Les Teutoniques : les chevaliers à la croix noire

Un chevalier Teutonique à l'époque des croisades.
Un chevalier Teutonique à l’époque des croisades.

C’est sans doute le plus méconnu des grands ordres militaires nés en Terre sainte ; celui aussi sur lequel on aura écrit le plus d’énormités, décrivant comme « racial », un ordre tout simplement national. Enfin, l’ordre des chevaliers Teutoniques a eu une destinée étonnante, sans commune mesure avec celle de ses pairs, passant de la protection des pèlerins à la création d’un Etat conquérant.
C’est d’un simple hôpital créé, vers 1128, par des pèlerins allemands que l’ordre des chevaliers Teutoniques de l’Hôpital Sainte-Marie de Jérusalem tire son nom. Restructurée de par la volonté de Frédéric de Souabe, qui dirige le corps expéditionnaire allemand à Saint-Jean d’Acre en 1190, cette organisation, à l’origine purement hospitalière, devient un ordre militaire et hospitalier. La bénédiction du pape Célestin III l’élève au même rang que les deux ordres militaires de Palestine : les Templiers et les Hospitaliers. C’est d’ailleurs à ces deux ordres que les chevaliers Teutoniques vont emprunter la majorité de leur règle.
Un chevalier de l'ordre Teutonique au XIVe siècle (gravure ancienne).
Un chevalier de l’ordre Teutonique au XIVe siècle (gravure ancienne).

Moines-chevaliers, comme eux, ils sont soumis aux règles de tous les ordres religieux et se dotent d’un grand-maître, élu à vie. Une différence cependant, et de taille : alors qu’Hospitaliers et Templiers accueillent la noblesse de toute l’Europe, l’ordre des chevaliers Teutoniques n’est ouvert qu’aux seuls Allemands. Une particularité nationale qui explique peut-être que l’ordre semble totalement indépendant de Rome et du pape, n’obéissant qu’au bon vouloir du grand-maître ou, éventuellement, de l’empereur germanique. Une indépendance vis-à-vis du spirituel qui explique aussi que, très rapidement, l’ordre soit détourné, voire dévoyé, de sa mission initiale…
En effet, à peine treize ans après la création de leur ordre, les chevaliers au blanc manteau frappé d’une croix noire vont être détournés pour la première fois de la Terre sainte : en 1211, ils fondent la cité fortifiée de Kronstadt (Brasov) en Transylvanie. Mais ce n’est qu’un premier et un petit pas hors de Terre sainte. Les choses, cependant, vont aller fort vite et, en 1230, après que le duc Conrad de Mazovie ait demandé l’assistance des chevaliers afin de convertir les peuples des rives de la Baltique, les chevaliers Teutoniques se voient offrir la région de Kulm qu’ils investissent. Frédéric II de Hohenstaufen ayant octroyé à l’ordre tous les privilèges des princes de l’Empire, le grand-maître de l’époque, Herman von Salza, redéfinit clairement la nouvelle mission des chevaliers qui sont appelés, désormais, à la conversion des peuples baltes et à la colonisation des marches de l’Est. On le voit, dès ce moment, l’ordre des chevaliers Teutoniques n’a plus guère de rapport avec le spirituel, entièrement tourné qu’il est dans cette conquête temporelle. Une conquête temporelle qui se fera au prix du sang…
Le Blitzkrieg des Teutoniques
Et c’est une véritable machine de guerre que dirige Von Salza et ses successeurs. Une machine de guerre qui, en à peine un siècle, soumet une large partie de la Baltique : en 1283, la Prusse est entièrement sous l’emprise des chevaliers, de même que la Courlande et la Livonie (en actuelles Estonie et Lettonie) où les Teutoniques ont fusionné avec les chevaliers Porte-Glaive. Au rythme des conquêtes militaires, fleurissent les forteresses, comme Marienburg, qui sera leur capitale, ou même les villes, telles que Riga ou Königsberg. En fait, c’est une véritable colonisation qui s’opère et, lorqu’en 1291, Saint-Jean d’Acre tombe aux mains des sarrasins, le grand-maître n’a guère de remords à couper tout lien avec la Terre sainte.
Puissance militaire, semble-t-il inattaquable, l’ordre Teutonique poursuit ses conquêtes : Dantzig et la Poméranie en 1308, l’Estonie en 1356, la Lituanie en 1370 et enfin l’île de Gotland en 1398. Autant de victoires, autant de conquêtes qui vont élever l’ordre-Etat au premier rang en Europe septentrionale. La possession de Dantzig, surtout, va lui donner un rayonnement commercial de premier plan. Pour peu de temps, cependant car la rapidité de la conquête n’aura d’égal que celle de sa déchéance.
Menacé de l’intérieur où des dissensions se font jour entre les cités et avec la noblesse locale, l’ordre l’est également à l’extérieur par une coalition de Lituaniens et de Polonais. Et en 1410, Ladislas II Jagellon inflige une écrasante défaite aux Teutoniques : pas moins de 15 000 chevaliers périssent à Tannenberg. Un coup cinglant et sanglant qui annonce la fin l’expansion de l’ordre et le début de sa fin. La révolte intérieure s’organise et prend la forme de deux ligues de défense, l’Eidechsenbund puis la Preussischer Bund ; la guerre contre la Pologne, mise en sommeil après le traité de Thorn (1411), reprend en 1454 pour ne s’achever qu’en 1466 par une nouvelle défaite des chevaliers Teutoniques.

Albert de Brandebourg (1490-1568).
Albert de Brandebourg (1490-1568).

Pressés de toutes parts, ne pouvant faire front contre la Pologne, l’ordre cède la Poméranie, Kulm, berceau de son expansion, et même Marienburg. Au final, il ne lui reste plus que la Prusse orientale –mais sous suzeraineté polonaise- et la Livonie, deux possessions que les chevaliers vont avoir bien du mal à conserver…
La fin paraît, dès lors, inéluctable. Pourtant, c’est de l’intérieur que viendra le coup fatal : en 1525, Albert de Brandebourg, grand-maître depuis 1511, adhère à la Réforme et sécularise l’ordre, transformant la Prusse en duché héréditaire. La plupart des chevaliers le suivent et peu nombreux sont ceux qui se regroupent, à Mergentheim, en Allemagne, sous l’autorité du Deutschmeister, promu par Charles Quint nouveau grand-maître. Mais l’empereur a beau faire, l’ordre est mort ; les chevaliers au blanc manteau frappée d’une croix noire se sont perdus… il y a longtemps déjà.

Une couronne pour la Bourgogne

Philippe le Bon et Charles le Téméraire (dessin ancien).
Philippe le Bon et Charles le Téméraire (dessin ancien).

Lorsqu’on ne naît pas avec une couronne sur la tête, il ne reste plus qu’à gagner son royaume à la force de l’épée… ou la pointe du stylet. C’est ce que feront, six générations durant, les ducs de Bourgogne de la maison de Valois et leurs descendants.
Passés maîtres dans l’art de négocier un contrat, ils axeront leur politique expansionniste sur le jeu des mariages et des alliances. Une initiative heureusement commencée par l’union de Philippe le Hardi, fils de Jean II le Bon, devenu duc de Bourgogne par la grâce de la mort de Philippe de Rouvre. Mariée à Marguerite de Flandre, il agrandira ainsi son domaine de la Flandre toute entière. Au final, et après seulement quatre générations, les ducs de Bourgogne et de Flandre seront à la tête de ces deux duchés, auxquels s’ajoutaient l’Artois, la Frise, la Zélande, la Hollande, le duché de Gueldre, les comtés de Rethel et de Bourgogne. Bref, tout le nord-nord est de la France. Mieux lotis que leurs cousins rois de France, un pied dans le royaume et l’autre dans l’Empire germanique, il ne manquera guère aux ducs de Bourgogne qu’une couronne. Une couronne que Charles le Téméraire, le dernier d’entre eux, échouera à acquérir.
Une couronne qui se posera sur la tête de ses petits-enfants et de ses arrière-petits-enfants. En effet, à la mort de Charles le Téméraire (1477), le duché revient à son héritière unique, Marie. Objet de toutes les sollicitations, de toutes les convoitises, la jeune duchesse perdra le comté de Bourgogne avant de réagir. Son salut celui de son héritage passait immanquablement par une alliance matrimoniale. Et une alliance puissante pour résister aux velléités du roi de France, Louis XI. Elle portera donc son choix sur le fils de Frédéric III d’Autriche, Maximilien. Une union qui apportera la tranquillité à l’héritière de Bourgogne et qui scelle l’entrée des Habsbourg en Flandre. Mais la suite allait plonger le royaume de France dans trois siècles de lutte à ses frontières. Le fils de Marie et Maximilien, Philippe le Beau, en épousant Jeanne d’Espagne, dite la Folle, enserrait désormais la France dans un étau qu’accentuera encore la venue sur le trône de leur fils, Charles le Quint. L’arrière-petit-fils de Charles le Téméraire portera la double couronne d’Espagne et d’Autriche, il sera également le souverain le plus puissant de son temps et l’ennemi le plus acharné de la France.

Le Graal : quête et résurrection

Galaad et ses compagnons trouvant le Graal (gravure moderne).
Galaad et ses compagnons trouvant le Graal (gravure moderne).

Plus qu’une légende, la quête du Graal se veut une leçon de spiritualité où les valeurs les plus chrétiennes et les plus saintes sont placées au premier plan. D’inspiration cistercienne, l’œuvre du Graal rappelle le dur chemin de l’homme vers sa rédemption. Mais qu’est-ce que le Graal ?
Le Vendredi saint, au pied de la croix, Joseph d’Arimathie, un des disciples de Jésus, tenait entre ses mains la coupe dont le Christ s’était servi la veille au cours de la Cène. Dans cette coupe, Joseph put recueillir un peu du sang du Christ qui coulait de son côté, transpercé par la lance d’un soldat romain. Plus tard, Joseph, qui est considéré dans « La quête du Graal » comme le premier évêque, partit de Palestine et s’installa en Europe. Ses fils et ses petits-fils après lui prirent soin du Graal mais finirent par l’enterrer. C’est alors que les chevaliers de la Table ronde décidèrent d’entreprendre cette quête. Partant chacun de leur côté, ils avaient cent un jours pour le trouver et le ramener au roi Arthur.
Galaad, Perceval et Bohort trouvèrent le château où était caché le Graal, celui de Corbenic, et assistèrent ensemble à une cérémonie qui leur révéla partiellement les secrets du Saint Graal.
 …Ils entendirent alors une voix qui disait :
-Que ceux qui n’ont pas pris part à la Quête du Saint Graal s’éloignent d’ici, car il ne leur sera pas permis de rester.
Ceux qui étaient restés virent descendre du ciel, à ce qui leur sembla, un homme vêtu comme un évêque, la crosse à la main et la mitre sur la tête. Quatre anges, qui le portaient sur un trône somptueux, l’installèrent près de la Table où était le Saint Graal. Cet homme, semblable à un évêque, avait sur le front une inscription où l’on pouvait lire : « Voici Joseph, le premier évêque des chrétiens, celui-même que Notre-Seigneur a consacré dans la cité de Sarras, dans le Palais Spirituel ». Les chevaliers déchiffrèrent l’inscription mais se demandèrent ce qu’elle pouvait bien signifier puisque le Joseph dont elle parlait était mort depuis trois cents ans. Mais l’homme, s’adressant à eux, leur dit :
-Ha ! Chevaliers de Dieu, soldats de Jésus-Christ, ne vous étonnez pas de me voir ainsi devant vous auprès de ce Saint Vase. En effet, de même que je l’ai servi durant ma vie terrestre, de même je le sers dans le monde céleste.
À ces mots, il s’approcha de la table d’argent et se prosterna devant l’autel, coudes et genoux en terre. Un long moment après, prêtant l’oreille, il entendit la porte de la salle s’ouvrir et claquer avec violence. Il regarda dans cette direction, ainsi que les chevaliers, et tous virent alors s’avancer les anges qui avaient porté Joseph. Deux portaient deux cierges, le troisième, un linge de soie rouge et le quatrième, une lance qui saignait si abondamment que les gouttes tombaient dans un coffret que l’ange tenait dans l’autre main. Les deux premiers mirent les cierges sur la table, le troisième déposa le linge près du Saint Vase, tandis que le quatrième tenait la lance toute droite au-dessus pour qu’y soient recueillies les gouttes du sang qui coulaient de la hampe.
Alors Joseph se leva et écarta un peu la lance du Saint Graal qu’il recouvrit d’un linge. Puis, il commença, leur sembla-t-il, à célébrer la messe.
Au bout d’un moment, il prit dans le Saint Graal une hostie qui avait l’apparence du pain. Or, comme il l’élevait, descendit du ciel un être semblable à un enfant, dont le visage était comme embrasé de feu. L’enfant se fondit dans le pain, si bien que les assistants virent distinctement que le pain avait pris la forme d’un être de chair.

Ce sont là les uniques révélations que la légende arthurienne fait sur le Graal. Seul Galaad, le chevalier le plus pur, le chevalier chaste et vierge, sera  jugé assez digne de contempler, dans toute leur splendeur, les mystères du Saint Graal qu’il prit, dit le texte, « comme le corps de Notre-Seigneur entre ses mains ».
Ainsi en est-il de la quête des chevaliers. Mais qu’en est-il du vase lui-même. Un vase qui est le symbole même de la vie éternelle.

Le chaudron de Gundestrup.
Le chaudron de Gundestrup.

La mythologie celtique de même que les rituels antiques révèlent l’existence de « chaudrons de résurrection », tel le chaudron de Bran. Un « chaudron » sensé apporter la vie après la mort ; un chaudron qui rend ses bénéficiaires muets pour l’éternité, une particularité qui rappelle que celui qui a connu la mort a tout connu, sait tout… et qu’il doit garder ce savoir omniscient secret. Difficile de ne pas voir dans cet instrument de la mythologie celte un écho du saint Graal dont le secret est celui de la connaissance absolue de Dieu. Le chaudron de Gundestrup, découvert dans une tourbière du Jutland, au Danemark, paraît avoir eu la même fonction que les chaudrons de résurrection évoqués dans la mythologie celtique. Orné de plaque dorées représentant une divinité solaire, dotée d’une roue, des serpents à cornes et un dieu coiffé de bois de cerf, il évoque clairement le passage vers la mort… et la résurrection. Preuve en est la divinité solaire, symbole de vie, et le dieu à tête de cerf, qui ressemble étrangement à Cernunnos, dieu de la fertilité mais sans doute aussi divinité psychopompe –c’est-à-dire qui est en charge des âmes vers le monde des morts. Quant aux serpents, ils sont, dans toutes les mythologies, les symboles du cycle éternelle de la vie et de la mort.
De fait, il est évident que le Graal autant que sa quête s’inscrivent dans la droite ligne des croyances anciennes.

Averroès, disciple d’Aristote

Averroès (vers 1126-1198), d'après un dessin du XIXe siècle.
Averroès (vers 1126-1198), d’après un dessin du XIXe siècle.

Saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin ont salué en lui " LE commentateur " d’Aristote. Pourtant, Averroès prétendait être bien plus ; il prétendait être l’héritier d’Aristote, son disciple préféré.
Né dans une famille de juriste de Cordoue, Ibn Rochd, dit Averroès, fait ses études de droits tout en s’initiant à la philosophie, à la théologie et à la médecine. Devenu, comem son père, "cadi" de Cordoue puis de Séville, c’est-à-dire juge, il se lie avec le calife almohade Abou Yakoub Yousouf qui fait de lui son médecin personnel. Appelé au Maroc par le fils du calife afin de réformer la justice, il revient à Cordoue huit ans plus tard (en 1195) où il se voit taxé d’hérésie. De fait, Averroès n’avait jamais abandonné ses premiers amours : la philosophie et la théologie. De fait, Averroès professait depuis des années des théories contraires à la foi musulmane. Adepte de la philosophie aristotélicienne, il en avait traduit les œuvres principales, avant de les interpréter. Comme la majorité des commentateurs arabes, il y avait introduit des éléments néoplatoniciens et alexandrins. Mais c’est sur les rapports de la philosophie et de la foi qu’il s’opposera à l’école orthodoxe musulmane. Identifiant la pensée d’Aristote à la vérité rationnelle, il en arrive à soutenir la théorie de la double vérité : celle de la raison et celle de la foi.
Mais les thèses les plus importantes d’Averroès concernent l’éternité du monde et l’existence d’un intellect unique et commun à l’espèce humaine. Par la première, il nier la création du monde et se déclarait pour une conception cyclique du monde. Par la seconde, il compromettait l’immortalité personnelle de l’âme. C’est donc assez logiquement que l’orthodoxie devait le rejeter. C’est tout aussi logiquement que les théologiens chrétiens, qui le découvrent dès le XIIIe siècle -soit quelques années après sa mort-, devaient repousser ses conclusions.
Emprisonné peu après son retour à Cordoue, contraint à la pénitence, Averroès allait passer les dernières années de sa vie, soit trois années, dans la pauvreté la plus totale. Réhabilité par el-Mansour qu’à la veille de sa mort (en 1198), c’est cependant aux théologiens chrétiens, qui tous saluent son œuvre de commentateur d’Aristote, qu’il doit sa postérité.

La légende dorée de Jacques de Voragine

Un copiste, d'après une représentation du IXe siècle.
Un copiste, d’après une représentation du IXe siècle.

Parce qu’il s’agit d’une "légende", on a trop souvent tendance à croire que l’œuvre de Jacques de Voragine est à prendre avec précaution, pour ne pas dire à mettre en doute. En réalité, le terme de "légende" n’a strictement rien à voir avec le sens qu’on lui connaît maintenant : au Moyen Âge, il désignait les recueils de textes courts destinés au peuple des fidèles chrétiens et qui relataient des vies de saints. La "Legenda sanctorum alias Lombardica hystoria" ou "Legenda aurea" -Légende dorée- fut composée vers 1261-1266 par un dominicain, Jacques dit de Voragine dont on sait qu’il finira archevêque de Gênes, cité dans laquelle il décédera en 1298. Elle s’inscrit dans la volonté des ordres nouveaux de l’époque, l’ordre dominicain et l’ordre franciscain, de mettre la vie des saints, modèles pour le chrétien, à la portée de tous. C’est ce que tentaient de faire les légendiers et ce que fera la Légende dorée. L’originalité de ce dernier texte, son point fort en quelque sorte, est le souci didactique de l’auteur.
En effet, l’archevêque a tout mis en œuvre pour que son recueil soit un outil de chaque jour, un fil conducteur dans le vie quotidienne du chrétien, depuis le premier dimanche de l’Avent jusqu’à la fin du calendrier liturgique, en évoquant chaque vie de saint avec un talent digne d’un conteur. De fait, le merveilleux n’est pas absent de ces textes, qui privilégient volontairement les conversions et les miracles. Mais ce faisant, Jacques de Voragine ne faisait de suivre le goût du temps. Ce qui est certain, c’est qu’il met tout en œuvre pour intéresser le lecteur, pour faire des hérauts de Dieu… des "héros" de la chrétienté. Sans doute est-ce ce qui explique le succès foudroyant de la Légende dorée qui va nourrir l’imaginaire de générations entières de chrétiens jusqu’à la fin du Moyen Âge.

Courbe la tête, fier Sicambre !

Sur le point d’être vaincu à Tolbiac, Clovis, qui est païen, implore le Dieu de sa femme, Clotilde, et fait vœu de se convertir s’il est victorieux. Tels sont du moins les faits que rapporte les chroniqueurs du temps.
Le combat reprend aussitôt et Clovis va remporter sur les Alamans une victoire totale. Le nouveau maître des Gaules décide alors de remplir la promesse faite au Dieu de Clotilde sur le champ de bataille à Tolbiac. Grégoire de Tours raconte cet événement :
Clotilde manda secrètement saint Remi, évêque de Reims, en le priant d’insinuer au roi la parole du salut.
-J’écouterai volontiers, très saint père, répondit Clovis.
L’évêque, transporté d’allégresse, ordonne qu’on prépare la piscine sacrée. On tend, d’un toit à l’autre, dans les rues, sur les parois de l’église, des voiles aux brillantes couleurs ; on orne les murailles de blanches draperies ; on dispose le baptistère ; l’encens fume, les cierges brûlent et le temple tout entier est rempli d’un parfum divin. Le cortège se met en marche, précédé par les crucifix et les saints Évangiles, au chant des hymnes, des cantiques et des litanies et aux acclamations poussées en l’honneur des saints… Le vénérable pontife menait le roi par la main, du logis royal au baptistère…
-Seigneur, s’écrit Clovis émerveillé de tant de splendeur, n’est-ce pas là le royaume de Dieu que tu m’as promis ?
-Non, réplique l’évêque, ce n’est pas le royaume de Dieu, mais la route qui y conduit.
Le nouveau Constantin descend dans la cuve où les catéchumènes, à cette époque, se plongeaient encore presque nus et alors, saint Remi prononce ces paroles célèbres :
-Courbe la tête, fier Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré.
Le roi confesse alors le Dieu tout-puissant dans la Trinité et reçoit le baptême au nom du père et du fils et du Saint-Esprit et l’onction du saint-chrême avec le signe de la croix du Christ.
Et plus de trois mille de ses guerriers sont baptisés avec lui, ainsi que ses deux sœurs qui étaient tombées dans l’hérésie des ariens.

Le mea culpa du comte de Toulouse

Sceau de Raymond VI de Toulouse (1156-1222).
Sceau de Raymond VI de Toulouse (1156-1222).

Or le comte Raymond se levant alors à Saint-Gilles, le légat du Saint-Père, avec frère Pierre de Castelneau, y arriva, disputant toujours avec tous des hérésies, si bien qu’il se prit de paroles et querelles à ce sujet avec un gentilhomme, serviteur du comte Raymond de Toulouse. Et leur dispute alla si loin, qu’à la fin ledit gentilhomme donna d’une épée à travers le corps à Pierre de Castelneau et le tua et fit mourir…
Après cet assassinat, vrai ou supposé, le pape lança la croisade contre les Albigeois, dont beaucoup étaient des serviteurs du comte Raymond VI de Toulouse. Tantôt pour les Cathares, tantôt pour l’Église, Raymond VI tentait surtout de sauver ses terres de l’avidité de Simon de Montfort et des barons français.
Il s’inclina en 1215 mais, quand son fils, Raymond VII, lui succéda, il reprit la lutte et tenta de récupérer ses terres.
En vain… Après sept autres années de conflit, Raymond VII dut signer, à son tour, en août 1229, le traité de Meaux qui le dépouillait d’une grande partie de ses domaines et qui, au final, signalera la fin de l’indépendance du comté de Toulouse et d’une bonne partie de l’Occitanie.

Théodora : une courtisane sur les autels

L'impératrice Théodora (début VIe siècle-548), d'après un détail d'une mosaïque de Ravenne.
L’impératrice Théodora (début VIe siècle-548), d’après un détail d’une mosaïque de Ravenne.

Vraisemblablement, lorsqu’en 527, l’empereur Justinien fait couronner son épouse en même temps que lui, c’est pour légitimer un peu plus son union célébrée quatre ans plus tôt. Une union qui, de fait, avait dû soulever un certain nombre d’opposition.
Fille du gardien en charge des ours au cirque de Constantinople, Théodora était danseuse et courtisane –un mot élégant pour désigner une prostituée- avant de devenir la maîtresse de Justinien. Un passé qui n’empêchera nullement le futur empereur, de 17 ans son aîné, d’en faire son épouse. Pour y arriver, il demandera même à son oncle, l’empereur Justin Ier, de changer la loi qui interdisait aux sénateurs, dont Justinien faisait alors partie, d’épouser des danseuses. Certains on voulut faire de Théodora une intrigante mais les atouts de la jeune femme devaient être autres que physiques pour que l’héritier de Justin désire si ardemment un mariage. Après tout, il aurait pu se contenter de la cantonner à un statu non officiel…
On comprend donc qu’à l’heure de revêtir à son tour la pourpre, Justinien ait désirer réaffirmer la légitimité de son union. On peut même supposer, sans grand risque de se tromper, que dès le début de sa liaison avec Théodora, Justinien avait compris les qualités intellectuelles et politiques de la jeune femme. Car en la couronnant avec lui, Justinien accordait à son épouse un statu de dirigeante officielle. Un pouvoir dont la nouvelle impératrice saura user avec une grande intelligence, s’associant aux principales décisions de Justinien, le conseillant, le supplantant même dans certaines actions.
De fait, Théodora apparaît comme la véritable tête pensante du couple, au point qu’on lui attribue également toutes les erreurs de l’empereur. Une sorte de Madame de Maintenon à la mode grecque, sauf que cette dernière eut certainement bien moins d’influence sur Louis XIV que ses détracteurs ont bien voulu le dire.
Théodora eut un réel pouvoir et nul besoin de conseil secret pour ce faire : elle était, de part son couronnement, pleinement associée à l’empire. La sédition Nika, qui en 532 mais Constantinople à feu et à sang durant cinq jours, en est l’illustration parfaite : alors que l’empereur, dont le trône vacille, est prêt à abdiquer, l’impératrice prend les choses en main et retourne la situation, sauvant ainsi le trône de Justinien. C’est également sous son influence que les monophysites –qui rejettent la double nature du Christ au profit d’une seule nature divine- perdure à Constantinople quand l’empereur penchait plutôt pour les tenants de l’orthodoxie.
Hors des grandes orientations de l’empire, Théodora n’oublie pas sa condition ancienne : elle lutte contre la prostitution, faisant édicter des lois rigoureuses contre les propriétaires de maisons de tolérance, rachète des prostituées et fonde des maison de « repenties ».
Toute son action, on s’en doute, n’est pas aussi flatteuse et le bilan de sa politique a ses zones d’ombres. Mais n’est-ce pas toujours le cas ? Il ne faudra que la mauvaise foi d’un Procope de Césarée, fortement opposé à l’impératrice, pour ne voir en elle que le « mauvais génie » de l’empereur. Une condamnation que ne prononcera pas l’Eglise orthodoxe qui élèvera l’impératrice –morte en 548- au rang de sainte.

Conan Mériadec, duc d’Armor

Le légendaire roi Arthur en armure (gravure du XIXe siècle).
Le légendaire roi Arthur en armure (gravure du XIXe siècle).

Il est le plus célèbre des ducs de Bretagne ; le plus célèbre et certainement le plus Breton si l’on en croit les quelques éléments que nous possédions sur ce personnage mi-hsitorique mi-légendaire. Né en Bretagne -la Grande-, Conan ou Caradog serait passé en Gaule vers 384 avec les troupes du tyran Maxime. C’est d’ailleurs sous l’égide romaine, avec son  accord, qu’il aurait gouverné 26 ans durant, avant de prendre le pouvoir en propre. Duc de Bretagne par la grâce des Romains, il serait devenu roi d’Armorique en 409 par la volonté des habitants eux-mêmes. Un parcours qui rappelle furieusement celui d’Arthur en Grande-Bretagne, roi de légende autant que d’histoire, général romain devenu souverain breton, symbole d’une résistance aux Romains pour Conan, aux Saxons pour Arthur. De fait, c’est avant tout le symbole que représente aussi bien Arthur que Conan Mériadec qui ont fait leur célébrité. Le symbole de la résistance à l’envahisseur, celui de l’âme bretonne en fait. Quant à Conan Mériadec, si son existence est parfois sujette à caution, son rôle ne fait aucun doute : il est le socle, l’assise bretonne sur laquelle se fondera la dynastie des princes et ducs de Bretagne.

« Défends-moi par l’épée, je te défendrai par le verbe »

Guillaume d'Occam (v.1285-1347).
Guillaume d’Occam (v.1285-1347).

Théologien, philosophe, idéologue politique même, Guillaume d’Occam se sera essayé à toutes les disciplines… avec toujours le même credo : la séparation. Entré très jeune chez les Franciscains, il s’essaie à la critique dès ses années oxfordiennes, critique qui lui vaudra d’être convoqué par le pape Jean XXII et l’empêchera d’accéder au titre de "maître". Proche des Spirituels, dont l’idéal de fidélité de l’enseignement franciscain tournait de plus en plus à la contestation tous azimuts et même à l’hérésie -dans laquelle ils finiront par tomber d’ailleurs, Guillaume d’Occam devait faire le choix de l’empereur a contrario du pape. Une prise de choix pour Louis de Bavière et pour l’idéal impérial dans son ensemble. Car de la même façon que Guillaume avait mis son intelligence au service de la foi, de l’Eglise, il va la mettre au service de l’idée de la prédominence impériale. Une idée qui oppose l’Eglise et l’empire depuis Constantin lui-même ; une idée qui fait de l’Eglise la débitrice de l’Empire, du pape le débiteur de l’empereur. Ce combat va littéralement empoisonner les dix premiers siècles de l’Eglise en tant qu’institution reconnue dans l’empire. Il va engendrer des actions aussi diverses que la création de l’Inquisition ecclésiastique, que la fondation des Etats pontificaux, que Canossa ou que la venue des Normands dans la péninsule italienne.
De fait, toute la question de l’indépendance de l’Eglise se joue dans cette affaire. Elle mettra une bonne quinzaine de siècle à se régler. L’action de Guillaume d’Occam n’en est en fait qu’un des multiples épisodes, mais il est symptomatique de l’affrontement entre les deux partis.
Defend me gladio et defendum te verbo -Défends moi par l’épée et je te défendrai par le verbe-, avait déclaré Occam à Louis de Bavière. C’est donc par le "verbe" qu’il va prendre fait et cause pour l’empereur ; non pas en faisant l’apologie du pouvoir impérial, mais en dénonçant les velléités de pouvoir temporel du pape, un pape et une Eglise qui s’éloignaient dangereusement des vérités évangéliques… De fait, les arguments politico-religieux d’Occam seront repris par les protestants, avec un certain succès, il faut le reconnaître.