« Seigneur, protège-nous de la fureur des hommes du Nord », implorait-on dans les monastères d’Angleterre, d’Irlande et de France pendant des siècles. En vain… Les hordes vikings vont ravager l’Europe entière avant de s’intégrer doucement à l’Occident chrétien. On appelle ce temps de conquête l’ère viking. Elle commence au VIIIe siècle et s’achève au XIe : trois siècles de razzias, de terreur et de découvertes, faisant de ce peuple de marins les hommes les plus craints d’Europe…
Cernés par les eaux froides de la Baltique et de la mer du Nord, établis sur une terre peu clémente et découpée par de profonds fjords, les Vikings se lancent à la conquête de la mer dès le VIe millénaire avant J.-C.. À l’origine, leurs embarcations ne sont que de modestes canoës recouverts de peaux de bœuf et aptes uniquement au cabotage le long des côtes. Peu à peu et pendant environ un millénaire, les Vikings s’attelleront à améliorer leurs navires destinés à les emmener toujours plus loin à la recherche de terres nouvelles.
Des guerriers conquérants
Plusieurs raisons vont amener les Vikings à partir à l’assaut du monde. La première est l’effondrement, au Ve siècle, du vieil Empire romain. La deuxième est l’accroissement soudain de la population scandinave, accroissement dû à des récoltes abondantes et donc à une meilleure qualité de vie -et même de survie- ainsi qu’au style de vie des Vikings qui favorisait la polygamie. La troisième raison est sans doute à mettre au crédit du système judiciaire viking qui condamnait souvent les criminels à l’exil : ainsi, le célèbre Erik Le Rouge colonisera-t-il l’Islande puis le Groenland parce qu’il n’était plus le bienvenu dans son pays. Enfin, il existe une dernière raison qui va pousser les Vikings à parcourir le monde : un goût immodéré pour le voyage et l’aventure.

Dessin contemporain représentant un drakkar viking.
Dessin contemporain représentant un drakkar viking.

Les rois des mers
Le drakkar est indissociable de l’épopée viking et demeure la meilleure arme ainsi que la marque de fabrique des « hommes du Nord ».
Le drakkar tel que nous le connaissons apparaît au VIIe siècle. Il a acquis une quille, qui favorise la stabilité du navire, un gouvernail, qui sera de plus en plus long, et, surtout, une large voile rectangulaire qui, pour un bateau de vingt-quatre mètres de long, pouvait atteindre cent mètres carrés. Le mât, quant à lui, est amovible et peut être hissé ou abaissé à volonté.
La maniabilité de ces bateaux permet aux Vikings de naviguer en haute mer aussi bien que de remonter le cours d’un fleuve. Le drakkar a même la particularité de pouvoir reculer sans se retourner. En effet, proue et poupe sont similaires et il suffit tout simplement de ramer en sens inverse.
Si nécessaire, les marins poursuivent leur voyage sur terre soit en pratiquant le portage du navire, soit en l’équipant de roues, comme le révèle la Chronique de Constantinople. En fait, les Vikings ont inventé le char à voile !
Pour se diriger, ces remarquables navigateurs se fient avant tout aux astres ou, quand le temps tourne au brouillard, à la fameuse « pierre solaire » qui, dit-on, passe du jaune au bleu lorsqu’on « l’expose à la perpendiculaire du plan de la lumière ». Les changements de température, les variations de la couleur de l’eau : tout est bon pour se situer. Parfois, un navigateur plus expérimenté accompagne l’équipage avec pour mission de le guider. Mais il faut croire que la mémoire n’est pas le fort de ces marins exceptionnels car rares sont les occasions où on cite de tels conseillers…
Navigateurs de génie, marins exceptionnels, les Vikings ont ainsi marqué l’histoire de la navigation au point qu’une grande partie du vocabulaire maritime actuel est issu du vieux norrois, la langue des Vikings.

Un guerrier viking, d'après la tapisserie de Bayeux.
Un guerrier viking, d’après la tapisserie de Bayeux.

À l’assaut du monde occidental
C’est donc ainsi que les Vikings, c’est-à-dire les Norvégiens, les Suédois et les Danois, vont se lancer à la conquête du monde, troquant, le temps de quelques razzias, leur rôle de marins pour celui de pillards.
Des drakkars surgissent à l’horizon, s’approchent rapidement des côtes et, soudain, une horde de guerriers hurlants se lance à l’assaut des bâtiments. Les monastères sont pillés, les villages dévastés, les hommes et les femmes massacrés ou bien enlevés pour finir leur vie comme esclaves. Telle est la technique des strandhagg si souvent décrite par les chroniqueurs occidentaux.
Le Viking est aussi doué pour la guerre brutale que pour la navigation. Coiffé d’un casque conique à nasal, en cuir ou en fer, portant une veste de cuir rembourrée ou une cotte de mailles s’il est riche, il sait user de toutes sortes d’armement. Quand il débarque, il est généralement équipé d’un grand bouclier, d’un arc dont la corde est, selon la tradition, faite de cheveux de femme tressés, d’une épée longue, à double tranchant, et d’une lourde hache permettant d’abattre un cheval ou de fendre un bouclier d’un coup bien assené.
Mais le Viking ne se contente pas d’être un simple barbare pillard, il est aussi un redoutable commerçant. Et au IXe siècle, on trouve sur les marchés de Scandinavie toutes sortes d’objets et de denrées : des épices et de la soie venus d’Orient, des armes franques, du jais d’Asie, le vin du Rhin… Tout est matière à commerce, à échange et les « produits du cru » sont, eux aussi, très recherchés : laine, esclaves, fourrures ou encore ivoire de morse…

Pièces de monnaie viking.
Pièces de monnaie viking.

Quand le Viking se fait paysan
De retour chez lui, le guerrier farouche et effrayant devient un simple paysan. C’est du moins l’activité principale de la société viking, une société divisée en trois classes et fort civilisée.
Le bas de l’échelle est bien entendu constitué par les esclaves, les traells, qui sont généralement des prisonniers de guerre ou bien des hommes libres déchus de leurs droits par voie de justice.
Les traells vivent avec la famille et en font partie intégrante. Ils peuvent même atteindre des « postes à responsabilité » en devenant régisseurs du domaine ou bien, pour les femmes, gouvernantes des enfants du maître. Cependant, un enfant né d’un homme libre et d’une esclave ira immanquablement rejoindre la cohorte des traells du domaine.
La classe la plus importante de la société viking est celle des bondis, qui sont propriétaires de leur terre. Officiellement égaux entre eux, leur influence et l’étendue de leurs droits dépendent en fait de l’importance de leur famille et de celle de leur domaine. Ils ont le droit de porter les armes et, surtout, de faire appel à la justice.
C’est aussi parmi ces bondis que se recrutent les chefs, élus par l’assemblée du Thing.
Le Thing, dépositaire du pouvoir
Le Thing viking est une espèce d’assemblée législative qui, outre la promulgation des lois, a pour fonction d’élire les chefs et de rendre la justice.
Au niveau cantonal, le Thing rassemble tous les hommes libres ayant un domicile fixe, c’est-à-dire tous les bondis, parmi lesquels sont désignés les représentants du canton. À l’échelon provincial, étant donné que l’on peut difficilement parler de nation à cette époque, le Thing se compose des représentants de cantons. Charge à eux d’élire le ou les rois qui ont pour fonction, outre le maintien de la sécurité et de l’honneur de leur peuple, celle d’un chef religieux. Deux fois par mois, ce Thing provincial se réunit et fait office de tribunal.
Du tribunal à la holmgänga
Le système judiciaire viking est assez rudimentaire mais relativement efficace. En cas de litige, le ou les accusés sont convoqués par le Thing devant lequel ils doivent se défendre eux-mêmes.
Les peines encourues varient de la simple amende, pour les crimes les moins graves, à l’exil. Mais le plus souvent, les bondis préfèrent régler leurs différends par la holmgänga, sorte de duel judiciaire jugé parfaitement légal jusqu’au Xe siècle.
Pourtant un crime ou une offense, même réglés par la holmgänga ou le Thing, sont généralement le prélude à une véritable vendetta, nul ne pouvant toucher impunément à l’honneur d’une famille. Des lignages entiers seront ainsi décimés par des années de vengeances successives.
C’est que, pour les Vikings, les liens familiaux sont d’ordre presque divin. La famille et le clan sont le noyau de la société.
Le soir, au coin du feu
Le terme de famille s’emploie au sens large chez les Vikings. Il regroupe le chef de famille proprement dit, sa femme, les enfants, les concubines diverses et variées ainsi que les traells. Et tout ce petit monde vit dans la même maison.
Autant le Danemark et la Suède présentent un urbanisme naissant, autant la Norvège garde jusqu’à la fin du premier millénaire les caractéristiques d’habitations typiquement vikings.
Les maisons sont longues d’environ douze mètres et faites généralement d’une seule pièce, à la rigueur de deux chez les plus riches. De construction assez rudimentaire, elles sont faites de planches de bois colmatées par un torchis de terre, le tout recouvert d’un toit de chaume, de bois ou même de plaques de gazon comme le montre la maison reconstituée de Stöng, en Islande, ou celles présentées au musée du folklore de Bigdöll, près d’Oslo.
Le foyer est au centre de la pièce principale. C’est là que toute la famille dort -esclaves, enfants, concubines-, le maître et son épouse ayant parfois droit à un semblant de chambre isolée du reste de la pièce par une mince tenture de tissu. La seule ouverture, pratiquée dans le toit, sert à évacuer la fumée du foyer. Avec le temps, bien sûr, les choses ont évolué et à cette « maison longue » se sont ajoutés parfois un hall, une chambre à coucher ou encore un sauna, une laiterie. Au final, la maison viking prend l’apparence d’un véritable petit hameau.
Là, on cultive la terre, on fabrique les outils, les pièces de forges, les armes… La vie en autarcie est de rigueur dans ces immenses étendues glacées…
Quand le guerrier n’est pas lancé dans quelque expédition lointaine, l’hiver se passe à l’entretien de la terre et des outils. Un hiver long et glacé où l’on attend avec impatience l’arrivée d’un scalde -le troubadour nordique. Toute la famille se retrouve alors autour du foyer et écoute avec ferveur les merveilleuses sagas ayant pour héros les marins aventureux ou les dieux.

Le dieu Odin, accompagné du loup Fenrir et des corbeaux qui sont ses attributs.
Le dieu Odin, accompagné du loup Fenrir et des corbeaux qui sont ses attributs.

Le marteau de Thor
À l’image des Vikings eux-mêmes, les dieux de la mythologie nordique sont farouches et violents.
Il s’agit là d’un monde peuplé de géants, d’elfes -tout comme dans la mythologie celtique- et d’une foule de dieux secondaires. Quatre figures prédominent pourtant. Odin d’abord, le dieu de la victoire qui parcourt le monde sur son cheval à huit pattes, Sleipnir. Puis vient Thor, fils d’Odin, dont le nom signifie « tonnerre » : il est le dieu de la guerre et la divinité de loin la plus populaire. À bord de son char tiré par deux boucs, il protège les dieux et les hommes grâce à son célèbre marteau, seul capable de venir à bout de la race des géants. Viennent ensuite Freyr, le dieu de la fertilité, et sa sœur jumelle Freyja, déesse de la beauté, qui est à la tête de l’armée des Walkyries. Ces amazones sont chargées de juger de la bravoure des guerriers et, s’ils l’ont mérité, de les conduire au Walhalla, où l’hydromel coule à flots et où ils pourront continuer à s’entraîner en vue du combat final entre les dieux et les géants de la glace : le Ragnarök ou crépuscule des dieux.
D’ailleurs toute la mythologie nordique est tournée vers cette fin ultime qu’est le Ragnarök. Décidé depuis l’aube des temps, « il devait marquer l’apogée du drame cosmique », selon Arthur Cotterell. Fait de glace et de feu, le monde était naturellement fragile et devait finir en apocalypse. Tout le combat des dieux tend vers ce moment du Ragnarök où ils seront anéantis, fait unique n’apparaissant dans aucune autre mythologie.
Les dieux sont essentiellement là pour protéger la famille, le guerrier et l’État tout entier. En échange, les Vikings les honorent par des offrandes ou bien, tous les neuf ans, par des cérémonies sacrificielles. Là, on immole neuf victimes mâles de chaque espèce : chiens, chevaux ou hommes. Les victimes étaient soit pendues soit exécutées à l’épée ou à la hache.
Le rituel était à la charge des godhi, c’est-à-dire les « hommes des dieux », qui n’étaient pas des prêtres à proprement parler. En effet, chaque chef local, chaque roi était, à son niveau, un chef spirituel, celui qui servait d’intermédiaire entre les dieux et les hommes. Mais la fonction était risquée : si les hommes avaient effectivement le devoir d’honorer leurs dieux, ces derniers avaient celui de les satisfaire. Et pour peu qu’un Viking n’ait pas obtenu du dieu ce qu’il voulait, il pouvait exiler le godhi ou tout simplement régler le problème d’un bon coup de hache. Et l’on sait leur dextérité dans ce domaine…
Une civilisation oubliée
L’ère des sagas et des voyages au long cours s’achève au XIe siècle. La Scandinavie est désormais chrétienne ; les Nordmen, comme on les appelle, n’effraient plus et font partie intégrante de la société médiévale.
Oubliée pendant des siècles, cette civilisation va pourtant revivre grâce au génial Snorri Sturluson, un historien islandais qui, au début du XIIIe siècle, a l’heureuse initiative de mettre par écrit les récits, les vieux mythes, les sagas de la mythologie nordique. Il faudra ensuite attendre le XIXe siècle pour que ressuscite la vieille civilisation viking grâce à l’archéologie.
Mais, alors que s’éteint doucement la civilisation des Vikings adorateurs d’Odin et de Thor et des guerriers qui, « hurlant et écumant frénétiquement de rage, laissaient derrière eux la terreur », leurs fils, installés dans le duché de Normandie, prennent le relais : ils établissent une véritable dynastie qui conquerra l’Angleterre en 1066 puis fondent le royaume de Sicile et la principauté d’Antioche.

Les fils de Mélusine

Denier de Guy de Lusignan, alors roi de Jérusalem.
Denier de Guy de Lusignan, alors roi de Jérusalem.

De la même façon que certaines dynasties grecques ou romaines ont cherché à raccrocher les branches de leur arbre généalogique au monde des dieux, dès le Moyen Âge, les familles royales d’Europe ont cherché, elles, à s’attacher à quelque saint. Sainte Clotilde et saint Louis pour la France, Edouard le Confesseur en Angleterre, saint Vladimir en Russie, saint Olaf en Norvège ou saint Wenceslas en Bohême : tous ont la même fonction qui est de lier ces dynasties au Seigneur. Un empereur germanique ira même jusqu’à exiger –et obtenir d’ailleurs- la canonisation de Charlemagne ! Une famille fait exception cependant et de quelle manière ! Nul saint dans la famille de Lusignan ; nul dieu non plus d’ailleurs, mais une fée, un être mi femme mi animal : Mélusine.
C’est de son nom que les Lusignan tirent le leur, se glorifiant à travers leurs armes, à coup de légendes soigneusement entretenues, d’être les fils d’un être surnaturel et monstrueux. Une ascendance étonnante pour cette famille au destin hors du commun, une famille qui abandonnera le Poitou pour l’aventure en Terre sainte. Ce sera tout au moins le cas de Guy de Lusignan puis de son frère Amaury qui, tous deux, deviendront rois de en convolant respectivement avec Sybille de Jérusalem et avec sa demi-sœur Isabelle. De fait, les deux frères seront de bien piètres souverains pour ce royaume en perdition. Malgré tout, ceux sont leurs fils qui porteront le titre de roi de Jérusalem puis de Chypre. Ceux sont leurs fils qui uniront à jamais la couronne de Jérusalem à la fée Mélusine…

Padoue : une indépendance tourmentée

La chapelle des Scrovegni de Giotto à Padoue.
La chapelle des Scrovegni de Giotto à Padoue.

Si c’est un saint, saint Antoine, qui a fait la célébrité de la ville, Padoue est également une des plus anciennes cités d’Italie. La légende veut que ce soit Anténor, frère de Priam, le célèbre roi de Troie, qui ait été à l’origine de sa fondation. Une légende née sous la plume de Virgile, auteur de l’Enéide. C’est un autre auteur romain, cependant, qui devait apporter quelque reconnaissance à la cité, tombée aux mains des Romains dès 215 avant J.-C. : patrie de Tite-Live, Padoue connaîtra alors la prospérité, sera louée pour les mœurs de ses habitants.
Ravagée par Alaric (409) puis par Attila (452), elle passera ensuite sous la tutelle des Lombards et ce n’est guère qu’à l’ère carolingienne qu’elle devait retrouver de sa splendeur. Entrée dans la ligue lombarde contre Frédéric Ier Barberousse (XIIe siècle), elle allait accéder au statu de cité indépendante en 1172. Un statu qui sera loin de lui apporter paix et prospérité puisque Padoue sera la proie des querelles entre Guelfes -lointains descendants de l’impératrice Judith de Bavière- et Gibelins -les Hohenstaufen- durant tout le siècle suivant. C’est en 1318, que Padoue devait retrouver la paix… en abandonnant son indépendance et en se donnant à la famille de Carrara qui règnera sur Padoue jusqu’en 1405. Entre temps, Padoue était devenue une cité universitaire, réputée notamment dans l’enseignement du droit. Annexée par Venise en 1405, elle devait, ensuite, subir le sort de tous les Etats de Venise.

Des Mérovingiennes aux Carolingiennes : histoires d’alliances et de puissance

Bague mérovingienne, attribuée à la reine Arégonde.
Bague mérovingienne, attribuée à la reine Arégonde.

Le rôle des femmes et la délimitation de leur sphère d’influence vont lentement évoluer au cours du haut Moyen Âge, c’est-à-dire du Ve au XIe siècle. Et le jeu des mariages ou l’apparition de certains titres permettent d’interpréter cette évolution.
Longtemps les historiens, et avec eux le commun, ont gardé l’image d’un haut Moyen Âge sanglant -l’épisode de Frédégonde et de Brunehaut en témoigne-, encore totalement barbare et ne laissant aucune place aux femmes. Certes, les rois ou la noblesse vivaient encore selon les règles des anciennes tribus germaines, mais c’est l’idée même d’une société où la femme ne tiendrait aucun rôle qui pourrait paraître rétrograde. Aussi, de plus en plus d’historiens se penchent sur le sujet, à savoir la place des femmes à l’époque mérovingienne et carolingienne : une recherche qui bouleverse les idées reçues.
An 476 : l’Empire romain d’Occident est désormais entièrement aux mains des barbares venus de Germanie. Les  Burgondes, Wisigoths ou Francs qui déferlent sur la Gaule sont bien des barbares… tels que les voyaient les auteurs gallo-romains du Ve siècle ; mais plus que de brûler et d’occire à tour de bras, ils ont introduit un autre système de pensée en Gaule, une société et une hiérarchisation différentes.
Les premiers témoignages que nous ayons sur les tribus germaines sont à mettre au crédit d’auteurs tels que César ou Tacite, au Ier siècle, qui ont observé un communautarisme très fort. En effet, les décisions, y compris celles concernant une expédition guerrière, étaient prises par un conseil regroupant toutes les familles, parmi lesquelles se trouvaient des femmes. À l’origine, il semblerait même que la succession se faisait par les femmes et ce n’est qu’après que ces tribus soient entrées en contact avec l’Empire romain -notamment sur le limes- et lorsque la guerre se révélera être leur principale ressource que la primauté masculine émergera. Mais cela n’empêchera pas les femmes d’avoir encore un certain rôle politique. En effet, lorsqu’un chef de tribu mourait en laissant un enfant pour héritier, c’est sa mère qui assurait la continuité du pouvoir jusqu’à ce que son fils soit en âge de diriger les guerriers. Ainsi, lorsque le roi des Ostrogoths, Théodoric le Grand meurt en 526, son petit-fils, Athalaric, n’a que dix ans. C’est donc Amalasonte, la mère du jeune prince, qui assure la tutelle de l’enfant. Par contre, quand, après la mort prématurée d’Athalaric, en 534, Amalasonte tente de conserver le pouvoir, les guerriers n’ont aucun scrupule à l’évincer. Il est donc clair que les femmes n’ont alors de pouvoir officiel qu’avec « l’excuse » de la régence.
Brunehaut : une politique visionnaire
De la même façon, la célèbre reine Brunehaut gouvernera l’Austrasie durant la minorité de son fils Childebert II puis, après l’empoisonnement de ce dernier, durant celle de ses petits-fils Théodebert II et Thierry II. Mais plus qu’une régente, Brunehaut va se révéler une véritable visionnaire politique. En effet, toute son action auprès de Thierry II -sur lequel elle a tant d’influence que l’on pourrait parler du règne de Brunehaut plutôt que de celui de son petit-fils- tendra à affirmer l’autorité royale sur l’ensemble du monde franc. Une conception unitaire et, il faut bien l’avouer, autoritaire du pouvoir qui s’opposera aux ambitions de l’aristocratie franque ; une conception sans doute trop avancée en ces temps d’anarchie…
Si Brunehaut a échoué en tentant de gouverner -presque- directement, il est un autre aspect du pouvoir que les Mérovingiennes ne négligeront pas, notamment Frédégonde et Brunehaut -encore. En effet, l’influence qu’elles exerceront sur leurs maris respectifs va engendrer une des périodes les plus sanglantes de l’histoire de France.
Tout commence lorsque Sigebert, petit-fils de Clovis, épouse une jeune et belle princesse wisigothe, Brunehaut -dont on a parlé plus haut. Chilpéric, cadet de Sigebert et roi de Neustrie, en conçoit une si grande jalousie qu’il décide simplement de faire de même : il répudie sa première femme, écarte sa concubine -une certaine Frédégonde- et épouse Galswinthe, la propre sœur de Brunehaut. Mais Chilpéric aimait nettement plus les « grands trésors », selon Grégoire de Tours, que lui avait apporté ce mariage, que la mariée elle-même. Peu scrupuleux et peut-être influencé par sa maîtresse, Chilpéric fait assassiner la malheureuse Galswinthe, ce qui lui permet de garder Frédégonde, qu’il épouse peu après… ainsi que les biens que sa femme avait apportés en dot.
Mais c’était compter sans l’influence de Brunehaut sur son mari qui, poussé à la vengeance par la jeune femme, lance ses troupes contre Chilpéric. Vont s’ensuivre plus de trente ans de rivalité, ponctués de meurtres, d’empoisonnements et de guerres entre les deux reines sanglantes, Brunehaut et Frédégonde.
Le jeu des alliances
Comme a pu le suggérer l’épisode de Brunehaut et de Frédégonde, l’assise du pouvoir par voix de mariage n’est pas une évidence à la fin du VIe siècle. Pourtant, c’est par ce système que les tout premiers mérovingiens vont construire leur pouvoir.
En effet, au début de l’époque mérovingienne, on constate que les relations d’alliance se définissent, selon l’historienne Régine Le Jan, « sur un système d’échanges complexes alliant pratiques exogamiques (c’est-à-dire mariages hors de la tribu, du clan) et renouvellement d’alliance ». Les familles royales s’alliaient par le biais du mariage afin d’assurer un équilibre entre les peuples. Ainsi, les rois mérovingiens du début du VIe siècle, épousent-ils des princesses thuringiennes, burgondes, wisigothes ou lombardes et donnent leurs propres filles ou sœurs à des souverains ostrogoths, wisigoths, lombards.
Dès la seconde moitié du VIe siècle, considérant sans doute que leur autorité est solidement assise, les souverains mérovingiens se sentent autorisés à épouser des femmes de l’aristocratie et même des « non-libres » comme Austregilde, Frédégonde, Nanthilde ou Bathilde, brisant ainsi les règles de l’alliance dont ils sont censés être les garants. Des quatre fils de Clotaire, par exemple, seul Sigebert optera pour le vieux système d’alliance exogamique en épousant Brunehaut, fille du roi des Wisigoths Athanagild. Caribert et Chilpéric, quant à eux, épouseront -en premières noces- des femmes de l’aristocratie franque (Ingoberge et Audovère) et Gontran passera de concubine en concubine.
Mais si les rois eux-mêmes ne semblaient pas faire la distinction entre les épouses issues de maisons royales et les autres, il n’en est pas de même des chroniqueurs. Ainsi, il apparaît que Brunehaut est désignée, dès le début, sous le titre de reine -à la rigueur de princesse-, alors que les épouses non-libres des Mérovingiens ne l’obtiennent qu’après avoir donné une descendance. Frédégonde, par exemple, est désignée sous le terme d’épouse de Chilpéric et n’obtient le titre de reine qu’après la naissance de son premier fils.
On voit clairement ici l’importance de la maternité dans le statut de la femme, situation que l’on retrouve dans la société germanique originelle.
En effet, si, selon la loi germanique, l’homme a une prééminence certaine sur la femme dans le mariage -prééminence d’abord dans le domaine sexuel puisque la polygamie est autorisée pour les hommes et que l’adultère féminin est prohibé, essentiellement pour des raisons simples de légitimité- le statut de la femme apparaît très clairement dans les cas d’offenses à payer. Chez les Germains, comme chez les Scandinaves d’ailleurs, existait un système permettant de payer pour racheter une offense, une blessure, un meurtre même, système que l’on pourrait comparer aux « dommages et intérêts » modernes. Et il apparaît que serrer le bras d’une femme, ce qui constitue chez les Germains une grave offense, donne lieu à un dédommagement plus important que si l’on a blessé gravement un homme. L’amende pour le meurtre d’une femme est égale à celle à payer pour l’assassinat d’un homme (200 sous). Mieux encore : si la femme tuée était en âge d’être mère, le dédommagement s’élève à 600 sous et à 800 si elle était enceinte !
La légitimation dynastique
La femme a donc un grand rôle comme mère ou comme future mère, mais, en tant que femme, elle sera longtemps assujettie à un homme : d’abord son père puis son mari et tous les hommes de la famille si son époux meurt. Mais dans une société où la force guerrière joue un rôle si essentiel, la position des hommes et des femmes ne peut qu’être inégale. Et si même les plus énergiques des femmes du haut Moyen Âge se sont, un jour ou l’autre, inclinées devant la force d’un homme, cela n’a cependant pas empêché les femmes d’exercer un certain pouvoir, comme on l’a vu pour les Mérovingiennes.
À l’époque carolingienne, alors que la royauté a repris le bon vieux système des alliances « utiles », les femmes ont surtout, selon Régine Le Jan, « légitimé le pouvoir exercé par les hommes de leur famille ». Le mariage entre personnes de même condition contribuait nécessairement à légitimer ce pouvoir, « la mère transmettant à ses enfants la noblesse de sa propre famille » et bien sûr les droits l’accompagnant.
Dans les familles royales de l’époque carolingienne, le rôle -et donc le pouvoir- de la femme va plus loin, est ancré plus profondément. La raison tient tout d’abord au fait que les rois carolingiens étaient sacrés et que cette légitimité de personne sacrée venait automatiquement de leur filiation. En effet, un roi est roi non seulement parce qu’il a été couronné, non seulement parce qu’il a reçu l’onction, mais surtout parce qu’il est le fils du roi précédent ! Un fait que l’on traduira plus tard par la formule :
-Le roi est mort, vive le roi !
Voilà qui explique l’importance des origines paternelle… et maternelle.
Parallèlement à cette évolution dans les mentalités, il apparaît que la reine est désormais étroitement associée au trône et à cet aspect sacré du roi. Deux changements, la légitimation dynastique et l’association de la reine, qui apparaissent pour la première fois avec l’avènement de Pépin le Bref : en effet, le Pippinide sera béni et oint en même temps que son épouse, la reine Berthe au grands pieds. Ainsi, dès le début et bien qu’issue de l’aristocratie, la dynastie pippinide assoie doublement son pouvoir, au point de le rendre inaliénable.
Bien que de haute ascendance, bien que sacrés, les premiers carolingiens vont mettre en place une politique d’alliance qui doit favoriser l’assise de leur pouvoir à l’intérieur de leurs frontières. C’est pourquoi ils développent tout d’abord une politique d’alliance avec l’aristocratie de leur royaume (hypogamie). Parallèlement, ils restreignent les mariages de leurs propres filles, afin de ne pas morceler le domaine royal. Cette double politique va admirablement servir les premiers souverains carolingiens qui constituent ainsi un solide réseau familial, permettant d’assurer le trône, par la fidélité des grands du royaume, en même temps que la paix sociale. Ce n’est qu’à la fin de la dynastie carolingienne que l’on voit apparaître des reines issues de famille royales voisines. Mais, à ce moment, le trône paraît solide et, surtout, les Carolingiens règnent sur toute l’Europe : toute alliance n’est donc plus qu’une affaire de famille…

Les « rois fainéants » : la fin d’une époque

Pierre tombale de Childéric II (v.653-675).
Pierre tombale de Childéric II (v.653-675).

Un souverain indolent, allant de palais en palais dans un chariot traîné par une pair de bœufs : l’image est connue de tous, c’est celle d’un de ces fameux «  rois fainéants ». Mais si tout le monde connaît l’image populaire, qu’en est-il de l’histoire véritable ? Qui furent vraiment ces rois fainéants, symboles d’une dynastie –celle des Mérovingiens- sur le déclin ?
Clovis II, Clotaire III, Childéric II, Thierry III, Clovis IV, Childebert III, Dagobert III, Chilpéric II et, enfin, Thierry IV : de 639 à 711, pas moins de neuf souverains se sont succédés sur le trône de Francie. Et le premier d’entre eux, Clovis II, fils du célèbre Dagobert (le roi de la chanson) n’a rien d’un incapable. Alors que Dagobert, qui fut un grand roi, avait «  officialisé » la séparation entre Francs orientaux et Francs occidentaux en léguant à l’un de ses fils le royaume d’Austrasie alors que l’autre hérité de ceux de Neustrie et de Burgondie, Clovis II va, au terme d’un règne de près de vingt ans, recréer l’unité du royaume. Une unité qui sera ensuite promulguée par les Carolingiens et qui permettra la création d’un empire, celui de Charlemagne. Clovis II ne fut donc pas un  « petit roi » et, pourtant, c’est bien avec lui que commence la «  geste » des rois fainéants.
« Souillé de toute espèce d’impureté, séducteur de femmes, abandonné à la gourmandise et à l’ivrognerie, il périt d’une mort misérable. » L’épitaphe est due à la plume d’un chroniqueur de l’époque. Un jugement parfaitement contestable, on l’a dit, et qui sera repris pour tous ses successeurs. Un  jugement d’autant plus contestable que c’est grâce à lui, à l’unité retrouvée, que le royaume de Francie survivra sous le règne de derniers mérovingiens. Mais ces derniers auront à lutter –ce qu’ils ne feront d’ailleurs que très peu, n’en ayant pas les moyens- contre un nouveau danger : la montée en puissance d’une certaine aristocratie. Fille de la noblesse franque et des vieilles familles sénatoriales gallo-romaines, cette aristocratie va profiter de la faiblesse grandissante des derniers «  rois chevelus », l’autre nom des Mérovingiens.
Lorsque Clovis II meurt, son fils et héritier, Clotaire III n’a que cinq ans. Les quatre derniers souverains de la dynastie seront également mineurs en héritant du pouvoir. De ce fait, les leudes –la noblesse- aura beau jeu d’imposer sa loi. Et contre ce danger, va s’élever une autre autorité, celle des maires du palais. Parmi ceux-ci, une véritable dynastie de dirigeants apparaît. Déjà, à l’époque de Clotaire II (584-619), lorsque le rien de Neustrie, Brunehaut, avait montré quelques velléités d’indépendance et de conquête, un

Un roi fainéant d'après l'imagerie populaire (iconographie du XIXe siècle).
Un roi fainéant d’après l’imagerie populaire (iconographie du XIXe siècle).

noble austrasien s’était fait remarqué par son attachement au roi de Neustrie. Pépin de Landen, dit Pépin l’Ancien, était devenu maire du palais d’Austrasie, c’est-à-dire gouverneur. Son petit-fils, Pépin le Jeune ou de Herstal étendra sa charge à la Neustrie et à la Burgondie, de même que ses deux fils, Grimoald et… Charles Martel. Une dynastie qui avait donc tout intérêt à profiter de conflits né de la jeunesse des derniers Mérovingiens.
Point de fainéantise ou de décadence dans tout cela : juste un désordre et une jeunesse qui servira admirablement les ambitions des Pippinides (la dynastie des fils de Pépin). Quant à la légende qui entoure les derniers fils de Clovis, elle est essentiellement le fait d’historiens de l’époque carolingienne. Il est fort probable qu’il ne s’agisse alors que de propagande. C’était se donner une caution supplémentaire, une justification au changement dynastique (effectif avec Pépin le Bref) envers l’histoire mais également envers les nobles du royaume.