Mythologie grecque : la part du réel

Une des neuf muses, inspiratrices des arts.
Une des neuf muses, inspiratrices des arts.

Les légendes, les mythes, sont faits pour que les hommes en tirent un enseignement ; La Fontaine l’a bien compris, lui qui concluait toujours ses Fables par une maxime ou une « leçon de morale ». De la même façon, les mythes grecs ont, pendant des siècles, illustrés quels devaient être les rapports entre les hommes ou entre les dieux et les hommes. Mais ce qu’il y a de réellement fascinant dans les mythes grecs c’est cette façon qu’on eut les conteurs et les auteurs grecs de toujours « raccrocher » leurs héros à des personnages mythiques déjà existant, créant ainsi, sur des siècles de récits, de véritables arbres généalogiques. Ainsi, l’Antigone de Sophocle ne sort-elle pas directement de l’imagination de l’auteur : elle a déjà un passé, son père et sa mère également et tout ce qui lui arrive dans la pièce de Sophocle n’est en réalité que la conséquence de ce passé lointain… En fait, ces mythes sont si ancrés dans la mémoire collective des Grecs anciens que les personnages qui en sont les héros sont connus de tous.
Un autre aspect contradictoire de la mythologie grecque est sans doute la violence de ses histoires et de ses héros, même les plus admirés, comme Achille. Car, si Hercule tue ses enfants dans un mouvement de folie, Achille, l’invincible combattant, le demi-dieu, n’est animé que par la vengeance… ce qui, justement, fera de lui un héros.

Déméter, l’espoir des défunts

La déesse Déméter, d'après une statue antique.
La déesse Déméter, d’après une statue antique.

Semblable à une graine qui, une fois planté en terre, va renaître et produire une plante nouvelle, le corps, étant inhumé, retrouve la terre nourricière, s’y régénère et peut ainsi entamer une nouvelle vie. Ainsi succède éternellement la mort à la vie puis la vie à la mort, au sein même de la nature. Telle était la conception naturelle de la religion grecque archaïque, la religion des Grandes Déesses. Parmi celles-ci, Déméter a un rôle essentiel.
Dans la religion primitive, la terre divinisée était représentée par une déesse unique, souveraine du sol fécond, de cette terre où germe la végétation et, découlant d’une démarche intellectuelle naturelle, des profondeurs mêmes de la terre. Une terre qui, naturellement va devenir la dernière demeure des défunts, de ceux qu’elle avait nourris au fil des ans et des récoltes. Sans doute est-ce là qu’il faut chercher l’origine de l’inhumation. Sans doute est-ce là également qu’il faut voir la distinction dans la divinité même de la Terre qui, d’une personnification unique va prendre l’apparence de deux puis de trois déesses : Gê –ou Gaïa-, Déméter et Coré-Perséphone représentent tous les aspects de la terre, depuis l’entité cosmique jusqu’aux profondeurs des Enfers. A Déméter reviendra le rôle ô combien sympathique de déesse de la fécondité, celle qui règne sur la végétation et donne les moissons abondantes. Des attributs qui feraient presque oublier le rôle « infernal » de la Déméter primitive. Un rôle sombre qu’elle délèguera ensuite à son « fille » Coré-Perséphone.
Si le terme de « chthôn », qui désigne les profondeurs du sol, est devenu un des épithètes de Gê, qui est dite « chthonia » chez Eschyle, il sera, par la suite, attribué à Déméter. Du jour ou Gê-méter devient Gê et Déméter, deux personnalités différentes, c’est à cette dernière que sera confié les dépouilles des défunts. A elle que reviendra la charge de gardienne des morts et des Enfers, raison pour laquelle on la représentait avec « l’erkos », la clef du royaume des morts. A Athènes, on qualifiait également les morts inhumés de « Dêmêtreioi », « ceux qui sont à Déméter », alors qu’à Sparte on faisait des sacrifices à cette déesse douze jours après un décès. Autant de rites qui font de Déméter une divinité éminemment chtonienne et infernale. Une divinité qui, avec la célébration des mystères d’Eleusis, va conserver une place non négligeable dans le rapport à la mort, présidant désormais aux plus belles espérances.
On a dit que la notion primitive de la religion grecque faisait de la terre la source régénératrice, celle qui nourrit le grain et fait naître et renaître les plantes. De là était né le rite de l’inhumation. De là est né également la conception d’un autre monde, d’une survivance à la mort. Les mystères d’Eleusis, comme tous les mystères orientaux d’ailleurs, feront perdurer cette notion en la spiritualisant, jusqu’à atteindre au concept même d’immortalité de l’âme. Déjà présente dans la mythologie homérique, cette notion va toucher au principe de la double destinée des âmes. Aux initiés une immortalité heureuse, aux non-initiés une immortalité terne ou pire. Aux uns la récompense et le bonheur, aux autres les peines et les supplices. Les sacrifices, les purifications, les rites vont être autant d’actions méritoires à faire valoir pour accéder au sort envié des âmes élues par la déesse. De fait, Déméter devient alors l’espoir des défunts, la déesse des Enfers heureux…

La Chimère : l’enfer des impies

La Chimère d'Arezzo (Statue du IVe siècle avant J.-C., conservée à Florence).
La Chimère d’Arezzo (Statue du IVe siècle avant J.-C., conservée à Florence).

C’est Homère qui, le premier, évoque la Chimère. C’est également lui qui donne la première description des Enfers ; lui et tous ceux qui ont réécrit sur les récits de l’Iliade et de l’Odyssée. Dans les passages les plus anciens, l’Hadès, c’est-à-dire le séjour des morts, est un lieu d’exil où les âmes, reléguées dans les profondeurs de la terre, mènent une sorte de « non vie ». Véritables âmes en peine, les morts errent sans fin, dépourvus de souvenir, de conscience et même de voix, puisqu’ils ne peuvent faire entendre qu’un sifflement, et ne retrouvent un semblant de conscience qu’après s’être abreuvés du sang sacrificiel répandu par Ulysse. Que ces morts aient été bons ou mauvais durant leur vie terrestre importe peu à l’époque homérique : la fin sera la même. Seuls quelques crimes particulièrement graves peuvent donner lieu à quelques supplices… plutôt raffinés. C’est dans ce cadre particulier qu’intervient la Chimère.
Ni le supplice de Tantale, qui voit disparaître les fruits qu’il est à deux doigts de cueillir, ni celui de Tityos, condamné sans fin à se faire dévorer le foie par deux rapaces, ni encore le supplice de Sisyphe, qui pousse sans fin un rocher au sommet d’une montagne, n’apparaissent que dans des passages « récents » des écrits homériques, Homère évoque, pour sa part, les Erinyes –appelées aussi les Furies- chargées de poursuivre les parjures.
Or, pour les Grecs, le parjure, avant d’être une faute morale, est surtout une offense faite aux dieux. Et, plutôt que d’être une évocation des vices –débauche, désir coupable et orgueil-, les trois acteurs de ces peines particulières représentent ce parjure, ce péché contre les dieux. Le cas de Tityos est d’ailleurs assez clair puisque ce géant paie visiblement la tentative de viol sur Létô, mère d’Apollon et d’Artémis. On le voit, le seul « pêché » méritant la colère des dieux par-delà la mort est bien celui commis contre les dieux. Et c’est bien là, d’après Homère, l’affaire des Furies, des Erinyes. Mais qui sont ces Furies, messagères de la colère des dieux ?
On peut voir dans ce nom, l’évocation générale et primitive des monstres qui, dans le développement de la croyance grecque vont peupler l’Hadès. Cerbère, les Gorgones, l’Hydre de Lerne et la Chimère sont tous issus de la même « famille », selon la mythologie classique. Fils et filles d’Echidna et de Typhon, tous deux nés du sein de Gaïa, la Terre, ces êtres monstrueux hantent le monde souterrain, celui des Enfers. Tous, également, ont un point commun : le serpent. Les Gorgones sont trois sœurs au corps de femme et à la chevelure constituée de serpents, Cerbère est un chien doté de trois têtes et d’une queue de serpent, l’Hydre de Lerne est moitié femme moitié serpent, quant à la Chimère c’est un  monstre possédant une tête de lion, une tête de chèvre et une queue de serpent. Même famille ou même monstre décliné à l’envie ? Les Furies seraient donc cette famille ou ce monstre. Une hypothèse d’autant plus acceptable que la Chimère, comme les Furies, est là pour punir les impies. Et qui est plus impie que celui qui offense les dieux ? Elle est l’instrument de la vengeance des dieux, comme elle deviendra plus tard celui de la vengeance des âmes mortes contre les vivants. L’évolution de la croyance grecque fait sortir ces monstres du monde souterrain où elles étaient cloîtrées. Les Furies deviennent la personnification des âmes vengeresses elles-mêmes, de la même façon que Cerbère, les Gorgones, l’Hydre de Lerne et la Chimère finissent par envahir le monde de la surface, celui des vivants. Et c’est là que se situe l’épisode célèbre du combat opposant Bellérophon et la Chimère, que le héros, nouvel Hercule, finit par tuer.

Le monde des Enfers

Essayer de comprendre comment les Grecs voyaient les Enfers conduit, tout à fait logiquement, à comprendre comment ils percevaient la mort et la vie même. Cette vision n’a cependant rien d’immuable et de dogmatique : au fil du temps, la perception de la mort et des Enfers a évolué jusqu’à acquérir, à l’époque platonicienne, l’idée d’un jugement en fonction de l’honnêteté de la vie. Une vision, au final, assez proche de celle des chrétiens donc.
A l’origine, cependant, du moins à l’époque homérique, les Enfers ne font qu’un ; on peut alors parler de l’Enfer. C’est l’Erèbe, littéralement l’Obscurité, qui est une sorte de lieu sombre et brumeux où réside tous les morts, sans distinction et quel qu’ait été leur vie ; un lieu dont on ne s’échappe pas et d’où procède toute vie.
Certes, le Tartare existe déjà chez Homère mais il n’a en fait rien à voir avec les Enfers : il n’est pas soumis à Hadès et sert de prison aux dieux réprouvés et aux héros bannis. Le commun, quant à lui, se regroupe indistinctement dans les profondeurs de la Terre. L’inhumation explique cette croyance et l’idée du retour à la Terre-mère, la Terre nourricière explique la pratique. Le religion grecque archaïque ressemble en cela à toutes les mythologies indo-européennes originelles qui ont une perception cyclique de la vie… et donc de la mort.
Les Enfers sont donc souterrains. Et le séjour des morts, s’il n’a rien de particulièrement violent, se résout à une existence pâle, décolorée, sans consistance. Sans corps, bien sûr, sans force, les âmes des morts errent sans but, ayant perdu jusqu’à leur conscience. La mort est alors une véritable mort de l’âme en même temps que du corps. Ombres du défunt, elles n’ont conservé que l’apparence du corps, et sont impalpables, échappant à l’étreinte des vivants. Comparées à une fumée, à un songe, les âmes des morts n’ont plus de voix et ne produisent qu’un sifflement. Pourquoi voudraient-elles parler, d’ailleurs, n’ayant plus ni sentiment ni conscience… Le fait qu’Homère compare les âmes défuntes aux songes n’est pas anodin : les divinités chtoniennes ou leurs monstres peuplent fréquemment les rêves, annonçant la mort. C’est d’ailleurs aussi le cas des fées médiévales, comme Mélusine, qui sont annonciatrices ou vecteurs de mort…
Le conception homérique des Enfers perdurera jusqu’à la fin du VIIe siècle. L’apparition de l’orphisme -et d’autres cultes à mystères comme le culte dionysiaque ou éleusien- ne bouleverse pas uniquement la théogonie traditionnelle mais également la vision des Enfers. L’âme devient alors immortelle, une idée qui, si elle n’est pas niée par Homère, n’est nullement affirmée. L’orphisme, au contraire, en fait un socle, comme il affirme la supériorité de l’âme sur le corps qui devient « le tombeau de l’âme ». Le but est alors de s’affranchir de ce corps, ce qui n’a rien d’évident car, selon la mythologie orphique, l’âme a fauté, ce qui explique que l’âme soit prisonnière d’un corps –humain ou animal. L’orphisme seul permet de sortir de ce cercle immuable, un cercle né à la suite d’une faute commise par l’homme-âme et qui le bannit définitivement du monde des dieux. Quelle est cette faute ? Les textes ne sont guère explicites mais il paraît difficile de ne pas faire un parallèle avec le péché originel rapporté par la Bible.
La conception orphique de la mort et des Enfers implique également l’idée d’un jugement de l’âme. Prononcé par Hadès ou Perséphone, ce jugement dépend avant tout de l’implication du mort dans les mystères orphiques. Les profanes n’ont droit qu’aux ténèbres et à la boue et sont même condamnés à puiser sans cesse de l’eau. Le supplice de Tantale n’est pas loin… Quant aux criminels, ils sont rejetés au fond du Tartare où ils subissent les pires tourments. Déjà, donc, le Tartare n’est plus réservé aux seuls dieux. Et ce n’est pas le seul lieu qu’ils doivent partager : les initiés de l’orphisme sont accueillis dans l’Elysée souterrain, la demeure des êtres purs et des dieux. Puis, lorsqu’ils ont enfin achevé le cycle de leurs réincarnation, c’est, selon Pindare, la félicité suprême qui les attend dans les îles Fortunées. Heureux les adeptes de l’orphisme et ceux des mystères dionysiaques et éleusiens ; heureux les initiés qui sont « purs », « saints », quant le profane paye, de toute façon, son incroyance. Malgré tout, il faut voir dans ces religions à mystères l’apparition d’une croyance en une sanction morale selon la vie du défunt. Une sanction qui apparaît très clairement à l’époque classique. Mais alors les juges des Enfers ne sont plus Hadès ou Perséphone mais Zeus ou, dans l’Apologie de Platon, ses fils : Minos, Rhadamante et Hermès. Un dépossession complète du rôle d’Hadès en faveur de Zeus qui ressemble presque à une « monothéisation »…

La voix des dieux

La Pythie recueillant l'oracle.

La Pythie recueillant l’oracle.

Parce que les dieux romains sont une pâle imitation des dieux de l’Olympe, on a tendance à placer les deux mythologies, les deux religions, grecque et romaine, sur un pied d’égalité. Pourtant, ne serait-ce que par leur destin, elles n’ont que peu de point commun. La religion grecque perdurera, assimilera les cultes orientaux, alors que la religion romaine paraît désavouée dès le IIe siècle avant J.-C. par les Romains eux-mêmes. La raison de cette différence historique trouve son origine dans la différence évidente de base « théologique ». La pratique de la divination, notamment, illustre parfaitement l’écart entre les deux religions.
Pratiquée dans toutes les religions du monde, la divination romaine est directement héritée de la pratique étrusque : les haruspices auront la haute main sur le monde de la divination à Rome pendant des siècles, suivie de prêt par la lecture des livres sybillins (origine grecque) et par l’astrologie (origine gréco-orientale). Or, toutes ces pratiques sont héritées d’autres peuples, d’autres cultures, sans pour autant avoir acquis la base théologique allant avec. D’où leur intérêt limité et le dévoiement rapide de ces pratiques à Rome.
Il n’en est pas de même dans le monde grecque où la divination tient une place essentielle.
Rien à voir ici avec le désir –assez malsain au demeurant- de vouloir maîtriser l’avenir en le connaissant. Certes, cet aspect est à prendre en compte, mais plus comme une conséquence. La divination, chez les Grecs, est en fait la possibilité pour les hommes de communiquer avec les dieux, de prendre part au divin. Une croyance qui suppose donc que les hommes pensent, au fond d’eux mêmes, que les dieux désirent communiquer avec eux, désirent leur faire acquérir un savoir normalement réservé aux seules divinités, un savoir que, sans leur intervention, les hommes ne pourraient pas atteindre. Voilà qui ressemble fortement à la Révélation judéo-chrétienne, soit une communication exclusive et gratuite offerte par Dieu aux hommes. Une communication qui apporte à l’homme la connaissance, ce qui induit ensuite la Foi puisque c’est par cette révélation que Dieu peut se faire connaître et aimer. Il en est de même dans la religion grecque qui verra ses meilleurs défenseurs dans les stoïciens qui partent de ce principe même –à savoir que les dieux se font connaître par la divination, communiquent- pour reconnaître leur existence. A la différence près que les dieux ne désirent pas se faire aimer… Autre parallèle intéressant, les deux religions imposent la nécessité d’un élément transmetteur : Moïse et le Christ dans la religion chrétienne, Sybille, Cassandre ou la Pythie chez les Grecs. Après ce parallèle relativement osé, retour aux Antiques.
Apollon rendant ses oracle (d'après une fresque antique).
Apollon rendant ses oracle (d’après une fresque antique).

Dans la religion grecque, Apollon semble avoir été le dieu le plus en verve. En effet, et sans pour autant que cela apparaisse dans ses fonctions ou ses attributs, force est de constater qu’il est le mieux placé dans la communication avec les hommes. Le temple de Delphes, consacré à Apollon, abritait le plus célèbre des oracles : la fameuse Pythie. L’histoire veut d’ailleurs que la première de ces Pythies, Daphné, ait été une prêtresse de Gaïa, la Terre –à l’origine Delphes été un haut-lieu du culte chtonien (le monde souterrain). Première amour d’Apollon, Daphné va donc faire de Delphes un centre de divination universellement connu.  La Sybille, qui laissera des écrits prophétiques, serait, quant à elle, la sœur, l’amante ou encore l’esclave d’Apollon. Quant à Cassandre, une Troyenne condamnée à ne jamais être crue, c’est au fils de Zeus qu’elle doit cette malédiction, pour s’être refusée à lui. Trois exemples qui indiquent, sans contestation possible, qu’à l’époque classique, Apollon est l’interlocuteur privilégié, le dispensateur unique  de la révélation olympienne. Un monopole qui, à une période plus ancienne, n’existait pas : toutes les divinités avaient alors le don de se révéler aux hommes. L’uniformisation, l’unification acquise au fil des siècles allait balayer ces prérogatives, laissant au fils de Zeus la charge d’être, à travers la divination, la voix des dieux.

Les douze travaux d’Hercule

La légende d’Hercule, le plus célèbre des héros grecs, est fortement rattachée à Héra, l’épouse de Zeus, et, d’ailleurs, le nom grec d’Hercule, Héraclès, signifie « gloire d’Héra ».
Ayant besoin d’un héros mortel pour combattre les géants, Zeus se fit passer pour le roi de Thèbes, séduisit la reine Alcmène et engendra Hercule. Héra, comme toujours terriblement jalouse et vindicative vis-à-vis des multiples bâtards de Zeus, allait poursuivre Hercule de sa haine… au point de le rendre fou.
C’est au cours d’une crise de folie provoquée par la déesse qu’Hercule, déjà célèbre dans toute la Grèce pour ses exploits et sa force prodigieuse, tua sa femme et ses trois fils. Afin d’expier ce crime abominable, les dieux le contraignirent à accomplir douze travaux. Ainsi, Hercule tua le lion de Némée, à main nue et armé seulement d’une massue, puis l’Hydre de Lerne, un serpent à neuf têtes consacré à Héra. Il captura ensuite la biche de Cérynie, le sanglier d’Érymanthe, qui ravageait l’Arcadie, nettoya les écuries d’Augias en détournant le cours de deux fleuves et abattit les oiseaux de Stymphales, qui tuaient les hommes grâce à leurs plumes dont les extrémités étaient constituées de griffes de fer. En Crète, Hercule captura le taureau consacré à Poséidon puis il se rendit en Thrace où il dompta les juments mangeuses d’hommes de Diomède en les nourrissant de la chaire de leur maître. Les quatre derniers travaux d’Hercule furent bien différents et surtout moins sanglants : il prit la ceinture d’Hippolyte, reine des Amazones, s’empara des troupeaux de Geyron, un roi à trois têtes, ramena les pommes du jardin des Hespérides et se rendit aux enfers où il s’empara de Cerbère qu’il conduisit durant quelques instants à la surface de la terre.
Une fois les douze travaux accomplis, Hercule se vit pardonner son crime et même gagna l’immortalité. Il est le seul héros grec à y être parvenu…

Les sphinx : de la Grèce à l’Egypte

Œdipe interrogé par le sphinx de Thèbes (d'après une céramique antique).
Œdipe interrogé par le sphinx de Thèbes (d’après une céramique antique).

Quel rapport entre le sphinx de Thèbes et les sphinx qui, à Gizeh, annoncent les pyramides égyptiennes ? Certainement, tout le monde s’est un jour posé la question. Car non seulement leur nom est le même mais leur apparence également. Mais cela suffit-il à dire qu’il s’agit d’un même être monstrueux ?
Un visage et une poitrine de femme, hérités de sa mère Echidna, une queue de dragon et un corps de lion –héritage de Typhon, le père- le sphinx est apparenté à presque toutes les créatures monstrueuses de la mythologie grecque. Avec Chimère, il –ou elle- partage le corps de lion et l’appendice reptilien ; avec les Harpies, ses autres sœurs, des ailes, semblables à celles d’un grand oiseau. Quant au lion de Némée, son jumeau, il est doté d’un cri strident, une arme que l’on retrouve chez les Harpies… et chez les sphinx égyptiens. Le rapport semble établi. Plus de doute, cette fois, les sphinx d’Egypte et ceux de Grèce sont les mêmes. Mais l’apparence et la similitude de don suffit-elle ? D’autant que rien n’indique que le sphinx de Thèbes ait été redouté pour son cri…
Envoyé par les dieux afin de punir la cité du crime de Laïos, son roi, qui avait aimé d’un amour contre-nature, le grand sphinx de Thèbes s’ingéniait à isoler la cité en empêchant tout voyageur d’entrer ou de sortir du royaume. Une énigme servait de test et, en cas de mauvaise réponse, le voyageur périssait. On sait comment Œdipe la résolut, ce qui entraîna le suicide du sphinx. Mais à aucun moment les mythologies n’évoquent la façon dont mouraient les malheureux ayant échoué. Etait-ce une telle évidence pour que les auteurs grecs n’en fassent pas mention ?
Cela signifierait donc que c’est par son cri strident que le sphinx éliminait les perdants. Voilà qui le lierait donc encore plus intimement aux sphinx égyptiens. Mais venons-en à la fonction de ces derniers.

Le sphinx de Gizeh (détail d'une aquarelle du XIXe siècle).
Le sphinx de Gizeh (détail d’une aquarelle du XIXe siècle).

Fort nombreux aux abords des tombes royales, notamment à partir du Nouvel Empire –donc avant la dynastie des Ptolémées, qui étaient Grecs-, les sphinx d’Egypte paraissent avant tout remplir la fonction de gardiens de l’Autre monde. Mais certaines légendes laissent entendre qu’ils provoquaient également des tornades, qu’ils ravageaient des villages entiers, signalant leurs exploits par des cris si perçants qu’ils pouvaient tuer un homme. On a dit le don du lion de Némée, semblable à celui des Harpies et de Chimère ; or, ces êtres monstrueux étaient, comme le Sphinx de Thèbes d’ailleurs, envoyés par les dieux pour accomplir leur vengeance. Rien à voir, semble-t-il, avec la sauvegarde de tombes… sauf si l’on considère que les sphinx égyptiens étaient placés aux abords des tombes, non pas tant comme gardiens, mais pour mettre en garde tout pilleur potentiel du courroux qu’il provoquerait en troublant le repos des défunts enterrés là. La profanation d’une tombe n’entraînerait-elle pas la vengeance des dieux ? Ne serait-elle pas une atteinte au monde de l’Au-delà, qui est, par définition, celui des dieux ? La boucle est bouclée. Reste la question de savoir, comment ces êtres monstrueux sont apparus dans la mythologie grecque et en terre égyptienne…

La saga de Thésée

Avant d’être un héros grec, Thésée est un héros athénien qui allait faire de la cité une des plus prospères de l’Attique. Fils caché du roi athénien Égée et de la princesse Aethra, Thésée vint à Athènes sur le conseil de sa mère afin de se faire reconnaître par son père et d’hériter du trône. En chemin, Thésée prouva sa vocation héroïque en tuant une truite monstrueuse, un fils d’Héphaïstos, le dieu de la forge et du feu, et en s’emparant du trône d’Éleusis. Arrivé à Athènes, Thésée se fit reconnaître par Égée en arborant une épée que ce dernier avait laissée à Aethra. Devenu l’héritier déclaré du vieux souverain, il décida de faire cesser la coutume qui voulait que, chaque année, Athènes livre sept jeunes garçons et sept jeunes vierges à Minos, roi de Crète, afin qu’ils soient livrés en pâture au terrible Minotaure, être monstrueux mi-homme mi-taureau qu’avait engendré Pasiphaé, l’épouse de Minos.
Arrivé en Crète, Thésée, sur l’inspiration d’Aphrodite, séduisit Ariane, la plus jeune des filles de Minos. Il se trouve qu’Ariane était aussi belle qu’intelligente : elle donna à Thésée une épée et une pelote de fil dont le bout serait attaché à l’entrée, afin qu’il puisse ressortir du labyrinthe qu’avait construit Dédale. Thésée tua donc le Minotaure et put ressortir en tenant le précieux fil de la belle Ariane, qu’il avait promis d’épouser. Mais, alors qu’il repartait pour Athènes avec la jeune fille, Thésée, on ne sait pourquoi, l’abandonna sur une île… où elle fut bientôt consolée par Dionysos lui-même. Mais Thésée devait payer cher cette lâcheté : alors qu’il approchait de sa ville, il oublia de changer la voile du navire afin de signaler à son père qu’il avait survécu. Croyant son fils mort, Égée se jeta dans la mer qui porte désormais son nom.
Égée mort, Thésée devint le nouveau roi d’Athènes et, durant tout son règne, il tâcha de consolider l’influence de la ville et même d’unifier toutes les villes d’Attique. Son statut de héros ne lui laissait cependant pas de répit. C’est ainsi qu’il eut à combattre les Amazones et qu’il captura leur reine, Hippolyte, qui devait lui donner un fils, appelé également Hippolyte. La reine des Amazones morte, Thésée décida de se remarier… avec Phèdre, la propre sœur d’Ariane. Plus tard, Phèdre se prit de passion pour Hippolyte, son beau-fils, qui la repoussa. Humiliée, elle se suicida… après avoir accusé Hippolyte d’avoir tenté de la violer. Fou de rage, Thésée exila son fils qui se tua en tombant d’une falaise avec son char.
Privé de femme et de descendance, Thésée résolut d’enlever Hélène, fille de Zeus et de Léda… qui était alors âgée de douze ans ! Mais Hélène avait également deux frères, Castor et Pollux, connus sous le nom de Dioscures, qui triomphèrent des Athéniens et exilèrent Thésée.
Thésée se réfugia à Scyros où sa carrière de héros s’acheva misérablement : effrayé par la réputation de Thésée, le roi de l’île le poussa du haut d’une falaise. Durant des années, les os blanchis du héros grec devaient rester aux pieds de la falaise, jusqu’à ce que les Athéniens daignent se souvenir de celui qui fut leur plus grand roi…

Hadès, le dieu invisible

Statue du dieu des Enfers, Hadès.
Statue du dieu des Enfers, Hadès.

Alors qu’il y a tant à dire sur le royaume des morts, force est de constater que son maître, Hadès, paraît relativement insipide. Fils de Cronos et de Rhéa, frère de Zeus, il compte, logiquement, au nombre des Olympiens. Du moins le devrait-il. Pourtant, son statut de divinité olympienne est fortement discutée par les spécialistes. Il faut dire qu’Hadès n’apparaît que fort peu dans la mythologie grecque, qu’elle soit Homérique ou classique. Eschyle lui conteste même son rôle de juges des morts ! Pourtant, n’est-ce pas de son nom même que l’on désigne le plus souvent le monde des morts, l’Erèbe homérique ?
Maître d’un monde peuplé d’âmes errantes et à demi conscientes à l’époque homérique, Hadès devrait étendre son pouvoir au fur et mesure que les Enfers « s’éveillent », devenant le lieu des peines et des consolations. Pourtant il n’en est rien et plus les Enfers sont décrits, plus les auteurs anciens lui dénient le moindre rôle. Et qu’est-ce qu’un dieu des Enfers qui n’en est pas même le juge suprême ? Zeus, puis Rhadamante, Minos et Hermès, chez Platon, vont lui disputer ce rôle.
Fresque antique représentant Hadès et Perséphone accueillant une âme conduite par Hermès.
Fresque antique représentant Hadès et Perséphone accueillant une âme conduite par Hermès.

Pourquoi également, alors que les écrits sur les Enfers se multiplient, que les morts se font omniprésents dans la mythologie, Hadès est-il si peu visible ? A peine deux apparitions dans le monde des vivants et la visite de quelques héros, comme Thésée. De fait, Hadès est la divinité la moins présente de la mythologie olympienne. Associé pour l’éternité à Perséphone, son épouse, il fait bien pâle figure comparé à la déesse des Enfers ; tout juste si on lui accorde un culte à Eleusis –lieu par excellence du culte de Coré-Perséphone et de Déméter, sa mère. Comme si Hadès ne pouvait recevoir d’hommage qu’à travers ceux rendus à son épouse… Au final se pose sérieusement la question de savoir si Hadès est une divinité ayant donné son nom au lieu qu’elle est sensée dominer ou si ce n’est pas plutôt un lieu qui a été divinisé. Hadès serait alors une incarnation des Enfers, chargé d’accompagner Perséphone et non l’inverse. Comme elle, d’ailleurs, Hadès a une fonction positive : il est Plutôn, « Celui qui enrichit » et Eubouleus « le Bon conseiller », de la même façon que Perséphone est dispensatrice de richesses autant que déesse régnant sur les morts. Et dans le couple infernale, Perséphone est clairement associée à la Terre, cette terre qui est partie du cosmos, cette terre qui apporte la fécondité et la vie, cette terre, enfin, qui recueille les corps en un cycle parfait et naturel. De fait, Perséphone apparaît comme la seule vraie divinité des Enfers, ce qui expliquerait le peu de place accordée au frère de Zeus dans la mythologie. Hadès finit d’ailleurs par n’être qu’une divinité invisible, un état expliqué dans la mythologie grecque par le Kunéê, la casque qui rend invisible et que lui auraient offert les cyclopes avant le combat contre les Titans. Hadès, un dieu invisible parce qu’il ne serait jamais que l’incarnation tardive du monde dans lequel il vit, c’est-à-dire les Enfers.

La malédiction des Atrides

L’histoire des Atrides est un des meilleurs exemples de ce que la légende grecque peut avoir de cruelle et de malsain. Elle n’est faite que de convoitise, d’inceste, de mort, de vengeance, de haine, bref, elle met en avant les « meilleures » qualités de l’âme humaine ! En fait, cette histoire n’est autre qu’une excellente leçon pour quiconque oserait offenser les dieux…
On raconte que Pélops, roi du Péloponnèse, provoqua la mort de Myrtile, fils d’Hermès, ou, du moins, qu’il offensa gravement le messager des dieux, attirant ainsi le malheur sur sa personne et sur sa descendance. Et c’est en attisant la convoitise des fils de Pélops qu’Hermès inaugura ce que l’on pourrait appeler la malédiction des Atrides.
Pélops avait trois fils, Atrée, Thyeste et Chysippe, qui tous trois désiraient s’emparer d’un bélier d’or qu’Hermès avait placé au milieu du troupeau de l’aîné, Chysippe. À force de se disputer, les frères en vinrent aux mains… puis au meurtre :  c’est ainsi qu’Atrée et Thyeste assassinèrent Chysippe. Mais la jalousie et la haine fratricide n’en étaient qu’à leur commencement : Thyeste séduisit Aérope, la femme d’Atrée, qui, lorsqu’il le découvrit, tua son épouse et exila son frère. Quelques années plus tard, sous prétexte de se réconcilier, Atrée, qui avait la haine tenace, convia son frère à un banquet fastueux. Thyeste, ravi de cet heureux dénouement, s’en donna à cœur joie… jusqu’à ce qu’Atrée lui révèle qu’il venait de dévorer ses propres fils ! Ce jour-là, les dieux maudirent à nouveau la race d’Atrée et le soleil fut si horrifié qu’il en arrêta sa course…
Thyeste, patiemment, ourdit sa vengeance avec l’aide de son dernier fils, Égisthe, qui avait survécu au massacre : les jours d’Atrée étaient comptés. Après son assassinat, Thyeste et Égisthe s’emparèrent du trône de Mycènes et bannir les fils d’Atrée, Agamemnon et Ménélas. Ces deux derniers, cependant, s’exilèrent à Sparte où ils épousèrent les filles du roi Tyndare, Clytemnestre et Hélène. Ménélas succéda plus tard à son beau-père alors qu’Agamemnon reconquit le trône de Mycènes et devint le plus puissant des princes de Grèce.
Après l’enlèvement d’Hélène par Pâris, les Grecs s’unirent pour lancer une expédition contre Troie et Agamemnon fut désigné pour en prendre la tête. Il fallut deux bonnes années pour que l’armée grecque soit fin prête mais, alors qu’elle était rassemblée dans le port d’Aulis, les vents favorables firent défaut. Agamemnon n’était pas le fils d’Atrée pour rien : il avait hérité de sa cruauté, au point de ne pas hésiter à sacrifier sa propre fille, Iphigénie, afin d’obtenir les bonnes grâces des dieux. Ce meurtre allait lui attirer la haine de son épouse, Clytemnestre, qui s’allia avec Égisthe et prépara sa vengeance. Et pour ce faire, Clytemnestre eut dix longues années…
Après la guerre et la victoire sur Troie, Agamemnon revint donc avec les principaux princes grecs. Depuis son départ, Clytemnestre régnait sur Mycènes en compagnie d’Égisthe, devenu son amant. Et pendant tout ce temps, la haine de Clytemnestre et d’Égisthe à l’égard d’Agamemnon n’avait fait que grandir. Aussi, à peine fut-il revenu, qu’il fut assassiné par sa femme et son cousin. Mais, comme toujours chez les Atrides, le sang appelle le sang : Oreste, fils unique d’Agamemnon et de Clytemnestre, vengea le meurtre de son père en tuant sa mère et son amant. Et, bien qu’ayant agi sur le conseil de l’oracle de Delphes, Oreste allait, par cet acte, déchaîner les Furies qui le poursuivirent sans relâche, jusqu’à ce qu’il obtienne le pardon des dieux devant le tribunal de l’Aréopage. Un jugement qui mit fin à la terrible malédiction des Atrides…