La mythologie indo-européenne mère de tous

La divinité indienne Indra

Il existe de nombreux points communs entre les trois principales mythologies européennes -grecque ou romaine, scandinave et celte. Au point d’ailleurs que l’on peut se demander s’il n’y aurait pas une seule et même mythologie originelle, une religion indo-européenne qui serait mère de toutes les autres.
En soit, il n’y aurait rien de bien extraordinaire au fait que les religions grecque, scandinave et celte aient une origine indo-européenne, les peuples les ayant imaginé étant de cette même origine.
La chose pourtant ne paraît pas évidente pour tout le monde et fait l’objet, depuis des années, de nombreuses discussions de spécialistes. Les points communs et les parallèles absolument sans équivoques que l’on peut établir sont pourtant là pour nous indiquer la voie
La mythologie scandinave évoque très clairement plusieurs générations de divinités, les Ases, dont Odin et ses fils font partie, succédant aux Vanes. Mais cette succession ne se fera pas toute seule et sera l’aboutissement d’un combat titanesque entre nouvelles et anciennes divinités. D’ennemis, les Vanes vont cependant rapidement acquérir le titre d’alliés et même de compagnons puisque certaines de ces divinités parmi les plus importantes vont être purement et simplement intégrées au monde des Ases. Ainsi en est-il de Njord, le dieu de la mer, et des divinités de la fécondité Freyr et Freyja. Unis contre les géants de la glace, ils ne seront bientôt plus que « les dieux », terme générique qui comprend aussi bien les Ases que les Vanes.
Les Moires grecques

De la même façon, la mythologie grecque met en exergue le combat entre les Titans et ceux que l’on a appelés par facilité les Olympiens. Et, là encore, la victoire de ces derniers peut aisément être interprétée comme le passage de la religion archaïque à une religion plus moderne, ce qui n’empêche pas l’ancienne religion d’avoir « laissé des traces », notamment dans le rôle de certaines divinités telles que les Furies, les Moires ou encore Gaïa. Notons d’ailleurs que, comme Freyr et Freyja, Gaïa, la Terre, est mère de fécondité…
Bien que ce soit moins évident, la mythologie celtique est loin d’être exemptée de toute évolution et sans doute n’est-ce pas sans raison que les Tuatha de Danann prennent finalement le pas sur les anciens dieux -Formorii et Fribolg. Un changement de « dynastie divine » qui n’est pas total, puisque Lug est le fils d’un Tuatha de Danann et d’une Fribolg et que ces derniers seront, comme les Vanes, finalement intégrés au nouveau monde divin en opposition à celui des Gaëls, c’est-à-dire des hommes.
Après l’affrontement, on l’a vu, les anciennes et les nouvelles divinités de ces trois mythologies se trouvent donc unies à jamais, les dieux se mêlent les uns aux autres, formant l’ordre divin que nous connaissons. À quelques détails près, c’est exactement ce que l’on retrouve dans l’antique mythologie indienne où, après une âpre lutte, les anciennes divinités Açvin -qui sont des divinités de l’abondance, là encore- s’entendent avec leur vainqueur, Indra, et participent avec lui et ses semblables au nouvel ordre divin.
Dans le récit même de cette lutte originelle, on relève parfois des épisodes qui n’ont rien d’anodins et qui confirment avec force le parallèle entre certaines religions. Ainsi, dans la mythologie scandinave, apparaît la divinité Gullveig, que Dumézil traduit par « Ivresse de l’or ». Sorcière envoûtante, cette déesse de la famille des Vanes a le pouvoir d’exacerber les mauvais penchants des dieux tels que l’envie et la convoitise. En fait, elle est là, telle un cheval de Troie, pour propager le trouble chez les Ases -qui l’ont accueilli on ne sait pourquoi. On sait que ses efforts seront finalement sans grande conséquence, mais il réussira cependant à semer la discorde dans les rangs Ases qui, conscients du danger, tenteront de la faire périr pas moins de trois fois.
La corruption n’a finalement pas eu le dernier mot dans la mythologie scandinave, pas plus qu’elle ne triomphera dans la mythologie indienne. En effet, selon une antique légende, les Nasatya -images des anciens dieux- tenteront à maintes reprises d’éloigner la belle Sukanya de son époux, un dieu ascète, en lui promettant toutes sortes de bijoux, d’étoffes précieuses, d’or… en vain. Et pour avoir mis au point ce plan diabolique, le dieu Indra châtiera durement les Nasatya.
Un autre parallèle, plus évident encore, apparaît entre la religion indienne et la religion scandinave, dans les particularismes même des dieux. En effet, si Odin est borgne et Tyr manchot, on trouve, dans le panthéon indien, une divinité aveugle et une autre privée de bras…
Ne retrouve-t-on également des personnages analogues, aussi bien dans leur description que dans leur fonction ? Ainsi est-il bien difficile de ne pas faire le parallèle entre les Nornes scandinaves et les Moires grecques : les premières, des divinités de toute beauté et sans aucun doute issue de l’anciennes religion, représentent le Passé, le Présent et le Futur ; alors que les secondes, divinités archaïques de la Destinée, de la Naissance et de la Mort, sont trois vieilles femmes, jadis décrites comme de frêles et belles jeunes filles…
Ne peut-on également voir un rapport entre la vache originelle scandinave Audhumla et la vache sacrée de l’Inde ? Car si la première fit apparaître Buri, le premier Vanes, en léchant la glace des contrées scandinaves, la seconde symbolise également la vie dans la religion indienne.
Pour conclure sur ce thème, on remarque également que les héros celtes, scandinaves ou grecs ont bien des points communs.
Ainsi, comment ne pas faire le parallèle entre le très célèbre Siegfried et la plupart des héros grecs -déjà évoqués dans le chapitre sur Le panthéon des héros grecs. Comme Persée, Achille ou Jason, Siegfried voit sa vie et son destin guidés par une prophétie. Et quelque soit leur désir d’y échapper, l’accomplissement de cette prophétie -comme d’ailleurs celui du Crépuscule des dieux- est inéluctable.
De même, comment ne pas faire le rapprochement entre Hercule et le héros de l’Érin, Cuchulainn. Le premier, qui est fils de Zeus, tue, encore enfant, un serpent et el second, fils du divin Lug, étrangle un chien ; de même Hercule, dans un accès de folie meurtrière -folie que l’on retrouve chez notre héros celte- fait périr ses enfants et Cuchulainn combattra à mort son propre fils. Héros valeureux et malheureux, ils sont sous le coup d’une sorte de malédiction, thème récurrent de la mythologie indo-européenne.
Enfin et de manière plus générale, il apparaît clairement que les mythologies grecque, celte, scandinave et indienne se déclinent de la même façon, formant une « hiérarchie divine » de même modèle, construite de manière semblable. Une conclusion qui nous fait dire, à l’exemple du grand spécialiste des religions Georges Dumézil, qu’il n’est pas impossible et qu’il est même probable que les mythologies indo-européennes aient toutes une même origine.

Mithra, le « dieu invaincu »

Mithra tuant le taureau, entouré de ses deux porteurs de torches, Cautès et Cautopatès.
Mithra tuant le taureau, entouré de ses deux porteurs de torches, Cautès et Cautopatès.

«  Et les pas des légions avaient marché pour Lui. »
Ces mots de Charles Péguy sur les débuts du christianisme pourraient s’appliquer tout autant à l’expansion du culte de Mithra dans l’Empire romain. Et ce n’est qu’un de leurs nombreux points communs.
Vraisemblablement apparue au IIe siècle av. J.-C. en Perse, la dévotion envers Mithra fait partie de ces cultes orientaux où les mystères, les rites initiatiques et le fondement même de la croyance ne pouvaient que séduire un peuple romain lassé depuis longtemps du bien peu transcendant culte des ancêtres. En effet, contrairement à la religion romaine ou même au culte de Cybèle –qui eut pourtant ses adeptes dans l’Empire à la même époque-, le mithraéisme, comme le christianisme a pour but premier le salut des hommes.
La légende raconte que Mithra sorti des entrailles d’une roche –la petra generatrix-, coiffé d’un bonnet phrygien, armé d’une torche et d’un couteau qui allait lui permettre d’assujettir les forces du mal, personnifiées par un taureau. Allié à Sol, le dieu des quatre éléments –soleil, terre, air et eau-, il donna aux hommes le blé, le vin et tous les animaux nécessaires à leur survie.
On notera la présence du vin dans les dons faits aux hommes ; mais ce qui est encore plus surprenant, c’est les parallèles, déjà rapidement évoqués, avec la religion chrétienne. En effet, non seulement Mithra a vaincu les forces du mal, mais il promet aussi le salut à ses initiés et préconise la fraternité entre eux, sans distinction sociale. Autre élément étonnant, le banquet qui scella l’alliance du «  dieu invaincu » et du dieu Sol, banquet que les initiés au culte de Mithra reproduisaient en partageant du pain et du vin… Les auteurs chrétiens, qui avec l’archéologie sont nos seules sources de renseignements, évoquent également les sacrifices rituels, notamment le taurobole, durant lequel les initiés sont aspergés –certains disent immergés- dans du sang de taureau, ce qui n’est pas sans rappelé le baptême des chrétiens.
Le culte de Mithra, qui connaît son âge d’or au IIIe siècle, sera célébré dans tout l’Empire, notamment en Gaule, à Rome et dans les zones accueillant de fort contingents de militaires, comme le prouvent les nombreux vestiges de mitraea, les lieux de culte. Il bénéficiera également de la protection de quelques empereurs, adeptes des religions hiérarchisées, et sera même adopté par Commode.
Pourtant, rapidement, cette religion va disparaître. A cela deux raisons, sans doute complémentaires : la montée en puissance du christianisme et l’exclusion des femmes du cercle des initiés. Or on sait trop bien le rôle essentiel des femmes dans le domaine religieux. Une influence dont l’Eglise chrétienne naissante, martyrisée saura profiter.

Le succès de Cybèle, la Grande déesse

Monnaie antique de la déesse Cybèle accompagnée de deux lions, sensés représenter la nature sauvage.
Monnaie antique de la déesse Cybèle accompagnée de deux lions, sensés représenter la nature sauvage.

Le Ier siècle de notre ère marque un tournant dans l’histoire religieuse romaine. Certes, Auguste avait tenté une réforme de la religion officielle, mais c’était bien plus un programme politique qu’autre chose. Et, toujours plus nombreux, les Romains se tournaient donc vers des religions plus mystiques. Forces naturelles plus que personnages mythologiques, les dieux des religions, notamment orientales, incitaient à une certaine élévation de l’âme, à une recherche qui, de toute évidence, n’avait pas été assouvie par le panthéon romain. Si le christianisme apparaît à Rome et dans le monde à cette époque-là, d’autres religions orientales étaient déjà connues et même reconnues. Notamment le culte de la déesse Cybèle venu de Phrygie (en Asie Mineure).Célébré à Rome depuis le 204 avant J.-C., date à laquelle le Sénat, sur injonction des Livres Sybillins, fit rapatrier la bétyle, une pierre tombée du ciel autour de laquelle ce culte s’était formé, la religion de la déesse Cybèle va acquérir un écho particulier.
Comme nombre de culte orientaux, on l’a dit, le culte de la déesse Cybèle était un culte mystique. Déesse de la fécondité et de la nature sauvage, elle devient la déesse-mère, la Grande déesse, celle qui subordonne toute vie. Souvent confondue avec Déméter, issue du panthéon grec, et avec Cérès, son équivalent chez les Romains, Cybèle incarne, à elle seule, toutes les forces vitales.

Mais ce n’est pas ce qui explique son succès et celui des religions orientales. Toutes, en effet, étaient des religions dites à Mystères. Et c’est bien ce qui fera leur succès. Que ce soit dans le culte dyonisiaque, que ce soit le culte de Mithra ou celui d’Eleusis, on retrouve les mêmes paramètres : des rites initiatiques, réservés à un petit nombre d’élus, une préparation particulière, le désir du secret, le tout orchestré par les Galles –des eunuques- : voilà qui avait de quoi attirer les foules… et pas seulement elles.
La venue à Rome de la pierre de Pessinonte, la Bétyle, officialisait déjà, d’une certaine manière, ce culte étranger. D’autant qu’elle devait être installée au Palatin, le centre de Rome. La construction d’un temple en l’honneur de la déesse en 180 avant J.-C. et surtout le soutien, pour ne pas dire l’adhésion de certains empereurs devait être décisive. Claude introduit les fêtes de Cybèle dans le calendrier romain, permettant ainsi à tous de participer aux Megalensia, les processions en l’honneur de la déesse. Commode, surtout, va se faire le champion de ses religions à Mystères : initié au culte de Mithra, adorateur des dieux alexandrins, adonné à l’astrolatrie, il est celui qui va le plus contribuer au triomphe des cultes orientaux. Et cela, malgré les débordements et es dévoyements constatés dans la pratique de certains rites, qui conduiront à de véritables orgise. Et cela, essentiellement parce que le peuple, comme les empereurs, avait un besoin de se reconnaître dans autre chose que quelques cérémonies ou rituels pratiqués depuis des années sans grande conviction.
Cybèle, on l’a vu, a bénéficié du temps et du soutien de certains empereurs pour étendre son influence religieuse. Mais c’est véritablement dans cette quête mystique qu’il faut rechercher son succès. Et c’est, peu après, pour les mêmes raisons que le christianisme emportera autant d’adhésion.

Dionysos, le fils d’Indra

Dionysos, d'après une fresque antique.
Dionysos, d’après une fresque antique.

De prime bord, aucune divinité olympienne ne paraît plus futile que Dionysos, dieu du vin, de l’agriculture, des arts et du désir brutal. Traînant à sa suite un cortège de satyres, de silènes, de nymphes et de ménades déchaînés et ivres, il est vrai qu’il ne fait pas bien sérieux. Cette vision simpliste ne s’accorde qu’assez mal cependant au véritable culte dionysiaque pas plus d’ailleurs qu’à la personnalité complexe de ce dieu. L’origine de ce dieu itinérant est elle-même étonnante.
Selon Hérodote, Dionysos est le plus récent des dieux de l’Olympe. Il n’y fait d’ailleurs que de courts séjours, préférant parcourir le monde, incognito. C’est ainsi qu’il est fait prisonnier par le roi de Thrace, Lycurgue, qui sera frappé de folie. Un sort que connaîtront également les pirates qui le captureront au large de l’île de Naxos. L’errance de cette divinité explique peut-être son influence géographique : son culte est célébré en Grèce, bien sûr, mais également en Asie mineure ou en Egypte où on le compare au divin Osiris. Mais le culte de Dionysos a sans doute une origine plus lointaine, dans le temps et dans l’espace. Est-il issu du panthéon asiatique, comme le suggère le bonnet phrygien dont on l’affuble volontiers ? Ou faut-il lui chercher une origine encore plus lointaine ? C’est en tout cas l’option prise par certains spécialistes qui veulent voir dans ce dieu une résurgence ou un héritage d’un culte arien –c’est-à-dire indien. L’idée est loin d’être extravagante et la multitude de points commun entre Dionysos et la divinité védique Soma abonde dans ce sens.
La mythologie grecque rapporte que Dionysos serait le fruit des amours de Zeus et d’une princesse grecque, Sémélé. Chaque jour, le dieu des dieux honorait son amante sous une apparence différente. Tragiquement inspirée par l’épouse jalouse de Zeus, Héra, Sémélé allait se laisser gagner par la curiosité et, dans un moment d’inconscience, demanda à son amant de lui apparaître dans toute sa splendeur. Sachant que cet acte serait fatal à la pauvre Sémélé, Zeus accepta cependant de céder à son désir et, dans une ultime étreinte, se révéla à elle. Sémélé se consuma littéralement d’émotion et Zeus n’eut d’autre consolation que de retirer l’enfant à naître du corps en feu de sa belle. Désireux de cacher le fruit de ses amours interdits à la vindicte d’Héra, Zeus cacha alors son fils à naître dans sa cuisse où Dionysos acheva tranquillement sa gestation. Dionysos avait beau être né « de la cuisse de Jupiter », sa naissance, quelques mois plus tard, ralluma la haine d’Héra à son égard. La terrible épouse de Zeus chargea les Titans d’éliminer tout simplement le demi-dieu et, pour se faire, ils ne devaient pas faire dans la dentelle : s’emparant du jeune dieu, ces divinités primitives le découpèrent, le démembrèrent et se lancèrent dans une sorte de grand barbecue. Le pauvre Dionysos n’allait devoir sa résurrection qu’à l’intervention de Rhéa, mère de Zeus -et d’Héra d’ailleurs- qui récupéra les membres éparses de sa progéniture pour le recoudre. Dionysos, qui était né deux fois –sorti uen fois du ventre de sa mère et une seconde fois de la cuisse de son père- était également mort et ressuscité, d’où son appartenance au monde des Enfers.
Le "deux fois né"

Le dieu Indra, d'après une céramique indienne.
Le dieu Indra, d’après une céramique indienne.

L’épisode des Titans et de Rhéa fait immédiatement penser à Osiris, dieu de l’Egypte et qui, comme Dionysos, sera démembré, recousu et ressuscité, grâce aux bons soins de son épouse, Isis. Pourtant, c’est avec la divinité védique Soma que les points communs sont les plus frappants et les plus nombreux.
Personnification divine d’une boisson alcoolisée utilisée lors des rites cultuels, Soma serait né de la cuisse d’Indra et, selon une légende indienne, il serait issu du manthanam, c’est-à-dire du feu divin. Tiré des flammes sacrificielles, Soma aurait été porté au ciel grâce aux invocations des prêtres. Une double naissance qui vaut à Soma d’être désigné comme «  deux fois né » ou comme « né sous deux formes », or, une des signification du nom Dionysos est effectivement « né deux fois ». Comme le dieu grec, on l’a vu, Soma échappe également au feu divin dont il est par ailleurs issu. Enfin, comme Dionysos qui est le dieu du vin, Soma est associé à une boisson alcoolisée.
Tant de similitudes devaient, évidemment, conduire à une association. On sait, on constate que les religions indo-européennes ont un socle commun, une origine commune. Il n’y aurait donc rien de bien étonnant à ce qu’un dieu grec et une divinité arienne, indienne aient les mêmes attributs, la même histoire. Par contre, ce qui frappe c’est que ces mythologies soient si semblables, qu’elles aient traversé, l’une et l’autre, le temps et l’espace, sans grand dommage. C’est notamment ce qui  fait de Dionysos une divinité si passionnante.

La révélation de Tagès

Statue en bronze d'une suppliante.
Statue en bronze d’une suppliante.

La religion étrusque est une religion révélée. Mais contrairement aux religions du Livre, il ne s’agit nullement de la révélation de l’existence de Dieu ou du destin de l’homme, mais uniquement des rites cultuels à suivre. Des rites qui permettent d’entrer en contact avec les dieux, de pénétrer leur monde, notamment par les rites divinatoires. De fait, il s’agit donc de la démarche strictement inverse à celle des religions du Livre qui ont établi les rites en fonction de la connaissance qu’elles avaient de Dieu et des rapports humains-divins.
Cicéron ou encore Ovide, qui comme nombre de Romains se sont passionnés pour la religion étrusque, ont rapporté la plus célèbre de ces révélations. Elle serait le fait de Tagès. Un jour qu’un paysan labourait son champ, un enfant paru au milieu des sillons, comme sorti de terre. Tagès, puisque tel était son nom, devait enseigner au paysan ainsi qu’à tous les véritables Etrusques, c’est-à-dire les membres des douze peuples, les rites et les choses sacrées qui seront transcrits dans les Libri haruspiscini.
D’autres ouvrages verront le jour suite à cette révélation, sans pour autant que leur origine soit certaine. D’autant que d’autres révélations, provenant d’autres "révélateurs", comme Cacu ou Vegoia, feront leur apparition, sans pour autant avoir l’impact de celle de Tagès. A croire même qu’elles ont été le fait de quelques grandes familles, avides d’asseoir leur pouvoir politique ou même terrien sur la possession et la compréhension de textes sacrés. Et il est clair que cette connaissance rituelle et cultuelle avait son importance ; que son poids était réel au niveau politique. Il sera même tel qu’Auguste fera tout pour rassembler ces mêmes textes à Rome afin de les placer sous sa garde.

Vanth, la porteuse de lumière

Détail d'une fresque étrusque représentant un défilé funèbre, avec Vanth, au centre.
Détail d’une fresque étrusque représentant un défilé funèbre, avec Vanth, au centre.

Si les dieux des Enfers étrusques sont bien Aita et Phersipnai, les équivalents d’Hadès et Perséphone, deux divinités infernales caractérisent l’Au-delà de l’ancienne Etrurie : Charun et Vanth. Charun est Charon, le nocher des Enfers, mais un nocher typiquement étrusque. Quant à Vanth, que certains associent à la déesse grecque Hécate, elle ne devra son évolution en une sorte de Furie qu’à l’influence grecque et sans doute aussi à l’évolution de son homologue.
A l’origine, et dans la mythologie étrusque proprement dite, Vanth est une jeune et belle déesse, clairement reconnaissable sur de nombreuses tombes. Elle ne distribue nul bienfaits, mais nul méfaits non plus. Son rôle est de recueillir le dernier soupir du défunt puis de le guider vers les Enfers, en l’éclairant de sa torche. A la tête d’un véritable cortège de déesses ou de génies qui lui ressemblent trait pour trait, la déesse encapuchonnée, parfois dotée d’ailes, est une divinité clairement psychopompe. Son voyage, elle l’accomplit, telle l’Epona celte, à dos de cheval, d’hyppocampe ou même, comme le révèle une urne trouvée dans une tombe de Volterra, chevauchant une sorte de dragon, nommé le kettos.
Son cortège, lui, poursuit sa route à pied, mais c’est bien la seule différence entre Vanth et celles qui peuplent son cortège. Au point que les spécialistes ont vu dans ces divinités accompagnatrices des échos de la déesse, comme cette divinité était multiple… comme son compagnon Charun.
Au final d’ailleurs, c’est bien au pluriel qu’il faudrait évoquer cette divinité, de la même façon que Lamie ou Gorgone sont devenues les Lamies et les Gorgones.

La religion shinto ou « la voix des dieux »

Combattants japonais protégeant l'île d'une invasion chinoise (dessin japonais).
Combattants japonais protégeant l’île d’une invasion chinoise (dessin japonais).

C’est à tort que l’on fait généralement du Japon un pays bouddhiste. Car s’il a effectivement intégré le bouddhisme, c’est en le dévoyant, en le mélangeant à la religion ancestral du pays : le shinto.
Religion animiste reconnaissant l’existence de milliers de divinités, la religion shinto, dont le nom signifie "la voix des dieux", tourne autour de trois divinités majeures : la déesse solaire Amaterasu, le dieu de la lune Tsukiyomi et le dieu des océans Susanowo. Très rapidement, le mythe solaire va se confondre avec le mythe de la divinité impériale, le premier empereur légendaire du Japon, Jimmu Tenno, étant considéré comme le descendant de la déesse Amaterasu. La religion allait être, de fait, étroitement liée à l’Etat. Un lien entre gouvernement et religion, entre empereur et dieux qui explique que lors de l’apparition du bouddhisme, auquel la religion shinto ne put s’opposer totalement, une sorte de syncrétisme entre les deux religions se soit fait jour. Le ryobu-shinto, résultat de ce mélange entre religion shinto et bouddhisme devait perdurer durant près d’un millénaire, du VIIIe siècle au XVIIIe siècle. Il devint même la religion officielle du Japon alors que le bouddhisme pur se verra cantonné à l’enseignement de quelques sectes.
Alors que le XVIIIe siècle voyait l’émergence d’un désir de libération du système féodal des shogunats -le pouvoir étant alors détenu par la noblesse-, la religion shinto allait également connaître un regain de pureté. En effet, et très logiquement étant donné l’étroitesse de lien entre la divinité et l’empereur, le Japon devait se replonger dans un shintoïsme pur, traditionnel, sans "interférence" bouddhiste. Mené par des érudits, les wagakusha, qui exaltaient le passé japonais et l’origine divine des empereurs, le retour du shintoïsme allait engendrer la chute du shogunat et entraîner la révolution nationale de 1868. Une révolution qui sera suivie d’une explosion de fanatisme shintoïste dont le bouddhisme devait faire les frais. Elevé, à nouveau, au rang de religion d’Etat, le shintoïsme ne pouvait, malgré l’interdiction du bouddhisme, effacer mille ans de bouddhisme. D’autant que la religion shinto laissait de vastes carences dans le domaine métaphysique ; d’autant que les Japonais était, malgré tout, imprégnés de bouddhisme. Au final, la politique impériale, à partir de 1884, devait se faire plus souple vis-à-vis du bouddhisme, le shintoïsme devenant plus une religion de la Nation, l’expression de l’attachement des Japonais à leur pays, à ses traditions et à l’empereur.

Mo-Tseu, plus loin que Confucius

Moulin ou roue de prières chinois.
Moulin ou roue de prières chinois.

Si tout le monde connaît Confucius -au moins de nom-, Mo-Tseu, dont le nom latinisé est Micius, est, pour beaucoup, un parfait inconnu. A tort.
Originaire de la même région que Confucius, la principauté de Lou, Mo-Tseu était un philosophe de la cour des Song, au Ve siècle avant J.-C.. Il vivra d’ailleurs dans le Honan une grande partie de sa vie. Les Song appréciaient particulièrement ses multiples talents qu’ils soient diplomatiques -il évitera une guerre avec les princes de Tchou- ou architecturaux -notamment dans l’art des fortifications.
Mais Mo-Tseu était avant tout un ascète qui vivait dans la frugalité. Son mode de vie mais surtout sa philosophie attireront à lui de nombreux disciples qui vivaient quasiment à l’état de moines. La pensée du philosophe ne nous ait parvenu que partiellement, à travers un fragment de son recueil connu sous le nom du "Mo-Tseu". Là, Mo-Tseu s’oppose formellement au confucianisme, dont il critique les lacunes théologiques et métaphysiques, le fatalisme moral et la politique aristocratique. De sa pensée se dégage le concept d’un dieu omnipotent, soleil intérieur et extérieur de l’univers, qui voit tout, pénètre tout, sait tout ; un dieu moral et provident. L’humanité, quant à elle, est toute de faiblesse mais ces faiblesses ne doivent pas faire oublier la loi essentielle de l’univers : l’amour de tout et de tous surtout, sans barrière de caste, de clan, de race. De fait, Mo-Tseu est là bien loin de la philosophie de Confucius qui, s’il est confiant -trop sans doute- dans les capacités propres à la nature humaine, base l’intérêt des autres au cercle restreint de la famille et des castes propres à la hiérarchie féodale du temps.
L’opposition entre les deux penseurs étaient telle que les disciples de Mo-Tseu, nombreux au IVe-IIIe siècles, subiront les persécutions des confucianistes qui feront disparaître sa doctrine… jusqu’à sa redécouverte au XVIIIe siècle.