L’iconoclasme ou la question des images

La Vierge, mère de Dieu (détail d'une icône).
La Vierge, mère de Dieu (détail d’une icône).

Sur certaines images saintes, révèle le canon 82 du concile œcuménique In Trullo (691-692), est représenté un agneau désigné du doigt par saint Jean Prodome (Baptiste), qui nous a été transmis comme une figure de la Grâce et qui annonce, selon la Loi, le véritable agneau, le Christ notre Dieu. Ces anciennes figures et ombres transmises à l’Église, nous les vénérons comme des symboles et des préfigurations de la vérité mais nous leur préférons la Grâce et la Vérité elles-mêmes, que nous accueillons comme la réalisation de la Loi. C’est pourquoi, afin que l’on représente à la vue de tous, même en peinture, ce qui est achevé, nous ordonnons qu’à partir de maintenant soient représentés sur les images, au lieu du type ancien de l’agneau, les traits humains du Christ, « l’agneau qui ôte les péchés du monde ».
Véritable rupture avec la symbolique des premiers siècles et, comme le précise à plusieurs reprises le canon pré-cité, avec la tradition juive, le culte des images -ce ne sont pas encore des icônes- ne cessera de grandir durant tout le VIIe siècle. Parallèlement, leur pouvoir va également en augmentant au point que, précise Gilbert Dagron, spécialiste de la question, « l’image se substitue au saint absent » ; « elle multiplie à volonté sa présence et communique son pouvoir miraculeux à ce qui l’environne ou la touche, à la matière qui la constitue ». Et en effet, de simple moyen d’apostolat, l’image va rapidement atteindre le rang de reliques… Un débordement cultuel qui, par réaction, engendrera un mouvement inverse, de rejet : l’iconoclasme.
À l’origine de la querelle iconoclaste, il n’y avait qu’un débat, pas même théologique, sur les pratiques de dévotion entre le patriarche de Constantinople, Germain, et l’évêque de Nakoléia, Constantin. Ce dernier, se basant sur l’Ancien Testament -« Tu ne feras pas d’idole ni aucune image de ce qui est dans les cieux » voit-on dans le Deutéronome et « Vous ne ferez pas d’idoles et vous ne vous érigerez pas de statues ni de stèles » selon le Lévitique- refusait non seulement le culte des images mais également celui des saints, dans lequel il voyait une résurgence du polythéisme. Les reproches de Constantin n’étaient d’ailleurs pas nouveau et on trouve un écho de sa critique chez Eusèbe de Césarée, qui refusera d’envoyer à la sœur de Constantin une image du Christ, « Dieu n’ayant pas de visage », ou chez Épiphane de Chypre qui, selon ses propres écrits, n’hésita pas à déchirer un portrait du Christ exposé dans une église de Palestine.
Le patriarche de Constantinople devait défendre le culte des saints de manière succincte mais convaincante. Son argumentaire, quant à lui, joue sur les hérésies christologiques qui ont bouleversé l’Église aux siècles précédents : représenter le Christ en tant qu’homme et non plus comme un symbole, c’était réaffirmer haut et fort l’humanité du Christ, mise en doute par tant d’hérésies. Quant au culte des saints, il ne faut voir là qu’un moyen d’apostolat, un modèle donné aux chrétiens.
L’argumentation du patriarche ne suffira pourtant pas à ramener l’évêque de Nakoléia à ses vues. Et il n’était pas le seul, le rejet du culte des images ayant déjà d’ardents prosélytes en Asie Mineure, à Constantinople même et… dans l’entourage de l’empereur. Et il semble bien que, déjà en 726, Léon III ait fait siennes les théories iconoclastes. Tout cela n’était cependant que du domaine de la discussion… Il n’allait pas tarder à être affronté à la réalité
Selon la Chronique de Théophane, dès le début, Léon III « commença à parler de la destruction des saintes et vénérables images ». Il attendra quand même quatre ans, sans doute dans l’espoir de voir le patriarche céder devant l’argumentaire iconoclaste. Ce n’est donc qu’après avoir perdu tout espoir de le convaincre que l’empereur décida de convoquer une réunion publique et de prendre très officiellement position contre le culte des images. La démission consécutive de Germain allait laisser le champ libre au souverain qui, ayant placé une de ses créatures -Anastase- au patriarcat, va promulguer toute une série d’édits interdisant les images.
La réaction de Rome dans tout cela tiendra plus de l’agacement devant l’omnipotence impériale et l’indépendance du patriarcat. Et si l’évêque de Rome prend ferment parti, dès ce moment, en faveur du culte des images, c’est plus pour prendre le contre-pied du double pouvoir byzantin que par conviction profonde. C’est sans doute pourquoi aussi il n’y aura de véritable réflexion sur ce culte qu’à la seconde querelle iconoclaste.
Et si les iconophiles, ou reconnus comme tels, n’approfondissent pas vraiment la question, ce n’est pas le cas des iconoclastes, fortement encouragés par le successeur de Léon III, Constantin V. Consacrant les premières années de sa vie à combattre, avec succès, les musulmans, Constantin se lance, vers 750-752, dans un vaste mouvement d’apostolat de l’Empire. Fortement opposé au culte des images, il encourage cependant les discussions publiques et rédige lui-même des Interrogations qui formeront la base de la théologie iconoclaste.
Véritable roi-prêtre, comme il se définit lui-même, Constantin V ira très loin dans la réflexion sur l’image. En conclusion, il apparaît que, pour lui, la seule image véritable, et donc pouvant faire l’objet d’un culte, est celle de l’eucharistie. Toute représentation humaine reviendrait même à nier la double nature christique -l’humaine étant la seule apparente- et qu’une double représentation -pour justement rappeler l’existence de deux natures- induirait, à la longue, la présence d’une quatrième personne de la Trinité.
On le voit, la réflexion de Constantin est directement inspirée par la crise des hérésies christologiques des siècles précédents. Tout a été dit, selon Constantin, aussi gardons-nous de tout faux-pas, de toute représentation, celle-ci pouvant porter à confusion.
À la suite de ces écrits, Constantin V, véritable tête pensante de l’iconoclasme, réunit un concile « œcuménique » où ne seront présents ni l’évêque de Rome ni les patriarches orientaux. Le concile iconoclaste d’Hiéréia (754) condamne donc les principaux iconophiles -le patriarche Germain et le grand défenseur des images, saint Jean Damascène- et confirme la « doctrine » iconoclaste, largement inspirée, on s’en doute, par l’empereur lui-même.
Cette doctrine refuse les images du Christ, tout en reconnaissant que l’eucharistie n’est pas la seule représentation valable du Fils de Dieu. Quant aux images de la Vierge Téotokos ou des saints, si elles sont théologiquement valables, sont bien loin de retranscrire la sainteté de leur modèle :
La vraie image des saints, conclue Gilbert Dagron pour les iconoclastes, est à chercher dans la lecture de leur vie et de leurs exploits…
Enfin, le pouvoir d’intercession de la Vierge et des saints, celui des reliques sont réaffrimés.

Le Christ (détail d'une icône).
Le Christ (détail d’une icône).

Cela n’empêchera cependant pas les débordements, consécutifs à « la chasse aux images » entreprise par Constantin V au lendemain du concile d’Hiéréia.
En 787, rapporte Gilbert Dagron, devant le concile de Nicée II, le patriarche Tarasios parle de mosaïques arrachées, de peintures blanchies à la chaux, d’icônes, évangiles et objets consacrés détruits ; devant la même assemblée, le diacre Démétrios déclare avoir constaté à Sainte-Sophie la disparition de deux livres enluminés et en montre un troisième où les images ont été découpées…
Les reliques, en faveur desquelles le concile s’était pourtant prononcé, subiront, dès 760, un sort équivalent.
Parallèlement à ces actions contre les objets, l’empereur se lance également dans une sanglante persécution des iconophiles. Les moines, soupçonnés de corrompre le peuple et de lui inspirer une trop grande dévotion envers les images, seront particulièrement touchés au point que l’idéal et l’institution monastiques mêmes seront finalement l’objet de l’ire impériale.
Cette dérive, particulière à Constantin V, sera circonscrite dans le temps mais l’iconoclasme lui-même va perdurer sous le règne de ses successeurs… et, avec lui, la controverse.
Les partisans du culte des images se déploient et montent enfin au créneau. Mettant en avant l’aspect vétéro-testamentaire de l’iconoclasme, ils voient, dans l’Incarnation même, une justification de l’iconophilie. Ce seront, entre autres, les arguments de saint Jean Damascène, moine du monastère de Saint-Sabas et, nous l’avons dit, principal polémiste de l’iconoclasme -il est notamment l’auteur de trois Discours aux calomniateurs des images. Dans ces écrits, si la recherche théologique est minime, Jean Damnascène élabore « une argumentation opposable terme à terme à celle des iconoclastes », en une véritable compilation traditionnelle et doctrinaire.
Autrefois, conclue-t-il, Dieu n’avait jamais été représenté en image, étant incorporel et sans visage. Mais puisque Dieu a été vu dans la chair et qu’il a vêcu parmi les hommes, je représente ce qui est visible en Dieu. Je ne vénère pas la matière mais le créateur de la matière, qui s’est fait matière pour moi et qui a daigné habité dans la matière et opérer mon salut par la matière. je ne cesserai de vénérer la matière par laquelle m’est advenu le salut. Mais je ne la vénère pas comme Dieu…
C’est sur ce genre d’argumentaire que se basera plus tard le concile de Nicée II, réuni à l’initiative de l’impératrice Irène, qui condamne l’iconoclasme.

Au cœur du catharisme

Stèle discoïdale représentant une
Stèle discoïdale représentant une " croix " cathare.

Parce qu’elle a été la cause première de la naissance et du développement de l’Inquisition, l’hérésie cathare tient une place toute particulière dans l’histoire de l’Église. Et parce qu’elle a vu la destruction de la noblesse du Sud et du pouvoir des comtes de Toulouse, elle tient une place particulière dans l’histoire de France. Mais, alors que l’on se complaît à ne voir que les bûchers où périrent les cathares, on oublie bien souvent ce qu’était réellement cette religion, les rites qu’elle avait adoptés ou même la doctrine qu’elle enseignait. C’est pourtant cette connaissance de la religion cathare qui, seule, permet de comprendre ses origines, son expansion et son anéantissement final.
On admet généralement que le catharisme est issu d’une autre secte hérétique bulgare : celle des bogomiles. Apparus au milieu du Xe siècle dans l’Empire byzantin, les bogomiles, aux dires de Cosmas qui leur a consacré, en 970, tout un traité, étaient les disciples du pope Bogomil -ou Théophile. Ils pratiquaient l’ascétisme et l’austérité, rejetaient le culte des images ou de la croix et niaient toute valeur aux sacrements. Seule, pour eux, comptait l’imposition des mains et, poussant à son extrême le dualisme qui apparaît dans certains passages de l’Évangile, ils voyaient le monde comme une création de Lucifer.
Des Apôtres du Christ aux Albigeois
De fait, les bogomiles apparaissent comme les ancêtres directs des Apôtres ou Pauvres du Christ que l’on retrouve en Rhénanie au milieu du XIIe siècle puis en Languedoc, où ils reçurent le nom d’Albigeois ou encore de Cathares -terme qui est en réalité une invention moderne. Cette contre-Église bogomile ou des Apôtres s’était répandue dans toute la France ainsi qu’en Flandre, en Rhénanie, on l’a vu, dans l’Empire byzantin et enfin dans les Balkans. Elle est le fruit d’un vaste mouvement de contestation qui, dès le XIe siècle, en Europe occidentale, est évoqué épisodiquement au détour d’une chronique. Et c’est ainsi qu’un chroniqueur évoque la condamnation de douze moines de la ville d’Orléans qui rejetaient la nature humaine du Christ, le sacrement de l’Eucharistie et ne pratiquaient qu’un seul sacrement, par imposition des mains, « qui lave de tout péché et remplit du don du Saint-Esprit ». C’est là la définition exacte du consolamentum pratiqué par les Albigeois.
Mais, la situation en Languedoc a ceci de particulier que cette contre-Église vivait et enseignait ouvertement, au point qu’un concile se tint, en 1167, à Saint-Félix-en-Lauragais, près de Toulouse. Le concile de Saint-Félix témoigne également de l’incroyable expansion de la doctrine cathare en Languedoc, plus que dans les autres régions d’Europe occidentale. En effet, l’objet de cette assemblée était de créer dans le Languedoc, en plus de l’évêché d’Albi, ceux de Toulouse, de Carcassès et d’Agen, alors que les autres régions de France ne formaient, à elles toutes, qu’un seul évêché…
Les raisons d’un succès
Les raisons expliquant le succès de la doctrine cathare sont multiples mais la première est, à n’en pas douter, le fait que les Parfaits utilisaient la langue vulgaire pour leurs prédications comme pour lire l’Évangile. Et les protestants, au XVIe siècle, auront le même succès… pour la même raison. En Languedoc, un autre phénomène va jouer : l’engouement de la noblesse pour cette nouvelle doctrine.
La noblesse d’Occitanie frondait déjà plus ou moins ouvertement contre l’Église de Rome, la critiquant et la raillant. Quelques seigneurs avaient même détourné à leur profit la dîme ecclésiastique, jugeant sans doute que clercs et moines étaient suffisamment prospères. Par contre, les Albigeois ne demandaient pas la moindre dîme, se désintéressaient totalement du pouvoir politique et laissaient volontiers la noblesse languedocienne se plonger avec bonheur dans la pratique -pas toujours intellectuelle- du fine amor. Et c’est cette noblesse qui va faire le succès de la doctrine des Albigeois, y adhérant ou la protégeant tout au long du XIIe siècle.
Contrairement aux pays du Nord, les bourgades du sud de la France s’étaient élevées autour du château seigneurial et c’est l’ensemble qui était fortifié. On ne peut donc pas parler de châteaux forts mais plutôt de villages fortifiés, de castrum, où se mêlaient toutes les couches sociales. C’est donc dans ces castrum que les Albigeois, protégés par les seigneurs du lieu, ont ouvert leurs maisons de prière, des sortes de couvents dans le monde. La population toute entière pouvait ainsi constater, par elle-même, l’ascétisme des Parfaits et des Parfaites et assister, si elle le désirait, à leurs prédications.
L’enfer sur terre

Lucifer, maître du monde matériel selon les cathares (bénitier sculpté de Rennes-le-Château).
Lucifer, maître du monde matériel selon les cathares (bénitier sculpté de Rennes-le-Château).

La doctrine cathare est dualiste, de même que celle de nombreuses hérésies depuis les premiers siècles de l’Église. De tout temps, les chrétiens se sont interrogés sur la notion du Bien et du Mal. Comment, alors que Dieu est tout-puissant, pouvait-Il tolérer l’existence même du mal ? La doctrine cathare est née de cette interrogation. Et la réponse qu’elle donne apporte une vision du monde tout autre.
Selon la doctrine cathare, il n’y a pas un monde, mais deux, celui du Bien et celui du Mal, et deux dieux, Dieu le Père, le même que celui dont parle le Christ dans les Évangiles, qui est le Dieu du Bien, et un dieu du Mal, personnifié par Lucifer.
Dieu, le dieu du Bien pour être plus précis, a créé l’âme, les cieux, les esprits. Le dieu du Mal règne sur la terre, la matière, le corps, bref sur tout le monde visible. Donc le monde, le monde humain, n’est pas de Dieu. Il ne s’en préoccupe pas et n’y détient aucun pouvoir.
Les hommes, quant à eux, sont des anges déchus, emprisonnés dans des enveloppes de chair et qui attendent d’être délivrés de ce corps, objet de souffrance et symbole du Mal. En clair, pour les cathares, l’Enfer est sur terre !
La religion albigeoise ne nie donc pas l’existence du Christ ou des Évangiles -ils se désignent d’ailleurs du nom de Bons Chrétiens- mais selon elle, le Christ n’est pas venu réellement sur terre, il n’avait qu’une apparence de corps. Il n’était pas là pour souffrir et mourir sur la croix en vue de racheter le monde mais plutôt pour annoncer la délivrance prochaine, c’est-à-dire la mort du corps et la libération de l’âme qui, ainsi, retrournera au Paradis, monde du Bien qu’elle n’aurait jamais dû quitter. De fait, les cathares nient toute réalité au Saint Sacrifice de la messe qui devient pour eux un simple partage du pain en souvenir de la Cène. Ils nient aussi le libre arbitre et prêchent la doctrine de la prédestination.
Du « melioramentum » au « consolamentum »
Du fait de leur doctrine, les cathares n’ont laissé aucun vestige : ni croix, ni église, ni icône, tout ce qui est visible étant, par nature, mauvais.
On sait cependant quelle était leur manière de vivre, quels étaient leurs rites, notamment grâce aux procès des inquisiteurs qui constituent la source principale dont nous disposions.
L’adepte -ou même le simple croyant- montrait son adhésion à la doctrine cathare à travers le melioramentum, formule par laquelle il exprimait son respect pour un Parfait et demandait sa bénédiction. Très simple, ce rite consistait en trois génuflexions successives, suivies d’un baiser de paix. Quand le croyant adhérait à l’église cathare, il recevait le consolamentum qui lui permettait de passer de l’état de laïc à celui de Parfait ou de Bon Homme. Ce « baptême » cathare était également une « ordination » et une absolution des péchés et se faisait par simple imposition des mains -l’eau est matière, donc mauvaise. Dès lors, le Parfait -homme ou femme, le clergé cathare n’excluant pas le sacerdoce féminin- devient un représentant de l’Esprit Saint chargé de donner à son tour le consolamentum et d’enseigner la doctrine cathare.
Des ascètes au milieu du monde
Une fois reçu le consolamentum, le Parfait doit s’astreindre à une vie d’abstinence et de continence.
En effet, le Parfait devait s’abstenir de consommer des aliments gras, sauf l’huile et le poisson. Il ne mangeait ou ne buvait donc ni lait, ni fromage, ni aucun laitage, ni œufs, ni viande. La raison de cette abstinence ? Viande et œufs étaient les fruits d’un acte de fornication…
En plus de ces règles quotidiennes d’abstinence, les Parfaits suivaient trois carêmes de quarante jours chacun par an. Au cours de ces carêmes, la première et la dernière semaine, ainsi que les lundis, mercredis et vendredis, ils ne consommaient que du pain et de l’eau. Le peu de nourriture qu’ils cuisinaient était préparé selon un rite dont on ignore tout, si ce n’est que les ustensiles devaient être lavés cinq fois.
Les Parfaits vivaient à deux au moins, ce qui permettait ainsi une surveillance mutuelle dans l’application des règles d’abstinence. Le Parfait ne devait pas non plus mentir, ni jurer, ni tuer, pas même les animaux -à l’exception du poisson, on ne sait pourquoi.
À l’heure de la mort
On comprend aisément qu’un tel mode de vie ait fait l’admiration des populations, sans que, pour autant, ils demandent le consolamentum tout de suite.
En fait, il apparaît que, souvent, ceux qui étaient favorables aux cathares demandaient le consolamentum au moment de la mort. Ils quittaient ainsi le monde purifiés de leur péchés et Parfaits ! Mais si jamais celui qui avait reçu le consolamentum pendant son agonie guérissait, il devait ensuite vivre comme un Parfait. Ce principe n’eut cependant que peu d’application réelle. Effectivement, tout adepte qui avait reçu le consolamentum devait ensuite pratiquer l’endura, soit un jeûne de quarante jours. Pour un homme blessé ou malade, cet endura le conduisait inexorablement à la mort.
Un danger pour la société

Philippe II Auguste (1165-1223).
Philippe II Auguste (1165-1223).

Retour à la doctrine des Apôtres, pureté et ascétisme : voilà qui pouvait attirer les foules. Mais la doctrine cathare représentait aussi un réel danger pour la société féodale, avant même d’être un danger pour l’Église. En effet, parce qu’ils tenaient tout ce qui est matière, corps compris, comme fruit du Diable, les cathares préconisaient la continence sexuelle, ce qui pouvait, si cette religion s’était étendue, conduire à une très nette diminution de la population.
Outre l’aspect démographique, le fait que les cathares ne juraient jamais et refusaient ce qui était « du monde », excluait, de fait, l’hommage-lige ou la parole donnée à un suzerain. Certes, la noblesse occitane appréciait de voir les Parfaits refuser d’intervenir en politique ou d’acquérir du pouvoir. Mais comme cette doctrine impliquait également le refus de toute hiérarchie et de toute justice civile, elle ne pouvait qu’inquiéter très fortement la société féodale. Pourtant, la raison première de la croisade des Barons du Nord n’est même pas à rechercher dans ces deux aspects. Si Philippe Auguste a permis cette « croisade », c’est avant tout parce qu’il désirait soumettre les seigneurs occitans. Et la meilleure manière de les soumettre n’était-elle pas de les anéantir ? Profitant de l’occasion, il a lancé les seigneurs du Nord sur l’Occitanie et ces derniers feront bon usage de sa bénédiction : les seigneurs seront  tués, les fiefs accaparés et leurs filles ou leurs épouses mariées de force ou « fécondées » pourrait-on dire afin qu’émerge une nouvelle féodalité, toujours aussi riche mais moins désireuse d’indépendance. La fin des Parfaits n’aura été que l’excuse pour voir celle de l’indépendance occitane…

Saint Boniface : la mission de trop

Saint Boniface, d'après une gravure ancienne.
Saint Boniface, d’après une gravure ancienne.

Son nom de baptême ne vous dit sans doute rien : Wynfrid est pourtant un des saints les plus célèbres de l’époque carolingienne. Né en Angleterre, il devient moine et enseigne à Nurstling. Appelé à Rome par Grégoire II, il se vit attribué, en même temps que le nom de Boniface, la mission d’évangéliser la Germanie. Un territoire qu’il connaissait déjà, y ayant prêché en 716. La Bavière, la Thuringe, mais surtout la Hesse sont au centre de son travail apostolique. Boniface, devenu évêque en 722, poursuit son œuvre d’organisation ecclésiastique. Des évêchés, des monastères, dont celui de Fulda, sont créés à son initiative. Boniface accomplit une œuvre telle que Carloman le convainc de réformer également l’église franque. Les synodes se succèdent, en 743, 744 et 747, mais la résistance du clergé franc est telle qu’il se voit obliger de se cantonner à son évêché de Mayence. Un retrait de façade car Boniface est, sans conteste, un homme d’importance. Un homme si important que c’est vers lui que Pépin le Bref se tourne afin de valider -et de soutenir- sa prise de pouvoir.
L’œuvre de saint Boniface est immense si l’on y songe. Pourtant, sa boulimie d’apostolat ne connaissait pas de répit. A l’âge de 80 ans, il décide de se lancer dans une nouvelle mission : évangéliser la Frise. La première contrée qu’il avait tenté de convertir en quittant l’Angleterre. Mais une fois encore, Boniface allait échouer. Une fois encore ou une fois de trop car c’est de sa vie qu’il allait payer son ardeur évangélique. Massacré par les païens, il verra ses reliques rapatrier à Fulda.

Le triomphe de la laïcité

Emile Combes (1835-1921).
Emile Combes (1835-1921).
Quand le radical Émile Combes entre au gouvernement, il fait de la lutte contre le cléricalisme l’objet principal de son activité ministérielle. Il applique avec rigueur la loi de 1901 sur les congrégations et supprime deux mille cinq cents écoles libres. Émile Combes se montre si intransigeant avec les clercs que même le président du conseil, Waldeck-Rousseau, proteste : après tout, les congrégations ont été éliminées !
Mais Combes ne semble pas satisfait et s’attire rapidement les foudres de l’Assemblée qui le contraint à démissionner le 18 janvier 1905.

Cela n’empêche cependant pas le cabinet qui lui succède de mettre en application les lois que Combes a proposées. Ainsi, le 9 décembre 1905, la loi de séparation de l’Église et de l’État, à laquelle Combes tenait particulièrement, est promulguée. La France, fille aînée de l’Église depuis l’avènement de Clovis, est désormais un État laïc.

Monophysisme : la rupture orientale

Le baptême du Christ.
Le baptême du Christ.

Toutes les hérésies -et il faut reconnaître qu’elles furent nombreuses aux premiers siècles de l’Eglise- ne toucheront pas l’Orient et l’Occident uniformément. La différence vient d’abord du lieu où la polémique s’est fait jour et, surtout, de la situation dans laquelle se trouvait alors soit l’Orient, soit l’Occident.
C’est au Ve siècle, alors que l’Occident est en butte aux invasions germaniques, alors que l’empire s’effondre, que naît l’hérésie monophysiste. Et, bien entendu, c’est en Orient qu’elle se développe. Initialement soutenue par l’école d’Alexandrie, le monophysisme semblait devoir triomphé, notamment après ce qui deviendra le "brigandage d’Ephèse" (449), où les défenseurs de l’orthodoxie subiront certaines violences. Surtout, l’empereur byzantin, Théodose II devait apporter son soutien à l’hérésie. Une hérésie qui n’en sera vraiment une qu’après le concile de Chalcédoine (451) où la double nature du Christ, totalement homme et totalement Dieu, sera réaffirmé. La cause aurait pu être entendue. Elle ne le sera pas. Les monophysistes dénoncèrent le concile de Chalcédoine, déposeront et assassineront le patriarche d’Alexandrie Proterius, l’évêque d’Antioche Pierre le Foulon et installeront, en lieu et place de Proterius Timothé Ælure.
De fait, cette hérésie, qui aurait pu ne secouer que les instances ecclésiales, va déchirer tout l’Orient, entraînant dans cette querelle les empereurs byzantins. Au final, c’est le monde chrétien dans son ensemble qui sera touché, le schisme d’Acace, patriarche de Constantinople, inaugurant la première rupture entre l’Eglise d’Orient et l’Eglise d’Occident, entre Rome et Byzance. Sans compter que ce conflit allait affaiblir durablement la chrétienté, entraînant les empereurs dans des querelles de dogmes mais également de palais, alors qu’au VIIe siècle naissait une nouvelle religion, une religion conquérante qui aurait tout loisir de déferler sur l’Orient et l’Occident affaiblis : l’islam.

L’Église face au libéralisme

Pie IX (1792-1878).
Pie IX (1792-1878).

Quand Giovanni Maria Mastai Ferretti est élu pape, en 1846, sous le nom de Pie IX, personne ne se doute que cet homme, totalement en dehors de tout parti politique, va vivre un des plus longs et des plus difficiles pontificats de l’histoire de l’Église.
D’abord considéré comme l’espoir des libéraux, Pie IX sera chassé de Rome par eux et devra se battre pour conserver les pouvoirs temporels de l’Église, selon lui garants de son intégrité spirituelle. Pie IX allait mener une lutte de vingt ans contre la jeune république italienne et étendre cette lutte à tous les libéraux d’Europe.
Voyant poindre les dangers d’un laïcisme grandissant, Pie IX lutte aussi avec les armes de l’Église : il proclame le dogme de l’Immaculée Conception, question laissée en suspend depuis le Moyen Âge, et celui de l’infaillibilité pontificale.
Après un pontificat de trente-deux ans, Pie IX meurt, le 7 février 1878, laissant l’Église catholique plus exposée que jamais aux attaques répétées du laïcisme.

Ponce Pilate, le procurateur le plus célèbre du monde

Ponce Pilate présentant le Christ au peuple, d'après l'œuvre d'Antonio Ciseri.
Ponce Pilate présentant le Christ au peuple, d’après l’œuvre d’Antonio Ciseri.

Certainement, Ponce Pilate est le procurateur romain le plus célèbre du monde. Mais outre le fait qu’il permit l’exécution de Jésus de Nazareth, que sait-on réellement de cet homme ?
Cinquième procurateur romain de Judée de 26 à 36 après J.-C., Ponce Pilate était, selon les historiens Philon et Josèphe, un être rapace, injuste et cruel. Des déclarations qui sont à prendre avec parcimonie si l’on considère que Philon et Flavius Josèphe sont des historiens juifs et donc peu enclin à l’impartialité.
Il semble cependant que, dès le début de son mandat, Ponce Pilate ait commis nombre d’erreurs, propres à heurter le sentiment juif. Il fit défiler les troupes romaines, toutes enseignes déployées et ordonna de puiser dans le trésor du Temple afin de construire un aqueduc. Une décision qui devait provoquer un incident sanglant. Sans doute alors est-ce afin de se racheter et pour ne pas créer de nouvel incident qu’il abandonna Jésus au Sanhédrin, lequel l’avait déclaré coupable et condamné à mort. Une condamnation qui se devait de recevoir l’aval du procurateur, ce dernier étant le seul à avoir droit de vie et de mort en Judée. Et ainsi en fut-il fait.
En 36 cependant, une plainte des notables de Samarie allait conduire Pilate à rallier Rome où il eut à s’expliquer sur le massacre de Samaritains. Une explication qui ne convainc guère puisque Pilate fut destitué. Selon Eusèbe de Césarée, il se serait alors suicidé. Mais d’autres traditions racontent que Pilate finit exilé à Vienne, en Gaule, ou encore qu’il se serait converti au christianisme et aurait péri dans la persécution de Néron.

Les femmes vues par l’Église au Moyen Âge

>Allégorie de l'Eglise triomphante, représentée par une statue féminine.
Allégorie de l’Eglise triomphante, représentée par une statue féminine.

Au Moyen Âge, la tradition biblique et patristique, si elle n’est pas connue de tous, est l’apanage des hommes d’Église. Et cette tradition présente la femme comme inférieure à l’homme et comme devant lui être soumise, ainsi que le prescrit saint Paul. Une idée que renforcera encore l’étude des textes d’Aristote au XIIIe siècle. D’ailleurs, des siècles durant, l’Église a prétendu que les femmes n’avaient pas d’âme… Telle est, en tout cas, l’idée que l’on se plaît à nous présenter, oubliant pour l’occasion ladite tradition biblique qui, dans la Genèse précise bien que « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa ». Ce qui, si on sait lire, signifie que si l’un a une âme, l’autre aussi…
Cette misogynie, dont on accuse l’Église, était-elle réelle ? Était-elle générale dans tous les milieux ecclésiastiques ? Certains universitaires se posent la question et, allant au delà de la simple recherche conciliaire et doctrinaire, décortiquent littéralement sermons et exempla, afin de donner une vision plus réelle du regard de l’Église sur la femme.
S’il apparaît clairement que certaines jeunes filles étaient soit mariées soit envoyées au couvent sans leur consentement, ce n’était certes pas la politique officielle de l’Église. Cette dernière ne reconnaît d’ailleurs la validité d’un mariage que si les deux époux sont consentants et insiste, tout au long des XIIe-XIIIe siècles sur le consentement de la femme… Mais discours officiels et faits réels sont deux choses différentes et il est certain que la plupart des mariages étaient plus motivés par l’intérêt que par la passion. Depuis des années, les hommes d’Église constataient également la multiplication des mariages d’intérêts « outrés » -Robert de Sorbon cite le cas d’une union entre un « damoiseau » et une dame, très âgée mais très riche- et surtout une recrudescence des adultères. Pour lutter contre cet état de fait, l’Église va donc tenter de remettre le mariage à l’honneur… D’abord au cours du concile de Latran IV (1215) qui définit le mariage comme un sacrement indissoluble -au même titre que celui de l’ordre- et qui détermine dans quelles circonstances il peut être remis en question… et inversement. Ensuite, en faisant la « promotion » de saintes comme Marie Madeleine, déjà honorée dans une large partie du pays. Ainsi, si la virginité religieuse, imitée de celle de Notre Dame, est toujours admirable, selon la spécialiste Nicole Bériou, « l’exemple de Marie Madeleine ne permet-il pas de conclure qu’une “ bonne mariée ” vaut parfois mieux que dix vierges ? ». Enfin, l’Église fait l’éloge de « l’affection conjugale » qui, selon l’historien Jean-Claude Bologne, « doit naître d’un accord plus profond (que la passion) entre les caractères ».
Les femmes étant plus assidues que les hommes dans la pratique du culte, c’est donc sur elles que comptent également les hommes d’Église pour garantir le respect des quelques exigences de  l’Église -communion et confession une fois l’an. De même, l’étude des exempla -petites histoires permettant au prédicateur ou au confesseur d’expliquer un point de doctrine ou de morale- révèle que les ecclésiastiques considéraient généralement la femme comme le pivot de la famille.
Dans les manuels de confesseurs, on trouve également nombre de « situations » concernant les femmes -sans doute parce qu’elles se confessaient plus souvent. Et, à chaque fois que la recommandation concerne le couple, il est clair que le confesseur voit dans la femme l’élément apaisant, pacifiant de la famille et la pousse à remplir pleinement ce rôle. Un rôle, défini clairement par les canonistes, qui tient largement compte des exigences du monde féodal.
Épouses, les femmes sont également destinées à être mères -la procréation étant le but premier du mariage selon les canonistes- et cela leur donne, aux yeux de l’Église, un statut particulier. Elle va donc s’attacher désormais à mettre en avant cette « œuvre de chair » qui, dans le cadre du mariage, n’entache plus, est bénie -le terme de fornication va d’ailleurs désigner uniquement un acte sexuel accompli hors mariage. Ainsi, il apparaît que, dès le XIIIe siècle, la cérémonie des relevailles est présentée différemment.

La Vierge à l'Enfant, par Raphaël.
La Vierge à l’Enfant, par Raphaël.

Bien qu’issues de la tradition biblique, les relevailles font partie intégrante des coutumes chrétiennes. D’ailleurs, la Vierge Marie elle-même s’y est soumise. Cette cérémonie avait pour but originel de purifier la jeune mère de la conception de l’enfant, donc de l’acte sexuel l’ayant entraîné. Dans la logique de l’élévation du statut de mère par l’Église, cette coutume va évoluer au XIIIe siècle. Et si elle a encore cours, c’est pour purifier la mère, non de l’acte sexuel, mais pour le cas où elle aurait commis un péché ou une impureté durant la grossesse.
La maternité est également largement mise en avant dans les dérogations faites par l’Église aux femmes enceintes : ainsi, elles n’ont pas à suivre le jeûne du carême et doivent, au contraire, manger deux fois plus.
Robert de Sorbon, célèbre théologien du XIIIe siècle à qui l’on doit la fondation de l’université qui porte son nom, a évoqué à maintes reprises la place des femmes à travers ses exempla et plus particulièrement des femmes enceintes.
Avec constance, note Nicole Bériou, il déclare à plusieurs reprises qu’elles doivent être l’objet de toutes les attentions. Ne voit-on pas qu’en certaines contrées, la loi punit d’une amende sept fois plus lourde le meurtre d’une femme enceinte que celui d’un homme ? Et ne crie-t-on pas quelquefois dans la foule, à Paris : « Écartez-vous, voilà une femme grosse ! » ?  
Pour Robert de Sorbon, il est également clair que la femme se démarque de son époux dans son attachement visible aux enfants : ce sont les mères qui demandent pitié pour un fils criminel, elles qui poussent leur époux à la vengeance après la mort d’un enfant, elles qui sont prêtes à tout pour assurer l’avenir de leurs enfants. Un jusqu’au-boutisme que Sorbon dénonce affectueusement.
Le christianisme : une affaire de femmes depuis toujours
Parce que l’Église a toujours refusé le sacerdoce aux femmes, certains jusqu’au-boutistes y ont vu une preuve supplémentaire de la misogynie de l’Église. Mais n’est-ce pas cette même Église qui honore, au-dessus de tout autre, la Vierge, mère du Christ ? Le culte marial, si intense et populaire, notamment au Moyen Âge, apparaît plus comme une preuve éclatante allant à l’encontre de la thèse Église-misogynie. Et n’est-ce pas cette même Église qui se considère elle-même comme l’épouse du Christ ?
Certes, l’Église a toujours fait la promotion d’une femme épouse et mère, mais est-ce donc si réducteur quand on sait que l’Église est épouse elle aussi ?
Mais Ève me direz-vous ? C’est bien à cause d’une femme que le péché originel a été commis ! Certes, mais l’Église n’en parle-t-elle pas comme de la « bienheureuse faute » ? Car sans cette faute, pas de Vierge Marie, pas de Christ sauveur du monde…
D’Ève à Marie, de la mère de Dieu à l’épouse du Christ, le christianisme est bien une affaire de femmes !

Sainte Catherine de Sienne, la petite épouse du Christ

Représentation du
Représentation du "mariage" de sainte Catherine de Sienne.

Fille d’un modeste teinturier père de vingt enfants, Catherine de Sienne a des visions mystiques dès l’âge de sept ans. Entrée chez les tertiaires dominicains, elle devait vouer son existence à la mortification. Surtout, elle acquit très rapidement une solide réputation de mystique. Se considérant comme une épouse du Christ -ce dont elle aurait eu une vision-, elle sera profondément touchée par la situation de l’Eglise, embarquée dans le Grand Schisme. Epouse du Christ, comme l’est l’Eglise catholique selon les canons, Catherine ne pouvait qu’être bouleversée par les déchirements que vivait l’Eglise durant ces années-là. De fait, l’Eglise était alors divisée et, fuyant Rome, le pape s’était réfugié à Avignon. Accompagnée de son confesseur, Catherine n’aura de cesse de rencontrer Grégoire XI et de le convaincre de rentrer dans la cité sainte. En vain. Deux ans plus tard, le Grand Schisme éclata pleinement et l’Eglise se dota alors de deux souverains pontifes -il y en aura même trois au début du XVe siècle. Un livre de dialogue et près de quatre cents lettres confirment l’implication de Catherine de Sienne dans cette affaire.
Une implication et des prières qui ne suffiront pas à rétablir la sérénité dans l’Eglise. Malgré tout, sainte Catherine de Sienne reste la petite épouse du Christ, celle qui s’était vue donner une alliance par Jésus et qui aura tout fait pour réconcilier la "grande épouse", l’Eglise.

Les juifs, un « peuple maudit »

Un juif au XIVe siècle, d'après une iconographie du Moyen Âge.
Un juif au XIVe siècle, d’après une iconographie du Moyen Âge.

On a longtemps accusé l’Église d’être à l’origine de certains massacres que subirent les juifs au Moyen Âge ou même de leur expulsion de certains pays. Pourtant, contrairement aux idées reçues, l’Église sera une des rares institutions à les protéger et même à les recueillir, comme le prouve l’importante communauté juive résidant dans le Comtat venaissin, c’est-à-dire dans les anciens États du pape. De la même façon, ce serait une grossière erreur que de penser que les juifs furent maltraités tout au long du Moyen Âge : il y eut un « âge d’or » des juifs en Occident, notamment au sud de l’Europe, jusqu’à la première croisade. Il est aussi évident qu’il a existé, durant tout le Moyen Âge, époque où le spirituel se mêlait étroitement au temporel, un fossé infranchissable entre juifs et chrétiens, du fait même de la nature de ces deux religions. Cela n’empêchera pas les intellectuelschrétiens de s’intéresser fortement à la religion et à la civilisation juives.
En 1095, le pape Urbain II prêche la première croisade. Et avant même que les barons se mettent en route, Pierre l’Ermite et Gautier Sans Avoir, son compagnon, entraînent à leur suite une foule exaltée, prête à délivrer, armée de quelques faux et de bâtons, le tombeau du Christ. C’est cette foule, entourée de quelques aventuriers bien plus attirés par les richesses de l’Orient que par la délivrance de Jérusalem, qui s’en prendra aux communautés juives. Cologne, Trêves, Spire connaîtront de terribles massacres auxquels la postérité va donner le nom -sinistre- de pogroms. Pourquoi, soudainement, la populace s’en prend-elle aux juifs ? Et quelle est, avant les premiers pogroms, la situation des communautés juives dans l’Occident chrétien ?
L’Âge d’or des juifs
Installées en Occident depuis le IIe siècle, les communautés juives jouissent d’une relative tranquillité durant tout le premier millénaire. Elles s’occupent du commerce avec l’Orient et importe la soie ou l’encens, bref nombre de matières indispensables à la liturgie catholique. Elles sont, bien entendu, soumises à la législation du pays ou de la cité dans lesquels elles résident ainsi qu’à quelques mesures apparues lors de conciles provinciaux ou généraux.

La milice juive chez le rabbin (iconographie du Moyen Âge).
La milice juive chez le rabbin (iconographie du Moyen Âge).

C’est dans l’Espagne wisigothique qu’apparaissent les premières -mais légères- mesures restrictives à l’encontre des juifs, mesures reprises et accentuées par Gratien au XIe siècle. Ainsi, les mariages mixtes, entre chrétiens et juifs, étaient interdits. Si, par hasard, il se faisait, le juif -ou la juive- devrait se convertir et les enfants du couple seraient élevés au couvent -saint Thomas d’Aquin ira plus tard à l’encontre de cette mesure reprise au concile de Latran IV en conseillant de laisser les enfants au couple. Il était aussi interdit de prendre des repas avec les juifs, de se faire soigner par eux ou de prendre des bains avec eux. On n’avait pas le droit non plus d’avoir une nourrice juive, par peur qu’elle ne donne à l’enfant un lait contaminé, c’est-à-dire qu’elle en fasse un petit juif. Certaines communautés juives appliquaient d’ailleurs la même mesure, interdisant à leurs ouailles d’avoir des nourrices chrétiennes. Si, malgré tout, ils en engageaient, ces dernières ne devaient pas approcher l’enfant durant les trois jours suivant Pâques, seul jour de l’année où la communion est obligatoire, de peur que l’hostie ne transmette la foi chrétienne à l’enfant…
Comme on le voit ici, la méfiance n’était pas à sens unique, loin de là. De la même façon, on a longtemps reproché aux chrétiens d’avoir forcé les juifs à vivre en ghetto. En effet, les communautés juives se regroupaient généralement en un même quartier ou une même rue et on parlait volontiers de « juiveries ». Mais faut-il voir là une ghettoïsation forcée ? De même qu’il y avait le quartier des orfèvres, celui des bouchers ou celui des enlumineurs, il y avait le quartier des juifs. L’exemple de la communauté de Spire, en Rhénanie, qui sera fortement touchée par les pogroms de 1096, donne une vision plus claire de la situation.
La charte de Rüdiger
En 1084, Rüdiger, évêque de Spire, invite les juifs à s’installer dans la cité rhénane « pour augmenter mille fois l’honneur de notre ville ». Et il leur laisse un quartier séparé « pour qu’ils ne soient pas importunés par la foule ». Situé sur une rive du Rhin, ce qui devait favoriser grandement le commerce, le quartier juif est entouré d’un mur et comprend un cimetière et une synagogue, où doit se juger toute plainte entre eux ou contre eux. Les juifs ont aussi leur propre police de quartier, le droit d’engager des serviteurs chrétiens et de vendre de la viande casher aux non-juifs. Bref, ils ont alors une multitude d’avantages qui seront confirmés par l’empereur de Germanie en 1090.
À cette situation idyllique, il convient cependant de mettre un léger bémol. En effet si, comme on l’a précisé, le quartier juif est entouré d’un mur, c’est bien qu’il existe déjà des tensions avec les chrétiens…
D’autres évêques ou des souverains feront aussi venir des juifs mais pas toujours pour des motifs aussi nobles que celui « d’augmenter mille fois l’honneur » d’une ville. La plupart y verront un excellent placement, les juifs étant taxés plus lourdement que les chrétiens, parce qu’en état de « servitude perpétuelle » : tel est le prix de leur « péché d’infidélité à Dieu ».
Le temps du christocentrisme

La crucifixion, d'après une représentation du XIXe siècle.
La crucifixion, d’après une représentation du XIXe siècle.

Après le premier millénaire, le christianisme évolue doucement vers le christocentrisme. Certes, le Père est toujours présent, mais les chrétiens du Moyen Âge ont désormais une vision de la religion plus axée sur la personne même du Christ. Or, le Christ a bien été condamné puis crucifié par les juifs, plus précisément par le Sanhédrin, ce qui ne peut qu’accentuer l’inimitié entre les deux religions.
Cette évolution se ressent aussi dans l’iconographie. En effet, c’est à cette époque qu’apparaît le fameux nez juif. Parallèlement, sur les représentations religieuses, le Christ, la Vierge et les apôtres sont de plus en plus blonds, de plus en plus Européens, alors que les juifs sont bruns et basanés. Les Français vont même plus loin en supposant que les juifs possèdent un embryon de queue animale, privilège qu’ils partagent d’ailleurs avec les Anglais…
En regardant le Christ des douleurs, comment ne pas en vouloir au peuple qui lui a fait subir de tels outrages ? Comment pardonner à ceux qui l’ont flagellé, couronné d’épines et qui refusent, encore et toujours, de reconnaître leur erreur ? Il n’est donc pas étonnant que l’on conseille aux juifs, quand on ne les y oblige pas, à rester chez eux pendant la Semaine sainte. Durant ces quelques jours et alors que le peuple revit, par la liturgie, la Passion du Christ, les sentiments sont exacerbés au point que la prudence la plus élémentaire pousse les juifs à faire profil bas et à se barricader dans leur quartier.
Le juif et l’argent
Une autre des raisons de l’inimitié grandissante entre les juifs et les chrétiens est, bien sûr, l’argent.
Depuis la promulgation, en 438, du Code théodosien, les juifs n’ont pas le droit de posséder de terre, sauf en Champagne et en Provence, régions où ils bénéficient d’un droit particulier. Ils ne peuvent donc pas s’adonner aux activités agricoles et se consacrent aux activités tertiaires comme la vente, la médecine et… l’usure. Or, au Moyen Âge, l’usure est interdite par le droit canonique, droit auquel les juifs ne sont, de fait, pas soumis. Eux seuls -du moins au début, les Lombards et les Cahorsiens les rejoindront plus tard- ont donc la possibilité de pratiquer cette activité. Et qui peut bien aimer celui à qui il doit de l’argent ? Voilà l’image du juif usurier -et donc doublement détesté- instaurée pour des siècles !
Tout ceci fait partie de la lente évolution des mentalités médiévales qui va conduire aux pogroms de 1096, marquant le début du long calvaire des populations juives en Europe.
Vers la fin du monde

Des juifs martyrisant un enfant (iconographie du Moyen Âge).
Des juifs martyrisant un enfant (iconographie du Moyen Âge).

En 1096, on l’a dit, « l’ost » du  Seigneur fait route vers Jérusalem avec le désir de délivrer le tombeau du Christ. Mais, à la fin du XIe siècle et jusqu’au XIVe siècle, le peuple est constamment dans une sorte d’attente eschatologique. L’an Mil est passé, le monde est encore là, mais sûrement plus pour longtemps. Or, pour que la parousie arrive enfin, il est dit dans l’Apocalypse que toutes les nations doivent être converties, juifs compris. Ne dit-on pas aussi que l’antéchrist viendra de chez eux ?
Bref, en 1096, tout est réuni pour conduire aux premiers pogroms. Dès lors, au moindre malheur, les juifs seront la cible priviliégiée du peuple et on les accusera volontiers de toutes sortes de crimes. En 1144, à Norwich, on raconte que les juifs ont tué un enfant ; même chose à Blois, dont quatre pour cent de la population est juive, en 1153 puis en 1171, où trente juifs seront brûlés ; puis en Allemagne, en 1235, et à nouveau en Angleterre, en 1255. Et quand ce ne sont pas des enfants qui sont tués par les juifs, ce sont des hosties qui sont profanées : en 1290, à Paris, c’est l’épisode du miracle des Billettes. Un usurier juif, ne pouvant se faire payer, réclame à la femme qui lui doit de l’argent une hostie consacrée. L’ayant obtenue, il la lacère, ce qui entraîne un premier miracle puisqu’une goutte de sang s’en échappe. Puis il met l’hostie à bouillir. C’est alors qu’elle s’échappe et tombe dans l’assiette d’une brave chrétienne qui l’apporte aux autorités. Le juif sera tué, sa maison rasée et la rue baptisée rue du Dieu Bouilli…
Les XIIe et XIIIe siècles sont jalonnés de ces rumeurs et de ces réactions populaires conduisant à des tueries.
Face à ces accusations, les autorités civiles restent relativement passives, soufflant le chaud et le froid et maintenant les communautés juives dans un perpétuel climat d’insécurité, ce qui favorise une taxation toujours plus lourde. Peu leur importe la mort de quelques juifs, du moment qu’ils continuent à payer leur dû. Et puis, ils sont bien utiles : ce sont chez eux que l’on trouve les meilleurs médecins et ils sont intelligents. Surtout, quel est le souverain occidental qui ne leur emprunte pas d’argent ? Justement, c’est de là que viendra le problème : les rois leur doivent de l’argent. Et le meilleur moyen pour se débarrasser d’une dette est bien sûr de se séparer du créancier !
Pour cela et aussi parce que le peuple le réclame haut et fort, l’Angleterre expulse définitivement les juifs de son royaume en 1290. Ce sera le tour de la France en 1306, sous Philippe le Bel, puis de manière définitive sous Charles VI en 1394. De telles mesures étaient extrêmement populaires : non seulement les rois annulaient ainsi leur dette mais aussi celle de toute personne ayant emprunté à un usurier juif !
Il ne restait plus alors aux communautés juives qu’à trouver refuge chez d’autres souverains ou auprès du pape.
« Ne les tuez point afin que mon peuple n’oublie pas ! »
L’attitude de l’Église catholique face aux juifs sera, en général, celle de la tolérance -une attitude qui souffre des exceptions, il est vrai.
Au yeux de l’Église, les juifs sont les représentants de l’ancienne Alliance, le Peuple élu qui a en commun avec les chrétiens la croyance en Dieu et la Bible. Leur seul tort est de ne pas croire en l’Incarnation et tous les moyens sont alors bons pour leur ouvrir les yeux.

Saint Bernard de Clairvaux appelant à la croisade.
Saint Bernard de Clairvaux appelant à la croisade.

C’est là une des principales préoccupations de l’Église au Moyen Âge au même titre que la lutte contre les hérésies. C’est d’ailleurs pourquoi elle imposera aux rabbins d’accueillir régulièrement des prédicateurs dans leurs synagogues et organisera, jusqu’en 1150, des débats publics entre juifs et chrétiens, des sortes de joutes oratoires. Dans le même état d’esprit et afin de mieux connaître ceux qu’il désire convertir, Pierre le Vénérable, au XIIe siècle, fait traduire le Talmud. Rares seront les personnalités qui, comme Raymond Lulle, décrètent que les juifs et les musulmans, s’ils ont été vertueux, pourront entrer au Paradis. Raymond Lulle a sans doute oublié le précepte disant : « Hors de l’Église, point de salut ! »
Malgré les mesures particulières prises lors du concile de Latran IV (1215) qui impose notamment le port de la rouelle ou d’un habit distinctif, l’Église se pose donc en protectrice des juifs et s’oppose formellement aux massacres qu’ils subissent.
L’Écriture elle-même ne le dit-elle pas clairement en deux occasions ?
-Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font.
-Ne les tuez point afin que mon peuple n’oublie pas.
(Ps. 58, 12).
Saint Bernard, lors de la deuxième croisade, fustige les actions anti-juives et les papes Innocent IV, en 1247, et Grégoire X, en 1272, éditent deux bulles réfutant les calomnies contre les juifs accusés de meurtres rituels. Ils entrent même dans la logique juive puisqu’ils précisent que, selon la loi juive, il est interdit de consommer du sang…
Quand, finalement, les juifs seront expulsés d’Angleterre, de France ou d’autres pays d’Europe et à l’heure où le Moyen Âge s’achemine vers sa fin, c’est dans les États pontificaux qu’ils trouveront refuge : le Comtat venaissin, en France, ainsi que l’Italie où l’influence de la papauté est alors prépondérante.