Philippe le Hardi, le grand duc de Bourgogne

Philippe le Hardi et son père à Poitiers (gravure du XIXe siècle).
Philippe le Hardi et son père à Poitiers (gravure du XIXe siècle).

Philippe le Hardi a quatorze ans lorsqu’il entre dans l’histoire. C’est un matin de septembre 1356, le 19. Après une chevauchée fantastique, au cours de laquelle elle ravage le Périgord, le Limousin et le Berry, l’armée anglaise, avec à sa tête le Prince Noir, rencontre l’armée royale française dans les plaines de Maupertuis, à seulement huit kilomètres de Poitiers.
Tous les princes de la famille royale sont présents : le dauphin ainsi que Louis d’Anjou et Jean de Poitiers, plus tard Jean de Berry, sont dans le premier corps d’armée. Le duc d’Orléans commande le deuxième et le roi, accompagné de son plus jeune fils, Philippe, dirige le troisième.
Les deux premiers corps sont aisément enfoncés et le roi Jean doit bientôt subir tout le poids de la bataille. Il a fait éloigner ses trois fils aînés, pour éviter qu’ils ne tombent tous aux mains des Anglais. Seul Philippe est encore à ses côtés. Le roi est maintenant à pied, les coups pleuvent de toutes parts. Et voilà Philippe à ses côtés, parant pour lui les coups :
-Père, gardez-vous à gauche ! Père, gardez-vous à droite !
Après cette action, le roi sera quand même fait prisonnier mais Philippe, qui n’a ni soldat ni terre, a désormais un surnom : « le Hardi ».
Le célèbre épisode de la bataille de Poitiers permet à Philippe le Hardi d’entrer dans la légende. Mais ce gamin courageux, préféré de son père le roi, va rapidement démontrer qu’il est aussi intelligent et fin politique : il « voyait au loin », dit de lui Froissart.
En 1361, l’héritier de la maison de Bourgogne, Philippe de Rouvres, semble promis à un bel avenir. Élevé à la cour de France depuis le remariage de sa mère avec le roi Jean II, il est fiancé à Marguerite de Flandre, qui doit lui apporter en dot nombre de possessions destinées à agrandir celles déjà conséquentes du jeune duc, poursuivant ainsi la politique matrimoniale inaugurée par ses ancêtres capétiens. Mais le 21 novembre, après quelques jours de maladie, Philippe meurt de la peste. Une maison princière, vieille de plusieurs siècles, s’éteint avec lui. Et ses terres, à qui reviennent-elles ?
Dix jours avant de mourir, le jeune duc de Bourgogne avait établi un testament stipulant que seule l’origine des domaines et de ses « pays » est à prendre en compte. Ainsi, les comtés de Boulogne et d’Auvergne, qui lui venaient de sa mère, reviennent-ils au frère de sa mère, Jean de Boulogne. Le comté de Bourgogne, celui d’Artois et la Champagne vont à Marguerite de France, mère du comte de Flandre Louis de Mâle et donc grand-mère de la jeune fiancée de Philippe. Quant au duché lui-même, l’héritier ne pouvait être que Jean le Bon, fils de Jeanne de Bourgogne…
En fait, Charles le Mauvais, roi de Navarre, pouvait prétendre aux mêmes droits que Jean le Bon, mais l’affaire se joua sans lui. Se tenant informés heure par heure de l’évolution de la maladie de Philippe, Jean de Boulogne et Jean le Bon, de concert, vont « verrouiller » la succession, mettant Charles le Mauvais, comme les Bourguignons d’ailleurs, devant le fait accompli…
Philippe, gouverneur de Bourgogne
Le 28 décembre 1361, Dijon est en fête : la capitale du duché accueille son nouveau duc, Jean II le Bon, roi de France, venu recevoir l’hommage de ses « sujets ». Mais que Jean ne s’y trompe pas : le duché n’est pas le royaume. Les États de Bourgogne, qui se sont réunis quelques jours auparavant, ont signifié très clairement à leur suzerain qu’ils entendaient rester un duché, non une province quelconque du domaine royal. Jean acquiesce, mais n’en a cure… Il reste quelques jours en Bourgogne puis regagne Paris, laissant le comte de Tancarville gouverner en son nom le duché de Bourgogne.
En janvier 1363, Philippe le Hardi va enfin récupérer les fruits de son action à la bataille de Poitiers : son père lui donne l’apanage de la Touraine puis le gouvernement de la Bourgogne, à la place du comte de Tancarville qui vient d’être disgrâcié. Philippe plaît aux Bourguignons qui lui accordent rapidement les subsides refusés à son prédécesseur.
Un an plus tard, en 1364, Jean II le Bon, duc de Bourgogne et roi de France, meurt. Charles V, son successeur, promulgue alors, par lettres patentes, la donation du duché à Philippe. La Bourgogne ne sera pas intégrée au domaine royal et Philippe a enfin une terre. Une nouvelle dynastie vient de naître en Bourgogne, celle des grands ducs. Le 26 novembre 1364, il entre solennellement à Dijon sous les acclamations de ses nouveaux sujets…
Pour la main d’une héritière
Installé dans son tout nouveau duché, Philippe aspire maintenant à agrandir ses possessions. Il lorgne insolemment sur la Comté qui, avant le traité de Verdun, faisait partie intégrante du duché. Mais la Comté est maintenant la propriété de Marguerite de France, duchesse de Flandre. Charles V, qui soutient son jeune frère dans cette entreprise, met en marche les rouages de son appareil diplomatique.
Marguerite de France a une petite-fille, également nommée Marguerite, unique héritière des possessions de sa grand-mère et de son père, le duc de Flandre Louis de Mâle. Elle avait d’ailleurs été fiancée au malheureux Philippe de Rouvres. Charles V et Philippe vont donc œuvrer de concert pour obtenir l’alliance de Philippe et de Marguerite de Flandre.
Si Charles V met tout en œuvre pour aider son frère, c’est qu’il y va de l’intérêt du royaume tout entier. Après le décès du premier fiancé de sa fille, Louis de Mâle a accueilli avec un peu trop de sympathie les prétentions d’Edmond de Langley, un fils d’Édouard III. Depuis des années, la Flandre a besoin des laines anglaises pour produire son textile, alors quoi de plus logique que d’ajouter à cette alliance commerciale une alliance matrimoniale ?
Pour la France, la menace que représenterait la mainmise de l’Angleterre sur la Flandre serait lourde de conséquences : non seulement la perfide Albion aurait ainsi une nouvelle plage de débarquement aux frontières du royaume, mais Marguerite apporterait également en dot des fiefs tels que l’Artois, le Nivernais, la Franche-Comté et Rethel.
Et le danger est d’autant plus pressant que Marguerite et Edmond sont déjà fiancés. Charles V s’adresse donc au pape d’Avignon, Urbain V, qui interdit le mariage : Marguerite et Edmond sont cousins et à un degré trop proche pour que l’Église passe outre. La menace du mariage entre le prince anglais et l’héritière flamande est donc écartée. Mais tout n’est pas joué, loin de là. Après ce coup politique, Louis de Mâle reste très réticent à un mariage franco-flamand. Charles V s’adresse alors à Marguerite de France, mère du comte de Flandre et fille de Philippe V le Long. Le roi joue sur son loyalisme et sur son appartenance à la dynastie capétienne. Il a peu à faire : Marguerite de France est déjà convaincue, elle décidera son fils… En 1369, après sept ans de négociations, Louis de Mâle donne enfin son aval.
Le 19 juin, en l’église de Gand, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, épouse Marguerite de Flandre. Le mariage est célébré avec une pompe et un faste époustouflants.
La France en guerre

Sceau de Charles V le Sage (1338-1380).
Sceau de Charles V le Sage (1338-1380).

La même année, Charles V, dans un chef-d’œuvre de diplomatie, dénonce le traité de Brétigny et relance la guerre contre l’Angleterre. Philippe, qui a confié le gouvernement de son duché à Eudes de Gancey, marche sous la bannière fleurdelisée avec ses frères. Le commandement de l’armée royale est confié à Du Guesclin puis, à la mort du grand capitaine, à Philippe lui-même. Le Bourguignon est fils de France et le prouve, guerroyant sans cesse et avec succès entre 1369 et 1390.
Il se distingue notamment durant la campagne de 1373. Posté à Amiens, le duc de Bourgogne interdit à l’armée anglaise, dirigée par Jean de Gand, un des fils d’Édouard III, de fondre sur Paris. Jean de Gand, parti de Calais, se voit doucement repousser vers le Limousin et le Périgord où ses troupes arrivent épuisées. En 1380, même objectif… et même punition. La chevauchée anglaise avait pour but de traverser la France en biais, semant la mort et la désolation sur son passage, et d’atteindre la Bretagne. Philippe renouvelle sa tactique du harcèlement, n’offrant aucune occasion d’affrontement direct. Il surveille, il « pique », en fondant par des attaques foudroyantes sur quelques troupes isolées, il gêne les communications et le ravitaillement… Une fois de plus, cette tactique allait tourner à l’avantage du Bourguignon quand il apprend une terrible nouvelle : Charles V vient de mourir.
Le gouvernement des oncles

Philippe le Hardi, duc de Bourgogne (illustration du XIXe siècle).
Philippe le Hardi, duc de Bourgogne (illustration du XIXe siècle).

Avec la mort de Charles V, s’ouvre en France une période difficile, celle d’une minorité. Charles VI n’a que douze ans mais son père, qui plus que jamais a mérité le surnom de « Sage », a prévu cette éventualité. Par testament, il a organisé une minorité équilibrée : les princes, c’est-à-dire Louis d’Anjou, Jean de Berry, Philippe de Bourgogne, oncles paternels du jeune roi, et Louis de Bourbon, son oncle maternel, devaient partager la direction du conseil avec les marmousets, surnom ironique désignant les conseillers bourgeois de Charles V. Voilà qui ne convenait nullement aux princes qui, faisant fi des dernières volontés du roi, cassent le testament, renvoient les marmousets et prennent la direction du royaume. Commence ce que l’on appellera le gouvernement des oncles. Ce sera l’occasion pour les frères de Charles V de dévoiler leurs ambitions.
Louis de Bourbon va rapidement jouer un rôle effacé dans ce fameux gouvernement des oncles. Modéré, conciliant, il n’aime pas les affrontements et va sagement s’employer à les éviter… en laissant toute latitude aux frères du feu roi. Une véritable lutte pour le pouvoir va s’engager entre eux, notamment entre Louis d’Anjou, qui est désormais l’aîné, et Philippe le Hardi. Louis a la prééminence de l’âge et du rang, mais Philippe est, de loin, le plus puissant.
Charles V venait tout juste de mourir que déjà Louis d’Anjou, tel un rapace, fondait sur le trésor du souverain, s’emparait des joyaux du roi et se proclamait régent. Arrivé en toute hâte à Paris, Philippe réclame l’exécution du testament du roi… du moins pour l’instant. Bien obligé, Anjou s’incline. Les frères s’unissent juste le temps d’écarter les marmousets puis la lutte recommence. Louis a besoin d’argent et voudrait bien piocher dans les caisses royales pour mener à bien la conquête de son royaume de Naples et de Sicile. Philippe, lui, a d’autres ambitions et désire utiliser les armées royales pour étendre ses possessions vers l’est. En 1382, Louis d’Anjou quitte le royaume pour assouvir son rêve italien : la France est désormais aux mains du Bourguignon.
L’ange gardien du duc de Flandre

La Flandre révoltée (iconographie du XIXe siècle).
La Flandre révoltée (iconographie du XIXe siècle).

D’ailleurs, en cette année 1382, la révolte gronde en Flandre. Un vent de fronde souffle sur cette terre de bourgeois qui se verraient bien établissant une république marchande, à l’image de celles d’Italie. En 1337, une première révolution avait chassé le comte de Flandre et c’est grâce à l’intervention de Philippe VI qu’il avait pu conserver son duché. L’histoire recommence : Gand, Bruges et Ypres se révoltent. Les tisserands gantois ont désigné pour chef Philip van Arteveld, fils de celui qui avait soulevé la Flandre quelques quarante ans avant. Philippe s’empare de Bruges et établit son hégémonie sur toute la Flandre. Louis de Mâle, débordé, appelle à l’aide le roi de France, Charles VI, ainsi que son gendre, le duc de Bourgogne.
Philippe le Hardi met en branle la machine de guerre française. Accompagné du jeune roi, des seigneurs bourguignons et bretons -Louis de Mâle est le beau-frère du duc de Bretagne- il marche sur la Flandre, ravageant le pays d’Arras. La campagne promet d’être bien longue, les milices communales sont littéralement entraînées par ce grand orateur qu’est Philip van Arteveld. Mais une imprudence du Gantois va précipiter l’issue du conflit : il quitte son camp retranché devant Oudenaarde, court à Gand, rassemble cinquante mille hommes puis coupe la route de Bruges aux Français.
Le choc entre les deux armées a lieu à Rozebeke, le 27 novembre 1382. Là, les forces flamandes, fortes de leur excellente position et de leur artillerie, s’élancent comme un seul homme contre les Français, « enfoncent à coup de piques le centre de l’ennemi », mais, « enclouées » par les ailes françaises, perdent « force et haleine ». Serrés telle une masse compacte, les soldats flamands tombent par monceaux. On relèvera neuf mille morts du côté des Gantois, parmi lesquels Philip van Arteveld, dont le cadavre sera pendu à un arbre.
Après une pareille action d’éclat, Philippe le Hardi a établi une première autorité sur la Flandre, celle de la force. Bientôt, il mettra toute son ardeur à séduire ses habitants.
En effet, en 1384, Louis de Mâle meurt, laissant ses possessions à sa fille, Marguerite de Flandre. La duchesse de Bourgogne hérite donc des comtés de Flandre, d’Artois, de Rethel, de Nevers, des seigneuries de Malines et de Salins et des terres de l’Isle-en-Champagne, Villemaur et Jully. À ce moment, la trêve signée avec les villes flamandes touche à sa fin et les bourgeois s’agitent de nouveau. Le duc de Bourgogne convainc Charles VI de renouveler l’expédition de 1382, tout en sachant pertinemment que seule la voix diplomatique permettra d’asseoir durablement son gouvernement sur la Flandre. Il use donc de tout son charme pour se faire accepter par ses sujets, faisant par exemple rédiger les lettres de la chancellerie en flamand. La paix de Tournai, signée en décembre 1385, prouve le succès de cette offensive de charme.
Une politique matrimoniale
Le calme étant revenu en Flandre, Philippe le Hardi va pouvoir se consacrer à étendre le domaine bourguignon… grâce à une active politique matrimoniale.
Le regard tourné vers l’est, Philippe le Hardi va commencer par nouer des liens de protection avec le duc de Bavière. En 1385, il marie son fils aîné, Jean, à Marguerite de Bavière et sa fille Marguerite avec le fils du duc, Guillaume, comte de Hainaut et de Hollande. Cette protection allait permettre à Philippe d’asseoir les prétentions de son épouse à l’héritage du duc de Brabant, Wenceslas.
Issu de la famille de Luxembourg, Wenceslas n’était duc de Brabant que par mariage. Il avait épousé Jeanne de Brabant, tante maternelle de Marguerite de Flandre qui était donc l’héritière naturelle de ce duché. L’alliance avec la maison de Bavière allait donc permettre à Philippe de renforcer les droits de sa femme face à la puissante maison de Luxembourg.
Et Philippe va d’ailleurs bientôt avoir à défendre ses intérêts à l’est.
En 1386, le duc de Gueldre, agissant pour le compte de la Maison de Luxembourg, menace les possessions brabançonnes. La duchesse appelle immédiatement à la rescousse Philippe de Bourgogne, qui entraîne une fois de plus Charles VI dans l’expédition. L’intérêt pour la France est loin d’être probant. Par contre, il est évident pour le duc de Bourgogne. Durant ce « voyage d’Allemagne », Philippe étale la puissance française et bourguignonne, évitant soigneusement de ravager les possessions brabançonnes. Cette chevauchée, qui se solde par le retrait du duc de Gueldre, allait impressionner l’Allemagne et surtout Jeanne de Brabant, désormais toute acquise au duc de Bourgogne. En 1390, elle lègue d’ailleurs le duché au couple bouguignon, ne se réservant que sa possession en viager. Mais Philippe est, on l’a vu, fin politique. L’acquisition pleine et entière de ce duché par un prince français pouvait entraîner de nombreux conflits qu’il était préférable d’éviter. Aussi le duc propose-t-il à Jeanne de Brabant de léguer son duché, non à sa nièce Marguerite, mais à son petit-neveu, Antoine, le second fils du duc de Bourgogne. Ce chef-d’œuvre de diplomatie emporte l’adhésion de la duchesse douairière en 1393 et permet à Philippe de s’emparer d’un autre duché… en sous-main.
La même année, Philippe met la dernière touche à sa politique d’expansion à l’est en donnant en mariage sa fille Catherine à Léopold IV, duc d’Autriche. La Maison de Bourgogne est désormais une famille qui compte dans le monde germanique…
La folie du roi

Louis d'Orléans (iconographie du XIXe siècle).
Louis d’Orléans (iconographie du XIXe siècle).

Philippe le Hardi avait su admirablement tirer parti de ses talents politiques et des armées du roi de France pour asseoir son expansion vers l’est comme l’a prouvé le « voyage d’Allemagne ». C’est d’ailleurs au retour de cette campagne que Philippe allait avoir une nouvelle surprise moins… plaisante. Charles VI, sur le conseil de son jeune frère, le bouillant Louis d’Orléans, congédie ses oncles et entame un règne personnel, aidé de Louis et des marmousets. En fait de conseils, les marmousets vont se voir assigner les tâches les plus ingrates pendant que le duc d’Orléans s’étourdit de plaisirs, n’en sortant que pour mener quelque action éclatante et romanesque.
Ce nouveau gouvernement ne devait pas faire long feu : en août 1392, Charles VI est pris d’une première crise de folie. Il paraît bientôt évident que le roi ne peut plus gouverner seul : il est fou. Les oncles sont rappelés d’urgence, les marmousets écartés à nouveau. Orléans va devoir composer.
Jean de Berry reprend la lieutenance du Languedoc, dont il avait déjà eu la charge lors du précédent gouvernement des oncles. Au conseil, Louis d’Orléans et Philippe de Bourgogne sont face à face. Et dès le début, il paraît clair pour tout le monde que ces deux-là ne sont pas faits pour s’entendre. Philippe le Hardi aurait bien volontiers laissé son neveu à sa vie dissolue, mais le jeune Louis d’Orléans se pique aussi de politique et compte bien assouvir ses propres ambitions.
En 1389, Louis avait épousé Valentine Visconti, dont la famille régnait sur Milan depuis le XIIIe siècle. En dot, Valentine avait apporté la ville d’Asti. Louis rêvait en fait de s’étendre en Italie et de s’emparer du Milanais mais ses ambitions ne s’arrêtaient pas là. Maître de Coucy, il aspirait également à s’étendre vers les Ardennes et le Luxembourg et à faire de Coucy le noyau d’un petit État. Mais Louis n’avait pas l’habileté de son oncle Bourgogne et Philippe le Hardi put mettre un frein à toutes ses tentatives… Sur tous les fronts, l’oncle et le neveu s’opposaient, au point que l’on frôla parfois la guerre civile. L’attitude de Louis manque également de rallumer le conflit avec l’Angleterre.
En 1399, Richard II d’Angleterre est renversé par Henri de Lancastre. Le nouveau souverain anglais, Henri IV, désireux avant tout d’asseoir son pouvoir, renouvela, dès 1400, les traités de paix avec la France. Mais il restait un problème : comme souvent pour sceller un traité, une alliance matrimoniale avait été conclue et la petite Isabelle de France, sœur de Charles VI et de Louis, était devenue reine d’Angleterre. Richard étant écarté, qu’allait devenir Isabelle ? La diplomatie du duc de Bourgogne se mit en branle pour faire revenir la malheureuse princesse. L’affaire était délicate et demandait du temps. Un temps trop long au goût de Louis d’Orléans qui, en 1403, défia Henri IV, au risque d’annihiler tous les efforts de paix déployés depuis 1380…
En fait, il semble bien que Louis ne cherche qu’à se battre, au contraire de ses oncles Berry et Bourgogne. L’affaire de Bretagne sera une autre occasion de conflit et une preuve de plus des rêves guerriers du jeune duc.
La mort, en 1399, de Jean IV de Montfort laissait le duché de Bretagne aux mains d’un enfant de dix ans à peine. Or voici que sa mère, Jeanne de Navarre, se remarie avec le roi d’Angleterre. La menace est grande de voir bientôt la Bretagne aux mains des Anglais. Louis d’Orléans s’enflamme à nouveau et réclame une intervention armée avec occupation du duché par la force. Le duc de Bourgogne, une fois encore, préfère agir plus… délicatement. En 1402, il se rend en Bretagne et propose à l’assemblée des notables bretons de prendre sous sa garde le petit duc qui est « ami et prochain de lignage ». Agissant donc comme parent et protecteur, Philippe le Hardi traite le duc avec respect, comme un égal, et surtout il préserve ainsi l’autonomie du duché… ce qui ne peut que plaire aux Bretons.
Comme on le voit, tout était occasion de conflit entre le duc de Bourgogne et le duc d’Orléans. Et ce dernier enrageait de voir tous ses projets contrecarrés. Mais Philippe le Hardi vieillissait et, bientôt, il disparaîtrait du paysage politique.
Philippe le mécène
En 1404, Philippe le Hardi est âgé de soixante-trois ans. La France est en paix, la Bourgogne et la Flandre sont prospères et le vieux duc se consacre désormais à marier ses petits-enfants. Il organise le mariage de Marguerite, fille de Jean sans Peur, avec le dauphin Charles puis, à la mort prématurée de celui-ci, avec le second dauphin, Louis de Guyenne. Une fois encore, Philippe va miser sur une double alliance puisqu’il marie également son petit-fils Philippe, plus tard appelé le Bon, avec Michelle de France.
Ces événements sont l’occasion pour le vieux duc d’étaler ostensiblement sa richesse et sa puissance. Il se targue d’organiser les fêtes les plus fasteuses, les plus éclatantes. Il se présente également comme un grand mécène, ce qui n’est pas rare à cette époque et dans cette famille. En effet, comme ses frères Charles V et Jean de Berry, Philippe de Bourgogne est un amoureux et un protecteur des arts. Louis d’Orléans aussi fait figure de grand collectionneur, ce qui est sans doute le seul point commun qu’il ait jamais eu avec son oncle. Mais Philippe le Hardi est plus qu’un mécène ou un collectionneur : il va susciter une véritable école d’art, dont la célèbre chartreuse de Champmol est le fleuron.
Très tôt, Philippe avait pensé à la fondation d’une maison de l’ordre des chartreux, pour lequel il semble avoir une prédilection particulière. Et en 1383, la duchesse de Bourgogne, en compagnie de son époux et de ses enfants, pose la première pierre de ce qui allait devenir la chartreuse de Champmol, destinée par le duc de Bourgogne à devenir pour cette nouvelle dynastie l’équivalent de l’abbaye de Saint-Denis pour les rois de France.
La construction de cette nécropole ducale est confiée à Raymond du Temple et à Drouet de Dammartin et deux grands artistes, parmi les plus prometteurs, sont désignés pour son ornementation : Jean de Marville puis Claus Sluter.
D’abord élève de Marville, Claus Sluter dépasse rapidement le maître et apparaît, dès 1389, comme le véritable artiste de Champmol et comme le chef de file de l’art bourguignon. Son Puits de Moïse ainsi que le tombeau que Philippe le Hardi lui avait commandé -et qui sera achevé par Claus de Werve- sont des preuves éclatantes de son habileté et de sa maturité artistique.
Mort dans le plus grand dénuement

Tombeau de Philippe le Hardi, visible au musée de Dijon.
Tombeau de Philippe le Hardi, visible au musée de Dijon.

L’architecture, la sculpture, la peinture, les tapisseries, l’écriture, les bijoux, tous les arts intéressent le duc et la duchesse de Bourgogne. Mais tout cela coûte cher et Philippe n’a pas toujours les fonds nécessaires. Tout en étant le prince sans doute le plus puissant de son époque, ou en passe de le devenir, le duc de Bourgogne courra toute sa vie après l’argent.
Quand il meurt, le 27 avril 1404, des suites d’une grippe, il n’a pas un sou en poche. Le lendemain, ses fils devront mettre l’argenterie en gage afin de payer les frais des funérailles…
Quelques jours plus tard, le cortège funèbre du duc quitte le château de Hal, où il a rendu le dernier soupir, pour se rendre à Dijon, capitale de son cher duché. Philippe est enterré en habit de chartreux dans la nouvelle nécropole des ducs. Philippe le Hardi, fils du roi de France, premier grand duc de la dynastie des Valois, repose pour l’éternité dans sa bonne terre de Bourgogne…

Averroès, disciple d’Aristote

Averroès (vers 1126-1198), d'après un dessin du XIXe siècle.
Averroès (vers 1126-1198), d’après un dessin du XIXe siècle.

Saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin ont salué en lui " LE commentateur " d’Aristote. Pourtant, Averroès prétendait être bien plus ; il prétendait être l’héritier d’Aristote, son disciple préféré.
Né dans une famille de juriste de Cordoue, Ibn Rochd, dit Averroès, fait ses études de droits tout en s’initiant à la philosophie, à la théologie et à la médecine. Devenu, comem son père, "cadi" de Cordoue puis de Séville, c’est-à-dire juge, il se lie avec le calife almohade Abou Yakoub Yousouf qui fait de lui son médecin personnel. Appelé au Maroc par le fils du calife afin de réformer la justice, il revient à Cordoue huit ans plus tard (en 1195) où il se voit taxé d’hérésie. De fait, Averroès n’avait jamais abandonné ses premiers amours : la philosophie et la théologie. De fait, Averroès professait depuis des années des théories contraires à la foi musulmane. Adepte de la philosophie aristotélicienne, il en avait traduit les œuvres principales, avant de les interpréter. Comme la majorité des commentateurs arabes, il y avait introduit des éléments néoplatoniciens et alexandrins. Mais c’est sur les rapports de la philosophie et de la foi qu’il s’opposera à l’école orthodoxe musulmane. Identifiant la pensée d’Aristote à la vérité rationnelle, il en arrive à soutenir la théorie de la double vérité : celle de la raison et celle de la foi.
Mais les thèses les plus importantes d’Averroès concernent l’éternité du monde et l’existence d’un intellect unique et commun à l’espèce humaine. Par la première, il nier la création du monde et se déclarait pour une conception cyclique du monde. Par la seconde, il compromettait l’immortalité personnelle de l’âme. C’est donc assez logiquement que l’orthodoxie devait le rejeter. C’est tout aussi logiquement que les théologiens chrétiens, qui le découvrent dès le XIIIe siècle -soit quelques années après sa mort-, devaient repousser ses conclusions.
Emprisonné peu après son retour à Cordoue, contraint à la pénitence, Averroès allait passer les dernières années de sa vie, soit trois années, dans la pauvreté la plus totale. Réhabilité par el-Mansour qu’à la veille de sa mort (en 1198), c’est cependant aux théologiens chrétiens, qui tous saluent son œuvre de commentateur d’Aristote, qu’il doit sa postérité.

Ferdinand 1er le Juste

Énergique et vertueux, mais calculateur habile à force de savoir patiemment exploiter les fautes de ses adversaires : tel apparaît le roi de Castille Ferdinand Ier le Juste à ses contemporains, un homme politique de grande envergure mais aussi un soldat attaché à chasser les Maures de la terre d’Espagne. Durant le très long conflit qui oppose la Castille catholique à la Grenade musulmane, il remporte de nombreux succès militaires, dont la prise d’Antéquera, en 1410, qui le couvre de gloire et fait de lui, aux yeux de son peuple, un authentique croisé de la reconquête.
Mais, plus que la gloire militaire, l’Histoire retiendra de ce souverain mort très jeune en 1416 -il avait à peine trente six ans- sa tolérance, son respect des droits accordés à ses sujets, son aptitude à pacifier la Sicile et la Sardaigne, qui faisaient partie de son royaume et qui étaient livrées à de très violentes convulsions et , comme l’explique un historien espagnol, son désir constant de consulter ses sujets sur les grandes affaires du royaume… En ce sens, Ferdinand Ier le Juste a inauguré ce qu’on appellera, bien plus tard, un monarque constitutionnel…

La dynastie des Pippinides

Pépin de Héristal, maire du palais de Clovis III (gravure du XIXe siècle).
Pépin de Héristal, maire du palais de Clovis III (gravure du XIXe siècle).

Au VIIe siècle, Pépin de Landen, un des chefs de l’aristocratie austrasienne, s’était vu offrir la fonction de maire du palais, fonction que ses descendants vont assurer durant pas moins de six générations. Mais au fil du temps, la charge de maire du palais allait prendre de plus en plus d’importance, au point que ce seront eux qui détiendront la réalité du pouvoir. Ainsi en sera-t-il de Charles Martel, glorieux vainqueur des infidèles, et de ses fils, Carloman et Pépin, qui lui succèdent en 741. La véritable mainmise des Pippinides sur le pouvoir mérovingien n’allait cependant pas sans quelques heurts, au point que Carloman et Pépin devront, pour mettre fin à l’opposition des princes, proclamer Childéric III roi des Francs en 743. Ce règne, qui n’en eut jamais que le nom, ne devait durer que neuf ans. En effet, en 752, alors qu’il est désormais seul à assurer la réalité du pouvoir, Pépin fait un véritable coup d’État, avec l’appui du pape. Roi sacré et « oint au nom de la Sainte Trinité » par la grâce de Zacharie puis d’Étienne II, Pépin inaugure ainsi la royauté de droit divin.
Lorsque Pépin le Bref meurt, le 23 septembre 768, la dynastie pippinide est déjà bien assise sur le trône franc : son fils Charles, dit Charlemagne, la consacrera et lui donnera le nom de dynastie carolingienne.

Philippe Ier et les débuts de la politique capétienne

Sceau de Philippe Ier (1052-1108).
Sceau de Philippe Ier (1052-1108).

Philippe n’a que sept ans lorsqu’il succède à son père. Couronné une première fois du vivant de celui-ci, il renouvellera « l’opération » à plusieurs reprises, signe que la légitimité des Capétiens était encore à établir. Placé initialement sous la tutelle conjointe de sa mère et, surtout, de son oncle, Baudouin de Flandre, Philippe, une fois majeure, va se révéler un grand roi, l’initiateur de la politique capétienne au XIIe siècle.
Depuis Hugues Capet, le principal handicap des souverains de cette dynastie était leur manque de puissance, comprenez leur manque de terre. De fait, face à des vassaux tels que le comte d’Anjou, celui de Flandre, le duc de Bourgogne et, surtout, celui de Normandie qui, en 1066, devient roi d’Angleterre, le roi de France fait bien piètre figure. Toute la politique de Philippe Ier va donc être de consolider le domaine royal. C’est ainsi qu’il s’empare du Gâtinais (1068), du Vexin (1082) et de la vicomté de Bourges (1100). Parallèlement à cela, il soutient Arnould III face à Robert le Frison dans la succession flamande –ce sera d’ailleurs un échec ; et entretient la révolte de Robert Courteheuse contre son père, Guillaume le Conquérant.
Philippe, Foulque d'Anjou et, l'objet de toutes les convoitises, Bertrade de Montford (gravure du XIXe siècle).
Philippe, Foulque d’Anjou et, l’objet de toutes les convoitises, Bertrade de Montford (gravure du XIXe siècle).

Au final, Philippe aura parfaitement réussi son pari, le seul point négatif de son règne étant ses relations avec la papauté. De fait, Philippe avait semble-t-il pris exemple sur son grand-père, n’hésitant pas à s’emparer des épouses de ses vassaux –et encore, Robert se s’amouracha-t-il que d’une veuve. C’est ainsi qu’il s’attira les foudres de l’Eglise : en 1092, Philippe, désireux d’épouser Bertrade de Montford, l’épouse du comte d’Anjou Foulque le Réchin, répudie son épouse légitime et fait de Bertrade son épouse –il aura d’elle quatre enfants. Un concile à Autun puis la venue du pape Urbain II confirmeront l’excommunication (1094) et l’anathème (1095). Il faudra attendre 1104 pour qu’enfin le souverain soit absous et l’excommunication levée.

Vie et mort d’une dynastie : les Visconti

Jean Galéas Visconti (1351-1402).
Jean Galéas Visconti (1351-1402).

Depuis bientôt deux siècles, une famille originaire de Milan étendait sa fortune et son pouvoir sur toute l’Italie du Nord.
Arrière-petit-fils du fondateur de la dynastie des Visconti, Jean Galéas reformera son unité et la conduira à son apogée. Devenu seul maître du Milanais après avoir assassiné son oncle et beau-père, Jean Galéas va non seulement poursuivre la conquête des villes avoisinantes mais également « acheter » le titre de duc héréditaire de Milan, élevant ainsi sa famille au même rang que les plus grands noms d’Italie.
Administrateur remarquable, favorable à l’industrie et aux arts, fin diplomate et habile chef de guerre, Jean Galéas est sur le point de devenir roi d’Italie quand il meurt de la peste, le 4 septembre 1402.
Après lui, les Visconti ne feront plus figure que de dégénérés et leur fortune sera rapidement happée par l’insatiable Francesco Sforza.
La dynastie des Visconti semblait s’être complètement éteinte quand, un siècle après la mort de Jean Galéas, le duché de Milan est réclamé par son arrière-petit-fils… Louis XII, roi de France !

L’amour fou de Pierre de Portugal

Gisant d'Inès de Castro.
Gisant d’Inès de Castro.

L’histoire dépasse parfois la fiction mais c’est l’imaginaire qui crée la légende. De fait, l’histoire d’amour d’Inès de Castro et de l’infant de Portugal dépasse largement la fiction. Mais l’image de la reine morte, représentant un cadavre sorti de son tombeau pour être couronné et honoré par toute la cour est, quant à elle, du domaine de la légende. Et on comprend que l’imaginaire se soit emparée de cette histoire…
En 1340, Inès de Castro, demoiselle espagnole, est choisie pour accompagner l’infante Constance à la cour de son futur époux, l’infant du Portugal, Pierre. Un honneur qui fera son  malheur car Pierre s’éprend d’Inès et devient sa maîtresse. Scandale à la cour portugaise où le souverain Alphonse IV renvoie la belle dans "ses pénates"… jusqu’en 1345, date à laquelle meurt l’infante Constance. Malgré l’opposition du roi et de la cour, Pierre n’a alors de cesse de faire revenir sa bien aimée… qui va lui donner pas moins de deux fils et d’une fille.
Banale histoire d’amour ?
Cela aurait pu n’être que cela si, autour d’Inès ne s’était constitué un parti espagnol, prompt à suggérer, à influencer l’infant. Une situation, en s’en doute, qui ne pouvait guère plaire aux aristocrates portugais de la cour. Une situation qui, si elle avait impliqué une reine et épouse légitime, aurait été supportée comme elle l’a été en France à l’époque de Catherine de Médicis, de Marie ensuite, d’Anne d’Autriche enfin. Une situation qui trouvait, cette fois-ci, tout loisir de s’étendre en prenant le lien adultère de l’infant et de sa maîtresse pour excuse… Une situation, enfin, qui ne cesse de s’amplifier au point que Pierre, soudain doté d’une ambition démesurée, lorgne sur les royaumes voisins d’Aragon et de Castille ! Cette fois, le roi lui-même s’inquiète et décide de prendre les choses en main : le 7 janvier 1355, alors que Pierre est absent, Alphonse IV fait arrêter Inès et la livre au bourreau. Sa tête tombe dans l’heure.
L’histoire, cependant, ne s’arrête pas là. Car Pierre a été profondément bouleversé pour ne pas dire meurtri pas l’exécution de sa maîtresse, de la mère de ses enfants. Et quand, en 1357, il monte enfin sur le trône, il met sa vengeance à exécution. Elle sera terrible : les trois principaux artisans de la fin d’Inès s’étant promptement réfugiés en Castille, il négocie leur retour et les livre au bourreau. Torturés, brûlés, le cour arraché de leur vivant selon certains chroniqueurs, leur mort ne suffira pas à apaiser la haine et la rancœur du souverain. Faisant exhumer les restes de sa belle, Pierre les fera transporter en grande pompe en l’abbaye d’Alcobaça… en présence de tout son peuple. Inès, qui n’avait jamais été reine, sera donc enterrée comme telle.

Théodora : une courtisane sur les autels

L'impératrice Théodora (début VIe siècle-548), d'après un détail d'une mosaïque de Ravenne.
L’impératrice Théodora (début VIe siècle-548), d’après un détail d’une mosaïque de Ravenne.

Vraisemblablement, lorsqu’en 527, l’empereur Justinien fait couronner son épouse en même temps que lui, c’est pour légitimer un peu plus son union célébrée quatre ans plus tôt. Une union qui, de fait, avait dû soulever un certain nombre d’opposition.
Fille du gardien en charge des ours au cirque de Constantinople, Théodora était danseuse et courtisane –un mot élégant pour désigner une prostituée- avant de devenir la maîtresse de Justinien. Un passé qui n’empêchera nullement le futur empereur, de 17 ans son aîné, d’en faire son épouse. Pour y arriver, il demandera même à son oncle, l’empereur Justin Ier, de changer la loi qui interdisait aux sénateurs, dont Justinien faisait alors partie, d’épouser des danseuses. Certains on voulut faire de Théodora une intrigante mais les atouts de la jeune femme devaient être autres que physiques pour que l’héritier de Justin désire si ardemment un mariage. Après tout, il aurait pu se contenter de la cantonner à un statu non officiel…
On comprend donc qu’à l’heure de revêtir à son tour la pourpre, Justinien ait désirer réaffirmer la légitimité de son union. On peut même supposer, sans grand risque de se tromper, que dès le début de sa liaison avec Théodora, Justinien avait compris les qualités intellectuelles et politiques de la jeune femme. Car en la couronnant avec lui, Justinien accordait à son épouse un statu de dirigeante officielle. Un pouvoir dont la nouvelle impératrice saura user avec une grande intelligence, s’associant aux principales décisions de Justinien, le conseillant, le supplantant même dans certaines actions.
De fait, Théodora apparaît comme la véritable tête pensante du couple, au point qu’on lui attribue également toutes les erreurs de l’empereur. Une sorte de Madame de Maintenon à la mode grecque, sauf que cette dernière eut certainement bien moins d’influence sur Louis XIV que ses détracteurs ont bien voulu le dire.
Théodora eut un réel pouvoir et nul besoin de conseil secret pour ce faire : elle était, de part son couronnement, pleinement associée à l’empire. La sédition Nika, qui en 532 mais Constantinople à feu et à sang durant cinq jours, en est l’illustration parfaite : alors que l’empereur, dont le trône vacille, est prêt à abdiquer, l’impératrice prend les choses en main et retourne la situation, sauvant ainsi le trône de Justinien. C’est également sous son influence que les monophysites –qui rejettent la double nature du Christ au profit d’une seule nature divine- perdure à Constantinople quand l’empereur penchait plutôt pour les tenants de l’orthodoxie.
Hors des grandes orientations de l’empire, Théodora n’oublie pas sa condition ancienne : elle lutte contre la prostitution, faisant édicter des lois rigoureuses contre les propriétaires de maisons de tolérance, rachète des prostituées et fonde des maison de « repenties ».
Toute son action, on s’en doute, n’est pas aussi flatteuse et le bilan de sa politique a ses zones d’ombres. Mais n’est-ce pas toujours le cas ? Il ne faudra que la mauvaise foi d’un Procope de Césarée, fortement opposé à l’impératrice, pour ne voir en elle que le « mauvais génie » de l’empereur. Une condamnation que ne prononcera pas l’Eglise orthodoxe qui élèvera l’impératrice –morte en 548- au rang de sainte.

Albert l’Ours : évangélisation et colonisation

Blason de la maison de Brandebourg.
Blason de la maison de Brandebourg.

Ce n’est pas la rudesse, encore moins la barbarie qui valut à Albert Ier de Brandebourg le surnom d’Ours. C’est plus certainement son avidité conquérante, l’extension de son domaine comme de ses pouvoirs.
Fils du comte Othon de Ballenstedt, Albert Ier avait reçu (en 1125) de l’empereur Lothaire la marche nordique de la Saxe, l’Ostmark, ainsi que l’Altmark (en 1134) qui allait devenir le noyau de la marche de Brandebourg. En effet, Albert devait se lancer, avec succès, dans la conquête des territoire situés à l’est de l’Elbe, annexer la Prignitz et étendre son protectorat sur la Havelland, dominée par la forteresse de Branibor (ou Brandebourg).
En posant un pied en Havelland, Albert Ier étendait d’autant l’influence de l’empire germanique ; repoussait d’autant les frontières avec les peuples slaves. Mais la Havelland elle-même était peuplée de Slaves païens ; elle était également gouvernée par un prince slave du nom de Pribislav. Délaissant la force pour la diplomatie, Albert devait s’adjoindre les "services" des Prémontrés et d’émigrants venus de Westphalie, de Hollande et de Flandre, jouant autant la carte de l’évangélisation que de la colonisation.
En 1142, il obtient que la margraviat de Havelland devienne fief immédiat de l’empire, alors qu’il relevait du duché de Saxe. En fait, c’était en quelque sorte faire œuvre d’anticipation car, si en 1142, Albert n’était pas encore réellement margrave de Havelland, il le devint en 1150 après la mort du prince slave qui en avait fait son héritier. Et comme tous les margraviats -qui sont l’équivalent des Marches françaises-, celui de Havelland ne devait dépendre que de l’empereur. Ce faisant, Albert Ier avait initier ce qui serait la Prusse et doter sa dynastie d’un nouveau nom : Brandebourg.

Le soleil de Foix

Surnommé Phœbus en raison de sa chevelure d’un blond ardent, Gaston III de Foix est le type même du seigneur du Moyen Âge.
Courageux, généreux, grand mécène, ami et protecteur de Froissart, Gaston Phœbus est aussi un être ombrageux et violent. N’a-t-il pas fait assassiner son propre frère et tué de ses mains son fils unique ?
Toute la vie de Gaston Phœbus est ainsi, semblable à un roman de chevalerie : des amours qui resteront célèbres, une fortune à faire pâlir le roi de France lui-même, un conflit durable avec les Armagnacs et avec Jean II le Bon, qui le fera enfermer, et même une croisade en Allemagne avec les Teutoniques.
Fin politique, combattant ardent et chasseur hors-pair, Gaston Phœbus meurt, le 1er août 1391, à la suite d’un accident de chasse à l’ours. Il reste, encore aujourd’hui, l’une des figures les plus passionnantes du Moyen Âge.