Des gnostiques à Arius : les hérésies des premiers siècles

Les premières heures du christianisme semblent actuellement, et en raison notamment de certaines publications loin d’être historiquement rigoureuses, passionner les foules. Et en effet, passionnantes elles le sont car c’est à ce moment-là, durant les quatre premiers siècles de notre ère qu’une religion, désormais pratiquée par quelques deux milliards d’individus à travers le monde, s’est construite, à forger ce qui allait devenir une croyance réfléchie, pensée. Car c’est bien ainsi qu’il faut voir les hérésies qui ont marqué les premiers siècles de l’Eglise : comme des mouvements ayant permis d’affiner une croyance, de tenter de la raisonner, de l’expliquer. 

Toute la terre, écrivait Eusèbe de Césarée en évoquant les lendemains de la Pentecôte, retentit de la voix des évangélistes et des apôtres.
Et en effet, dès les premières années du christianisme, on constate que les apôtres et les disciples de Jésus se sont élancés sur les sentiers pour proclamer « la Bonne Nouvelle ». Leur démarche était cependant loin d’être inréfléchie, brouillonne : outre Jérusalem même, qui est déjà le grand centre de la vie chrétienne, les apôtres, tous juifs à l’origine bien sûr, vont pénétrer les milieux de la diaspora juive et seulement ensuite païens. Et encore s’agissaient-ils de villes ou de pays païens possédant une forte communauté juive, comme Alexandrie par exemple. Mais le passage de la conversion des juifs à celle des païens ne se fera pas sans résistance.
On le sait, on le sent, le christianisme est encore une religion fortement imprégnée de judaïsme, au point que pendant les premiers siècles de son existence, nombre de païens, comme les empereurs romains, ne sauront faire la différence entre les deux professions. Les historiens parlent d’ailleurs plus volontiers de judéo-christianisme que de christianisme. De fait aussi, les toutes premières hérésies naîtront dans les milieux judéo-chrétiens plus que dans ceux des païens convertis. Pour ces derniers la scission était totale et, pourrions-nous dire, plus saine. Mais les juifs convertis possédaient déjà un « acquis » si l’on veut, comme la croyance en un Dieu unique, la connaissance des Écritures, et eux-mêmes pouvaient être issus de sectes juives différentes -il en existait des dizaines à l’époque, vivant ou non en communauté-, la plus célèbre étant celle des Esseniens. De fait, l’influence de doctrines pré-existantes, la déformation de certaines croyances selon le milieu ou la secte dont le nouveau converti est issu : tout cela concourt à ce que le chritianisme soit, dès les premiers siècles, en butte aux hérésies.
La gnose… déjà
Saint Irénée

Les Actes des Apôtres, qui sont notre principale source sur les premiers temps de l’Église, en évoquent déjà certaines. C’est ainsi qu’ils dénoncent l’action d’un certain Simon, un Samaritain récemment converti et qui pratique la magie.
Plus tard, saint Irénée précisera la doctrine de ce Simon : il croyait et enseignait que le monde avait été créé par les anges mais, qu’ayant dévoyé le monde, ils en furent finalement dépossédés. La dimension eschatologique de son annonce à laquelle se mêlait des éléments plus ou moins magiques, ainsi que l’idée d’un dualisme latent dans une création réinventée font de Simon le Samaritain, s’il n’est pas considéré comme étant lui-même un gnostique, le premier père de la gnose.
Baptisé par Philippe puis écarté par Pierre de la communauté « orthodoxe » -dans le sens de détenteur de la doctrine vraie-, Simon, qui possédait sans aucun doute « le don des langues », va entraîner dans son erreur une grande partie de la nouvelle communauté chrétienne de Samarie. Ce sont les Simoniens.
De nombreuses communautés judéo-chrétiennes vont, à leur suite, tomber dans le gnosticisme ou être influencer par lui, notamment dans sa dimension eschatologique -Apollos à Éphèse, dont parle saint Paul, les Galates également.
Originellement nourri des Ancien et Nouveau Testament -qu’il reniera plus tard-, le gnosticisme apparaît plus comme une philosophie, un mouvement de pensée, que comme une foi. Ce qui explique également l’extrême diversité des courants gnostiques. Tous ont cependant un fond commun qui permet de donner une définition, parcielle cependant tant la question est complexe, du gnosticisme.
Tout commence avec cette éternelle question : comment un Dieu bon par nature a-t-il pû créer un monde si mauvais ? À partir de cette interrogation, un point ressort particulièrement : Dieu est esprit, le monde matière ; Dieu est bon, le monde mauvais. Donc l’esprit est bon et la matière mauvaise. Et voilà qu’apparaît la doctrine dualiste du gnosticisme ! La création, selon les gnostiques, va peu à peu s’éloigner de l’interprétation première de Simon mais le fond commun demeure. Ainsi, il apparaît que Dieu -identifié à celui de l’Ancien Testament- a créé le monde et l’homme. Entre lui et sa création se trouvent des éons, sortes d’intermédiaires plus ou moins proches de la perfection, celle-ci dépendant de leur proximité avec Dieu. Un de ces éons fut un jour exclu du monde des éons et a créé une autre « communauté » d’éons, mauvais comme lui. Si les termes sont différents, on reconnaît bien là l’épisode de la révolte de Lucifer et de la chute des anges. Le christianisme dans tout ça ? Selon les gnostiques, un germe divin a été déposé dans le monde et la rédemption n’est rien d’autre que la délivrance, l’émergence de ce germe. Le Christ, qui n’est dès lors plus qu’un esprit, un éon, ayant pris l’apparence du corps, accomplit donc bien la rédemption mais elle n’est plus due à ses souffrances et à sa Passion, seulement à son enseignement et à sa sagesse.
De déviante, la doctrine gnostique, qui s’est surtout développée au IIe siècle, devient totalement étrangère à celle professée par l’Église. Comme les hérésies suivantes cependant, elle va conduire cette même Église, à travers ses penseurs, ses théologiens, à s’interroger plus profondément sur la foi qu’elle prône. Ainsi, saint Irénée ou saint Hippolyte, en combattant le gnosticisme, ont-ils largement fait « avancer » le dogme catholique.
La doctrine des " deux principes "
Le baptême du Christ par Piero della Francesca (XVe siècle)

Une chose cependant reste à dire sur le gnosticisme : cette doctrine a non seulement pris de nombreuses formes, comme on l’a dit, mais certaines de ses idées, notamment l’approche dualiste de la création, ont perduré dans d’autres hérésies.
Ainsi en est-il de l’ébionisme, apparu vers 70. Né dans les milieux chrétiens d’origine juive -sans doute essenien-, l’ébionisme reconnaît « Jésus comme Christ, tout en disant qu’il fut homme parmi les hommes ». À cette négation de la nature divine du Christ, s’ajoute la doctrine des « deux principes », c’est-à-dire l’opposition du matériel sur le spirituel, sans pour autant adhérer au concept gnostique de deux créateurs qui caractérise le « gnosticisme nouveau ».
Cette doctrine se retrouve d’ailleurs dans une secte hérétique également d’origine judéo-chrétienne menée par un certain Cérinthe. Ses membres attendent le royaume terrestre du Christ, sensé permettre le rétablissement du culte à Jérusalem. Pour les correligionnaires de Cérinthe le monde n’a pas été créé par Dieu mais par une autre puissance qui, sans atteindre au concept de divinité, est bien créatrice. De plus, ils professent que Jésus n’était qu’un homme dans lequel le Christ, Fils de Dieu, s’est incarné le jour de son baptême par saint Jean-Baptiste -le Fils de Dieu serait alors apparu sous forme de colombe.
Aux hérésies dues en grande partie aux groupes d’origine juive, vont succéder, à partir de 140, des hérésies issues du milieu proprement chrétien. La question du rattachement de la nouvelle religion à celle des juifs -notamment dans les rites- ayant été pratiquement réglée, plus en raison de l’explusion de la communauté de Jérusalem et de sa propagation dans l’Empire que d’une victoire des thèses de saint Paul, les hérésies vont donc prendre un tour plus propre à la Foi chrétienne. Malgré tout, le judéo-christianisme et le gnosticisme, on le verra, conserveront une certaine influence dans les hérésies du IIe siècle.
Ainsi en est-il de la doctrine prônée par Marcion. Vraisemblablement fils d’un évêque de Sinope devenu riche armateur, Marcion quitte le Pont vers 140 pour s’établir à Rome. Là, il fait une entrée remarquée dans la communauté chrétienne en se séparant de toutes ses richesses qu’il distribue aux pauvres. La continence et l’ascétisme seront dès lors ses maîtres mots.
Déjà adepte d’un rejet total de l’Ancien Testament, qu’il tentera, en vain, de faire accepter par les chefs de la communauté chrétienne de Rome, Marcion va radicaliser sa position et ses idées. Dès lors -on date généralement le rejet de ses idées de 144-, il oppose le Dieu « bon » du Nouveau Testament au « Dieu juste » de l’Ancien. Là encore, transparaît l’idée d’un dualisme entre deux divinités.
Bon orateur, organisateur de talent, Marcion va fonder sa propre église avant 150, date à laquelle elle est signalée pour la première fois par les écrits chrétiens. Nicomédie, la Crète et surtout la Mésopotamie se couvrent d’églises marcionites.
Plus marquée encore par le gnosticisme est la doctrine de Valentin. Néoplatonicien converti au christianisme, Valentin brigue la succession du pape Pie en 140. Écarté du trône de saint Pierre, il aurait eu une vision au cours de laquelle se révéla le Logos, sous la forme d’un nouveau-né. Cette révélation l’amène alors à une forme claire de gnosticisme où le Père, pensée parfaite et invisible, était entouré d’éons, au nombre de trente, qui ont été emprisonnés dans le monde matériel. La rédemption est donc la libération de ces éons, des éléments spirituels, par le Christ.
Rien de bien nouveau dans la doctrine valentinienne si ce n’est une rare cohérence de la doctrine gnostique… cohérence qui saura en séduire plus d’un.
Le montanisme : une doctrine eschatologique
Le montanisme, par contre, est nettement plus éloigné du gnosticisme. Sa caractéristique est le tour résolument eschatologique et visionnaire de sa doctrine.
C’est avec un Phrygien, Montan, que tout commence vers 156. Doté du don de prophétie, il propose une troisième et dernière révélation qui annonce l’imminence de la Parousie. Prônant une morale intransigeante et l’abolition du sacrement de la pénitence, Montan va, dès le début de sa prédication, s’adjoindre deux émules, deux femmes -Maximilla et Priscilla-, dotées comme lui du don de prophétie. On remarquera au passage que Montan reprend dans ce choix la caractéristique du prophétisme antique, traditionnellement dévolu aux femmes -Cassandre, la Pythie.
Plus qu’une hérésie -car il n’y a là rien qui s’oppose véritablement à la doctrine de l’Église-, le montanisme apparaît comme un problème de société. En effet, son caractère visionnaire, millénariste même, conduira ses adeptes à rechercher le martyr, à le provoquer par tous les moyens, ce qu’en ces temps de persécutions régulières et alors que se jouait son maintien dans l’Empire, l’Église ne pouvait guère permettre. Condamnée par l’Église, la secte montaniste, malgré la rigueur qu’elle prônait ou à cause d’elle, va s’étendre en Asie mineure puis en Afrique où elle atteindra son apogée vers 172. Tertullien, d’ailleurs, s’y convertira.
La prédication de Tatien, après 172, tiendra elle aussi plus de l’agitation sociale que de l’hérésie.
D’origine mésopotamienne, Tatien est un intellectuel et un philosophe, sans doute converti au christianisme suite à un séjour à Rome. Devenu disciple de saint Justin, il adopte l’ascétisme le plus rigoureux, ce qui n’était pas rare chez les chrétiens orientaux, et en fait son mode de vie. C’est la martyr de saint Justin qui, semble-t-il, va faire basculer Tatien vers la contestation. Dès lors, il s’oriente vers un christianisme et un ascétisme toujours plus radical et proscrit notamment le mariage, qu’il assimile à de la fornication. C’est ce rejet qui permet de mettre Tatien au rang des contestataires, sans plus.
Adversus haereses
Origène

Plus que les modes de vie différents et les contestations diverses, les hérésies vont être, nous l’avons dit, l’occasion pour l’Église d’affiner et d’affirmer la Foi et les dogmes. Au IIe siècle, le champion de l’Église est, sans conteste, saint Irénée.
Originaire, comme la plupart des initiateurs de mouvements hétérodoxes, d’Asie mineure, saint Irénée devient disciple de saint Polycarpe et rallie l’Occident -Rome puis Lyon- vers 175. Face à l’explosion de doctrines divergentes et, surtout, face au dualisme marqué de la plupart d’entre elles, il va se faire le chantre de l’unité, notamment dans son Adversus haereses. Unité de l’Église, unité du Père, du Fils et de l’Esprit, enfin unité de la Foi. Une unité qui sera bien nécessaire pour faire face, au siècle suivant, à l’hérésie la plus célèbre de ce temps : le manichéisme.
Le IIe siècle, on l’a vu, a marqué une sorte de transition avec l’éloignement progressif de l’Église du judéo-christianisme originel. Au IIIe siècle, elle s’engage résolument dans le monde hellénistique et romain. Parallèlement à cet engagement, le manichéisme va faire ressortir l’opposition de la philosophie gréco-romaine christianisée et d’une doctrine ancrée dans la pensée sémite.
L’union de la Foi chrétienne dans la philosophie hellénistique va tenir, en bonne part, de l’influence du philosophe Origène.
Né vers 185 à Alexandrie, Origène est issu d’une famille chrétienne. Son père subira d’ailleurs le martyr sous le règne de l’empereur Septime-Sévère, en 202 ou 208 selon les sources. Nourri d’Écriture sainte, Origène fera preuve d’une telle précocité qu’il n’a pas 18 ans quand il prend la tête de l’école catéchétique d’Alexandrie. Cette « mission » le conduira naturellement à fréquenter assidument des hommes de tous horizons, des païens et des philosophes. Afin d’affiner son discours, il se plonge donc dans l’étude de la philosophie grecque et initie ainsi, avec le païen Plotin, le néoplatonicisme.
Fondateur d’une véritable université du savoir mise au service de la parole de Dieu, Origène devient dès lors un personnage incontournable de la communauté chrétienne. De hauts personnages le consultent et on le retrouve enseignant ou prêchant, bien qu’il fut laïc -il ne sera ordonné prêtre qu’en 230-, à la demande des évêques de Rome, d’Athènes, d’Antioche ou en Palestine. Outre l’élaboration d’un lien entre le monde païen et philosophique et le christianisme, Origène initiera le dogmatisme chrétien en tentant -parfois bien maladroitement il est vrai- de dresser un inventaire des vérités révélées et de les « relier » à la raison. Toute une génération de théologiens et d’évêques s’inspireront de la pensée et de l’enseignement d’Origène.
La grande aventure du manichéisme
Saint Cyrille d’Alexandrie

C’est à la même époque que va se développer une religion nouvelle, clairement influencée, on l’a dit, par les doctrines hérétiques judéo-chrétiennes. Le manichéisme, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera appelé à une étonnante destinée.
Né en Perse vers 216, Manès ou Mani nous est connu non seulement grâce aux textes chrétiens, notamment de ceux qui l’ont combattu -saint Cyrille d’Alexandrie, saint Augustin-, mais également grâce aux sources arabes et, fait exceptionnel, à des textes manichéens découverts au début du XXe siècle dans la région de Tourfan, dans le Turkestan chinois, puis en Égypte en 1930. On sait ainsi qu’élevé dans une secte proche des Mandéens, Manès va surtout avoir l’occasion de cotoyer toute une pleïade de religion, dont il va faire un joyeux syncrétisme. Le mazdéisme, qui est la religion traditionnelle iranienne, le bouddhisme, le judaïsme, le gnosticisme se mélangent dans son esprit pour finalement donner naissance à une toute nouvelle religion.
C’est en 240 que Manès, ayant fait l’objet d’une révélation qui l’institue héritier de la mission commune à Zoroastre, Bouddha et Jésus, se proclame détenteur de la révélation divine. Il est le « dernier prophète » et commence son activité missionnaire. C’est ainsi qu’il enseigne l’existence de deux mondes, de deux principes : celui du bon et celui du mauvais, le bon étant, comme toujours, le monde spirituel. Ces deux principes s’étant mêlé en l’homme depuis les origines, le salut de ce dernier consiste à atteindre le principe du bon en se détachant, par l’ascétisme, des contraintes corporelles -le corps faisant office de prison.
Dans la religion de Manès, apparaissent dès lors deux sortes de fidèles : ceux qui, encore attachés au monde, ne pourront se sauver qu’au terme de plusieurs réincarnations ; et les purs, les « élus », dont l’ascétisme poussés à l’extrême leur fait même renoncer à donner la vie. Ceux-là, c’est sûr, seront sauvés juste après leur mort. À la fin du monde, conclut Manès, la lutte des deux principes dégénèrera en une lutte générale qui ravagera le monde près de mille cinq cents années durant, à la suite de quoi le principe du mal sera définitivement séparé de celui du bien.
La religion manichéenne, qui fait figure de réceptacle universel, de religion universelle, ne survivra que peu à la mort de son fondateur, en 275. Combattue par les théologiens chrétiens tels que saint Augustin, elle verra également ses membres persécutés, notamment à Babylone par le pouvoir sassanide. Elle ne s’éteindra cependant pas complètement et, quelques siècles plus tard, on retrouvera les traits les plus caractéristiques de sa doctrine dans d’autres hérésies, comme celle des cathares.
De l’arianisme naît le Credo
Le IIIe siècle aura été le siècle du manichéisme ; clairement, le IVe siècle est celui de l’arianisme. Mais surtout, ce siècle marque aussi un véritable tournant dans l’histoire du monde et du christianisme plus particulièrement avec, en 306, l’accession à l’Empire de Constantin.
Déjà, dans la seconde moitié du IIIe siècle, les empereurs acceptaient volontiers les chrétiens. Ces derniers pouvaient être gouverneurs de province, sénateurs, généraux, membres de la famille royale… Le christianisme avait « gangréné » les élites de l’Empire, ce qui n’allait pas sans quelques problèmes. Par exemple, les magistrats étaient traditionnellement astreints à des actes de culte ; la charge de flamine, quant à elle, exigeait la participation aux sacrifices et se voyait donc désertée par les chrétiens. Peu importe que ces actes cultuels soient purement formels, ils faisaient partie de la vie de l’Empire. Si tolérance il y avait, force est de constater qu’un fossé séparait les chrétiens des autres membres de l’Empire, ce qui était d’autant plus problématique que, on l’a dit, les forces vives de l’Empire étaient chrétiennes pour la plupart. Plus qu’une tolérance, que Constantin réaffirmera d’ailleurs en 313 par l’édit de Milan -édit qui suit de peu une ultime et sanglante persécution sous Dioclétien-, le christianisme avait besoin d’une reconnaissance officielle. C’est ce à quoi s’astreindra l’empereur converti à Pont Milvius : Constantin va multiplier les actes en faveur des chrétiens, accordant notamment à l’Église un statu juridique exceptionnel qui reconnaissait la validité des jugements des tribunaux épiscopaux, y compris en matière civile.
C’est alors le début de la véritable Paix de l’Église, occasion pour le christianisme, devenu religion d’État, de se développer, de se structurer. C’est aussi dans cet optique qu’il faut voir l’élaboration du Credo au concile de Nicée (325).
Premier concile œcuménique -c’est-à-dire réunissant les représentants des communautés chrétiennes du monde entier-, Nicée, que présidera d’ailleurs l’empereur Constantin lui-même, est généralement considéré comme la réponse de l’Église à l’arianisme. Et c’est en effet le cas.
Une simple discussion théologique  (vers 323) entre un prêtre d’Alexandrie, Arius, et son évêque, Alexandre, est à l’origine de cette hérésie. Le sujet portait sur le dogme trinitaire. En réponse aux doctrines manichéenne ou gnostique qui prévoyaient deux principes, Arius n’avait, semble-t-il, d’autre ambition que de rétablir le principe de Dieu le Père dans toute sa dignité. Unique, éternel, incréé, il devient peu à peu, dans l’esprit d’Arius, supérieur au Fils dans la Trinité, créateur du Fils qui « provient du Père ».
La polémique n’était pas nouvelle et, déjà, au siècle précédent, la même discussion avait opposé un disciple d’Origène, Denys, évêque d’Alexandrie, et l’évêque de Rome. Séparant le Fils du Père, « il l’éloignait de lui », selon les mots de Jean Daniélou. Il affirmait, poursuit l’historien, « que le Fils n’existait pas avant d’avoir été engendré et qu’il y eut donc un temps où il n’était pas ». Denys d’Alexandrie se gardera bien de dire que le Père et le Fils ne sont pas consubstanciels… et c’est ce qui le sauvera. Ramenée à une simple différence dans les termes, la querelle entre l’évêque d’Alexandrie et celui de Rome s’éteindra d’elle-même, sans pour autant résoudre quoi que ce soit. C’est ainsi qu’au siècle suivant elle semble encore d’actualité.
Arius va donc relancer la polémique. Pour lui cependant, Père et Fils ne sont pas consubstanciels -soit de même substance- mais l’un précède l’autre ; surtout, le Père est supérieur au Fils, qui atteind alors le rang de créature, parfaite sans doute mais bien une créature.
L’évêque d’Alexandrie va réunir un premier concile régional, à l’issu duquel Arius est anathémisé et excommunié ainsi que ses supporters -5 prêtres, 6 diacres et 2 évêques. Mais Arius ne s’avoue pas vaincu et « bât le rappel de ses troupes » : il obtient notamment le soutien de l’évêque de Césarée, de celui de Beyrouth et d’autres prélats de Palestine et de Bithynie qui annulent tout bonnement la décision du précédent concile et réhabilitent Arius.
La polémique enfle et touche bientôt toute l’Église… d’où la nécessité, pour Constantin, de réunir un concile général de la chrétienté : Nicée. Car le premier concile œcuménique est bien à voir comme l’œuvre de l’empereur chrétien. Près de trois cents évêques vont se retrouver à Nicée mais surtout des évêques orientaux, les occidentaux s’étant fait excuser en raison des difficultés du voyage. Le pape Sylvestre lui-même est absent et seul deux prêtres romains sont là pour le représenter.
Cela n’empêche nullement les débats d’être passionnés. Finalement le concile adopte la profession de Foi, rédigée par le modéré Eusèbe de Césarée -qui avait un temps soutenu Arius- et y précise quelques termes. Ainsi le Christ est-il clairement déclaré « vrai Dieu issu du vrai Dieu, engendré et non créé, consubstanciel au Père ». C’est le Credo de l’Église catholique.
Condamné à nouveau, Arius prend la route de l’exil. Mais l’affaire est loin d’être résolu… bien au contraire. En effet, trois ans à peine après le concile de Nicée, Constantin, sans doute sous l’influence de sa sœur Constantia, fait volte-face : il rappelle Arius et redonne sa faveur aux évêques l’ayant soutenu. Il n’en démordra plus. Il en sera de même avec son successeur, Constance, alors que Constant, empereur d’Occident se déclarera ouvertement pro-nicéen en soutenant particulièrement l’évêque d’Alexandrie, Athanase. Devenu le champion de l’orthodoxie, ce dernier subira en représailles l’exil et la persécution de l’empereur d’Orient Constance. L’opposition Orient-Occident ne concernera pas seulement le pouvoir exécutif sur la question arienne mais également les évêques. La consubstanciabilité du Christ, ou tout au moins l’emploi de ce terme, posera problème durant des années. Plus même puisqu’à travers les conciles d’Arles (353) et de Milan (355), l’empereur Constance, devenu seul maître de tout l’Empire, tentera d’introduire l’arianisme en Occident.
L’hérésie elle-même connaîtra la discorde. Trois tendances se dessinent rapidement : les anoméens, ariens intransigeants, proclamaient que finalement le Christ n’était pas Dieu ; les homéens, « ariens plus politiques que doctrinaires » selon le terme de F. Cayré, reconnaissent, dans une formulation vague, que le Fils est « semblable » au Père ; enfin, les homéousiens, tout en refusant le terme de consubstanciel, déclarent le Fils « semblable en substance ».
La mort de Constance II (361), soutien des ariens, va entraîner la réconciliation des catholiques orthodoxes et des homéousiens. Quant aux autres, ils auront fort à faire avec les successeurs de saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Naziance et saint Grégoire de Nysse qui obtiennent la condamnation de l’hérésie arienne au concile œcuménique de Constantinople, en 381. Soixante ans avaient été nécessaires pour parvenir à une condamnation ferme et définitive.
Bras armé de l’Église, l’empereur Théodose chassera donc les ariens de l’Empire… ce qui conduira ses prosélytes à se répandre dans d’autres régions, notamment parmi les populations germaniques -Burgondes, Wisigoths, Ostrogoths, Vandales.
Saint Augustin, pourfendeur du donatisme et du pélagianisme

Cette première hérésie christologique aura donc mis des années à être réfutée ; elle aura bouleversée l’Église pendant un demi-siècle et occasionné de vives discussions au sein même de l’Église. Ainsi en avait-il également été du schisme donatiste.
Issu de la persécution de l’empereur Dioclétien au début du IVe siècle (303), le schisme donatiste était le fait de Donat, évêque de Cellae Nigris, en Numidie, et de soixante-dix de ses collègues d’Afrique qui, originellement, dénonçaient comme invalides les sacrements donnés par les évêques et les prêtres ayant livré des objets sacrés aux soldats de l’empereur. Ainsi se posait la question de savoir si la validité des sacrements était liée à la vertu de ceux qui les administraient.
Fortement ancré en Afrique, le donatisme, pourtant condamné à deux reprises en concile, va s’étendre et surtout se durcir jusqu’à sa défaite définitive due, en grande partie, aux écrits de saint Augustin. L’Église y verra également l’occasion de proclamer le principe essentiel des sacrements déclarés ex opere operato, c’est-à-dire quelque soit la dignité -ou l’indignité- du prélat.
Le donatisme ne sera pas la seule erreur à laquelle s’attaquera le grand théologien qu’est saint Augustin. Il mettra en effet sa plume et son talent au service de l’Église pour combattre la première hérésie née en Occident : le pélagianisme.
C’est un moine anglo-celte, né en Grande-Bretagne ou en Irlande, Pélage, qui, entre 400 et 410, va propager sa doctrine autour du bassin méditerranéen. Cette doctrine se fondait sur la possibilité pour l’homme de se sauver par sa seule volonté. C’était donc nier le pouvoir de la grâce et la nécessité des sacrements. Par la suite, Pélage ira jusqu’à réfuter la réalité du péché originel, l’inclinaison de l’homme au péché venant de l’habitude et, donc, du manque de volonté. De fait, le sacrement du baptême devenait totalement inutile.
La mise au premier rang de la volonté humaine, si elle fut ardemment combattue par saint Augustin dans ses traités –De peccatorum meritis et remissione et De natura et gracia– aura de nombreux adeptes. Parmi eux, nombre d’anachorètes qui voyaient là une justification suplémentaire de leur vie toute d’ascèse. De fait, cela explique également que cette hérésie, qui perdurera un siècle encore en Occident, ait connu un certain succès en Orient -en Afrique notamment- où l’ascétisme était plus prononcé et plus courant qu’en Occident.
Le nestorianisme et le questions de la double nature du Christ
L’Annonciation par Fra Angelico. C’est par cet épisode de l’Ecriture sainte que débute le mystère de l’Incarnation.

Circonscrit et rapidement maîtrisé, le pélagianisme peut paraître secondaire par rapport à l’arianisme, qui déchira le IVe siècle, ou au nestorianisme, qui apparaît au siècle suivant. Une hérésie pour le coup tout à fait orientale. C’est même un prolongement de l’hérésie arienne, première, on l’a dit, des hérésies a caractère christologique.
La brèche dans laquelle va s’engouffrer le fondateur du nestorianisme, au Ve siècle, apparaît au lendemain même du concile de Nicée. La question de la consubstancialité et de la pleine divinité du Christ réglée, se pose celle de l’humanité du Christ et plus précisément de la double nature du Christ, homme et Dieu à la fois.
Apollinaire de Laodicée, ferme partisan du Credo de Nicée et allié de l’évêque Athanase, va, dans une Syrie fortement arienne, initier le mouvement. Pour lui cependant, le problème est plus anthropologique que théologique : il n’arrive totu simplement pas à concevoir l’existence de deux natures pleinement assumées en un seul être. Cela va le conduire à donner la primauté à l’une des deux natures. Pour lui, donc, la nature humaine du Christ est, en quelque sorte, dévoyée par sa divinité, d’où une nature humaine… qui n’a plus rien d’humaine.
Sanctionnée par divers conciles, la doctrine d’Apollinaire va cependant perdurer jusqu’en 420 et même au delà puisqu’à cette date elle entre dans la clandestinité. Les réactions à cette doctrine ne manqueront pas, notamment de la part de Diodore de Tarse qui affirme alors la « totale humanité du Christ comme sa totale divinité sans pour autant qu’il y ait séparation ».
C’est bien là en effet qu’était le danger : en arriver à distinguer, dans le Christ même, non plus deux natures, mais deux personnes, l’une divine et l’autre humaine. C’est ce que fera le patriarche de Constantinople, Nestorius, vers 428.
Héritier de la pensée d’Apollinaire et violemment anti-arien, Nestorius ira même jusqu’à nier les souffrances réelles du Christ durant la Passion et à contester le titre de teotokos -mère de Dieu-, traditionnellement attribué à la Vierge. Effectivement, l’un ne va pas sans l’autre, comme le réaffirmera à l’occasion saint Cyrille d’Alexandrie :
Car si Notre Seigneur Jésus-Christ est Dieu, comment la Vierge sainte qui l’a enfanté ne serait-elle pas mère de Dieu ?
En se basant sur la mariologie, saint Cyrille confirme donc la divinité du Christ avant de développer l’idée « d’union hypostatique ».
Docteur par excellence de l’Incarnation, saint Cyrille appuie « l’unité indissoluble entre Dieu et l’homme » dans ce même mystère de l’Incarnation et convainc le pape Célestin qui, en 431, au concile d’Éphèse, annoncera la condamnation de Nestorius.
Déposé de son siège de Constantinople et condamné à l’exil, Nestorius ne saura jamais le succès de sa doctrine. Un succès qui est avant tout à mettre au crédit d’un certain Ibas, fondateur d’une école créée à Édesse. Le nestorianisme était né.
Sa carrière ira en prospérant et atteindra même les terres les plus reculées. Chassés de Syrie par l’empereur Zénon, les nestoriens vont d’abord se répandre en Perse, où ils obtiendront la protection des rois sassanides. Là, l’église nestorienne va s’organiser et des missions vont être dirigées vers l’Arabie, l’Inde et même la Chine où, quelques siècles plus tard, Marco Polo aura la surprise de découvrir une communauté de chrétiens nestoriens.
L’église nestorienne de Perse manquera cependant d’être anéantie sous les coups du musulman Tamerlan (XIVe siècle). Réfugiée dans les montagnes du Kurdistan, elle va connaître une double destinée : en 1552, le patriarche Jean Soulaka se ralliera à l’Église catholique, formant l’église chaldéenne uniate dont le centre est établi à Bagdad. Les chaldéens séparés, pour leur part, se rapprocheront de l’église orthodoxe russe, subiront la persécution des Turcs en 1915 et, aux lendemains de la Première Guerre mondiale, émigreront en masse aux États-Unis où s’établira leur patriarche.
La question de la double nature christique et donc de l’Incarnation ne cessera pas avec le nestorianisme. Professant la consubstanciabilité « au Père selon la divinité » et « à nous selon l’humanité », le concile d’Éphèse (451) sera, en quelque sorte, à l’origine d’une autre hérésie, celle des monophysites. À la suite d’Eutychès de Constantinople, ces derniers proclament la supériorité de la nature divine et, finalement, son l’unicité. Cette hérésie est en fait l’exact opposée, le pendant du nestorianisme.
Approuvée en 449 par un concile désigné par l’histoire comme le « Brigandage d’Éphèse », l’hérésie monophysite connaîtra son plus grand pourfendeur en la personne du pape saint Léon le Grand. Auteur d’un Tome à Flavien, le pape va, sur cette affaire, prendre une position ferme reprise lors du concile de Chalcédoine. La règle de Foi de saint Léon sera celle du concile qui déclare que le Christ « est en deux natures, qui demeurent sans confusion, sans changement, sans division ni séparation ».
La réponse des monophysites à cette déclaration et à leur condamnation renverra tout simplement la balle à l’Église catholique : se posant en garants de l’orthodoxie, ils accuseront les catholiques… de nestorianisme.
L’hérésie monophysite allait déchirer l’Orient et perdurer après la création d’églises séparées en Syrie, en Arménie, en Égypte et en Éthiopie. Ce sera également la dernière hérésie qui agitera l’Église naissante.
L’Eglise, pilier du monde occidental
À la fin du Ve siècle, cette dernière aura à faire face à un tout autre problème : sous les coups de butoir des peuples germaniques, l’Empire romain va finalement s’effondrer. Seule institution à résister au déferlement barbare, l’Église sera celle vers qui le peuple se tournera. On ne compte d’ailleurs plus les épisodes donnant le premier rôle à des hommes d’Église : saint Aignan, saint Loup, saint Léon le Grand lui-même s’opposent à Attila ; saint Germain d’Auxerre prend même la tête de soldats pour résister aux invasions. Après la conquête barbare, ce sont ces mêmes hommes d’Église qui seront exilés, comme Sidoine Apollinaire, issu d’une grande famille gallo-romaine et âme de la résistance aux envahisseurs. Ce seront eux encore qui permettront le rapide rétablissement de l’Occident et qui atténueront la rupture civilisationnelle qu’aurait pu entraîner l’effondrement de l’Empire. Très rapidement on va les retrouver dans l’entourage des nouveaux maîtres de la Gaule, de l’Espagne, de l’Afrique et de l’Italie. Seule entité à avoir survêcu aux invasions barbares, l’Église se pose en pilier du monde occidentale et entre alors dans une ère nouvelle : le Moyen Âge.

Saint François-Xavier, l’aventurier de Dieu

Francisco de Jaso, devenu saint François-Xavier (1506-1552).
Francisco de Jaso, devenu saint François-Xavier (1506-1552).

Béatifié en 1619 par le pape Paul V et canonisé trois ans plus tard à Rome, il a, écrit l’un de ses biographes, parcouru la terre pour porter la parole divine à ceux qui l’ignoraient et réussi à amener vers le Christ plus d’un million d’âmes.
Rien, pourtant, ne destinait François-Xavier, fils d’un conseiller de Jean III, roi de Navarre, à devenir l’une des plus grandes figures du christianisme. La tradition familiale l’orientait vers le métier des armes. Mais le jeune François-Xavier, plus porté vers la littérature, va à Paris suivre des études à la Sorbonne. Reçu maître en philosophie en 1530, à l’âge de vingt-quatre ans, il dispense des cours au collège de Beauvais. Brusquement, il abandonne l’enseignement pour s’engager dans la voie apostolique aux côtés d’Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des jésuites. Faisant vœu de pauvreté, il part pour Bologne où, durant plusieurs années, il consacre sa vie à soigner les malades dans les hôpitaux et les prisons. Il se charge également de l’éducation des masses populaires et on le voit souvent prêchant la parole divine, juché sur un banc.
À la demande d’Ignace de Loyola, il s’embarque en 1541 pour l’Extrême-Orient et accoste un an plus tard à Goa, capitale des Indes portugaises. Pendant sept ans, il accomplit de très nombreuses conversions, traduit le catéchisme dans la langue du pays et forme des missionnaires destinés à le remplacer. En 1549, il s’embarque pour le Japon et poursuit sa mission malgré les sévices que lui font subir les prêtres bouddhistes fanatiques. Et quand il part, deux ans plus tard, il laisse un grand nombre de missionnaires sur place. François-Xavier, que tout le monde appelle désormais saint Père, forme le souhait de se rendre en Chine en 1552. Mais sur le chemin, il tombe malade dans l’île de San Chan, et meurt le 2 décembre de cette année, à l’âge de quarante-quatre ans. On l’enterre sur place et on verse de la chaux vive sur son cerceuil. La tradition dit que, lorsqu’en février 1553, on l’exhuma pour le ramener à Goa, son corps était intact.

Les Evangiles au regard de l’histoire

Saint Jean l'Evangéliste (d'après un tableau de l'époque moderne).
Saint Jean l’Evangéliste (d’après un tableau de l’époque moderne).

" Ce nom [chrétiens] leur vient de Christus qui, sous le règne de Tibère, avait été livré au supplice sous Ponce Pilate."
Ces deux lignes, tirées des Annales de Tacite, un auteur du IIe siècle, ne sont pas les premières à évoquer la personne historique du Christ. Flavius Josèphe, qui écrit ses Antiquités juives à la fin du Ier siècle , Pline le Jeune, dans ses Epîtres et Suétone dans sa Vie des Douze Césars, toute deux écrites au début du IIe siècle en font mention. Or, ces historiens, qui n’écrivent que quelques dizaines d’années après la mort du Christ -Josèphe est né en 37 après Jésus-Christ-, ne mettent absolument pas en doute l’existence réelle de Jésus. Pas plus qu’ils ne mettent en doute son action et sa mort telles que les relatent les Evangiles. De fait, ce sont ces derniers qui représentent la principale source d’enseignement sur le Christ. Mais quel crédit leur accorder ?
Des témoignages sur la vie du Christ, il en a existé des dizaines. Parmi ceux-ci, l’Eglise a décidé d’en distinguer quatre, ainsi que quelques lettres des premiers disciples du Christ, parce que particulièrement représentatif de l’enseignement du Christ. C’est ce que l’on nomme le Nouveau Testament. Bien entendu, aucun de ces textes n’est un original et la plupart des transcriptions datent du IVe siècle , époque à laquelle on abandonna l’utilisation du papyrus pour celui du parchemin.
Un point, cependant, mérite d’être souligné : le peu de variantes entre les transcriptions, pourtant abondante déjà au IVe siècle et la cohérence dans les écrits. Une similitude et une cohérence qui leur donnent un crédit supplémentaire quant à la fidélité aux textes initiaux. Cela n’a rien de tellement étonnant d’ailleurs. En effet, les spécialistes datent des années 60 à 80 les trois premiers évangiles et de 100 environ celui de saint Jean. Les souvenirs du Christ, de ses paroles et de ses actes n’ont donc pas eu le temps de se perdre, les témoignages des disciples d’être modifiés. On comprend, dès lors, l’autorité que les Evangiles ont dans la vie de la communauté chrétienne des premiers siècles. Et s’il y avait eu le moindre doute quant à leur véracité ou leur validité, il est évident que le crédit qui leur était accordé aurait été nettement moindre. Plus encore, ils n’auraient été lu lors des cérémonies liturgiques et les premiers hérétiques auraient eu beau jeu de se servir d’une possible manipulation. Or, il est clair que les premières hérésies ne doute à aucun moment des Evangiles, pas plus que ceux qui les combattent puisqu’ils se servent abondamment de ces textes.
Pour comprendre l’impact et l’importance des Evangiles dès les premiers siècles du christianisme, il faut évidemment savoir comment ils ont été rédigés.
On a dit que les trois premiers Evangiles, ceux de Matthieu, Marc et Luc, ont été écrits entre 60 et 80 et que celui de Jean a été rédigé en 100. Or, Jean est le seul à avoir été un témoin de la vie du Christ. A sa lecture, on sent d’ailleurs une nette différence ; on le sent imprégné d’une vision plus profonde que celle que peuvent rendre les autres évangiles. De fait, ces derniers sont le fait d’une tradition orale : les disciples ont raconté leur vie avec le Christ, leurs souvenirs aux premières communautés et c’est de là que la rédaction s’est faite. Et selon les communautés auxquelles on s’adressait, tel ou tel fait a été mis en exergue. Saint Matthieu, par exemple, qui écrit son Evangile pour la communauté judéo-chrétienne -donc issue directement de la sphère juive-, insiste sur la continuité avec la loi de Moïse : "Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux car c’est la loi des prophètes" (Matth. VII, 12). Il "attaque" par le Sermon sur la montagne et les Béatitudes, il insiste sur la profondeur de la prière plutôt que sur l’aspect : "Quant vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues […] pour être vus des hommes" (Matth. VI, 5).
Certes, Marc ne dit pas autre chose mais le dit autrement. De fait, si les trois premiers évangiles paraissent avoir une trame commune, présentent les événements dans le même ordre, ils sont dissemblables dans le détail et dans la relation des paraboles -par exemple. Et c’est bien cette différence "anecdotique", pourrait-on dire, qui les rend si crédibles. Car s’ils avaient tous étaient parfaitement semblables, sans doute, là aurait-on pu y voir plus que la relation d’une tradition orale : une manipulation.

L’arianisme en terre germanique

Les origines de l’arianisme germanique sont essentiellement à mettre au crédit d’un certain Wulfila. Petit-fils de chrétiens cappadociens enlevés par les Goths -installés dès le IIIe siècle sur les bords de la mer Noire- et de Germains, Wulfila avait été élevé dans la culture et la langue grecque autant que germanique. Cette double connaissance en faisait un ambassadeur tout désigné. C’est ainsi que Wulfila fut envoyé à Constantinople où, outre l’empereur Constance, il allait entrer en contact avec les autorités ecclésiales…
Arius

alors fortement influencée par l’arianisme. Ordonné en 341, Wulfila va faire sienne la doctrine d’Arius et, de retour chez les Goths, faire montre d’une intense activité missionnaire… avec succès.
L’absence de supports intellectuels aurait pu être fatal à l’œuvre de Wulfila. Mais, poussés par les Huns, les Wisigoths et les Ostrogoths vont rapidement s’installés en Illyrie, entrant alors en contact avec des prêtres et des évêques ariens. L’assise doctrinaire établie, l’arianisme va désormais se répandre parmi les autres peuples barbares. Seuls les Francs, encore trop éloignés géographiquement, seront épargnés.

Cyrille et Méthode : Dieu de A à Z

Saint Cyrille et saint Méthode, d'après une icône.
Saint Cyrille et saint Méthode, d’après une icône.

C’est au cours du IXe siècle que les frères Cyrille et Méthode devaient sévir. De haute naissance, élevés aux marches de l’empire d’Orient, ils avaient pu s’initier à la langue et aux mœurs des Slaves, ce qui faisait d’eux les missionnaires tout désignés pour convertir ces peuples païens.
Tandis que Cyrille, surnommé « le Philosophe » comme on aurait dit « l’intello », se rendait auprès des Tatars, Méthode convertissait les Bulgares et baptisait leur roi, Boris, en 861. La Bohème, la Moravie devaient être leurs prochaines étapes et leur succès était grand. De fait, les deux frères, désireux de toucher le plus grand nombre, non seulement se servaient de la langue slavonne dans leurs prêches, mais avaient traduit les Saintes Ecritures et les textes liturgiques, inventant pour l’occasion un alphabet, l’alphabet cyrillique. Le succès aurait sans doute pu s’étendre encore si les évêques allemands n’avaient prétendu interdire l’usage de la langue slave dans la liturgie. Que Rome ait donné raison  aux deux frères n’y changera rien et il n’est pas impossible que cette violente attaque des prélats allemands ait contribué à faire pencher tout le monde slave vers Byzance plutôt que vers Rome à l’heure du schisme qui en 1054, créera la séparation entre catholiques et orthodoxes.

Les pharisiens ou la Torah à la lettre

Un grand prêtre juif (gravure du XIVe-XVe siècle).
Un grand prêtre juif (gravure du XIVe-XVe siècle).

"C’est un groupe de juifs, écrit l’historien juif Flavius Josèphe, qui font profession d’être plus pieux que les autres et qui donnent de la Loi l’explication la plus précise". Ou, pour le dire autrement, ce sont des juifs séparés dont les membres voulaient réaliser la plus aprfaite interprétation de la Torah en l’appliquant aux moindres circonstances de la vie.
Héritiers de hassidim, qui avaient soutenus la lutte de Macchabées contre Antiochos Epiphane et l’hellénisme envahissant, les Pharisiens avaient pour but premier de protéger la religion juive de toute influence païenne. Leur nom apparaît pour la première fois au IIe siècle avant J.-C.. Considérant que la Torah, la loi écrite, et la tradition, la loi orale, formaient un bloc indivisible, ils s’astreignaient à l’observance scrupuleuse des préceptes, notamment concernant la pureté légale, le sabbat, les purifications rituelles. Dans le but de se protéger des païens mais également des juifs moins pointilleux, ils s’isolaient ce qui devait les enfermer dans un formalisme finalement sans réel fondement et sans but autre que l’application de la loi ce que devait dénoncer Jésus.
Malgré tout, les pharisiens devaient contribuer à définir des concepts religieux fondamentaux du judaïsme telles que l’attente messianique, la survivance des âmes et la résurrection des corps.
Expulsion des juifs par l'empereur Hadrien (représentation du XIVe siècle).
Expulsion des juifs par l’empereur Hadrien (représentation du XIVe siècle).

Sous le règne d’Alexandre Jeannée (104-78 avant J.-C.), les pharisiens étaient entrés en révolte ouverte contre l’hellénisme des souverains juifs. La protection de la veuve d’Alexandre, Alexandra, leur évitera bien des tourments mais leur permettra même d’acquérir un certain rôle politique. Sous le règne d’Hérode et des procurateurs, ils se tiendront volontairement à l’écart du pouvoir mais leur influence religieuse devait se révéler considérable au sein du Sanhédrin mais également des masses populaires qui admirent leur vie d’austérité. Est-ce cette vie d’austérité, commune avec celle des premiers chrétiens, qui fera naître une certaine "entente" entre les deux groupes religieux ?
De fait, les pharisiens vont constamment rester à l’arrière-plan dans les événements qui marquent la mort de Jésus. Certains d’entre eux, comme Gamaliel, défendront même les apôtres devant le Sanhédrin. D’autres se convertiront au christianisme et pas des moindres : Paul, est le premier d’entre eux -en terme d’importance. Et sa "marque" d’ancien pharisien n’est pas anodine puisqu’il sera un des acteurs majeurs du développement de la théologie chrétienne des premiers temps, comme les pharisiens avaient marqué la réflexion judaïque.

Proclamation de l’édit de Nantes

Cinq ans après sa conversion au catholicisme, le « bon roi » Henri IV, soucieux de mettre fin à l’agitation persistante des huguenots, signe l’édit de Nantes, le 13 avril 1598, l’un des actes majeurs d’un règne fertile en bienfaits pour le royaume. Par cet édit, le roi accorde aux protestants des concessions considérables. Au point de vue religieux, liberté de conscience dans tout le royaume et liberté du culte là où les protestants sont majoritaires, restitution des anciens temples et autorisation d’en bâtir de nouveaux.
Sur le plan politique, amnistie générale et égalité civile avec les catholiques et accès à tous les emplois dans l’ensemble du royaume. Enfin, les protestants se voient accorder des garanties territoriales dans une centaine de villes dont La Rochelle, Saumur, Montauban et Montpellier. Pendant près d’un siècle, l’édit de Nantes permettra à la France de connaître la paix religieuse. Sa révocation, en 1685, par Louis XIV, constitue l’un des plus grands désastres de l’histoire du royaume. Plus de 200 000 protestants, parmi lesquels des officiers, des industriels, des commerçants, des artisans, des agriculteurs, quittent le pays et émigrent notamment en Hollande et en Prusse. La révocation de l’édit de Nantes, écrira Michelet qui, pour une fois, ne se trompait pas, a appauvri la France et enrichi ses ennemis.

A l’aube du protestantisme : genèse d’une hérésie

Détail du Chevalier de la Mort par Albrecht Dürer.
Détail du Chevalier de la Mort par Albrecht Dürer.

Le protestantisme est certes officiellement né avec Martin Luther, mais Jean Hus, John Wycliff –pour ne citer qu’eux- témoignent du malaise déjà présent depuis plusieurs dizaines d’années dans le monde chrétien occidental. Ils témoignent également de la latence de l’hérésie, latence qui explique qu’elle se soit si aisément propagée à travers toute l’Europe. Alors quel était ce malaise, ce terreau si favorable ? Quel était-il si ce n’est la peur, de plus en plus intense de la mort. Certes, cette peur n’explique pas tout, mais elle contribue fortement à l’explication.
L’évolution de l’art funéraire suffirait presque seul à nous convaincre : alors que la mort était vue comme un passage, somme toute heureux et serein, au haut Moyen Âge, elle se charge au fil des siècles d’une véritable angoisse. Les guerres, la terrible peste qui avait bouleversée l’Europe au XIVe siècle accentueront le phénomène au moins autant que l’humanisation de la mort. De fait, plus els siècles avancent, plus l’homme se regarde ; plus il contemple le Christ souffrant, plus il se voit souffrir… et plus il est terrorisé par sa propre mort. Les Danses macabres illustrent admirablement cette évolution. Le protestantisme, qui est une concentration de l’homme vers l’hommes, va dans le sens de cette évolution au moins autant, si ce n’est plus, que les erreurs –réelles- de l’Eglise des XVe et XVIe siècles.

Saint Basile : du monastère à la défense de la Foi

Vision de saint Basile tuant Julien l'Apostat.
Vision de saint Basile tuant Julien l’Apostat.

C’est à Césarée de Cappadoce, dans une riche famille chrétienne, que naît, vers 330, Basile. Ce fils d’un célèbre rhéteur, il sera étudiant à Constantinople puis à Athènes où il devait rencontrer saint Grégoire de Naziance mais aussi Julien l’Apostat, dont il sera le condisciple. Ce n’est qu’après son retour en Cappadoce, où il exerçait aussi la fonction de rhéteur, que Basile décida de se faire baptiser et de quitter le monde. Deux années durant, il parcourut les routes qui le conduisaient auprès des moines d’Egypte, de Syrie, de Palestine, de Mésopotamie, manifestement en quête d’un style de vie, d’une règle à s’appliquer lui-même. C’est d’ailleurs ce qu’il fit dès son retour en Cappadoce (359). Là, avec quelques amis, il se débarrassa de tout ses biens et se retira dans un de ses domaines, l’Annesi situé aux bords de l’Iris, qu’il transforma en monastère. Ses Grandes règles (359-362) et ses Petites règles (365-370) expose clairement sa conception de la vie monacale. Une vie familiale, humaine, restreinte à un nombre réduit et qui allait bientôt séduire tout l’Orient.
Tiré de sa solitude par l’évêque de Césarée en 362, Basile devient prêtre cette même année et se voit chargé par l’évêque de toute l’administration du diocèse. Un diocèse dont Basile allait devenir évêque à son tour en 370.
Dans sa charge, il allait mener une intense activité de prédicateur, que l’on retrouve dans les Homélies sur les psaumes ou les Homélies sur l’Hexaméron ; logiquement, il allait également réorganiser la vie monacale du diocèse et fonder, à côté du monastère qu’il avait créé, une vaste résidence comprenant des écoles, un orphelinat, une léproserie.
Mais c’est dans sa défense de l’orthodoxie contre l’arianisme -qui niait la divinité du Christ, seconde personne de la Trinité- que Basile devait se distinguer, notamment en s’opposant à l’empereur Valens. Ses oeuvres, essentielles dans la compréhension de cette période de l’histoire de l’Eglise et dans l’argumentation qui suivra, sont généralement considérées également comme des oeuvres littéraires et font de saint Basile le plus classique des Pères de l’Eglise.

Unam, sanctam, catholicam : l’Église au Moyen Âge

Le Moyen Âge s’étend sur près de mille ans, de 476, date de la chute de l’empire d’Occident, à 1483. Durant ces mille années, l’Église a grandi,  évolué et traversé des périodes de troubles et de fastes. Et cette histoire, uniquement évoquée par quelques faits marquants, notamment au cours des XIe au XVe siècles, n’est pas seulement celle de l’Église mais de l’Europe entière.
Le XIe siècle marque un tournant dans l’histoire de la chrétienté puisqu’il connaît la séparation définitive entre Rome et Byzance. La chrétienté se trouve alors divisée, aussi  bien religieusement que géographiquement, en Église d’Orient et Église d’Occident, toutes deux évoluant dans leur sphère propre. Cette première évolution n’est, en Occident, que le début d’une longue période de troubles et de « révolutions » religieuses qui vont marquer l’Église de Rome.
L’an Mil est une époque troublée où la fin prochaine du monde semble préoccuper les catholiques plus que la religion elle-même ; c’est aussi à cette époque que l’Occident chrétien connaît la fin des invasions, celles des Normands, des musulmans ou bien des Hongrois, qui ont succèdé aux terribles envahisseurs germaniques.
Cependant, à la fin du XIe siècle, les invasions changent de sens : c’est au tour des Occidentaux de chercher fortune sur les marges et en dehors de la chrétienté.
Le pèlerinage en Terre sainte connaît un regain de ferveur, mais on raconte aussi en Occident que les musulmans redoublent de cruauté à l’égard des pèlerins et détruisent les sanctuaires. C’est de cette effervescence que naît l’idée de la croisade. En novembre 1095, à Clermont, Urbain II prêche la première croisade, qui aboutit le 15 juillet 1099, à la prise de Jérusalem. Des pèlerins, provenant de régions où la démographie est galopante et la pauvreté omniprésente, s’établissent en Orient et fondent le Royaume latin de Jérusalem qui retombera presque entièrement aux mains des sarrasins dès 1192. Les croisades se succèdent jusqu’au XIIIe siècle, incapables cependant de rétablir l’ancien royaume chrétien.
La chevalerie occidentale qui défilera « outre-mer » perdra économiquement et démographiquement beaucoup ; mais c’est l’Église qui y a le plus perdu. En institutionnalisant la croisade, en accordant indulgences ainsi qu’impôts spéciaux, en créant des ordres militaires qui, après avoir été incapables de conserver la Terre sainte, se replient sur l’Occident, elle a fait naître plus de déceptions et de colères qu’elle n’a nourri d’espoirs.
Un catholicisme en mouvement

Saint Bernard de Clairvaux
Saint Bernard de Clairvaux

L’esprit de croisade allait de paire avec un temps de réforme dans l’Église, réforme dont l’impulsion vient également de la papauté et qui conduit à un renouveau spirituel et monastique.
Ce mouvement religieux du XIe et du début du XIIe siècle se veut d’abord un retour à la vie primitive de l’Église, à la vie des apôtres. Trois directions s’imposent alors dans cette recherche de spiritualité rénovée : la pauvreté, mise en avant par saint Pierre Damien, Norbert de Xanten et ses prémontrés et, bien sûr, saint Bernard de Clairvaux et les cisterciens ; le renouveau de la vie érémitique ; et enfin le retour à la vie commune. Ces deux points peuvent paraître contradictoires, mais le fait est que nombre d’ermites se trouvaient entourés d’émules, formant ainsi une communauté d’ermites.
C’est aux alentours de 1100 que naissent les ordres monastiques qui devaient donner à cette renaissance spirituelle et religieuse du XIIe siècle ses traits les plus remarquables.
L’ordre de Grandmont, fondé en 1074 par Étienne de Muret, trouve la solution économique et sociale du nouveau monachisme en règlementant la vie des frères convers, appelés également « frères lais », assurant l’exploitation matérielle comme l’administration de l’ordre. Mais la grande réussite du XIIe siècle est celle de Cîteaux, fondé en 1098, près de Dijon, par Robert de Molesme, qui désirait un retour à la stricte observance de la règle établie par saint Benoît.
L’ordre de Cîteaux connaîtra un essor irrésistible avec saint Bernard, qui va fonder quatre couvents féminins (La Ferté, Cîteaux, Pontigny et Morimond) et, en 1115, le monastère masculin de Clairvaux. Et à la fin du siècle, on compte pas moins de cinq cent trente abbayes cisterciennes et l’ordre donnera à l’Église quatorze cardinaux et soixante-quinze évêques dans le seul XIIe siècle…
Ce qui caractérise ces ordres, c’est l’austérité : simplicité du vêtement et de la nourriture, pratiques ascétiques, respect du silence et recours au travail manuel faisaient le quotidien de ces moines et de ces religieuses.
Rapidement cependant, une certaine dégénérescence apparaîtra. Il n’en reste pas moins que ces ordres nouveaux ont produit une magnifique floraison spirituelle, qui se traduit dans l’art par l’épanouissement du roman et par la naissance, à la fin du XIIe siècle, de l’art gothique.
Une multitude d’hérésies

Un cathare au bûcher
Un cathare au bûcher

Certes, le XIIe siècle est en général considéré comme un siècle de splendeur religieuse, mais le revers de la médaille apparaît dès le XIIIe siècle.
En effet, les vrais révolutionnaires de l’époque sont les hérétiques qui semblent se « réveiller », avec un ensemble parfait, tout au long du siècle.
Certaines hérésies, souvent nées de déviations des tendances réformatrices dans l’Église elle-même, ont été sans grande conséquence, comme l’hérésie pétrobrusienne, avec Pierre de Bruys, dans le Sud-Ouest, Henri de Lausanne, en Provence, ou encore le mouvement d’Arnaud de Brescia, en Lombardie et à Rome. Même l’hérésie vaudoise, dite des « pauvres de Lyon », en 1170, n’aura pas une ampleur phénoménale. L’hérésie qui va ébranler l’Occident chrétien, par son ampleur comme par la réaction de l’Église, est l’hérésie cathare.
Issue d’une autre hérésie, celle des Bogomiles, et sans doute également du manichéisme que l’on trouvait en Orient aux premiers siècles, l’hérésie cathare se répand dans une large partie de la chrétienté -Sud-Ouest, Flandre, Lombardie, Rhénanie puis centre de l’Italie- et met en péril, non seulement l’Église, mais le catholicisme et la société féodale tout entière. L’église cathare se pose en contre-Église, en adversaire et même en remplaçante de l’Église catholique.
La doctrine cathare est dualiste : le monde du Bien, celui du spirituel, de l’âme, de la prière, a son Dieu du Bien. Le monde du Mal, dont le Diable est le maître, est celui des ténèbres, du corps, de la chaire et de la matière : notre monde… La peur de la mort n’existe pas et les cathares ne croient pas que l’on puisse « gagner » son Ciel : ceux qui doivent être sauvés ont été désignés par Dieu dès leur naissance et ce sont, bien entendu, les cathares eux-mêmes…
Un autre mouvement, issu du cœur même de l’Église donnera toute son ampleur au début du XIIIe siècle : le millénarisme, dont la préoccupation première est la fin du monde. Toutes les hérésies du Moyen Âge vont être marquées par le millénarisme.
L’Église contre-attaque

Saint François d'Assise enseignant aux oiseaux
Saint François d’Assise enseignant aux oiseaux

Les cathares en étaient rapidement arrivés à avoir leur église propre et se réunissaient même en concile, comme celui de Caraman. Face à cela, il fallait une contre-attaque : c’est saint Dominique de Guzman qui en donnera l’impulsion.
Les hérésies sont en partie venues d’un rejet de l’Église telle qu’elle apparaissait à cette époque. Le clergé ne satisfait plus les fidèles, pas plus que les moines qu’ils trouvent trop riches, trop ignorants.
Saint Dominique crée donc un ordre mendiant qui doit vivre pauvrement, parcourant les routes en prêchant. La prédication est le premier principe des dominicains et c’est contre l’hérésie cathare que le saint fondateur entame sa « carrière » de prêcheur. Mais pour réussir à combattre les hérésies, saint Dominique se rend également compte qu’il faut une solide culture religieuse et ce sera une des caractéristiques des dominicains de tous temps.
Les dominicains remportent tout de suite un immense succès et s’étendent rapidement dans toute l’Europe, allant deux par deux en prêchant et fondant des couvents masculins et féminins qui s’établissent en province.
À la même époque que l’ordre des dominicains, apparaît en Italie un autre ordre mendiant : celui des franciscains. Originaire d’Ombrie, saint François d’Assise, le fondateur de l’ordre, naît vers 1181 dans un milieu marchand. Après avoir combattu contre l’empereur, il se convertit et abandonne le milieu familial afin de soigner les lépreux. Rapidement, son style de vie attire de nombreux disciples et il fonde un ordre basé sur la pauvreté :
Le royaume des cieux est tout proche. Guérissez les malades, purifiez les lépreux… Ne vous procurez ni or, ni argent, ni menue monnaie, ni deux tuniques, ni chaussure, ni bâton : car l’ouvrier mérite sa nourriture.
Ces paroles de saint Matthieu, saint François les applique à la lettre et c’est une pauvreté absolue qu’il prêche avec l’accord de la papauté dès 1209. Loin de s’isoler du monde, il prône l’apostolat jusque chez les musulmans, qu’il tente lui-même de convertir vers les années 1219-1220.
Ayant reçu la grâce des stigmates en 1224, saint François meurt en 1226, laissant un ordre en pleine expansion.
Latran IV réglemente la vie de l’Église
Face aux hérésies, la création de nouveaux ordres ne suffisait pas et l’Église décide, elle aussi, de réagir en convoquant, en 1215, le fameux concile de Latran IV.
Latran IV est l’un des conciles les plus importants du Moyen Âge : non seulement il réglemente le régime de ségrégation des juifs, lance une autre croisade et condamne les écrits millénaristes de Joachim de Flore ainsi que de nombreuses hérésies, mais il codifie également certains points de la vie chrétienne. Ainsi, le mariage devient un sacrement indissoluble, ce qui, étonnamment n’était pas encore le cas.
On peut s’étonner que l’Église n’ait pas éprouvé la nécessité de définir clairement les liens du mariage avant 1215. Une des réponses possibles, et même probables, est que la papauté voulait ainsi réagir contre le catharisme, qui niait les liens du mariage et qui refusait son but, la procréation.
Latran IV est donc véritablement une contre-attaque de l’Église face à la prolifération des hérésies des XIIe et XIIIe siècles.
Mais ce n’est qu’un des aspects de la réaction de l’Église. Éclairée par Innocent III, servie par saint Dominique et saint François, l’Église officielle s’est mise, après 1215, à parler le langage que le peuple espérait. Et les principaux artisans de ce renouveau sont les ordres mendiants qui allient l’apostolat et la contemplation : par leur vocation, ils prouvent que l’idéal évangélique n’est pas incompatible avec l’obéissance à Rome. La réforme de la chrétienté n’est, dès lors, plus un rêve, mais une réalité. Le temps est loin où Innocent III voyait sa cathédrale vaciller dans ses pires cauchemars : l’Église, puissante et rayonnante, domine l’Europe.
Une Église à trois têtes

Les armes de Clément VII, pape d'Avignon, d'après son livre de prières
Les armes de Clément VII, pape d’Avignon, d’après son livre de prières

Pourtant, le temps de la splendeur ne sera que de courte durée. Au XIVe siècle, ce ne sont pas les hérésies qui font trembler l’Église, c’est l’Église elle-même qui se déchire.
Après presque soixante-dix années passées en Avignon, la papauté regagne la ville de Rome en 1377. Et Rome est à peine revenu dans Rome que l’ordre normal des choses est à nouveau rompu.
Grégoire XI meurt le 27 mars 1378, moins de quinze mois après son entrée dans la Ville éternelle. Choisir son successeur s’avère dès le début une tâche malaisée, le sacré collège étant fortement divisé (quatre Italiens, sept Français du Midi, quatre Français et un Espagnol, Pedro de Luna).
Rome est dans une agitation extrême et fait pression, dès la fermeture des portes du conclave, pour obtenir l’élection d’un pape romain ou tout au moins italien. Et c’est finalement dans un conclave envahi par le peuple romain ainsi que sous ses vociférations que les cardinaux élisent, le 8 avril 1378, l’archevêque Barthélemy Prignano, un Napolitain, qui devient Urbain VI.
Très vite la curie devait se repentir de ce choix, Urbain VI se révélant d’un caractère coléreux, irritable et frisant parfois la folie. Fuyant Rome, la curie se réfugie à Fondi où, ayant sommé Urbain VI de se démettre, elle déclare son élection sans valeur et porte au pouvoir Robert de Genève qui prend le nom de Clément VII.
La robe sans couture est déchirée… Encore maintenant, les historiens et les spécialistes restent dans l’incapacité de dire avec une absolue certitude si l’élection de Barthélemy Prignano était ou non valide.
Au cours des semaines qui suivent l’élection de son « concurrent », le pape Urbain VI vit des heures dramatiques : son palais se vide, les membres du sacré collège l’abandonnent ainsi que nombre de curialistes. Clément VII réunit des mercenaires et marche sur Rome, mais les clémentistes ayant été battus à deux reprises, Clément VII quitte l’Italie.
Le 20 Juin 1379, Avignon l’accueille. L’Église, pourvue de deux papes, a désormais deux capitales. Les deux papes se mettent alors en route pour une grande campagne de propagande et, bientôt, on voit la division de tout ce que l’Occident compte de forces spirituelles et ecclésiastiques : les ordres se dédoublent, comme le font les collèges. Des représentants des deux partis se disputent une même église, un même évêché. Les pouvoirs séculiers se déterminent pour des raisons politiques plus que théologiques. Finalement, l’Europe toute entière est coupée en deux : la France, faisant sienne la cause de Clément VII (un parent du roi) entraîne derrière elle ses alliés, l’Écosse et plus tard la Castille. L’Angleterre prend le contre-pied, imitée en cela par la Flandre, la Hongrie, la Pologne et les pays scandinaves. L’Aragon ne se prononcera qu’en 1390 et certains pays, comme le Portugal et le royaume de Naples, changeront plusieurs fois de camp. Même les futurs saints ne prennent pas tous le même parti : Catherine de Sienne ainsi que Catherine de Suède soutiennent Urbain VI, alors que Vincent Ferrier adhère à la cause clémentiste. Ainsi, durant les trente années que dure le Grand schisme d’Occident, l’Église prend l’aspect d’un monstre bicéphale.
Ni les armes, ni la voie de cession, prônée par l’Université de Paris dès 1398, n’aboutissant, les cardinaux des deux obédiences vont finalement reconnaître que seul le concile pourrait conduire à l’unité. Le 25 mars 1409 se réunit le concile de Pise, contre l’avis de Grégoire XII et de Benoît XIII, nouveau pape d’Avignon. Évêques, abbés et docteurs de l’Église viennent en grand nombre, mais cela ne mènera qu’à une situation pire encore : à son issue, l’Église se voit pourvue de trois papes, le dernier en date étant l’ancien archevêque de Milan, Alexandre V.
Il faut l’intervention de l’empereur Sigismond, pour qu’en 1414 se réunisse un nouveau concile, à Constance. Jean XXIII, successeur d’Alexandre V, se soumet puis est démis en mai 1415. Et le 4 juillet suivant, Grégoire XII abdique. Benoît XIII sera, quant à lui, inflexible et mourra, en 1423, réfugié dans la forteresse de Pegniscola, persuadé d’être le seul chef légitime de la chrétienté. Le concile l’avait déposé le 26 juillet 1417.
Ayant fait place nette, le concile élit, le 11 novembre 1417, un Romain, Odon Colonna, qui prend le nom de Martin V. Le Grand schisme est enfin terminé et l’Église semble sortir du gouffre. Cependant le Grand schisme a profondément amoindri le pouvoir de la papauté. Avant même la fin du schisme, on voit des hérésies naître d’un rejet total de l’autorité pontificale, comme celles de Wycliff et de Jan Hus qui, plus tard, inspireront un certain… Martin Luther.