Je vous salue, Marie

La Vierge à l’enfant de Hesselin par Simon Vouet (musée du Louvre).

Jamais la piété n’a revêtu de formes aussi variées qu’au Moyen Âge et le culte de la sainte Vierge, particulièrement honorée dans les religions catholique et orthodoxe, en est un des aspects les plus importants. Il ne s’agit pas ici de raconter la vie de Marie, ni même de dénombrer les sanctuaires qui lui sont consacrés ou les prières qui lui étaient adressées, mais plutôt de comprendre l’évolution de la piété mariale au fil des siècles et particulièrement du XIIe au XVe siècle, période qui verra une grande évolution des mentalités et donc de la religion.
Jusqu’au XIIe siècle, la Vierge joue un rôle relativement effacé, aussi bien dans l’iconographie que dans la liturgie. Certes, on glorifie la Vierge dans l’Alma Redemptoris Mater, composé en 1054 par Hermann Conract ; certes, Marie est présente dans les fresques byzantines ou les sculptures, mais c’est un culte de la Vierge grave, solennel. Rien n’illustre mieux ce culte que la Vierge de type byzantin : assise dans une pose hiératique, elle tient l’Enfant Jésus sur ses genoux, faisant ainsi office de trône. Theotokos, c’est-à-dire mère de Dieu, elle est associée au Christ comme instrument de la Rédemption et pas autrement. Et c’est sur un ton encore grave et scolastique, marqué par les siècles précédents, que des auteurs tels qu’Honorius d’Autun, qui écrit le Speculum Ecclesiae au début du XIIe siècle, évoquent la Vierge.
« J’ai été blessée d’amour »

Sceau de saint Bernard de Clairvaux (1090-1153).

Au XIIe siècle, la vie religieuse va connaître un bouleversement total. Des ordres nouveaux apparaissent, imprégnés par l’idéal de retour à la vie évangélique. Saint Norbert de Xanten fonde ainsi l’ordre des prémontrés puis saint Bernard de Clairvaux réforme celui des cisterciens. Et justement, prémontrés et cisterciens ont une très grande dévotion envers la Vierge, dévotion inconnue jusque-là chez les bénédictins. Saint Norbert donne à ses prémontrés un vêtement blanc, en l’honneur de Marie et, dans l’ordre cistercien, tous les monastères lui sont consacrés. On peut même lire sur la façade de Cîteaux cette inscription :
Salut, sainte Mère, c’est sous tes ordres que combattent les moines de Cîteaux.
On retrouve également dans les pays de langue germanique des abbayes cisterciennes aux noms curieusement semblables : Mariengarten (le jardin de Marie), Marienburg (la forteresse de Marie), Marienkroon (la couronne de Marie).
La dévotion mariale se fait alors plus tendre, plus passionnée aussi, allant parfois jusqu’à devenir poésie. Saint Bernard, figure de proue de l’ordre, écrit avec élan :
C’est elle qui eût pu dire : « J’ai été blessée d’amour », car la flèche de l’amour du Christ la transverbéra et ne laissa pas dans son cœur virginal un atome sans amour.
Ailleurs, il s’exclame encore :
Tout en elle était digne d’admiration. Son corps était aussi beau que son âme et c’est cette radieuse beauté qui attira sur elle les regards de l’Éternel.
Tout est dit ! La Vierge n’est plus seulement le trône de la Rédemption, elle est toute pureté, tout amour. Elle est la femme, la créature parfaite. Cette suavité que l’on sent déjà chez saint Bernard éclatera, triomphera même au XIIIe siècle dans toute la catholicité. Déjà, saint Bernard a su communiquer son amour de la Vierge à tout son ordre. Et l’influence des cisterciens sera telle, au XIIe siècle, que bientôt l’Église entière s’associera à cet amour marial et fera une place de plus en plus grande au culte de Marie. Cette ferveur grandissante est particulièrement perceptible dans l’art religieux de l’époque.
Cependant si la Vierge Marie est effectivement de plus en plus honorée dans l’art religieux du XIIe siècle, elle est toujours associée à son Fils. L’Adoration des Mages apparaît sur tous les frontons du Midi, d’Auvergne et de Bourgogne. La Dormition de la Vierge, son Couronnement aussi sont des thèmes issus de l’iconographie orientale mais qui se développent en Europe avec l’art gothique. Et il faut attendre la fin du XIIe siècle pour voir la première représentation de la Vierge seule, sans son Fils, mise en scène dans le célèbre Miracle de Théophile.
Mère de miséricorde

Illustration du Miracle de Théophile.

Au XIIIe siècle, la sainte Vierge est donc un personnage à part entière, une médiatrice entre Dieu et le genre humain et le secours des malheureux. C’est ce thème qui est développé dans les récits des miracles de la Vierge.
Ce genre littéraire, qui est un des plus répandus de la littérature médiévale européenne, n’est pas nouveau. Dès le XIe siècle, de nombreux écrits en latin rapportent ces miracles -le plus ancien remonte même à Grégoire de Tours, auteur du De Gloria Martyrum. Mais le genre se développe surtout au XIIIe siècle avec les Miracles de Notre-Dame (1218) de Gautier de Coincy, le Speculum historiale (1244) de Vincent de Beauvais et surtout le Miracle de Théophile, retranscrit par Rutebeuf vers 1260.
Le Miracle de Théophile est alors le plus représenté des miracles de la Vierge et aussi le plus populaire, sans doute parce qu’il illustre parfaitement l’amour miséricordieux de la Vierge pour les hommes, ses frères.
L’histoire est celle de Théophile, le vidame de l’évêque d’Adana, en Cilicie. Pieux et vertueux, Théophile est désigné pour succéder à l’évêque récemment décédé mais il refuse et un autre est désigné à sa place. C’est alors que le démon, ne désespérant pas de perdre un homme si saint, lui fait bientôt désirer ce qu’il avait jadis refusé. Théophile va donc trouver un savant juif, expert dans l’art de la magie et s’engage à donner son âme au diable en échange du pouvoir et des honneurs. Le pacte est rédigé en bonne et due forme et, de ce jour, tout réussit au vidame qui supplante bientôt l’évêque dans la faveur populaire… Honneurs et présents pleuvent, jusqu’à ce que Théophile, rongé par le remords, se réfugie une nuit au pied d’une statue de la Vierge. Il prie si longuement qu’il finit par s’endormir. Dans son rêve, Marie lui apparaît dans une éblouissante clarté et lui rend le parchemin qu’elle a elle-même arraché au démon. À son réveil, Théophile constate que le rêve n’en était pas un : il tient le fameux document dans sa main !
La couronne de roses de Notre-Dame
Cependant la littérature n’est pas la seule à se prendre d’amour pour la sainte Vierge. Prenant exemple sur la tradition cistercienne, on consacre presque systématiquement les églises principales des villes et surtout les cathédrales à la Vierge. À tel point d’ailleurs, qu’on finit par supprimer la qualification de cathédrale pour les nommer « Notre-Dame », comme à Paris ou à Chartres.
La récitation du rosaire se généralise également. Le nom, fort poétique, vient des petits chapeaux (ou chapelets) de roses dont on coiffait les statues de la sainte Vierge les jours de fêtes. Au XIIIe siècle, c’est sous ce nom que l’on désigne la récitation de cent cinquante Ave (Je vous salue, Marie), rythmés par les méditations sur les mystères joyeux, douloureux ainsi que glorieux, empruntés au Psautier de la Vierge. Bien que déjà présente au siècle précédent, la récitation du rosaire s’étend bientôt à tous les milieux, notamment grâce à la large promotion que l’ordre dominicain fait à cette pratique.
Si le XIIIe siècle voit l’apogée du culte marial, son triomphe, c’est un culte joyeux, confiant envers Marie la « toute belle », comme le spécifie le Regina Cælorum. Au XIVe siècle, par contre, c’est à la Vierge des Sept Douleurs que l’on rendra hommage.
« Un glaive de douleur transpercera votre cœur »

La Pieta de Michel Ange.

Le XIVe siècle, en Europe, va être une ère de bouleversements, de guerres et de famines. La peste se propage, des fléaux sans nombre font naître une angoisse nouvelle au cœur de l’homme du Moyen Âge, qui se penche soudain avec compassion sur la Passion du Christ.  
Le Christ glorieux a cédé la place à l’Homme des douleurs : on dénombre les plaies du Christ, on compte ses pas sur la route du Golgotha, on s’attache à comprendre le désarroi du Sauveur à Gethsémani, désarroi qui est comme l’écho de celui que ressent la société du XIVe siècle. Et à ces souffrances, on associe bien sûr sa mère…
Le culte de la Vierge des Douleurs se propage : elle apparaît au pied de la croix, contemplant son fils crucifié, on la représente recueillant le corps meurtri du Sauveur. Les Pietàs, si humaines, si peu surnaturelles, ornent désormais les églises. Dans le visage marqué de la sainte Vierge, on peut lire l’accomplissement de la prophétie de Siméon le jour de la présentation de Jésus au Temple :
-Un glaive de douleur transpercera votre cœur, avait-il dit à Marie.
Désormais, l’émotion douloureuse éclipse la vision sereine de la Vierge à l’Enfant. Cette douleur, cette compassion, sans disparaître totalement, vont pourtant être éclairées, au siècle suivant, par quelques notes joyeuses.
« Je vous salue, Marie »
Après le sombre XIVe siècle, la liturgie, comme la piété populaire, semble vouloir retrouver la gaieté qui caractérisait le culte marial au XIIIe siècle. La Vierge est mère avant tout et c’est donnant le sein ou souriant à son Fils qu’elle apparaît maintenant le plus souvent. La part belle est faite aux mystères joyeux, notamment à l’Annonciation.
Cœur du culte marial, l’Annonciation rassemble tous les mystères de la Rédemption : Marie devient, par ce mystère, mère de Dieu, instrument de la Rédemption et donc corédemptrice. C’est donc vers cette jeune mère que se tournent les chrétiens : le Christ l’ayant tant aimée, elle doit bien avoir gardé quelque emprise sur lui. On égraine avec toujours plus de ferveur le rosaire, multipliant les Je vous salue, Marie à l’infini ; des foules de pèlerins cheminent volontiers jusqu’à Lorette, où elle est apparue, et vers les petits sanctuaires cantonaux ; sainte Jeanne de France fonde également l’ordre de l’Annonciade…
Mais, dans sa mission de médiatrice et d’assistante, Marie n’est pas seule. On prie sainte Anne, la grand-mère du Christ, à qui certains attribuent parfois les mêmes prérogatives qu’à sa fille, ainsi que saint Joachim. Par extension, toute la sainte Parenté est bientôt l’objet d’un culte fervent et saint Joseph, resté dans l’ombre durant des siècles, va connaître la gloire grâce à une abondante hagiographie.
À la fin du XVe siècle, la chrétienté toute entière voit dans la Vierge la mère de Dieu mais aussi et surtout celle des hommes. Et c’est sous ce vocable de médiatrice du genre humain qu’elle est désormais honorée.

Le « marteau des sorcières »

Une sorcière, d'après une gravure du XVIe siècle.
Une sorcière, d’après une gravure du XVIe siècle.

Dire que les sorcières ont fait l’objet d’une véritable chasse semble être un euphémisme. D’ailleurs, nombreux sont ceux qui associent volontiers cette chasse à un rejet des femmes, de la condition féminine elle-même. Une chasse qui n’est évidemment menée que par une Eglise médiévale -et donc par définition obscurantiste- et misogyne. Outre le fait que l’Eglise a toujours été l’inverse d’une communauté misogyne -la légende de la reconnaissance tardive de l’existence de l’âme féminine n’étant justement qu’une légende-, ce n’est pas au Moyen Âge que va se jouer, pour les sorcières, la période la plus sanglante de l’histoire de la sorcellerie mais au XVIe siècle. Certes la sorcellerie avait été fortement condamnée ; elle avait été dénoncée par les théologiens et les inquisiteurs. Mais les condamnations faisaient alors figure d’exception et, parce que la sorcellerie avait fini par être associée à l’hérésie -sous l’impulsion de Conrad de Marbourg-, les peines étaient avant tout d’ordre spirituel. En réalité, c’est au paganisme qu’elle devrait être associée ; un paganisme qui est à l’origine des sorcières et de la pratique de la sorcellerie.
Qu’il s’agisse du monde greco-romain ou du monde celte et germanique, on sait que la magie était une activité reconnue. La bonne "magie", qui consistait en une observation de la nature et en une union avec cette nature est un héritage direct des religions primitives de ces peuples ; des religions naturelles, dans lesquelles la terre et ses trésors fait office de divinité primordiale. Une magie qui engendrait une connaissance approfondie des phénomènes naturels et qui allait entraîner un dévoiement de cette connaissance pour des fins nettement moins avouables : le commerce de potions, assassines ou abortives, vont dès lors distinguer la bonne magie de la sorcellerie ou plutôt la bonne sorcellerie de celle qui sert à soumettre les autres, à retirer la vie. De fait, c’est ainsi que la sorcière "classique" apparaît ; c’est également pour cela qu’elle est condamnée.
La loi salique prévoit ainsi 2050 deniers d’amende à la sorcière qui sera convaincue d’avoir pratiquée un avortement ; le code wisigoth préfère les peines corporelles -fouet, tonte- mais tous condamnent. Et le temps sera loin d’améliorer les choses : plus il passe plus la sorcellerie paraît négative et, surtout, plus il y a association des pratiques magiques à caractère thérapeutique avec les envoûtements, la soumission des autres. Une volonté de soumission qui est aussi, à la même époque, assimilée au diable. Et c’est bien normal car qui, à part Satan, tente de soumettre l’homme à sa volonté, de la diriger et de le détourner à sa guise ? C’est ainsi que se jouera la diabolisation des sorcières ; dans une démarche somme toute naturelle qui est la même que celle des hérétiques, également dans la démarche de se détourner et de détourner de Dieu. D’où l’implication de l’Inquisition -dès lors qu’elle est mise en place bien sûr- et d’où la différence de traitement des sorcières et magiciennes. Car comme pour les hérétiques, les peines seront rarement physiques, encore plus mortelles, dès lors que l’Eglise va prendre les choses en main. Une différence de traitement qui n’était pas nouvelle d’ailleurs et que Léon VII, pape au Xe siècle, assume parfaitement lorsqu’il précise que "si la loi frappe de mort ses derniers [les magiciens], la justice ecclésiastique leur laisse la vie afin qu’ils fassent pénitence. Sept ans de pénitence pour cause d’enchantement, trois ans de jeûne pour celui ou celle qui cueille des herbes : voilà à quoi s’exposent les sorcières !

Détail d'un fameux Sabbat de sorcières.
Détail d’un fameux Sabbat de sorcières.

En réalité, il y a une réelle distinction de traitement entre la sorcellerie "naturelle", celle des charmes et des potions ; et la sorcellerie d’inspiration satanique, qui, elle, relève clairement des tribunaux ecclésiastiques. Mais qui dit satanique ne signifie pas obligatoirement bûcher. De fait, l’Eglise va se révéler étonnement clémente pour les " enchanteurs " affiliés à Satan… pour la bonne et simple raison qu’elle reconnaît l’absence d’engagement réelle des personnes en question, qu’elle reconnaît le phénomène des "doubles". Abondamment développé par Claude Lecouteux, spécialiste de la civilisation médiévale dans ses aspects les plus hétérodoxes, il apparaît que les plus grands théologiens de l’époque insistent sur l’illusion de l’alliance avec le diable. Une illusion qui est particulièrement mise en avant dans les descriptions de Sabbat de sorcières ; une illusion qui est fruit du travail du diable et qui fait de la sorcière ou du sorcier -bien que les femmes soient plus souvent évoquées- avant tout une victime.
Si dans cette sombre affaire la Moyen Age se révélera relativement clément, la fin du Moyen Age et la Renaissance vont se faire nettement plus agressives. Les pactes diaboliques, les envoûtements, les sabbats auraient-ils été plus nombreux ? Un parallèle entre la multiplication de ces affaires et le désespoir de plus en plus grand des peuples -la grande peste marque généralement un tournant dans la perception de la mort et du religieux lui-même- est-il incongru ? L’apparition de l’ésotérisme, de la nécromancie, de l’alchimie datent de cette même période et vont de paire avec le phénomène magique et avec l’accentuation de son caractère satanique. Fini le temps de la magie simple et humaine ; voici le temps de la magie noire et de son cortège de phénomènes infernaux. Désormais, la magie est quasiment un acte de rébellion ouverte contre Dieu, contre l’Eglise aussi, d’où la multiplication des écrits religieux sur ce phénomène, d’où peut-être aussi la fin de la clémence ecclésiale. De fait, les fameux bûchers datent bien de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance, époque où ils atteindront une ampleur inégalée…

Les multiples « visages » du gnosticisme

Tableau intitulé :
Tableau intitulé : "les larmes de saint Pierre", Pierre étant le chef historique de l’Eglise.

Dès les premières années après la mort du Christ, certaines doctrines ou croyances vont secouer l’Eglise, éloigner d’elle certains fidèles. Mais ce que l’on considère comme une des premières hérésies apparaît plus comme une philosophie que comme une doctrine, comme une déviance que comme une hérésie. Le gnosticisme -du nom de gnôsis, connaissance, en grec- est un courant de pensée, une philosophie résultant de la rencontre des cultes orientaux païens, de la philosophie hellénistique, du monothéisme juif et, ensuite, du christianisme. C’est sans doute ce qui explique, en grande partie, l’extraordinaire variété de courants au sein du gnosticisme. S’étant d’abord développé en parallèle avec le christianisme, cette "philosophie religieuse", si l’on peut la nommer ainsi, va finalement se lier à lui, s’y intégrer au point de devenir une hérésie chrétienne. Ou plutôt "des hérésies" chrétiennes, car, comme il a été dit plus haut, la variété de ses courants va se retrouver dans sa dimension chrétienne et donc dans le nombre de courants hérétiques influencés par la pensée gnostique.
De fait, malgré la complexité du "monde gnostique", malgré la diversité de courants que l’on dénombre, on peut distinguer un fond commun.
Tout commence avec cette éternelle question : comment un Dieu bon par nature a-t-il pu créer un monde si mauvais ? À partir de cette interrogation, un point ressort particulièrement : Dieu est esprit, le monde matière ; Dieu est bon, le monde mauvais. Donc l’esprit est bon et la matière mauvaise.
La question des deux principes, celui du Bien et celui du Mal, était déjà présente chez les Esséniens, une secte juive adepte de la pauvreté et de la stricte observance de la Loi. Elle apparaît également chez Simon le Magicien -ou le Samaritain- dont les Actes des Apôtres nous rapportent les faits et gestes. Selon saint Irénée (IIe siècle), qui se distinguera dans la lutte contre les gnostiques, Simon croyait et enseignait que le monde avait été créé par les anges mais, qu’ayant dévoyé le monde, ils en furent finalement dépossédés. La dimension eschatologique de son annonce à laquelle se mêlait des éléments plus ou moins magiques, ainsi que l’idée d’un dualisme latent dans une création réinventée font de Simon le Samaritain, s’il n’est pas considéré comme étant lui-même un gnostique, le premier père de la gnose.
Baptisé par Philippe puis écarté par Pierre de la communauté « orthodoxe » -dans le sens de détenteur de la doctrine vraie-, Simon, qui possédait sans aucun doute « le don des langues », va entraîner dans son erreur une grande partie de la nouvelle communauté chrétienne de Samarie et influencer nombre de communautés judéo-chrétiennes. Mais si Simon n’est pas gnostique, ses disciples, les Simoniens, le sont totalement. Et pour eux, comme pour tous les gnostiques, la question de la dualité du monde, celle des deux principes va se faire plus pertinente que chez Simon.
Ainsi, il apparaît que Dieu -identifié à celui de l’Ancien Testament- a créé le monde et l’homme. Entre lui et sa création se trouvent des éons, sortes d’intermédiaires plus ou moins proches de la perfection, celle-ci dépendant de leur proximité avec Dieu. Un de ces éons fut un jour exclu du monde des éons et créa une autre « communauté » d’éons, mauvais comme lui. Si les termes sont différents, on reconnaît bien là l’épisode de la révolte de Lucifer et de la chute des anges. Le christianisme dans tout ça ? Selon les gnostiques, un germe divin a été déposé dans le monde et la rédemption n’est rien d’autre que la délivrance, l’émergence de ce germe. C’est ce qu’accomplit le Christ, être d’exception uni à un éon supérieur -donc proche de la perfection divine. La rédemption est donc bien réelle, c’est cette libération du monde, mais elle n’est plus due aux souffrances, à la Passion et à la mort du Christ, seulement à son enseignement et à sa sagesse.
On le voit, la doctrine gnostique n’a plus guère de lien avec celle professée par l’Eglise. De déviante, elle est devenue étrangère au christianisme et finalement hérétique. On date de 70 le passage des Simoniens dans le "camp" de l’hérésie. De fait, de simplement déviante, la doctrine simonienne et, plus largement, gnostique est devenue totalement étrangère à celle professée par l’Eglise. Et de fait, si Simon le Magicien s’attache avant tout à la question de la création, il ne se lance pas dans une réflexion sur la divinité elle-même pas plus que sur l’Incarnation et la Rédemption. Il en semble pas mettre en doute la personne de Jésus pas plus que sa divinité. Par contre, les gnostiques "purs", pourrait-on dire, remettent totalement en cause la personne divine du Nazaréen. Certes, il demeure le Rédempteur, mais il n’est plus Dieu incarné ; il n’est pas le Fils de Dieu, tout juste un "être d’exception" dont le corps sert de réceptacle à un éon supérieur. Un peu comme une possession en fait.
On le voit, c’est la différence de croyance en la personne du Christ qui fait la différence entre la déviance et l’hérésie. C’est cette même différence que l’on retrouve dans différentes hérésies influencées par le gnosticisme, qu’elles soient nées dans les milieux judéo-chrétiens ou proprement chrétien.

Les saints des derniers jours

Brigham Young (1801-1877)

Le 24 juillet 1847, arrive sur les bords du lac Salé une longue caravane de pionniers. Ils viennent de parcourir quelques mille sept cents kilomètres, fuyant la colère des « Gentils » et abandonnant le corps de leur premier prophète, Joseph Smith junior.
C’est à l’âge de quinze ans que Smith a une première vision du dessein de Dieu à travers le Livre de Mormon, découvert grâce à l’ange Moroni. En 1827, il fonde « l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours », annonçant l’avènement prochain d’un règne terrestre de Dieu, que lui, Smith, doit préparer en soumettant le monde. Peu à peu, Smith devra abandonner ses prétentions -il se présentera tout de même à la présidence des États-Unis et se contentera de fonder Nauvoo, la « nouvelle Jérusalem ».
Fuyant la persécutions des autres communautés, les mormons, dirigés par Brigham Young, s’installent donc à Salt Lake City, faisant de l’Utah un État totalement indépendant du reste des États-Unis. Young promulguera, en 1852, le dogme de la polygamie, déjà annoncé par Smith et qui avait occasionné une première scission dans l’Église des saints des derniers jours. Ce n’est d’ailleurs que cinquante ans plus tard, quand les mormons auront décidé d’abandonner -officiellement du moins- la polygamie, qu’ils pourront être admis dans l’Union.

L’iconoclasme ou la question des images

La Vierge, mère de Dieu (détail d'une icône).
La Vierge, mère de Dieu (détail d’une icône).

Sur certaines images saintes, révèle le canon 82 du concile œcuménique In Trullo (691-692), est représenté un agneau désigné du doigt par saint Jean Prodome (Baptiste), qui nous a été transmis comme une figure de la Grâce et qui annonce, selon la Loi, le véritable agneau, le Christ notre Dieu. Ces anciennes figures et ombres transmises à l’Église, nous les vénérons comme des symboles et des préfigurations de la vérité mais nous leur préférons la Grâce et la Vérité elles-mêmes, que nous accueillons comme la réalisation de la Loi. C’est pourquoi, afin que l’on représente à la vue de tous, même en peinture, ce qui est achevé, nous ordonnons qu’à partir de maintenant soient représentés sur les images, au lieu du type ancien de l’agneau, les traits humains du Christ, « l’agneau qui ôte les péchés du monde ».
Véritable rupture avec la symbolique des premiers siècles et, comme le précise à plusieurs reprises le canon pré-cité, avec la tradition juive, le culte des images -ce ne sont pas encore des icônes- ne cessera de grandir durant tout le VIIe siècle. Parallèlement, leur pouvoir va également en augmentant au point que, précise Gilbert Dagron, spécialiste de la question, « l’image se substitue au saint absent » ; « elle multiplie à volonté sa présence et communique son pouvoir miraculeux à ce qui l’environne ou la touche, à la matière qui la constitue ». Et en effet, de simple moyen d’apostolat, l’image va rapidement atteindre le rang de reliques… Un débordement cultuel qui, par réaction, engendrera un mouvement inverse, de rejet : l’iconoclasme.
À l’origine de la querelle iconoclaste, il n’y avait qu’un débat, pas même théologique, sur les pratiques de dévotion entre le patriarche de Constantinople, Germain, et l’évêque de Nakoléia, Constantin. Ce dernier, se basant sur l’Ancien Testament -« Tu ne feras pas d’idole ni aucune image de ce qui est dans les cieux » voit-on dans le Deutéronome et « Vous ne ferez pas d’idoles et vous ne vous érigerez pas de statues ni de stèles » selon le Lévitique- refusait non seulement le culte des images mais également celui des saints, dans lequel il voyait une résurgence du polythéisme. Les reproches de Constantin n’étaient d’ailleurs pas nouveau et on trouve un écho de sa critique chez Eusèbe de Césarée, qui refusera d’envoyer à la sœur de Constantin une image du Christ, « Dieu n’ayant pas de visage », ou chez Épiphane de Chypre qui, selon ses propres écrits, n’hésita pas à déchirer un portrait du Christ exposé dans une église de Palestine.
Le patriarche de Constantinople devait défendre le culte des saints de manière succincte mais convaincante. Son argumentaire, quant à lui, joue sur les hérésies christologiques qui ont bouleversé l’Église aux siècles précédents : représenter le Christ en tant qu’homme et non plus comme un symbole, c’était réaffirmer haut et fort l’humanité du Christ, mise en doute par tant d’hérésies. Quant au culte des saints, il ne faut voir là qu’un moyen d’apostolat, un modèle donné aux chrétiens.
L’argumentation du patriarche ne suffira pourtant pas à ramener l’évêque de Nakoléia à ses vues. Et il n’était pas le seul, le rejet du culte des images ayant déjà d’ardents prosélytes en Asie Mineure, à Constantinople même et… dans l’entourage de l’empereur. Et il semble bien que, déjà en 726, Léon III ait fait siennes les théories iconoclastes. Tout cela n’était cependant que du domaine de la discussion… Il n’allait pas tarder à être affronté à la réalité
Selon la Chronique de Théophane, dès le début, Léon III « commença à parler de la destruction des saintes et vénérables images ». Il attendra quand même quatre ans, sans doute dans l’espoir de voir le patriarche céder devant l’argumentaire iconoclaste. Ce n’est donc qu’après avoir perdu tout espoir de le convaincre que l’empereur décida de convoquer une réunion publique et de prendre très officiellement position contre le culte des images. La démission consécutive de Germain allait laisser le champ libre au souverain qui, ayant placé une de ses créatures -Anastase- au patriarcat, va promulguer toute une série d’édits interdisant les images.
La réaction de Rome dans tout cela tiendra plus de l’agacement devant l’omnipotence impériale et l’indépendance du patriarcat. Et si l’évêque de Rome prend ferment parti, dès ce moment, en faveur du culte des images, c’est plus pour prendre le contre-pied du double pouvoir byzantin que par conviction profonde. C’est sans doute pourquoi aussi il n’y aura de véritable réflexion sur ce culte qu’à la seconde querelle iconoclaste.
Et si les iconophiles, ou reconnus comme tels, n’approfondissent pas vraiment la question, ce n’est pas le cas des iconoclastes, fortement encouragés par le successeur de Léon III, Constantin V. Consacrant les premières années de sa vie à combattre, avec succès, les musulmans, Constantin se lance, vers 750-752, dans un vaste mouvement d’apostolat de l’Empire. Fortement opposé au culte des images, il encourage cependant les discussions publiques et rédige lui-même des Interrogations qui formeront la base de la théologie iconoclaste.
Véritable roi-prêtre, comme il se définit lui-même, Constantin V ira très loin dans la réflexion sur l’image. En conclusion, il apparaît que, pour lui, la seule image véritable, et donc pouvant faire l’objet d’un culte, est celle de l’eucharistie. Toute représentation humaine reviendrait même à nier la double nature christique -l’humaine étant la seule apparente- et qu’une double représentation -pour justement rappeler l’existence de deux natures- induirait, à la longue, la présence d’une quatrième personne de la Trinité.
On le voit, la réflexion de Constantin est directement inspirée par la crise des hérésies christologiques des siècles précédents. Tout a été dit, selon Constantin, aussi gardons-nous de tout faux-pas, de toute représentation, celle-ci pouvant porter à confusion.
À la suite de ces écrits, Constantin V, véritable tête pensante de l’iconoclasme, réunit un concile « œcuménique » où ne seront présents ni l’évêque de Rome ni les patriarches orientaux. Le concile iconoclaste d’Hiéréia (754) condamne donc les principaux iconophiles -le patriarche Germain et le grand défenseur des images, saint Jean Damascène- et confirme la « doctrine » iconoclaste, largement inspirée, on s’en doute, par l’empereur lui-même.
Cette doctrine refuse les images du Christ, tout en reconnaissant que l’eucharistie n’est pas la seule représentation valable du Fils de Dieu. Quant aux images de la Vierge Téotokos ou des saints, si elles sont théologiquement valables, sont bien loin de retranscrire la sainteté de leur modèle :
La vraie image des saints, conclue Gilbert Dagron pour les iconoclastes, est à chercher dans la lecture de leur vie et de leurs exploits…
Enfin, le pouvoir d’intercession de la Vierge et des saints, celui des reliques sont réaffrimés.

Le Christ (détail d'une icône).
Le Christ (détail d’une icône).

Cela n’empêchera cependant pas les débordements, consécutifs à « la chasse aux images » entreprise par Constantin V au lendemain du concile d’Hiéréia.
En 787, rapporte Gilbert Dagron, devant le concile de Nicée II, le patriarche Tarasios parle de mosaïques arrachées, de peintures blanchies à la chaux, d’icônes, évangiles et objets consacrés détruits ; devant la même assemblée, le diacre Démétrios déclare avoir constaté à Sainte-Sophie la disparition de deux livres enluminés et en montre un troisième où les images ont été découpées…
Les reliques, en faveur desquelles le concile s’était pourtant prononcé, subiront, dès 760, un sort équivalent.
Parallèlement à ces actions contre les objets, l’empereur se lance également dans une sanglante persécution des iconophiles. Les moines, soupçonnés de corrompre le peuple et de lui inspirer une trop grande dévotion envers les images, seront particulièrement touchés au point que l’idéal et l’institution monastiques mêmes seront finalement l’objet de l’ire impériale.
Cette dérive, particulière à Constantin V, sera circonscrite dans le temps mais l’iconoclasme lui-même va perdurer sous le règne de ses successeurs… et, avec lui, la controverse.
Les partisans du culte des images se déploient et montent enfin au créneau. Mettant en avant l’aspect vétéro-testamentaire de l’iconoclasme, ils voient, dans l’Incarnation même, une justification de l’iconophilie. Ce seront, entre autres, les arguments de saint Jean Damascène, moine du monastère de Saint-Sabas et, nous l’avons dit, principal polémiste de l’iconoclasme -il est notamment l’auteur de trois Discours aux calomniateurs des images. Dans ces écrits, si la recherche théologique est minime, Jean Damnascène élabore « une argumentation opposable terme à terme à celle des iconoclastes », en une véritable compilation traditionnelle et doctrinaire.
Autrefois, conclue-t-il, Dieu n’avait jamais été représenté en image, étant incorporel et sans visage. Mais puisque Dieu a été vu dans la chair et qu’il a vêcu parmi les hommes, je représente ce qui est visible en Dieu. Je ne vénère pas la matière mais le créateur de la matière, qui s’est fait matière pour moi et qui a daigné habité dans la matière et opérer mon salut par la matière. je ne cesserai de vénérer la matière par laquelle m’est advenu le salut. Mais je ne la vénère pas comme Dieu…
C’est sur ce genre d’argumentaire que se basera plus tard le concile de Nicée II, réuni à l’initiative de l’impératrice Irène, qui condamne l’iconoclasme.

Au cœur du catharisme

Stèle discoïdale représentant une
Stèle discoïdale représentant une " croix " cathare.

Parce qu’elle a été la cause première de la naissance et du développement de l’Inquisition, l’hérésie cathare tient une place toute particulière dans l’histoire de l’Église. Et parce qu’elle a vu la destruction de la noblesse du Sud et du pouvoir des comtes de Toulouse, elle tient une place particulière dans l’histoire de France. Mais, alors que l’on se complaît à ne voir que les bûchers où périrent les cathares, on oublie bien souvent ce qu’était réellement cette religion, les rites qu’elle avait adoptés ou même la doctrine qu’elle enseignait. C’est pourtant cette connaissance de la religion cathare qui, seule, permet de comprendre ses origines, son expansion et son anéantissement final.
On admet généralement que le catharisme est issu d’une autre secte hérétique bulgare : celle des bogomiles. Apparus au milieu du Xe siècle dans l’Empire byzantin, les bogomiles, aux dires de Cosmas qui leur a consacré, en 970, tout un traité, étaient les disciples du pope Bogomil -ou Théophile. Ils pratiquaient l’ascétisme et l’austérité, rejetaient le culte des images ou de la croix et niaient toute valeur aux sacrements. Seule, pour eux, comptait l’imposition des mains et, poussant à son extrême le dualisme qui apparaît dans certains passages de l’Évangile, ils voyaient le monde comme une création de Lucifer.
Des Apôtres du Christ aux Albigeois
De fait, les bogomiles apparaissent comme les ancêtres directs des Apôtres ou Pauvres du Christ que l’on retrouve en Rhénanie au milieu du XIIe siècle puis en Languedoc, où ils reçurent le nom d’Albigeois ou encore de Cathares -terme qui est en réalité une invention moderne. Cette contre-Église bogomile ou des Apôtres s’était répandue dans toute la France ainsi qu’en Flandre, en Rhénanie, on l’a vu, dans l’Empire byzantin et enfin dans les Balkans. Elle est le fruit d’un vaste mouvement de contestation qui, dès le XIe siècle, en Europe occidentale, est évoqué épisodiquement au détour d’une chronique. Et c’est ainsi qu’un chroniqueur évoque la condamnation de douze moines de la ville d’Orléans qui rejetaient la nature humaine du Christ, le sacrement de l’Eucharistie et ne pratiquaient qu’un seul sacrement, par imposition des mains, « qui lave de tout péché et remplit du don du Saint-Esprit ». C’est là la définition exacte du consolamentum pratiqué par les Albigeois.
Mais, la situation en Languedoc a ceci de particulier que cette contre-Église vivait et enseignait ouvertement, au point qu’un concile se tint, en 1167, à Saint-Félix-en-Lauragais, près de Toulouse. Le concile de Saint-Félix témoigne également de l’incroyable expansion de la doctrine cathare en Languedoc, plus que dans les autres régions d’Europe occidentale. En effet, l’objet de cette assemblée était de créer dans le Languedoc, en plus de l’évêché d’Albi, ceux de Toulouse, de Carcassès et d’Agen, alors que les autres régions de France ne formaient, à elles toutes, qu’un seul évêché…
Les raisons d’un succès
Les raisons expliquant le succès de la doctrine cathare sont multiples mais la première est, à n’en pas douter, le fait que les Parfaits utilisaient la langue vulgaire pour leurs prédications comme pour lire l’Évangile. Et les protestants, au XVIe siècle, auront le même succès… pour la même raison. En Languedoc, un autre phénomène va jouer : l’engouement de la noblesse pour cette nouvelle doctrine.
La noblesse d’Occitanie frondait déjà plus ou moins ouvertement contre l’Église de Rome, la critiquant et la raillant. Quelques seigneurs avaient même détourné à leur profit la dîme ecclésiastique, jugeant sans doute que clercs et moines étaient suffisamment prospères. Par contre, les Albigeois ne demandaient pas la moindre dîme, se désintéressaient totalement du pouvoir politique et laissaient volontiers la noblesse languedocienne se plonger avec bonheur dans la pratique -pas toujours intellectuelle- du fine amor. Et c’est cette noblesse qui va faire le succès de la doctrine des Albigeois, y adhérant ou la protégeant tout au long du XIIe siècle.
Contrairement aux pays du Nord, les bourgades du sud de la France s’étaient élevées autour du château seigneurial et c’est l’ensemble qui était fortifié. On ne peut donc pas parler de châteaux forts mais plutôt de villages fortifiés, de castrum, où se mêlaient toutes les couches sociales. C’est donc dans ces castrum que les Albigeois, protégés par les seigneurs du lieu, ont ouvert leurs maisons de prière, des sortes de couvents dans le monde. La population toute entière pouvait ainsi constater, par elle-même, l’ascétisme des Parfaits et des Parfaites et assister, si elle le désirait, à leurs prédications.
L’enfer sur terre

Lucifer, maître du monde matériel selon les cathares (bénitier sculpté de Rennes-le-Château).
Lucifer, maître du monde matériel selon les cathares (bénitier sculpté de Rennes-le-Château).

La doctrine cathare est dualiste, de même que celle de nombreuses hérésies depuis les premiers siècles de l’Église. De tout temps, les chrétiens se sont interrogés sur la notion du Bien et du Mal. Comment, alors que Dieu est tout-puissant, pouvait-Il tolérer l’existence même du mal ? La doctrine cathare est née de cette interrogation. Et la réponse qu’elle donne apporte une vision du monde tout autre.
Selon la doctrine cathare, il n’y a pas un monde, mais deux, celui du Bien et celui du Mal, et deux dieux, Dieu le Père, le même que celui dont parle le Christ dans les Évangiles, qui est le Dieu du Bien, et un dieu du Mal, personnifié par Lucifer.
Dieu, le dieu du Bien pour être plus précis, a créé l’âme, les cieux, les esprits. Le dieu du Mal règne sur la terre, la matière, le corps, bref sur tout le monde visible. Donc le monde, le monde humain, n’est pas de Dieu. Il ne s’en préoccupe pas et n’y détient aucun pouvoir.
Les hommes, quant à eux, sont des anges déchus, emprisonnés dans des enveloppes de chair et qui attendent d’être délivrés de ce corps, objet de souffrance et symbole du Mal. En clair, pour les cathares, l’Enfer est sur terre !
La religion albigeoise ne nie donc pas l’existence du Christ ou des Évangiles -ils se désignent d’ailleurs du nom de Bons Chrétiens- mais selon elle, le Christ n’est pas venu réellement sur terre, il n’avait qu’une apparence de corps. Il n’était pas là pour souffrir et mourir sur la croix en vue de racheter le monde mais plutôt pour annoncer la délivrance prochaine, c’est-à-dire la mort du corps et la libération de l’âme qui, ainsi, retrournera au Paradis, monde du Bien qu’elle n’aurait jamais dû quitter. De fait, les cathares nient toute réalité au Saint Sacrifice de la messe qui devient pour eux un simple partage du pain en souvenir de la Cène. Ils nient aussi le libre arbitre et prêchent la doctrine de la prédestination.
Du « melioramentum » au « consolamentum »
Du fait de leur doctrine, les cathares n’ont laissé aucun vestige : ni croix, ni église, ni icône, tout ce qui est visible étant, par nature, mauvais.
On sait cependant quelle était leur manière de vivre, quels étaient leurs rites, notamment grâce aux procès des inquisiteurs qui constituent la source principale dont nous disposions.
L’adepte -ou même le simple croyant- montrait son adhésion à la doctrine cathare à travers le melioramentum, formule par laquelle il exprimait son respect pour un Parfait et demandait sa bénédiction. Très simple, ce rite consistait en trois génuflexions successives, suivies d’un baiser de paix. Quand le croyant adhérait à l’église cathare, il recevait le consolamentum qui lui permettait de passer de l’état de laïc à celui de Parfait ou de Bon Homme. Ce « baptême » cathare était également une « ordination » et une absolution des péchés et se faisait par simple imposition des mains -l’eau est matière, donc mauvaise. Dès lors, le Parfait -homme ou femme, le clergé cathare n’excluant pas le sacerdoce féminin- devient un représentant de l’Esprit Saint chargé de donner à son tour le consolamentum et d’enseigner la doctrine cathare.
Des ascètes au milieu du monde
Une fois reçu le consolamentum, le Parfait doit s’astreindre à une vie d’abstinence et de continence.
En effet, le Parfait devait s’abstenir de consommer des aliments gras, sauf l’huile et le poisson. Il ne mangeait ou ne buvait donc ni lait, ni fromage, ni aucun laitage, ni œufs, ni viande. La raison de cette abstinence ? Viande et œufs étaient les fruits d’un acte de fornication…
En plus de ces règles quotidiennes d’abstinence, les Parfaits suivaient trois carêmes de quarante jours chacun par an. Au cours de ces carêmes, la première et la dernière semaine, ainsi que les lundis, mercredis et vendredis, ils ne consommaient que du pain et de l’eau. Le peu de nourriture qu’ils cuisinaient était préparé selon un rite dont on ignore tout, si ce n’est que les ustensiles devaient être lavés cinq fois.
Les Parfaits vivaient à deux au moins, ce qui permettait ainsi une surveillance mutuelle dans l’application des règles d’abstinence. Le Parfait ne devait pas non plus mentir, ni jurer, ni tuer, pas même les animaux -à l’exception du poisson, on ne sait pourquoi.
À l’heure de la mort
On comprend aisément qu’un tel mode de vie ait fait l’admiration des populations, sans que, pour autant, ils demandent le consolamentum tout de suite.
En fait, il apparaît que, souvent, ceux qui étaient favorables aux cathares demandaient le consolamentum au moment de la mort. Ils quittaient ainsi le monde purifiés de leur péchés et Parfaits ! Mais si jamais celui qui avait reçu le consolamentum pendant son agonie guérissait, il devait ensuite vivre comme un Parfait. Ce principe n’eut cependant que peu d’application réelle. Effectivement, tout adepte qui avait reçu le consolamentum devait ensuite pratiquer l’endura, soit un jeûne de quarante jours. Pour un homme blessé ou malade, cet endura le conduisait inexorablement à la mort.
Un danger pour la société

Philippe II Auguste (1165-1223).
Philippe II Auguste (1165-1223).

Retour à la doctrine des Apôtres, pureté et ascétisme : voilà qui pouvait attirer les foules. Mais la doctrine cathare représentait aussi un réel danger pour la société féodale, avant même d’être un danger pour l’Église. En effet, parce qu’ils tenaient tout ce qui est matière, corps compris, comme fruit du Diable, les cathares préconisaient la continence sexuelle, ce qui pouvait, si cette religion s’était étendue, conduire à une très nette diminution de la population.
Outre l’aspect démographique, le fait que les cathares ne juraient jamais et refusaient ce qui était « du monde », excluait, de fait, l’hommage-lige ou la parole donnée à un suzerain. Certes, la noblesse occitane appréciait de voir les Parfaits refuser d’intervenir en politique ou d’acquérir du pouvoir. Mais comme cette doctrine impliquait également le refus de toute hiérarchie et de toute justice civile, elle ne pouvait qu’inquiéter très fortement la société féodale. Pourtant, la raison première de la croisade des Barons du Nord n’est même pas à rechercher dans ces deux aspects. Si Philippe Auguste a permis cette « croisade », c’est avant tout parce qu’il désirait soumettre les seigneurs occitans. Et la meilleure manière de les soumettre n’était-elle pas de les anéantir ? Profitant de l’occasion, il a lancé les seigneurs du Nord sur l’Occitanie et ces derniers feront bon usage de sa bénédiction : les seigneurs seront  tués, les fiefs accaparés et leurs filles ou leurs épouses mariées de force ou « fécondées » pourrait-on dire afin qu’émerge une nouvelle féodalité, toujours aussi riche mais moins désireuse d’indépendance. La fin des Parfaits n’aura été que l’excuse pour voir celle de l’indépendance occitane…

Saint Boniface : la mission de trop

Saint Boniface, d'après une gravure ancienne.
Saint Boniface, d’après une gravure ancienne.

Son nom de baptême ne vous dit sans doute rien : Wynfrid est pourtant un des saints les plus célèbres de l’époque carolingienne. Né en Angleterre, il devient moine et enseigne à Nurstling. Appelé à Rome par Grégoire II, il se vit attribué, en même temps que le nom de Boniface, la mission d’évangéliser la Germanie. Un territoire qu’il connaissait déjà, y ayant prêché en 716. La Bavière, la Thuringe, mais surtout la Hesse sont au centre de son travail apostolique. Boniface, devenu évêque en 722, poursuit son œuvre d’organisation ecclésiastique. Des évêchés, des monastères, dont celui de Fulda, sont créés à son initiative. Boniface accomplit une œuvre telle que Carloman le convainc de réformer également l’église franque. Les synodes se succèdent, en 743, 744 et 747, mais la résistance du clergé franc est telle qu’il se voit obliger de se cantonner à son évêché de Mayence. Un retrait de façade car Boniface est, sans conteste, un homme d’importance. Un homme si important que c’est vers lui que Pépin le Bref se tourne afin de valider -et de soutenir- sa prise de pouvoir.
L’œuvre de saint Boniface est immense si l’on y songe. Pourtant, sa boulimie d’apostolat ne connaissait pas de répit. A l’âge de 80 ans, il décide de se lancer dans une nouvelle mission : évangéliser la Frise. La première contrée qu’il avait tenté de convertir en quittant l’Angleterre. Mais une fois encore, Boniface allait échouer. Une fois encore ou une fois de trop car c’est de sa vie qu’il allait payer son ardeur évangélique. Massacré par les païens, il verra ses reliques rapatrier à Fulda.

Le triomphe de la laïcité

Emile Combes (1835-1921).
Emile Combes (1835-1921).
Quand le radical Émile Combes entre au gouvernement, il fait de la lutte contre le cléricalisme l’objet principal de son activité ministérielle. Il applique avec rigueur la loi de 1901 sur les congrégations et supprime deux mille cinq cents écoles libres. Émile Combes se montre si intransigeant avec les clercs que même le président du conseil, Waldeck-Rousseau, proteste : après tout, les congrégations ont été éliminées !
Mais Combes ne semble pas satisfait et s’attire rapidement les foudres de l’Assemblée qui le contraint à démissionner le 18 janvier 1905.

Cela n’empêche cependant pas le cabinet qui lui succède de mettre en application les lois que Combes a proposées. Ainsi, le 9 décembre 1905, la loi de séparation de l’Église et de l’État, à laquelle Combes tenait particulièrement, est promulguée. La France, fille aînée de l’Église depuis l’avènement de Clovis, est désormais un État laïc.

Monophysisme : la rupture orientale

Le baptême du Christ.
Le baptême du Christ.

Toutes les hérésies -et il faut reconnaître qu’elles furent nombreuses aux premiers siècles de l’Eglise- ne toucheront pas l’Orient et l’Occident uniformément. La différence vient d’abord du lieu où la polémique s’est fait jour et, surtout, de la situation dans laquelle se trouvait alors soit l’Orient, soit l’Occident.
C’est au Ve siècle, alors que l’Occident est en butte aux invasions germaniques, alors que l’empire s’effondre, que naît l’hérésie monophysiste. Et, bien entendu, c’est en Orient qu’elle se développe. Initialement soutenue par l’école d’Alexandrie, le monophysisme semblait devoir triomphé, notamment après ce qui deviendra le "brigandage d’Ephèse" (449), où les défenseurs de l’orthodoxie subiront certaines violences. Surtout, l’empereur byzantin, Théodose II devait apporter son soutien à l’hérésie. Une hérésie qui n’en sera vraiment une qu’après le concile de Chalcédoine (451) où la double nature du Christ, totalement homme et totalement Dieu, sera réaffirmé. La cause aurait pu être entendue. Elle ne le sera pas. Les monophysistes dénoncèrent le concile de Chalcédoine, déposeront et assassineront le patriarche d’Alexandrie Proterius, l’évêque d’Antioche Pierre le Foulon et installeront, en lieu et place de Proterius Timothé Ælure.
De fait, cette hérésie, qui aurait pu ne secouer que les instances ecclésiales, va déchirer tout l’Orient, entraînant dans cette querelle les empereurs byzantins. Au final, c’est le monde chrétien dans son ensemble qui sera touché, le schisme d’Acace, patriarche de Constantinople, inaugurant la première rupture entre l’Eglise d’Orient et l’Eglise d’Occident, entre Rome et Byzance. Sans compter que ce conflit allait affaiblir durablement la chrétienté, entraînant les empereurs dans des querelles de dogmes mais également de palais, alors qu’au VIIe siècle naissait une nouvelle religion, une religion conquérante qui aurait tout loisir de déferler sur l’Orient et l’Occident affaiblis : l’islam.

L’Église face au libéralisme

Pie IX (1792-1878).
Pie IX (1792-1878).

Quand Giovanni Maria Mastai Ferretti est élu pape, en 1846, sous le nom de Pie IX, personne ne se doute que cet homme, totalement en dehors de tout parti politique, va vivre un des plus longs et des plus difficiles pontificats de l’histoire de l’Église.
D’abord considéré comme l’espoir des libéraux, Pie IX sera chassé de Rome par eux et devra se battre pour conserver les pouvoirs temporels de l’Église, selon lui garants de son intégrité spirituelle. Pie IX allait mener une lutte de vingt ans contre la jeune république italienne et étendre cette lutte à tous les libéraux d’Europe.
Voyant poindre les dangers d’un laïcisme grandissant, Pie IX lutte aussi avec les armes de l’Église : il proclame le dogme de l’Immaculée Conception, question laissée en suspend depuis le Moyen Âge, et celui de l’infaillibilité pontificale.
Après un pontificat de trente-deux ans, Pie IX meurt, le 7 février 1878, laissant l’Église catholique plus exposée que jamais aux attaques répétées du laïcisme.