Scanderberg : le janissaire rebelle

Georges Castriota, dit Scanderberg (1405-1468).
Georges Castriota, dit Scanderberg (1405-1468).

Dans leur conquête de l’Europe balkanique, les Ottomans avaient créé un un corps d’armée redoutable constitué uniquement des fils de territoires conquis qui, dès leur plus tendre enfance, étaient convertis de force à la religion de Mahomet. En quelques années ces janissaires allaient devenir les meilleurs combattants d’Allah.
Tel sera le sort de Georges Castriota dit Scanderberg. Né dans une famille princière de Serbie, il sera, à l’âge de sept ans, emmené en otage par les Ottomans et élevé dans l’Islam. Devenu le favori de Mourad II, il fera preuve d’une grande valeur militaire, recevant le surnom d’Iskander Bey, " le prince Alexandre ". Un triomphe pour le janissaire mais aussi et surtout pour la politique de recrutement mise en place par Orkhan, le deuxième sultan ottoman, en 1334. Un triomphe qui avait un revers comme le démontre l’histoire de Scanderberg.
En effet, en 1443, alors qu’il était âgé de quarante ans, Scanderberg déserte l’armée ottomane, entraînant dans son sillage 300 Albanais. C’était au lendemain de la défaite ottomane de Nis. Revenu au christianisme, il allait devenir un des pires cauchemars des Ottomans en Albanie. Fort de son contingent de 300 hommes, il reprit la forteresse de Kroya, au Nord-est de Durrazzo, et, dès lors, se lança dans une véritable guérilla contre les forces ottomanes.
Quinze mille hommes allaient bientôt le rejoindre, mettant en échec, vingt ans durant, les tentatives de conquêtes de l’Albanie par les Ottomans de Mourad II puis de Mahomet II. La trêve de dix ans, signée en 1461, ne devait être qu’une parenthèse et, sur les instances de Pie II et malgré le peu d’aide qu’il reçut des Hongrois et des vénitiens -ses "alliés"-, il poursuivit la lutte… jusqu’à sa mort en 1468. Scanderberg disparu, l’Albanie allait être aisément conquise. De fait, il ne faudra que dix ans pour que les Ottomans fassent de ce pays une terre d’islam.

Jacques Cœur, l’argentier du roi

Fils d’un marchand de Bourges, Jacques Cœur (1395-1456) fait fortune dans des secteurs aussi variés que la banque, le négoce, le change, l’extraction minière ou le transport sur terre et sur mer. Parallèlement, il mène avec beaucoup de succès une carrière publique.
Maître des monnaies puis argentier du roi, commissaire au Languedoc et enfin conseiller de Charles VII, il est cependant arrêté, en 1451, sur ordre du souverain et emprisonné. Accusé de malversations, d’exactions et d’avoir empoisonné la maîtresse du roi, Agnès Sorel, il a surtout eu le tort d’étaler sa richesse..

Rapidement innocenté du crime d’empoisonnement, Jacques Cœur reste cependant accusé de celui de lèse-majesté. Après un procès de deux ans, il reconnaît, sous la torture, tous les chefs d’accusation. Il échappe à la peine de mort, mais, sommé de payer quatre cent mille écus qu’il ne possède pas, il est laissé en prison.
Après plus de trois ans de réclusion, Jacques Cœur s’évade et gagne Rome puis l’île de Chio tenue par les Turcs où il meurt le 25 novembre 1456

Frédégonde, la reine sanglante

Chilpéric et Frédégonde (gravure du XIXe siècle).
Chilpéric et Frédégonde (gravure du XIXe siècle).

La seconde moitié du VIe siècle va être marquée par la rivalité entre deux reines, les célèbres Frédégonde et Brunehaut, rivalité qui bouleversera à maintes reprises la donne politique. De cette époque, l’histoire a retenu la multitude des crimes, des intrigues et des méfaits de Frédégonde qui, dès le Moyen Âge, acquiert le qualificatif de « reine sanguinaire ».
À la mort du dernier fils du roi Clovis et de sainte Clotilde,  Clotaire Ier, qui avait réussi à unifier le royaume franc, celui-ci est, selon la coutume franque, divisé entre les fils du roi, d’abord en quatre puis en trois à la mort de l’aîné, Caribert. Gontran obtient ainsi la Burgondie, avec Orléans pour capitale, Sigebert reçoit l’Austrasie et s’établit à Reims et Chilpéric, le plus jeune, hérite du royaume de Neustrie, Soissons étant la capitale. Paris reste dans l’indivision et peut être occupée à tour de rôle.
Un tel partage ne pouvait que faire naître les difficultés et les convoitises, notamment de la part de Chilpéric qui avait reçu la plus petite part et qui n’était pas d’un caractère particulièrement soumis. Cependant, ce qui va déclencher la terrible vendetta qui, de 566 à la fin du VIe siècle, allait ensanglanter la cour et tout le royaume fut la jalousie. D’abord celle de Chilpéric envers son frère Sigebert puis celle de Frédégonde… envers tout le monde !
Contrairement à ses deux frères qui vivaient dans la débauche et qui épousaient volontiers des femmes de la plus basse extraction, Sigebert avait une haute idée de son rang et ne désirait qu’une épouse de sang royal. Il la trouve en Espagne, alors royaume wisigoth, en la personne de la belle Brunehaut.
C’était, raconte Grégoire de Tours, une jeune fille de manières élégantes, belle de figure, honnête et décente dans ses mœurs, de bon conseil et d’agréable conversation.
Bref, l’opposé absolu des femmes avec qui vivaient ses chers frères. Et, Sigebert, qui décidément était l’exception de la famille, désirait vraiment être fidèle à son épouse.
Les réjouissances ordonnées par le roi d’Austrasie pour célébrer son union avec une princesse de si haut rang allaient raviver la jalousie de son frère Chilpéric.
Ce dernier avait épousé Audovère, dont il avait eu trois fils, et vivait avec une servante de la reine, une Franque du nom de Frédégonde. Mais qu’était une servante, aussi belle et intelligente fût-elle, face à l’orgueil démesuré de Chilpéric ? Voyant Sigebert honoré pour son illustre mariage, Chilpéric décide tout simplement de l’imiter ! Il renvoie -officiellement- épouse et concubines et demande la main de Galswinthe, la sœur de Brunehaut. Là encore, Chilpéric révèle son caractère jaloux et infantile : son mariage est fastueux, splendide, bref, supérieur en tous points à celui de Sigebert ! Le roi entoure sa nouvelle épouse de toute la tendresse dont il est capable ; il loue sa vertu… jusqu’à ce qu’il se lasse de jouer au bon mari. Galswinthe était parfaite, certes, mais elle l’ennuyait à mourir !
En épousant Galswinthe, le roi avait promis de se séparer de ses femmes. Et en effet, il avait répudié Audovère et l’avait enfermée dans un couvent. Mais Frédégonde, elle, était restée à la cour au service de la nouvelle reine. Patiente, elle attendait dans l’ombre ce qu’elle savait inéluctable : le retour du roi dans sa couche.
La reine est morte, vive la reine !
Galswinthe, profondément affectée par la trahison de Chilpéric, désire se retirer. Le roi pouvait garder son douaire, peu lui importait. Tout ce qu’elle voulait, c’était retourner chez son père. La solution convenait sans doute tout autant à Frédégonde qu’à Galswinthe, mais Chilpéric voulait garder le prestige de son mariage. Et, de son côté, Frédégonde était résolument contre un quelconque partage du lit royal. Peu après, la malheureuse Galswinthe est trouvée dans son lit, étranglée. Ce fut le premier crime…
Après quelques jours de deuil, réduits au strict minimum, où il pleure amèrement la jeune femme, Chilpéric épouse Frédégonde. Cet événement allait être le prélude à plus de trente ans de guerre et de rivalité.

Frédégonde armant le bras de ses sicaires (iconographie du XIXe siècle).
Frédégonde armant le bras de ses sicaires (iconographie du XIXe siècle).

En apprenant la mort de sa belle-sœur, Sigebert entre dans une colère noire. Chilpéric méritait un châtiment exemplaire…
En l’année 568, Sigebert rassemble ses armées et fait appel à son frère Gontran, roi de Burgondie, qui voyait là l’occasion de dépouiller le frère maudit de ses domaines. Selon les dires de Grégoire de Tours, les deux souverains avait tout simplement prévu de détrôner Chilpéric. Mais Gontran n’aimait pas particulièrement faire la guerre -chose curieuse pour un Mérovingien- et, après quelques escarmouches, il se fait diplomate et convainc ses frères de se présenter devant le Mâl, un tribunal de leudes.
Chilpéric fait amende honorable et accepte de rendre le douaire de la pauvre Galswinthe qui revient alors à sa sœur, Brunehaut. Tout rentrait dans l’ordre.
Quatre ans plus tard, les fils de Chilpéric étant désormais en âge de conduire les armées, le roi de Neustrie décide de récupérer le douaire de Galswinthe. Il lance ses fils contre les armées de Sigebert… qui les écrase sans difficulté. Il avait fallu de longs mois et plus d’une traîtrise pour décider Sigebert à se défaire de son frère définitivement, mais l’avancée de son armée fut telle que, en 575, Chilpéric et Frédégonde durent se réfugier dans Tournai assiégée. Brunehaut, qui avait été privée de sa vengeance quatre ans plus tôt, la tenait enfin… C’était compter sans l’extraordinaire sens de la manipulation de Frédégonde.
« Si tu y vas dans l’intention de ne pas tuer ton frère… »
Alors qu’il marchait à la tête de ses troupes contre Chilpéric, Sigebert s’était entretenu avec l’évêque saint Germain qui l’avait mis en garde :
-Si tu y vas dans l’intention de ne pas tuer ton frère, tu reviendras vivant et vainqueur ; mais si tu as d’autres pensées, tu mourras.
Sigebert, poussé par la haine, méprisera les conseils du saint homme. Et c’est Frédégonde qui accomplit la prophétie : convoquant deux jeunes leudes tout dévoués à sa famille, elle les arme de scramasaxes -les longs poignards francs- à la lame empoisonnée. Leur mission : tuer Sigebert ! Ce qu’ils font près de Vitry.
La mort de Sigebert jette l’effroi dans les rangs de l’armée austrasienne qui se disperse laissant le corps de son roi à l’abandon et Brunehaut seule dans Paris.
Chilpéric, sauvé par le crime de sa femme, poussa l’hypocrisie jusqu’au bout : il s’empara de l’un des meurtriers, le fit torturer et enfin tuer puis, récupérant la dépouille de Sigebert, il lui rendit, en larmes, les derniers honneurs…
Le rêve de vengeance de Brunehaut s’écroulait. Pire, elle était prisonnière de Chilpéric. Seul son fils Childebert, âgé de cinq ans, avait pu échapper à son oncle, quittant Paris caché dans un panier à provisions… La reine d’Austrasie exilée à Rouen, ses filles reléguées dans un couvent de Meaux, Chilpéric enrichi par le trésor de sa belle-sœur et Childebert II trop jeune pour se venger : la guerre fratricide allait s’éteindre faute de prétendant…
Les malheurs de Mérovée
Mais Brunehaut, âgée d’à peine vingt-huit ans, était très belle et Mérovée, le fils de Chilpéric, en âge de tomber amoureux… Chargé par son père de conduire Brunehaut à son exil rouennais, Mérovée succombe au charme de l’altière princesse wisigoth et l’épouse.
C’est le moment que choisissent les Austrasiens pour assiéger Soissons : Frédégonde, en fuite, rejoint le roi à Rouen et lui révèle que cette attaque est le fruit d’un complot entre les Austrasiens et… Mérovée ! Pour prix de sa trahison, ce dernier est déchu de ses droits à la succession, tonsuré et exilé. Il s’enfuit et rejoint Brunehaut qui a pu gagner l’Austrasie… Mais les malheurs du jeune prince ne sont pas encore finis : soupçonné par les leudes austrasiens de vouloir s’emparer du pouvoir, il est obligé de s’exiler à nouveau. Errant de ville en ville, vivant caché, le pauvre Mérovée croit voir enfin une porte de sortie quand quelques nobles viennent le trouver et le décident à renverser son père. L’aventure s’arrête soudain quand Mérovée apprend que les leudes en question sont au service de la reine Frédégonde qui, lasse de chasser cette proie, a décidé de porter l’estocade. Désespéré, Mérovée se suicide en 578.
Une fois de plus, Frédégonde a réussi son coup. Son beau-fils Théodebert était mort sur le champ de bataille en 575 ; Mérovée, grâce à un savant complot, venait de mourir ; il ne restait plus que Clovis et le trône reviendrait à ses propres rejetons…
Mais avant même que la « reine sanguinaire » ne s’occupe du « cas » de son dernier beau-fils, une série de cataclysmes s’abat soudain sur le royaume : les fleuves débordent, Orléans est ravagée par un incendie, Bordeaux touchée par un tremblement de terre et une épidémie de variole s’étend sur Paris. Les deux fils de Frédégonde, Clodebert et Dagobert, sont touchés.
Désespérée, Frédégonde est saisie de remords -tardifs il est vrai- et dit au roi, selon Grégoire de Tours :
-Voilà trop longtemps que la miséricorde divine supporte nos mauvaises actions ; elle nous a souvent frappés de fièvres et d’autres maux et nous ne nous sommes pas amendés. Voilà que nous perdons nos fils ; voilà que les larmes des pauvres, les gémissements des veuves, les soupirs des orphelins les font périr et il ne nous reste plus d’espérance d’amasser pour personne ; nous thésaurisons et nous ne savons plus pour qui… Maintenant, si tu veux, allons brûler ces injustes registres… Fais ce que tu me vois faire, afin que, si nous perdons nos chers enfants, nous échappions du moins aux peines éternelles !
Ce fut peine perdue et les deux jeunes princes périrent. Ces derniers enterrés, Frédégonde retrouve la bonne vieille haine d’autrefois. Elle avait perdu ses fils ? Eh bien, elle perdrait le dernier rejeton d’Audovère !
Voilà donc que Frédégonde accuse Clovis d’avoir empoisonné ses fils et de vouloir éliminer Chilpéric et sa femme. D’ailleurs, sa maîtresse, une sorcière reconnue, l’a avoué… après quelques heures passées en compagnie du bourreau ! Chilpéric, décidément aveuglé par sa peur pathologique du complot et sous l’emprise totale de son épouse, livre le jeune homme aux douces mains de sa belle-mère. Quatre jours de torture ne feront rien avouer au jeune prince qui finit tout de même assassiné… Mais ce n’était pas encore suffisant pour assouvir la colère de Frédégonde : elle fait assassiner la pauvre Audovère, reléguée depuis des années dans un couvent avec sa fille Basine.
Résultat : Chilpéric n’a plus aucun héritier ! Heureusement, Frédégonde était féconde et, dans l’année qui suit, elle lui donne un autre fils, Thierry… qui devait mourir à son tour en 584. L’événement a son importance : une fois de plus, Chilpéric se retrouve sans fils et, une fois de plus, Frédégonde fait passer sa colère sur des innocents. Elle fait arrêter à Paris des dizaines de femmes, les accusant de sorcellerie, les fait torturer et mettre à mort. Seule la naissance d’un petit Clotaire fera cesser ces horreurs…
« Il n’a jamais aimé vraiment personne et personne ne l’a aimé »
Chilpéric avait enfin un héritier et songeait au prochain mariage de sa fille Rigonde avec un prince wisigoth quand, un soir de 584, alors qu’il revenait de chasse dans la forêt de Chelles, il est assassiné.
Il a dévasté et incendié de très nombreuses provinces. Il n’en éprouvait nul chagrin, mais au contraire de la joie, comme jadis Néron quand il déclamait une tragédie devant l’incendie de Rome. Il était porté à la gloutonnerie, car son dieu était son ventre… Il détestait les intérêts des pauvres. Il blasphémait sans arrêt contre les prêtres du Seigneur… En ce qui concerne la débauche et la dépravation, il est impossible d’imaginer un excès qu’il n’ait pas commis. Il se plaisait à trouver des coupables et leur faisait arracher les yeux. Il n’a jamais aimé personne et personne ne l’a jamais aimé.
Tel est le jugement, sans appel, que Grégoire de Tours a porté sur le roi Chilpéric. Lisant ces lignes, il paraît même incroyable que Chilpéric n’ait pas été assassiné plus tôt. Mais qui a commandité ce meurtre ? Certains ont prétendu que c’était Frédégonde, parce que le roi l’avait surprise avec un de ses leudes, Landry, dans une attitude plutôt compromettante. Et on avait déjà accusé la reine de tant de crimes, alors, un de plus ou de moins. D’autres ont avancé le nom de Brunehaut… Qui sait ? Ce qui est sûr, c’est qu’avec la mort de Chilpéric, Frédégonde se trouve en grande difficulté : régente pour son fils âgé d’à peine quatre mois, elle vient surtout de perdre son meilleur protecteur !
« Tu seras maudite dans les siècles ! »

Assassinat de l'évêque Prétextat.
Assassinat de l’évêque Prétextat.

À peine a-t-elle appris le meurtre de son mari que Frédégonde entasse vite fait ses richesses dans des chariots et se réfugie à Paris, où elle se place d’abord sous la protection de l’évêque puis sous celle de Gontran, son beau-frère.
Frédégonde connaissait suffisamment le roi des Burgondes pour savoir qu’il ne pourrait refuser son aide à un enfant, héritier de la race des rois chevelus. De plus, ce serait pour lui l’occasion de mettre la main, même indirectement, sur le royaume de Chilpéric. Les beaux sentiments de Gontran serviraient grandement les desseins de la reine sanguinaire…
Il n’en fallait pas moins pour arrêter Childebert qui réclamait vengeance :
-Rends-moi la femme homicide qui a assassiné ma tante, mon père, mon oncle et mes cousins !
Gontran ne cède pas… pour la plus grande joie de Frédégonde qui peut ainsi reprendre ses « activités ».
Les premiers à en faire les frais seront Childebert, qui commençait sérieusement à inquiéter Frédégonde, et… Gontran lui-même ! Le complot échoue mais Gontran, naïf, continue à la protéger.
L’évêque Prétextat, qui avait jadis accusé Frédégonde de certains crimes et qui avait béni le mariage de Mérovée et de Brunehaut, n’aura pas la même chance… Cela se passait le jour de Pâques 586 :
Le jour de la Résurrection de Notre-Seigneur étant arrivé, relate Grégoire de Tours, alors que l’évêque s’était rendu de bonne heure à la cathédrale pour y accomplir les offices de l’Église et commençait à entonner les antien-nes selon l’ordre accoutumé, dans un moment où, entre les psaumes, il était appuyé sur sa chaire, un meurtrier s’approcha de lui et, tirant un couteau de sa ceinture, le frappa… Rempli de sang, il étendit ses mains sur l’autel, offrit à Dieu son oraison, lui rendit grâce puis, emporté chez lui dans les bras des fidèles, il fut placé sur son lit. Aussitôt, Frédégonde vint le voir et lui dit :
-Nous n’aurions pas voulu, ô saint évêque, non plus que le reste de ton peuple que, pendant l’exercice de tes fonctions, il t’arrivât une telle chose. Mais plût à Dieu qu’on pût nous indiquer celui qui a osé la commettre afin qu’il subisse le supplice que mérite semblable crime !

Pierre tombale de la reine Frédégonde.
Pierre tombale de la reine Frédégonde.

Le prêtre, connaissant la fourberie de ces paroles, lui dit :
-Et qui l’a commise si ce n’est celle qui a fait périr des rois, qui a si souvent répandu le sang innocent, qui s’est couverte de tant de crimes en ce royaume ?
Et il ajouta :
-Les ordres de Dieu m’ont rappelé de ce monde. Toi, que chacun connaît pour être la source de tous les crimes, tu seras maudite dans les siècles et Dieu vengera mon sang sur ta tête !

Frédégonde s’affole
Mais voilà que Gontran et le jeune Childebert s’allient et que le roi de Burgondie fait de son neveu son héritier. Pour Frédégonde, c’est une catastrophe. Affolée, la reine tente le tout pour le tout. En vain… Gontran échappe à deux tentatives d’assassinat tout comme Childebert. Et bien que le commanditaire ne fasse guère de doute, Frédégonde continue de profiter des beaux sentiments de Gontran…
28 mars 593, nouveau bouleversement : à l’âge de soixante-huit ans, Gontran meurt. Childebert hérite donc de ses États et a enfin toute liberté pour assouvir sa vengeance. À peine son oncle est-il enterré que Childebert lance ses armées contre le royaume de Neustrie. Mais c’était compter sans l’incroyable volonté de Frédégonde : tenant son fils âgé de neuf ans par la main, la reine enflamme le cœur de ses soldats et prend elle-même la tête de l’armée. Les Austrasiens sont défaits à Droisy, près de Soissons.
Frédégonde est victorieuse, mais elle sait bien que ce n’est que partie remise. Et la prochaine fois, pourra-t-elle résister à l’armée austrasienne ?
Dans le doute, elle décide d’agir… selon les bonnes vieilles méthodes : en 596 -Frédégonde était infiniment patiente- Childebert succombe à un empoisonnement !
Childebert éliminé, Frédégonde aurait enfin pu s’attaquer en toute impunité à sa vieille ennemie, la reine Brunehaut. Poutant, elle n’en fera rien. Peut-être juge-t-elle que les leudes austrasiens, qui secouent fortement le joug de la reine mère, se chargeront de la besogne. Peut-être préfèrerait-elle voir sa déchéance. Peut-être… mais elle n’en aura pas l’occasion. La reine sanguinaire, la meurtrière de Galswinthe, de Sigebert, de Mérovée, d’Audovère, de Clovis, de Prétextat, de Childebert et de bien d’autres encore, meurt en 597… dans son lit.

Siméon le Magnifique

Le tsar Siméon Ier de Bulgarie.
Le tsar Siméon Ier de Bulgarie.

Grand, magnifique : tels sont les qualificatifs que l’on accole volontiers au nom de Siméon Ier, tsar des Bulgares de 893 à 927.
C’est pourtant comme otages de l’empereur de Byzance que le fils de Boris Ier passer les premières années de sa vie. Et, comme au temps antiques, la condition d’otage, quoi que légèrement inconfortable, avait bien des avantages, comme celui d’acquérir une culture et une connaissance propre aux cours les plus évoluées. Tel sera la cas de Siméon qui lisait Aristote et Démosthène dans le texte.
Appelé sur le trône par son père qui avait préféré finir sa vie sous l’habit de moine, il oublia ses années de jeunesse -durant lesquelles la captivité n’était qu’un terme politique, sans plus- pour se lancer dans une lutte frontale contre l’empereur byzantin, Léon VI le Sage. Le but était évidemment de se libérer de la tutelle forcée de Byzance et de conserver l’indépendance du trône bulgare. Léon VI s’étant attaché le concours des Magyars, qui allaient envahir le nord de la Bulgarie, Siméon fit appel aux Petchénègues qui devaient faire reculer les Byzantins jusque sous les murs de Constantinople. Léon VI, à genoux, demandera la paix et devra verser un tribut (904).
Mais cette humiliation ne satisfaisait pas Siméon dont les ambitions étaient largement à la hauteur de la culture qu’il avait acquise à Constantinople. Alors que les Grecs lui avaient cédé une partie de la Macédoine, Siméon reprit la guerre contre Constantin VII, successeur de Léon VI, et, après la victoire d’Anchialos (917), après la prise d’Andrinople (922), Siméon mit à son tour le siège devant la capitale de l’empire. Ceux sont les Serbes, prêts à le prendre en tenaille, qui le feront céder, non sans avoir obtenu le paiement d’un second tribut. Finalement, Siméon devait se retirer, définitivement, en 927, laissant un royaume à son apogée, tant sur le plan politique que culturel, la nouvelle capitale du royaume, Preslav, étant devenue, sous l’impulsion du tsar, un grand centre intellectuel.

La déposition d’Édouard II

Édouard II d'Angleterre (1284-1327).
Édouard II d’Angleterre (1284-1327).

Jamais jusque-là un roi d’Angleterre n’avait été déposé. Assurément, Édouard II n’avait jamais fait preuve d’une personnalité très affirmée, que ce soit en tant que prince de Galles ou, à partir de 1307, en tant que roi, mais personne n’aurait imaginé qu’il soit forcé d’abdiquer… encore moins que ce soit sa femme qui le dépose ! Depuis la France et soutenue par son amant Roger Mortimer et son beau-frère, Edmond, Isabelle de France va organiser l’invasion de l’Angleterre de main de maître.Rien ne résistera à la volonté farouche de cette belle Capétienne de se débarrasser d’un époux qui n’en a que le nom -il est homosexuel et dominé par ses favoris- afin d’asseoir sur le trône un enfant promis à un grand avenir : son fils, Édouard III…
Début 1327, Isabelle de France fait déposer Édouard II qui est jeté en prison où il sera, peu de temps après, exécuté atrocement.

Marco Polo démasqué

Portrait de Marco Polo (1254-1324).
Portrait de Marco Polo (1254-1324).

An de grâce 1298. Marco Polo, revenus depuis trois ans d’un long séjour en Chine, tombe aux mains des Génois. Une année durant, il passe le temps en égrainant ses souvenirs, souvenirs dont Rusticello, un de ses compagnons d’infortune, rédigera le Devisement du monde, rapidement rebaptisé le Livre des merveilles.
De fait, la relation de voyage de Marco Polo a de quoi impressionner. Les fastes de la cour chinoise, les chasses somptueuses, l’or, les perles, la richesse de la capitale enfin : tout incite au rêve. Au rêve d’or, surtout, ce qui conduira les Vénitiens à désigner l’ouvrage sous le nom de Millione. « Un conte merveilleux, selon Jacques Heers, destiné à divertir un public de cour ». Un conte dont la véracité peut être sérieusement mise en doute. De même que son intérêt d’ailleurs. Car si la richesse transparaît à chaque page, le parcourt de Polo, son voyage frôle la fantaisie. Samarkand, la Chine, le Tibet mais aussi l’Inde et l’Afrique : tout le monde connu est répertorié, faisant de Polo un voyageur infatigable. L’histoire paraît même si étonnante que certains historiens ont carrément mis en doute son séjour chinois.

Sans aller jusque-là, rappelons juste que Marco Polo n’était pas le premier à atteindre la Chine ; que des missionnaires l’avaient fait avant lui ; que des Nestoriens, adeptes d’une hérésie du Ve siècle, se trouvaient à Pékin. Rappelons également que le Livre des merveilles n’a rien d’un récit fidèle de la réalité et qu’il répond aux fantasmes des Européens… tout en faisant la promotion d’un marchand devenu, selon ses dires, un proche du grand khan.

Jean sans Terre, le roi des échecs !

Sceau de Jean sans Terre (1167-1216).
Sceau de Jean sans Terre (1167-1216).

Si les auteurs de romans tels que Robin des Bois ou Ivanhoé, de Walter Scott, ont fait beaucoup pour la popularité de Jean sans Terre, ils ont également assurer sa réputation de forfaiture et de traîtrise. Une réputation, il faut bien le reconnaître, parfaitement justifiée. Surnommé « sans Terre » parce que son père ne trouvait point à lui créer d’apanage, Jean n’aura terres, titres et couronne qu’en lieu et place de ses parents. Devenu comte de Cornouailles en 1189, il ne doit son titre qu’à son mariage avec Isabelle de Gloucester… qu’il s’empressera de répudier lors de son accession au trône. Quant à sa couronne, obtenu en 1199, il ne l’obtiendra qu’après l’assassinat de son neveu, Arthur de Bretagne. Adepte de toutes les bassesses –ils les avaient multipliées sous le règne de son frère, Richard Cœur de Lion-, de la traîtrise la plus vile, il se révèlera un politique désastreux et mettra plusieurs fois le royaume Plantagenêt en péril. L’enlèvement de sa seconde épouse, Isabelle d’Angoulême, illustre d’ailleurs parfaitement la chose. Fiancé à Hugues X de Lusignan, Isabelle était donc intouchable : peu importe pour le nouveau souverain d’Angleterre.
Peu importe également les remontrances de son suzerain pour ses possessions françaises, Philippe Auguste qui, il faut bien le dire, n’attendait que cela. De fait, la présence sur le trône anglais d’un être tel que Jean ne pouvait que servir les intérêts du Français qui ne s’en privera pas. Ayant refusé de se présenter devant le roi de France, Jean sans Terre verra ses biens français confisqués et, au final, son royaume amputé de la Normandie et de l’Anjou, berceaux de la dynastie Plantagenêt. Certes, le mariage de Jean et d’Isabelle portera ses fruits puisqu’ils auront cinq enfants. Mais les conséquences politiques se révélaient nettement moins heureuses. Et ses tentatives pour reconquérir ses terres se solderont, immanquablement, par un échec. Mauvais politique, mauvais capitaine, ils se révèlera également traître à ses hommes et à ses alliés, notamment lors de sa tentative de débarquement à La Rochelle, en 1214. Apprenant l’échec de son allié, l’empereur germanique, à Bouvines, il prendra la fuite face aux armées françaises menées par le fils de Philippe, Louis le Lion. On comprend que les barons anglais se soient finalement révoltés. On comprend également qu’ils aient offert la couronne anglaise à Louis de France. Et seule la mort accidentelle de Jean sans Terre, en 1216, mettra fin à cette aventure.
Au final, le bilan de Jean Ier d’Angleterre est lourd. En à peine 17 ans de règne, il aura perdu les principales possessions continentales des Plantagenêt et accepté la Magna Carta qui limitait les pouvoirs royaux (1214).

Marguerite d’Anjou : celle qui enleva l’Anjou à l’Angleterre

Marguerite d'Anjou et Henri VI, d'après une enluminure d'époque.
Marguerite d’Anjou et Henri VI, d’après une enluminure d’époque.

Son père avait hérité de tous ce que l’Europe et l’Orient comptait de duchés, comtés ou royaume. Second fils de Louis II d’Anjou, il devient duc de Bar à la mort de son grand-oncle, duc de Lorraine grâce à son mariage, duc d’Anjou et de Provence après la mort de son frère aîné, Louis III, roi de Naples après celle de la reine Jeanne, ainsi que roi de Jérusalem et de Sicile. S’il perdra effectivement la Sicile, Naples et Jérusalem, se déferra de la Lorraine, le Roi René demeure un des personnages les plus célèbres de la fin du Moyen Âge. Une célébrité due plus à son mécénat et à son amour des arts qu’à sa gestion de cet héritage aussi fabuleux qu’hétéroclite.
Sa fille, Marguerite d’Anjou, est nettement moins célèbre. Du moins en France. Car l’Angleterre lui reprochera toujours d’avoir fait perdre, pour toujours, le Maine et l’Anjou.
C’est en 1445 que Marguerite épouse Henri VI, le malheureux prétendant à la couronne française. Femme de tête et de caractère, elle exerce de fait le pouvoir en lieu et place de son époux. Une ascendance qui attise les mécontentements, les haines mêmes. Un état d’esprit qui sera accentué lorsque sera révélée une clause de son mariage, jusque-là gardée secrète, à savoir le retour du Maine et de l’Anjou à la France. Les féodaux anglais allaient prendre cette clause pour excuser leur révolte contre le souverain et son entourage. La reine, notamment, se trouve accuser de tous les malheurs de l’Angleterre et de la fin -peu glorieuse- de la guerre de Cent Ans.
C’est alors que la maison d’York, descendante du quatrième fils d’Edouard III quant Henri VI était issu du troisième fils de ce dernier, fit valoir ses prétentions. Richard d’York tenta d’abord d’imposer sa tutelle à Henri VI, dont la faiblesse était reconnue. Il devint même protecteur du royaume en 1453-1454, mais se révolta bientôt. Un compromis, sensé ramener le calme dans le royaume, fut signé en 1455 après la défaite des troupes royales. Mais il déshéritait le fils d’Henri VI et de Marguerite… C’est alors que la reine décida de prendre les choses en main. Elle leva une armée et Richard d’York fut battu et tué à la bataille de Wakefield, en 1460. Son fils, Edouard, devait reprendre le flambeau et rallumer la guerre des Deux-Roses. Marguerite allait certes battre à nouveau les Yorkistes mais cela n’empêcha pas Edouard de marcher sur Londres et de s’y faire proclamer roi en mars 1461. Le roi fut arrêté et enfermé à la Tour de Londres et Marguerite ne trouva le salut que dans la fuite. Réfugiée en France, elle allait lever une seconde armée qui, aidée par la scission entre d’Edouard IV et le comte de Warwick, qui menait ses armées, devait permettre le rétablissement d’Henri VI sur le trône. Pour peu de temps cependant. Après une fuite d’une année, Edouard IV revint en Angleterre, battit Warwick à Barnet, qui perdit la vie dans la bataille, s’empara d’Henri VI, de Marguerite et de leur fils à Tewkesbury (1471). Henri VI devait mourir peu après et Marguerite resta enfermé à la Tour de Londres jusqu’à ce que Louis XI se soit enfin décidé à payer sa rançon (1475). C’est en France, où elle avait trouvé refuge, qu’elle devait mourir en 1482. L’Angleterre, à cette date, vivait sous le règne d’Edouard IV… qui devait mourir un an après. Ce n’est qu’en 1485, après l’assassinat des enfants d’Edouard, la mort de Richard de Gloucester, que le royaume retrouverait une certaine stabilité, grâce notamment à l’avènement d’Henri Tudor, Henri VII, qui, en épousant Elisabeth d’York, devait unir les deux maisons à la rose et mettre fin à la guerre des Deux-Roses.

Saint Thomas Becket

Vous me haïrez bientôt autant que vous m’aimez, car vous vous arrogez, dans les affaires de l’Église, une autorité que je n’accepte pas. Il faut que l’archevêque de Cantorbéry offense Dieu ou le roi.
Lorsque Henri II élève son ami et chancelier, Thomas Becket, à la charge d’archevêque de Cantorbéry, en 1162, ce dernier expose très clairement sa politique à venir.
Né à Londres en 1117, Thomas Becket gagne rapidement les bonnes grâces d’Henri II et soutient sa politique lors de ses années de chancellerie. Mais, une fois archevêque de Cantorbéry, Thomas change totalement sa façon d’être : il abandonne le luxe dans lequel il vivait et, contrairement aux attentes du roi, défend l’Église d’Angleterre coûte que coûte. Opposé aux édits de Clarendon qui permettent au roi de soumettre le clergé à la justice royale, persécuté, il trouve refuge en France.
Après six années d’exil et un semblant de réconciliation, Becket revient en Angleterre et réaffirme son désaccord.
Le 29 décembre 1170, avec ou sans l’ordre du roi, quatre chevaliers le tuent devant l’autel de la cathédrale. Thomas Becket, martyr et symbole de l’indépendance de l’Église face à la royauté, est canonisé par Alexandre III et son tombeau devient dès lors un lieu de pèlerinage.

Richard le Cruel

Richard Cœur de Lion faisant exécuter les prisonniers musulmans (détail d'une gravure du XIXe siècle).
Richard Cœur de Lion faisant exécuter les prisonniers musulmans (détail d’une gravure du XIXe siècle).

Il est des êtres qui, au delà de la mort et malgré toutes les preuves historiques, ont acquis une véritable aura de légende. Tel est le cas de Richard Cœur de Lion, vu par les Anglais comme par les Français comme un parangon de vertu, comme le modèle du chevalier, généreux, juste et incarnation même de l’honneur. Pourtant, rien n’est plus faux.
Second fils d’Henri II Plantagenêt et d’Aliénor d’Aquitaine, Richard apparaît dès sa jeunesse comme un trouble fête, avide de pouvoir et de gloire. À de multiples reprises, il se révolte contre son père, allant même jusqu’à faire hommage au roi de France pour les terres aquitaines ; devenu roi d’Angleterre (1189), il n’a de cesse de se poser en porte-étendard de l’Occident chrétien, quitte à se brouiller avec Philippe Auguste -qui n’avait pas non plus un caractère facile- ou avec Léopold d’Autriche -action qu’il payera cher en demeurant plusieurs mois dans les geôles de ce prince au retour de la croisade. Enfin, il fait preuve d’une telle cruauté en Terre sainte que les musulmans en gardent un souvenir horrifié dans leurs chroniques. D’ailleurs, le surnom de « Cœur de Lion » qui passera à la postérité n’avait à l’origine rien d’aimable puisqu’il soulignait sa témérité autant que son manque de miséricorde…