Inès de Castro : « la reine morte »

L'assassinat d'Inès de Castro, d'après une gravure du XIXe siècle.
L’assassinat d’Inès de Castro, d’après une gravure du XIXe siècle.

Ils défilaient, s’inclinant avec déférence, parés de leurs plus beaux atours. La cour au complet était présente pour rendre hommage à la reine. Mais c’est devant un cadavre qu’ils se présentaient ; à un corps en décomposition qu’ils rendaient hommage. Ainsi en avait décidé le roi et toute la cour, avide de plaire, n’avait eu d’autre choix que de s’incliner.
L’histoire est sordide et à tout de la légende. Tout sauf peut-être les personnages eux-mêmes et le drame qu’ils vécurent. Tout, sauf la tradition, que reprend Camoëns, un poète du XVIe siècle.
C’est en accompagnant la jeune Constance de Castille auprès de son nouvel époux, l’infant Dom Pedro de Portugal, qu’Inès de Castro allait entrer, et de quelle façon, dans la longue lignée des amants maudits. L’infant, séduit par la demoiselle d’honneur plus que par la promise, allait faire d’Inès sa favorite, sa maîtresse et, après la mort de Constance, sa femme. Mais l’infant n’était pas le roi et Alphonse IV n’entendait pas laisser son fils commettre pareille mésalliance. Inès fut assassinée un an à peine après son mariage secret (1354). L’histoire est  triste, certes, mais elle ne s’arrête pas là.
Car l’infant devint roi et le roi n’avait pas oublié. A peine est-il monté sur le trône (1360) que Pedro -ou Pierre Ier- ordonne la torture puis l’exécution de tous les autres acteurs du drame. Puis, toujours à sa douleur, il fait déterrer sa "belle" et, vêtue des atours royaux, ordonne à toute la cour de rendre les hommages dus à celle qui, pour lui, était encore sa reine… La légende de « la reine morte » venait de naître.

Lancelot du Lac : le parfait chevalier

Page de garde du Lancelot en prose, sur laquelle on peut reconnaître Lancelot et Guenièvre.
Page de garde du Lancelot en prose, sur laquelle on peut reconnaître Lancelot et Guenièvre.

Il a pas moins de huit siècles et pourtant, Lancelot du Lac est sans nul doute le plus célèbre des amants. Il en est même l’archétype. Depuis huit siècles, il sert de modèle aux amants malheureux, quand rien ne le prédestinait à cela. De fait, Lancelot, pourvu de tous les dons, de toutes les qualités, avait tout pour être le parfait chevalier. En un sens, il le deviendra d’ailleurs, mais à travers son amour interdit, par cet amour pour la femme d’un autre.
Fils du roi de Bretagne, Lancelot est né en petite Bretagne, un territoire qui s’étendait alors de Vannes à Bellême, du Mont-Saint-Michel au Mans. Enlevé dès le lendemain de sa naissance, il sera élevé par la Dame du Lac -d’où son nom- qui le considérera comme un fils. Déjà, le destin de Lancelot est exceptionnel. Car la Dame du Lac est une fée et que comme toutes les fées elle est un être de l’Autre monde ; un monde qui est autant celui des morts que celui du savoir -seule la mort apporte la connaissance et la compréhension du monde. Comme toutes les fées également elle fait le lien entre le monde des vivants et celui des morts, entre le monde naturel et le monde surnaturel. C’est donc dans cet environnement particulier que Lancelot est éduqué. C’est dans cet environnement qu’il acquiert son statu de plus pur et plus parfait des chevaliers… jusqu’à ce qu’il tombe amoureux de la reine Guenièvre.
Cet amour malheureux, vraisemblablement inassouvi, provoquera la perte de Lancelot. A cause de cet amour, il quittera la cour du roi Arthur ; à cause de cet amour aussi, il perdra son statu de chevalier pur et parfait, statu que récupérera son fils, Galaad. Pur, certainement, Lancelot ne le sera plus dès l’instant où son cœur succombera à l’amour de Guenièvre. Mais parfait ? De fait, Lancelot et Guenièvre ont ou non -selon les versions de l’histoire arthurienne- résisté l’un à l’autre. Mais surtout, le chevalier parfait, le parfait chevalier des romans courtois ne doit-il pas aimer sa dame, ou plutôt celle de son seigneur. N’est-ce pas dans l’ordre des choses ? N’est-ce pas même un signe de plus de la vassalité du chevalier envers son suzerain ? Car c’est bien ainsi qu’il faut voir l’amour courtois : un signe extérieur de puissance pour le suzerain, signe qui passe par une Dame devenue objet de convoitise, mais un objet jamais possédé… En cela, certainement, Lancelot du Lac était, est et sera encore longtemps le parfait modèle des chevaliers.

Pépin le Bref : les Pippinides sur le trône

Pépin, maire du Palais, avec Childéric III (gravure du XIXe siècle).
Pépin, maire du Palais, avec Childéric III (gravure du XIXe siècle).

A la mort de Charles Martel, ses fils, Pépin et Carloman, héritent de sa charge ; une fonction que, selon la tradition franque, ils vont se partager. Du moins était-ce le cas pour les rois. Mais ce qui est extrêmement intéressant dans ce cas précis, c’est que les Pippinides, qui n’étaient que maires du palais, agissent exactement comme des souverains. Un ministre se remplace, un conseiller se choisit. Or, depuis des générations, les Pippinides s’étaient institués maires du palais, fonction qu’ils se transmettaient depuis cinq générations… en appliquant les mêmes règles que lors des héritages royaux, soit le partage. Déjà, on avait perçu un net rapprochement de la dynastie Pippinide avec la couronne mérovingienne lorsque Thibaud, fils de Grimoald le Jeune, avait prétendu à la charge de son père… tout en étant encore mineur ! L’assimilation était par trop évident ; elle devait finir par un changement de dynastie. Un changement qui peut paraître évident mais que Pépin, dit le Bref en raison de sa petite taille, mettra dix ans à obtenir.
Maire du palais de Neustrie quant son frère Carloman héritait de la charge en Austrasie, le fils de Charles Martel épuisera ses premières années de pouvoir à mâter la noblesse, son demi-frère Odilon en tête. La situation était tendue, la couronne à portée de main… Et la noblesse l’avait semble-t-il bien senti, elle qui multipliait les révoltes contre ce pouvoir presque royal. Presque, c’était bien là le cour du problème. Car ni Pépin ni Carloman n’avaient de réelle légitimité, hormis celle qu’eux-mêmes et que leurs ancêtres s’étaient forgés. En 748, cette situation allait conduire les deux frères à restaurer la dynastie mérovingienne en la personne de Childéric III. Un souverain qui n’en a que le titre et ne sera qu’un fantoche entre les mains expertes des Pippinides. Lui-même, semble-t-il, avait conscience de sa faiblesse, n’hésitant pas à signer : « Childéric, roi des Francs, à l’éminent Carloman, maire du palais qui nous a établi sur le trône… » On ne saurait être plus humble, plus redevable et plus effacé aussi… Tellement effacé qu’il devait finir par disparaître.
Statue de Pépin tuant un lion et un taureau lors des fêtes en l'honneur de son avènement.
Statue de Pépin tuant un lion et un taureau lors des fêtes en l’honneur de son avènement.

C’est sans doute la décision de Carloman d’abandonner sa charge pour se retirer au Mont-Cassin, berceau du monachisme bénédictin, qui accélérera la prise de pouvoir officielle de Pépin. Une prise de pouvoir accomplie dans les faits, certes, mais qu’il fallait faire accepter définitivement à la noblesse neustrienne et austrasienne. Or, on a vu combien cela paraissait difficile. La légitimité d’un fils de Clovis ne pouvait être remise en question ; Dieu lui-même n’avait-il pas désigné les Mérovingiens comme ses fils de prédilection ? N’était-ce pas à eux que la France devait ce titre de Fille aînée de l’Eglise ? Que faire contre cela, si ce n’est employer la seule « arme » possible : le pape ? A la clef pour ce dernier, le soutien sans faille des Francs, notamment contre les Lombards, avec qui il était en délicatesse. Et pour obtenir ce soutien, une seule question à laquelle saint Boniface avait répondu de manière satisfaisante : lequel, de celui qui exerce le pouvoir en réalité ou de l’héritier de ce pouvoir doit être reconnu légitimement comme souverain et seigneur ? Posée de cette façon-là, il n’y avait guère qu’une réponse possible… que le pape s’empressa de faire. S’inclinant devant la volonté pontificale –et à travers le pape devant la volonté divine en fait-, avec l’aide également de quelques arguments « frappants », la noblesse franque ne pouvait que reconnaître en Pépin le Bref le nouveau roi des Francs.
Childéric III fut renvoyé dans son monastère et Pépin sacré roi par le pape lui-même en 751. Ce dernier n’aura d’ailleurs pas à regretter son choix : en 754 puis en 756, le Pippinide allait conduire deux expéditions en Italie, soumettre les Lombards et offrir au Souverain pontife les territoires nouvellement acquis –c’est la donation de Pépin qui forme l’embryon des Etats pontificaux. Autant de preuves de reconnaissance qui allaient lui valoir, de la part du pape Etienne II, le titre de « patrice des Romains ». Un titre –et une action- qui annonce l’alliance de la papauté avec la dynastie franque ; qui augure du nouveau visage que l’Occident va acquérir, un visage mi romain mi franc, le visage de Charlemagne.

Le Danemark : d’un empire à l’autre

Reproduction d'une pierre runique.
Reproduction d’une pierre runique.

Si l’archéologie atteste que le Danemark était habité depuis 10 000 avant J.-C., au début de l’ère chrétienne, ce sont des peuples germaniques, Cimbres, Jutes et Angles qui forment sa population.Ce n’est en fait que vers 500 après J.-C., que les Vikings, venus de Scandinavie, s’établirent au Danemark, poussant, dans la foulée, jusqu’à la Grande-Bretagne qu’ils entreprirent de conquérir. D’ailleurs, les Danois devaient prendre une part importante dans les expéditions des Vikings en Europe occidentale ou en Russie et ce n’est que vers la fin du VIIIe siècle qu’ils devaient se donner une indépendance, instaurant un royaume qui s’étendait jusqu’au sud de la Suède et sur le Schleswig. Au XIe siècle, alors que les Danois avaient déjà eu maille à partir avec les Francs, ils décidèrent de protéger leur frontière par une ligne fortifiée sur le Dannexerk. Cet isolement relatif ne devait pas empêcher la conversion au christianisme des Danois, notamment après la conversion du premier d’entre eux, le roi Harald à la Dent bleue (960). A cette période, le danemark était d’ailleurs devenu une redoutable puissance dans l’Europe septentrionale. Harald, qui mourut en 985, était intervenu en Norvège ; son fils, Sven, à la Barbe fourchue, la soumettra après s’être fait reconnaître roi du Danemark et avoir conquis la Grande-Bretagne (1016). La mer du Nord était, dès lors, sous contrôle complet des Danois. Un véritable empire du Nord qui ne devait pas survivre à Canut dit aussi Knut le Grand (mort en 1035). Dès 1042, la Grande-Bretagne se libéra des Danois qui perdirent également la Norvège.
Le Danemark retrouva dès lors ses limites du Schleswig et de l’Eider pour environ huit siècles.
Morcelé pendant un siècle, le Danemark devait retrouver quelque puissance au milieu du XIIe siècle, sous le règne de Waldemar Ier le Grand. Ce dernier instaura une monarchie héréditaire, bénie par l’Eglise, ce qui n’était pas rien. Sous son règne et sous celui de ses successeurs, Canut VI et Waldemar II, devait se constituer un nouvel empire dont les yeux était, cette fois, tournés vers la Baltique. Le Danemark conquit successivement l’île de Rügen, le Melckembourg, le Holstein, la Poméranie et, enfin, l’Estonie (1219). En 1214, Waldemar II avait même obtenu de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen l’abandon des terres d’empire situées entre l’Elbe et l’Elde. Mais dix ans plus tard, lorsque le Danois tomba entre les mains d’un de ses vassaux allemands, toute ses conquêtes d’Allemagne du nord se trouvèrent compromises, le Danemark ne conservant  provisoirement que Rügen et l’Estonie. Un échec, une perte qui devait avoir des retombées dans la politique intérieure du royaume : la monarchie cessa d’être héréditaire et du compter, à partir de 1250, avec une assemblée de nobles dont les pouvoirs devaient être officialisés par la charte de 1282. Un redressement se fit jour au XIVe siècle, sous le règne de Waldemar IV (1340-1375) qui restaura la monarchie héréditaire, mais il ne suffit pas à briser l’hégémonie commerciale de la Hanse germanique. La mort de Waldemar devait ouvrir une nouvelle crise de succession malgré l’énergie déployée par sa fille, Marguerite, régente au nom de son propre fils, Olaf. Lorsque Olaf mourut en 1387, Marguerite, veuve d’Haakon VI de Norvège, se fit proclamer reine du Danemark et de la Norvège et s’emparer, en 1389, de la Suède, recréant, en quelques années, l’ancienne force viking. Le rôle de cette maîtresse femme sera déterminant dans l’avenir politique du Danemark comme de la Norvège puisque l’union de Kalmar (1397), qui authentifiait l’union des trois pays scandinaves, perdurera, en partie du moins, jusqu’en 1814. Seule la Suède, profondément marquée par l’influence allemande et que heurtait la politique anti-allemande et contre la Hanse des rois de Danemark, tenta et parvint à se libérer de cet empire, au Xve siècle.

Les crimes de Gilles de Rais

Hérétique, sortilège, sodomite, relaps, évocateur des malins esprits, divinateur, apostat, idolâtre, ayant dévié de la foi, hostile à celle-ci, devin et sorcier. C’est ainsi que l’acte d’accusation du procès définit Gilles de Rais.
Baron de Bretagne, Gilles de Rais (1404-1440) se retire sur ses terres au sortir de la campagne menée par Jeanne d’Arc en 1429. Ruiné par la guerre, il pratique le brigandage puis vend ses fiefs et ses châteaux pour ensuite les reprendre par la force. C’est ainsi que le seigneur de Rais cause sa perte. En effet, il tente de reprendre un château à un religieux et s’aliène par cet acte l’Église et le duc de Bretagne.
Faisant l’objet de soupçons précis depuis le 15 décembre 1939, Gilles de Rais est arrêté en septembre 1440.
Il se voit très rapidement accusé de meurtre d’enfants et de sodomie et, après avoir subi la question, il finit par reconnaître les faits :
Ledit Gilles de Rais, accusé, volontairement et publiquement devant tous, confessa que, pour son ardeur et sa délectation sensuelle, il prit et fit prendre un si grand nombre d’enfants qu’il ne saurait le préciser avec certitude…
Condamné le 25 octobre 1440, Gilles de Rais est pendu puis brûlé.

Avignon, la cité des papes

Bertrand de Got, devenu Clément V (mort en 1314).
Bertrand de Got, devenu Clément V (mort en 1314).

Avant d’être la cité des papes, la ville d’Avignon est un comptoir massaliote puis celte et, enfin, romain. Située sur la rive gauche du Rhône, elle devient ainsi une cité commerciale prospère.
Partie intégrante de la Provence, la ville se rebelle, avec Arles et Marseille, contre la maison d’Anjou qui tente d’asseoir sa mainmise sur la Provence. Mais la résistance, dirigée par Barral des Baux, est de courte durée et Avignon va tomber dans l’escarcelle angevine de façon définitive en 1290. Avignon, qui se trouve au cœur du monde chrétien occidental, devient un centre intellectuel important, surtout après la fondation, par Boniface VIII (1235-1303), en 1303, de l’université d’Avignon.
Quelques années plus tard, Avignon connaît une ère de prospérité incomparable lorsque le pape Clément V (mort en 1314) décide, en 1309, de s’installer à Avignon. Plusieurs papes vont désormais se succéder dans cette « concurrente » de Rome, qui devient propriété du Saint-Siège en 1348.

Louis XI… au cachot !

Louis XI contraint de signer le traité de Péronne, présenté par Charles le Téméraire.
Louis XI contraint de signer le traité de Péronne, présenté par Charles le Téméraire.

Rusé, perfide, diplomate, tortueux, Louis XI est, sans doute, un des rois de France les plus passionnants. Dès le début de son règne, il tente de soumettre définitivement les grands féodaux du royaume, unis contre le souverain au sein de la Ligue du Bien public.
Après avoir signé une paix séparée avec le duc de Bretagne et avec son frère, Charles, Louis XI s’emploie à ménager un accord semblable avec Charles, duc de Bourgogne, le prince le plus riche et le plus puissant de toute l’Europe. L’entrevue a lieu à Péronne, le 3 octobre 1468. Mais Louis XI vient à peine d’arriver au château que des nouvelles inquiétantes parviennent de Flandre : les Liégeois, soutenus par le roi de France, se sont révoltés !
Furieux, Charles le Téméraire, s’empare du roi et le retient prisonnier trois jours durant. Le roi n’a d’autre choix que de s’incliner et de signer le traité de Péronne qui lui redonne la liberté quelques jours plus tard.
Après cette humiliation, la lutte entre le roi de France et la maison de Bourgogne ne fera que s’intensifier et Louis n’aura de cesse de détruire la toute-puissance bourguignonne…

A tout seigneur…

Souverain du IXe siècle, d'après une iconographie médiévale.
Souverain du IXe siècle, d’après une iconographie médiévale.

Parce qu’elle a vu l’apparition d’une de nos plus célèbres héroïnes nationales ; parce qu’elle a contribué à l’éclosion d’un Etat moderne, on présente généralement la guerre de Cent Ans comme le premier conflit national français. De fait, la notion de Nation en découlera effectivement mais la guerre de Cent Ans est l’archétype du conflit féodal. Que les féodaux en question aient été roi de France et roi d’Angleterre ne change rien à l’affaire. Sinon, comment expliquer que la France ait été à ce point divisée ? S’il s’était effectivement agi d’un conflit national, les seigneurs aquitains, bretons, tourangeaux et plus tard bourguignons n’auraient jamais combattu contre le roi de France, suzerain des seigneurs de ces terres… Cela tient au principe même de vassalité, du moins à son évolution à partir du IXe siècle. Une évolution voulue, favoriser par les rois eux-mêmes…
Vraisemblablement tiré du celte « gwas », qui signifie « homme », le mot même de vassal n’apparaît qu’au VIIIe siècle, mais, sur le principe, il fait suite au comitatus mérovingien qui lie un homme libre à son seigneur. Le principe de vassalité est donc un lien juré engageant le vassal envers son roi, à qui il doit fidélité, et ce dernier envers son sujet, à qui il doit protection. C’est donc un lien personnel entre le souverain et son sujet ; un lien qui constitue le principe même de souveraineté. Toute sa force résidait dans la personnalisation de l’engagement. Une personnalisation qui se perd dès le IXe siècle et du fait même des rois carolingiens.
La prière avant la bataille, d'après une illustration du XIXe siècle.
La prière avant la bataille, d’après une illustration du XIXe siècle.

Désireux de délégués aussi bien la justice que l’administration qui leur échappaient, les souverains carolingiens vont favoriser la formation de liens analogues à ceux qu’ils avaient tissés avec leurs vassaux, dans l’espoir de voir ces derniers être le relais de leur pouvoir. Seigneur des seigneurs du royaume, ils devaient pouvoir, en cas de guerre par exemple, faire appel à leurs vassaux qui, eux-mêmes, mobiliseraient les leurs. Mais la diffusion du lien de vassalité va surtout entraîner l’anéantissement de la souveraineté : le lien n’est plus entre le roi et son sujet, mais entre un seigneur et son vassal. L’homme libre, jadis lié au roi seul, ne l’est plus qu’à son seigneur direct. Et c’est ainsi qu’ont pu naître des conflits comme la guerre de Cent Ans.
En effet, à l’origine, seuls le roi de France et le roi d’Angleterre avait un quelconque intérêt à cette guerre : l’un parce qu’il voulait remplir les caisses et avait besoin de lever un impôt supplémentaire, l’autre pour occuper ses vassaux avant qu’ils ne trouvent une occupation dans la révolte contre le trône… Eux seuls avaient donc un intérêt à ce conflit, ce qui n’empêchera pas le territoire français, dans son entier, de se lancer dans cette guerre, les uns en tant que soutiens du roi de France, à qui leur seigneurs avaient donné sa foi, les autres parce que leur suzerain était le roi d’Angleterre. Pourtant, tous étaient bien du royaume de France…

De la coutume au droit coutumier

La Justice, allégorie du Moyen Age.
La Justice, allégorie du Moyen Age.

« Un usage juridique né de la répétition d’actes publics et paisibles qui, pendant un long laps de temps, n’ont reçu aucune contradiction ». Telle est la définition qu’Olivier-Martin donne de la coutume. Une coutume qui devait être la loi du genre durant une bonne partie du Moyen Âge. Une coutume cependant qui prédominait essentiellement dans les pays nordiques, les terres de langue d’oïl, celles de langue d’oc ayant depuis longtemps fait poindre une nette prédominance du droit romain. De fait, il est assez difficile de parler d’un droit coutumier, ce dernier étant, par nature même, variable selon les fiefs puis les "grands fiefs" : Normandie, Bretagne, Champagne… Des coutumes aussi diverses que les fiefs donc mais des coutumes qui, toutes, trouvaient une large inspiration dans le droit germanique. Un droit, là encore, non écrit, mais si ancien, si profondément ancré dans les mentalités qu’il vaut, au moins autant, que le droit écrit de Rome et de ses provinces. Pendant des siècles les pays de langue d’oc prétendront à une large supériorité de civilisation du fait même de ce droit antique, oubliant volontiers que la mise par écrit n’équivaut nullement à un plus haut degré d’intelligence, voir de savoir ; oubliant surtout que la « civilisation » se joue avant tout sur ce qui est écrit et non parce que cela est écrit.

Charles, le roi sage

Statue de Charles V le Sage (1338-1380).
Statue de Charles V le Sage (1338-1380).

En 1343, le dernier dauphin de Viennois, Humbert II, vient de perdre son fils unique et décide de céder le Dauphiné à la France. La condition : qu’un fils de France porte désormais le titre de Dauphin et joigne ses armes à celles du Dauphiné. C’est à Charles, aîné de Jean II, qu’échoit le titre en 1349. Humbert II se retire dans les ordres et la France compte désormais un dauphin, titre que porteront els héritier à la couronne.
Premier dauphin de France, donc, Charles V sera également un de ses plus grands rois. De Froissart à Christine de Pisan, ses contemporains sont unanimes pour louer son intelligence, sa sagesse et sa science. Pour s’en convaincre, il suffit d’étudier son action.
Lorsque son père est fait prisonnier à Poitiers (1356), le jeune dauphin se trouve face à une situation catastrophique. Les finances sont en état de détresse, les Etats généraux ont révélé les prétentions des bourgeois et Charles le Mauvais, qui s’est évadé, reprend de plus belle son action subversive… La mainmise bourgeoise est même telle qu’ils tenteront d’imposer une monarchie constitutionnelle, réclamant le renvoi des conseillers du jeune régent et la nomination d’un conseil de 28 membres issus de leurs rangs. Charles, manquant de subsides autant que de soutiens, va, dès se moment, faire montre d’une grande maîtrise de la chose politique et d’une étonnante intelligence. Cherchant à gagner du temps, il accorde quelques concessions dans l’ordonnance royale de 1357 puis, profitant de la révolution du prévôt des marchands de Paris, Etienne Marcel, fuit la capitale en quête de soutien. Il le trouvera chez les nobles de Picardie et d’Artois, auprès des Etats de Champagne, lèvera des subsides et entrera triomphalement dans la capitale. La tentative révolutionnaire d’Etienne Marcel aura servi de révélateur : révélateur du caractère du futur souverain d’abord, de la situation vers laquelle le pouvoir des bourgeois allait mener le royaume. Certainement, à l’époque, personne n’en voulait, pas même les Parisiens qui élimineront eux-mêmes le prévôt.
Excellent administrateur, Charles se révélera également un diplomate ferme et habile, notamment lors des traités de Brétigny et de Calais. Des traités qui, s’ils permettront le retour du roi, éviteront surtout l’amputation du royaume, ce que réclamait initialement le roi d’Angleterre avec pour exigence la remise en ses mains de la moitié du royaume, pas moins ! Quant aux quelques concessions consenties, elles ne le seront que provisoirement, Charles V n’hésitant pas à relancer le conflit une fois la situation du royaume stabilisée.

Page de la Bible de Charles V.
Page de la Bible de Charles V.

Une stabilité d’autant plus facilement acquise qu’il aura gouverné presque dix ans avant son accession au trône. Et s’il était habile politique à 20 ans, il n’en sera que meilleur à 30. D’autant que le jeune souverain saura s’entourer d’hommes de guerre de valeur, palliant à sa seule faiblesse –l’art de la guerre- en s’adjoignant les services d’un Dugesclin, des frères Dormans ou de Pierre d’Orgemont… Et lorsque les armes échouaient, la diplomatie entrait en scène. C’est ainsi qu’il obtint, après l’avoir combattu, l’hommage du duc de Bretagne Jean de Montford. Côté armes, il obtiendra la reddition de Charles le Mauvais et la récupération de la Saintonge, du Poitou, du Limousin, du Rouergue…
L’action politique et militaire de Charles le Sage va s’accompagner, durant tout son règne, d’une intense activité économique et culturelle. Economique avec le rétablissement de la monnaie royal, allant de paire avec un renforcement du pouvoir. Culturelle ensuite parce qu’en véritable amateur de « sapience » -science-, en fin lettré et en mécène –comme ses frères d’ailleurs-, Charles s’entourera de savants, d’économistes, de théologiens ou d’écrivains et la constitution de la Bibliothèque royale. Roi-bâtisseur, on lui devra également la reconstruction du Louvre, la construction de la chapelle de Vincennes ou celle du château de Beauté –près de Vincennes. Un nouveau style de souverain était né…