Les sphinx : de la Grèce à l’Egypte

Œdipe interrogé par le sphinx de Thèbes (d'après une céramique antique).
Œdipe interrogé par le sphinx de Thèbes (d’après une céramique antique).

Quel rapport entre le sphinx de Thèbes et les sphinx qui, à Gizeh, annoncent les pyramides égyptiennes ? Certainement, tout le monde s’est un jour posé la question. Car non seulement leur nom est le même mais leur apparence également. Mais cela suffit-il à dire qu’il s’agit d’un même être monstrueux ?
Un visage et une poitrine de femme, hérités de sa mère Echidna, une queue de dragon et un corps de lion –héritage de Typhon, le père- le sphinx est apparenté à presque toutes les créatures monstrueuses de la mythologie grecque. Avec Chimère, il –ou elle- partage le corps de lion et l’appendice reptilien ; avec les Harpies, ses autres sœurs, des ailes, semblables à celles d’un grand oiseau. Quant au lion de Némée, son jumeau, il est doté d’un cri strident, une arme que l’on retrouve chez les Harpies… et chez les sphinx égyptiens. Le rapport semble établi. Plus de doute, cette fois, les sphinx d’Egypte et ceux de Grèce sont les mêmes. Mais l’apparence et la similitude de don suffit-elle ? D’autant que rien n’indique que le sphinx de Thèbes ait été redouté pour son cri…
Envoyé par les dieux afin de punir la cité du crime de Laïos, son roi, qui avait aimé d’un amour contre-nature, le grand sphinx de Thèbes s’ingéniait à isoler la cité en empêchant tout voyageur d’entrer ou de sortir du royaume. Une énigme servait de test et, en cas de mauvaise réponse, le voyageur périssait. On sait comment Œdipe la résolut, ce qui entraîna le suicide du sphinx. Mais à aucun moment les mythologies n’évoquent la façon dont mouraient les malheureux ayant échoué. Etait-ce une telle évidence pour que les auteurs grecs n’en fassent pas mention ?
Cela signifierait donc que c’est par son cri strident que le sphinx éliminait les perdants. Voilà qui le lierait donc encore plus intimement aux sphinx égyptiens. Mais venons-en à la fonction de ces derniers.

Le sphinx de Gizeh (détail d'une aquarelle du XIXe siècle).
Le sphinx de Gizeh (détail d’une aquarelle du XIXe siècle).

Fort nombreux aux abords des tombes royales, notamment à partir du Nouvel Empire –donc avant la dynastie des Ptolémées, qui étaient Grecs-, les sphinx d’Egypte paraissent avant tout remplir la fonction de gardiens de l’Autre monde. Mais certaines légendes laissent entendre qu’ils provoquaient également des tornades, qu’ils ravageaient des villages entiers, signalant leurs exploits par des cris si perçants qu’ils pouvaient tuer un homme. On a dit le don du lion de Némée, semblable à celui des Harpies et de Chimère ; or, ces êtres monstrueux étaient, comme le Sphinx de Thèbes d’ailleurs, envoyés par les dieux pour accomplir leur vengeance. Rien à voir, semble-t-il, avec la sauvegarde de tombes… sauf si l’on considère que les sphinx égyptiens étaient placés aux abords des tombes, non pas tant comme gardiens, mais pour mettre en garde tout pilleur potentiel du courroux qu’il provoquerait en troublant le repos des défunts enterrés là. La profanation d’une tombe n’entraînerait-elle pas la vengeance des dieux ? Ne serait-elle pas une atteinte au monde de l’Au-delà, qui est, par définition, celui des dieux ? La boucle est bouclée. Reste la question de savoir, comment ces êtres monstrueux sont apparus dans la mythologie grecque et en terre égyptienne…

La saga de Thésée

Avant d’être un héros grec, Thésée est un héros athénien qui allait faire de la cité une des plus prospères de l’Attique. Fils caché du roi athénien Égée et de la princesse Aethra, Thésée vint à Athènes sur le conseil de sa mère afin de se faire reconnaître par son père et d’hériter du trône. En chemin, Thésée prouva sa vocation héroïque en tuant une truite monstrueuse, un fils d’Héphaïstos, le dieu de la forge et du feu, et en s’emparant du trône d’Éleusis. Arrivé à Athènes, Thésée se fit reconnaître par Égée en arborant une épée que ce dernier avait laissée à Aethra. Devenu l’héritier déclaré du vieux souverain, il décida de faire cesser la coutume qui voulait que, chaque année, Athènes livre sept jeunes garçons et sept jeunes vierges à Minos, roi de Crète, afin qu’ils soient livrés en pâture au terrible Minotaure, être monstrueux mi-homme mi-taureau qu’avait engendré Pasiphaé, l’épouse de Minos.
Arrivé en Crète, Thésée, sur l’inspiration d’Aphrodite, séduisit Ariane, la plus jeune des filles de Minos. Il se trouve qu’Ariane était aussi belle qu’intelligente : elle donna à Thésée une épée et une pelote de fil dont le bout serait attaché à l’entrée, afin qu’il puisse ressortir du labyrinthe qu’avait construit Dédale. Thésée tua donc le Minotaure et put ressortir en tenant le précieux fil de la belle Ariane, qu’il avait promis d’épouser. Mais, alors qu’il repartait pour Athènes avec la jeune fille, Thésée, on ne sait pourquoi, l’abandonna sur une île… où elle fut bientôt consolée par Dionysos lui-même. Mais Thésée devait payer cher cette lâcheté : alors qu’il approchait de sa ville, il oublia de changer la voile du navire afin de signaler à son père qu’il avait survécu. Croyant son fils mort, Égée se jeta dans la mer qui porte désormais son nom.
Égée mort, Thésée devint le nouveau roi d’Athènes et, durant tout son règne, il tâcha de consolider l’influence de la ville et même d’unifier toutes les villes d’Attique. Son statut de héros ne lui laissait cependant pas de répit. C’est ainsi qu’il eut à combattre les Amazones et qu’il captura leur reine, Hippolyte, qui devait lui donner un fils, appelé également Hippolyte. La reine des Amazones morte, Thésée décida de se remarier… avec Phèdre, la propre sœur d’Ariane. Plus tard, Phèdre se prit de passion pour Hippolyte, son beau-fils, qui la repoussa. Humiliée, elle se suicida… après avoir accusé Hippolyte d’avoir tenté de la violer. Fou de rage, Thésée exila son fils qui se tua en tombant d’une falaise avec son char.
Privé de femme et de descendance, Thésée résolut d’enlever Hélène, fille de Zeus et de Léda… qui était alors âgée de douze ans ! Mais Hélène avait également deux frères, Castor et Pollux, connus sous le nom de Dioscures, qui triomphèrent des Athéniens et exilèrent Thésée.
Thésée se réfugia à Scyros où sa carrière de héros s’acheva misérablement : effrayé par la réputation de Thésée, le roi de l’île le poussa du haut d’une falaise. Durant des années, les os blanchis du héros grec devaient rester aux pieds de la falaise, jusqu’à ce que les Athéniens daignent se souvenir de celui qui fut leur plus grand roi…

Hadès, le dieu invisible

Statue du dieu des Enfers, Hadès.
Statue du dieu des Enfers, Hadès.

Alors qu’il y a tant à dire sur le royaume des morts, force est de constater que son maître, Hadès, paraît relativement insipide. Fils de Cronos et de Rhéa, frère de Zeus, il compte, logiquement, au nombre des Olympiens. Du moins le devrait-il. Pourtant, son statut de divinité olympienne est fortement discutée par les spécialistes. Il faut dire qu’Hadès n’apparaît que fort peu dans la mythologie grecque, qu’elle soit Homérique ou classique. Eschyle lui conteste même son rôle de juges des morts ! Pourtant, n’est-ce pas de son nom même que l’on désigne le plus souvent le monde des morts, l’Erèbe homérique ?
Maître d’un monde peuplé d’âmes errantes et à demi conscientes à l’époque homérique, Hadès devrait étendre son pouvoir au fur et mesure que les Enfers « s’éveillent », devenant le lieu des peines et des consolations. Pourtant il n’en est rien et plus les Enfers sont décrits, plus les auteurs anciens lui dénient le moindre rôle. Et qu’est-ce qu’un dieu des Enfers qui n’en est pas même le juge suprême ? Zeus, puis Rhadamante, Minos et Hermès, chez Platon, vont lui disputer ce rôle.
Fresque antique représentant Hadès et Perséphone accueillant une âme conduite par Hermès.
Fresque antique représentant Hadès et Perséphone accueillant une âme conduite par Hermès.

Pourquoi également, alors que les écrits sur les Enfers se multiplient, que les morts se font omniprésents dans la mythologie, Hadès est-il si peu visible ? A peine deux apparitions dans le monde des vivants et la visite de quelques héros, comme Thésée. De fait, Hadès est la divinité la moins présente de la mythologie olympienne. Associé pour l’éternité à Perséphone, son épouse, il fait bien pâle figure comparé à la déesse des Enfers ; tout juste si on lui accorde un culte à Eleusis –lieu par excellence du culte de Coré-Perséphone et de Déméter, sa mère. Comme si Hadès ne pouvait recevoir d’hommage qu’à travers ceux rendus à son épouse… Au final se pose sérieusement la question de savoir si Hadès est une divinité ayant donné son nom au lieu qu’elle est sensée dominer ou si ce n’est pas plutôt un lieu qui a été divinisé. Hadès serait alors une incarnation des Enfers, chargé d’accompagner Perséphone et non l’inverse. Comme elle, d’ailleurs, Hadès a une fonction positive : il est Plutôn, « Celui qui enrichit » et Eubouleus « le Bon conseiller », de la même façon que Perséphone est dispensatrice de richesses autant que déesse régnant sur les morts. Et dans le couple infernale, Perséphone est clairement associée à la Terre, cette terre qui est partie du cosmos, cette terre qui apporte la fécondité et la vie, cette terre, enfin, qui recueille les corps en un cycle parfait et naturel. De fait, Perséphone apparaît comme la seule vraie divinité des Enfers, ce qui expliquerait le peu de place accordée au frère de Zeus dans la mythologie. Hadès finit d’ailleurs par n’être qu’une divinité invisible, un état expliqué dans la mythologie grecque par le Kunéê, la casque qui rend invisible et que lui auraient offert les cyclopes avant le combat contre les Titans. Hadès, un dieu invisible parce qu’il ne serait jamais que l’incarnation tardive du monde dans lequel il vit, c’est-à-dire les Enfers.

La malédiction des Atrides

L’histoire des Atrides est un des meilleurs exemples de ce que la légende grecque peut avoir de cruelle et de malsain. Elle n’est faite que de convoitise, d’inceste, de mort, de vengeance, de haine, bref, elle met en avant les « meilleures » qualités de l’âme humaine ! En fait, cette histoire n’est autre qu’une excellente leçon pour quiconque oserait offenser les dieux…
On raconte que Pélops, roi du Péloponnèse, provoqua la mort de Myrtile, fils d’Hermès, ou, du moins, qu’il offensa gravement le messager des dieux, attirant ainsi le malheur sur sa personne et sur sa descendance. Et c’est en attisant la convoitise des fils de Pélops qu’Hermès inaugura ce que l’on pourrait appeler la malédiction des Atrides.
Pélops avait trois fils, Atrée, Thyeste et Chysippe, qui tous trois désiraient s’emparer d’un bélier d’or qu’Hermès avait placé au milieu du troupeau de l’aîné, Chysippe. À force de se disputer, les frères en vinrent aux mains… puis au meurtre :  c’est ainsi qu’Atrée et Thyeste assassinèrent Chysippe. Mais la jalousie et la haine fratricide n’en étaient qu’à leur commencement : Thyeste séduisit Aérope, la femme d’Atrée, qui, lorsqu’il le découvrit, tua son épouse et exila son frère. Quelques années plus tard, sous prétexte de se réconcilier, Atrée, qui avait la haine tenace, convia son frère à un banquet fastueux. Thyeste, ravi de cet heureux dénouement, s’en donna à cœur joie… jusqu’à ce qu’Atrée lui révèle qu’il venait de dévorer ses propres fils ! Ce jour-là, les dieux maudirent à nouveau la race d’Atrée et le soleil fut si horrifié qu’il en arrêta sa course…
Thyeste, patiemment, ourdit sa vengeance avec l’aide de son dernier fils, Égisthe, qui avait survécu au massacre : les jours d’Atrée étaient comptés. Après son assassinat, Thyeste et Égisthe s’emparèrent du trône de Mycènes et bannir les fils d’Atrée, Agamemnon et Ménélas. Ces deux derniers, cependant, s’exilèrent à Sparte où ils épousèrent les filles du roi Tyndare, Clytemnestre et Hélène. Ménélas succéda plus tard à son beau-père alors qu’Agamemnon reconquit le trône de Mycènes et devint le plus puissant des princes de Grèce.
Après l’enlèvement d’Hélène par Pâris, les Grecs s’unirent pour lancer une expédition contre Troie et Agamemnon fut désigné pour en prendre la tête. Il fallut deux bonnes années pour que l’armée grecque soit fin prête mais, alors qu’elle était rassemblée dans le port d’Aulis, les vents favorables firent défaut. Agamemnon n’était pas le fils d’Atrée pour rien : il avait hérité de sa cruauté, au point de ne pas hésiter à sacrifier sa propre fille, Iphigénie, afin d’obtenir les bonnes grâces des dieux. Ce meurtre allait lui attirer la haine de son épouse, Clytemnestre, qui s’allia avec Égisthe et prépara sa vengeance. Et pour ce faire, Clytemnestre eut dix longues années…
Après la guerre et la victoire sur Troie, Agamemnon revint donc avec les principaux princes grecs. Depuis son départ, Clytemnestre régnait sur Mycènes en compagnie d’Égisthe, devenu son amant. Et pendant tout ce temps, la haine de Clytemnestre et d’Égisthe à l’égard d’Agamemnon n’avait fait que grandir. Aussi, à peine fut-il revenu, qu’il fut assassiné par sa femme et son cousin. Mais, comme toujours chez les Atrides, le sang appelle le sang : Oreste, fils unique d’Agamemnon et de Clytemnestre, vengea le meurtre de son père en tuant sa mère et son amant. Et, bien qu’ayant agi sur le conseil de l’oracle de Delphes, Oreste allait, par cet acte, déchaîner les Furies qui le poursuivirent sans relâche, jusqu’à ce qu’il obtienne le pardon des dieux devant le tribunal de l’Aréopage. Un jugement qui mit fin à la terrible malédiction des Atrides…

Jason, sous le pouvoir d’une femme

Statue de Jason brandissant la Toison d'or.
Statue de Jason brandissant la Toison d’or.

Une fois de plus, voici une aventure qui commence par une spoliation et par une prophétie. Alors que Jason n’était encore qu’un tout petit enfant, son père, Éson, fut écarté du trône d’Iolcos par son demi-frère Pélias. Confié par sa mère au centaure Chiron, Jason apprit l’art de la guerre et de la médecine, ce qui lui valut le surnom de « guérisseur » puis, devenu adulte, décida de reprendre ce qui lui revenait de droit : la couronne d’Iolcos. Pélias, de son côté, était surtout préoccupé par une prophétie qui lui avait annoncé qu’il serait renversé par un homme ne portant qu’une seule sandale.
Devenu adulte, Jason décida de confronter l’usurpateur et prit la route d’Iolcos. Alors qu’il cheminait, il rencontra une vieille femme qui paraissait complètement désemparée au moment de traverser un torrent impétueux. Jason, en gentil héros, la prit dans ses bras et lui fit traverser la rivière, mais, ce faisant, il perdit… sa sandale. Et c’est muni d’une seule chaussure qu’il se présenta devant Pélias à qui il réclama son héritage. Mais ce dernier, pourtant conscient de l’inutilité de la chose -après tout, il ne pouvait aller contre la prophétie-, accepta de céder à une condition : que Jason lui ramène la Toison d’or, qui était gardée par un dragon, en Colchide. Le jeune héros accepta.
Jason était peut-être naïf, mais il n’était pas fou et s’est entouré des grands noms de Grèce qu’il s’embarqua pour son voyage en Colchide : l’Argo accueillit ainsi Hercule, les Dioscures, Castor et Pollux, ou encore le poète Orphée. Arrivé au terme du voyage, Jason qui, on l’a vu, était un charmant jeune homme, séduisit la fille du roi de Colchide, Médée. C’était une chance car Médée était également une puissante magicienne qui aida Jason à surmonter toutes les épreuves imposées par le roi de Colchide. Ainsi, notre héros n’eut-il aucune difficulté à atteler deux taureaux d’airain qui vomissaient des flammes et qu’il força à labourer un champ où il sema des dents de dragon, tout en éliminant les guerriers qui surgissaient de terre à mesure qu’il avançait. Ceci fait, Médée endormit le dragon qui gardait la Toison, dont Jason s’empara ! Le retour se fit avec Médée, que le jeune héros épousa à peine revenu à Iolcos. Mais là, la belle magicienne révéla sa cruauté : par un sortilège, elle persuada les filles de Pélias de couper leur père en morceaux et de le faire bouillir… afin de lui rendre la jeunesse ! L’atrocité du geste incita les habitants d’Iolcos à chasser leur nouveau roi qui, accompagné de sa femme, se réfugia à Corinthe.
Le bonheur fut pourtant de courte durée. La paisible vie de famille pesait sans doute à Jason, qui eut la « brillante » idée de répudier Médée afin d’épouser la princesse Créüse. Médée avait déjà révélé son esprit vindicatif et, cette fois-là, sa vengeance fut terrible : elle empoisonna la robe de mariée de sa rivale, qui fut brûlée vive en l’enfilant, et, voulant infliger une douleur plus grande à Jason, tua les trois fils qu’elle avait eus avec lui.
Désespéré, Jason, qui n’était plus que l’ombre de lui-même, erra quelque temps à Corinthe, avant de mourir, assommé par une poutre de l’Argo.

Aux origines de la guerre de Troie

Hélène et Paris, d'après un vase grec.
Hélène et Paris, d’après un vase grec.

Les origines de la guerre de Troie, événement mettant en scène essentiellement des hommes, remontent à… une affaire de femmes.
Alors que les dieux célébraient en grande pompe le mariage de Thétis avec le mortel Pelée, la Discorde, Éris, surgit au beau milieu de la fête. Comme toutes les divinités, elle était porteuse d’un cadeau de prix : une magnifique pomme d’or, qui devait revenir… à la plus belle des déesses. Pour Éris, c’était un coup de maître, car, aussitôt, trois déesses se mettent en lice, sûre que la pomme doit leur revenir : il s’agit d’Athéna, d’Héra et d’Aphrodite. Certes, les trois déesses sont très belles, mais quel est le dieu qui osera désigner l’une plutôt que l’autre, au risque de s’attirer les foudres -le mot n’est pas trop fort- des deux autres ? Évidemment, les dieux sont loin d’être fous et préfèrent laisser ce genre de « cadeaux empoisonnés » aux autres, en l’occurrence les hommes…
C’est à un beau jeune homme, Pâris, fils du roi Priam, que va revenir l’honneur de choisir parmi les trois déesses. Après bien des hésitations, Pâris désigne enfin Aphrodite, qui lui a tout bonnement promis l’amour de la plus belle des femmes, Hélène de Sparte. Qu’Hélène soit déjà mariée importe peu pour Aphrodite, toute heureuse de voir confirmer ce dont elle-même ne doutait pas un seul instant : qu’elle était la plus belle !
Pâris, qui, pour un prince n’a décidément aucune notion de diplomatie, s’embarque donc pour Sparte, où Ménélas l’accueille à bras ouverts, le comblant d’attentions et de présents. Entre princes, cela va de soi ! Mais, le jour où Ménélas est appelé hors de Sparte pour raisons familiales, il charge son épouse de s’acquitter, à sa place, de son rôle d’hôte parfait. Hélène et Pâris sont désormais seuls et le jeune Troyen n’a plus qu’à laisser agir le charme que lui a octroyé Aphrodite : Hélène succombe et, abandonnant tout, mari et enfants, s’embarque pour Troie. Non seulement Pâris a volé la femme d’un prince -et pas n’importe lequel, un Atride- mais il a surtout bafoué les lois de l’hospitalité, si importantes en Orient… Un tel outrage demandait réparation : ce sera la guerre de Troie.

Le temps des Titans

Un sacrifice fait aux dieux (d'après une poterie antique).
Un sacrifice fait aux dieux (d’après une poterie antique).

Comme chacun sait, la mythologie grecque est loin d’être uniforme. Elle se joue en deux temps forts : le temps des Titans –c’est la mythologie ancienne ou archaïque- et le temps des Olympiens. Ce sont ces nouveaux dieux qui, au final, règneront sur les croyances grecques. Pourtant, jamais les anciens dieux ne disparaîtront réellement, survivant généralement sous l’apparence de divinités secondaires, de divinités chtoniennes.
Liée à la nature et aux éléments –donc fondamentalement élémentaire-, l’ancienne mythologie grecque célèbre presque exclusivement la Terre, la naissance, le sang et la mort. Toutes les divinités anciennes, qui perdurent à travers les Titans et les êtres du monde souterrain, touchent à ces quatre éléments. Toutes ont ce double aspect, parfois déroutant, d’être à la fois des divinités célébrant la vie, la fécondité, la Terre et la naissance donc, et des divinités de la mort. Un double emploi si déroutant d’ailleurs qu’on a généralement préféré n’en privilégié qu’un. C’est ainsi que les Erinyes, les Moires, Perséphone ou même Hadès apparaissent respectivement comme des Furies vengeresses, les maîtresses du destin –essentiellement de la mort-, la déesse et le dieux des Enfers. Pourtant les Erinyes sont également dispensatrices des bienfaits de la terre, les Moires règnent aussi bien sur la mort que sur la naissance et le mariage –c’est encore plus frappant avec les noms mêmes des Parques romaines- et qu’Hadès et Perséphone sont l’un de « Bon conseil » et l’autre déesse du blé…
Occulter ainsi toute un pan de la personnalité de ces divinités anciennes, c’est oublier l’esprit même des anciens grecs qui célébraient, à travers cette mythologie archaïque, la nature elle-même. Une nature bonne et bienfaitrice… jusqu’à ce qu’on aille contre elle. Une nature qui, parce qu’elle est l’ordre même de la vie, n’accepte aucun désordre, aucune transgression. De la même façon que l’homme, lorsqu’il viole la nature, en paie le prix un jour ou l’autre, ces divinités pouvaient dont se transformer en vengeurs implacables. Pas les vengeurs des dieux –même si par commodité on emploie généralement ce terme- mais les vengeurs de la nature elle-même.

Le talon d’Achille

Achille d'après une peinture murale.
Achille d’après une peinture murale.

De tous les héros grecs, Achille est sans nul doute le plus connu. Pourtant, pour beaucoup, son nom n’évoque rien d’autre qu’une banale histoire de talon…
Tout à commencer lorsque Zeus et Poséidon tombèrent amoureux de la néréide Thétis. La divinité marine était belle à en faire perdre la raison et les deux frères étaient prêts à en venir aux mains pour savoir qui aurait droit à ses faveurs quand Prométhée intervint. Le malheureux titan, qui subissait depuis des temps immémoriaux le supplice de voir son foie dévoré chaque jour par l’aigle de Zeus, convoqua donc Zeus et son frère et leur révéla que le fils de Thétis serait plus grand que son père… refroidissant ainsi sérieusement les ardeurs des dieux ! Zeus et Poséidon étaient prévenus mais si Thétis s’unissait à n’importe quel autre dieu, la concurrence risquait d’être des plus rude : Zeus décida donc de donner Thétis en mariage à un mortel.
L’heureux élu était le roi de Thessalie, Pelée, qui eut bien du mal à ne serait-ce qu’embrasser sa jeune épouse : la néréide, outrée qu’on l’ait ainsi donné à un pauvre mortel, refusait tout contact avec Pelée. Finalement, après bien des ruses, Pelée réussit à convoler avec Thétis qui, au fil des ans, lui donna huit fils. Au dernier, elle donna le nom d’Achille.
Thétis aimait tendrement ses fils et, comme toutes les mamans, elle était hantée par l’idée qu’ils puissent se blesser. Pire même, qu’ils meurent. Car si les fils de Pelée tenaient beaucoup de leur mère, il y avait une chose qu’ils avaient héritée de leur père : c’est sa mortalité ! La belle néréide décida donc de tout mettre en œuvre pour palier à cette « petite défaillance » et rendre ses fils immortels… sans grande réussite puisqu’ils périrent tous les uns après les autres dans les flammes où les plongeait leur mère. À la naissance du huitième, cependant, Pelée mit le holà. Thétis dut se résoudre à trouver un autre système que celui du baptême du feu : son dernier-né sous le bras, elle descendit donc dans les Enfers et le plongea dans les eaux purulentes du Styx. Contente de sa ruse, Thétis remonta bientôt à la surface de la terre, oubliant qu’elle avait tenu son fils par le talon durant toute l’opération.
Les années passaient et Achille grandissait. Fils d’une divinité, il avait un statut particulier chez les mortels et son éducation devait être parfaite. Elle fut donc confiée à Chiron, le maître des Centaures, qui fut également le distingué professeur d’Hercule, de Jason et d’Asclépios. Chiron, à n’en pas douter, était le meilleur dans sa partie : il lui enseigna l’art de la guerre, qui était la matière préférée d’Achille, et le nourrit même de gibier… afin, dit-on, d’accroître sa férocité… Rapidement, Achille devint célèbre pour son courage et son adresse à nul autre pareil. Et, bien entendu, lorsque le temps fut venu pour les Grecs de partir en expédition contre Troie, ils voulurent qu’Achille les accompagne… Mais voilà, Achille avait disparu !
Sachant, par on ne sait quelle prophétie, qu’Achille mourrait sous les murs de Troie, Thétis avait convaincu son fils de se cacher, déguisé en fille, dans le gynécée du roi Lycomède, à Scyros. C’est Ulysse, le plus malin des guerriers grecs, qui fut chargé de le retrouver. Déguisé en marchand, l’astucieux grec pénétra dans le palais de Lycomède et présenta aux jeunes filles assemblées un assortiment de bijoux et de soieries… ainsi que quelques armes ! Alors que toutes les filles, comme de bien entendu, s’extasiaient sur les attributs si typiquement féminins, Ulysse constata qu’une d’entre elle semblait fascinée par les armes : il sut alors qu’il avait trouvé Achille. Mais Thétis ne désarmait pas : si son fils devait combattre contre les Troyens, il le ferait dans les meilleures conditions. C’est ainsi qu’Achille embarqua pour Troie, une armure invincible spécialement conçue pour lui par Héphaïstos dans ses bagages.

Achille soignant Patrocle.
Achille soignant Patrocle.

Dans les premiers temps de la guerre, les Troyens n’eurent guère à redouter l’adresse guerrière d’Achille : ce dernier, qui s’était disputé avec Agamemnon, refusait tout simplement de se battre. Il passait ses journées avec Patrocle, son ami et amant, à jouer de la lyre à l’ombre de sa tente. Un jour, pourtant, Patrocle, qui avait une conscience plus développée de son devoir, emprunta la fameuse armure d’Héphaïstos et, se faisant passer pour Achille lui-même, se lança dans la bataille. Bien mal lui en prit : il se heurta au meilleur guerrier troyen, Hector, qui, d’un coup parfaitement assuré, mit fin aux prétentions du pauvre Patrocle.
Lorsqu’Achille apprit la mort de son bien-aimé, il entra dans une rage folle et se lança -enfin- dans la bataille. Le duel entre Hector et Achille devait durer de longues heures mais, finalement, Achille eut raison du Troyen. Pourtant, sa vengeance était loin d’être assouvie : attachant le cadavre de son ennemi à son char, Achille le traîna, douze jours durant, autour de la tombe de Patrocle. Sa rage glaçait d’horreur les Troyens comme les Grecs ; les dieux eux-mêmes se révoltèrent devant pareille humiliation, au point que Zeus chargea Thétis d’intervenir. Sur les instances de sa mère, Achille mit donc un terme à sa vengeance mais, désormais, les Grecs purent compter sur sa participation. Et elle ne fut pas des moindres : guerrier accompli, sans doute le meilleur de son époque, Achille sema la mort et la désolation parmi les rangs des Troyens… jusqu’à ce que les dieux se mêlent à nouveau du conflit. C’est Apollon, favorable aux Troyens, qui devait mettre fin à la glorieuse carrière d’Achille en guidant le bras de Pâris : touché au talon par une flèche, Achille s’effondra, accomplissant ainsi la prophétie.
Personnage essentiel de l’Iliade, Achille allait devenir le type même du héros grec : un guerrier accompli, bien que d’une rare violence, un demi-dieu qui ne pouvait qu’inspirer des hommes tels qu’Alexandre le Grand…

Celles qui tiennent le fil… de la vie

Les Moires grecques, d'après un vase ancien.
Les Moires grecques, d’après un vase ancien.

A peu près aussi célèbres que les Parques romaines ou que les Nornes scandinaves, les Moires sont, dans la mythologie grecque, celles qui président aux destinées des hommes et des dieux. Filles de la Nuit (Nyx) ou peut-être de Gaïa et d’Ouranos (la Terre et le Ciel), elles font sans aucun doute partie de ces divinités anciennes que la promotion des dieux de l’Olympe va relégué au rang de divinités secondaires. Au point d’ailleurs qu’au final, on ne leur accorde pas même le statu divin. Sans doute est-ce d’ailleurs à cette même époque qu’elles quittent l’apparence de belles et jeunes déesses pour apparaître sous les traits de vieilles femmes.
Les Moires ne sont cependant pas égales aux yeux des hommes ou des dieux, ne serait-ce parce qu’elles n’ont pas les mêmes fonctions. A moins, bien entendu, que cette triade ne soit la représentation d’une seule divinité, finalement distingué en raison de ses différents attributs. Un passage de l’Iliade, qui emploie le mot de Moire au singulier, permettrait d’aller dans ce sens. Mais cette question récurrente –elle se pose également pour les triades celtes- de l’unicité d’une divinité à fonctions multiples sera finalement conclue par la mythologie grecque elle–même.
Car si aux temps anciens les Moires ont pu n’être qu’une, l’époque classique en distingue clairement trois. Hésiode les nomme d’ailleurs pour la première fois dans sa Théogonie : Clotho est la Fileuse, Lachésis la Réparatrice et Atropos l’Implacable. La seconde se distingue alors. A elle et à elle seule est dévolu la distribution des sorts qui guideront la vie future des âmes défuntes… Le thème de la réincarnation est effleuré. Dès lors, si les âmes défuntes doivent revivrent sous les traits d’êtres humains, Lachésis retrouve la fonction des Nornes scandinaves ou des fées médiévales qui, penchées sur le berceau, dotaient les nouveaux-nés. Probablement la notion de destinée elle même ne peut qu’impliquer celle de dons, de sorts jetés par celles qui tiennent les fil de la vie. Cela expliquerait qu’on la retrouve dans les principales mythologies et qu’elle ait perduré de façon aussi flagrante dans les contes populaires, réceptacles des plus anciennes croyances.

Pie XII : « Après beaucoup de prières et de larmes »

Eugenio Pacelli, devenu Pie XII (1876-1958).
Eugenio Pacelli, devenu Pie XII (1876-1958).

On a eu beau jeu, durant des années, de critiquer le fameux silence de Pie XII. La consultation des archives du Vatican apporte cependant un éclairage nouveau -plus objectif sans doute- sur l’action de l’Église, et plus précisément de son chef, durant la Seconde Guerre mondiale. Certes, des représentants de la communauté juive avaient déjà manifesté leur gratitude envers Pie XII mais sans qu’on tienne vraiment compte de leur témoignage. Ainsi, Eugenio Zolli, grand rabbin de Rome pendant la guerre plus tard converti au catholicisme, écrivait :
Le judaïsme a une grande dette de reconnaissance envers Sa Sainteté Pie XII pour ses appels pressants et répétés, formulés en sa faveur.
Plus tard, Pinchas Lapide, ancien consul d’Israël en Italie, déclarera :
L’Église catholique sauva davantage de vies juives pendant la guerre que toutes les autres églises, institutions religieuses et organisations de sauvetage réunies. Le Saint-Siège, les nonces et l’Église catholique toute entière sauvèrent quelques quatre cent mille juifs d’une mort certaine.
De fait, et bien que le Saint-Père, alors qu’il n’était encore que monseigneur Pacelli, ait signé le concordat entre Rome et le régime du Reich, Pie XII a non seulement condamné avec violence la politique nazie mais il a œuvré, en sous-main, pour sauver les hommes. Il déclarait, dans un document publié en 1954 :
Après beaucoup de prières et de larmes, je réalise qu’une condamnation venant de moi non seulement échouerait à aider les juifs, mais qu’elle pourrait faire empirer leur situation (…). Une protestation officielle m’aurait sans doute fait gagner les louanges et le respect du monde civilisé, mais elle aurait fait subir aux pauvres juifs une persécution encore pire qu’avant.
Une rectification historique qui ne rencontrera peut-être que peu d’écho, nous en sommes conscients, à une heure où le prêt-à-penser fait des ravages, notamment dans les milieux historiques, et alors que nous voyons des artistes comme des politiques réécrire l’histoire au gré de leurs convictions…