Les Croisés prennent Jérusalem

En 1095, plus de sept cent mille Croisés quittent l’Europe et se mettent en route vers la Terre Sainte. Les Provençaux sont commandés par Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse et par le légat du Pape ; les Français par Étienne de Blois, Hugues de Vermandois, frère du roi de France et le Normand Robert Courteheuse, fils du Conquérant ; les Flamands suivent Godefroi de Bouillon et les Normands de Sicile Bohémond de Tarente et son neveu Tancrède.
Durant quatre années de marche et de guerre, beaucoup sont morts, d’autres ont abandonné. Certains chefs ont fui même, tel Hugues de Vermandois, Robert Courteheuse ou Étienne de Blois. Et, en juin 1099, ils ne sont que soixante mille sous les remparts de Jérusalem.
Les armées croisées, sous le commandement de Godefroi de Bouillon et de Bohémond de Tarente, avaient pris Antioche aux Sarrasins après sept mois de siège (1098). Transportées par la foi, elles ne mettent que quelques jours à s’emparer de Jérusalem aux cris de " Dieu le veut ! " Mais cette victoire du 15 juillet 1099 est assombrie par la rage qui s’empare alors des Croisés : huit jours durant, la population arabe est massacrée sans pitié.
Loin de transférer, comme convenu, leurs conquêtes à l’empereur Alexis Commène, les Croisés créent le royaume franc de Jérusalem. Godefroi de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, descendant de Charlemagne par les femmes et le plus valeureux, le plus loyal, le plus pieux des croisés, ainsi que le décrit une chronique, devient « l’avoué du Saint Sépulcre », refusant de porter une couronne d’or  là où le Christ avait porté une couronne d’épines. À sa mort, en 1100, son frère Baudouin de Boulogne,  moins scrupuleux, prend le titre de roi de Jérusalem, qu’il va transmettre durant près d’un siècle avant que les Sarrasins ne s’emparent à nouveau  de ce territoire.

Saint Jacques avec nous !

Des pèlerins au Moyen Âge (gravure sur bois).
Des pèlerins au Moyen Âge (gravure sur bois).

Il y a douze cents ans, sur l’Espagne du Nord, la seule encore chrétienne, régnait Alphonse II, roi des Asturies. Un paysan de Galice voit briller, plusieurs jours de suite, une immense étoile au-dessus de son champ. Et peu après, dans cette terre galicienne imprégnée de mysticisme, on fait une découverte miraculeuse : le corps de l’apôtre Jacques. Le 23 juin 797, lors de la bataille d’Al Badin contre les musulmans qui occupaient l’Espagne du Sud, les soldats d’Alphonse II voient surgir dans le ciel l’apôtre monté sur un cheval blanc. Un cri jaillit dans les troupes chrétiennes :
-Saint Jacques avec nous !
Terrorisé, l’ennemi musulman prend la fuite. Désormais, l’Espagne a un saint patron et Compostelle (en latin campus stella : le champ de l’étoile) deviendra le plus grand pèlerinage chrétien du Moyen Âge.

Création des Archives royales

Il suffira d’une simple bataille, dans l’éternel conflit entre la France et l’Angleterre, pour que soit créée l’une des institutions les plus importantes de France, tout particulièrement pour les historiens : les Archives royales.
En effet, le 3 juillet 1194, Philippe Auguste est battu par Richard Cœur de Lion à Fréteval. En soi, l’incident n’aurait pas grande importance si les Anglais n’avaient pas profité de l’occasion pour s’emparer des archives qui suivaient partout le roi.
Philippe Auguste, jurant que l’on n’y reprendrait pas, décide dès lors de conserver le Trésor des chartes à Paris même, dans le palais de la Cité. On peut donc dater de ce moment la création des Archives royales -devenues plus tard impériales et enfin nationales.

Louis XI… au cachot !

Louis XI contraint de signer le traité de Péronne, présenté par Charles le Téméraire.
Louis XI contraint de signer le traité de Péronne, présenté par Charles le Téméraire.

Rusé, perfide, diplomate, tortueux, Louis XI est, sans doute, un des rois de France les plus passionnants. Dès le début de son règne, il tente de soumettre définitivement les grands féodaux du royaume, unis contre le souverain au sein de la Ligue du Bien public.
Après avoir signé une paix séparée avec le duc de Bretagne et avec son frère, Charles, Louis XI s’emploie à ménager un accord semblable avec Charles, duc de Bourgogne, le prince le plus riche et le plus puissant de toute l’Europe. L’entrevue a lieu à Péronne, le 3 octobre 1468. Mais Louis XI vient à peine d’arriver au château que des nouvelles inquiétantes parviennent de Flandre : les Liégeois, soutenus par le roi de France, se sont révoltés !
Furieux, Charles le Téméraire, s’empare du roi et le retient prisonnier trois jours durant. Le roi n’a d’autre choix que de s’incliner et de signer le traité de Péronne qui lui redonne la liberté quelques jours plus tard.
Après cette humiliation, la lutte entre le roi de France et la maison de Bourgogne ne fera que s’intensifier et Louis n’aura de cesse de détruire la toute-puissance bourguignonne…

Le choc de Bouvines

Philippe-Auguste (1180-1223) se dirige, le 27 juillet 1214, vers le nord à la tête des troupes françaises et compte ainsi bloquer l’avance de ses ennemis. Son fils, le prince Louis, a déjà mis en échec le roi d’Angleterre Jean sans Terre (1199-1216) au sud. L’armée française passe le pont de Bouvines qui enjambe la Marck entre Lille et Tournai, quand l’alerte est donnée.
L’arrière-garde subit une brusque attaque et le roi fait faire demi-tour à ses soldats.
Il s’élança à cheval, raconte une chronique, et rangea son armée sur une seule ligne, au centre de laquelle il se plaça avec l’élite de ses chevaliers. En face, on voyait au loin briller l’armure de l’empereur toute étincellante de pierreries.
L’empereur, Othon IV de Brunswick (1198-1218), est un allié de Jean sans Terre. Il est entouré de Ferrand, comte de Flandres, de Renaud de Boulogne et de vassaux révoltés contre le roi de France. La coalition germanique, qui compte cent cinquante mille hommes, s’apprête à écraser les cinquante mille soldats de Philippe-Auguste.
Les troupes sont face à face. Soudain, la cavalerie de Soissons s’élance. À sa suite, l’aile droite française enfonce les Flamands et met à terre le comte de Flandres, qui se rend. Enfin, Philippe-Auguste, donne le signal de l’attaque centrale en se dirigeant vers Othon IV. Malgré la garde des Saxons qui entoure l’empereur, Guillaume de Barres, un chevalier français, désarçonne Othon qui lâche prise et entraîne tout le centre dans sa fuite. Seul Renaud, comte de Boulogne, résiste encore. Blessé, il finit par se rendre à la tombée du jour. Le miracle de Bouvines, date majeure dans l’histoire militaire de la France, immortalise le nom de Philippe II, devenu « Auguste », le « roi victorieux ».

« Si je t’oublie Jérusalem… »

Chevalier partant à la croisade.
Chevalier partant à la croisade.

Cela fait plus de neuf cents ans, le 15 juillet 1999 que la Cité Sainte a été reconquise par les Croisés et qu’a été fondé le royaume franc de Jérusalem. Tout le monde connaît la figure emblématique de Godefroi de Bouillon mais on oublie trop facilement la ruse d’un Bohémont de Tarente, le courage d’un Tancrède de Hauteville et, surtout, la ténacité de milliers de pèlerins, hommes, femmes et enfants, qui, après trois ans de marche, ont enfin conquis Jérusalem et pu « vénérer le sépulcre du Seigneur et visiter les Saints Lieux… »
Pèlerinage, armé certes, mais pèlerinage tout de même, la première croisade retrouve, à travers les pages des chroniqueurs, les accents d’une véritable épopée.
Le 18 novembre 1095, sous les murs de Clermont où se tient le concile, un même cri jaillit de toutes les poitrines : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! »
Le pape Urbain II sait déjà que son appel a été entendu :
-Que la croix brille sur vos armes et vos étendards, conclut-il. Portez-la sur vos épaules ou sur votre poitrine ; elle deviendra, pour vous, l’emblème de la victoire ou la palme du martyre ; elle vous rappellera sans cesse que Jésus-Christ est mort pour vous et que vous devez mourir pour lui !
Sceau de Godefroi de Bouillon.
Sceau de Godefroi de Bouillon.

À ces mots, chevaliers et paysans,  princes et barons, artisans et prélats marquent leurs vêtements d’une croix rouge. Bientôt, l’Europe toute entière s’enflamme, prête à vivre le long et périlleux pèlerinage qui conduira à la délivrance de… Jérusalem !
Dieu le veut !
C’est lors d’un pèlerinage à Notre-Dame-du-Puy, un des hauts lieux de dévotion mariale, que naît vraiment l’idée de croisade. Après sa rencontre avec l’évêque du Puy, Adhémar de Monteil, qui, plus tard, prendra la tête de la croisade, Urbain II semble décidé à aller jusqu’au bout.
Dans ce monde féodal où presque tous les hommes ont la foi, la première et la plus grande manifestation de cette foi est alors le pèlerinage. Et c’est vers la Palestine, où le Christ avait vécu, que se dirigent, dès le début du IIIe siècle, les premiers pèlerins chrétiens.
L’occupation de la Ville sainte par les musulmans, en 638, ne devait pas vraiment arrêter les pèlerinages, les autorités musulmanes se montrant, durant longtemps, d’une remarquable tolérance. Mais, en 1070, peu après la prise de Jérusalem par les Turcs seldjoukides, la persécution des pèlerins est, à nouveau, à l’ordre du jour.
Ceux qui survivaient à leur voyage revenaient en racontant les conditions terribles dans lesquelles vivaient les chrétiens d’Orient et rapportaient « tous les genres de maux que les pèlerins » enduraient.
Déjà, Sylvestre II et Grégoire VII avaient tenté de provoquer une prise de conscience en Occident, sans aucun effet. Puis, ce fut le tour d’Urbain II… et l’on vit bientôt une foule immense, marquée du signe de la croix, marcher sur les routes d’Europe.
Les premiers pèlerins à partir pour Jérusalem furent les pauvres gens, chez qui Pierre l’Ermite répercutait l’appel du Saint Père. Le peuple se pressait sur les pas du prédicateur.
C’était l’Occident entier, tout ce qu’il y a de nations barbares habitant le pays situé entre l’autre rive de l’Adriatique et les Colonnes d’Hercule… c’était tout cela qui émigrait en masse, cheminait par familles entières et qui marchait sur l’Asie en traversant l’Europe d’un bout à l’autre, affirme Anne Comnène, fille de l’empereur Alexis.
Ils ne sortiront pas vivants de cette aventure. À peine ont-ils posé le pied en Asie Mineure qu’ils sont massacrés jusqu’au dernier…
Mais le souffle de la croisade avait déjà embrasé le cœur des barons qui allaient faire de ce pèlerinage une véritable épopée guerrière !
Un raz-de-marée venu du Nord
L’appel du chef de l’Église à un pèlerinage armé n’était pas une nouveauté. Depuis plus d’un demi-siècle, l’Église avait réussi à canaliser les ardeurs guerrières des chevaliers d’Occident. Menés par les princes du Midi, les chevaliers d’Aquitaine, de France ou de Bourgogne combattaient les Sarrasins sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle et soutenaient les rois d’Aragon et de Castille, qui tentaient de refouler l’Islam. Mais, cette fois, l’objectif était tout autre, c’était le plus saint de tous : il s’agissait de « la cité des cités, la sainte parmi les saintes, la reine des peuples, la princesse des provinces… »
C’est pourquoi l’appel du pape eut une si formidable résonance, notamment en France du Nord.
Là, les pauvres prenaient la croix par milliers et, surtout, les chevaliers de France et de Normandie se joignaient aux descendants de Charlemagne, les  frères Bouillon, et aux seigneurs du Sud, avec, à leur tête, Raymond de Saint-Gilles. Et le « raz-de-marée » venu du Nord fut tel que, bientôt, on ne désigna plus les Croisés que sous le nom de « Francs »…
« L’ost du Christ », ainsi qu’on la nomme, va partir de quatre régions distinctes. Venus du Nord, les Lorrains, les Flamands et les Barbançons, menés par Godefroi de Bouillon et Robert de Flandre, vont traverser l’Allemagne et la Hongrie avant d’atteindre la ville de Constantinople ; au sud, Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, qui a pris la tête des Provençaux et des Aquitains, dirige les pèlerins à travers toute l’Italie, comme les Français du Nord et du Centre, sous la conduite du frère du roi, Hugues de Vermandois, d’Étienne de Blois et de Robert Courteheuse, duc de Normandie.
Les Normands de Sicile, quant à eux, sont regroupés sous la direction du fascinant Bohémond de Tarente et de son neveu, Tancrède, et vont faire tout le voyage par bateau.
Et, après un long et pénible voyage, soit par mer soit par terre, les croisés se regroupent enfin à Constantinople en avril 1096.
« À les voir, on aurait dit des fleuves qui confluaient de partout »
L’empereur entendit la rumeur touchant l’approche d’innombrables armées franques, rapporte Anne Comnène parlant de son père,  Alexis Ier. Il en redoutait l’arrivée, car il connaissait leur élan irrésistible, leur caractère instable et versatile, ainsi que tout ce qui est propre au caractère celte avec toutes les conséquences nécessaires.
Sur ordre de l’empereur, les portes de la capitale byzantine sont fermées immédiatement et les croisés, épuisés après six mois de pérégrination, se retrouvent privés de nourriture et de confort.
Il faut dire que les croisés avaient de quoi impressionner. Et, quarante ans plus tard, leur souvenir reste encore vivace, dans les écrits de la jeune Anne Comnène, qui les regardait alors du haut de ses treize ans :
Ces hommes avaient tant d’ardeur et d’élan, que tous les chemins en furent couverts ; les soldats celtes étaient accompagnés d’une multitude de gens sans armes, plus nombreux que les grains de sables et que les étoiles : hommes, femmes et enfants laissant leur pays. À les voir, on aurait dit des fleuves qui confluaient de partout…
La réaction des croisés ne se fait pas attendre et, bientôt, des hordes de Francs ravagent tous les environs de Constantinople.
L’empereur s’incline mais, rusé, il va imposer ses propres conditions. En effet, Alexis n’aura de cesse de faire prêter serment aux chefs de la croisade, les obligeant à lui livrer les terres qu’ils pourraient conquérir. Et malgré leur répugnance à devenir les « mercenaires » du « Basileus », les barons n’ont d’autre choix que d’accepter et de faire allégeance.
Alors que les Francs venaient soutenir Constantinople menacée, Alexis se montre fort avare en équipement et en soldats. Seule une petite armée, commandée par le général Tatikios, « l’homme au nez d’or », se joint aux contingents francs, tant pour les aider que pour récupérer, au nom de leur empereur, les villes qu’ils libèreraient.

Bohémond de Tarente et Tancrède de Hauteville, d'après une iconographie du XIXe siècle.
Bohémond de Tarente et Tancrède de Hauteville, d’après une iconographie du XIXe siècle.

Sans vraiment croire au succès de l’entreprise croisée, le « Basileus » fait passer les pèlerins en Asie Mineure. Pour « l’ost du Seigneur », c’est le début de l’aventure…
Dès le début, les armées croisées donnent tort au « Basileus ». Le premier affrontement se déroule à Nicée, ville autrefois byzantine et conquise par les Turcs une quinzaine d’années auparavant. Située au bord d’un lac, par lequel les Turcs pouvaient assurer le ravitaillement, la ville de Nicée était puissamment fortifiée, entourée d’une enceinte comprenant quelques deux cent quarante tours.
La ville de Nicée et toutes les provinces adjacentes, aux dires d’Albert d’Aix, étaient alors sous la domination d’un très puissant satrape, ou schah des Turcs, nommé Soliman, homme habile et plein de valeur. Ayant été informé de l’approche de nos troupes, il était parti pour l’Orient peu avant leur arrivée, allant solliciter chez les princes de ces contrées des secours afin de résister aux bandes envahissantes des fidèles. Ayant donc rassemblé une multitude innombrable, il se trouvait, à cette heure, dans les montagnes voisines, à dix milles environ de distance de nos troupes et cherchant une occasion favorable pour se précipiter sur elles, afin de sauver son pays et sa capitale de ce péril imminent…
Mais c’était compter sans la ruse des croisés. Voyant qu’il leur fallait encercler complètement -et  assez rapidement- la ville, ils font venir des navires de guerre de Constantinople et, les ayant transportés sur terre, les « lancent » alors dans le lac. La ville est gagnée et bientôt on voit flotter l’étendard… de l’empereur Alexis ! En effet, profitant du désespoir des habitants de la ville, le « Basileus » avait conclu un accord secret avec eux, au détriment des croisés !
La conquête de Nicée n’aura, de ce fait, pas le même impact que la bataille de Dorylée, premier véritable affrontement entre les armées musulmanes et croisées.
Alors que les chrétiens quittent Nicée, tenue par les Byzantins, Soliman se dirige, avec son armée innombrable, vers la plaine de Dorylée.
Mais l’armée franque s’était divisée et il manquait Godefroi de Bouillon, Hugues de Vermandois ainsi que Raymond de Saint-Gilles.
Ceux que Soliman avait conduits à ce combat de Dorylée formaient, à ce que l’on assure, relate Guillaume de Tyr, une armée de  plus de cent cinquante mille hommes, en ne comptant même que les cavaliers armés.
Parmi ceux des nôtres qui assistèrent et prirent part à cette rude affaire, il n’y eut jamais au-delà de cinquante mille cavaliers, tout au plus.
Les Turcs, dans un élan destructeur, se précipitèrent sur les pèlerins, après que leurs habiles archers aient fait tomber une pluie de flèches. Ils étaient alors si avancés qu’ils pénétrèrent dans le campement, pillant et coupant les têtes avec entrain.
Mais, alors que les croisés ployaient sous le nombre et se repliaient précipitamment vers leurs tentes, les Turcs crurent qu’il s’agissait d’une contre-attaque et… prirent la fuite.
Poursuivis jusqu’à la nuit tombée par Godefroi de Bouillon ainsi que ses compagnons qui venaient porter secours au gros de l’armée, « ils ne s’arrêtèrent, dans leur fuite, ni le lendemain, ni même le troisième jour, quoique le Seigneur seul les pour-suivît »…
La bataille de Dorylée augurait bien de la suite du pèlerinage pour les seigneurs francs. Mais ils devaient bientôt déchanter et subir le terrible siège d’Antioche…
« Une clameur immense qui semblait monter jusqu’au ciel »
Après une halte de trois jours, nécessaire au repos des hommes et des chevaux, tous se mirent en route, entrant dans la Pisidie -la Syrie. Là, comme ils cherchaient à prendre un chemin raccourci, ils arrivèrent, par hasard, dans une contrée brûlante et dépourvue d’eau, où une chaleur immodérée et, surtout, les souffrances d’une soif importune accablèrent et fatiguèrent l’armée, à tel point qu’en une seule journée plus de cinq cents  hommes et femmes périrent…
C’est épuisée que, le 18 octobre 1097, « l’ost Nostre-Seigneur » atteint, dans « une clameur immense qui semblait monter jusqu’au ciel », Antioche, la « capitale de toute la Syrie ».
Le siège commence mais il devient rapidement très clair que ce ne sera pas un nouveau « Nicée ». La capitale syrienne résiste, envers et contre tout, persuadée que les renforts ne vont pas tarder. Les mois passent ainsi, ponctués de légères escarmouches.
Les conditions de vie deviennent vite insupportables et, tenaillés par le froid et la faim, les croisés commencent à perdre espoir.
Certains prennent même la fuite et, parmi eux, le contingent grec dans son ensemble et Étienne de Blois, chef des pèlerins français. Pour certains, le pèlerinage semble devoir s’arrêter sous les murs d’Antioche.
Cependant c’est compter sans le rusé Bohémond de Tarente…
Le Normand de Sicile cultivait, depuis de nombreux mois, des intelligences dans la cité et n’attendait qu’un mot de son complice, Émir Feir, pour s’emparer d’une des portes de cette ville.
Mes seigneurs et mes frères, déclare un jour Bohémond, je possède un secret que je vais vous confier et par lequel, si Dieu nous est favorable et nous protège, toute l’armée et nos princes pourrons être délivrés et sauvés. Déjà plus de sept mois se sont écoulés depuis qu’on m’a fait la promesse de remettre entre mes mains la ville d’Antioche…
Je ne vous demande qu’une chose, c’est que la ville soit livrée entre mes mains lorsqu’elle sera prise.

Et il en fut fait ainsi. Le lendemain, 1er juin 1098, après sept mois d’un siège éprouvant, Antioche tombe aux mains des croisés. Les étendards de Bohémond flottent désormais sur les murs de la ville, jadis imprenable…
Pourtant à peine les croisés sont-ils installés dans la cité qu’ils découvrent, avec stupeur, des milliers de soldats ennemis se préparant à assiéger la ville. Pendant encore trois mois, les croisés vont lutter mais, cette fois, ce sont eux les assiégés… et l’ennemi est en surnombre.
Tout espoir semble perdu quand un Provençal, Pierre Barthélémy, apprend, en songe, l’emplacement de la Sainte Lance.
Après quelques jours d’hésitations, les croisés fouillent sous les dalles de l’église d’Antioche et découvrent la lance qui a percé Jésus-Christ sur la Croix. Enfin, les pèlerins marchent dans « les pas du Christ »…
Encouragés par ce signe divin, les « guerriers du Christ » vont lancer un ultime assaut contre les troupes de Kerbogath, le chef turc. Emportés par une véritable fureur de vaincre, les armés croisées fondent sur les Turcs qui fuient, en déroute.
Antioche est définitivement acquise et, après cette longue et terrible année, les pèlerins tout comme les chefs de guerre se laissent volontiers gagner par la douceur de vivre. Jérusalem est encore si loin…
Jérusalem ! Jérusalem !
C’est Raymond de Saint-Gilles qui, le premier, entendra l’appel des pèlerins, qui veulent, maintenant, atteindre Jérusalem au plus tôt. Pieds-nus, dépouillé de sa cotte de maille et de ses riches ornements, le comte de Toulouse reprend donc la route, bientôt rejoint par tous les autres chevaliers et barons : Godefroi, Tancrède, Robert Courteheuse, Hugues de Vermandois et même Étienne de Blois, revenu en Terre Sainte sur ordre de sa femme, Adèle de Normandie !
Seul Bohémond de Tarente reste à Antioche, devenu son fief. Et, en juin 1099, c’est le terme du voyage.
… Exultant d’allégresse, nous parvînmes jusqu’à la cité de Jérusalem le mardi, huit jours avant les ides de juin (le 7 juin)…
Alors, les pèlerins « avancèrent sans se ralentir, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés devant les murs de Jérusalem, chantant des hymnes de louange, en poussant des cris jusqu’au ciel et en répandant des larmes de joie… »
Les soixante mille guerriers croisés se réunissent alors sous les murs de la Ville sainte et le siège de Jérusalem est « commencé le troisième jour de la seconde semaine du mois de juillet ».
Les croisés se montrent implacables, d’une détermination à toute épreuve et d’une grande inventivité, construisant des machines de guerre et combattant avec toutes sortes d’armes, du lever du jour jusqu’à la nuit tombée.

Les croisés devant Jérusalem (gravure du XIXe siècle).
Les croisés devant Jérusalem (gravure du XIXe siècle).

Enfin, le 15 juillet 1099, « l’illustre Godefroi ayant pris en main le glaive de Vespasien », la défense musulmane cède et « les citoyens et les défenseurs, voyant leurs murailles envahies, les chrétiens, parvenus dans l’enceinte de la place, et les Français, en armes, inondant la ville de toutes parts, furent saisis d’effroi et d’abattement… Mais les Français les poursuivirent vivement avec la lance et l’épée… »
Animés d’une fureur incontrôlée, les croisés s’abattent sur Jérusalem tel un véritable fléau, détruisant tout sur leur passage, ne laissant que la mort et la désolation.
Les chrétiens vainqueurs, confirme Albert d’Aix, étant sortis du palais après avoir fait un affreux carnage de Sarrasins et en avoir tué dix mille de cette enceinte, rencontrèrent dans les rues plusieurs bandes de Gentils qui erraient ça et là… et tous furent passés au fil de l’épée.
Aux abords du temple de Salomon, le massacre se poursuit et « soixante-cinq mille Turcs furent tués autour du temple, sans compter ceux qui furent tués dans d’autres parties de la ville ».
Et, « tandis que les chrétiens s’introduisaient dans la place, assouvissant leur fureur…, le noble duc Godefroi, s’abstenant de tout massacre et ne conservant auprès de lui que trois de ses compagnons, Baudri, Adelbold et Stabulon, dépouilla sa cuirasse et, s’enveloppant d’un vêtement de laine, sortit pieds nus hors des murailles.
Et, suivant l’enceinte extérieure de la ville, en toute humilité, il alla se présenter devant le sépulcre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, versant des larmes, prononçant des prières, chantant les louanges de Dieu et lui rendant grâce pour avoir été jugé digne de voir ce qu’il avait toujours si ardemment désiré. »
Le massacre qui suit la conquête de Jérusalem jette une ombre sur le pèlerinage des croisés.
Mais cette épopée, qui aboutira à la création de l’éphémère royaume franc de Jérusalem -il ne dure que deux cents ans- va, tout au long du Moyen Âge, faire vibrer l’âme des chrétiens d’Occident, pour qui cette première croisade demeurera, pendant encore longtemps, une aventure unique et extraordinaire…

Marseille, cité provençale

Fondée par les Grecs au VIe siècle avant J.-C., Marseille devient l’un des foyers du commerce méditerranéen durant l’Antiquité et un centre de rayonnement de la culture grecque et romaine en Gaule. Les invasions des barbares (Francs, Wisigoths ou Burgondes) et la menace des Sarrasins réduisent pendant quelques temps son rôle commercial mais, dès la première croisade, la cité phocéenne retrouve toute sa grandeur. Autonome, dirigée par des consuls, fière de son indépendance, elle forme une sorte d’enclave « républicaine » à l’intérieur des terres provençales,

ce qui est bien loin de satisfaire Charles d’Anjou, alors comte de Provence. Le 2 juin 1257, après un siège de plusieurs mois, Marseille capitule et devient une possession provençale à part entière.

Cent ans de malheur : les origines de la guerre de Cent Ans

Détail d'une tapisserie ancienne représentant les armes des rois de France soutenues par deux anges.
Détail d’une tapisserie ancienne représentant les armes des rois de France soutenues par deux anges.

Commencée en 1337 pour s’achever en 1453, la guerre de Cent Ans est constituée d’une succession de conflits qui vont opposer, non pas deux pays, mais deux souverains, celui de France et celui d’Angleterre. Cette âpre lutte, qui s’achève avec la victoire française, verra également l’émergence d’un phénomène nouveau en France : le sentiment national.
Mais plutôt que de disserter sans fin sur les conséquences de cette guerre et sur les ravages qu’elle a provoqués, plutôt que de relater par le menu les batailles qui ont ponctué ce conflit, il est essentiel de se pencher sur ses origines, souvent mal connues, et sur le véritable enchevêtrement généalogique qui en a été la cause.
Cela fait déjà presqu’un siècle que Guillaume le Conquérant, duc de Normandie et vassal du roi de France, a conquis la couronne d’Angleterre, quand Aliénor, duchesse d’Aquitaine, épouse, en 1152, Henri  Plantagenêt, duc de Normandie, comte d’Anjou et de Poitou. À ces vastes possessions, Henri ne tardera pas à ajouter l’Angleterre, qui lui échoit après une âpre lutte contre son cousin pour hériter du trône qu’Étienne de Blois a usurpé après la mort d’Henri Ier Beauclerc.
Une épine dans le royaume

Aliénor d'Aquitaine (1122-1204).
Aliénor d’Aquitaine (1122-1204).

Dès ce moment, Henri II et Aliénor, souverains d’Angleterre, sont les vassaux les plus puissants du roi de France et possèdent près de la moitié du royaume. L’épine est de taille pour le roi de France ! C’est là qu’il faut placer l’origine du conflit opposant, durant des siècles, la France et celle qui ne tardera pas à devenir la « perfide Albion ». En effet, comment imaginer que les souverains français puissent ne pas réagir face au danger permanent de révolte et d’opposition que font peser sur le royaume -et à l’intérieur même de ce royaume- les rois anglais ?
Philippe Auguste, le premier, s’y attellera : calmant sérieusement les ardeurs d’Henri II, il conquiert, en 1204, le duché de Normandie ; puis, son fils, Louis VIII le Lion, mène des attaques contre les armées anglaises, allant jusqu’à les poursuivre dans Londres même où il songera un temps à s’emparer de la couronne. En 1242, Saint Louis est à son tour vainqueur d’Henri III d’Angleterre et démantèle partiellement les possessions anglaises en France : il ne laisse que la Guyenne… ce qui est déjà un beau morceau. En effet, la Guyenne comprend alors la Gascogne, la Saintonge, l’Agenais, le Limousin, le Quercy et le Périgord ! Bref, tout le Sud-Ouest et une côte, aisément accessible depuis l’Angleterre. C’est encore trop, beaucoup trop et les escarmouches ou les « affaires » opposant les deux souverains dans cette région ne manqueront certes pas jusqu’à ce qu’éclate la guerre de Cent Ans.
« Les fils maudits »
L’élément déclencheur de la guerre sera le problème successoral posé à la mort de Charles IV le Bel. Nous avons déjà eu l’occasion, au cours de ce numéro, d’évoquer en quels termes il se posait mais il n’est pas mauvais de le rappeler.
Philippe le Bel avait trois fils et une fille, ce qui semblait suffisant pour assurer la continuité dynastique. À sa mort, son fils aîné, Louis X, ceint la couronne. Il n’a qu’une fille, née d’un premier mariage, mais il vient d’épouser Clémence de Hongrie qui est rapidement enceinte. En 1316, Louis X meurt des suites d’une maladie. Dans l’attente de la naissance de l’enfant, c’est donc son frère qui prend le pouvoir en s’instituant régent. Jean Ier naît peu après mais meurt au bout de quelques jours. Pour la première fois, la continuité dynastique capétienne est rompue.

Monnaie des comtes de Poitou.
Monnaie des comtes de Poitou.

Mais avant même que ne s’ouvre un quelconque débat, Philippe V, le frère de Louis X, se fait couronner, arguant d’une ancienne loi franque, la fameuse loi salique, qui exclurait les femmes de la succession ou, plus exactement, qui interdit aux femmes « d’hériter de la terre ». Une loi qui ne vaudrait que pour l’entité même du royaume et non pour les duchés ou comtés, dont nombre d’entre eux sont déjà « tombés en quenouille ». Déjà d’ailleurs, Philippe le Bel avait introduit la « clause de la masculinité », selon l’expression de Jean Favier, en révisant, la veille de sa mort, le statut de l’apanage de Poitou qui, « faute d’héritier mâle, reviendrait à la couronne de France ».
Regardant qu’il pourrait advenir, précisent les lettres patentes, que le dit Philippe ou aucun de ses hoirs ou successeurs comtes de Poitiers, pourraient mourir sans hoir mâle de leur corps, laquelle chose nous ne voudrions pas ni que le comté fut en main de femelle, sur ce nous avons ordonné ainsi comme il s’ensuit, c’est assavoir que, au cas que le dit Philippe ou auncun de ses hoirs comte de Poitiers mourrait sans laisser hoir mâle de son corps, nous voulons et ordonnons que le comté de Poitiers retourne à notre sucesseur roi de France et soit rejointe au domaine du royaume.
Une précision due à Philippe le Bel et qui valait en fait autant, si ce n’est plus, pour le Poitou que pour l’Artois et la Comté, qui signifiait l’ouverture vers l’est et l’entrée -par la Comté- dans l’Empire, dont devaient hériter les descendants de Philippe de Poitiers et de Jeanne de Bourgogne.

Couronne de Philippe V le Long (v.1293-1322).
Couronne de Philippe V le Long (v.1293-1322).

La fille de Louis X, Jeanne, est donc écartée de fait. Et si personne ne discute la loi salique, soudainement exhumée d’on ne sait où, c’est que la légitimité de Jeanne est sujette à caution : sa mère, Marguerite de Bourgogne, n’a-t-elle pas été convaincue d’infidélité ? De plus, Jeanne n’est encore qu’une enfant qui ne saurait s’opposer à un homme déjà puissant. Pour faire bonne mesure, Philippe V s’empare provisoirement de la Navarre, qui fait également partie de l’héritage de Jeanne.
Quelques années plus tard, en 1324, l’affaire se répète : Philippe V le Long meurt, ne laissant que des filles. Son frère, qui ne s’était soumis lors de l’invocation de la loi salique que bon gré mal gré, reprend cet argument à son compte et se fait couronner roi. Quatre ans plus tard, le problème se pose à nouveau : Charles IV vient de mourir sans héritier mâle. Sentant la mort venir, il n’a cependant pas désigné d’héritier et a simplement déclaré que la décision appartiendrait aux pairs du royaume. Bref, il s’en lave les mains !
Où sont les fils de France ?

Isabelle de France et son fils Edouard III reçus par Jean de Hainaut.
Isabelle de France et son fils Edouard III reçus par Jean de Hainaut.

Cette fois-ci le problème successoral est nettement plus ardu : de tous côtés, des prétendants se présentent, tous héritiers de Philippe le Bel, face à un Philippe de Valois qui n’est que le neveu de ce roi. C’est d’ailleurs lui que les pairs de France vont désigner en 1328 pour succéder à Charles IV.
La décision est, en soi, parfaitement logique. En effet, si l’on prend acte de la loi salique, seul le Valois est en droit de prétendre au trône. Il n’est pas fils de roi, mais il est bien petit-fils de roi et le seul héritier par les mâles ! Jeanne de Navarre est une femme, nul n’en disconvient, de même que les filles de Philippe V et de Charles IV…
Édouard III, qui d’ailleurs ne songe pas particulièrement à prétendre au trône de France à ce moment-là, est certes le seul petit-fils de Philippe le Bel, mais c’est par sa mère, Isabelle de France, qu’il est rattaché à la dynastie capétienne !
Et si l’on réfute l’argument de la loi salique, Édouard n’a pas non plus le moindre droit de prétendre à la couronne de France : dans ce cas-là, le trône reviendrait naturellement à Jeanne de Navarre, fille aînée du fils aîné de Philippe le Bel !
Quoiqu’il en soit, en 1328, les pairs du royaume désignent Philippe de Valois qui devient Philippe VI. La couronne est sur la tête d’un fils de France, ou plutôt d’un petit-fils de France.
L’hommage-lige du roi d’Angleterre
À cette époque, le duché français du roi d’Angleterre ne comprend plus que les régions côtières de la Saintonge et de la Gascogne. Et c’est pour ce duché « rogné » qu’Édouard III doit prêter hommage au nouveau roi de France. Mais, on s’en doute, le jeune souverain anglais répugne à s’incliner ainsi devant un homme qui, quelques mois plus tôt, n’était qu’un noble parmi tant d’autres. De plus, Édouard III n’a pas encore digéré l’humiliation que les Français ont infligée aux Anglais du temps d’Édouard II -ce qui avait été l’occasion, une fois de plus, de dépecer le duché de Guyenne.

Détail d'une tapisserie représentant l'hommage d'Edouard III à Philippe VI de Valois.
Détail d’une tapisserie représentant l’hommage d’Edouard III à Philippe VI de Valois.

L’hommage tardant à être rendu, Philippe VI menace de confisquer la Guyenne -cela s’était déjà fait à plusieurs reprises, notamment lorsqu’Édouard II avait tardé à prêter l’hommage à Charles IV. Bon gré mal gré, l’Anglais se soumet, n’ayant pas les moyens de se lancer dans un conflit armé avec la maison de France.
L’hommage sera rendu, après maintes discussions et surtout en précisant qu’Édouard se réserve le droit de réclamer à nouveau les régions qui lui ont été enlevées.
Donc, rien n’est vraiment résolu et la situation reste extrêmement tendue…
Le 6 mars 1332, Robert d’Artois, pair de France, beau-frère et homme de confiance du roi, est condamné au bannissement. Après quelques errances en Europe, Robert se réfugie à la cour d’Angleterre où il prépare sa vengeance…
On a vu quels avaient été les prémices de « l’affaire d’Artois » et comment, à deux reprises, sous Philippe le Bel et sous Philippe V le Long, Robert avait été débouté lors de ses procès. Mais avec l’avènement de Philippe VI, Robert d’Artois voit son espoir renaître. N’est-il pas le beau-frère du nouveau roi ? N’a-t-il pas soutenu sa candidature devant les pairs avec ardeur ? N’est-il pas un des plus proches conseillers du souverain qui l’a fait pair du royaume ? De plus, Mahaut est morte en 1329 et le roi a pris le comté en sa garde en attendant de savoir s’il doit revenir au duc de Bourgogne, petit-fils par alliance de Mahaut, ou à Robert. Cette fois-ci, Artois en est persuadé, il va récupérer l’héritage qui lui revient tout naturellement de droit !
Il en est sûr… ou presque. Afin d’assurer la décision du roi et de la cour des pairs, Robert présente de nouvelles pièces à conviction. Mais quand le procès s’ouvre en décembre 1330, on découvre que les pièces sont des faux, des faux grossiers ! L’affaire, dès lors, est entendue ! Un pair du royaume vient de déroger : il sera exilé. Contre cela, ni Robert ni Philippe VI ne peuvent rien… Telle est la coutume.
Ruminant sa rage, Robert file à la cour d’Angleterre, où il espère bien entraîner Édouard III dans ses projets de vengeance. Jouant de l’ambition de l’Anglais, ravivant ses prétentions à l’héritage capétien, Robert va rallumer le conflit.
La guerre est déclarée

Les armes de la couronne de France et d'Angleterre.
Les armes de la couronne de France et d’Angleterre.

Édouard III n’a certes pas besoin d’un Robert d’Artois pour être convaincu que la couronne de France lui revient de droit. Cela, il le sait depuis des années… Mais, en 1336, lorsque Robert arrive à sa cour, l’Angleterre est en paix, ce qui pose un sérieux problème au roi. Que faire de tous ces vassaux turbulents, ne rêvant que de tirer leur épée, soit contre un ennemi extérieur, s’il y en a un, soit contre leur roi, s’ils n’ont plus que cela ? C’est donc d’une oreille de plus en plus complaisante qu’Édouard III écoute les arguments de Robert d’Artois.
De son côté, Philippe VI ne serait pas contre un conflit. Les caisses sont vides et les revenus « extraordinaires » ne sont concédés par le Parlement que pour la défense du royaume. Selon le mot de Jean Favier, si Philippe VI ne cherche pas vraiment la guerre par besoin d’argent, « il voit ce qu’on gagne à la préparer » ! Toutes les conditions sont donc réunies pour qu’éclate le conflit.
Édouard III va précipiter les choses : le jour de la Toussaint de l’an de grâce 1337, l’évêque de Lincoln vient, au nom du roi d’Angleterre, porter un message à « Philippe, qui se dit roi de France ». Ces quelques mots consomment la rupture : c’est une déclaration de guerre en bonne et due forme ! Une guerre qui durera… cent ans !

La trêve de Saladin

Les peuples furent affligés comme pour la perte d’un prophète. C’est ainsi qu’un historien arabe rapporte la mort de Saladin (1137-1193). Grand guerrier et intelligence politique exceptionnelle, cet officier kurde est une des plus nobles figures de l’histoire de l’islam ; généreux, tolérant, il fut admiré par les chrétiens qui reconnaissaient en lui un modèle des vertus chevaleresques.
Artisan de l’unité des pays de l’islam, Saladin entreprend la reconquête du royaume franc de Jérusalem. Après avoir été longtemps retenu par le « roi lépreux », Baudouin IV, il déclenche une vaste campagne de conquêtes. Sa victoire de Hattin (1187) sonne le glas du royaume franc et la même année Saladin entre dans Jérusalem. Ce désastre pour la chrétienté provoque la troisième croisade menée par Frédéric  Barberousse, Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste.

Le 2 septembre 1192, Saladin signe avec l’Anglais une trêve de trois ans et rend aux chrétiens toute la côte de Jaffa à Tyr. Dans cette trêve, il autorise aussi les chrétiens à venir librement visiter le Saint-Sépulcre à Jérusalem.

1054 : la rupture

Monnaie d'un empereur byzantin.
Monnaie d’un empereur byzantin.

Depuis déjà deux siècles, les relations entre Rome et Constantinople ne cessaient de se dégrader quand, en 1053, une opposition sur la nomination d’un évêque met le feu aux poudres. Une opposition qui est essentiellement le fait de deux caractères fort : Michel Cérulaire, le patriarche de Constantinople, et le cardinal Humbert de Toul.
C’est cependant Michel Cérulaire qui ouvre les hostilités : en 1053, il fait adresser une lettre à l’évêque grec Jean de Trani avec mission pour lui de la « répandre dans tout l’épiscopat franc et la faire connaître au pape lui-même ». Cette lettre n’était rien d’autre qu’une mise en demeure des évêques occidentaux afin qu’ils se conforment aux usages byzantins -notamment qu’ils abandonnent leurs coutumes « judaïsantes » comme l’utilisation du pain azyme à la communion ou le jeûne les samedis de Carême, assimilé par les Grecs au jeûne du sabbat. Au même moment, Michel Cérulaire faire fermer les « églises latines » de la cité impériale. L’offensive est donc lancée. Le pape Léon IX répond en envoyant trois représentants : le cardinal Humbert de Toul -caractère difficile mais spécialiste des questions byzantines-, l’archevêque d’Amalfi et le chancelier de l’Église. On le voit, le pape ne prenait pas l’affaire à la légère.
Dès leur arrivée en 1054, alors que le pape se meurt, les représentants de Rome se heurtent violemment au patriarche. La controverse reprend par libelles interposés cette fois et, en plus des « pratiques judaïsantes », les Constantinoplois reprochent également aux Occidentaux l’interdiction du mariage des prêtres. On le voit, tout ceci n’avait rien à voir avec les dogmes de Foi : il s’agissait surtout de rites et de pratiques cultuelles différentes. L’affaire n’était donc, en soit, pas bien grave et se résumait à un excès d’ambition, à une volonté d’indépendance du patriarcat depuis deux siècles. Humbert de Toul allait tout faire basculer.
Soutenu, bien qu’avec réticence, par l’empereur Constantin Monomaque, Humbert de Toul va prononcer, à Sainte-Sophie même et devant tous les fidèles assemblés, la condamnation des libelles attaquant les Occidentaux et l’excommunication du patriarche ! Ce dernier, répondant avec les mêmes armes, réunira d’urgence un synode et anathémisera les légats. Cette double excommunication, qui touche avant tout les deux principaux protagonistes et que le Souverain pontife n’avait sans doute jamais voulu, sera le point de rupture entre les deux têtes de la chrétienté. Certes, tout aurait pu être effacé si déjà le fossé entre Rome et Constantinople n’était si profond. Et la question du Filioque -c’est-à-dire l’addiction au Credo de ce terme, qui admet que le Saint-Esprit procède du Père autant que du Fils-, qui deviendra un des points centraux de la controverse, n’est alors qu’un reproche de plus que les Orientaux font aux Occidentaux.
Quand Humbert de Toul reprend le bateau vers l’Italie, la rupture, le schisme, est quasi consommé. Deux églises s’opposent désormais : l’Église catholique et l’Église orthodoxe.