Mustapha Kemal : un héritage perdu ?

Mustapha Kemal Atatürk (1881-1938).
Mustapha Kemal Atatürk (1881-1938).

Depuis la bataille de Lépante (1571), symbole du réveil de la résistance européenne à l’avancée ottomane, l’empire des sultans d’Istanbul ne cessait de perdre de son influence, de ses possessions. Au point qu’au XIXe siècle, Bismarck avait du intervenir pour enpêcher la Russie d’anéantir totalement la Turquie. De fait, au XIXe siècle, l’immense Empire ottoman n’est plus qu’un vague souvenir et les sultans ont toutes les peines du monde à conserver l’indépendance de la Turquie elle-même. En 1880, avec la création de l’administration de la Dette publique, l’économie turque passe presque entièrement sous la tutelle des Français et des Anglais. Une situation de quasi soumission qui, comme de juste, allait avoir quelques répercussions. La première sera le réveil de la puissance califale ou du moins son exaltation, avec pour but avouer de recréer l’unité autour de l’islam. Massacres contre les chrétiens, notamment les Arméniens, agitation des minorités, discrédit international : Abdul Hamid II avait tout faux. La gronde enflait, notamment dans les rangs de l’armée. Et c’est de là que va sortir, en 1895, le Mouvement des Jeunes Turcs qui mettent en place un sultan de pacotille et s’emparent du pouvoir –qu’ils exercent assez mal d’ailleurs- jusqu’en 1918.
Photo officielle d'Atatürk.
Photo officielle d’Atatürk.

Né du refus de la soumission, porté par un nationalisme exacerbé, le Mouvement des Jeunes Turcs ne durera guère mais servira de base à celui de Mustapha Kemal. En effet, ce sont exactement les mêmes sentiments qui, en 1920, animeront la révolte du général originaire de Salonique –maintenant Thessalonique. En 1923, le sultan Mohamed VI, qui avait été prêt à livrer le gouvernement du pays aux Européens, est déposé, le sultanat aboli. Le 29 octobre, la République était proclamée et Mustapha Kemal, surnommé « ghazi » -le victorieux- après ses victoires contre les Grecs, nommé président de la République turque. Une République nouvelle que Kemal va créer de toutes pièces, rompant brutalement avec l’Empire ottoman. Le califat avait été, à l’origine, un gouvernement de chefs de guerre sainte ; c’est en se revendiquant de l’islam qu’ils avaient conquis une large partie de l’Europe ; c’est également ainsi qu’ils avaient tenté de faire l’union des peuples vivant dans leur empire. Kemal allait rompre totalement avec cette vision, prônant une Turquie réduite dans ses frontières mais unie, cohérente, une République laïque. Débutée par l’abolition du califat, la laïcisation de l’Etat allait être menée avec énergie, notamment dans les domaines scolaire et judiciaire (le code turc sera largement inspiré du code civil suisse). Les confréries religieuses seront abolies, le costume religieux interdit hors des lieux de culte (1934) et la séparation de la religion et de l’Etat officialisée (1928).
Un Etat laïc ?
Nationalisme et occidentalisation semblent avoir été les moteurs des réformes kémalistes : adoption du calendrier occidental et de l’alphabet latin, abolition de la polygamie, loi sur le divorce, droit de vote accordé aux femmes. Jusqu’aux noms de famille qui deviendront obligatoires –Kemal recevra le sien de l’Assemblée qui le nommera Atatürk, « père de tous les Turcs ». Autant de réformes qui allaient faire entrer la Turquie dans l’ère moderne. Mais pour combien de temps ?
Le parti unique, la quasi dictature de Kemal, qui reste au pouvoir jusqu’à sa mort, en 1938, ne devait guère résister à ses successeurs, pas plus qu’à la Seconde Guerre mondiale. Du multipartisme, de la démocratisation allaient naître la corruption, la répression et finalement l’islamisation du pays. Et de l’héritage d’Atatürk peu de choses demeurent finalement, les principales étant la modernisation du pays et sa laïcisation. Une laïcité que la Turquie actuelle –dotée d’un président islamiste- revendique avec d’autant plus de vigueur qu’elle est toute relative. La religion est en effet mentionnée sur les papiers d’identité, l’islam est subventionné à travers ses mosquées et toutes sortes de réformes prônées par Kemal –comme le port du voile interdit dans les lieux publiques- ont été abolies… ou du moins oubliées. Au final, dans la Turquie du XXIe siècle, que reste-t-il vraiment de l’héritage de Mustapha Kemal ?

Exécution de Mata Hari

Margaretha Zelle, plus connue sous le nom de Mata Hari et devenue durant la guerre l’agent H. 21, est fusillée le 15 octobre 1917.
D’origine néerlandaise, Mata Hari est, depuis 1905, célèbre dans le monde du spectacle pour ses fameuses danses de Java. Profitant de sa renommée, elle entretient de nombreuses relations dans les milieux politiques, militaires et diplomatiques. Et quand la guerre éclate en 1914, Mata Hari poursuit ses déplacements à travers l’Europe.
Les services secrets britanniques, qui la soupçonnent d’être une espionne à la solde des Allemands, transmettent le dossier au chef du Deuxième Bureau français, le capitaine Ladoux. Mata Hari, qui se sait surveillée, demande à entrer dans les services secrets… français. Ladoux accepte et lui confie une fausse mission. Mata Hari, qui doit se rendre à Lisbonne, s’arrête à Madrid qui est le centre le plus important de l’espionnage allemand : le doute n’est plus permis. Le piège se referme dès le retour de l’agent H. 21 en France. Après un procès-éclair, la jeune femme est condamnée à mort. Le matin de son exécution, l’espionne la plus célèbre de l’histoire refuse d’avoir les mains liées et affronte la mort sans bandeau sur les yeux.

Les « colonnes noires » de Sherman

William Tecumseh Sherman (1820-1891).
William Tecumseh Sherman (1820-1891).

Il est des hommes célèbres, des guerriers, qui ne marquent les mémoires que par les ravages qu’ils ont fait. C’est le cas de Hoche, c’est également celui de Sherman.
Sorti de l’académie militaire de West Point en 1840, William Tecumseh Sherman consacre treize années de sa vie à la carrière militaire avant de se reconvertir dans le civil. Acteur de la pacification de la Floride, il contracte un "beau" mariage et devient banquier à San Francisco. Lorsque débute la guerre de Sécession, Sherman réintègre l’armée mais comme directeur de l’Académie militaire de Louisiane. Ce n’est qu’en 1863 qu’il reprend réellement du service en prenant la tête du 15e corps d’armée du Tennessee avec lequel il se distingue aux batailles de Vicksburg et de Chattanooga. En 1864, il est nommé commandant de l’armée du sud-ouest et c’est en tant que tel qu’il commet un premier fait d’armes malheureux : en septembre 1864, Sherman enlève la ville d’Atlanta aux armées sudistes et livre la ville aux flammes deux mois plus tard. Un épisode rendu célèbre par les images d’Autant en emporte le vent et qui fait entrer Sherman dans l’histoire.
Dès lors, rien ne semble devoir arrêter Sherman, aussi bien dans sa marche glorieuse que dans sa politique de terre brûlée. De fait, sa progression vers la mer et à travers la Géorgie ne sera qu’un long cortège de destructions, de dévastations. En vingt-cinq jours à peine, il fait parcourir pas moins de cinq cents kilomètres à une armée de 65 000 hommes. De Savannah, il poursuit sa route et répand la terreur dans toute la Caroline du Sud, forçant finalement à la reddition le général Johnston. La fin de la guerre (1865) suit de près ce dernier haut fait et Sherman, qui aurait pu être rendu à la vie civil, poursuivra sa carrière militaire comme commandant en chef de l’armée américaine de 1869 à 1884. Il mourra sept ans plus tard, à soixante-et-onze ans.

Gordon Pacha : histoire d’un mercenaire

Charles Gordon, dit Gordon Pacha (1833-1885).
Charles Gordon, dit Gordon Pacha (1833-1885).

Charles Gordon, dit Gordon Pacha, bien que général de l’armée britannique, peut être considéré comme un véritable mercenaire (l’appât du gain en moins), mettant son épée au service des uns et des autres.
Entre 1863 et 1864, alors qu’il est au service de l’empereur de Chine, il mate la révolte des Taiping ; puis, dix ans plus tard, il est appelé à la rescousse par le gouvernement égyptien et soumet le Soudan oriental. Et c’est au Soudan que Gordon va consacrer la plus grande partie de sa carrière et de son intérêt : il maîtrise la révolte du Darfour et lutte contre le trafic des esclaves. Surtout, il se fait totalement adopter par la population soudanaise. Après un rapide séjour en Inde, Gordon Pacha, à la demande du gouvernement britannique, repart au Soudan pour mettre en place le rapatriement des Européens, menacés par la révolte du Mahdi.
Décidé à soutenir les Soudanais jusqu’au bout et abandonné par son gouvernement, Gordon va s’enfermer, avec des forces dérisoires, dans la ville de Khartoum, assiégée. Les secours promis ne venant pas, Khartoum est prise par le Mahdi après dix mois de siège. Gordon Pacha meurt, lors de la prise de la ville, le 26 janvier 1885.

La machine humaine selon Taylor

Frederick Winslow Taylor (1856-1915).
Frederick Winslow Taylor (1856-1915).

Une chose est certaine : nul ne pourra accuser Frederick Winslow Taylor de n’avoir pas étudié à fond son  sujet. Issu d’une famille bourgeoise aisée, il commencera néanmoins à travailler comme simple ouvrier avant de prendre la fonction d’ingénieur. Inventeurs des aciers à coupe rapide, il devait se passionner pour la rentabilisation du temps et inventer, après 26 années d’études et pas moins d’un million de dollars d’investissement, le principe du taylorisme. Semblable au stakhanovisme, le taylorisme est tout bonnement l’application d’un temps donné pour un minimum de gestes, aboutissant à un maximum de rendement. Bref, le travail à la chaîne, calculé, minuté pour que chaque opération donnée ne dépasse jamais le temps imparti. Un système certainement fort rentable mais qui « sous couvert de la simplification et de l’économie de gestes », selon G. Friedmann, conduit tout simplement à un avilissement de l’être humain désormais réduit à le simple fonction d’une machine. Un système qui annihile toute initiative, tout besoin de connaissance professionnelle ou de qualification ; un système qui nie clairement la personnalité même de l’homme comme un être pensant.

François-Joseph ou la fin des Habsbourg

Couronné à dix-huit ans François-Joseph va gouverner son empire pendant soixante-huit ans. Empereur d’Autriche et roi de Hongrie depuis 1867, il sera en butte, durant tout son règne, au nationalisme des minorités qui peuplent ses immenses territoires.
Échouant à imposer une politique absolutiste, y compris dans sa propre famille, l’empereur sera vivement touché par de très nombreux drames familiaux : exécution de son frère, Maximilien, au Mexique, suicide de son fils unique, Rodolphe, assassinat de sa femme, la célèbre Sissi, et enfin assassinat, à Sarajevo, de son neveu et héritier, l’archiduc François-Ferdinand.
Allié aux Allemands qui le poussent à venger cette dernière mort, François-Joseph est entraîné dans le premier conflit mondial qui verra, à son issue, la fin de l’Empire austro-hongrois.
À sa mort, le 22 novembre 1916, la couronne revient à son petit-neveu, Charles Ier, qui abdique en 1918, après le démembrement du pays : l’Empire des Habsbourg, vieux de sept cents ans, est définitivement anéanti…

Caroline de Brünswick : le dernier affront

Caroline de Brunswick (1768-1821).
Caroline de Brunswick (1768-1821).

Le nom sonne terriblement allemand et pourtant toute l’histoire de la princesse Caroline de Brünswick, qui fut reine de Grande-Bretagne et d’Irlande, va se jouer à la cour d’Angleterre. Certes, reine, elle le fut, mais sur le papier surtout…
Seconde fille de Charles-Guillaume de Brünswick et de la princesse Augsuta, sœur de Georges III d’Angleterre, Caroline avait été mariée, en 1795 au princes de Galles, le futur Georges IV. De cette union devait naître, l’année suivante, la princesse Charlotte, mais les deux époux, qui s’étaient toujours mal entendus, décidèrent de se séparer d’un commun accord. La conduite de Caroline, après cette séparation, allait donner lieu à de graves soupçons, à des scandales même, au point que la princesse, après s’être vu intenter un procès pour adultère, quitta l’Angleterre pour parcourir l’Europe. L’accession au trône de Georges IV, en 1820, allait changer quelque peu la donne. Georges IV lui offrit alors une rente annuelle de 50 000 livres à la condition qu’elle renonce à son titre de reine -et donc à ses prérogatives- et qu’elle ne foule pas le sol anglais. La proposition était tentante, pour ne pas dire plus, mais Caroline la refusa. Un second procès pour adultère s’ouvrit donc et Caroline, remarquablement défendue, parvint même à gagner à sa cause l’opinion publique.
Le roi, sommé de céder, refusa de le faire et, le jour de son couronnement, interdit l’accès de la cathédrale de Westminster à celle qui était toujours son épouse. Un ultime affront auquel la princesse ne devait pas survivre : elle mourut moins d’un moins après, le 16 août 1821.

Pauvre Maginot !

André Maginot (1877-1932).
André Maginot (1877-1932).

André Maginot est sous-secrétaire d’État à la guerre quand éclate le premier conflit mondial. C’est comme simple soldat qu’il part se battre. Il gagne ses galons de sergent et reçoit de graves blessures.
Dans l’entre-deux guerres, il devient ministre de la Guerre à deux reprises, de 1922 à 1924 puis en 1929 jusqu’à sa mort. C’est lui qui, le 4 janvier 1930, fait adopter une loi qui prévoit la construction d’une ligne fortifiée le long des frontières de l’Est et du Nord. Malheureusement, la fameuse « ligne Maginot », qui a coûté dix milliards de francs-or et derrière laquelle la France se croyait à l’abri, s’arrêtait… à la frontière franco-belge. Il sera donc très facile aux armées du IIIe Reich de la contourner sans coup férir.

L’épopée de Marie-Caroline

Marie-Caroline de Bourbon-Sicile, duchesse de Berry (1798-1870).
Marie-Caroline de Bourbon-Sicile, duchesse de Berry (1798-1870).

Veuve de Charles de Berry et mère du duc de Bordeaux, Henri, dernier espoir des légitimistes, Marie-Caroline de Berry accompagne Charles X dans son exil anglais en 1830. Cependant, contrairement à son beau-père, la jeune duchesse de Berry est loin de s’avouer vaincue : son fils a droit au trône de France et elle a l’intention de le reprendre à cet usurpateur de Louis-Philippe !
Elle met donc un plan au point, rallie ses partisans et débarque en Provence en 1831. Et l’aventure commence… mal ! Les Marseillais sont assez peu convaincus par l’enthousiasme de la duchesse de Berry : elle quitte donc rapidement la Provence et gagne la Vendée. Là, elle en est persuadée, la région toute entière marchera bientôt derrière elle. Mais Marie-Caroline semble oublier que les Français en ont assez des guerres et des luttes intestines : seuls quelques acharnés sont prêts à la suivre. Le 30 mai 1832, elle a cinq cents hommes sous ses ordres, conduits par Charette et La Roberie : ils se font massacrer…
L’insurrection a échoué, la duchesse de Berry est recherchée. Elle se réfugie à Nantes, où elle reste cachée pendant plus de quatre mois.
Mais, le 7 novembre 1832, la maison, désignée par un traître, est investie par les gardes nationaux. La duchesse et ses compagnons se cachent durant des heures derrière la cheminée. Quand les soldats y font un feu, ils sont obligés de se rendre…
C’est ainsi que se termine l’aventure de Marie-Caroline de Berry. Héroïque ou bien imprudente, la duchesse était surtout totalement aveuglée par son but et son périple ne pouvait qu’échouer. Son fils ne sera jamais Henri V, roi de France…

Petiot, le « Docteur Satan »

C’est dans le Paris de l’Occupation que se déroule le dernier des crimes célèbres de ce numéro. Une époque troublée qui va servir de théâtre aux fantasmes de l’un des plus grands criminels de l’histoire de France. L’histoire du docteur Petiot, si admirablement relatée dans le film éponyme, avec dans le rôle titre Michel Serrault, est étroitement liée aux événements de la Seconde Guerre mondiale, d’où la difficulté du sujet. Dans cet article, l’auteur relate les faits tels qu’ils nous sont connus mais trop de questions n’ont toujours pas trouvé de réponses.
Le 11 mars 1944, un habitant de la rue Lesueur prévient les pompiers ; un incendie semble s’être déclaré dans la cheminée d’un immeuble abandonné, au numéro 21 de cette rue cossue située dans le XVIe arrondissement. Une odeur pestilentielle de chair brûlée flotte dans l’air devenu irrespirable. Le propriétaire, un certain docteur Petiot, a été prévenu mais il tarde à venir. Les pompiers décident donc de pénétrer sans plus attendre dans l’immeuble.
Tout semble à l’abandon sauf une cave et une cuisine qui débouche sur une cour intérieure. En traversant la cour, les pompiers entrent dans un petit bâtiment comprenant un bureau, un couloir et un réduit sans fenêtre qui ressemble étrangement à une cellule. À côté, un cellier sert de débarras. Au fond, dans un angle de la pièce, les pompiers découvrent avec horreur des troncs humains, des bras et des jambes en vrac… La cheminée, pleine jusqu’à la gueule de membres humains divers, fonctionne à plein régime.
L’alerte est immédiatement donnée et c’est au commissaire Massu qu’est confiée l’enquête. Mais alors que la rue Lesueur est en effervescence, personne ne remarque la sombre silhouette qui s’éclipse à la vue des policiers…
Le lendemain, le commissaire Massu se rend au domicile du propriétaire, rue Caumartin. Sa femme est là pour répondre aux questions des policiers :
-Mon mari ? Non, il est absent. Il a été appelé hier. Sans doute un accouchement difficile…
Petiot ne reparaîtra plus…
Ce « bon docteur » Petiot
Né en 1897 à Auxerre, Marcel Petiot apparaît très tôt comme étant un enfant très intelligent mais souvent difficile. Renvoyé deux fois, il finit par étudier tout seul et passe son bac à dix-huit ans avec succès. En 1916, Marcel s’engage au 98e R.I.. La guerre, pour lui, sera vite un lointain souvenir : légèrement blessé au pied, il est examiné par des psychiatres lors de sa convalescence qui le déclarent mentalement déséquilibré et enfin le réforment.
Profitant des avantages donnés aux Anciens combattants, il entreprend des études de médecine qu’il achève brillamment en 1921. Trois ans après, il s’établit à Villeneuve-sur-Yonne.
Ce jeune docteur plaît beaucoup : il est vif, dynamique, amusant même, quoiqu’un tantinet cabotin. Surtout, il sait être « compréhensif » pour les jeunes filles imprudentes et soigne bien volontiers les pauvres gens pour presque rien… Ah ! Ce bon docteur Petiot ! Plus tard, on découvrira qu’il inscrivait en cachette ses patients à l’assistance médicale et détournait leurs prestations…
En 1926, la jeune bonne de Petiot, Louise, déclare, un peu trop fort, être enceinte des œuvres de son employeur. Mauvais point ! D’autant que Petiot compte entamer bientôt une carrière politique. Et c’est alors que, curieusement, la jeune Louise disparaît…
Quelques bruits courent, on découvre aussi d’étranges disparitions d’argent ou d’objets précieux après les visites du docteur, mais c’est insuffisant pour ébranler les consciences et Petiot est élu maire de Villeneuve-sur-Yonne l’année suivante. Tout sourit au brave docteur qui épouse la fille d’un riche charcutier d’Auxerre et qui est élu secrétaire général du département de l’Yonne, en 1928.
Des rumeurs persistantes

En mars 1930, la police découvre le corps à moitié calciné de Madame Debauwe, gérante de la coopérative laitière de Villeneuve-sur-Yonne. Elle a été achevée à coups de marteau et la laiterie a été incendiée. La veille, elle avait encaissé la somme de deux cent quatre-vingt mille francs…
Les rumeurs persistent. On insinue qu’elle était la maîtresse du docteur Petiot et un certain Frascot affirme même l’avoir vu rôder vers la laiterie peu avant le début de l’incendie. Petiot est bien soupçonné… mais seulement soupçonné. Les preuves manquent et le témoin meurt, fort opportunément, il faut le reconnaître. Frascot sortait d’ailleurs d’une visite chez le médecin quand il a été foudroyé par une crise cardiaque. C’est du moins ce qui est inscrit sur le permis d’inhumer signé par ce même médecin… c’est-à-dire Marcel Petiot !
Ces indices sont insuffisants pour la police mais la population, elle, ne tarde pas à réagir : Petiot, qui vient aussi d’être condamné pour vol d’électricité, est révoqué de ses fonctions de maire. Les rumeurs persistantes le poussent à abandonner aussi son cabinet. En 1933, il s’installe à Paris.
Cet intermède bourguignon permet cependant à Petiot de « prendre ses marques » ; c’est pour lui une sorte d’entraînement. Il est déjà escroc et assassin. Plus tard, il ne fera jamais que développer ces activités à une plus grande échelle…
Petiot s’installe donc avec sa petite famille dans un hôtel particulier de la rue Caumartin et s’adonne dès lors à la médecine « de pointe ». C’est que notre bon docteur est un véritable génie, un inventeur, un « médecin-miracle », comme il le sous-entend dans la publicité dont il inonde tout le quartier :
Vous êtes prié de bien vouloir noter que le cabinet médical, tenu précédemment au premier étage, 66, rue Caumartin, sera désormais  occupé par le Dr Marcel Petiot, diplômé de la Faculté de Médecine de Paris en 1921, Conseiller général de l’Yonne, ex-interne de l’hôpital, directeur de clinique, médecin-chef de l’Office médical de la Seine.
Ce cabinet, en plein centre de Paris, vous offre toutes facilités d’accès (autobus, métro : stations Saint-Lazare et Caumartin).
Il comporte les matériels des plus modernes et des plus perfectionnés, avec rayons X, UV, UR, et radiothérapie superficielle ou même profonde, laboratoire de galvanisation, ionisation, ergothérapie, diathérapie (toutes fréquences, ondes courtes à grande puissance, fièvre artificielle, bistouris électriques, outillage chirurgical, œnothérapie, aérothérapie, etc.).
Le docteur Petiot fut le promoteur en 1921-1923 d’une technique parvenant à supprimer complètement les douleurs dans les accouchements, sans anesthésie générale ou régionale et sans instrument dangereux. Cette méthode permet la suppression de la douleur dans les affections les plus pénibles (sciatique, rhumatisme, névralgie, zona, névrite, ulcération, cancer).
Auteur d’ouvrages originaux sur les maladies nerveuses et leurs traitements modernes (spécialement des affections à crises périodiques et cures de désintoxication).
Créateur, avec un physicien connu, d’un matériel et d’une technique permettant la guérison de toute tumeur non généralisée ou affectant des organes vitaux (ganglions externes ou internes, loupes, lipomes, polypes, végétations, verrues, taches rouges, goitres, déformations, tatouages, cicatrices, etc. et même fibromes et tumeurs malignes ou cancers, même profonds).
Le docteur Petiot vous sera parfaitement reconnaissant de bien noter dans vos annuaires, son adresse : 66, rue Caumartin Paris IXe, ainsi que son numéro de teléphone : PIG 7711.

Et évidemment, comme souvent pour les charlatans les plus audacieux, les résultats ne se font pas attendre ! Petiot se constitue ainsi une clientèle solide et remplit son compte en banque tout en satisfaisant sa mégalomanie : il achète deux propriétés en province et un hôtel particulier… rue Lesueur.
C’est en 1936 que se situe un petit intermède qui nous donne un indice supplémentaire sur la personnalité du docteur. Le 4 avril de cette année-là, Petiot est pris en flagrant délit de vol à l’étalage à la librairie Gibert, dans le Quartier latin. Face aux juges, il déclare avec emphase qu’un « génie ne se préoccupe pas de basses choses matérielles ! » Bien sûr, dans l’histoire, le génie c’est lui. Peu impressionné par ce mégalomane, les juges l’envoient faire une cure de sept mois dans un hôpital psychiatrique. Simple péripétie qui ne mettra guère fin à la carrière de ce mythomane. À sa sortie, en février 1937, Petiot reprend ses activités et obtient même la charge de médecin d’État civil du IXe arrondissement !
Le réseau du docteur Eugène

Paris sous l'Occupation
Paris sous l’Occupation

En 1939, la guerre éclate et l’année suivante Paris est occupé par les Allemands : ce sera l’occasion pour Petiot d’assouvir tous ses instincts…
Il achète donc l’immeuble de la rue Lesueur qui, avant de servir d’officine du crime, sera un lieu de trafic. En effet, Petiot, comme toujours, utilise tous les moyens pour s’enrichir et il s’adonne, bien qu’à une petite échelle, à la vente de drogue. C’est aussi à cette époque que Petiot commence les travaux de la rue Lesueur. Sait-il déjà à quoi lui servira cet immeuble ? Toujours est-il qu’il fait construire un mur dans la cour intérieure, afin d’échapper à la curiosité de ses voisins, et qu’il aménage la « cellule » où périront ses victimes : une porte que l’on ne peut ouvrir que de l’intérieur, une fausse porte et un judas, installé de façon à voir ce qui se passe dans la pièce.
Fin 1941, un voisin du médecin, Joachim Guschinow, un fourreur juif, confie à son cher ami Petiot qu’il aimerait quitter la France. Le médecin peut-il l’aider ? Ne connaît-il pas, ainsi qu’il l’a laissé entendre, un réseau qui lui permettrait d’échapper aux nazis ? Petiot saute sur l’occasion et se présente même comme… le chef du réseau d’évasion :
-Prenez tout ce que vous avez de valeur, ce sera ça de moins pour les boches. Dans quelques semaines vous serez en Argentine et alors… à vous la belle vie !
Le 2 février 1942, Guschinow se rend rue Lesueur avec des diamants cachés dans ses vêtements d’une valeur de deux millions de francs. Jamais plus il ne réapparaîtra…
Quelques semaines après, Jean-Marc Van Brever, un toxicomane notoire qui avait dénoncé Petiot comme trafiquant de drogue, disparaît. Ensuite c’est le tour d’une Madame Khayt, qui avait refusé d’être impliquée dans une des « magouilles » de Petiot.
Cependant ces victimes-là ne sont « qu’accidentelles ». Un véritable vivier est à sa portée : les juifs -les riches bien sûr- qui tentent de fuir la France occupée. En juin 1942, Petiot monte son « réseau » clandestin : il devient le docteur Eugène. À la même époque, disparaît Paul Braunberger, un médecin, suivi le mois suivant de la famille Kneller, le père, la mère et le petit René, âgé de huit ans à peine. En janvier 1943, Petiot lance les « tarifs de groupe » : quatre couples, les Basch, les Woolf, les Stevens et les Anspach « s’embarquent » à leur tour…
Dans les mains de la Gestapo
À cette clientèle choisie, s’ajoutent quelques malfrats, heureux de se « mettre au vert » pour quelque temps. Parmi eux, François Albertini, dit le Corse ; Joseph Réocreux, dit aussi Jo le Boxeur, accompagné de ses deux « gagneuses » : Claudia Chamoux, dite Lulu, vingt ans de métier, et Annette Petit, une mineure. Puis c’est le tour de Joseph Piéreschi, dit Zé, d’Adrien Estébétéguy, le Basque, de Paulette Grippay, dite la Chinoise, et de Gisèle Rossmy. Ce petit monde, qui trempe avec bonheur dans le proxénétisme et qui n’hésite pas, le cas échéant, à donner un petit « coup de main » à la Gestapo, disparaît donc grâce aux bons soins du docteur Eugène, moyennant cent mille francs par tête.
Le réseau de Petiot connaît un franc succès ! Un peu trop même, puisque la Gestapo commence à avoir de sérieux soupçons. Elle décide donc de piéger ce fameux docteur Eugène. En mai 1943, la Gestapo extirpe Yvan Dreyfus de sa cellule à Compiègne afin qu’il infiltre le réseau du docteur Eugène. De son côté, Dreyfus compte « semer » la Gestapo et utiliser le réseau pour fuir vers l’Amérique du Sud. Le jeune industriel remonte donc toute la filière, passant par les « rabatteurs » habituels de Petiot, un maquilleur de théâtre et un coiffeur de la rue des Mathurins. Il rencontre finalement le docteur Eugène et… disparaît dans le charnier de la rue Lesueur en mai 1943. C’est Béretta, un autre « bouc émissaire » qui fera tomber Petiot. Ce dernier est arrêté le 21 mai 1943 par la Gestapo et conduit à la prison de Fresnes.
Pendant huit mois, Petiot subit la torture et les interrogatoires sans fin de la Gestapo… en vain. Jamais, il n’avouera quoique ce soit. À partir de cet épisode sanglant, il se forgera le mythe du grand résistant, mythe qu’il saura exploiter le moment venu…
Trahi par son écriture

Avis de recherche concernant Petiot et sa femme
Avis de recherche concernant Petiot et sa femme

Libéré le 8 février 1944, le médecin décide alors d’effacer les preuves de ses crimes, c’est-à-dire les cadavres. Quand la Gestapo l’avait arrêté, elle ignorait l’existence de l’immeuble de la rue Lesueur mais les choses peuvent changer… Petiot s’active donc, avec les conséquences que l’on sait, c’est-à-dire la découverte du charnier le 11 mars 1944 et… la disparition du docteur Eugène !
Malgré les recherches frénétiques de la police, Petiot demeure introuvable. Et la plus grande difficulté de la police n’est pas de déterminer l’identité du meurtrier mais bien celle des victimes ! En attendant l’arrestation de Petiot, les policiers accumulent les preuves. Ainsi on découvre quelques quarante-sept valises confiées par celui que la presse appelle désormais le Docteur Satan à un couple habitant l’Yonne. La police espère déterminer, grâce aux vingt-six sacs à mains, aux vingt-et-un manteaux de laine, aux trente-trois cravates, aux quatre-vingt-six chaussures, aux soixante-dix-neuf robes, bref, grâce aux mille sept cent soixante pièces d’habillement, le nombre des victimes, leurs classes sociales et aussi, éventuellement, leurs identités…
Le 19 septembre 1944, soit sept mois après, un journaliste en mal de copie, Jacques Yonnet, publie un article sous le titre : « Petiot soldat du Reich ». L’article fait mouche : le mois suivant, le journal Résistance publie un droit de réponse… du docteur Petiot lui-même. On l’accuse de collaboration, lui un authentique résistant !
Dans les milieux policiers aussi bien que militaires, c’est le branle-bas ! D’après la lettre-réponse, il est clair que le Docteur Satan se cache dans les rangs de la Résistance et à Paris même. Une autre enquête commence, minutieuse. On prend des renseignements, on compare les écritures… Et c’est là que Petiot se fait prendre. Le 31 octobre 1944, le capitaine Simonin arrête le capitaine Wetterwald, alias Valéry dans la Résistance, médecin-capitaine au 1er Bataillon, alias Marcel Petiot !
Le réseau Fly-Tox

Petiot au cours de son procès
Petiot au cours de son procès

Ce n’est pourtant qu’au cours de la deuxième journée de son procès, commencé le 18 mars 1946, que Petiot se justifie. Et à un juge qui l’accuse d’avoir tué vingt-sept personnes, il répond avec emphase :
-Comment vingt-sept ? Soixante-trois, vous voulez dire !
Et qui sont ses victimes ? Des traîtres à la France, des collabos, des nazis, déclare-t-il. Car Petiot n’est pas un vulgaire assassin. Il est le chef d’un réseau de Résistance : le réseau Fly-Tox. Personne n’en a entendu parler ? Normal, c’était la guerre ! Toutes les personnes qu’il a citées comme étant ses contacts sont mortes ou inconnues ? Normal, c’était ça la Résistance !
Entourant ses « activités résistantes » d’une aura de mystère propre à dérouter, Petiot construit tout son système de défense autour de ce mythe. Car, jusqu’à preuve du contraire, ce fameux réseau Fly-Tox n’a jamais existé… C’est pourtant suffisant pour semer le doute dans l’esprit des juges et des enquêteurs. De toute évidence Petiot connaît bien la Résistance. D’où tient-il ses renseignements ? Personne ne le sait ni ne le saura jamais. Petiot a sans doute appris beaucoup de choses durant son séjour entre les mains de la Gestapo et c’est là qu’il a pris l’identité du capitaine Valéry. Mais certaines des révélations qu’il fait à ses juges ont de quoi laisser perplexe…
Petiot a beau se défendre d’avoir tué « pour la France », il n’en reste pas moins que certaines de ses victimes, comme Yvan Dreyfus ou même le petit René Kneller, que l’on peut difficilement accuser de collaboration, étaient parfaitement innocentes. Les juges ne s’y laisseront pas prendre. Petiot est un psychopathe. Il a seulement profité de toutes les opportunités que cette période troublée lui fournissaient.
Le 4 avril 1946, à minuit dix, malgré une défense brillamment menée par maître Floriot, le docteur Marcel Petiot est reconnu coupable de vingt-quatre des vingt-sept meurtres qui lui sont reprochés. Pour cela, il est condamné à la peine capitale.
La sentence est appliquée dans la cour de la prison le 25 mai 1946. Jusqu’au bout, Petiot -et il sera bien le seul- aura espéré une grâce présidentielle et aura proclamé qu’il avait agi pour la France. Il n’aura rien perdu de sa morgue et de son emphase. Le couperet tombe à 5h05.
Petiot a emporté ses secrets dans la tombe. L’argent ? Disparu ! Deux cents millions évanouis ! Deux cents millions pour vingt-quatre vies humaines. Quant à la vérité, nous ne la saurons sans doute jamais.