L’ordre de la Toison d’or

Les armes de Philippe le Bon avec, en bonne place, le lion des Flandres, devenu, pour l'occasion, de gardien de l'Occident.
Les armes de Philippe le Bon avec, en bonne place, le lion des Flandres, devenu, pour l’occasion, de gardien de l’Occident.

Le 18 juin 2007, le roi Abdallah d’Arabie saoudite entamait une tournée des capitales européennes. Première étape : l’Espagne, où il sera reçu par le roi Juan Carlos et se verra décerné une distinction dans l’ordre de la Toison d’or. Etonnant quant on sait que Philippe le Bon, grand duc de Bourgogne, à l’origine de cette distinction, l’avait créé pour la croisade…
Depuis la perte de la Terre Sainte et la disparition de l’ordre des Templiers, de nouveaux ordres avaient fleuri à travers l’Europe. Et lorsque Edouard III crée, en 1346, l’ordre de Saint-Georges de la Jarretière, les ordres de chevalerie ont trouvé un nouveau modèle : un saint patron, un nombre restreint de chevaliers, placés sous l’autorité du roi, devenu le grand maître, et un signe particulier, telle une ceinture ou un collier, se retrouvent dans tous les pays.
Comme tous ces ordres de chevalerie, celui de la Toison d’or avait pour but ultime la croisade et la défense de l’Occident chrétien. Pour le duc Philippe III le Bon, la croisade était une quête, semblable à celle du Graal. Profondément marqué par la défaite de son père, lors de la croisade de Nicopolis, en 1396, Philippe le Bon gardera, tout au long de son règne, cette idée d’une croisade contre les Turcs. Ce sera aussi, pour le plus grand seigneur d’Occident, l’occasion rêvée de rassembler ses principaux vassaux afin de les unir, plus étroitement, à sa personne.
C’est ainsi que le 10 janvier 1430, à l’occasion de son mariage, à L’Écluse, en Flandre, avec Isabelle de Portugal, le puissant duc de Bourgogne reprend le projet de son grand-père, fondateur de la maison de Bourgogne-Valois, Philippe le Hardi, et fonde l’ordre de la Toison d’or.
Les « Vœux du Faisan »

Charles le Téméraire présidant une réunion de l'ordre de la Toison d'or.
Charles le Téméraire présidant une réunion de l’ordre de la Toison d’or.

Une des caractéristiques de cet ordre est le faste extraordinaire entourant ses réunions.
Depuis longtemps, les ducs de Bourgogne avaient montré qu’ils aimaient le luxe ; ils se plaisaient à rappeler sans cesse leur puissance et leur richesse lors de somptueux banquets. Les séances de l’ordre seront autant d’occasions d’éblouir le reste de l’Occident par la magnificence du duc.
C’est ainsi qu’en 1454, Philippe le Bon réunit toute sa chevalerie pour un banquet de plusieurs jours. Le thème principal en était, bien entendu, Jason et l’ordre de la Toison d’or. Et c’est alors qu’apparurent des nefs d’orfèvrerie, des tableaux « mouvants » figurant les douze travaux d’Hercule et l’aventure de Jason, également mise en scène dans trois « mystères ».
Mais le spectacle plus impressionnant fut sans nul doute cette apparition de l’Empire byzantin, récemment tombé aux mains des Turcs. Exposée sous les traits d’une jeune femme abattue, elle était gardée par le lion des Flandres qui figure sur le blason du Bourguignon.
Ce discret appel à la croisade récoltera un succès immédiat et, aussitôt, les trente-et-un chevaliers se lèveront pour jurer de partir en croisade. C’est ce que l’on appellera les « Vœux du Faisan ». Vœu pieux s’il en est, le souffle de la croisade s’évanouissant aussi vite que les effluves des bons vins de Bourgogne…
« Je suis Jason, celui qui laboure en douleur… »

Sceau de Philippe le Bon.
Sceau de Philippe le Bon.

Le patronage de Jason sera également violemment contesté. En effet, comment un ordre de chevalerie chrétien et perpétuant l’idée de croisade pouvait-il s’appuyer sur un patron qui n’était autre qu’un héros païen, un héros méprisé ? Il ne restait plus qu’une solution : réhabiliter Jason…
Les poètes médiévaux ne se précipiteront pas pour prendre la défense du héros grec, suggérant plutôt au duc Philippe le Bon de le remplacer par Gédéon, un personnage biblique. Le débat durerait encore si Charles le Téméraire, fils et successeur du duc Philippe le Bon à la tête du domaine bourguignon comme à celle de l’ordre, n’avait décidé d’y remédier.
En 1468, le Téméraire charge donc Guillaume Fillastre de célébrer, en six livres, les différentes Toisons d’or. Le but initial était de confirmer l’ordre lors de la succession de Charles le Téméraire et d’éclairer l’histoire de la Toison de commentaires ainsi que d’exemples pieux. Cette vaste histoire des six Toisons, celles de Jason, de Jacob, de Gédéon, de Mésa, de Job et de David, devait correspondre à six vertus : la magnanimité, la justice, la prudence, la fidélité, la patience et la clémence.
Cependant, le projet n’aboutira pas car à la mort de Guillaume Fillastre, en 1468, seuls trois volumes étaient achevés. Pourtant la réhabilitation de Jason avait déjà commencé et le travail de Fillastre ne faisait qu’entamer celui de Raoul Le Fèvre, auteur du fameux Roman de Jason.
Chapelain du duc de Bourgogne, Raoul Le Fèvre entame son œuvre, en 1460, à la demande du prince. Dans cet ouvrage, Jason, « celui qui conquit le veau d’or en Colcos et qui, journellement, laboure en tristesse pour le déshonneur », va à nouveau apparaître comme un véritable héros médiéval. Il combat, joute et l’emporte toujours. Et, lorsqu’il se libère de la magie de Médée, qui, par ses pouvoirs, l’a contraint à certaines bassesses, Jason, grand seigneur, lui accorde son pardon.
Au final, l’ordre de la Toison d’or n’aura été qu’un souffle pieux, guerrier mais sans réel impact si ce n’est un sujet littéraire. Le souffle initiateur, celui de la croisade, avait déjà disparu, s’il avait même jamais existé. Pourtant, plus qu’une simple distinction honorifique il était un symbole, un rappel de la renaissance de l’Occident chrétien. Et c’est ce que le roi d’Espagne vient de lui retirer.

Frédégonde, la reine sanglante

Chilpéric et Frédégonde (gravure du XIXe siècle).
Chilpéric et Frédégonde (gravure du XIXe siècle).

La seconde moitié du VIe siècle va être marquée par la rivalité entre deux reines, les célèbres Frédégonde et Brunehaut, rivalité qui bouleversera à maintes reprises la donne politique. De cette époque, l’histoire a retenu la multitude des crimes, des intrigues et des méfaits de Frédégonde qui, dès le Moyen Âge, acquiert le qualificatif de « reine sanguinaire ».
À la mort du dernier fils du roi Clovis et de sainte Clotilde,  Clotaire Ier, qui avait réussi à unifier le royaume franc, celui-ci est, selon la coutume franque, divisé entre les fils du roi, d’abord en quatre puis en trois à la mort de l’aîné, Caribert. Gontran obtient ainsi la Burgondie, avec Orléans pour capitale, Sigebert reçoit l’Austrasie et s’établit à Reims et Chilpéric, le plus jeune, hérite du royaume de Neustrie, Soissons étant la capitale. Paris reste dans l’indivision et peut être occupée à tour de rôle.
Un tel partage ne pouvait que faire naître les difficultés et les convoitises, notamment de la part de Chilpéric qui avait reçu la plus petite part et qui n’était pas d’un caractère particulièrement soumis. Cependant, ce qui va déclencher la terrible vendetta qui, de 566 à la fin du VIe siècle, allait ensanglanter la cour et tout le royaume fut la jalousie. D’abord celle de Chilpéric envers son frère Sigebert puis celle de Frédégonde… envers tout le monde !
Contrairement à ses deux frères qui vivaient dans la débauche et qui épousaient volontiers des femmes de la plus basse extraction, Sigebert avait une haute idée de son rang et ne désirait qu’une épouse de sang royal. Il la trouve en Espagne, alors royaume wisigoth, en la personne de la belle Brunehaut.
C’était, raconte Grégoire de Tours, une jeune fille de manières élégantes, belle de figure, honnête et décente dans ses mœurs, de bon conseil et d’agréable conversation.
Bref, l’opposé absolu des femmes avec qui vivaient ses chers frères. Et, Sigebert, qui décidément était l’exception de la famille, désirait vraiment être fidèle à son épouse.
Les réjouissances ordonnées par le roi d’Austrasie pour célébrer son union avec une princesse de si haut rang allaient raviver la jalousie de son frère Chilpéric.
Ce dernier avait épousé Audovère, dont il avait eu trois fils, et vivait avec une servante de la reine, une Franque du nom de Frédégonde. Mais qu’était une servante, aussi belle et intelligente fût-elle, face à l’orgueil démesuré de Chilpéric ? Voyant Sigebert honoré pour son illustre mariage, Chilpéric décide tout simplement de l’imiter ! Il renvoie -officiellement- épouse et concubines et demande la main de Galswinthe, la sœur de Brunehaut. Là encore, Chilpéric révèle son caractère jaloux et infantile : son mariage est fastueux, splendide, bref, supérieur en tous points à celui de Sigebert ! Le roi entoure sa nouvelle épouse de toute la tendresse dont il est capable ; il loue sa vertu… jusqu’à ce qu’il se lasse de jouer au bon mari. Galswinthe était parfaite, certes, mais elle l’ennuyait à mourir !
En épousant Galswinthe, le roi avait promis de se séparer de ses femmes. Et en effet, il avait répudié Audovère et l’avait enfermée dans un couvent. Mais Frédégonde, elle, était restée à la cour au service de la nouvelle reine. Patiente, elle attendait dans l’ombre ce qu’elle savait inéluctable : le retour du roi dans sa couche.
La reine est morte, vive la reine !
Galswinthe, profondément affectée par la trahison de Chilpéric, désire se retirer. Le roi pouvait garder son douaire, peu lui importait. Tout ce qu’elle voulait, c’était retourner chez son père. La solution convenait sans doute tout autant à Frédégonde qu’à Galswinthe, mais Chilpéric voulait garder le prestige de son mariage. Et, de son côté, Frédégonde était résolument contre un quelconque partage du lit royal. Peu après, la malheureuse Galswinthe est trouvée dans son lit, étranglée. Ce fut le premier crime…
Après quelques jours de deuil, réduits au strict minimum, où il pleure amèrement la jeune femme, Chilpéric épouse Frédégonde. Cet événement allait être le prélude à plus de trente ans de guerre et de rivalité.

Frédégonde armant le bras de ses sicaires (iconographie du XIXe siècle).
Frédégonde armant le bras de ses sicaires (iconographie du XIXe siècle).

En apprenant la mort de sa belle-sœur, Sigebert entre dans une colère noire. Chilpéric méritait un châtiment exemplaire…
En l’année 568, Sigebert rassemble ses armées et fait appel à son frère Gontran, roi de Burgondie, qui voyait là l’occasion de dépouiller le frère maudit de ses domaines. Selon les dires de Grégoire de Tours, les deux souverains avait tout simplement prévu de détrôner Chilpéric. Mais Gontran n’aimait pas particulièrement faire la guerre -chose curieuse pour un Mérovingien- et, après quelques escarmouches, il se fait diplomate et convainc ses frères de se présenter devant le Mâl, un tribunal de leudes.
Chilpéric fait amende honorable et accepte de rendre le douaire de la pauvre Galswinthe qui revient alors à sa sœur, Brunehaut. Tout rentrait dans l’ordre.
Quatre ans plus tard, les fils de Chilpéric étant désormais en âge de conduire les armées, le roi de Neustrie décide de récupérer le douaire de Galswinthe. Il lance ses fils contre les armées de Sigebert… qui les écrase sans difficulté. Il avait fallu de longs mois et plus d’une traîtrise pour décider Sigebert à se défaire de son frère définitivement, mais l’avancée de son armée fut telle que, en 575, Chilpéric et Frédégonde durent se réfugier dans Tournai assiégée. Brunehaut, qui avait été privée de sa vengeance quatre ans plus tôt, la tenait enfin… C’était compter sans l’extraordinaire sens de la manipulation de Frédégonde.
« Si tu y vas dans l’intention de ne pas tuer ton frère… »
Alors qu’il marchait à la tête de ses troupes contre Chilpéric, Sigebert s’était entretenu avec l’évêque saint Germain qui l’avait mis en garde :
-Si tu y vas dans l’intention de ne pas tuer ton frère, tu reviendras vivant et vainqueur ; mais si tu as d’autres pensées, tu mourras.
Sigebert, poussé par la haine, méprisera les conseils du saint homme. Et c’est Frédégonde qui accomplit la prophétie : convoquant deux jeunes leudes tout dévoués à sa famille, elle les arme de scramasaxes -les longs poignards francs- à la lame empoisonnée. Leur mission : tuer Sigebert ! Ce qu’ils font près de Vitry.
La mort de Sigebert jette l’effroi dans les rangs de l’armée austrasienne qui se disperse laissant le corps de son roi à l’abandon et Brunehaut seule dans Paris.
Chilpéric, sauvé par le crime de sa femme, poussa l’hypocrisie jusqu’au bout : il s’empara de l’un des meurtriers, le fit torturer et enfin tuer puis, récupérant la dépouille de Sigebert, il lui rendit, en larmes, les derniers honneurs…
Le rêve de vengeance de Brunehaut s’écroulait. Pire, elle était prisonnière de Chilpéric. Seul son fils Childebert, âgé de cinq ans, avait pu échapper à son oncle, quittant Paris caché dans un panier à provisions… La reine d’Austrasie exilée à Rouen, ses filles reléguées dans un couvent de Meaux, Chilpéric enrichi par le trésor de sa belle-sœur et Childebert II trop jeune pour se venger : la guerre fratricide allait s’éteindre faute de prétendant…
Les malheurs de Mérovée
Mais Brunehaut, âgée d’à peine vingt-huit ans, était très belle et Mérovée, le fils de Chilpéric, en âge de tomber amoureux… Chargé par son père de conduire Brunehaut à son exil rouennais, Mérovée succombe au charme de l’altière princesse wisigoth et l’épouse.
C’est le moment que choisissent les Austrasiens pour assiéger Soissons : Frédégonde, en fuite, rejoint le roi à Rouen et lui révèle que cette attaque est le fruit d’un complot entre les Austrasiens et… Mérovée ! Pour prix de sa trahison, ce dernier est déchu de ses droits à la succession, tonsuré et exilé. Il s’enfuit et rejoint Brunehaut qui a pu gagner l’Austrasie… Mais les malheurs du jeune prince ne sont pas encore finis : soupçonné par les leudes austrasiens de vouloir s’emparer du pouvoir, il est obligé de s’exiler à nouveau. Errant de ville en ville, vivant caché, le pauvre Mérovée croit voir enfin une porte de sortie quand quelques nobles viennent le trouver et le décident à renverser son père. L’aventure s’arrête soudain quand Mérovée apprend que les leudes en question sont au service de la reine Frédégonde qui, lasse de chasser cette proie, a décidé de porter l’estocade. Désespéré, Mérovée se suicide en 578.
Une fois de plus, Frédégonde a réussi son coup. Son beau-fils Théodebert était mort sur le champ de bataille en 575 ; Mérovée, grâce à un savant complot, venait de mourir ; il ne restait plus que Clovis et le trône reviendrait à ses propres rejetons…
Mais avant même que la « reine sanguinaire » ne s’occupe du « cas » de son dernier beau-fils, une série de cataclysmes s’abat soudain sur le royaume : les fleuves débordent, Orléans est ravagée par un incendie, Bordeaux touchée par un tremblement de terre et une épidémie de variole s’étend sur Paris. Les deux fils de Frédégonde, Clodebert et Dagobert, sont touchés.
Désespérée, Frédégonde est saisie de remords -tardifs il est vrai- et dit au roi, selon Grégoire de Tours :
-Voilà trop longtemps que la miséricorde divine supporte nos mauvaises actions ; elle nous a souvent frappés de fièvres et d’autres maux et nous ne nous sommes pas amendés. Voilà que nous perdons nos fils ; voilà que les larmes des pauvres, les gémissements des veuves, les soupirs des orphelins les font périr et il ne nous reste plus d’espérance d’amasser pour personne ; nous thésaurisons et nous ne savons plus pour qui… Maintenant, si tu veux, allons brûler ces injustes registres… Fais ce que tu me vois faire, afin que, si nous perdons nos chers enfants, nous échappions du moins aux peines éternelles !
Ce fut peine perdue et les deux jeunes princes périrent. Ces derniers enterrés, Frédégonde retrouve la bonne vieille haine d’autrefois. Elle avait perdu ses fils ? Eh bien, elle perdrait le dernier rejeton d’Audovère !
Voilà donc que Frédégonde accuse Clovis d’avoir empoisonné ses fils et de vouloir éliminer Chilpéric et sa femme. D’ailleurs, sa maîtresse, une sorcière reconnue, l’a avoué… après quelques heures passées en compagnie du bourreau ! Chilpéric, décidément aveuglé par sa peur pathologique du complot et sous l’emprise totale de son épouse, livre le jeune homme aux douces mains de sa belle-mère. Quatre jours de torture ne feront rien avouer au jeune prince qui finit tout de même assassiné… Mais ce n’était pas encore suffisant pour assouvir la colère de Frédégonde : elle fait assassiner la pauvre Audovère, reléguée depuis des années dans un couvent avec sa fille Basine.
Résultat : Chilpéric n’a plus aucun héritier ! Heureusement, Frédégonde était féconde et, dans l’année qui suit, elle lui donne un autre fils, Thierry… qui devait mourir à son tour en 584. L’événement a son importance : une fois de plus, Chilpéric se retrouve sans fils et, une fois de plus, Frédégonde fait passer sa colère sur des innocents. Elle fait arrêter à Paris des dizaines de femmes, les accusant de sorcellerie, les fait torturer et mettre à mort. Seule la naissance d’un petit Clotaire fera cesser ces horreurs…
« Il n’a jamais aimé vraiment personne et personne ne l’a aimé »
Chilpéric avait enfin un héritier et songeait au prochain mariage de sa fille Rigonde avec un prince wisigoth quand, un soir de 584, alors qu’il revenait de chasse dans la forêt de Chelles, il est assassiné.
Il a dévasté et incendié de très nombreuses provinces. Il n’en éprouvait nul chagrin, mais au contraire de la joie, comme jadis Néron quand il déclamait une tragédie devant l’incendie de Rome. Il était porté à la gloutonnerie, car son dieu était son ventre… Il détestait les intérêts des pauvres. Il blasphémait sans arrêt contre les prêtres du Seigneur… En ce qui concerne la débauche et la dépravation, il est impossible d’imaginer un excès qu’il n’ait pas commis. Il se plaisait à trouver des coupables et leur faisait arracher les yeux. Il n’a jamais aimé personne et personne ne l’a jamais aimé.
Tel est le jugement, sans appel, que Grégoire de Tours a porté sur le roi Chilpéric. Lisant ces lignes, il paraît même incroyable que Chilpéric n’ait pas été assassiné plus tôt. Mais qui a commandité ce meurtre ? Certains ont prétendu que c’était Frédégonde, parce que le roi l’avait surprise avec un de ses leudes, Landry, dans une attitude plutôt compromettante. Et on avait déjà accusé la reine de tant de crimes, alors, un de plus ou de moins. D’autres ont avancé le nom de Brunehaut… Qui sait ? Ce qui est sûr, c’est qu’avec la mort de Chilpéric, Frédégonde se trouve en grande difficulté : régente pour son fils âgé d’à peine quatre mois, elle vient surtout de perdre son meilleur protecteur !
« Tu seras maudite dans les siècles ! »

Assassinat de l'évêque Prétextat.
Assassinat de l’évêque Prétextat.

À peine a-t-elle appris le meurtre de son mari que Frédégonde entasse vite fait ses richesses dans des chariots et se réfugie à Paris, où elle se place d’abord sous la protection de l’évêque puis sous celle de Gontran, son beau-frère.
Frédégonde connaissait suffisamment le roi des Burgondes pour savoir qu’il ne pourrait refuser son aide à un enfant, héritier de la race des rois chevelus. De plus, ce serait pour lui l’occasion de mettre la main, même indirectement, sur le royaume de Chilpéric. Les beaux sentiments de Gontran serviraient grandement les desseins de la reine sanguinaire…
Il n’en fallait pas moins pour arrêter Childebert qui réclamait vengeance :
-Rends-moi la femme homicide qui a assassiné ma tante, mon père, mon oncle et mes cousins !
Gontran ne cède pas… pour la plus grande joie de Frédégonde qui peut ainsi reprendre ses « activités ».
Les premiers à en faire les frais seront Childebert, qui commençait sérieusement à inquiéter Frédégonde, et… Gontran lui-même ! Le complot échoue mais Gontran, naïf, continue à la protéger.
L’évêque Prétextat, qui avait jadis accusé Frédégonde de certains crimes et qui avait béni le mariage de Mérovée et de Brunehaut, n’aura pas la même chance… Cela se passait le jour de Pâques 586 :
Le jour de la Résurrection de Notre-Seigneur étant arrivé, relate Grégoire de Tours, alors que l’évêque s’était rendu de bonne heure à la cathédrale pour y accomplir les offices de l’Église et commençait à entonner les antien-nes selon l’ordre accoutumé, dans un moment où, entre les psaumes, il était appuyé sur sa chaire, un meurtrier s’approcha de lui et, tirant un couteau de sa ceinture, le frappa… Rempli de sang, il étendit ses mains sur l’autel, offrit à Dieu son oraison, lui rendit grâce puis, emporté chez lui dans les bras des fidèles, il fut placé sur son lit. Aussitôt, Frédégonde vint le voir et lui dit :
-Nous n’aurions pas voulu, ô saint évêque, non plus que le reste de ton peuple que, pendant l’exercice de tes fonctions, il t’arrivât une telle chose. Mais plût à Dieu qu’on pût nous indiquer celui qui a osé la commettre afin qu’il subisse le supplice que mérite semblable crime !

Pierre tombale de la reine Frédégonde.
Pierre tombale de la reine Frédégonde.

Le prêtre, connaissant la fourberie de ces paroles, lui dit :
-Et qui l’a commise si ce n’est celle qui a fait périr des rois, qui a si souvent répandu le sang innocent, qui s’est couverte de tant de crimes en ce royaume ?
Et il ajouta :
-Les ordres de Dieu m’ont rappelé de ce monde. Toi, que chacun connaît pour être la source de tous les crimes, tu seras maudite dans les siècles et Dieu vengera mon sang sur ta tête !

Frédégonde s’affole
Mais voilà que Gontran et le jeune Childebert s’allient et que le roi de Burgondie fait de son neveu son héritier. Pour Frédégonde, c’est une catastrophe. Affolée, la reine tente le tout pour le tout. En vain… Gontran échappe à deux tentatives d’assassinat tout comme Childebert. Et bien que le commanditaire ne fasse guère de doute, Frédégonde continue de profiter des beaux sentiments de Gontran…
28 mars 593, nouveau bouleversement : à l’âge de soixante-huit ans, Gontran meurt. Childebert hérite donc de ses États et a enfin toute liberté pour assouvir sa vengeance. À peine son oncle est-il enterré que Childebert lance ses armées contre le royaume de Neustrie. Mais c’était compter sans l’incroyable volonté de Frédégonde : tenant son fils âgé de neuf ans par la main, la reine enflamme le cœur de ses soldats et prend elle-même la tête de l’armée. Les Austrasiens sont défaits à Droisy, près de Soissons.
Frédégonde est victorieuse, mais elle sait bien que ce n’est que partie remise. Et la prochaine fois, pourra-t-elle résister à l’armée austrasienne ?
Dans le doute, elle décide d’agir… selon les bonnes vieilles méthodes : en 596 -Frédégonde était infiniment patiente- Childebert succombe à un empoisonnement !
Childebert éliminé, Frédégonde aurait enfin pu s’attaquer en toute impunité à sa vieille ennemie, la reine Brunehaut. Poutant, elle n’en fera rien. Peut-être juge-t-elle que les leudes austrasiens, qui secouent fortement le joug de la reine mère, se chargeront de la besogne. Peut-être préfèrerait-elle voir sa déchéance. Peut-être… mais elle n’en aura pas l’occasion. La reine sanguinaire, la meurtrière de Galswinthe, de Sigebert, de Mérovée, d’Audovère, de Clovis, de Prétextat, de Childebert et de bien d’autres encore, meurt en 597… dans son lit.

L’empire des castes

Un brahmane, d'après une gravure du XIXe siècle.
Un brahmane, d’après une gravure du XIXe siècle.

Il fait partie des caractéristiques de ce pays ; il en est le symbole, même. Un symbole décrié mais un symbole si ancien que personne, dans le très égalitaire et bien-pensant Occident, n’ose mener campagne contre. D’ailleurs, trouverait-il le moindre écho ?
De fait, le système de division en vigueur en Inde, le fameux système des castes, pourrait difficilement être remis en question, même à notre époque. D’origine divine, selon la tradition brahamique, il apparaît pour la première fois dans un texte, le Rigveda, qui remonte aux années 1500 avant J.-C.. Les castes, ou varna en sanskrit, permettent donc une division que l’on croit trop souvent limitée à l’aspect social, alors qu’elle est également religieuse. De bien nobles termes pour excuser ce qui se résume en fait à l’assujettissement durable et définitif d’une population vaincue ; un système impliquant le religieux et le divin pour assurer une conquête, celle des Aryens.
C’est au XVe siècle avant J.-C. que ces peuples indo-européens, sans doute proches des Mèdes et des Perses d’Iran, devaient conquérir l’Inde. Se faisant, ils introduisait le cheval, les techniques du bronze et du fer mais, surtout, établissaient les castes. Un système mis en place par une minorité pour dominer une majorité mais également afin de permettre la conservation de la race aryenne… On compte traditionnellement quatre grandes castes originelles -elles se subdivisent ensuite en milliers de groupements-: les brahmanes, les guerriers, les agriculteurs-commerçants et les serfs, pour employer un terme général. Seules les trois premières sont des castes aryennes, la dernière regroupant les individus conquis, soumis… depuis trois millénaires.
Car étonnement, ce système est toujours d’actualité au sein de l’hindouisme. Même Gandhi, pourtant devenu le héros de l’Occident autant que de l’Inde, ne reviendra pas dessus. Sans doute parce que ce système lui paraissait trop bien ancré dans la société indienne ou parce qu’il n’en voyait pas vraiment l’utilité -lui-même était d’une caste privilégiée. Pourtant, le rejet de ce système n’était pas une utopie. Au XV siècle, les Sikhs, nés du désir d’un certain Nanak, d’unir les musulmans et les hindous, devaient très officiellement l’abolir… dans leur communauté, évidemment.

Les Percy : entre fidélité et révolte

Un chevalier normand (d'après la tapisserie de Bayeux).
Un chevalier normand (d’après la tapisserie de Bayeux).

Comme souvent dans la noblesse anglaise, c’est en France, plus précisément en Normandie, que l’on trouve l’origine de la famille Percy. Guillaume de Perci -c’était l’écriture originale-, pour avoir participé à la conquête de l’Angleterre avec Guillaume le Conquérant, recevra du Normand des terres dans le Hampshire, le Lincolnshire et le Yorkshire. Trois siècles plus tard, un autre Percy, Henry, allait se distinguer en battant et en faisant prisonnier le roi d’Ecosse, David II Bruce à Neville’s Cross. Son arrière-petit-fils, portant le même nom, se distinguera également contre les Ecossais, ce qui lui vaudra cette fois d’être fait comte de Northumberland par Richard II… qui le bannira vingt ans plus tard. Mal lui en prit. Changeant de camp, Henry de Percy allait être un des artisans de l’avènement du duc de Lancastre, couronné sous le nom d’Henri IV, avant de se brouiller également avec ce roi, entraînant dans sa révolte ses deux fils. Tous deux allaient périr, l’un lors de la bataille de Shrewbury, l’autre exécuté (1403). Faisant un temps acte de soumission, Henry de Percy -qui avait décidément la révolte dans le sang-, participera ensuite au complot de l’archevêque Scroope, fuit en France et fut tué en tentant d’envahir l’Angleterre, ce qui inspirera à Shakespeare son "Henry IV". Ce dernier, devait rétablir le petit-fils du comte de Northumberland qui restera fidèle aux Lancastre… jusqu’au quatrième comte, lui aussi dénommé Henry Percy, qui se ralliera à Henri VII en 1485.
La question dynastique étant désormais réglée, c’est sur la question religieuse que les Percy devaient montrer leur différence. Le sixième comte s’étant vu destitué de ses droits pour avoir participé au Pèlerinage de Grâce -une insurrection qui doit son origine à la spoliation des monastères par Henri VIII-, son successeur, Thomas Percy devait se voir restituer le titre de ses ancêtres par Marie Tudor. Mais, fervent catholique, il déclencha, en 1569, une révolte en faveur de Marie Stuart… ce qui lui valu le billot et la béatification en 1895. Son frère, Henry Percy, huitième comte de Northumberland ne sera pas en reste : enfermé à la Tour de Londres, il y mourra en 1585.
La famille Percy, qui avait été de tous les combats mais également de toutes les révoltes, s’éteindra par les mâles en 1610.

Jacques Cœur, l’argentier du roi

Fils d’un marchand de Bourges, Jacques Cœur (1395-1456) fait fortune dans des secteurs aussi variés que la banque, le négoce, le change, l’extraction minière ou le transport sur terre et sur mer. Parallèlement, il mène avec beaucoup de succès une carrière publique.
Maître des monnaies puis argentier du roi, commissaire au Languedoc et enfin conseiller de Charles VII, il est cependant arrêté, en 1451, sur ordre du souverain et emprisonné. Accusé de malversations, d’exactions et d’avoir empoisonné la maîtresse du roi, Agnès Sorel, il a surtout eu le tort d’étaler sa richesse..

Rapidement innocenté du crime d’empoisonnement, Jacques Cœur reste cependant accusé de celui de lèse-majesté. Après un procès de deux ans, il reconnaît, sous la torture, tous les chefs d’accusation. Il échappe à la peine de mort, mais, sommé de payer quatre cent mille écus qu’il ne possède pas, il est laissé en prison.
Après plus de trois ans de réclusion, Jacques Cœur s’évade et gagne Rome puis l’île de Chio tenue par les Turcs où il meurt le 25 novembre 1456

Othon Ier le Grand : le rêve européen

Blason du Saint Empire romain germanique (l'aigle bicéphale n'apparaît que'au XIVe siècle).
Blason du Saint Empire romain germanique (l’aigle bicéphale n’apparaît que’au XIVe siècle).

Le rêve européen ne date certes pas du XXe siècle. Son histoire non plus, comme l’a fort justement rappelé le président Giscard d’Estaing dans sa présentation d’une constitution européenne. Mais c’est rêve qui apparaît comme essentiellement germanique.
Héritier de Charlemagne et de ses ambitions mais également bras armé de l’Occident chrétien -ou se présentant comme tel-, Othon Ier le Grand puis à sa suite Frédéric Barberousse, Frédéric II de Hohenstaufen : tous ont tenté, avec plus ou moins de succès, de reconstituer l’idéal du souverain européen en recréant, sous leur sceptre, une unité perdue depuis la mort du grand empereur ; tous ont été, et peut-être Othon Ier plus que les autres, les " fils spirituels " de l’Empereur.
Difficile de comprendre l’émergence de la dynastie ottonienne et du Saint Empire romain germanique sans remonter à l’effondrement du précédent empire -l’empire carolingien-, sans reprendre la succession de Charlemagne. D’ailleurs, de Charlemagne à Othon Ier, n’y a-t-il vraiment eu aucune volonté de rétablir cette puissance, cet empire ?
Le très convoité royaume de Lotharingie
En 843, le traité de Verdun annonçait la fin officielle de l’empire carolingien et, pour nombre d’historiens, la naissance de deux peuples, de deux pays : la France et l’Allemagne. Une « date de naissance » qui demeure cependant sujette à caution : c’est oublier en effet que l’empire a été partagé en trois États, Lothaire, frère aîné de Louis le Germanique et de Charles le Chauve, acquerrant la fameuse Lotharingie, objet de toutes les convoitises. Cet État-tampon qui s’étend au nord des Alpes (Bourgogne, Provence, Trêves) et au sud (royaume d’Italie) comprend notamment des villes symboles telles qu’Aix-la-Chapelle et Rome. Un royaume de Lotharingie qui va également de pair avec la couronne impériale, qui ne devait pas sortir de la branche aînée. Lothaire Ier, Lothaire II puis Louis II, son fils, la porteront -avec plus ou moins de bonheur- mais déjà Louis II n’avait guère plus que le titre d’empereur. Louis le Germanique et Charles le Chauve avaient littéralement démembré et s’était partagé la partie lotharingienne située au nord des Alpes (870), ne laissant à Lothaire II puis à son fils que le royaume italien.

Charles II le Chauve, roi de France et empereur d'Occident (823-877).
Charles II le Chauve, roi de France et empereur d’Occident (823-877).

Un rêve et une unité brisés
La mort de Louis II devait entraîner un regain de convoitise de la part de Charles de Chauve qui, après avoir écarté l’héritier italien, Carloman, s’emparait tout bonnement du royaume… et de la couronne impériale. On peut d’ailleurs considérer que Charles le Chauve est le premier à être véritablement animé par le désir de reconstituer l’empire ancestral. Ne se fera-t-il pas sacrer à Rome le jour de Noël 875, date symbole entre toutes et que reprendront nombre de souverains en quête de légitimité ? Sans nul doute, Charles le Chauve peut être considérer, à ce titre, comme le véritable héritier de Charlemagne.
Sa tentative de restauration d’un empire franc -terme qui paraît être le plus exact lorsque l’on évoque l’empire de Charlemagne- allait échouer cependant : en 877, soit deux ans à peine après son couronnement, Charles le Chauve mourait, laissant son empire aux mains du faible Louis II le Bègue -qui mourra à son tour en 879- et aux trois fils de celui-ci, Louis III, Carloman et Charles III le Simple.
En fait, dès 880, l’unité du royaume de Charles le Chauve est rompue et ses héritiers se voient même contraint de céder à leurs cousins de Germanie les acquisitions lotharingiennes du petit-fils de Charlemagne. Plus même, en 881, Charles III le Gros, dernier fils de Louis le Germanique, se fait couronner empereur à Rome. Ce n’est rien d’autre qu’un titre mais le rêve impérial semble avoir définitivement quitté les régions occidentales pour ne plus réapparaître que dans les rêves des souverains germaniques…
Arnulf, empereur sans couronne ?
Pourtant, on ne saurait parler de spécificité germanique. Car si Charles III le Gros s’est fait sacré empereur et a intégré à son royaume toute la Francie occidentale (comprenez le royaume franc) durant la minorité de Charles III le Simple, c’est avant tout à la demande des grands du royaume de son parent, effrayés par une minorité. Il n’y a là aucune volonté propre de Charles le Gros de reconstituer un empire carolingien. D’ailleurs, il sera déposé en 887 par ceux-là même qui l’avaient appelé…
À l’opposé, on constate qu’Arnulf, petit-fils de Louis le Germanique né d’une union « à la mode germanique ou franque » -c’est-à-dire non bénie par l’Église-, s’il ne sera sanctionné par la dignité impériale qu’en 896, possédera une réelle autorité en Francie occidentale et orientale. Il recevra ainsi les hommages de Rodolphe de Bourgogne, la soumission d’Eudes de France ou encore celle du souverain lotharingien. Il ira même jusqu’à imposer son fils, également né d’une union « more germanico », comme roi de Lotharingie : c’était, avant même d’en recevoir la couronne, faire acte d’empereur…
La mort prématurée d’Arnulf allait plonger la Francie occidentale et orientale dans plusieurs décennies de lutte de pouvoir. La dynastie carolingienne n’a désormais plus que quelques années à vivre : elle disparaîtra en Germanie en l’an 911, à la mort de Louis IV l’Enfant, et ne perdurera en France que jusqu’en 987, avec celle de Louis V. Et la France comme la Germanie de voir l’émergence de nouvelles dynasties…
Conrad Ier, « primus inter pares »
Si en France la dynastie capétienne va directement succéder aux Carolingiens, la Germanie va d’abord connaître le règne de Conrad Ier, duc de Franconie, régent du royaume durant la minorité de Louis l’Enfant et qui fut élu à sa succession par les grands du royaume.
Roi choisi, roi élu, Conrad aurait du avoir toute latitude pour gouverner. Ce fut loin d’être le cas, les grands ne cessant de lui rappeler ce qu’il leur devait -ce qui se rapproche étrangement du « qui t’a fait roi ? » adressé régulièrement à Hugues Capet. Pour eux, il restera un « primus inter pares », c’est-à-dire le premier d’entre eux… mais bien l’un d’entre eux. On s’en doute, outre l’éternel problème lotharingien, le règne de Conrad Ier sera marqué par une perpétuelle révolte des grands de Germanie. Les plus actifs ne sont autres qu’Arnulf de Bavière, vainqueur des Hongrois, ce qui lui conférait un prestige immense, les seigneurs de Souabe et, surtout, le duc de Saxe… qui lui succèdera à la tête du royaume en 919. Et ce que Conrad n’avait su faire -à savoir établir une nouvelle dynastie-, Henri de Saxe en fera son œuvre maîtresse.
Henri Ier l’Oiseleur
L’arrivée au pouvoir du Saxon se fera exactement de la même façon que celle de Conrad Ier : à la mort sans descendance de ce dernier, le 23 décembre 923, les grands de Francie orientale se réunirent et élirent le duc de Saxe. Et pour la première fois, remarque l’historien allemand Carlrichard Brühl, la couronne échappait aux Francs. Appartenant, par sa naissance, à la plus haute noblesse saxonne et marié, en secondes noces, à une descendante du célèbre Wittikind, que combattit Charlemagne, Henri de Saxe constituait un choix qui provoquait une véritable rupture. Une rupture qui, d’ailleurs, ne fut sans doute pas du goût de tout le monde puisque les chroniques alémaniques ou bavaroises parleront, des années encore, du « Saxon Henri fait roi ». On l’imagine, Henri Ier l’Oiseleur s’imposera dans ses États avec quelques difficultés…
Parallèlement à ces préoccupations de « politique intérieure », Henri Ier devra également faire face à l’opposition de Charles III le Simple. Une opposition toute en parole et non en acte, il est vrai… L’élection du Saxon illustrait clairement la désaffection des grands pour une dynastie dont il était le dernier représentant et sans doute craignait-il plus que tout l’exemple qui avait été donné. La paix, nécessaire pour les deux souverains, sera rapidement signée, ce qui n’empêchera pas Charles III le Simple de voir ses craintes se réaliser avec la venue sur le trône franc de Robert le Fort puis de Rodolphe de Bourgogne.
On sait que la dynastie carolingienne perdurera encore dans le royaume franc, mais ces quelques années de règne ne seront qu’un sursis.
Une politique fondée sur l’amiticia
Pour Henri Ier l’Oiseleur, par contre, les choses iront en s’améliorant et l’établissement de sa suzerainté sur la Lotharingie n’en est que l’illustration la plus frappante.
La politique d’Henri Ier pourrait presque se résumer en un seul mot : amiticia. Des amitiés et des soutiens qu’il obtint grâce à une politique d’alliances et d’unions hypogamiques -avec ses vassaux, les grands du royaume- qui lui permirent d’asseoir son autorité dans le royaume germanique. C’est ainsi notamment que s’explique le mariage de Gerberge, fille d’Henri Ier, avec Giselbert de Lotharingie (928) qui, après voir reconnu la suzerainté de Charles III le Simple, reconnaîtra celle du souverain germanique.
Comme d’ailleurs les Capétiens après lui, le Saxon allait également assurer la continuité dynastique en faisant couronner son fils aîné dès 930 :
Otto rex benedictus fuit in Maguncia (Othon fut couronné roi à Mayence), lit-on dans les Annales de Lausanne.

Charlemagne (747-814).
Charlemagne (747-814).

« Une ligne de conduite qui rappelle Charlemagne »
Lorsque l’Oiseleur meurt en 936, Othon est donc associé au trône depuis déjà six ans, ce qui ne l’empêche nullement de confirmer ce premier sacre par un second, à Aix-la-Chapelle, aux lendemains de la mort de son père -là encore, les Capétiens suivront l’exmple de la dynastie ottonienne.
Comme son père, Othon Ier eut à lutter dès son avènement contre les grands, les duces ; et le premier d’entre eux -du moins jusqu’en 948, date à laquelle il obtiendra un vaste apanage- ne sera autre que son frère, Henri, qui, comme nombre de cadets royaux dans l’histoire ne verra d’intérêt que dans la révolte. Mais que ce soit dans la lutte contre son frère ou lors d’épisodiques révoltes des duces, la réaction d’Othon Ier se révélera totalement différente de celle d’Henri Ier. En effet, si ce dernier, on l’a dit, favorisa les amiticia, Othon « met beaucoup plus fortement l’accent sur la supériorité hiérarchique du pouvoir royal, adopte une ligne de conduite qui rappelle Charlemagne plutôt que son propre père ». Cette analyse de Brülh est pour le moins révélatrice et ne fera que se confirmer tout au long du règne d’Othon Ier.

Louis IV d'Outremer (v.921-954).
Louis IV d’Outremer (v.921-954).

La politique européenne d’Othon Ier
Et alors que son père paraît ne s’être préoccupé que de « son » royaume et finalement d’asseoir une légitimité à peine naissante, Othon  Ier semble, très rapidement et malgré les oppositions intérieures, vouloir mener une politique plus internationale, plus européenne… et finalement une politique impériale.
Cette « ambition » apparaît très clairement lors des interventions d’Othon Ier dans les « affaires » franques.
En 937, Othon Ier, dérogeant à la politique d’alliances exclusivement hypogamiques menée par son père, donne sa sœur Hedwige en mariage à Hugues le Grand, duc de France. Cette alliance, qui semblait devoir affermir considérablement le pouvoir déjà non négligeable du Capétien, sera cependant contrebalancée par une autre union : celle de Gerberge, autre sœur d’Othon, avec le Carolingien Louis IV d’Outremer. Une alliance qui ne sera pas du fait d’Othon Ier mais dont il saura largement profiter.
On a vu qu’Henri Ier l’Oiseleur avait donné sa fille Gerberge en mariage à Giselbert de Lotharingie, plaçant ainsi le duc et le duché dans la mouvance saxonne. La mort accidentelle de Giselbert (939), alors en pleine révolte contre Othon Ier, remettait Gerberge « sur le marché » des alliances et Othon la destinait semble-t-il au duc de Bavière. Faisant fi des intérêts de son frère, Gerberge va tout bonnement agir plus vite que lui en épousant, cette même année 939, Louis IV d’Outremer.
Mit devant le fait accompli, Othon Ier saura admirablement tirer profit, on l’a dit, de cette double alliance : pouvant difficilement être accusé de partialité, il se posera en arbitre des affaires franques. Et ses interventions ne se limiteront pas, loin de là, à un simple jeu diplomatique : vers 940, à l’appel de Louis IV d’Outremer, il conduira une attaque contre l’alliance des Capétiens et des Normands.
À cette occasion d’ailleurs, Hugues le Grand finira par rendre hommage à Othon à Attignies : c’était lui reconnaître, de manière tout à fait explicite, une certaine autorité sur le royaume franc. Une autorité qu’Othon Ier n’aura guère de mal à maintenir après la mort de Louis IV d’Outremer : sous prétexte d’assurer la protection de son neveu, il chargera son frère Brunon, archevêque de Cologne, d’agir dans le jeu politique franc.
Profiter des minorités
Solidarité familiale ? Soutien d’un « chef de famille » envers son jeune parent ? Sans doute, mais pas seulement. En effet, s’il serait audacieux de monter un roi de Germanie ompnipotent en France, son influence, celle de sa politique sont à prendre en compte. En réalité, peu importe qui, des Capétiens ou des Carolingiens, gouverne le royaume franc : Othon joue de son influence et c’est ce qui compte…
La chronique de Flodoard est, à ce titre, révélatrice. En effet, le chroniqueur note qu’en 954, année de la mort de Louis IV, Lothaire fut sacré sur le consentement d’Hugues le Grand -qui pour la peine se fera offrir l’Aquitaine et la Bourgogne- et sur celui de l’archevêque Brunon, autant dire d’Othon. Et si durant les premières années du règne de Lothaire, c’est bien Hugues le Grand qui détient la réalité du pouvoir, sans doute est-ce avec l’aval de son beau-frère.
La double minorité, carolingienne et capétienne, qui s’instaurera en France en 951 avec la mort d’Hugues le Grand ne devait d’ailleurs pas bouleverser le royaume outre mesure : Brunon se contentera d’assurer une double protection de ses neveux.
Mais si Othon Ier avait une réelle volonté impériale, pourquoi ne pas avoir profité de cette double minorité pour s’emparer tout bonnement de la couronne franque ? La question est pertinente mais l’explication est tout aussi simple : Othon n’avait nul besoin de ceindre la couronne franque, de s’emparer d’un royaume qui, depuis un siècle, était gouverné séparément de la Germanie ; une telle tentative aurait unie les grands du royaume franc dans leur révolte, alors qu’Othon jouait de leurs divisions, qui demeuraient sa meilleur garantie politique… Il était tout simplement trop tard et, après tout, Othon avait sans doute bien compris que seule comptait l’influence.
On a vu l’importance du rôle d’Othon Ier dans la politique du royaume franc : il ne sera pas moins négligeable en royaume de Bourgogne -qui s’étend alors de la Franche-Comté, ou Comté, à la Provence.
À la mort en 937 de Rodolphe II de Bourgogne, Othon Ier va une fois encore se poser en protecteur du jeune Conrad, qui vivra à la cour ottonienne jusqu’en 942. La majorité de Conrad ne changera pas grand chose au gouvernement effectif du royaume bourguignon qui sera en fait assurer par le roi de Germanie. C’est d’ailleurs à lui qu’on attribue la double alliance matrimoniale qui, en 965, unira Conrad et Lothaire (l’un épousant la sœur de l’autre et inversement).
Dans l’affaire de Bourgogne et de France, Othon ne faisait que répéter la politique qu’il avait mené, avec un succès encore plus grand, en Lotharingie. On se souvient que la mort de Giselbert avait laissait l’immense duché au fils de Gerberge et du duc révolté. À la demande de sa sœur, qui n’avait guère d’autre choix d’ailleurs, Othon s’était donc institué protecteur du jeune Henri pour qui il gouvernera le duché… jusqu’à la mort prématurée du jeune homme (944) et à l’intégration pure et simple de la Lotharingie au royaume germanique.
Un concept impérial omniprésent
On le voit, durant ses vingt premières années de gouvernement, le concept impérial, s’il n’est pas flagrant, est néanmoins omniprésent, en filigramme… Il sera plus évident après 955, date qui marque la victoire sans précédent du roi de Germanie sur les Hongrois -à Lechfeld- et, surtout, qui annonce l’union des « peuples » germaniques sous un même sceptre, comme un même peuple. Le royaume ottonien, enfin uni, allait voir se réveiller le vieux rêve impérial…
Devenu omniprésent dans la politique franque grâce aux « conseils » de son frère Brunon ; ayant rattaché la Bourgogne à la sphère d’influence saxonne et carrément annéxé la Lotharingie, Othon Ier devait finir par tourner ses regards vers le royaume d’Italie.

Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d'Ivrée.
Othon Ier recevant la soumission de Bérenger d’Ivrée.

Les « affaires » italiennes
La dynastie carolingienne avait perdurée, tant bien que mal, sur le trône italien, mais ces rois « lombards », tous descendants de Lothaire Ier par les femmes, ne cessaient de se disputer un pouvoir devenu bien fragile. Le dernier épisode de cette lutte fratricide mettait en scène Hugues de Provence, roi d’Italie de 926 à 946, et Bérenger d’Ivrée, petit-fils d’un autre roi d’Italie, issu d’une autre branche. Las des conflits, pensant sans doute avoir assurer le pouvoir à sa dynastie -effectivement son gouvernement sera le seul vraiment fort et stable de ce siècle italien-, Hugues de Provence finit par se retirer sur ses terres de Provence, laissant la couronne lombarde à son fils Lothaire. Bérenger d’Ivrée, pour sa part, détenait le pouvoir effectif. Fatigué sans doute d’être cantonné à jouer les « seconds couteaux », Bérenger fit assassiner Lothaire en 950 et s’empara de sa couronne, qu’il ceignit sous le nom de Bérenger II.
Jusque-là, Othon Ier s’était bien gardé d’intervenir dans les très complexes affaires italiennes. Pourtant, en 950, il écouta favorablement les appels à l’aide de la veuve de Lothaire, Adélaïde, une autre sœur de Conrad de Bourgogne. Attendait-il la mise en place d’un pouvoir moins stable que celui d’Hugues de Provence ? Craignait-il, s’il n’intervenait pas à la demande de la sœur d’un de ses protégés, de remettre en question tout le processus de soumissions et d’alliances obtenu au fil des ans ? Sans doute son intérêt soudain pour le royaume italien peut avoir plusieurs explications.
En 951, donc, Othon Ier pénétrait en Italie du nord… « qui se livra sans coup férir ». Par la même occasion, il délivra Adélaïde et s’empressa d’épouser cette veuve de vingt ans. Dès ce jour, Othon Ier prit très officiellement le titre -que l’on retrouve chez Charlemagne- de « roi des Francs et des Lombards ». Et si Othon n’était pas encore réellement « roi des Lombards », il devait recevoir, après une année de tractations, l’hommage vassalique de Bérenger II et de son fils Adalbert -couronné en même temps que son père en 950- : le royaume d’Italie entrait de plein pied dans la sphère d’influence, si ce n’est de soumission, du roi de Germanie. Il ne restait plus qu’à obtenir une couronne impériale…
Empire franc, empire romain
Le 29 mai 801, un diplôme de Charlemagne portait pour la première fois la longue et pompeuse désignation de « sérénissime, auguste, couronné par Dieu, grand, pacifique, empereur gouvernant l’empire romain et, par la miséricorde de Dieu, roi des Francs et des Lombards ». Une formule qui, sous sa forme contractée, donne le titre très simplifié de :
Empereur et auguste et roi des Francs et des Lombards.
Louis le Pieux puis son fils aîné Lothaire Ier reprendront bien ce titre d’empereur, on l’a vu, sans pour autant placé, dans leur désignation, la moindre référence à Rome. Était-ce parce qu’aucun d’entre eux ne résida pour ainsi dire jamais à Rome ? Ou est-ce parce qu’ils ne se voyaient pas réellement comme successeurs des empereurs romains ? À l’inverse, Louis II, fils de Lothaire, et ses descendants reprendront la désignation d’empereur auguste, qui les liaient aux souverains antiques, sans pour autant que cet empire ait la moindre réalité… En fait, entre Charlemagne et Othon Ier, pas un souverain n’obtiendra le titre conjointement au pouvoir réel.
Il faudra pourtant pas loin de dix ans après l’acte d’allégeance de Bérenger II et d’Adalbert pour qu’Othon Ier devienne « officiellement » -soit par onction- empereur. Et c’est l’inconduite du roi d’Italie qui va l’y pousser…
Déjà objets de nombreuses critiques et plaintes de la part des milieux ecclésiastiques, Bérenger II et son fils, vont ouvertement se révolter contre le pouvoir ottonien, en 956-957. L’intervention armée d’un fils d’Othon ne suffira pas et, en 960, le pape Jean XII appelait le roi de Germanie à son secours. L’année suivante et après avoir assurer sa succession en faisant couronner son fils Othon, le roi de Germanie pénétrait en Lombardie, s’emparait de Pavie et entrait triomphalement à Rome. Le 2 février 963, il était couronné par le pape « empereur auguste des Francs et des Lombards ».
Francs et Lombards, deux noms que l’on trouvait déjà chez Charlemagne, on l’a dit, et qui illustrent admirablement le gouvernement dychotomique de ces deux souverains. Car, pas plus que Charlemagne, Othon Ier ne gouvernera la Francie -en fait ses possessions du nord des Alpes- et le royaume d’Italie de la même façon, guidé par la même politique. On remarque même que, lors de ses séjours en terre italienne, il n’émettait pratiquement aucune ordonnance, aucun diplome concernant la Germanie ou la Lotharingie et inversement. Comme si ces royaumes étaient totalement distincts l’uns de l’autre ; comme si Othon ceignait tour à tour, mais jamais en même temps, la couronne de l’un ou l’autre royaume.
Dans la plus pure tradition carolingienne, conclut Brülh, Othon Ier s’est fait attribuer une dignité impériale mi-franque mi-romaine.
Une dignité à double visage que l’on retrouve clairement dans la désignation du Saint Empire romain germanique et qui modifiera, pour des siècles, la politique germanique.

L’Espagne wisigothe, une histoire oubliée

Une couronne et une croix des souverains wisigoths, exemples de l'orfèvrerie de l'époque. Comme dans la coutume byzantine, elles étaient suspendues au-dessus des autels.
Une couronne et une croix des souverains wisigoths, exemples de l’orfèvrerie de l’époque. Comme dans la coutume byzantine, elles étaient suspendues au-dessus des autels.

Brunehaut, nous dit Grégoire de Tours, était aussi belle que cultivée. Recceswinthe a promulgué un code, le Forum Judicum, qui devait permettre l’union des Espagnols indigènes avec les Barbares mais aussi fixer le montant des fortunes nobiliaires et établir des impôts par « tranches ». Léovigild et son fils, Récarède Ier, vont achever d’unifier le Royaume wisigoth et faire de Tolède la capitale d’un Etat où se mélange subtilement les différentes religions et les cultures. Les Grecs, les juifs forment d’importantes communautés. Les intellectuels, chassés d’Afrique du Nord, trouveront refuge en péninsule hispanique. Le commerce, l’architecture, l’orfèvrerie explosent sous la domination wisigothe et font école. La médecine, le droit, la théologie se développent et les écoles s’engagent à transmettre les nouveaux savoir autant que les « bases » classiques. Les conciles se multiplient sous les règnes de ces rois et les établissements accueillant malades ou même lépreux sont soutenus. Des cités sont construites, les forteresses améliorées, au point d’ailleurs que Charlemagne et les Maures après lui s’y casseront les dents…
Pourtant, s’il est une page de l’histoire espagnole qui paraît occultée des manuels d’histoire, c’est bien celle-ci. Comme ci, entre la domination romaine de la péninsule et celle des Arabes, l’histoire du royaume wisigoth n’était qu’une parenthèse de faible importance. Et ce que l’on attribue volontiers à la civilisation hispano-mauresque ne devrait rien devoir aux souverains wisigoths. La tolérance, tant de fois mise en avant sous le règne des Maures, était pourtant déjà de mise. Les communautés juives d’Espagne, parmi les plus nombreuses en Europe (il y en avait 24 contre 16 en Gaule), n’eurent à subir que bien peu de contrainte. Certes, on compte bien quelques baptêmes forcés, mais les souverains wisigoths vont tenter, par tous les moyens, de préserver ces communautés. Recceswinthe n’avait-il pas, par charité chrétienne et par esprit de tolérance, permit aux juifs de ne pas consommer de viande de porc ? Et si la loi interdisait aux juifs d’avoir une nourrice chrétienne, il apparaît, au Moyen Âge, que cette communauté s’interdisait de le faire, de peur qu’une nourrice chrétienne, ayant communié, ne « contamine » l’enfant de sa foi. Une tolérance que l’on rencontre sous le règne d’Alaric II, qui convoque un concile entre catholiques et ariens.
En réalité, tout prédestinait le royaume wisigoth à perdurer. Tout, sauf la conception même de sa royauté. Comme les peuples germaniques en avaient jadis l’usage, les souverains wisigoths étaient, pour la plupart, des souverains élus. Et la conversion au christianisme –ils étaient à l’origine ariens- de Recarède Ier, le soutien des évêques n’y feront rien. La monarchie wisigothe n’était pas une monarchie de droit divin, d’où une tendance très nette des nobles wisigoths ou de la noblesse sénatoriale issue de la romanisation à pencher vers la dissidence et la révolte. C’est bien ce qui perdra ce royaume qui avait pourtant tout pour lui. Les Arabes, sans doute, en furent les premiers surpris. Lorsque, en 711, Tarik ibn Ziyad, franchit avec ses hommes le détroit de Gibraltar, c’est à l’appel d’un Julien, un noble espagnol. Et si la campagne militaire des Maures fut si dévastatrice, si rapide, c’est certainement à cause des velléités de quelques nobles, wisigoths ou espagnols, désireux de renverser le souverain de l’époque. Car étonnement, l’unité réalisée avec succès dans le royaume avait été un complet échec au sein même de la classe nobiliaire et, de fait, possiblement royale. Une erreur qui causa la chute du royaume wisigoth. Une chute toute relative cependant car jamais les Maures ne parviendront durablement à conquérir l’Espagne qui, à partir de quelques provinces, entamera la Reconquista, à peine onze ans après le débarquement de Tarik. Et, cela, c’est bien aux Wisigoths que l’Espagne le doit…

Robert d’Artois, le « baron écarlate »

Sceau de Robert Ier d'Artois, fils de saint Louis.
Sceau de Robert Ier d’Artois, fils de saint Louis.

S’il est un  personnage que les amateurs des Rois maudits aiment, c’est évidemment Robert d’Artois, le fameux « baron écarlate » de la saga médiévale. Un personnage qui apparaît comme un indispensable de l’histoire de France… ce qu’il ne fut pourtant pas. En effet, ce n’est pas lui qui, agissant par vengeance envers sa tante Mahaut, incita Isabelle de France à dénoncer la conduite de ses belles-sœurs -ce qu’ elle ne fit d’ailleurs pas ; pas plus que Robert ne tenta d’empoisonner ou d’ensorceler qui que ce soit. Robert d’Artois, bien que dépourvu de terres conséquentes, était un grand seigneur, qui marqua son époque par les procès qu’il perdit et qui ne connut la fortune et le pouvoir que sous Philippe VI de Valois…
Le tout premier comte d’Artois, Robert Ier, était le frère de Saint Louis, celui qui s’était tant « distingué » par sa folle témérité à Mansourah. Il avait eu un fils, Robert II qui lui-même avait engendré un fils, Philippe, et une fille Mahaut. Cette dernière avait été donnée en mariage à Othon IV de Bourgogne, seigneur de la Comté -soit la Franche-Comté- et Philippe avait épousé Blanche de Bretagne de qui il avait eu un héritier mâle, notre fameux Robert.
En fait, la fameuse affaire d’Artois va être déclenchée par la mort prématurée de Philippe d’Artois qui, en 1298, tombe à la bataille de Furnes. Lorsque, quatre ans plus tard, à Courtrai, Robert II périt à son tour, l’Artois tombe dans les mains de Mahaut. Pourquoi ? Comment expliquer que Robert, le fils de Philippe, ait ainsi été spolié, comme il aimera tant à le dire ? En fait, il n’y aura pas vraiment spoliation : Mahaut profitera simplement de la jeunesse de son neveu -alors âgé de 15 ans-, d’une vieille coutume d’Artois et du jeu politique de Philippe le Bel.
Coutume et intérêt politique
En effet, la coutume successorale d’Artois voulait que la prééminence des mâles ne joue que sur le premier degré. Ainsi, le comte Robert II ayant un fils et une fille, son fils héritait naturellement. En cas de mort de ce dernier cependant, le comté revenait à l’enfant survivant, fille ou garçon, et non à un petit-enfant. Cette coutume n’avait rien d’extraordinaire et on trouve de nombreux exemples d’héritage féminin, notamment en Champagne, où existait même la « noblesse du ventre », et en Guyenne.
Lorsqu’en 1302, après la mort du vieux comte Robert II, se posa la question de la succession d’Artois, les intérêts de Philippe le Bel coïncidaient peu, pour ne pas dire pas du tout, avec ceux de son neveu. Le roi de France voulait s’étendre sur les marches de l’Est : pour ce faire, il lui fallait l’appui, pour ne pas dire l’alliance, d’Othon IV de Bourgogne, possesseur de la Comté, qui était terre d’Empire. Et comment favoriser cette alliance autrement qu’en soutenant la cause de l’épouse même d’Othon, Mahaut d’Artois ? Mahaut hérita donc, acquerrant ainsi le rang de pair du royaume, et Philippe le Bel obtint pour son fils cadet, Philippe de Poitiers, la main de la fille unique et de l’héritière d’Othon et de Mahaut, Jeanne. Sans combattre, Philippe avait récupéré la Comté ; sans soutien, Robert avait perdu titres et terres… d’où la haine visérale de Robert à l’encontre de Mahaut à qui pourtant on ne peut que reprocher d’avoir su profiter d’une vieille coutume.
Les procès de Robert

Robert d'Artois, le
Robert d’Artois, le "baron écarlate", plaidant sa cause devant le lit de justice.

Voilà donc pourquoi Robert avait été évincé ; voilà maintenant pourquoi il perdit son ultime procès.
Déjà, en 1308, Robert et sa mère avaient tenté un recours auprès du roi, recours qui, on s’en doute, s’était soldé par la confirmation de la coutume d’Artois et de l’héritage de Mahaut. L’avènement de Philippe V et surtout l’apparition de la fameuse loi salique, qui exclut les femme de la succession de France, font renaître les espoirs de Robert. Mais c’était oublier que la loi salique ne vaut que pour le royaume de France et que Philippe V est le gendre, donc l’héritier par sa femme, des terres de Mahaut et d’Othon IV… En 1316, Robert entame un nouveau procès. Ce sera un nouvel échec. Enfin, quand Robert voit l’avènement de son beau-frère Philippe VI, il croit que l’affaire est, cette fois-ci, « dans la poche ».
Pour ce dernier recours, en effet, Robert, qui avait semble-t-il retenu la magistrale leçon donnée par Philippe V lors de sa prise de pouvoir, décida de fonder tous ses espoirs sur les écrits, qui semblaient tout à coup plus forts que les coutumes. Selon lui, il existait un contrat dans lequel le comte Robert II précisait « que les enfants de Philippe le représenteraient s’il mourait avant le comte son père » (Favier) ; contrat qui aurait été détruit par Mahaut. Certes, cela n’avait rien d’étonnant de la part de la comtesse toute-puissante que nous présente les Rois maudits, mais comment aurait-elle pu détruire, en toute impunité, ces fameuses « convenances » faites et lues publiquement lors du mariage de Philippe d’Artois et de Blanche de Bretagne en 1281 ? Comment Mahaut aurait-elle détruit un document conservé en double au Trésor des chartes ? Comment aurait-elle fait soudainement perdre la mémoire à tous ? Nul ne le sait et Robert s’embarrassait peu de ces questions oiseuses. Pour faire bonne mesure, il fit même fabriquer des faux ce qui, lors de son procès, fut découvert. Un tel acte de la part d’un pair du royaume était inacceptable et Robert prit l’option de la fuite… vers l’Angleterre.
Une fuite qui sera perçue comme une impardonnable trahison par les historiens du XIXe siècle, fort attachés à l’idéal patriotique, mais qui n’enlève rien à la fascination que le roman de Druon su créer en engendrant le personnage du « baron écarlate ».

Mathilde, la dame à la tapisserie

Extrait de la Tapisserie de la reine Mathilde, dite Tapisserie de Bayeux.
Extrait de la Tapisserie de la reine Mathilde, dite Tapisserie de Bayeux.

On raconte que la demoiselle répondit d’abord qu’elle aimerait mieux être nonne voilée que d’épouser un bâtard. Le duc suspendit quelque temps sa demande, mais, lorsqu’il la renouvela, il était venu lui-même en Flandre et se rendit fièrement à Lille, où le comte, sa femme et sa fille se trouvaient alors. Il entra dans la salle et, passant outre, comme pour traiter de quelque affaire, il poussa jusqu’à la chambre de la comtesse, où il trouva tout droit la demoiselle, fille du comte Baudouin. Il la prit par ses tresses, la traîna parmi la chambre, la foula aux pieds et la battit bien. Puis il sortit de la chambre, sauta, sur son cheval, qu’on lui tenait devant la salle, piqua des éperons et s’en alla son chemin. De ce fait fut le comte Baudouin très courroucé, et quand les choses eurent un temps ainsi demeuré, le duc Guillaume envoya derechef au comte Baudouin pour reparler du mariage. Le roi en parla à sa fille et elle lui répondit que bien lui plaisait et en furent faites les noces à bien grande joie. Et après les choses susdites, le comte Baudouin demanda à sa fille, tout en riant, pourquoi elle avait si légèrement accepté le mariage qu’elle avait autrefois refusé si cruellement. Et elle répondit qu’elle ne connaissait point alors le duc si bien qu’elle faisait maintenant, « car, dit-elle, s’il n’eût été de grand cœur et de haute entreprise, il n’eût été si hardi qu’il m’osât venir battre en la chambre de mon père ».
Et c’est ainsi, raconte la chronique d’Orderic Vital, que Mathilde, fille de Baudouin V de Flandre, nièce du roi de France et issue d’une des plus anciennes et des plus illustres familles du royaume et de l’Empire, accepta d’épouser, en 1052, le «  bâtard de Normandie », Guillaume le Conquérant. Si le choix de Guillaume est logique et politique –il lui fallait asseoir son autorité naissante sur une dynastie pré-existante-, celui de Mathilde et, sans doute de son père, l’est moins. Mais peu importe : il s’avère que ce choix se révéla fort judicieux. En 1066, la bataille d’Hastings ouvre à Guillaume la route vers la couronne d’Angleterre. Mais ce n’est qu’un début car lorsqu’il se fait couronné à Westminster cette même année, Guillaume ne règne –et encore le mot est fort- que sur la Tamise et la Northumbrie. Tout le reste du pays est à conquérir, ce qui prendra des années.
Pendant ce temps, Mathilde va gouverner d’une main de maître le duché normand. Et il fallait bien l’autorité de l’héritière d’une telle lignée pour tenir la dragée haute aux nobles normands ou au roi de France, qui aurait bien profité de l’occasion pour faire main basse sur quelques forteresses. On est bien loin alors de l’image d’une reine Mathilde, tout à son ouvrage de broderie… Une image parfaitement légendaire d’ailleurs puisque la Tapisserie de Bayeux, dite également Tapisserie de la reine Mathilde n’est pas le fruit du travail minutieux de la souveraine et de ses dames de compagnie mais qu’elle a sans doute été réalisée en Angleterre, quelques années après 1066.
Les séjours de Guillaume de Conquérant vont se faire rares en Normandie, accaparé qu’il était par la pacification de l’Angleterre. Il reviendra cependant à deux ou trois reprises et presque à chaque fois pour combattre un duc ou un comte menaçant ses états normands. Mathilde, quant à elle, demeurera en Normandie jusqu’à sa mort, en 1083.

Marguerite d’Anjou : celle qui enleva l’Anjou à l’Angleterre

Marguerite d'Anjou et Henri VI, d'après une enluminure d'époque.
Marguerite d’Anjou et Henri VI, d’après une enluminure d’époque.

Son père avait hérité de tous ce que l’Europe et l’Orient comptait de duchés, comtés ou royaume. Second fils de Louis II d’Anjou, il devient duc de Bar à la mort de son grand-oncle, duc de Lorraine grâce à son mariage, duc d’Anjou et de Provence après la mort de son frère aîné, Louis III, roi de Naples après celle de la reine Jeanne, ainsi que roi de Jérusalem et de Sicile. S’il perdra effectivement la Sicile, Naples et Jérusalem, se déferra de la Lorraine, le Roi René demeure un des personnages les plus célèbres de la fin du Moyen Âge. Une célébrité due plus à son mécénat et à son amour des arts qu’à sa gestion de cet héritage aussi fabuleux qu’hétéroclite.
Sa fille, Marguerite d’Anjou, est nettement moins célèbre. Du moins en France. Car l’Angleterre lui reprochera toujours d’avoir fait perdre, pour toujours, le Maine et l’Anjou.
C’est en 1445 que Marguerite épouse Henri VI, le malheureux prétendant à la couronne française. Femme de tête et de caractère, elle exerce de fait le pouvoir en lieu et place de son époux. Une ascendance qui attise les mécontentements, les haines mêmes. Un état d’esprit qui sera accentué lorsque sera révélée une clause de son mariage, jusque-là gardée secrète, à savoir le retour du Maine et de l’Anjou à la France. Les féodaux anglais allaient prendre cette clause pour excuser leur révolte contre le souverain et son entourage. La reine, notamment, se trouve accuser de tous les malheurs de l’Angleterre et de la fin -peu glorieuse- de la guerre de Cent Ans.
C’est alors que la maison d’York, descendante du quatrième fils d’Edouard III quant Henri VI était issu du troisième fils de ce dernier, fit valoir ses prétentions. Richard d’York tenta d’abord d’imposer sa tutelle à Henri VI, dont la faiblesse était reconnue. Il devint même protecteur du royaume en 1453-1454, mais se révolta bientôt. Un compromis, sensé ramener le calme dans le royaume, fut signé en 1455 après la défaite des troupes royales. Mais il déshéritait le fils d’Henri VI et de Marguerite… C’est alors que la reine décida de prendre les choses en main. Elle leva une armée et Richard d’York fut battu et tué à la bataille de Wakefield, en 1460. Son fils, Edouard, devait reprendre le flambeau et rallumer la guerre des Deux-Roses. Marguerite allait certes battre à nouveau les Yorkistes mais cela n’empêcha pas Edouard de marcher sur Londres et de s’y faire proclamer roi en mars 1461. Le roi fut arrêté et enfermé à la Tour de Londres et Marguerite ne trouva le salut que dans la fuite. Réfugiée en France, elle allait lever une seconde armée qui, aidée par la scission entre d’Edouard IV et le comte de Warwick, qui menait ses armées, devait permettre le rétablissement d’Henri VI sur le trône. Pour peu de temps cependant. Après une fuite d’une année, Edouard IV revint en Angleterre, battit Warwick à Barnet, qui perdit la vie dans la bataille, s’empara d’Henri VI, de Marguerite et de leur fils à Tewkesbury (1471). Henri VI devait mourir peu après et Marguerite resta enfermé à la Tour de Londres jusqu’à ce que Louis XI se soit enfin décidé à payer sa rançon (1475). C’est en France, où elle avait trouvé refuge, qu’elle devait mourir en 1482. L’Angleterre, à cette date, vivait sous le règne d’Edouard IV… qui devait mourir un an après. Ce n’est qu’en 1485, après l’assassinat des enfants d’Edouard, la mort de Richard de Gloucester, que le royaume retrouverait une certaine stabilité, grâce notamment à l’avènement d’Henri Tudor, Henri VII, qui, en épousant Elisabeth d’York, devait unir les deux maisons à la rose et mettre fin à la guerre des Deux-Roses.