Le temps de l’Apocalypse : l’an de grâce 1260

L'Apôtre saint Jean rédigeant le texte de l'Apocalypse.
L’Apôtre saint Jean rédigeant le texte de l’Apocalypse.

Depuis le début du christianisme, et notamment depuis le IIIe siècle, date à laquelle l’Apocalypse est admis dans le Corpus de l’Église, les théologiens tentent de décrypter ce dernier texte du Nouveau Testament. C’est que la préoccupation de beaucoup se résume à cette interrogation : pour quand sera la fin du monde, la parousie -c’est-à-dire le retour du Christ dans sa gloire- ? Joachim de Flore a tenté d’y répondre.
Cistercien ascète et rigoureux, Joachim de Flore va séparer le temps en trois âges : l’âge du Père, qui correspond à l’Ancien Testament ; l’âge du Fils, c’est-à-dire celui de l’Incarnation, de la Révélation, du Nouveau Testament ; enfin l’âge de l’Esprit qui sera le temps où l’Église de Jean remplacera celle de Pierre, le temps des ordres mendiants, celui où l’on comprendra enfin les Évangiles. Et cet âge de l’Esprit succèdera à de terribles cataclysmes, correspondant, pour Joachim, aux hérésies. Puis Joachim donne une date précise : 1260. D’où vient cette date ? Le calcul de Joachim de Flore est très simple : reprenant l’Ancien Testament et l’Évangile de saint Mathieu qui évoque la généalogie du Christ, il compte quarante-deux générations précédant la venue du Messie. Puis, reprenant ces quarante-deux générations, la naissance du Christ marquant le changement d’âge, et à raison de trente ans par génération, il obtient 1260 qui marquera donc le Millenium, l’âge d’or. Certes, il ne s’est rien passé en 1260 mais le fondement reste le même.
Le concile de Latran IV, en 1215, condamne les écrits du cistercien. Mais ses écrits seulement ! Lui-même est reconnu comme un spécialiste des Écritures qui, certes, s’est fourvoyé mais qui n’est ni hérétique, ni excommunié…
Ce ne sera pas le cas de nombre de ses successeurs, notamment Dolcino et ses « Pauvres de Lyon ». Dolcino, dont l’hérésie se propage au XIVe siècle essentiellement dans le nord de l’Italie, divise le monde en quatre périodes : tout d’abord de la naissance du monde au Christ ; puis du Christ au pape Sylvestre Ier ; de Sylvestre à 1303, période où l’Église est dépravée ; et enfin 1303 et les années qui suivent, temps qui marque le renouveau de l’Église, une Église dont les Apostoliques -appelés aussi les Dolciniens- sont bien sûr l’avant-garde. Pourquoi l’élection du pape Sylvestre marque-t-elle, pour les Dolciniens, la fin de la pureté de l’Église ? C’est que, sous ce pontificat, Constantin a donné au pape la primauté sur tous les patriarches et des pouvoirs temporels en Italie. Et c’est cette implication de l’Église dans le temporel que rejette Dolcino qui critique l’Église avec vigueur et qui rejette l’autorité papale, contrairement à Joachim de Flore.

Serf : le vassal du vassal

Serfs labourant leur champ (iconographie du XIIe siècle).
Serfs labourant leur champ (iconographie du XIIe siècle).

Qui a étudié l’histoire médiévale à l’école connaît le mot de serf. Un mot que l’on rattache presque automatiquement à cette période, oubliant qu’il existait un servage grec –par exemple les ilotes- ou romain et ensuite gallo-romain. C’est d’ailleurs en maintenant ce servage déjà existant que les conquérants germaniques vont faire perduré ce statu d’homme libre mais totalement soumis, d’un homme attaché jusqu’à sa mort à un seigneur tout en étant plus qu’un esclave. La différence, infime à l’époque romaine entre le serf et l’esclave ne tenant qu’au statu juridique du premier, le second n’en ayant pas puisqu’il n’était pas considéré comme plus qu’une chose. Mais si le servage a bien existé dans l’Antiquité, il n’a guère de choses  à voir avec le servage de l’époque médiévale.
C’est à l’époque carolingienne (VIIIe-IXe siècle) que le servage « moderne » s’établit définitivement en France, avec toutes les caractéristiques de cette époque. La principale est l’attachement du serf à un seigneur, laïc ou abbé, mais un attachement basé sur un hommage, ce qui était la base même de la société féodale. Pas un homme n’y échappait, du serf au grand seigneur, du comte au duc, chacun étant toujours le vassal d’un autre. Et c’est ce qu’est le serf : un vassal du vassal, chacun lié à l’autre par un échange de service. Si le noble devait fidélité et secours à son suzerain, le serf , en plus des redevances habituelles, était corvéable. Selon l’expression connu, il était même « corvéable à merci »… mais uniquement dans la théorie.
Les serfs soumis à la corvée (iconographie du XIXe siècle).
Les serfs soumis à la corvée (iconographie du XIXe siècle).

Dans la réalité, le droit coutumier va limiter, dans un sens favorable au serf, ce service rendu sur l’ensemble des terres seigneuriales. Autre différence avec le servage antique, le serf médiéval, bien qu’officiellement établi sur la tenure dite servile, donc sur des terres appartenant à son seigneur, se voyait accorder le droit, non de le léguer à ses enfants –il n’en était pas propriétaire- mais d’établir ses dernier à sa suite, ce qui, à terme, revenait à peu près au même. Une fois payé ce qui était dû au seigneur pour cette « location », il pouvait exploiter sa tenure à sa guise et en retirer tout le bénéfice.
De fait, le servage médiéval est loin du quasi esclavage pratiqué dans l’Antiquité. Et il ne perdurera guère : le renouveau économique apparu aux lendemains de l’An Mil, l’essor de la vie urbaine devaient bouleverser la donne rurale. Déjà, au XIe siècle, le servage avait quasiment disparu de Normandie et de Bretagne. La pression ecclésiale, celle du pouvoir royal feront le reste. Et lorsque le servage est officiellement aboli (1315) déjà plus, pour beaucoup, qu’un lointain souvenir.

Saint Jacques avec nous !

Des pèlerins au Moyen Âge (gravure sur bois).
Des pèlerins au Moyen Âge (gravure sur bois).

Il y a douze cents ans, sur l’Espagne du Nord, la seule encore chrétienne, régnait Alphonse II, roi des Asturies. Un paysan de Galice voit briller, plusieurs jours de suite, une immense étoile au-dessus de son champ. Et peu après, dans cette terre galicienne imprégnée de mysticisme, on fait une découverte miraculeuse : le corps de l’apôtre Jacques. Le 23 juin 797, lors de la bataille d’Al Badin contre les musulmans qui occupaient l’Espagne du Sud, les soldats d’Alphonse II voient surgir dans le ciel l’apôtre monté sur un cheval blanc. Un cri jaillit dans les troupes chrétiennes :
-Saint Jacques avec nous !
Terrorisé, l’ennemi musulman prend la fuite. Désormais, l’Espagne a un saint patron et Compostelle (en latin campus stella : le champ de l’étoile) deviendra le plus grand pèlerinage chrétien du Moyen Âge.

Pierre le Cruel, victime de sa réputation

Page d'un manuscrit médiéval représentant la mort de Pierre le Cruel.
Page d’un manuscrit médiéval représentant la mort de Pierre le Cruel.

Les surnoms des souverains font beaucoup pour asseoir leur réputation dans l’imaginaire populaire. Surtout lorsqu’ils correspondent effectivement à la réalité. Le problème est quand ils n’ont qu’un lointain rapport avec la vérité, qu’ils sont mal compris ou, pire, lorsqu’ils sont le résultat d’une propagande réussie. On a surnommé Louis XV le Bien-Aimé alors qu’il fut sans doute l’un des plus détestés des souverains français ; Richard Cœur de Lion fut nommé ainsi parce qu’il était cruel, non parce qu’il était valeureux. Quant à Pierre le Cruel, roi de Castille, s’il ne fut pas un enfant de chœur, il est loin de mériter son surnom.
C’est en 1350, après la mort de son père, Alphonse XI, que Pierre Ier monte sur le trône de Castille. Montrant peu d’intérêt pour le gouvernement effectif de son royaume, il laisse alors le pouvoir aux mains de sa mère et du ministre principal de son père, se contentant de faire exécuter la maîtresse de son défunt père, Eléonore de Guzman. Certes, ce n’était guère charitable mais de là à parler de cruauté… En fait, tout le règne de Pierre le Cruel va être déterminé par la lutte entre le souverain et la noblesse. Aux premiers rangs desquels ses frères, Frédéric, qu’il fera assassiné en 1358, et Henri de Transtamare. Le désir d’affirmation du pouvoir royal face à l’anarchie féodale : voilà comment se résume le règne de Pierre le Cruel.
Une lutte qui va tourner à la guerre civile… dans laquelle tous les coups seront permis. Mettant à profit le conflit opposant Pierre et le roi d’Aragon, Henri va tenter de prendre le pouvoir en s’appuyant sur la force armée des Grandes compagnies, obligeamment prêtées par Charles V de France. En réalité, ces compagnies faisaient de tels dégâts dans son royaume que Charles V ne demandait qu’à s’en débarrasser. Il faudra à Pierre le Cruel le soutient du Prince Noir, le fils d’Edouard III d’Angleterre, pour se maintenir au pouvoir… Jusqu’à ce que l’Anglais abandonne. Le sort de Pierre le Cruel ne faisait alors plus guère de doute et, en 1369, il était vaincu à Montiel. Quelques jours après cette défaite, il devait tomber aux mains d’Henri de Transtamare qui, n’hésitant pas un instant, le fera exécuter. Le dernier obstacle entre le trône et Henri de Transtamare venait de tomber : il se fera couronné sous le nom d’Henri II.

Les Omeyyades : des politiques au service de l’islam

Détail d'un Coran.
Détail d’un Coran.

Omeyya, dont la dynastie Omeyyade tire son nom, était un parent de Mahomet, ce qui devait leur conférer une certaine légitimité. En fait, c’est sous le califat de Moawiya Ier (660-680), puissant gouverneur de Syrie sous Omar, que la dynastie devait prendre son essor et acquérir son indépendance. En refusant de reconnaître Ali, le gendre du prophète, après la mort d’Othman, en désignant son propre fils comme son successeur, Moawiya Ier avait fait sécession et proclamé, dans les faits, l’institution du califat héréditaire. Son fils, Yazid Ier, aura bien du mal à se défaire des partisans d’Ali et des partisans du nouveau calife d’Arabie. Mais la victoire de Yazid allait annoncer le début de l’expansion omeyyade. C’est vers l’est que les regards de la nouvelle dynastie se tourne tout d’abord : Kaboul le Belouchistan et le Sindh tombent sous leur coupe ; puis vient le tour de l’empire byzantin et de Constantinople, sa capitale, qui subit un siège mémorable en 673 ; enfin, entre 660 et 709, c’est toute l’Afrique du Nord qui tombe aux mains des Omeyyades… qui ne tarderont pas à tourner leurs regards vers l’Espagne, pratiquement conquise entre 711 et 719.
Vue de la mosquée de Cordoue (gravure du XIXe siècle).
Vue de la mosquée de Cordoue (gravure du XIXe siècle).

L’empire omeyyade était alors immense mais ses souverains se révélèrent être plus des politiques que des conquérants. De fait, ils avaient besoin de nouvelles conquêtes, notamment en terre chrétienne car la plus grande partie de leur système de fiscalité reposait sur l’impôt auquel était soumis les non-musulmans -le dimmi. On comprend dès lors leur grande tolérance… au point de ne pas encourager les conversions !
La civilisation omeyyade sera à l’image de son empire : un vaste patchwork de tout ce qui existait : les mosquées de Damas, de Médine et de Jérusalem sont de forte inspiration byzantine par exemple.
Un tel empire, créé en si peu de temps et assis sur des fondements aussi peu profonds, était nécessairement faible. Il le révélera dès 720. Malgré la centralisation du pouvoir, les provinces soumises commencèrent à se révolter. En 747, les Abassides d’Iran déclenchèrent la révolte et vainquirent le dernier calife omeyyade, Marwan II, qu’ils massacrèrent avec toute sa famille (750). Seul l’un d’eux, Abd el-Rahman el-Rachil, devait survivre et gagner l’Espagne où il s’empara de Cordoue et fonda un nouvel émirat.

Unam, sanctam, catholicam : l’Église au Moyen Âge

Le Moyen Âge s’étend sur près de mille ans, de 476, date de la chute de l’empire d’Occident, à 1483. Durant ces mille années, l’Église a grandi,  évolué et traversé des périodes de troubles et de fastes. Et cette histoire, uniquement évoquée par quelques faits marquants, notamment au cours des XIe au XVe siècles, n’est pas seulement celle de l’Église mais de l’Europe entière.
Le XIe siècle marque un tournant dans l’histoire de la chrétienté puisqu’il connaît la séparation définitive entre Rome et Byzance. La chrétienté se trouve alors divisée, aussi  bien religieusement que géographiquement, en Église d’Orient et Église d’Occident, toutes deux évoluant dans leur sphère propre. Cette première évolution n’est, en Occident, que le début d’une longue période de troubles et de « révolutions » religieuses qui vont marquer l’Église de Rome.
L’an Mil est une époque troublée où la fin prochaine du monde semble préoccuper les catholiques plus que la religion elle-même ; c’est aussi à cette époque que l’Occident chrétien connaît la fin des invasions, celles des Normands, des musulmans ou bien des Hongrois, qui ont succèdé aux terribles envahisseurs germaniques.
Cependant, à la fin du XIe siècle, les invasions changent de sens : c’est au tour des Occidentaux de chercher fortune sur les marges et en dehors de la chrétienté.
Le pèlerinage en Terre sainte connaît un regain de ferveur, mais on raconte aussi en Occident que les musulmans redoublent de cruauté à l’égard des pèlerins et détruisent les sanctuaires. C’est de cette effervescence que naît l’idée de la croisade. En novembre 1095, à Clermont, Urbain II prêche la première croisade, qui aboutit le 15 juillet 1099, à la prise de Jérusalem. Des pèlerins, provenant de régions où la démographie est galopante et la pauvreté omniprésente, s’établissent en Orient et fondent le Royaume latin de Jérusalem qui retombera presque entièrement aux mains des sarrasins dès 1192. Les croisades se succèdent jusqu’au XIIIe siècle, incapables cependant de rétablir l’ancien royaume chrétien.
La chevalerie occidentale qui défilera « outre-mer » perdra économiquement et démographiquement beaucoup ; mais c’est l’Église qui y a le plus perdu. En institutionnalisant la croisade, en accordant indulgences ainsi qu’impôts spéciaux, en créant des ordres militaires qui, après avoir été incapables de conserver la Terre sainte, se replient sur l’Occident, elle a fait naître plus de déceptions et de colères qu’elle n’a nourri d’espoirs.
Un catholicisme en mouvement

Saint Bernard de Clairvaux
Saint Bernard de Clairvaux

L’esprit de croisade allait de paire avec un temps de réforme dans l’Église, réforme dont l’impulsion vient également de la papauté et qui conduit à un renouveau spirituel et monastique.
Ce mouvement religieux du XIe et du début du XIIe siècle se veut d’abord un retour à la vie primitive de l’Église, à la vie des apôtres. Trois directions s’imposent alors dans cette recherche de spiritualité rénovée : la pauvreté, mise en avant par saint Pierre Damien, Norbert de Xanten et ses prémontrés et, bien sûr, saint Bernard de Clairvaux et les cisterciens ; le renouveau de la vie érémitique ; et enfin le retour à la vie commune. Ces deux points peuvent paraître contradictoires, mais le fait est que nombre d’ermites se trouvaient entourés d’émules, formant ainsi une communauté d’ermites.
C’est aux alentours de 1100 que naissent les ordres monastiques qui devaient donner à cette renaissance spirituelle et religieuse du XIIe siècle ses traits les plus remarquables.
L’ordre de Grandmont, fondé en 1074 par Étienne de Muret, trouve la solution économique et sociale du nouveau monachisme en règlementant la vie des frères convers, appelés également « frères lais », assurant l’exploitation matérielle comme l’administration de l’ordre. Mais la grande réussite du XIIe siècle est celle de Cîteaux, fondé en 1098, près de Dijon, par Robert de Molesme, qui désirait un retour à la stricte observance de la règle établie par saint Benoît.
L’ordre de Cîteaux connaîtra un essor irrésistible avec saint Bernard, qui va fonder quatre couvents féminins (La Ferté, Cîteaux, Pontigny et Morimond) et, en 1115, le monastère masculin de Clairvaux. Et à la fin du siècle, on compte pas moins de cinq cent trente abbayes cisterciennes et l’ordre donnera à l’Église quatorze cardinaux et soixante-quinze évêques dans le seul XIIe siècle…
Ce qui caractérise ces ordres, c’est l’austérité : simplicité du vêtement et de la nourriture, pratiques ascétiques, respect du silence et recours au travail manuel faisaient le quotidien de ces moines et de ces religieuses.
Rapidement cependant, une certaine dégénérescence apparaîtra. Il n’en reste pas moins que ces ordres nouveaux ont produit une magnifique floraison spirituelle, qui se traduit dans l’art par l’épanouissement du roman et par la naissance, à la fin du XIIe siècle, de l’art gothique.
Une multitude d’hérésies

Un cathare au bûcher
Un cathare au bûcher

Certes, le XIIe siècle est en général considéré comme un siècle de splendeur religieuse, mais le revers de la médaille apparaît dès le XIIIe siècle.
En effet, les vrais révolutionnaires de l’époque sont les hérétiques qui semblent se « réveiller », avec un ensemble parfait, tout au long du siècle.
Certaines hérésies, souvent nées de déviations des tendances réformatrices dans l’Église elle-même, ont été sans grande conséquence, comme l’hérésie pétrobrusienne, avec Pierre de Bruys, dans le Sud-Ouest, Henri de Lausanne, en Provence, ou encore le mouvement d’Arnaud de Brescia, en Lombardie et à Rome. Même l’hérésie vaudoise, dite des « pauvres de Lyon », en 1170, n’aura pas une ampleur phénoménale. L’hérésie qui va ébranler l’Occident chrétien, par son ampleur comme par la réaction de l’Église, est l’hérésie cathare.
Issue d’une autre hérésie, celle des Bogomiles, et sans doute également du manichéisme que l’on trouvait en Orient aux premiers siècles, l’hérésie cathare se répand dans une large partie de la chrétienté -Sud-Ouest, Flandre, Lombardie, Rhénanie puis centre de l’Italie- et met en péril, non seulement l’Église, mais le catholicisme et la société féodale tout entière. L’église cathare se pose en contre-Église, en adversaire et même en remplaçante de l’Église catholique.
La doctrine cathare est dualiste : le monde du Bien, celui du spirituel, de l’âme, de la prière, a son Dieu du Bien. Le monde du Mal, dont le Diable est le maître, est celui des ténèbres, du corps, de la chaire et de la matière : notre monde… La peur de la mort n’existe pas et les cathares ne croient pas que l’on puisse « gagner » son Ciel : ceux qui doivent être sauvés ont été désignés par Dieu dès leur naissance et ce sont, bien entendu, les cathares eux-mêmes…
Un autre mouvement, issu du cœur même de l’Église donnera toute son ampleur au début du XIIIe siècle : le millénarisme, dont la préoccupation première est la fin du monde. Toutes les hérésies du Moyen Âge vont être marquées par le millénarisme.
L’Église contre-attaque

Saint François d'Assise enseignant aux oiseaux
Saint François d’Assise enseignant aux oiseaux

Les cathares en étaient rapidement arrivés à avoir leur église propre et se réunissaient même en concile, comme celui de Caraman. Face à cela, il fallait une contre-attaque : c’est saint Dominique de Guzman qui en donnera l’impulsion.
Les hérésies sont en partie venues d’un rejet de l’Église telle qu’elle apparaissait à cette époque. Le clergé ne satisfait plus les fidèles, pas plus que les moines qu’ils trouvent trop riches, trop ignorants.
Saint Dominique crée donc un ordre mendiant qui doit vivre pauvrement, parcourant les routes en prêchant. La prédication est le premier principe des dominicains et c’est contre l’hérésie cathare que le saint fondateur entame sa « carrière » de prêcheur. Mais pour réussir à combattre les hérésies, saint Dominique se rend également compte qu’il faut une solide culture religieuse et ce sera une des caractéristiques des dominicains de tous temps.
Les dominicains remportent tout de suite un immense succès et s’étendent rapidement dans toute l’Europe, allant deux par deux en prêchant et fondant des couvents masculins et féminins qui s’établissent en province.
À la même époque que l’ordre des dominicains, apparaît en Italie un autre ordre mendiant : celui des franciscains. Originaire d’Ombrie, saint François d’Assise, le fondateur de l’ordre, naît vers 1181 dans un milieu marchand. Après avoir combattu contre l’empereur, il se convertit et abandonne le milieu familial afin de soigner les lépreux. Rapidement, son style de vie attire de nombreux disciples et il fonde un ordre basé sur la pauvreté :
Le royaume des cieux est tout proche. Guérissez les malades, purifiez les lépreux… Ne vous procurez ni or, ni argent, ni menue monnaie, ni deux tuniques, ni chaussure, ni bâton : car l’ouvrier mérite sa nourriture.
Ces paroles de saint Matthieu, saint François les applique à la lettre et c’est une pauvreté absolue qu’il prêche avec l’accord de la papauté dès 1209. Loin de s’isoler du monde, il prône l’apostolat jusque chez les musulmans, qu’il tente lui-même de convertir vers les années 1219-1220.
Ayant reçu la grâce des stigmates en 1224, saint François meurt en 1226, laissant un ordre en pleine expansion.
Latran IV réglemente la vie de l’Église
Face aux hérésies, la création de nouveaux ordres ne suffisait pas et l’Église décide, elle aussi, de réagir en convoquant, en 1215, le fameux concile de Latran IV.
Latran IV est l’un des conciles les plus importants du Moyen Âge : non seulement il réglemente le régime de ségrégation des juifs, lance une autre croisade et condamne les écrits millénaristes de Joachim de Flore ainsi que de nombreuses hérésies, mais il codifie également certains points de la vie chrétienne. Ainsi, le mariage devient un sacrement indissoluble, ce qui, étonnamment n’était pas encore le cas.
On peut s’étonner que l’Église n’ait pas éprouvé la nécessité de définir clairement les liens du mariage avant 1215. Une des réponses possibles, et même probables, est que la papauté voulait ainsi réagir contre le catharisme, qui niait les liens du mariage et qui refusait son but, la procréation.
Latran IV est donc véritablement une contre-attaque de l’Église face à la prolifération des hérésies des XIIe et XIIIe siècles.
Mais ce n’est qu’un des aspects de la réaction de l’Église. Éclairée par Innocent III, servie par saint Dominique et saint François, l’Église officielle s’est mise, après 1215, à parler le langage que le peuple espérait. Et les principaux artisans de ce renouveau sont les ordres mendiants qui allient l’apostolat et la contemplation : par leur vocation, ils prouvent que l’idéal évangélique n’est pas incompatible avec l’obéissance à Rome. La réforme de la chrétienté n’est, dès lors, plus un rêve, mais une réalité. Le temps est loin où Innocent III voyait sa cathédrale vaciller dans ses pires cauchemars : l’Église, puissante et rayonnante, domine l’Europe.
Une Église à trois têtes

Les armes de Clément VII, pape d'Avignon, d'après son livre de prières
Les armes de Clément VII, pape d’Avignon, d’après son livre de prières

Pourtant, le temps de la splendeur ne sera que de courte durée. Au XIVe siècle, ce ne sont pas les hérésies qui font trembler l’Église, c’est l’Église elle-même qui se déchire.
Après presque soixante-dix années passées en Avignon, la papauté regagne la ville de Rome en 1377. Et Rome est à peine revenu dans Rome que l’ordre normal des choses est à nouveau rompu.
Grégoire XI meurt le 27 mars 1378, moins de quinze mois après son entrée dans la Ville éternelle. Choisir son successeur s’avère dès le début une tâche malaisée, le sacré collège étant fortement divisé (quatre Italiens, sept Français du Midi, quatre Français et un Espagnol, Pedro de Luna).
Rome est dans une agitation extrême et fait pression, dès la fermeture des portes du conclave, pour obtenir l’élection d’un pape romain ou tout au moins italien. Et c’est finalement dans un conclave envahi par le peuple romain ainsi que sous ses vociférations que les cardinaux élisent, le 8 avril 1378, l’archevêque Barthélemy Prignano, un Napolitain, qui devient Urbain VI.
Très vite la curie devait se repentir de ce choix, Urbain VI se révélant d’un caractère coléreux, irritable et frisant parfois la folie. Fuyant Rome, la curie se réfugie à Fondi où, ayant sommé Urbain VI de se démettre, elle déclare son élection sans valeur et porte au pouvoir Robert de Genève qui prend le nom de Clément VII.
La robe sans couture est déchirée… Encore maintenant, les historiens et les spécialistes restent dans l’incapacité de dire avec une absolue certitude si l’élection de Barthélemy Prignano était ou non valide.
Au cours des semaines qui suivent l’élection de son « concurrent », le pape Urbain VI vit des heures dramatiques : son palais se vide, les membres du sacré collège l’abandonnent ainsi que nombre de curialistes. Clément VII réunit des mercenaires et marche sur Rome, mais les clémentistes ayant été battus à deux reprises, Clément VII quitte l’Italie.
Le 20 Juin 1379, Avignon l’accueille. L’Église, pourvue de deux papes, a désormais deux capitales. Les deux papes se mettent alors en route pour une grande campagne de propagande et, bientôt, on voit la division de tout ce que l’Occident compte de forces spirituelles et ecclésiastiques : les ordres se dédoublent, comme le font les collèges. Des représentants des deux partis se disputent une même église, un même évêché. Les pouvoirs séculiers se déterminent pour des raisons politiques plus que théologiques. Finalement, l’Europe toute entière est coupée en deux : la France, faisant sienne la cause de Clément VII (un parent du roi) entraîne derrière elle ses alliés, l’Écosse et plus tard la Castille. L’Angleterre prend le contre-pied, imitée en cela par la Flandre, la Hongrie, la Pologne et les pays scandinaves. L’Aragon ne se prononcera qu’en 1390 et certains pays, comme le Portugal et le royaume de Naples, changeront plusieurs fois de camp. Même les futurs saints ne prennent pas tous le même parti : Catherine de Sienne ainsi que Catherine de Suède soutiennent Urbain VI, alors que Vincent Ferrier adhère à la cause clémentiste. Ainsi, durant les trente années que dure le Grand schisme d’Occident, l’Église prend l’aspect d’un monstre bicéphale.
Ni les armes, ni la voie de cession, prônée par l’Université de Paris dès 1398, n’aboutissant, les cardinaux des deux obédiences vont finalement reconnaître que seul le concile pourrait conduire à l’unité. Le 25 mars 1409 se réunit le concile de Pise, contre l’avis de Grégoire XII et de Benoît XIII, nouveau pape d’Avignon. Évêques, abbés et docteurs de l’Église viennent en grand nombre, mais cela ne mènera qu’à une situation pire encore : à son issue, l’Église se voit pourvue de trois papes, le dernier en date étant l’ancien archevêque de Milan, Alexandre V.
Il faut l’intervention de l’empereur Sigismond, pour qu’en 1414 se réunisse un nouveau concile, à Constance. Jean XXIII, successeur d’Alexandre V, se soumet puis est démis en mai 1415. Et le 4 juillet suivant, Grégoire XII abdique. Benoît XIII sera, quant à lui, inflexible et mourra, en 1423, réfugié dans la forteresse de Pegniscola, persuadé d’être le seul chef légitime de la chrétienté. Le concile l’avait déposé le 26 juillet 1417.
Ayant fait place nette, le concile élit, le 11 novembre 1417, un Romain, Odon Colonna, qui prend le nom de Martin V. Le Grand schisme est enfin terminé et l’Église semble sortir du gouffre. Cependant le Grand schisme a profondément amoindri le pouvoir de la papauté. Avant même la fin du schisme, on voit des hérésies naître d’un rejet total de l’autorité pontificale, comme celles de Wycliff et de Jan Hus qui, plus tard, inspireront un certain… Martin Luther.

La déposition d’Édouard II

Édouard II d'Angleterre (1284-1327).
Édouard II d’Angleterre (1284-1327).

Jamais jusque-là un roi d’Angleterre n’avait été déposé. Assurément, Édouard II n’avait jamais fait preuve d’une personnalité très affirmée, que ce soit en tant que prince de Galles ou, à partir de 1307, en tant que roi, mais personne n’aurait imaginé qu’il soit forcé d’abdiquer… encore moins que ce soit sa femme qui le dépose ! Depuis la France et soutenue par son amant Roger Mortimer et son beau-frère, Edmond, Isabelle de France va organiser l’invasion de l’Angleterre de main de maître.Rien ne résistera à la volonté farouche de cette belle Capétienne de se débarrasser d’un époux qui n’en a que le nom -il est homosexuel et dominé par ses favoris- afin d’asseoir sur le trône un enfant promis à un grand avenir : son fils, Édouard III…
Début 1327, Isabelle de France fait déposer Édouard II qui est jeté en prison où il sera, peu de temps après, exécuté atrocement.

Les Vikings et « l’aigle de sang »

Un guerrier viking chargeant (iconographie du XIXe siècle).
Un guerrier viking chargeant (iconographie du XIXe siècle).

Durant près de trois siècles, du VIIIe au XIe siècle, les Vikings vont semer la terreur en Occident. Surgissant des brumes de la mer du Nord, ils s’échouaient sur les côtes grâce à leur drakkars ou leurs snekkars (les uns ornés d’une tête de dragon, les autres d’une tête de serpent), des navires à faible tirant d’eau et remarquablement maniables qui leur permettaient de pénétrer toujours plus avant dans les terres. Marins hors-pairs, charpentiers de génies, les Vikings doivent beaucoup à la conception même de leur navires et à leur incroyable esprit d’aventure. Ils doivent aussi beaucoup à leur sens du commerce et, s’ils n’édifient guère de cités, multiplient, à partir du VIIIe siècle, les places commerciales, nécessaires à l’écoulement de leurs marchandises et à celui des butins, conséquence de leurs razzias. Les découvertes archéologiques faites sur ces sites commerciaux ne lassent pas d’étonner : un jeu d’échec en cristal de perse, des soieries chinoises, des pierres précieuse arabes, une statuette de Bouddha même ! Tout laisse penser que ces aventuriers sont allés au bout du monde. Mais, ne nous y trompons pas, les Vikings, même s’ils savaient jouer les commerçants, étaient avant tout des pillards capables de vider un village en quelques heures.
Les prémices du strandhagg (d'après une iconographie du XIXe siècle).
Les prémices du strandhagg (d’après une iconographie du XIXe siècle).

Les biens étaient pillés, les maisons incendiées et les malheureux qui n’avaient pas réussi à se cacher emmener en esclavage. Ce véritable blitzkrieg sanglant porte un nom : le strandhagg. Les chroniques occidentales ne cessent de la relater, comme frapper d’horreur. Car ce n’est ni la soudaineté de leur apparition, ni la rapidité de leur action qui fera la réputation les Nordmen –les hommes du Nord-, mais bien la cruauté mise en œuvre.
Avant tout le monde, les Vikings avaient saisi l’importance de la psychologie. Et ils en avaient fait une arme de guerre. Le tout était de prendre l’ascendant, dès le début, et pour ce faire ils avaient une technique bien à eux, dite de « l’aigle de sang ». Dès qu’ils arrivaient à proximité d’une ville ou d’un village, ils s’emparaient du premier quidam venu, lui sectionnaient les côtes dans le dos, le long de la colonne vertébrale, afin de faire sortir les poumons dans le dos, tels deux ailes ensanglantées. On imagine aisément l’impacte psychologique d’une telle action, même sur des populations habituées à une certaine brutalité. De fait, les habitants n’avaient plus qu’une idée : fuir le plus loin possible, ce qui laissait tout loisir aux Vikings de piller sans la crainte d’une quelconque réaction.
Cette technique fera ses preuves, trop bien sans doute, car la réputation de barbarie gratuite va poursuivre les Vikings à travers les siècles.

Bayézid, le conquérant de l’Europe

Bayézid faisant exécuter les prisonniers chrétiens (gravure du XIXe siècle).
Bayézid faisant exécuter les prisonniers chrétiens (gravure du XIXe siècle).

Bayézid. Le nom est pour beaucoup méconnu pourtant, des années durant, les Européens n’ont connu que lui, l’ont craint plus que tout autre ; Racine lui a même consacré une pièce, sous le nom francisé de Bajazet. Fils et successeur de Mourad Ier, Bayézid avait une certaine propension à l’indépendance ; propension qui devait le conduire à faire assassiner son unique frère dès que l’occasion se présenta. Ce n’est pourtant pas cette action -assez répétitive au sein des cours ottomanes- qui devait distinguer Bayézid de ses pairs. Marchant avec bonheur sur les traces conquérantes de son père, il devait mener une véritable "guerre éclaire" sur l’Europe, passant à deux doigts de l’exploit en manquant d’enlever Constantinople. En un an seulement, il devait achever la conquête de la Thessalie, de la Serbie et de la Bulgarie (1394) puis écraser les armées européennes menées par le roi de Hongrie Sigismond. La défaite de Nicopolis, en 1396, devait marquer les esprits pour longtemps. On dit même que c’est à cause de celle-ci et parce que le duc Jean sans Peur, fait prisonnier, avait été profondément marquer, que Philippe de Bourgogne devait ensuite créé l’ordre de la Toison d’Or. Surnommé Yildirim, "l’Eclair", Bayézid ne devait qu’à l’invasion de Tamerlan en Asie Mineure de laisser échapper Constantinople. Athènes et tout le Péloponèse était déjà tombé. Pour Constantinople, ce n’était plus cependant qu’une question de temps…

L’amour fou de Pierre de Portugal

Gisant d'Inès de Castro.
Gisant d’Inès de Castro.

L’histoire dépasse parfois la fiction mais c’est l’imaginaire qui crée la légende. De fait, l’histoire d’amour d’Inès de Castro et de l’infant de Portugal dépasse largement la fiction. Mais l’image de la reine morte, représentant un cadavre sorti de son tombeau pour être couronné et honoré par toute la cour est, quant à elle, du domaine de la légende. Et on comprend que l’imaginaire se soit emparée de cette histoire…
En 1340, Inès de Castro, demoiselle espagnole, est choisie pour accompagner l’infante Constance à la cour de son futur époux, l’infant du Portugal, Pierre. Un honneur qui fera son  malheur car Pierre s’éprend d’Inès et devient sa maîtresse. Scandale à la cour portugaise où le souverain Alphonse IV renvoie la belle dans "ses pénates"… jusqu’en 1345, date à laquelle meurt l’infante Constance. Malgré l’opposition du roi et de la cour, Pierre n’a alors de cesse de faire revenir sa bien aimée… qui va lui donner pas moins de deux fils et d’une fille.
Banale histoire d’amour ?
Cela aurait pu n’être que cela si, autour d’Inès ne s’était constitué un parti espagnol, prompt à suggérer, à influencer l’infant. Une situation, en s’en doute, qui ne pouvait guère plaire aux aristocrates portugais de la cour. Une situation qui, si elle avait impliqué une reine et épouse légitime, aurait été supportée comme elle l’a été en France à l’époque de Catherine de Médicis, de Marie ensuite, d’Anne d’Autriche enfin. Une situation qui trouvait, cette fois-ci, tout loisir de s’étendre en prenant le lien adultère de l’infant et de sa maîtresse pour excuse… Une situation, enfin, qui ne cesse de s’amplifier au point que Pierre, soudain doté d’une ambition démesurée, lorgne sur les royaumes voisins d’Aragon et de Castille ! Cette fois, le roi lui-même s’inquiète et décide de prendre les choses en main : le 7 janvier 1355, alors que Pierre est absent, Alphonse IV fait arrêter Inès et la livre au bourreau. Sa tête tombe dans l’heure.
L’histoire, cependant, ne s’arrête pas là. Car Pierre a été profondément bouleversé pour ne pas dire meurtri pas l’exécution de sa maîtresse, de la mère de ses enfants. Et quand, en 1357, il monte enfin sur le trône, il met sa vengeance à exécution. Elle sera terrible : les trois principaux artisans de la fin d’Inès s’étant promptement réfugiés en Castille, il négocie leur retour et les livre au bourreau. Torturés, brûlés, le cour arraché de leur vivant selon certains chroniqueurs, leur mort ne suffira pas à apaiser la haine et la rancœur du souverain. Faisant exhumer les restes de sa belle, Pierre les fera transporter en grande pompe en l’abbaye d’Alcobaça… en présence de tout son peuple. Inès, qui n’avait jamais été reine, sera donc enterrée comme telle.