Li Shimin, le grand réformateur de la Chine des Tang

Li Shimin (600-649).
Li Shimin (600-649).

Véritable fondateur de la brillante dynastie des Tang, Li Shimin laisse le souvenir d’un empereur plein de vertus et de sagesse. Pourtant, c’est au prix de sombres intrigues et de meurtres qu’il monte sur le trône de Chine.
Li Shimin, qui voit le jour en l’an 600 de notre ère, est issu d’une illustre famille de la province de Shandong, au nord-est de la Chine. En 605, l’empereur Yang accède au pouvoir mais, par ses extravagances, ce personnage tyrannique entraîne le pays au bord de la catastrophe. Atteint de mégalomanie, il épuise en outre son armée dans des combats sans fin. Celle-ci vient d’essuyer une défaite sans précédent en Corée, quand le souverain lance ses hommes contre les Turcs, en 615. Le désastre est évité de peu grâce à un stratagème de Li Shimin mais, las de son maître despotique, le peuple se révolte. Li Shimin passe dans le camp des opposants. L’anarchie s’installe dans tout l’empire et provoque la chute de Yang.
Plein d’une ambition démesurée, Li Shimin, qui participe avidement à la course au trône, parvient à installer son père Li Yuan à la tête de l’Empire chinois. À peine a-t-il réussi à écarter ses adversaires qu’un nouvel obstacle apparaît : deux de ses frères qui briguent la succession cherchent à l’éliminer. L’atmosphère du palais devient pesante.
En 626, les partisans de Li Shimin organisent une embuscade au cours de laquelle les deux frères sont assassinés. Contraint d’abdiquer, le vieux Li Yuan cède sa place à Li Shimin qui monte sur le trône à l’âge de vingt-six ans.
Durant tout son règne, le monarque s’emploie à restaurer la puissance et la prospérité de l’empire déchu. Entouré de gens extrêmement compétents, il accomplit des réformes décisives en matière juridique et administrative en humanisant notamment le code des Tang qui régit toute la pensée juridique d’Extrême-Orient. L’empereur allège également l’administration fiscale en prenant soin de ne pas écraser ses sujets par de lourds impôts. Enfin, grâce à des conquêtes sur les Turcs et les Tibétains, il élargit les limites de ses possessions. C’est aimé et respecté de son peuple que Li Shimin s’éteint, en 649.

Théodoric le Grand : sur le trône des Césars

Pierre gravée portant le nom de Théodoric.
Pierre gravée portant le nom de Théodoric.

Si pour les Romains, Théodoric était un barbare, il était tout de même de sang royal, né dans la famille des Amales qui, au Vie siècle, régnait sur les Ostrogoths. Envoyé en otage à Constantinople à l’âge de 7 ans, Théodoric profita de son séjour byzantin pour se cultiver, apprenant le grec et les latin, s’initiant à la culture classique. Et à la mort de son père, c’est tout naturellement qu’il prit sa suite à la tête des Ostrogoths. Pas de tous cependant, car durant des années Théodoric aura à combattre un adversaire de même nature, le bien nommé Théodoric le Louche. Côté byzantin, si l’Ostrogoth commença par s’opposer à l’empereur Zénon, il contribuera au rétablissement de ce dernier ce qui lui vaudra la reconnaissance éternelle de l’empereur. Enfin, reconnaissance éternelle, sans doute pas, mais au moins les titres de patrice, de consul et de magister militum, des titres qui allaient aiguisé l’appétit de l’Ostrogoth plutôt que de le calmer. Sentant le danger et plus fin politique qu’il ne semblait de prime abord, Zénon va habilement détourner les ambitions de Théodoric en orientant sa soif de pouvoir vers la péninsule italienne qui, depuis 476, était aux mains d’un autre barbare, un certain Odoacre, dont la tribu avait été détruite par les Ostrogoths et qui, depuis ce temps, avait mis ses talents au service des Romains. Mais comme Théodoric, Odoacre était ambitieux ; comme lui, mais avec plus de succès, il s’était fait le zélé serviteur des empereurs d’Occident avant de détrôner le dernier d’entre eux, Romulus Augustule, et de prendre, dans les faits si ce n’est dans les titres, sa place.
Doté du titre de patrice, il s’était placé volontairement sous l’autorité -non pas réelle mais au moins officielle- de l’empereur byzantin Zénon, ce qui lui avait valu une certaine tranquillité. Mais dès lors que Zénon était directement menacé, c’est sans états d’âme aucun qu’il va lancé la redoutable Théodoric « dans les pattes » d’Odoacre… qui n’opposera qu’une faible résistance. En août 489, Théodoric pénètre avec ses hommes en Italie. Deux défaites suivies d’une victoire marqueront la première année de combat d’Odoacre qui ne trouvera finalement son salut que dans l’enceinte de Ravenne, capitale de l’empire d’Occident depuis le règne d’Honorius (début du Ve siècle). Un répit pour le patrice romain, mais un répit conséquent : Théodoric mettra pas moins de trois ans pour déloger son adversaire, qu’il fera finalement poignarder au cours d’un banquet.
Enfin maître de l’Italie, Théodoric apparaît comme une « préfiguration de Charlemagne », comme le souligne justement l’historien Georges Calmette. En effet, après l’Italie, ce sera la Rhétie, la Norique, la Panninie, l’Ilyrie qui annonçait une véritable renaissance de l’empire romain. C’est d’ailleurs dans l’harmonie et sans doute parce qu’il était lui-même imprégné de culture classique, qu’Ostrogoths et Romains devaient vivre en une relativement bonne intelligence. Plus Romain que les Romains, Théodoric rétablit le Sénat, les fonctionnaires, les préfets du prétoire et se complut à rendre leurs dignités passées à quelques grandes familles romaines, partageant les responsabilités entre Barbares et Romains. Cassiodore, Boèce, Symmaque, les esprits les plus brillants de leur temps seront de l’entourage de Théodoric qui, en trente-trois ans de règne, saura redonner à la péninsule une prospérité depuis longtemps oubliée. Les routes furent à nouveau entretenues, les aqueducs restaurés, les palais entretenus ; Ravenne, capitale du nouveau seigneur de l’Italie, se couvrit de monuments d’inspiration byzantine.
En politique extérieure, Théodoric pensa également faire revivre la grandeur passée de Rome en étendant son influence au delà des Alpes. Ainsi, il maria ses filles aux souverains francs, burgondes ou wisigoths et parvint même, en assurant la tutelle de son petit-fils Amalric, à étendre son pouvoir sur les Wisigoths et sur la Septimanie.
Une réussite incontestable, en fait… s’il n’y avait pas eu la question de la religion. En effet, si les Ostrogoths, peuple de guerrier, se contentait avec plus ou moins de soumission des postes militaires quand les postes de gouverneurs, l’administration toute entière était aux mains des Romains, ces derniers conservaient une méfiance instinctive. Car si Théodoric avait bien l’air civilisé, s’il était couvert d’un verni de culture greco-romaine, il n’était toujours qu’un barbare et un barbare arien. Une situation qui lui valait donc la méfiance des Romains, mais aussi et, fort logiquement, de l’Eglise. Une méfiance qui verra sa confirmation après que Théodoric ait usé de mesures de rétorsions suite aux persécutions anti arienne entreprises par l’empereur byzantin Justin. Boèce, qui avait tenté de rapprocher le Saint-Siège de Byzance, le payera de sa vie ; le pape Jean, envoyé à Constantinople pour plaider la tolérance, sera jeté en prison pour son échec.
La preuve, à la veille de la mort du grand chef barbare, que ce qu’il avait toujours désiré, unir Romains et Goths, ressusciter l’empire des Césars, était une entreprise ne se limitant pas à la seule conquête militaire.

Frédégonde, la reine sanguinaire

Frédégonde et Chilpéric Ier (539-584), illustration du XIXe siècle.
Frédégonde et Chilpéric Ier (539-584), illustration du XIXe siècle.

La seconde moitié du VIe siècle va être marquée par la rivalité entre deux reines, les célèbres Frédégonde et Brunehaut, rivalité qui bouleversera à maintes reprises la donne politique. De cette époque, l’histoire a retenu la multitude des crimes, des intrigues et des méfaits de Frédégonde qui, dès le Moyen Âge, acquiert le qualificatif de « reine sanguinaire ».
À la mort du dernier fils du roi Clovis et de sainte Clotilde, Clotaire Ier, qui avait réussi à unifier le royaume franc, celui-ci est, selon la coutume franque, divisé entre les fils du roi, d’abord en quatre puis en trois à la mort de l’aîné, Caribert. Gontran obtient ainsi la Burgondie, avec Orléans pour capitale, Sigebert reçoit l’Austrasie et s’établit à Reims et Chilpéric, le plus jeune, hérite du royaume de Neustrie, Soissons étant la capitale. Paris reste dans l’indivision et peut être occupée à tour de rôle.
Un tel partage ne pouvait que faire naître les difficultés et les convoitises, notamment de la part de Chilpéric qui avait reçu la plus petite part et qui n’était pas d’un caractère particulièrement soumis. Cependant, ce qui va déclencher la terrible vendetta qui, de 566 à la fin du VIe siècle, allait ensanglanter la cour et tout le royaume fut la jalousie. D’abord celle de Chilpéric envers son frère Sigebert puis celle de Frédégonde… envers tout le monde !
 

Les couronnes des souverains wisigoths.
Les couronnes des souverains wisigoths.

Contrairement à ses deux frères qui vivaient dans la débauche et qui épousaient volontiers des femmes de la plus basse extraction, Sigebert avait une haute idée de son rang et ne désirait qu’une épouse de sang royal. Il la trouve en Espagne, alors royaume wisigoth, en la personne de la belle Brunehaut.
C’était, raconte Grégoire de Tours, une jeune fille de manières élégantes, belle de figure, honnête et décente dans ses mœurs, de bon conseil et d’agréable conversation.
Bref, l’opposé absolu des femmes avec qui vivaient ses chers frères. Et, Sigebert, qui décidément était l’exception de la famille, désirait vraiment être fidèle à son épouse.
Les réjouissances ordonnées par le roi d’Austrasie pour célébrer son union avec une princesse de si haut rang allaient raviver la jalousie de son frère Chilpéric.
Ce dernier avait épousé Audovère, dont il avait eu trois fils, et vivait avec une servante de la reine, une Franque du nom de Frédégonde. Mais qu’était une servante, aussi belle et intelligente fût-elle, face à l’orgueil démesuré de Chilpéric ? Voyant Sigebert honoré pour son illustre mariage, Chilpéric décide tout simplement de l’imiter ! Il renvoie -officiellement- épouse et concubines et demande la main de Galswinthe, la sœur de Brunehaut. Là encore, Chilpéric révèle son caractère jaloux et infantile : son mariage est fastueux, splendide, bref, supérieur en tous points à celui de Sigebert ! Le roi entoure sa nouvelle épouse de toute la tendresse dont il est capable ; il loue sa vertu… jusqu’à ce qu’il se lasse de jouer au bon mari. Galswinthe était parfaite, certes, mais elle l’ennuyait à mourir !
En épousant Galswinthe, le roi avait promis de se séparer de ses femmes. Et en effet, il avait répudié Audovère et l’avait enfermée dans un couvent. Mais Frédégonde, elle, était restée à la cour au service de la nouvelle reine. Patiente, elle attendait dans l’ombre ce qu’elle savait inéluctable : le retour du roi dans sa couche.
La reine est morte, vive la reine !
Galswinthe, profondément affectée par la trahison de Chilpéric, désire se retirer. Le roi pouvait garder son douaire, peu lui importait. Tout ce qu’elle voulait, c’était retourner chez son père. La solution convenait sans doute tout autant à Frédégonde qu’à Galswinthe, mais Chilpéric voulait garder le prestige de son mariage. Et, de son côté, Frédégonde était résolument contre un quelconque partage du lit royal. Peu après, la malheureuse Galswinthe est trouvée dans son lit, étranglée. Ce fut le premier crime…
Après quelques jours de deuil, réduits au strict minimum, où il pleure amèrement la jeune femme, Chilpéric épouse Frédégonde. Cet événement allait être le prélude à plus de trente ans de guerre et de rivalité.
En apprenant la mort de sa belle-sœur, Sigebert entre dans une colère noire. Chilpéric méritait un châtiment exemplaire…
En l’année 568, Sigebert rassemble ses armées et fait appel à son frère Gontran, roi de Burgondie, qui voyait là l’occasion de dépouiller le frère maudit de ses domaines. Selon les dires de Grégoire de Tours, les deux souverains avait tout simplement prévu de détrôner Chilpéric. Mais Gontran n’aimait pas particulièrement faire la guerre -chose curieuse pour un Mérovingien- et, après quelques escarmouches, il se fait diplomate et convainc ses frères de se présenter devant le Mâl, un tribunal de leudes.
Chilpéric fait amende honorable et accepte de rendre le douaire de la pauvre Galswinthe qui revient alors à sa sœur, Brunehaut. Tout rentrait dans l’ordre.
Quatre ans plus tard, les fils de Chilpéric étant désormais en âge de conduire les armées, le roi de Neustrie décide de récupérer le douaire de Galswinthe. Il lance ses fils contre les armées de Sigebert… qui les écrase sans difficulté. Il avait fallu de longs mois et plus d’une traîtrise pour décider Sigebert à se défaire de son frère définitivement, mais l’avancée de son armée fut telle que, en 575, Chilpéric et Frédégonde durent se réfugier dans Tournai assiégée. Brunehaut, qui avait été privée de sa vengeance quatre ans plus tôt, la tenait enfin… C’était compter sans l’extraordinaire sens de la manipulation de Frédégonde.
« Si tu y vas dans l’intention de ne pas tuer ton frère… »

Frédégonde armant ses sicaires (illustration du XIXe siècle).
Frédégonde armant ses sicaires (illustration du XIXe siècle).

Alors qu’il marchait à la tête de ses troupes contre Chilpéric, Sigebert s’était entretenu avec l’évêque saint Germain qui l’avait mis en garde :
-Si tu y vas dans l’intention de ne pas tuer ton frère, tu reviendras vivant et vainqueur ; mais si tu as d’autres pensées, tu mourras.
Sigebert, poussé par la haine, méprisera les conseils du saint homme. Et c’est Frédégonde qui accomplit la prophétie : convoquant deux jeunes leudes tout dévoués à sa famille, elle les arme de scramasaxes -les longs poignards francs- à la lame empoisonnée. Leur mission : tuer Sigebert ! Ce qu’ils font près de Vitry.
La mort de Sigebert jette l’effroi dans les rangs de l’armée austrasienne qui se disperse laissant le corps de son roi à l’abandon et Brunehaut seule dans Paris.
Chilpéric, sauvé par le crime de sa femme, poussa l’hypocrisie jusqu’au bout : il s’empara de l’un des meurtriers, le fit torturer et enfin tuer puis, récupérant la dépouille de Sigebert, il lui rendit, en larmes, les derniers honneurs…
Le rêve de vengeance de Brunehaut s’écroulait. Pire, elle était prisonnière de Chilpéric. Seul son fils Childebert, âgé de cinq ans, avait pu échapper à son oncle, quittant Paris caché dans un panier à provisions… La reine d’Austrasie exilée à Rouen, ses filles reléguées dans un couvent de Meaux, Chilpéric enrichi par le trésor de sa belle-sœur et Childebert II trop jeune pour se venger : la guerre fratricide allait s’éteindre faute de prétendant…
Mais Brunehaut, âgée d’à peine vingt-huit ans, était très belle et Mérovée, le fils de Chilpéric, en âge de tomber amoureux… Chargé par son père de conduire Brunehaut à son exil rouennais, Mérovée succombe au charme de l’altière princesse wisigoth et l’épouse.
C’est le moment que choisissent les Austrasiens pour assiéger Soissons : Frédégonde, en fuite, rejoint le roi à Rouen et lui révèle que cette attaque est le fruit d’un complot entre les Austrasiens et… Mérovée ! Pour prix de sa trahison, ce dernier est déchu de ses droits à la succession, tonsuré et exilé. Il s’enfuit et rejoint Brunehaut qui a pu gagner l’Austrasie… Mais les malheurs du jeune prince ne sont pas encore finis : soupçonné par les leudes austrasiens de vouloir s’emparer du pouvoir, il est obligé de s’exiler à nouveau. Errant de ville en ville, vivant caché, le pauvre Mérovée croit voir enfin une porte de sortie quand quelques nobles viennent le trouver et le décident à renverser son père. L’aventure s’arrête soudain quand Mérovée apprend que les leudes en question sont au service de la reine Frédégonde qui, lasse de chasser cette proie, a décidé de porter l’estocade. Désespéré, Mérovée se suicide en 578.
Une fois de plus, Frédégonde a réussi son coup. Son beau-fils Théodebert était mort sur le champ de bataille en 575 ; Mérovée, grâce à un savant complot, venait de mourir ; il ne restait plus que Clovis et le trône reviendrait à ses propres rejetons…
Le mea culpa de Frédégonde
Mais avant même que la « reine sanguinaire » ne s’occupe du « cas » de son dernier beau-fils, une série de cataclysmes s’abat soudain sur le royaume : les fleuves débordent, Orléans est ravagée par un incendie, Bordeaux touchée par un tremblement de terre et une épidémie de variole s’étend sur Paris. Les deux fils de Frédégonde, Clodebert et Dagobert, sont touchés.
Désespérée, Frédégonde est saisie de remords -tardifs il est vrai- et dit au roi, selon Grégoire de Tours :
-Voilà trop longtemps que la miséricorde divine supporte nos mauvaises actions ; elle nous a souvent frappés de fièvres et d’autres maux et nous ne nous sommes pas amendés. Voilà que nous perdons nos fils ; voilà que les larmes des pauvres, les gémissements des veuves, les soupirs des orphelins les font périr et il ne nous reste plus d’espérance d’amasser pour personne ; nous thésaurisons et nous ne savons plus pour qui… Maintenant, si tu veux, allons brûler ces injustes registres… Fais ce que tu me vois faire, afin que, si nous perdons nos chers enfants, nous échappions du moins aux peines éternelles !
Ce fut peine perdue et les deux jeunes princes périrent. Ces derniers enterrés, Frédégonde retrouve la bonne vieille haine d’autrefois. Elle avait perdu ses fils ? Eh bien, elle perdrait le dernier rejeton d’Audovère !
Voilà donc que Frédégonde accuse Clovis d’avoir empoisonné ses fils et de vouloir éliminer Chilpéric et sa femme. D’ailleurs, sa maîtresse, une sorcière reconnue, l’a avoué… après quelques heures passées en compagnie du bourreau ! Chilpéric, décidément aveuglé par sa peur pathologique du complot et sous l’emprise totale de son épouse, livre le jeune homme aux douces mains de sa belle-mère. Quatre jours de torture ne feront rien avouer au jeune prince qui finit tout de même assassiné… Mais ce n’était pas encore suffisant pour assouvir la colère de Frédégonde : elle fait assassiner la pauvre Audovère, reléguée depuis des années dans un couvent avec sa fille Basine.
Résultat : Chilpéric n’a plus aucun héritier ! Heureusement, Frédégonde était féconde et, dans l’année qui suit, elle lui donne un autre fils, Thierry… qui devait mourir à son tour en 584. L’événement a son importance : une fois de plus, Chilpéric se retrouve sans fils et, une fois de plus, Frédégonde fait passer sa colère sur des innocents. Elle fait arrêter à Paris des dizaines de femmes, les accusant de sorcellerie, les fait torturer et mettre à mort. Seule la naissance d’un petit Clotaire fera cesser ces horreurs…
« Il n’a jamais aimé vraiment personne et personne ne l’a aimé »
Chilpéric avait enfin un héritier et songeait au prochain mariage de sa fille Rigonde avec un prince wisigoth quand, un soir de 584, alors qu’il revenait de chasse dans la forêt de Chelles, il est assassiné.
Il a dévasté et incendié de très nombreuses provinces. Il n’en éprouvait nul chagrin, mais au contraire de la joie, comme jadis Néron quand il déclamait une tragédie devant l’incendie de Rome. Il était porté à la gloutonnerie, car son dieu était son ventre… Il détestait les intérêts des pauvres. Il blasphémait sans arrêt contre les prêtres du Seigneur… En ce qui concerne la débauche et la dépravation, il est impossible d’imaginer un excès qu’il n’ait pas commis. Il se plaisait à trouver des coupables et leur faisait arracher les yeux. Il n’a jamais aimé personne et personne ne l’a jamais aimé.
Tel est le jugement, sans appel, que Grégoire de Tours a porté sur le roi Chilpéric. Lisant ces lignes, il paraît même incroyable que Chilpéric n’ait pas été assassiné plus tôt. Mais qui a commandité ce meurtre ? Certains ont prétendu que c’était Frédégonde, parce que le roi l’avait surprise avec un de ses leudes, Landry, dans une attitude plutôt compromettante. Et on avait déjà accusé la reine de tant de crimes, alors, un de plus ou de moins. D’autres ont avancé le nom de Brunehaut… Qui sait ? Ce qui est sûr, c’est qu’avec la mort de Chilpéric, Frédégonde se trouve en grande difficulté : régente pour son fils âgé d’à peine quatre mois, elle vient surtout de perdre son meilleur protecteur !
« Tu seras maudite dans les siècles ! »
À peine a-t-elle appris le meurtre de son mari que Frédégonde entasse vite fait ses richesses dans des chariots et se réfugie à Paris, où elle se place d’abord sous la protection de l’évêque puis sous celle de Gontran, son beau-frère.
Frédégonde connaissait suffisamment le roi des Burgondes pour savoir qu’il ne pourrait refuser son aide à un enfant, héritier de la race des rois chevelus. De plus, ce serait pour lui l’occasion de mettre la main, même indirectement, sur le royaume de Chilpéric. Les beaux sentiments de Gontran serviraient grandement les desseins de la reine sanguinaire…
Il n’en fallait pas moins pour arrêter Childebert qui réclamait vengeance :
-Rends-moi la femme homicide qui a assassiné ma tante, mon père, mon oncle et mes cousins !
Gontran ne cède pas… pour la plus grande joie de Frédégonde qui peut ainsi reprendre ses « activités ».
Les premiers à en faire les frais seront Childebert, qui commençait sérieusement à inquiéter Frédégonde, et… Gontran lui-même ! Le complot échoue mais Gontran, naïf, continue à la protéger.

Assassinat de l'évêque Prétextat (illustration du XIXe siècle).
Assassinat de l’évêque Prétextat (illustration du XIXe siècle).

L’évêque Prétextat, qui avait jadis accusé Frédégonde de certains crimes et qui avait béni le mariage de Mérovée et de Brunehaut, n’aura pas la même chance… Cela se passait le jour de Pâques 586 :
Le jour de la Résurrection de Notre-Seigneur étant arrivé, relate Grégoire de Tours, alors que l’évêque s’était rendu de bonne heure à la cathédrale pour y accomplir les offices de l’Église et commençait à entonner les antien-nes selon l’ordre accoutumé, dans un moment où, entre les psaumes, il était appuyé sur sa chaire, un meurtrier s’approcha de lui et, tirant un couteau de sa ceinture, le frappa… Rempli de sang, il étendit ses mains sur l’autel, offrit à Dieu son oraison, lui rendit grâce puis, emporté chez lui dans les bras des fidèles, il fut placé sur son lit. Aussitôt, Frédégonde vint le voir et lui dit :
-Nous n’aurions pas voulu, ô saint évêque, non plus que le reste de ton peuple que, pendant l’exercice de tes fonctions, il t’arrivât une telle chose. Mais plût à Dieu qu’on pût nous indiquer celui qui a osé la commettre afin qu’il subisse le supplice que mérite semblable crime !
Le prêtre, connaissant la fourberie de ces paroles, lui dit :
-Et qui l’a commise si ce n’est celle qui a fait périr des rois, qui a si souvent répandu le sang innocent, qui s’est couverte de tant de crimes en ce royaume ?
Et il ajouta :
-Les ordres de Dieu m’ont rappelé de ce monde. Toi, que chacun connaît pour être la source de tous les crimes, tu seras maudite dans les siècles et Dieu vengera mon sang sur ta tête !

Frédégonde s’affole

Tombeau de Frédégonde.
Tombeau de Frédégonde.

Mais voilà que Gontran et le jeune Childebert s’allient et que le roi de Burgondie fait de son neveu son héritier. Pour Frédégonde, c’est une catastrophe. Affolée, la reine tente le tout pour le tout. En vain… Gontran échappe à deux tentatives d’assassinat tout comme Childebert. Et bien que le commanditaire ne fasse guère de doute, Frédégonde continue de profiter des beaux sentiments de Gontran…
28 mars 593, nouveau bouleversement : à l’âge de soixante-huit ans, Gontran meurt. Childebert hérite donc de ses États et a enfin toute liberté pour assouvir sa vengeance. À peine son oncle est-il enterré que Childebert lance ses armées contre le royaume de Neustrie. Mais c’était compter sans l’incroyable volonté de Frédégonde : tenant son fils âgé de neuf ans par la main, la reine enflamme le cœur de ses soldats et prend elle-même la tête de l’armée. Les Austrasiens sont défaits à Droisy, près de Soissons.
Frédégonde est victorieuse, mais elle sait bien que ce n’est que partie remise. Et la prochaine fois, pourra-t-elle résister à l’armée austrasienne ?
Dans le doute, elle décide d’agir… selon les bonnes vieilles méthodes : en 596 -Frédégonde était infiniment patiente- Childebert succombe à un empoisonnement !
Childebert éliminé, Frédégonde aurait enfin pu s’attaquer en toute impunité à sa vieille ennemie, la reine Brunehaut. Poutant, elle n’en fera rien. Peut-être juge-t-elle que les leudes austrasiens, qui secouent fortement le joug de la reine mère, se chargeront de la besogne. Peut-être préfèrerait-elle voir sa déchéance. Peut-être… mais elle n’en aura pas l’occasion. La reine sanguinaire, la meurtrière de Galswinthe, de Sigebert, de Mérovée, d’Audovère, de Clovis, de Prétextat, de Childebert et de bien d’autres encore, meurt en 597… dans son lit. 

La fausse simplicité de Charles le Simple

Sceau de Charles III le Simple.
Sceau de Charles III le Simple.

La faiblesse de Louis II le Bègue, le règne conjoint de Louis III et de Carloman II avaient clairement annoncé ce qui sera la grande affaire du règne de Charles III : la lutte contre les grands du royaume. Fils posthume de Louis II, encore enfant à la mort de Carloman, Charles réunit tous les handicaps capables d’attiser la révolte des nobles. Sa jeunesse est un problème, mais elle sera palliée par trois années de régence de Charles le Gros, empereur d’Occident, roi d’Alémanie et fils de Louis le Germanique. Une régence qui prouve combien les Carolingiens des deux pays sont liés, combien le lien familiale et peut-être l’autorité impériale compte encore dans l’un et l’autre royaumes. La déposition de Charles le Gros par la diète de Tibur en 887 devait, à nouveau, placer Charles le Simple face aux nobles du royaume… qui lui préfèrent pour l’heure le comte de Paris, Eudes Ier.
De fait, c’est bien là le problème de Charles, celui que ses descendants connaîtront également : la montée en puissance non pas de la noblesse mais bien d’une famille, celle des comtes de Paris. Des seigneurs qui tiennent les grands du royaume en leur pouvoir et qui, contrairement aux Pippinides quelques générations auparavant, n’hésiteront pas avant de s’emparer du trône. Différence notable entre les Pippinides et les Robertiens : ces derniers sont issus du sein même de Charlemagne, ou du moins le seront-ils à partir d’Hugues le Grand, descendant direct de Carloman, fils de Charlemagne, roi d’Italie sous le nom de Pépin. Débouté de l’héritage italien, cette branche des Carolingiens se verra offrir le comté de Vermandois, une piètre consolation qui revenait à reconnaître, indirectement, la réalité de leurs droits sur le trône italien.
En attendant, Charles le Simple a quatorze ans lorsqu’il reprend les choses en main : le 28 janvier 893, il est sacré roi par l’archevêque de la ville, Foulques le Vénérable, un fidèle parmi les fidèles. Le royaume a désormais deux rois… qui finissent par résoudre leur différent par un accord. Il est donc établi qu’à la mort d’Eudes le pouvoir reviendrait de plein droit à Charles. Une sorte de régence forcée en quelque sorte.
Il faut dire que le royaume était en proie à quelques dangers, rendant l’union nécessaire. Un danger personnifié par les Vikings. Cela faisait près d’un siècle -en fait depuis la mort de Charlemagne- que les incursions normandes se faisaient plus régulières sur le continent européen et notamment en Gaule. Et si quelques actions d’éclats, telle la résistance de Robert le Fort lors du siège de Paris, mirent l’orgueil viking à mal, ces raids se soldaient presque toujours par la fuite éperdue des habitants de la région et, finalement, par le départ des Nordmen… contre espèces sonnantes et trébuchantes.

Charles III recevant l'hommage de Rollon pour la Normandie (gravure du XIXe siècle).
Charles III recevant l’hommage de Rollon pour la Normandie (gravure du XIXe siècle).

On a beaucoup raillé la décision de Charles le Simple qui, en 911, par la signature du traité de Saint-Clair-sur-Epte, céda au chef viking Rollon la région de la Basse-Seine ; pourtant, preuve est faite que son action fut des plus opportunes : non seulement les incursions vikings cessèrent mais Rollon et ses descendants, devenus ducs de Normandie, se révéleront parmi les meilleurs soutiens des rois carolingiens puis des Capétiens. Depuis 892 jusqu’à 911, date du traité, les Vikings n’avaient cessé d’agrandir leur possession autour de l’estuaire de la Seine. Et déjà, ils se comportaient plus en colons qu’en conquérants, épargnant Bayeux puis Rouen… En 911, toute la Basse-Seine est aux mains des Vikings : Charles le Simple en prendra acte et ne fera que reconnaître officiellement un état de fait, rendant ainsi la paix à cette partie du royaume, une région détenue et défendue par ceux-là même qui l’assaillaient.
Ce coup politique capital pour l’avenir du pays sera injustement raillé par els historiens qui joueront avec méconnaissance sur le surnom de Charles le Simple. Un surnom qui ne signifie nullement sot mais honnête…
La création de la Normandie sera le grand succès de Charles III ; sa tentative de conquête de la Lorraine sa plus grande erreur. Se heurtant aux seigneurs de Lotharingie, opportunément soutenus par les nobles francs, Rodolphe de Bourgogne et Robert le Fort en tête, Charles payera son échec lorrain par la destitution (922) et l’emprisonnement. Et c’est dans les geôles du comte de Vermandois, alors que Robert le Fort, comte de Paris, est élu roi, qu’il meurt en 929.

La croix d’Iona

Croix de l'île d'Iona.
Croix de l’île d’Iona.

Si saint Patrick et sainte Brigitte sont mondialement connus et reconnus comme les patrons de l’Irlande, on oublie aisément que cette terre de profonde chrétienté a également servi de base à l’évangélisation des contrées avoisinantes.
Prince de sang royal, Columkill ou Colomba devait entrer à l’abbaye de Clonard dans la première moitié du VIe siècle. C’est là, sous la direction de saint Finnian -un nom à consonance hautement païenne et mythologique- qu’il devait faire ses premières armes de fondateur en créant les monastères et écoles monastiques de Derry (545), Durrows (553) et Kells (sans doute 554). De fait, l’Irlande devenait trop petite pour ce propagateur de la Foi aussi embarqua-t-il, vers 563, pour l’île calédonienne -comprenez écossaise- d’Iona. Le monastère qu’il y fonda devait devenir le principal foyer du christianisme pour les Pictes et les Celtes du Nord. La croix d’Iona, la croix de Colomba étendrait bientôt son ombre sur les Vikings conquérants. Evangélisateur des peuples du nord de la Grande-Bretagne, saint Colomba sera cependant enterré en terre d’Irlande, entre saint Patrick et sainte Brigitte. Comme si, toujours, l’Irlande rappelait ses enfants.

Pépin le Bref : les Pippinides sur le trône

Pépin, maire du Palais, avec Childéric III (gravure du XIXe siècle).
Pépin, maire du Palais, avec Childéric III (gravure du XIXe siècle).

A la mort de Charles Martel, ses fils, Pépin et Carloman, héritent de sa charge ; une fonction que, selon la tradition franque, ils vont se partager. Du moins était-ce le cas pour les rois. Mais ce qui est extrêmement intéressant dans ce cas précis, c’est que les Pippinides, qui n’étaient que maires du palais, agissent exactement comme des souverains. Un ministre se remplace, un conseiller se choisit. Or, depuis des générations, les Pippinides s’étaient institués maires du palais, fonction qu’ils se transmettaient depuis cinq générations… en appliquant les mêmes règles que lors des héritages royaux, soit le partage. Déjà, on avait perçu un net rapprochement de la dynastie Pippinide avec la couronne mérovingienne lorsque Thibaud, fils de Grimoald le Jeune, avait prétendu à la charge de son père… tout en étant encore mineur ! L’assimilation était par trop évident ; elle devait finir par un changement de dynastie. Un changement qui peut paraître évident mais que Pépin, dit le Bref en raison de sa petite taille, mettra dix ans à obtenir.
Maire du palais de Neustrie quant son frère Carloman héritait de la charge en Austrasie, le fils de Charles Martel épuisera ses premières années de pouvoir à mâter la noblesse, son demi-frère Odilon en tête. La situation était tendue, la couronne à portée de main… Et la noblesse l’avait semble-t-il bien senti, elle qui multipliait les révoltes contre ce pouvoir presque royal. Presque, c’était bien là le cour du problème. Car ni Pépin ni Carloman n’avaient de réelle légitimité, hormis celle qu’eux-mêmes et que leurs ancêtres s’étaient forgés. En 748, cette situation allait conduire les deux frères à restaurer la dynastie mérovingienne en la personne de Childéric III. Un souverain qui n’en a que le titre et ne sera qu’un fantoche entre les mains expertes des Pippinides. Lui-même, semble-t-il, avait conscience de sa faiblesse, n’hésitant pas à signer : « Childéric, roi des Francs, à l’éminent Carloman, maire du palais qui nous a établi sur le trône… » On ne saurait être plus humble, plus redevable et plus effacé aussi… Tellement effacé qu’il devait finir par disparaître.
Statue de Pépin tuant un lion et un taureau lors des fêtes en l'honneur de son avènement.
Statue de Pépin tuant un lion et un taureau lors des fêtes en l’honneur de son avènement.

C’est sans doute la décision de Carloman d’abandonner sa charge pour se retirer au Mont-Cassin, berceau du monachisme bénédictin, qui accélérera la prise de pouvoir officielle de Pépin. Une prise de pouvoir accomplie dans les faits, certes, mais qu’il fallait faire accepter définitivement à la noblesse neustrienne et austrasienne. Or, on a vu combien cela paraissait difficile. La légitimité d’un fils de Clovis ne pouvait être remise en question ; Dieu lui-même n’avait-il pas désigné les Mérovingiens comme ses fils de prédilection ? N’était-ce pas à eux que la France devait ce titre de Fille aînée de l’Eglise ? Que faire contre cela, si ce n’est employer la seule « arme » possible : le pape ? A la clef pour ce dernier, le soutien sans faille des Francs, notamment contre les Lombards, avec qui il était en délicatesse. Et pour obtenir ce soutien, une seule question à laquelle saint Boniface avait répondu de manière satisfaisante : lequel, de celui qui exerce le pouvoir en réalité ou de l’héritier de ce pouvoir doit être reconnu légitimement comme souverain et seigneur ? Posée de cette façon-là, il n’y avait guère qu’une réponse possible… que le pape s’empressa de faire. S’inclinant devant la volonté pontificale –et à travers le pape devant la volonté divine en fait-, avec l’aide également de quelques arguments « frappants », la noblesse franque ne pouvait que reconnaître en Pépin le Bref le nouveau roi des Francs.
Childéric III fut renvoyé dans son monastère et Pépin sacré roi par le pape lui-même en 751. Ce dernier n’aura d’ailleurs pas à regretter son choix : en 754 puis en 756, le Pippinide allait conduire deux expéditions en Italie, soumettre les Lombards et offrir au Souverain pontife les territoires nouvellement acquis –c’est la donation de Pépin qui forme l’embryon des Etats pontificaux. Autant de preuves de reconnaissance qui allaient lui valoir, de la part du pape Etienne II, le titre de « patrice des Romains ». Un titre –et une action- qui annonce l’alliance de la papauté avec la dynastie franque ; qui augure du nouveau visage que l’Occident va acquérir, un visage mi romain mi franc, le visage de Charlemagne.

Le premier « grand duc de Bourgogne »

Philippe le Hardi (1342-1404).
Philippe le Hardi (1342-1404).

Père, gardez-vous à droite ! Père, gardez-vous à gauche !, clamait le jeune prince Philippe à son père Jean II le Bon (1350-1364).
Né à Pontoise le 15 janvier 1342, Philippe est le plus jeune des fils du roi de France. Sa conduite courageuse lors de la bataille de Poitiers en 1356 lui vaut le surnom de Hardi et, en 1363, le roi Jean lui donne en récompense l’apanage de la Bourgogne. Devenu duc d’une des plus riches régions de France, Philippe épouse Marguerite de Maele, unique héritière d’Artois, de Flandres et de Franche-Comté, en 1369. Philippe le Hardi se trouve alors en possession de terres sans doute aussi importantes que celles de son frère, le roi de France, Charles V le Sage (1364-1380).
Régent de France à la mort de celui-ci, en 1380, Philippe entame alors une politique d’extension du duché, poursuivie par ses descendants. Grand seigneur, amateur d’art et de richesses, le premier « grand duc de Bourgogne » meurt en 1404. Il sera enterré à la Chartreuse de Champmol, le Saint-Denis des ducs de Bourgogne, qu’il a fait édifier à Dijon.

La mort de Marguerite de Bourgogne

Illustration d'une légende, celle de la mort de Marguerite de Bourgogne (gravure du XIXe siècle).
Illustration d’une légende, celle de la mort de Marguerite de Bourgogne (gravure du XIXe siècle).

Tout le monde connaît le personnage ô combien sulfureux de Marguerite de Bourgogne, épouse adultère de Louis X dans les Rois maudits de Maurice Druon. Dénoncée par sa belle-sœur, la terrible Isabelle de France, surprise par son beau-père, elle fut arrêtée sur son ordre, de même qu’une autre bru de Philippe le Bel, sa cousine Blanche, et condamnée à la prison dans la forteresse de Château-Gaillard. Les amants des princesses, quant à eux, furent proprement torturés, émasculés et finalement tués.
Les choses n’étaient cependant pas réglées, loin de là. En effet, allait bientôt se poser le problème de la succession de Louis X le Hutin. Faire invalider l’union de Marguerite et de Louis n’aurait dû poser aucun problème… sauf que pour ce faire il fallait l’aval du pape et qu’à l’époque la chrétienté n’en était pas pourvue ! Dès l’accession de Louis X au trône, en 1314, la question se fit pressante : il lui fallait une descendance ! Et une descendance qui ne soit pas suspecte. Impossible donc de pardonner à Marguerite, dont les grossesses seraient toujours sujettes à caution. Impossible aussi d’attendre des mois que les cardinaux se décident enfin à élire l’un des leurs au trône de Pierre. Il ne restait plus que la solution de l’élimination de Marguerite qui, faisant de Louis un veuf, lui permettrait de se remarier. C’est ce que suggère Druon dans son ouvrage en racontant l’assassinat de Marguerite de Bourgogne, étranglée un sombre matin de 1315.
L’idée était plaisante et nombre d’historiens y souscriront au XIXe siècle. La vérité est cependant plus prosaïque et c’est de froid que la pauvre Marguerite est morte à Château-Gaillard…

Grégoire le Grand, serviteur des serviteurs de Dieu

Statue de saint Grégoire le Grand (v.570-604).
Statue de saint Grégoire le Grand (v.570-604).

Serviteur des serviteurs de Dieu, comme il se nomme lui-même, Grégoire Ier le Grand est avant tout le meilleur serviteur que l’Église ait eu au premier millénaire. Issu d’une famille sénatoriale, préfet de Rome, il quitte ses fonctions en 575 et transforme sa demeure en monastère bénédictin. Élu pape contre sa volonté, il va s’attacher toute sa vie à faire renaître l’autorité pontificale, totalement disparue depuis la mise sous tutelle de l’Église par l’empereur Justinien au début du VIe siècle. Dès le début de son pontificat, il va jouer le rôle d’un véritable chef d’État autant que de chef suprême de la chrétienté : il combat les Lombards qui envahissent l’Italie du Nord puis va lutter contre les hérésies arienne et donatiste en Afrique et en Espagne. Enfin, il envoie, en Grande-Bretagne, Augustin de Cantorbéry convertir les hordes barbares du Nord qui tentent d’envahir le pays.
Alors qu’il travaille à la réforme de l’administration pontificale et de la vie monastique par sa Règle pastorale, il s’oppose violemment au patriarche de Constantinople, accélérant ainsi le processus de séparation entre l’Église d’Orient et l’Église d’Occident.
À sa mort, le 12 mars 604, l’Église d’Occident, au faîte de la puissance, compte désormais comme une autorité aussi bien spirituelle que temporelle.

Charles, le roi sage

Statue de Charles V le Sage (1338-1380).
Statue de Charles V le Sage (1338-1380).

En 1343, le dernier dauphin de Viennois, Humbert II, vient de perdre son fils unique et décide de céder le Dauphiné à la France. La condition : qu’un fils de France porte désormais le titre de Dauphin et joigne ses armes à celles du Dauphiné. C’est à Charles, aîné de Jean II, qu’échoit le titre en 1349. Humbert II se retire dans les ordres et la France compte désormais un dauphin, titre que porteront els héritier à la couronne.
Premier dauphin de France, donc, Charles V sera également un de ses plus grands rois. De Froissart à Christine de Pisan, ses contemporains sont unanimes pour louer son intelligence, sa sagesse et sa science. Pour s’en convaincre, il suffit d’étudier son action.
Lorsque son père est fait prisonnier à Poitiers (1356), le jeune dauphin se trouve face à une situation catastrophique. Les finances sont en état de détresse, les Etats généraux ont révélé les prétentions des bourgeois et Charles le Mauvais, qui s’est évadé, reprend de plus belle son action subversive… La mainmise bourgeoise est même telle qu’ils tenteront d’imposer une monarchie constitutionnelle, réclamant le renvoi des conseillers du jeune régent et la nomination d’un conseil de 28 membres issus de leurs rangs. Charles, manquant de subsides autant que de soutiens, va, dès se moment, faire montre d’une grande maîtrise de la chose politique et d’une étonnante intelligence. Cherchant à gagner du temps, il accorde quelques concessions dans l’ordonnance royale de 1357 puis, profitant de la révolution du prévôt des marchands de Paris, Etienne Marcel, fuit la capitale en quête de soutien. Il le trouvera chez les nobles de Picardie et d’Artois, auprès des Etats de Champagne, lèvera des subsides et entrera triomphalement dans la capitale. La tentative révolutionnaire d’Etienne Marcel aura servi de révélateur : révélateur du caractère du futur souverain d’abord, de la situation vers laquelle le pouvoir des bourgeois allait mener le royaume. Certainement, à l’époque, personne n’en voulait, pas même les Parisiens qui élimineront eux-mêmes le prévôt.
Excellent administrateur, Charles se révélera également un diplomate ferme et habile, notamment lors des traités de Brétigny et de Calais. Des traités qui, s’ils permettront le retour du roi, éviteront surtout l’amputation du royaume, ce que réclamait initialement le roi d’Angleterre avec pour exigence la remise en ses mains de la moitié du royaume, pas moins ! Quant aux quelques concessions consenties, elles ne le seront que provisoirement, Charles V n’hésitant pas à relancer le conflit une fois la situation du royaume stabilisée.

Page de la Bible de Charles V.
Page de la Bible de Charles V.

Une stabilité d’autant plus facilement acquise qu’il aura gouverné presque dix ans avant son accession au trône. Et s’il était habile politique à 20 ans, il n’en sera que meilleur à 30. D’autant que le jeune souverain saura s’entourer d’hommes de guerre de valeur, palliant à sa seule faiblesse –l’art de la guerre- en s’adjoignant les services d’un Dugesclin, des frères Dormans ou de Pierre d’Orgemont… Et lorsque les armes échouaient, la diplomatie entrait en scène. C’est ainsi qu’il obtint, après l’avoir combattu, l’hommage du duc de Bretagne Jean de Montford. Côté armes, il obtiendra la reddition de Charles le Mauvais et la récupération de la Saintonge, du Poitou, du Limousin, du Rouergue…
L’action politique et militaire de Charles le Sage va s’accompagner, durant tout son règne, d’une intense activité économique et culturelle. Economique avec le rétablissement de la monnaie royal, allant de paire avec un renforcement du pouvoir. Culturelle ensuite parce qu’en véritable amateur de « sapience » -science-, en fin lettré et en mécène –comme ses frères d’ailleurs-, Charles s’entourera de savants, d’économistes, de théologiens ou d’écrivains et la constitution de la Bibliothèque royale. Roi-bâtisseur, on lui devra également la reconstruction du Louvre, la construction de la chapelle de Vincennes ou celle du château de Beauté –près de Vincennes. Un nouveau style de souverain était né…